Le Don d'Aimer - Tome 2 - Jean-Michel Bartnicki - E-Book

Le Don d'Aimer - Tome 2 E-Book

Jean-Michel Bartnicki

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Beschreibung

Belgique, 1950…

Le destin croisé de deux familles engendre une belle histoire d’amour entre Carla Giacometti et Matthias Sykora. Deux trajectoires de vie, où la grande Histoire se mêle aux histoires ordinaires de deux familles déracinées : l’une italienne et la seconde, d’origine polonaise. Le père de Carla est mineur de fond sur le site de Blegny-Mine. Louise, la mère de Matthias est institutrice à Liège. Louise a un rêve…

Quel est le don que possède Carla qui provoquera la rencontre des familles et bouleversera à jamais leurs existences ?


Un deuxième opus aussi bouleversant que surprenant où l'auteur mobilise son talent pour vous offrir toute la beauté de son âme !


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Michel Bartnicki est né en 1957 dans le nord de la France. Professeur des écoles à la retraite, il peut se targuer d’avoir eu l’un de ses livres de chansons préfacé par Carine Reggiani. Poète, parolier (membre de la SACEM), nouvelliste à ses heures, ce touche-à-tout littéraire signe avec le premier tome du Don d’Aimer son premier roman historique.

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Seitenzahl: 585

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-278-9ISBN Numérique : 978-2-38157-279-6Dépôt légal : 2022

© Libre2Lire, 2022

Jean-Michel BARTNICKI

Le Don d’Aimer

Tome II : Trajectoires

Roman

Du même Auteur

Le Don d’Aimer – Tome 1 : Prélude

Editions Libres 2 Lire – 2019

Les Bons Points Dinosaure

Editions Libres 2 Lire – 2021

« L’imagination est plus importante que le savoir. »

Albert Einstein

Note de l’auteur et remerciements

Ce récit, comme le tome I Prélude, est une pure fiction, excepté les données historiques et scientifiques. D’emblée, je tiens à préciser que le premier tome, même si son action débute dans un futur proche, au mois de juillet 2030, a été publié, en 2019, bien avant cette crise sanitaire mondiale liée aux différents coronavirus.

Afin que vous puissiez entamer aisément la lecture du tome II Trajectoires, indépendamment du tome I, il m’a semblé nécessaire d’en rappeler les événements majeurs. De même que d’évoquer les nombreux personnages principaux qui l’étoffent de leurs destins aussi improbables que singuliers. Plus d’un an et demi d’écriture d’un travail passionnant, colossal et ambitieux, notamment au niveau de mes recherches historiques méticuleuses.

Quoi qu’il en soit, si jamais vous trouviez l’exercice trop fastidieux au vu du nombre des faits marquants du tome I, passez directement à la lecture du tome II. Et, peut-être que celle-ci vous donnera envie de vous plonger dans celle du tome I.

Un énorme merci à Christian Mans, homme de grande culture d’une courtoisie infinie, la mémoire vivante du Lycée Léonie de Waha, pour la richesse de ses informations. Une mine d’or !

De même, ma plus profonde gratitude à Philippe Bartholémy, Jean Raick, Jean-Paul Pirson, Daniel Niecken, et Charles Greco, tous les cinq fortement attachés à la Cité ardente, pour leur intérêt pour mon roman et leur disponibilité sans faille.

https://www.facebook.com/groups/capsuletemporelle/

Pareillement, merci infiniment aux nombreux membres du groupe Liège Capsule Temporelle sur Facebook pour la pléthore d’anecdotes reçues, plus particulièrement sur la vie à Liège au début des années 60.

Merci à Nara Noïan, mon amie artiste à l’âme exquise, demeurant à Liège, et avec laquelle je collabore sur différents projets de créations de chansons, car je suis aussi parolier, d’avoir présenté mon projet de roman à Elliot, l’un de ses fils, qui a relayé l’information auprès de l’une de ses amies, Arwen. Les deux adolescents se sont plu à se prendre au jeu au point de se mettre en scène sur la première de couverture de mon ouvrage. Photo romantique d’une grande beauté prise surles hauteurs de Liège : Arwen, dans le rôle de Carla Giacometti, et Elliot dans celui de Matthias Sykora.

https://www.nara-noian.com

Le site de mon amie Nara Noïan :

https://youtu.be/hjvmF8vZ4Yw

Petit cadeau pour vous : son magnifique clip Requiem, dont j’ai écrit le texte. Allez ici :

Merci à ma belle-sœur Rose-Marie Bertuccelli pour la traduction italienne des dialogues et des pensées de mes personnages nés au pays de Dante.

Merci à Tamara Etienne, directrice de l’école fondamentale Justin Bloom à Liège, de m’avoir mis en contact avec Monsieur Jean-Raick.

Enfin, je vous prie de bien vouloir m’excuser si des personnes portent le ou les mêmes noms que l’un ou certains de mes personnages. N’y voyez là, bien entendu, qu’une simple coïncidence.

Bonne lecture à vous qui me faites l’honneur de tenir mon deuxième roman historique entre vos mains. N’hésitez pas à me faire part de vos réactions sur la page dédiée à l’édition de ce tome II sur le site de ma maison d’édition, ou sur le site de l’excellent portail littéraire Babelio. Merci !

https://libre2lire.fr/livres/le-don-daimer/

https://www.babelio.com/auteur/Jean-Michel-Bartnicki/330082

Écrire est l’une des dernières libertés de l’Homme. Ce rendez-vous avec notre esprit ainsi qu’avec notre personnalité la plus profonde sans dépendance aux technologies, qui nous écrasent, nous manipulent et nous dominent si souvent, semble être une prouesse de nos jours. Presque un exploit. J’ai trouvé dans l’acte d’écrire un bonheur absolu. Puissiez-vous le ressentir au fil de votre lecture, et vous attacher à mes nombreux personnages.

Les mots sont les perles de notre esprit.

Jean-Michel Bartnicki,Hauts-de-France, le 12/02/2022

https://www.jeanmichelbartnicki.com/

Index des personnages principaux

Et rappel des événements majeurs du tome 1

Belgique

Famille Dubois

Pierre Dubois, né à Liège en 1962. Dans un futur proche, alors que des problèmes majeurs gangrènent la planète, le 23 juillet 2030, en Toscane, face à la beauté de la chaîne des Apennins, à Casabasciana, petit village de montagne situé à une cinquantaine de kilomètres de Pise, Pierre, en compagnie de son épouse Lucia, de sa famille, de quelques-uns de ses amis, dont des habitants du village, fête ses soixante-huit ans sur la terrasse fleurie de sa maison de quatre étages. Alors que la fête bat son plein, les langues se délient et des secrets familiaux surgissent sur le devant de la scène. Plus rien ne sera jamais pareil après ces différents coups de théâtre. Or, le plus invraisemblable restait à venir. Quarante-huit ans plus tôt, en 1982, son meilleur ami, Enzo Sykora, né en 1963, d’origine italienne du côté maternel, lui propose de découvrir le village de Casabasciana où sa famille possède une maison. Enzo ou le lien essentiel et improbable qui permit la rencontre de Pierre et Lucia. Quand Pierre l’embrassa pour la première fois, un soir d’été de juillet 1982, près de la fontaine Di Rigorgola de Casabasciana, il venait juste d’avoir vingt ans. La vie du futur chef étoilé changea du tout au tout. Depuis 2028, son épouse Lucia et lui s’étaient installés définitivement dans ce petit coin de paradis entre ciel et terre. Pierre s’était imaginé qu’il pourrait profiter pleinement de sa retraite après une vie en tous points exemplaire consacrée à l’art culinaire. Mais, suite à l’appel téléphonique de France, le dimanche 15 septembre 2030, de sa fille Chiara, affolée, Pierre n’eut d’autre choix que celui de sauter dans le premier avion en partance pour la France, accompagné et épaulé qu’il fut par son beau-frère Marco Brizzi. L’avenir de l’humanité se jouait. Un tout autre plat de résistance attendait le fringant sexagénaire et Marco, psychologue clinicien à la retraite, alors âgé de soixante-dix ans.

Paul Dubois, père de Pierre, né à Liège en 1942, ancien maître verrier d’art déco belge. En 2013, à soixante et onze ans, il décède brutalement d’une rupture d’anévrisme. Cependant, il eut largement le temps de donner à son fils unique le goût des belles choses, et là où il excella dans l’art de sculpter le verre, Pierre trouve dans l’art culinaire une manière de rendre hommage à son père.

Irène Dubois, née Irène Merteens à Liège en 1943, l’épouse de Paul et la mère de Pierre. Discrète et aimante, elle inculque à son fils l’amour de la cuisine. Une tradition familiale dont Pierre se réjouit et se servit pour asseoir sa notoriété ainsi que l’excellence de ses compétences. Hélas, terrassée de chagrin par le décès soudain de son mari, Irène le rejoint dans la tombe, en 2014. Au même âge. Pierre tombe dans une profonde dépression. Il ne s’en remettra que grâce à l’amour de sa Lumière, de l’amour de sa vie : Lucia. Mais à quel prix ! Irène et Paul n’eurent pas le temps de profiter pleinement de leur nouvelle vie à Bruxelles, où ils venaient d’investir dans un appartement de standing. Pierre en hérita.

Lucia Dubois, née Lucia Brizzi, en 1964, à Lucca, en Toscane. Lucca, la ville natale du célèbre compositeur Giacomo Puccini. En 1985, en grande pompe, elle épouse Pierre à Liège. En 1987, elle met au monde Chiara et en 1988, Lorenzo. Dans sa prime enfance, Lucia rêva longtemps de devenir astronaute. Toute sa vie, elle conserva un esprit contemplatif, même si la dureté de la vie changea inexorablement des aspects de sa personnalité en la plongeant dans des états nostalgiques récurrents. Néanmoins, elle sut prendre de la hauteur sur l’âpreté de l’existence et trouva dans la marche et la méditation un formidable moyen de retrouver son équilibre. Quand, en 2016, dans un service de cancérologie de pointe bruxellois, grâce à l’immunothérapie, traitement révolutionnaire conçu en Californie par le docteur Austin et son équipe, Lucia guérit miraculeusement d’un cancer du sein, alors que ses jours sont comptés, elle retrouve graduellement sa vitalité, elle n’en aimera que plus la vie. Elle n’avoua jamais à Pierre, qu’à force de se faire un sang d’encre pour lui, tandis qu’il touchait le fond dont il ne se relevait pas suite au trépas de ses parents, elle prit beaucoup trop sur elle pour tenter de rester forte et remettre son époux sur les bons rails. Sa santé en pâtit au point de développer un cancer. Mais, lorsqu’un soir d’été de juillet 1982, sur la place du village de Casabasciana, elle tombe sous le charme de Pierre, son avenir rimera avec rire. Le 23 juillet 2030, l’après-midi caniculaire se préparait à tirer sa révérence. La belle sexagénaire aux yeux bleu clair et aux cheveux naturels gris cendré, coupés court, s’affairait, aux petits soins pour les invités réunis sur l’imposante terrasse de la maison ayant longtemps appartenu à ses grands-parents maternels Caterina et Stefano Picci puis à ses parents Éva et Guido Brizzi. Une maison familiale dans laquelle Lucia passa la plupart de ses vacances d’été et qui fut vendue un temps à des touristes allemands, puis rachetée, en 2018, par Pierre, qui en fit la surprise à son épouse pour sa plus grande joie. Pour les soixante-huit ans de son mari, Lucia avait souhaité qu’il ne se tracasse pas pour le menu. Elle avait tout prévu dans les moindres détails. Les révélations faites ce soir-là, dans un cadre enchanteur, vinrent ternir un ensemble parfait en apparence. Lucia était à cent lieues de penser qu’un tsunami d’un nouveau genre s’apprêtait à déferler sur le monde et que son beau-fils André Richelieu, certes à son insu, en constituait l’un des maillons essentiels.

Lorenzo Dubois, fils de Lucia et Pierre, né en 1988. Séducteur dans l’âme, il accumule les aventures. Entreprenant et ambitieux, il devient une figure incontournable de l’immobilier et crée sa propre entreprise. Sa notoriété et sa fortune ne font que croître, suscitant la convoitise et la jalousie de ses concurrents. Très occupé, il répond tout de même favorablement à l’invitation de son père, qui souhaitait qu’il fût à ses côtés pour fêter ses soixante-huit ans. Lorenzo, âgé de quarante-deux ans, au mois de juillet 2030, saisit cette occasion pour révéler à ses commensaux un secret trop lourd à porter sur ses seules épaules depuis des années. Et si Lorenzo n’était pas, en fait, l’homme insensible, froid et calculateur que tout le monde, à commencer par ses parents et sa sœur, s’imaginait qu’il était ? Le passé laisse des traces et Lorenzo ne sut jamais les effacer, rattrapé par les faits et par son inconscience du mois de juillet 2006. Il n’avait alors que dix-huit ans. Monica Moretti en paya le prix fort.

Chiara Dubois, née en 1987, fille de Lucia et Pierre et sœur de Lorenzo. Jeune, Chiara manifeste un intérêt addictif pour les arts, de la photographie à la mode, en passant par la sculpture, la musique, la peinture, les livres, la danse, l’opéra, le théâtre et le cinéma. À vingt-cinq ans, elle décroche une licence d’activités culturelles et artistiques. Mais, le destin fera fi de ses projets. À trente-quatre ans, en 2021, année de naissance de sa fille Graziella, elle entre dans le rang, confrontée à une réalité conjugale pesante de même qu’à ses obligations de mère. Néanmoins, elle ne regretta jamais le coup de foudre qu’elle eut, en 2019, pour son futur mari, André Richelieu, brillant ingénieur-informaticien de trente-cinq ans en vacances et de passage à Casabasciana. Onze ans plus tard, sur la terrasse de la maison de ses parents, tandis que chacun se sustentait à volonté, Chiara captive et sidère son oncle Marco, le frère de sa mère Lucia, quand elle lui divulgue qu’elle a eu une aventure avec Sara, la fille de sa concubine Loredana. L’on eût pu légitimement supposer que si le couple de Chiara vacillait depuis quelque temps, la raison principale résidait dans cette orientation sexuelle inattendue de la principale intéressée. Or, force fut de constater que l’explication était ailleurs, inimaginable.

Luigi Dubois-Moretti, fils de Monica Moretti et de Lorenzo Dubois. Il naît à Milan, en 2007. Amoureux de Marcello Grandini. Il ne découvre l’existence de son père qu’en 2022.

Familles Sykora et Martin

Borys Gradinowski (Borys Sykora), né en Pologne, en 1805. Au mois d’août 1831, le capitaine Gradinowski, dont la tête était mise à prix par l’occupant russe, est contraint de fuir son pays. Après moult péripéties, il parvient à rejoindre la Belgique. Ayant changé de nom, ce qui lui sauvera la vie, il trouve enfin une certaine stabilité avec une jeune Liégeoise Mathilde Lambert avec laquelle il s’installe à Liège. Sans les trajectoires de vie invraisemblables de Mathilde et de Borys, plus d’un siècle plus tard, des rencontres et des unions tout aussi incertaines auraient été impossibles. L’Histoire était en marche avec son lot d’incertitudes. Borys s’éteindra à l’aube du dix-neuvième siècle, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, en 1899.

Mathilde Sykora, née Mathilde Lambert, en 1807, épouse de Borys. Elle lui survivra une année et lui donnera un fils, Michal et une fille, Berthe, née en 1835.

Michal Sykora, fils de Mathilde et Borys, né en 1833, à Liège. Il deviendra un immense gaillard aux yeux bleus et au corps musclé comme celui de son père. Il échappe de justesse à l’incorporation militaire forcée et se consacre à sa passion pour la réalisation d’objets en métal. La clientèle afflue de partout dans sa boutique. Tous les voyants sont au vert, jusqu’à cette nuit cauchemardesque où un incendie d’origine criminelle fait partir en fumée des années de labeur. Michal sera engagé comme contremaître dans une usine de métallurgie liégeoise.

Anastasia Sykora, née Anastasia Janik à Liège, en 1834, épouse de Michal. Baignant dans un milieu artistique où la musique est reine, Anastasia témoigne néanmoins peu d’intérêt pour la musique. En 1855, elle met au monde un garçon, Marek, l’arrière-grand-père de Matthias. Anastasia s’occupe avec bonheur de la gestion de l’entreprise florissante de son mari jusqu’au jour de la tragédie. Elle se met à faire des ménages.

Marek Sykora, né à Liège, en 1855, le fils unique d’Anastasia et Michal. Il montre précocement des dispositions pour la musique. Des capacités naturelles transmises par ses grands-parents maternels, Agnieszka et Bogdan Janik, musiciens professionnels en Pologne, qui durent, comme Borys, s’expatrier pour rejoindre la Belgique. Leur talent leur permit de faire partie des premiers professeurs de l’école royale de musique et de chant de Liège. Longtemps, Marek se souvint de la voix douce de sa grand-mère lui chantant des berceuses polonaises en frottant les cordes de son violon, qu’Agnieszka lui offrit peu de temps avant qu’elle ne décide avec son mari Bogdan de renouer les liens avec ses racines polonaises, en 1860. Marek avait alors six ans. L’année suivante, ses grands-parents tombaient sous les balles de l’ennemi. Marek fut le plus romantique de la lignée des Sykora. Colosse aux pieds d’argile, peu loquace, il préfère la compagnie des notes de musique à celle des humains. Il inculque la passion du violon à son fils Gustaw. Son intérêt pour la musique diminue au fil des années.

Gustaw Sykora, né à Liège, en 1895, fils de Marek et de Mariella d’origine italienne, décédée à la naissance de son fils. Gustaw : l’enfant prodige. En août 1914, il marqua les esprits liégeois en improvisant, sur le violon de son arrière-grand-mère maternelle Agnieszka, des mélodies toutes plus belles les unes que les autres lors du passage d’une troupe de soldats allemands que les Liégeois en liesse confondirent avec les alliés. À la limite de l’autisme, dans sa bulle, asocial, Gustaw ne supportait pas l’idée même d’être touché. À vingt-quatre ans, il n’avait encore connu aucune fille. 1919 fut une année charnière pour le jeune prodige. Lorsque les portes du Conservatoire royal de Liège s’ouvrirent devant lui, en ce vendredi 18 juillet 1919 – le mois de juillet le plus froid jamais enregistré en Belgique – ses hivers ne furent plus que des étés. Son comportement changea. Doté de l’oreille absolue, jouant du violon comme personne, Gustaw, après une audition qui souleva l’enthousiasme et l’admiration du jury, devint le violoniste soliste de l’orchestre du Conservatoire. Son statut de virtuose dépassa les murs de Liège et l’on vint écouter le phénomène d’un peu partout et même de la France voisine. Mais, durant sa carrière, Gustaw détesta les mondanités et les grands airs d’apparat que se donnaient les gens fortunés. Dans la foulée, il prit de l’assurance et s’ouvrit aux autres. En 1920, quand Marie entra dans sa vie, ses yeux bleu clair s’éclairèrent subitement d’une flamme inconnue.

Marie Sykora, née Marie Martin, en 1899, épouse de Gustaw. À quinze ans, le 13 août 1914, son destin bascule tragiquement quand elle est grièvement blessée aux yeux par les éclats d’obus d’une Grosse Bertha. Elle en perd la vue. La musique fut une échappatoire salvatrice, qui lui permit d’atténuer son état dépressif. Prostrée des heures durant sur son lit, elle se met à écouter les œuvres majeures de compositeurs célèbres sur le gramophone familial. Progressivement, elle retrouve son appétit de vivre. Son handicap la rend plus forte et plus curieuse. Quand, en 1920, elle entend Gustaw jouer pour la première fois de son violon avec lequel il faisait corps, elle comprend que c’est l’homme de sa vie. De leur union, à Liège, naquit Jerzy, en 1921.

Jeanne et Ernest Martin, parents de Marie. Ernest, longtemps journaliste, fut considéré par les Belges comme un héros de la résistance durant la Première Guerre mondiale. Il se prend d’affection pour son petit-fils Jerzy avec lequel une réelle connivence intellectuelle et affective s’installe. Patriote dans l’âme et homme d’action, Ernest continue à prendre des risques au cours de la Seconde Guerre mondiale. Suite à une dénonciation, en été 1942, il est arrêté par l’armée allemande après la première grande rafle des Juifs à Anvers. Fusillé en février 1943, à l’âge de soixante-quatre ans, l’Histoire retient qu’il contribua largement à l’élaboration et la diffusion de deux journaux clandestins Vaincre et La Voix Des Femmes. Quant à son épouse, Jeanne, née en 1875 à Liège, effacée et aimante, elle préféra toujours la compagnie des chats à celles des humains. Elle survécut douze ans à son mari. En 1955, Jeanne laissa le monde à ses incohérences. Elle n’avait fait que passer.

Jerzy Sykora, fils de Marie et Gustaw, né à Liège, en 1921. Enfant et adolescent, il baigne dans un milieu artistique et intellectuel. Son père, Gustaw, ne manque pas de lui enseigner le violon. Il n’atteignit jamais son niveau de virtuosité. Le destin se chargea de briser sa fibre artistique et pour cause. En effet, dès que Jerzy, à l’âge de dix-neuf ans, sans jamais avoir utilisé son arme, devint prisonnier de guerre de la Wehrmacht, son chemin de croix ne fit que commencer. Son existence fut à jamais marquée au fer rouge par ses années de captivité en Allemagne. Il se mit à fumer outrageusement. Cette addiction le perdit. Échappant miraculeusement à la mort, celui qui n’avait plus que la peau sur les os et qui n’était plus que le matricule 18679, retrouve les siens à la Libération, en 1945. Il avait alors vingt-quatre ans. Commençant à peine à reprendre ses repères dans la splendide demeure de ses grands-parents maternels, Jeanne et Ernest, Jerzy fut happé par les grands yeux gris-vert de Louise Barry venue rendre une visite de courtoisie à Marie, Gustaw et Jeanne. Jerzy l’aima plus encore quand il apprit qu’elle faisait partie du réseau de résistance Comète, dont elle fut l’une des figures phares.

Louise Sykora, née Louise Berry, à Liège en 1922. Son père, Richard, était médecin et sa mère, Yvonne, vétérinaire. Institutrice, en prenant des risques démentiels, Louise n’hésite pas dans la plus grande clandestinité, à confier des enfants juifs à des particuliers et à des institutions religieuses. Une solide amitié la lia à Ernest Martin depuis qu’elle l’avait rencontré dans le plus grand secret à l’abri d’indiscrétions malveillantes. L’esprit sagace du journaliste et du résistant s’empresse, de sa plus belle plume et dans les colonnes des journaux La Voix Des Femmes, Vaincre et La Libre Belgique, de dresser le glorieux portrait de Violette de Parme, le nom de code de Louise. Quarante-trois ans séparaient la belle Louise d’Ernest. Elle ne se remit jamais véritablement de son exécution ni Jerzy, son futur époux.

Matthias Sykora, fils de Louise et Jerzy, né à Liège, en 1946. En 1963, alors qu’il n’a que dix-sept ans, un événement majeur bouleverse sa vie.

Enzo Sykora : le lien essentiel qui permit la rencontre entre Lucia et Pierre à Casabasciana, en 1982.

Italie

Famille Giacometti

Alfredo Giacometti, naissance à Casabasciana en 1924 où, à l’âge de soixante et onze ans, il s’éteint, en 1995, dans les bras de sa femme Serafina1 et dans la maison familiale où il vivait à nouveau depuis une quinzaine d’années. Mineur à partir de 1946 sur le site minier de Blegny-Mine au nord-est de Liège, il perdit vite ses illusions et sa santé au contact d’un métier que les Belges ne voulaient plus exercer en descendant au péril de leur vie dans les entrailles de la Terre. La Belgique avait besoin de chair à charbon et elle n’hésita pas à promettre monts et merveilles à de jeunes Italiens crédules soucieux de fuir le régime fasciste de leur pays et de s’enrichir dans les mines belges. Les promesses ne furent jamais tenues. Quand Alfredo passa l’arme à gauche, beaucoup de ses proches et de ses amis considèrent son départ vers d’autres contrées célestes comme une délivrance. En effet, le septuagénaire souffrait le martyre depuis des décennies, tant de multiples pathologies avaient eu raison de sa vaillance et de sa robustesse initiales. Les nombreux médicaments qu’il était contraint de prendre journellement n’avaient plus d’effets sur lui depuis des lustres. Or, au mois de juillet 1946, à l’âge de vingt-deux ans, les mains marquées par le travail d’exploitation de son vignoble transmis de père en fils, quand à dos de mulet, une casquette rouge à visière sur la tête, une valisette usée à la main contenant le strict nécessaire, il quitta Casabasciana, il ignorait que son choix aurait des retombées déterminantes sur le destin de Pierre Dubois. De la Belgique, il ne savait rien excepté que c’était un pays où il faisait froid et où il pleuvait souvent. Ses deux plus grandes amours : son épouse Serafina et sa fille Carla. Son modèle : son père Giuseppe qui sut lui transmettre son courage, sa soif de justice, le goût du risque et son amour des mots.

Giuseppe Giacometti (1897-1950), père d’Alfredo, agriculteur et vigneron à Casabasciana. En 1908, à seulement onze ans, accompagné d’une dizaine de bambins tous nés à Casabasciana et aussi inconscients que lui, il délaisse sa famille avec la ferme intention de pouvoir s’enrichir en vendant des statuettes en plâtre en sillonnant l’Europe. Mille péripéties attendaient de pied ferme ces joyeux drilles. Quant aux familles paysannes des enfants partis au diable Vauvert, elles laissèrent faire. Nombreuses et indigentes, elles se représentaient leur avenir sous de meilleurs auspices grâce à la rentrée d’argent que leurs rejetons ne manqueraient pas de leur apporter. Mais, à la place des liasses de billets escomptés, ce fut un déluge de haine qui embrasa l’Italie à compter du 23 mai 1915. Giuseppe fut à jamais marqué par son expérience singulière et périlleuse. Le plus beau jour de sa vie fut celui de la naissance de son premier fils, Alfredo. Il avait alors vingt-sept ans. Il ne lui restait plus que vingt-trois à vivre. En 1934, alors qu’Alfredo n’a que dix ans, Giuseppe emmène son fils sur les bords d’un fleuve pour pêcher. Ce qui s’y passa restera à jamais gravé dans la mémoire du jeune garçon. En 1950, Giuseppe est piqué à la gorge par un frelon. Il décède subitement d’un choc anaphylactique de grade quatre. Il n’avait que cinquante-trois ans. Il n’eut ni le temps ni la joie d’assister, en 1953, au mariage de sa fille Elena, qui vécut toute sa vie à Casabasciana.

Maria Santa Giacometti, née Mancini à Casabasciana (1898-1980), épouse de Giuseppe et mère d’Alfredo. Habillée de noir de la tête aux pieds, comme une veuve avant l’heure, Maria Santa traînait son infortune sans jamais se plaindre. Alfredo et Elena furent ses plus belles réussites. Elle aurait suivi ses enfants jusqu’au bout du monde pour des miettes de bonheur tandis que Carlo vivait au fond de son cœur. Quand Alfredo quitte le giron familial, à dos de mulet, en 1946, pour devenir mineur en Belgique, Maria Santa verse des larmes de joie en pensant naïvement qu’il s’enrichirait rapidement et que son mari et elle pourraient aller le rejoindre dans un avenir proche. Mais ils ne virent jamais la Belgique. Il était impensable pour Maria Santa de migrer vers la Belgique sans son époux récemment décédé.

Elena2 Giacometti, née à Casabasciana en 1928. Fille de Maria Santa et de Giuseppe et sœur d’Alfredo. Elle s’occupe de sa mère jusqu’à son dernier souffle, en 1980.

Serafina Giacometti, née Pelligrini (1924-2012). L’épouse d’Alfredo. Le 12 septembre 1945, à Casabasciana, non sans mal, elle met au monde Carla, petite fille aux yeux noisette piqués d’or. Serafina et Alfredo prénomment leur fille unique Carla, en hommage à Carlo, le frère aîné d’Alfredo, décédé à l’âge de quatre ans, en 1930.

Rita Pelligrini, née Iacopucci à Casabasciana en 1897. Sans profession. La mère de Serafina. En 1960, Rita remet à sa fille de l’argent en liquide, trouvant sa source dans la vente du terrain familial, que son mari aimait entretenir.

Gianni Pelligrini (1890-1960), jardinier et homme à tout faire, époux de Rita. En 1948, ils accompagnent leur fille Serafina et leur petite-fille Carla, lors de leur voyage en Belgique où ils vont retrouver Alfredo. En 1957, le couple qui avait le mal du pays décide de repartir vivre dans leur maison à Casabasciana.

Carla Giacometti, née en 1945, à Casabasciana. La fille unique de Serafina et d’Alfredo. Elle n’eut guère l’occasion de profiter longtemps du cadre enchanteur de Casabasciana. En effet, à Blegny, en 1948, elle déposa sa joie de vivre et son insouciance dans l’un des trois baraquements où était logé son père mineur. Son caractère s’endurcit, vite façonné par la dureté et la précarité de sa vie. Intelligente et douée pour les études, Carla, encore très jeune, montre des aptitudes extraordinaires pour le dessin.

Famille Brizzi

Lucia Brizzi, née en 1964 à Lucca, la ville natale de Puccini. Lucia épouse Pierre Dubois.

Éva (née Picci), née en 1942, professeure de français à la retraite et Guidi Brizzi, né en 1939, chirurgien durant plus de quarante ans, parents de Lucia. En 2030, cette dernière s’inquiète de plus en plus pour la santé mentale de sa mère âgée de quatre-vingt-huit ans. Éva donne à sa fille le goût de lire, d’étudier et par-dessus tout lui transmet son amour de la langue française. Dès 1982, Éva fut d’un précieux concours pour Lucia quand elle l’aide à traduire en italien les lettres d’amour enflammées de Pierre en provenance de Belgique. La complicité entre la mère et sa fille fut telle que Guidi passa souvent au second plan. En 2030, sur la terrasse de son beau-fils, Pierre, il traîne ses quatre-vingt-onze ans comme un hiver sans fin. Toutefois, le nonagénaire, aux facultés intellectuelles intactes, ressent un regain de jeunesse et retrouve l’appétit de vivre quand sa petite-fille Graziella se blottit entre ses bras en riant à tue-tête.

Marco Brizzi, oncle de Chiara, psychologue en couple avec Loredana, infirmière divorcée d’Alberto Lampi.

Sara Lampi, née à Lucca, en 1993, fille de Loredana et d’Alberto, la belle-fille de cœur de Marco et l’amante de Chiara. Elle ouvre sa propre boutique de vêtements à Lucca.

Famille Moretti

Monica Moretti, née à Milan, mère de Luigi, hôtesse de l’air puis créatrice et directrice de sa propre agence de voyages. Au mois de juillet 2006, à Casabasciana, à tout juste dix-huit ans, elle a une relation avec Lorenzo Dubois. Elle tombe enceinte, mais n’en informe pas le futur père. En 2022, elle retrouve facilement la trace de Lorenzo, à Bruxelles. Elle le somme de prendre le premier vol pour Milan, de toute urgence, ses jours étant comptés. Les retrouvailles sont particulièrement émouvantes. Monica présente sa mère, mais surtout son fils à Lorenzo qui tombe des nues. Luigi a quinze ans. Un an plus tard, en 2023, Monica est emportée par le syndrome de Fahr.

Luigi Moretti-Dubois, né à Milan, en 2007, le fils de Monica et de Lorenzo.

France

Famille Richelieu

André Richelieu, chercheur et informaticien français, né à Paris en 1984, mari de Chiara. Expert en ingénierie génétique. Dans le secret des dieux, avec un aréopage international de sommités scientifiques, il met au point l’invention du siècle. Mais, peu de temps avant la fête d’anniversaire de Paul Dubois, en 2030, Herman Fridman, l’un des membres de l’équipe de chercheurs, pourtant triés sur le volet, s’enfuit avec l’invention. Au bout de la Terre, avec ses complices, il s’apprête à commettre l’irréparable. L’humanité n’avait jamais été autant en danger. André est au bord du précipice tant il se sent responsable du péril majeur qui attend ses semblables.

Graziella Richelieu, la fille de Chiara et d’André, née en 2021. Espiègle, enjouée, vive d’esprit, curieuse, déjà coquette, à la silhouette gracile, les yeux smaragdins magnifiques, Graziella, heureuse et insouciante, en ce 23 juillet 2030, joue à la poupée avec d’autres enfants de son âge sur la terrasse de ses grands-parents maternels, Lucia et Pierre. Son insouciance allait être mise à rude épreuve.

Chapitre 1 Décalage

À vrai dire, l’idée germa davantage dans l’esprit en perpétuelle effervescence de Louise que dans celui tourmenté de Jerzy. En ce 19 janvier 1950, l’institutrice était encore marquée au fer rouge par les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. Traumatisée par l’exécution, sept ans plus tôt, de son ami journaliste et résistant Ernest Martin, au courage et à la plume incomparables. C’est avec enthousiasme que la splendide jeune femme longiligne de vingt-neuf ans, aux lèvres vermeilles, aux grands yeux bleu gris-vert rieurs, s’adressa à son époux, Jerzy :

⸺ Mon amour ! Je voudrais te parler d’un projet qui me tient à cœur. Il me trotte dans la tête depuis des mois.

Malgré l’heure matinale, au centre d’un cendrier posé sur une table basse dans l’imposant salon cossu de ses parents, Marie et Gustaw, Jerzy, visiblement ailleurs, écrasait une énième cigarette.

L’ex-matricule 18679 affichait une mine morose, à l’image du ciel menaçant bas et froid qui encerclait la Belgique. Jerzy semblait perdu dans ses pensées, en décalage avec la réalité, comme si ses souffrances avaient dompté son esprit et avaient eu raison de ses dernières défenses. Seuls, la présence, la chaleur et l’amour de Louise rendaient passagèrement de la vie à son regard éteint. La nuit, de fréquentes crises de panique l’assaillaient. Il se réveillait en sursaut et en nage, hurlant à la mort, comme possédé. Il fallait une patience d’ange à Louise pour que l’homme qu’elle avait épousé depuis peu recouvrât ses esprits. Les rugissements de Jerzy transperçaient les murs de la chambre conjugale. Des flèches empoisonnées qui finissaient systématiquement leur course venimeuse dans les souvenirs toujours vivaces et traumatiques du condamné à vivre. Lorsqu’un cœur saigne, il saigne pour la vie.

Lorsque Louise lança le dialogue sur un ton chaleureux, la vaste maison bourgeoise de ses beaux-parents, Marie et Gustaw, était encore endormie.

Au préalable, elle avait pris soin de vérifier que son fils Matthias, quatre ans et des poussières, était toujours dans les bras de Morphée. D’un pas de ballerine, dans l’obscurité qui faisait de la résistance, elle se pencha sur le corps immobile du fruit de ses entrailles. Elle retint son souffle, silencieuse. La jeune mère savait que Matthias ne se réveillerait pas avant une heure ou deux, sauf imprévu. Dans la pénombre de la chambrette attenante à celle de son couple et à celle de ses beaux-parents, ce qui la rassurait, les pupilles des yeux bleu gris-vert de l’ancienne résistante se dilatèrent comme ceux d’un chat. Matthias souriait au soleil de ses rêves. Tout allait bien.

Concernant Jerzy, Louise prenait son mal en patience. Elle comptait sur le temps et sur son amour pour que les blessures de son écorché vif de mari s’estompent.

Dehors, l’aube parait Liège d’une lumière froide. La Cité ardente se réveillait doucement, en ce jeudi de janvier, le jour de congé de Louise, institutrice à l’école Saint-Louis au Thier-à-Liège située sur les hauteurs de la ville, sur la rive gauche de la Meuse.

Comme pour leur donner davantage de relief, Louise glissa sensuellement la main dans ses cheveux lisses, noir de jais, coupés court à la garçonne à la frange et aux pointes discrètes. Ces dernières descendaient juste sous l’oreille de manière impeccable. Une nouvelle coupe rétro à la Louise Brooks, qui lui seyait à merveille. Elle tranchait avec les coiffures au volume étudié en vogue dans les années cinquante, lesquelles privilégiaient les mises en plis parfaites et les franges enroulées. L’élégance naturelle de la jeune institutrice était rehaussée par un sourire charmeur. Il dessinait un trait de lumière divin sur son visage légèrement ovale au teint diaphane. Louise n’eut jamais besoin de s’embarrasser de grandes tenues d’apparat, d’atours coûteux, pour qu’elle fût remarquée par les hommes. Couturière dans l’âme, imaginative, habile et douée, avec trois fois rien, elle confectionnait des robes, des jupes, des tailleurs, des chemisiers et autres vêtements et sous-vêtements originaux, élégants et peu onéreux.

Pour l’heure, Louise saisit une tasse de thé noir dont elle raffolait. Elle la porta délicatement à ses lèvres fines entrouvertes. Elle attendit quelques secondes avant de se délecter de sa boisson préférée. Elle y avait ajouté un nuage de lait. Pas de sucre. De cette manière, elle entretenait une habitude inculquée par son père Richard Barry, médecin à la patientèle fidèle, qui avait de lointaines racines anglo-saxonnes. Celles-ci, ancrées dans une tradition séculaire, expliquaient et justifiaient le flegme qu’affichait habituellement Louise. L’on ne peut s’empêcher de penser que ce sang-froid inné aida Violette de Parme, le nom de résistante de Louise, lors de la Seconde Guerre mondiale, à se sortir de situations extrêmement tendues où sa vie ne tint qu’à un fil.

Ses exploits, largement relayés et pérennisés dans les excellents articles écrits de main de maître par Ernest Martin dans les trois journaux clandestins distribués sous le manteau par des membres du réseau Comète, conférèrent à Louise le statut justifié d’héroïne de guerre. La principale intéressée, pudique et gênée par cette gloire subite, qui avait largement dépassé les frontières du Royaume de Belgique, baissa plus d’une fois la tête face aux regards admiratifs de ses proches, de ses amis, de ses collègues, de ses compatriotes. Des élus déroulèrent le tapis rouge comme si, du jour au lendemain, Violette de Parme était devenue l’attraction principale d’un festival du septième art et le symbole vivant du courage.

Certes, Louise fut touchée par cette avalanche de marques d’attentions, dont la plupart étaient sincères. Rien d’équivalent à ce qu’elle ressentait quand les regards émerveillés de ses élèves et, par-dessus tout, ceux de son fils Matthias dansaient dans ses yeux comme autant de soleils magnifiques. Son cœur fondait de tendresse face à ce déferlement d’émotions enfantines pures spontanées. Elle n’en fut que plus respectée durant les années où elle apprit à lire à ses lutins, comme elle avait l’habitude de nommer ses petits bouts de chou.

Sur la table basse, celle où, dans un cendrier de verre, Jerzy avait écrasé les mégots de cigarettes roulées par ses soins du bout de ses doigts jaunis par la nicotine, Louise, sur une soucoupe du même style, posa précautionneusement sa tasse de thé. Une tasse en porcelaine anglaise Royal Stafford blanc et vert parée de motifs dorés. La tasse et la soucoupe faisaient partie d’un service à thé offert au couple par Jeanne Martin, la grand-mère de Jerzy.

⸺ Tu es d’une beauté, ma chérie ! s’exclama Jerzy, les yeux bleu clair embués de fatigue, les cheveux châtains en bataille où de minces fils argentés semblaient proliférer à vue d’œil. Machinalement, il remit en place le col brun chocolat de son pyjama en satin gris aux rayures discrètes, offert par ses beaux-parents. Un pyjama qui lui donnait un côté faussement distingué. Lui qui était généralement fagoté comme l’as de pique.
⸺ Oh ! merci, Jerzy ! répondit chaudement Louise, ravissante dans son déshabillé fleuri en soie.

Le crépitement sec des bûches de la haute cheminée du salon improvisait des airs détonants, tandis que des braises incandescentes s’étalaient dans l’âtre comme de minuscules corps brûlants de désir. De timides rais de lumière jouaient à cache-cache avec les vitraux américains de la large baie en arc vitré de la salle de séjour. Louise et Jerzy étaient conscients du privilège qu’ils avaient de pouvoir jouir à leur guise de toutes les commodités et des larges espaces de la maison bourgeoise des Martin, qui les avaient conviés à rester le temps qu’ils le souhaitaient. Une cohabitation harmonieuse régnait entre eux. Jeanne, véritable cordon-bleu, se démenait pour que ce petit monde mangeât toujours à sa faim en s’adaptant aux goûts culinaires de chacun. Jerzy, trop longtemps étique, retrouva des couleurs et une santé certaine, à défaut d’avoir récupéré son équilibre mental. À chaque jour suffit sa peine.

⸺ Comment te sens-tu ce matin, Jer ? Tu as été agité une bonne partie de la nuit et tu t’es levé plusieurs fois pour aller dans la salle de bains. Il me semble aussi que tu es sorti une ou deux fois de la chambre. J’espère que tu n’es pas allé fumer dans l’arrière-cour de la maison, alors qu’il fait drôlement frisquet et que le ciel est couvert. Tu sais, il est important que tu suives à la lettre le traitement médical que mon père t’a prescrit. Tu peux avoir une confiance absolue en lui, mais je sais que tu en as conscience, insista et s’inquiéta Louise. Entre-temps, elle avait saisi les mains de celui qu’elle aimait appeler Jer, lorsqu’il s’agissait de mettre l’accent sur l’aspect affectif d’une situation. Pour mieux détendre l’atmosphère.

Le couple s’affala sur le canapé Chesterfield du séjour. Jerzy finissait de boire un second café serré et de déguster une gaufre au sucre de Liège. Il planta un tel regard bestial dans celui de Louise, que celle-ci baissa aussitôt les yeux. Émoustillé par le contact de la soie du déshabillé bleu marine à peine ceinturé de son épouse, et par une vue imprenable sur sa poitrine généreuse, Jerzy brûlait de désir. Mais une autre idée trottait dans sa tête… Elle faisait partie de son plan préparé de longue date… Il importait que Louise…

⸺ Louise, j’ai envie de toi, là, tout de suite, lança-t-il d’un ton brusque et concupiscent sans prendre le moindre gant.

Interloquée par la brutalité inhabituelle du ton de voix de son mari, Louise se leva sans plus attendre et se précipita vers la porte qu’elle claqua. Son sang-froid légendaire était mis à mal. Quelque chose venait de se briser en elle…

Chapitre 2 Le refuge de Louise

Choquée et contrariée, elle s’empressa de gravir, à pas feutrés, les trois interminables escaliers en colimaçon en chêne de la luxueuse demeure. Elle espérait que le claquement sec de la porte du salon n’avait pas tiré du sommeil la maisonnée. Par chance, les chambres ne se trouvaient pas à proximité de la pièce à vivre, où venait de se produire l’incident.

La belle Liégeoise parvint rapidement à son point de chute : une petite porte à proximité des combles. Comme une porte secrète. Elle tourna doucement la clé dans la serrure. La jeune femme entra dans une pièce chiquement décorée et agencée. Elle lui servait périodiquement de cabinet de travail. Sa première action consista à verrouiller prestement la porte à double tour. Elle ne souhaitait être dérangée par personne et sentait qu’elle avait besoin de faire le point. En outre, une fois n’est pas coutume, comme ses nerfs étaient à vif, elle pressentait confusément qu’elle eût pu être désagréable avec son entourage familial.

Face à elle, composé non moins d’une quinzaine de tiroirs, servant essentiellement d’écritoire, trônait un secrétaire acajou en bois massif aux pieds arqués, aux sculptures délicates. Sur ce bonheur-du-jour d’un cachet certain, étaient consciencieusement alignées deux piles de cahiers d’écolier recouverts de papier bleu foncé étiqueté. Venaient s’ajouter quelques pots de crayons de couleur, des buvards roses, des petits encriers. Ces récipients de verre étaient remplis d’encre violette, noire, bleue et rouge. Cinq à six sachets de plumes Sergent-Major pointues et de Gauloises en forme de losange, plus précises à utiliser pour effectuer les pleins et les déliés, reposaient sur le dessus de l’écritoire. À côté, les extrémités de porte-plumes en bois attendaient d’être armées de la plume adéquate.

Suspendu à une partie métallique en bronze, un lustre de caractère à six branches diffusait une lumière abondante. Louise appréciait ses motifs réguliers de tulipes répétés de nombreuses fois sur un verre travaillé avec une précision chirurgicale.

Les murs étaient revêtus d’un papier peint composé de fleurs de lotus ocre et sienne orange. Celui-ci ajoutait une note de raffinement à l’atmosphère romantique et aristocratique de la pièce qui avait longtemps servi de boudoir. Un cadre de vie hors du temps qui jurait insolemment avec le niveau de vie moyen des Liégeois. Une forte précarité était le lot quotidien de trop de familles.

Louise avait besoin d’air. D’un geste vif et précis, elle entrebâilla l’unique, large et haute fenêtre de son cabinet particulier comme, sur un ton ironique, elle se plaisait à le définir. Par-dessus son déshabillé bleu marine, elle enfila une robe de chambre, en satin de la même teinte. De fins liserés dorés l’ourlaient gracieusement.

Ses grands yeux bleu gris-vert naturellement rieurs avaient perdu de leur rayonnement. À l’image de la grisaille hivernale qui imposait sa loi sur Liège. La Cité ardente s’éveillait sous un soleil froid et un ciel gris fer.

La jolie quasi-trentenaire ouvrit davantage la fenêtre de son refuge, où personne ne venait l’importuner, si ce n’est, épisodiquement, les chats de Jeanne. De même qu’un petit nombre d’autres félins égarés, plus sauvages, en quête de nourriture et d’affection. Les vibrisses en alerte, les queues verticales touffues en signe de séduction et de ralliement, les félidés de race ou de gouttière se succédaient à intervalles rapprochés sur le large rebord de l’ouverture : une splendide fenêtre aux fins vitraux multicolores sertis de motifs floraux de différentes tailles soigneusement et parfaitement agencés. L’ensemble du panneau de verre coloré évoquait un paysage champêtre plus vrai que nature, rappelant les champs, les prairies et les vergers liégeois d’autrefois.

Cette composition de haut vol honorait le savoir-faire des vitraillistes, qui avaient conçu cette œuvre d’art admirable et fragile.

Louise, rêveuse à ses heures, laissa glisser son imagination sur cette composition unique et onirique. Les yeux clos, elle s’invita dans ce décor bucolique où des oiseaux imaginaires chantaient leur amour de la vie. Elle se vit, portée sur leurs ailes de cristal, s’envolant vers des empyrées incroyables de beauté.

En ce jeudi 19 janvier 1950, l’âme de Louise surfait sur des vagues de mélancolie. Par bonheur, la ville, laquelle, trois étages plus bas, ouvrait ses bras au jour naissant, la sortit un tant soit peu de son abattement passager. L’illustre maison suscitait l’envie et l’admiration des Liégeois. Sa construction, qui remontait à la fin du xixe siècle, respectait dans les moindres détails les critères et les normes de l’Art Nouveau.

Les parents d’Ernest Martin avaient su tirer leur épingle du jeu dans le domaine de la justice en accédant à des postes de premier plan. De surcroît, ils enrichirent leur patrimoine grâce à des transactions et à des placements boursiers judicieux et lucratifs. Enfin, acquise par voie d’héritage, une manne financière leur permit de se lancer sereinement dans cette aventure immobilière d’envergure. Tout comme une poignée de notables ambitieux et fortunés.

De son refuge douillet, qui n’avait rien d’un nid d’aigle, Louise jouissait d’un point de vue spectaculaire et rare sur la Cité ardente. Celle-ci devait faire face conjointement à une croissance démographique notoire et à une pénurie de logements. Un déficit lié aux dégâts importants causés par les ravages de la Seconde Guerre mondiale. Des projets architecturaux et urbains furent lancés, dont celui de l’édification de trois cents maisons résidentielles sur les hauteurs de la ville, alors que des quartiers entiers luttaient contre l’insalubrité. Pléthore d’initiatives connurent des fortunes diverses. Certaines d’entre elles virent le jour. Elles tinrent compte de la réalité du terrain, dont celle de la présence croissante d’automobiles au cœur de la ville ; un miracle que le bâtiment de la halle aux viandes ne fut pas détruit afin qu’un parking le remplaçât.

Lorsque l’on commença à démolir l’ancestrale gare des Guillemins, en 1956, Louise fut aux premières loges. Deux ans plus tard, la nouvelle gare fut officiellement inaugurée pour l’Exposition universelle de Bruxelles. Originellement, construite en bois, en 1842, sur l’ancien site du couvent des Guillemites – petite communauté de l’ordre des Bénédictins – puis rasée une première fois, en 1864, la gare devait son nom à cette communauté religieuse.

En 1287, pour donner suite à la volonté du prince-évêque Jean de Flandre, celle-ci avait été installée dans un bâtiment initialement pensé comme un asile destiné aux ecclésiastiques séniles, sans revenu ou infirmes.

De son antre, en caressant des chats en quête de nourriture, qui se frottaient à ses jambes nues et qui miaulaient à qui mieux mieux pour attirer son attention, Louise aperçut le trolleybus de la ligne vingt-cinq qu’elle prenait pour aller travailler. Cet incontournable et emblématique moyen de transport électrique original entre le tramway et l’autobus, en service à Liège à compter du 10 août 1930, connut une forte popularité auprès des classes ouvrières. Les plus nantis, aux allures de petits-bourgeois hâbleurs, préféraient, en général, se donner de l’importance au volant de leur voiture.

Combien de fois, durant toutes les années où elle enseigna la lecture à une ribambelle d’enfants à l’école fondamentale Saint-Louis au Thier-à-Liège, dont l’école de filles fut ouverte à la fin de l’année 1908 et celle des garçons, en 1916, dans les locaux du patronage pour la deuxième citée, Louise monta-t-elle dans ce véhicule singulier pour se rapprocher de son lieu de travail !

Elle ne se plaignit jamais, aimant ce brassage de classes populaires et les Liégeois, au langage direct et coloré, pour leur caractère facétieux, parfois près du bonnet. Des Belges attachants et attachés à leurs traditions, souvent servies par un grain de folie, comme, à partir du 15 août, ces quatre jours de manifestations festives toutes plus originales les unes que les autres.

Chaque année, Louise et les siens, entourés par une foule en liesse, qui dévorait des yeux des spectacles inoubliables, assistèrent à des parades et à des tableaux scéniques épiques réglés comme du papier à musique, comme cette célébration abracadabrante de l’enterrement de l’os de la fête de Mati l’Ohê (Mathieu l’os en wallon qui est un jambon à l’os), qui clôture les festivités du 15 août. Insensé de pouvoir concevoir un tel défilé dans une autre ville du monde à la gloire d’un os de cochon !

Quelle débauche d’énergie et d’inventivité dans les rues du quartier d’Outremeuse, où, en grande pompe, de faux évêques, de prétendus ministres du culte catholique, des hommes en redingote et des veuves éplorées vêtues de noir les arpentent de long en large en criant, pleurant et chantant à tue-tête ! L’ensemble, accompagné par un orchestre de cuivres, sur des marches funèbres et sur des airs de dixieland : morceaux de jazz dont le style particulier l’early jazz naquit dans la ville de La Nouvelle-Orléans au début du XXesiècle.

Depuis son plus jeune âge, à bonne école avec ses parents érudits, Louise s’intéressait à l’histoire de sa ville, surnommée tantôt la fille de la Meuse, tant son rendement économique dépend du fleuve qui la traverse, tantôt la Cité ardente, en référence à l’interminable incendie meurtrier ordonné, en 1468, par Charles Le Téméraire qui mit à feu et à sang une grande partie de la ville.

Avec une profonde tendresse, la jeune femme aimera longtemps se remémorer les chamailleries bon enfant entre le duo de figures emblématiques indissociables de Liège, Tchantchès et sa femme Nanesse, rien d’autre que deux marionnettes à tringle, auxquelles les Liégeois des classes ouvrières s’identifient encore aujourd’hui.

Sur les bancs de l’école, Louise, petite fille au joli minois déjà égayée par un large sourire radieux et un regard vif et lumineux, assista à maintes reprises à de courtes et croustillantes pièces de théâtre.

Un foulard rouge à pois blancs autour du cou, coiffé d’une casquette noire, affublé d’un pantalon à carreaux noirs et blancs et d’un sarrau bleu, Tchantchès, le nez rouge après une consommation excessive de péket – l’équivalent du genièvre – donnait la réplique à son épouse Nanesse qui portait le costume traditionnel des porteuses de hotte du quartier populaire d’Outremeuse.

Les montreurs de marionnettes redoublaient d’habileté, d’ingéniosité et d’un réel talent de comédien pour capter et maintenir l’attention des enfants, mais aussi celle des adultes pour ces vaudevilles à la Feydeau.

Sans qu’elle en fût consciente dans sa prime enfance, le rôle que jouèrent, bien des années plus tard, ces marionnettes sur la personnalité et sur le rêve de Louise est une évidence.

En ce jeudi, Louise, les yeux braqués sur la place Saint-Lambert où se dressait et se dresse toujours le palais des princes évêques, songeait à son avenir. Ses longs cils noirs battaient vite comme les ailes d’un papillon apeuré.

Au pied d’une tour romane de l’an mille, un orgue de barbarie jouait ses premières notes. Dans leur tenue stricte presque sévère, des marchandes de journaux ouvraient leur kiosque. Des hommes cravatés et chapeautés soignaient leur image ; l’imperméable, comme une seconde peau, plaqué sur un long manteau, qui descendait sur un pantalon ample. Un brasseur déchargeait des tonneaux. Les vitrines des boulangeries abondaient en gaufres au sucre et aux fruits, de craquelins, pains gâteaux au sucre appréciés des Liégeois. Des adolescents se rendaient dans leur établissement scolaire ou attendaient de prendre un moyen de locomotion qui les conduirait sur les hauteurs de la ville. La plupart étaient vêtus de pantalons bouffants, clin d’œil et identification vestimentaire à Tintin, célèbre personnage créé, en 1926, par Hergé, l’auteur belge renommé de bande dessinée, que le Royaume portait au pinacle. Des jeunes filles veillaient à ce que leurs chemisiers soient décemment boutonnés. Elles faisaient mine de ne pas remarquer les regards indiscrets scotchés à leur poitrine. Des marchands de soupe préparaient leur tournée du matin dans les rues liégeoises. Ils annonçaient leur passage en faisant vibrer une clochette. Pour les aguicher, des garçons de café, propres comme des sous neufs, souriaient aimablement, voire niaisement, à des badauds pressés. Lassés de la vie, des vieillards rajustaient leur béret en courbant l’échine. Ils grillaient des cigarettes qu’ils achetaient à l’unité dans des bureaux de tabac. Des couples d’amoureux enlacés faisaient des envieux. L’unique et gigantesque magnolia du square de la place Notger attendait des jours meilleurs. Grâce à sa verve et à son large sourire, un non-voyant à l’ouïe fine, habitué des lieux et personnage incontournable de la ville durant encore plusieurs années, remerciait chaleureusement ses fidèles clients, qui lui achetaient des journaux étalés pêle-mêle sur un éventaire. Son inséparable Berger allemand veillait au grain. L’homme toujours impeccablement vêtu, comme s’il fut sorti d’une cérémonie ou apprêté à s’y rendre, était capable, à l’oreille, d’évaluer le nombre de pièces de monnaie lâchées dans des timbales métalliques par des mains attendries. Jamais personne ne le vola.

Louise aimait se nourrir de ces intermèdes urbains. Le baromètre étant loin d’être au beau fixe, elle ne s’attarda pas davantage sur ce tableau succinct vivant du réveil liégeois. Elle referma doucement la fenêtre. Au moment même où une bruine soudaine s’abattit sur une forêt de parapluies qui s’ouvrirent de concert.

Rassérénée par cette brève escapade contemplative, où elle eut l’impression de voler au-dessus des êtres et des choses, Louise s’installa à son secrétaire. Avant que Matthias ne la ramène à la réalité – la chambre de son fils était pour ainsi dire contiguë à son cabinet de travail – l’un de ses projets phares l’attendait.

En mère exemplaire, elle délaissa plusieurs fois son antre pour jeter un coup d’œil sur le sommeil de son fils. Il était toujours de plomb. De toute façon, elle n’ignorait pas que ses beaux-parents et Jeanne, les années passant, avaient de plus en plus le sommeil léger. Davantage, Marie, non-voyante depuis l’âge de quinze ans, qui ne dormait plus que d’un œil, les autres sens toujours sur le qui-vive. Louise eût été aussitôt alertée si Matthias réclamait une longue et douce étreinte maternelle ou si l’appel du ventre exigeait qu’elle interrompît séance tenante toute activité. Quel qu’en fût l’objet. Avant qu’elle ne décède, en 1955, Jeanne lui fut d’un précieux secours pour pallier ses lacunes culinaires en lui apprenant des recettes faciles. Le vide immense qu’elle laissa ne fut pas sans effet sur la décision inattendue qu’elle prit deux ans plus tard.

En ce début de matinée du jeudi 19 janvier 1950, à l’encre violette, sur l’un des cahiers d’écolier utilisés pour coucher sur la feuille l’empreinte de son âme, la belle institutrice, d’une fine écriture ronde et soignée, s’empressa de développer les grandes lignes de ses différents projets qui lui tenaient tant à cœur. Ils étaient tous liés par son amour des mots et convergeaient vers le même objectif… Et puis, il y avait cette histoire, qu’elle venait juste de terminer… Ce cahier au contenu si particulier…

Il n’en fallait pas davantage pour que ses yeux bleu gris-vert retrouvent leur éclat. Son audace serait-elle récompensée à la hauteur de ses espérances ? Elle n’était pas au bout de ses surprises…

Chapitre 3 Jerzy Sykora : la mission

Après la vive réaction de Louise, Jerzy se retrouva en tête-à-tête avec lui-même. Un face-à-face avec l’aspect le plus obscur de sa personnalité altérée. En état de choc, il positionna ses mains moites aux longs doigts tremblants sur ses genoux. Ses yeux morts fixaient le sol. Était-il allé trop loin ?

Des halos de lumière crue dessinaient des auréoles autour des objets du salon. En jouant à cache-cache avec les formes, les lueurs de l’aube créaient des œuvres éphémères d’une beauté singulière. Des ombres courtes et effilées, dansantes et menaçantes, dont le spectre solaire en était la palette, prenaient possession de l’espace sans complexe. Elles dessinaient de brèves figures aux traits et aux contours flattés par le doux éclairage d’un lustre de Murano en cristal. Ce dernier remplissait à merveille son rôle de projecteur providentiel. Comme celui qui…

Jerzy faisait peine à voir. Il eût pu, sans hésiter, être confondu avec l’une de ces apparitions furtives. Mais à une ombre noire égarée dans ce jardin lumineux tandis qu’un vent tourbillonnant et capricieux affolait les vitraux américains de la large baie en arc vitré. Décontenancé par l’imprévisibilité de la dureté de la situation à laquelle il était confronté, mais qu’il avait néanmoins volontairement provoquée, le jeune homme de vingt-neuf ans resta ainsi prostré de longues minutes. Son regard étrange épousait les motifs d’une dalle imprimée patchwork. Un large tapis moquette haut de gamme sur lequel était posé le canapé Chesterfield du séjour.

C’était la première querelle du jeune couple. Jusque-là, Jerzy semblait vivre en parfaite harmonie avec Louise. Aucune algarade sérieuse n’avait jamais perturbé le binôme. Mais il faut se méfier de l’eau qui dort…

Qu’est-ce qui m’a pris ? Peut-être, ai-je encore le temps de faire machine arrière ? Comment veux-tu que Louise se doute que… ?se flagella-t-il mentalement, en expédiant ce qui lui restait de bouts d’ongles sur la moquette, en grillant une nouvelle cigarette.

Rassemblant quelque peu ses esprits en se mordillant les lèvres desséchées, il releva machinalement la tête. Incapable de se contrôler, il se mit à arpenter le vaste salon de long en large. Un lion en cage. Cent fois, il eut envie de tourner la poignée de la porte. De foncer droit devant lui et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, d’avaler les marches de l’escalier sans fin pour atteindre la Terre promise : les bras de Louise. Il lui aurait tout avoué ! Il se serait confondu en excuses. Elle lui aurait pardonné sa conduite déplacée ! Mais…

Comme s’il n’eût plus supporté son reflet, il détourna son regard de chien battu d’une large et haute psyché. En acajou et bronze à décor de cariatides, Jerzy fut à deux doigts de la briser en mille morceaux d’un coup de poing rageur.

Étrangement, ce geste impulsif agit comme un véritable électrochoc sur l’esprit torturé de l’ex-matricule 18679 du stalag X-B de Sandbostel, au nord-ouest de l’Allemagne.

Le condamné à vivre écarquilla les yeux. Leurs pupilles bleu clair se dilatèrent. Deux planètes jumelles en fusion. Jerzy focalisa son regard effaré sur ce bras tendu prêt à mettre en pièces la grande glace mobile. Un bras comme une arme. Tout à coup, il eut l’effroyable sensation que ce membre ne lui appartenait pas. Comme un bras inconnu greffé à son corps et manipulé par un marionnettiste démoniaque.

À cet instant, une dissociation mentale existait entre la parcelle encore émergée de sa conscience, son esprit embrouillé et ses réactions disproportionnées, qu’il ne dominait plus. Le visage harcelé par des spasmes effrénés, cerné par de petits nuages chargés de tabac, Jerzy recula de quelques pas. Il ramena son bras fou le long de son corps. Le silence de la pièce tranchait avec la tempête qui grondait sous son crâne. Il s’éloigna de la psyché comme d’un être malfaisant. Machinalement, il s’assit sur le siège d’un prie-Dieu, en tournant le dos à son accoudoir. Jerzy n’avait jamais cru au souffle divin. Encore moins depuis qu’il s’était rendu compte des atrocités dont ses semblables étaient capables.

Des souvenirs obsessionnels où l’horreur fut son lot quotidien durant près de cinq années. Sur le devant de la scène, celui où il poussa des centaines de cadavres dans des fosses communes sous le regard noir de cerbères, aux képis gris-bleu, excités par la vue du sang et prêts à faire feu à la moindre occasion.

Dans un état second, hurlant à en vomir ses tripes, il se redressait souvent sur son lit, aux draps en bataille, l’esprit enténébré par des réminiscences récurrentes traumatiques.

À l’image de son arrière-arrière-grand-père et ancien capitaine de l’armée polonaise, Borys Gradinowski3. Sa tête mise à prix par l’armée russe l’avait obligé à s’enfuir de sa Pologne natale. Pour sauver sa peau. Après moult péripéties, il trouva refuge et l’amour à Liège. Sans jamais se remettre des séquelles psychologiques liées à son exil forcé. Entre autres troubles, il se réveillait régulièrement la nuit, fendant l’air avec une épée imaginaire pour combattre des ennemis invisibles.

Dans ces conditions, difficile de concevoir que le jeune Belge eût pu redevenir celui qu’il avait été, avant d’être fait prisonnier de guerre. Il n’avait que dix-neuf ans et des rêves plein la tête.

Il avait perdu tout attrait pour ce qui tend à vouloir embellir le monde à travers la création, quelle qu’elle fût. Pourtant, il avait baigné dans un milieu privilégié, où la culture était reine, plus particulièrement la musique. Il fut, en effet, à bonne école avec son virtuose de père, Gustaw, premier violon et soliste de l’orchestre du Conservatoire de Liège.

En ce mois de janvier 1950, il ignorait que Louise avait la volonté de lui remettre le pied à l’étrier et de quelle manière !

Jerzy se resservit une tasse de café serré dans laquelle il fit tournoyer une cuillère, comme s’il eût cherché à y lire son avenir. Dans l’œil du cyclone, il était en quête d’une éclaircie. Une échappatoire. Une porte de sortie. Mieux, une issue de secours. Trop tard… Les dés étaient jetés…

Son face-à-face avec lui-même prit la forme d’une introspection tout aussi salvatrice qu’inquiétante…