Les Bons Points Dinosaures - Jean-Michel Bartnicki - E-Book

Les Bons Points Dinosaures E-Book

Jean-Michel Bartnicki

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Beschreibung

Tout le monde se souvient de ses années dans les bras de l’Éducation nationale, et il reste à chacun des traces de son passage en primaire où l’on enseigne les fondamentaux. La plupart d’entre nous avons aussi en mémoire le souvenir d’un enseignant passionné qui donnait le meilleur de lui-même au service de la nation et du savoir.
Mais, derrière ce grand rideau rouge de la scène de l’école, nous avons comme des comédiens qui jouent un rôle ! N’exercent-ils pas le plus beau métier du monde ? Or, sur le devant de la scène, la pièce qui se joue pour le bien de l’écolier n’est pas toujours conforme à la réalité du terrain. Les pièges sont nombreux. Les enseignants sont souvent jetés dans l’arène sans filet, confrontés à des difficultés majeures. Certains se retrouvent seuls au sein de l’équipe éducative.
Jean-Michel Bartnicki fut l’un de ces enseignants. Excellemment noté par la hiérarchie, apprécié de la plupart des élèves et des parents, que se passa-t-il donc dans sa tête, à quelques mois de sa retraite, pour qu’il quitte son poste, sans jamais remettre les pieds dans l’école où il enseignait ?
Son livre Les Bons Points Dinosaures vous bouleversera à plus d’un titre, tant son témoignage profond et sans complaisance nous éclaire sur les coulisses d’un métier que peu d’entre nous soupçonnent. Cet ouvrage traite du délicat problème du burn-out.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean-Michel Bartnicki est né en 1957 dans le nord de la France. Professeur des écoles à la retraite, il peut se targuer d’avoir eu l’un de ses livres de chansons préfacé par Carine Reggiani. Poète, parolier (membre de la SACEM), nouvelliste à ses heures, ce touche-à-tout littéraire signe avec Les Bons Points Dinosaures un témoignage vibrant.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Jean-Michel Bartnicki

Les Bons Points Dinosaures

Tableau noir

Autobiographie

Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-206-2ISBN Numérique : 978-2-490522-207-9Dépôt légal : 2021

© Libre2Lire, 2021

Ce livre contient des QR Codes que vous pouvez scanner avec votre smartphone pour écouter les chansons qui sont mentionnées dans le récit.

Préface

« Les Bons Points Dinosaures de Jean-Michel Bartnicki !

C’est avec grand plaisir que je prends la plume pour préfacer Tableau noir, roman autobiographique de Jean-Michel Bartnicki, ami et poète avec lequel j’ai déjà eu le bonheur de travailler.

Voilà donc le bel ouvrage d’un homme passionné par son métier, d’un amoureux de la vie et des mots, qui nous livre un cheminement inclassable et un choix personnel inattendu.

Qui n’a pas connu dans son enfance un maître ou une maîtresse, du genre pas comme les autres, nous ayant laissé un souvenir particulier ? Gageons que les gamins, auxquels Jean-Michel Bartnicki enseigna, se souviennent de lui, l’instituteur poète, car tous les enfants de France et de Navarre n’auront pas eu cette chance.

La poésie ne nuit pas au sérieux, bien au contraire. Elle le soutient et l’enveloppe d’un doux paquet cadeau. Elle permet d’aborder quelques questions pertinentes et d’y répondre avec joliesse et délicatesse.

Merci, Monsieur l’Instituteur de partager avec nous, lecteurs, tant de moments d’une vie professionnelle passionnante et souvent chargée d’émotion.

Voilà un livre à mettre en toutes les mains, je dirai même à lire absolument, et par plusieurs générations, parce que l’éducation des enfants nous concerne tous. Nous avons des avis sur l’éducation dispensée à l’école, complémentaire a priori, de celle dispensée à la maison.

Vu de l’extérieur, on instaure des critères, on se permet aussi quelques critiques, pas toujours de bon aloi, mais il est bon parfois de regarder les choses de l’intérieur, surtout dans ce domaine-là.

Jean-Michel Bartnicki nous ayant ouvert la porte avec son tableau noir, je vous invite à le suivre. C’est très bien écrit et ce livre empreint de sincérité changera certainement votre regard sur l’enseignement et surtout sur les enseignants et sur leurs diverses sensibilités.

Je conseille ce livre à celles et à ceux, qui ne jugent l’Éducation nationale qu’au travers de ce qu’ils entendent. Qu’ils prennent le temps de musarder dans ces lignes empreintes d’une réalité touchante. Dans ce monde où il semble de bon ton d’exiger l’application à la lettre des règles imposées, dans ce monde où l’on s’insurge si facilement, voici un témoignage qui ne peut laisser indifférent, ne serait-ce que par les chemins de traverse qu’emprunte l’auteur. »

Annie Kubasiak-Barbier. Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

« Ce que nous appelons chaos suggère non seulement l’idée de confusion et de désordre des éléments, mais une espèce d’incapacité de l’esprit à comprendre, et plus encore à dominer, un état des choses, du monde, de la société, de l’histoire, où l’on ne perçoit pas l’ombre d’un ordre. »

Eduardo Lourenço

« On n’enseigne pas ce que l’on sait, ou ce que l’on croit savoir : on enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est. »

Jean Jaurès

« Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture. »

Jean Cocteau

Écrire…

Comme des cœurs impatients fragiles qui battent

Tendres amoureux fous de la page blanche

Mes mots se courtisent, s’aiment, se débattent

Complices de mon âme qui sur elle s’épanche,

Comme des amants nus enlacés qui tremblent

Allongés sur l’insouciance de leur attirance

Mes idées s’attirent s’étirent s’assemblent

Mes paroles sont les enfants de cette alliance.

Écrire…

Hanté par la conquête des plus beaux vers

Dans l’extrême urgence de laisser une trace

Écrire…

Sur cette page mon tombeau à ciel ouvert

Souvenirs de la vie d’un rêveur qui passe.

Comme des lettres enflammées qui éclairent

L’ombre de ces amoureux timides surpris

Par la douceur de leurs baisers pleins de j’espère

Mes rimes brûlent d’amour, réclament la vie,

Comme des appels lancés à toute la Terre

Espoir d’un poète lucide dépassé en colère

Pour que la vie soit plus importante que les guerres

Mes chansons réclament la paix pour l’Univers.

Écrire…

Hanté par la conquête des plus beaux vers

Dans l’extrême urgence de laisser une trace

Écrire…

Sur cette page mon tombeau à ciel ouvert

Souvenirs de la vie d’un rêveur qui passe.

Écrire…

Hanté par la conquête des plus beaux vers

Dans l’extrême urgence de laisser une trace

Écrire…

Sur cette page mon tombeau à ciel ouvert

Souvenirs de la vie d’un rêveur qui passe.

Jean-Michel Bartnicki

1. La chute…

⸺ Bien ! Je sais ce qu’il me reste à faire ! Vous ne me reverrez plus !

Cette phrase qui jaillit du plus profond de mes entrailles, comme un geyser de douleur, adressée aux élèves de ma dernière classe de C.E.2, le mardi 17 janvier 2012, à 11 h 25, dans l’école du nord de la France où j’ai terminé ma carrière d’enseignant, reste et restera à jamais plantée dans mon cœur comme un coup de poignard fatal. Fatal pour toutes les illusions auxquelles je m’étais accroché durant plus de trente-cinq ans. En 2014, après avoir retrouvé mon équilibre, j’écrivis le texte La chute, dont les paroles furent mises en musique par le compositeur français Alain Ertaud. Parolier à mes heures, telle une muse céleste, la poésie vint à mon secours…

« Celui qui se connaît est seul maître de soi. »

Pierre de Ronsard.

La chute…

 

J’ai longtemps cru aux miragesDes sourires dansaient sur mon visageComme de délicieux présagesMon cœur valsait sur les nuages,Mes rêves défilaient devant mes yeuxComme de ravissantes passantesJe pensais que mon avenir serait radieuxLoin des pièges d’une vie étouffante.

Que la chute a été dure sans filetInterminable comme l’éternitéNe vends jamais ton âme au diable

Loin des âmes grises, des minables.

J’ai longtemps cru aux miraclesJe croyais que tout était facileJe n’avais pas peur des obstaclesJe me sentais indestructible,Enthousiaste, confiant, je planaisLibre, insouciant, je planifiaisDes projets à revendre, je créaisJe ne doutais pas de mon succès.

Que la chute a été dure sans filetInterminable comme l’éternitéNe vends jamais ton âme au diableLoin des âmes grises, des minables.

J’ai longtemps cru à l’amitiéÀ ces flatteurs qui cachent leur jeuÀ ces faux amis sans pitiéIls traînent encore au fond de mes yeux,Comme des diables qui insistentHeureusement, j’ai su me défendreAujourd’hui enfin je ressusciteMon cœur renaît de ses cendres.

Que la chute a été dure sans filetInterminable comme l’éternitéNe vends jamais ton âme au diableLoin des âmes grises, des minables.

Que la chute a été dure sans filetInterminable comme l’éternitéNe vends jamais ton âme au diableLoin des âmes grises, des minables.

 

 

 

« La chute n’est pas un échec. L’échec, c’est de rester là où on tombe. »

Bouddha

2. Idéaliste désabusé…

 

Il m’a fallu plus de trois ans pour que j’ose témoigner sincèrement, sans complaisance, de mon expérience d’enseignant. Précisément de celle de professeur des écoles, métier que j’ai exercé avec passion, enthousiasme et abnégation dès mes premières interventions dans les classes des écoles de ma région des Hauts-de-France. Trente-six mois pour retrouver mon équilibre, ma personnalité mélancolique et chaleureuse à la fois.

Constat introspectif hâtif, mais qui résume parfaitement ma nature. Il y a en moi une véritable souffrance inhérente au décalage symptomatique, systématique, entre mes aspirations, mes valeurs et la réalité souvent médiocre qui m’entoure. Sans doute pour l’embellir, j’ai une propension à placer les personnes, que je rencontre, que je côtoie, sur un piédestal en leur attribuant d’emblée des qualités surfaites, inappropriées. Manque d’objectivité ? Serais-je un idéaliste forcené ?

Quoiqu’en y réfléchissant bien, je pense qu’il conviendrait mieux de parler d’idéaliste désabusé. Qui suis-je pour m’autoriser ces attentes d’une existence où nos travers seraient rayés à jamais de la cartographie atavique imparfaite de la nature humaine ? Je suis moi-même pétri de défauts dont le principal : l’impatience.

Je suis pleinement conscient de prendre des risques en écrivant ma biographie professionnelle enrichie d’épisodes plus intimes, parfois douloureux de mon enfance, de mon adolescence. D’aucuns n’aimeront pas certains passages. Tant mieux ! Je n’écris ni pour plaire ni pour convaincre quiconque. J’écris, car cela me fait du bien. J’en ai juste envie. Une libération.

3. Malaise de l’âme…

Si ma confession peut aider les jeunes enseignants à prendre du recul sur un métier passionnant à la base, en leur faisant justement comprendre qu’il ne s’agit que d’une fonction, et non d’un engagement sacerdotal dangereux et aliénant, j’en serais très heureux. Mais, en aucun cas, je ne cherche à être perçu comme un donneur de leçons. Dans le domaine du don, je préfère offrir mon sang comme je le fais régulièrement étant du groupe 0 - donc donneur universel. C’est bien plus concret et vital. Un acte citoyen de toute première importance dont je suis fier.

J’ai choisi de rédiger ma biographie en adoptant la forme du récit sans chercher à l’enrichir d’effets littéraires superflus, mais en attachant une grande importance au vocabulaire choisi. Des citations qui me tiennent à cœur complètent de nombreux passages. Cependant, pour éviter le piège du soliloque, certaines de mes poésies, dont beaucoup sont devenues des chansons, des dialogues appropriés mettant en scène des personnes qui m’ont marqué, qu’elles soient enseignantes ou non, apparaissent pour donner plus de vie, de densité à mon livre complété par des réflexions sur le système éducatif.

Écrire, c’est libérer les chaînes de son intimité. Je considère que le livre est une urne littéraire qui recueille les cendres de l’esprit de tout écrivain. Des personnes seront décontenancées par l’arborescence anarchique de ma biographie. Au lecteur de retrouver, de remettre en ordre la chronologie des morceaux du jeu de patience de mes mémoires pédagogiques. Je me suis laissé guider par mon affect jusqu’à l’épilogue.

Notre vie est un rêve éveillé dont nous essayons de maîtriser consciemment la trame. Par opposition, l’agencement de nos songeries nocturnes ou diurnes n’obéit à aucune logique consciente. Le carcan de la rationalité n’existe plus. Je traque en permanence mes émotions.

Elles constituent la pierre angulaire des points de départ des saynètes affectives de mon ouvrage, le fil d’Ariane de ma narration enrichie de fréquentes réminiscences, sans liens logiques apparents entre elles, comme des analepses utiles et nécessaires. Ces retours en arrière vacillent sur le balancier fragile de mon existence, qui ne tient qu’à un fil. Comme la vôtre. Je ne recherche pas à ce que vous éprouviez de la compassion envers ma personne rattrapée un temps par le mal de vivre. Encore moins à ce que vous me perceviez comme une victime…

À l’approche de la soixantaine, je suis un homme heureux, serein. Plus le temps passe, plus j’aime la vie. Je suis un épicurien sage, ce qui n’est pas antinomique. Toutes les secondes qui passent sont autant de moments d’éternité dont j’essaie de profiter. Il y a quelques années, je me suis noyé dans une goutte d’eau. Ce n’était qu’une larme dans un océan de plénitude…

Je pense que le burn-out n’est rien d’autre qu’un malaise de l’âme, dont on guérit. L’amour de nos proches est le meilleur des remèdes aux maux de l’être fragile enfoui en nous, au-delà des apparences trompeuses que la société nous impose trop souvent de porter sur nos frêles épaules de manière irréfragable.

Or, je veux être rassurant, car si j’ai certes terminé ma vie d’enseignant en subissant les affres d’un burn-out, il y a tout de même eu plus de trente ans durant lesquels j’avais l’impression que rien ne pouvait m’arriver de fâcheux.

4. Être un phare…

 

Jeune élève-maître à l’École normale d’instituteurs de Douai de septembre 1976 au mois de juin 1978, je me souviens que je ne me souciais absolument pas des mises en garde de mes aînés qui me conseillaient de savoir me ménager.

Étant un travailleur acharné à la conscience professionnelle sans limites, je ne tins jamais compte de leurs avertissements. L’insouciance de la jeunesse fut, en l’occurrence, une arme contre la fatigue. J’avais la sensation de savoir la gérer facilement. J’adorais beaucoup trop mon métier.

Je me rends compte, au moment où je rédige ces lignes, que j’ai frisé le ridicule en refusant, le soir, de faire régulièrement le mur avec la bande à Didier C., apprenti enseignant comme moi, lorsque je fus interne durant une année pour profiter de moments délicieux avec des normaliennes. L’École normale des filles se situait à un jet de pierre de celle des garçons.

Pas le mur de Berlin. Mais celui du destin qui rima avec chagrin pour de jeunes enseignantes crédules, se délectant de promesses feintes émises par mes collègues de chambrée, dont le seul objectif était d’enrichir leur tableau de chasse. Un homme n’est souvent qu’un macho ridicule… Quoiqu’il importe, je vous l’accorde, de nuancer cette affirmation gratuite en fonction de l’itinéraire de vie, des attentes et des valeurs des uns et des autres…

À l’époque, juge impartial, conforté par mes arrogantes et ridicules certitudes, du haut de mon mètre quasi quatre-vingt-dix, je trouvais totalement déplacé l’envahissante et omniprésente obsession de la majorité de mes futurs confrères.

Il m’arriva, plus d’une fois, de me retrouver seul dans les couloirs du dortoir de l’École normale. Une sorte de moine dans un monastère pédagogique. Les livres étaient mes bibles. Pensez-vous que j’ai regretté de ne pas être allé batifoler dans les allées du désir avec de jeunes futures collègues ? Pas du tout ! Je n’ai jamais non plus été attiré par les hommes, pour lever toute ambiguïté…

J’étais trop heureux de pouvoir me concentrer sur la préparation de mes cours pour lesquels, dans mon cahier journal, je définissais minutieusement les objectifs à atteindre dans chaque matière. Sur le papier, comme autant de merveilleux corps qui naissaient sous ma plume, en l’occurrence la pointe de l’iconique stylo BIC 4 couleurs, je développais en détail, quasi religieusement, le déroulement de mes activités. Pointilleux jusqu’à l’obsession…

Des heures et des heures d’élaboration en prévoyant chaque étape de mes interventions pédagogiques. Je savais que j’allais être jugé par des professeurs de l’I.U.F.M (Institut Universitaire de Formation des Maîtres). Des rapports substantiels seraient ajoutés à mon dossier. Ils constitueraient des éléments importants pour évaluer mon aptitude à me confier ma première classe en tant que titulaire mobile, dès la rentrée scolaire du mois de septembre 1979.

Il était crucial que j’obtienne mon C.A.P. (certificat d’aptitude pédagogique). J’ai conservé tous ces rapports remarquablement rédigés, qui sont, pour moi, autant de reliques qui ont contribué en partie à atteindre ma quête du Graal : enseigner ! Je possède encore quelques-uns de mes cahiers de préparation. Des trésors sans prix…

Je voulais être un phare pour les enfants. Le poème ci-dessous naquit sous ma plume, un jour de printemps, au milieu des années quatre-vingt. Dans notre monde en manque d’amour et de tolérance, où des kamikazes sans cervelle, armés jusqu’aux dents, se font exploser à Paris, partout sur notre planète, fauchant la vie d’innocents en plein vol, cherchant à instaurer un climat de terreur en stigmatisant systématiquement les différences de croyance, de conviction, de toutes les communautés, dans le dessein de dominer le monde au nom d’une idéologie mortifère, les mots n’ont jamais eu autant d’importance.

Mon meilleur ami Kamel, Algérien d’origine kabyle, est de confession musulmane et j’en suis fier !

 

Être un phare…

 

Dans les yeux des enfants Dans leurs regards qui brillentComme des phares inquiétants Sur ce monde qui vacille J’ai senti toutes leurs peurs J’ai compris leur attente D’un avenir bien meilleur Pour l’humanité souffrante,Toi, l’adulte si sûr de tout Rappelle-toi ta jeunesse Quand tu courais comme un fou Après le bonheur à toute vitesse.

Je ne suis plus cet enfant Mais je voudrais être ce phare Qui guide son pas hésitant Sur la vie et ses remparts.

Dans les paroles des enfants Dans leurs mots qui s’envolent Comme des oiseaux éclatants Au-dessus de leurs idolesJ’ai entendu leurs requêtes J’ai senti leur espoir De voir la terre faire la fête Jusqu’à la fin de son histoire.

Toi, le soldat qui tue pour rien

Pose ton fusil et souviens-toi

Que tu as aussi été ce magicien

Qui a refait le monde mille fois.

 

Je ne suis plus cet enfant

Mais je voudrais être ce phare

Qui guide son pas hésitant

Sur la vie et ses remparts.

 

Dans les rondes des enfants

Dans leurs chants qui s’étalent

Comme d’immenses océans

Sur notre nature bancale

J’ai écouté leurs messages

J’ai ressenti leur angoisse

De voir leur planète, leur héritage

Détruite comme du papier qu’on froisse,

Toi, l’homme d’affaires qui spécule

Avec les dollars qui t’enivrent,

Enlève ton costume ridicule

Repars jouer aux billes pour survivre.

 

Je ne suis plus cet enfant

Mais je voudrais être ce phare

Qui guide son pas hésitant,

Sur la vie et ses remparts.

 

Je ne suis plus cet enfant

Mais je voudrais être ce phare

Qui guide son pas hésitant,

Sur la vie et ses remparts.

5. Avant que tout s’enlise…

 

Après les exécutions de Georges Wolinski, de Cabu, de Charb, de Tignous, de Bernard Maris, de Philippe Honoré, de Mustapha Ourrad, d’Elsa Cayat, de Michel Renaud, de Franck Brinsolaro, de Frédéric Boisseau, d’Hamed Merabet, lors de l’attentat perpétré par des malades mentaux contre Charlie Hebdo, le 11 janvier 2015, un sentiment de dégoût, mais surtout de frayeur pour l’avenir m’envahit.

Pour l’exprimer, j’écrivis, en quelques minutes sur un coin de table, un nouveau texte Avant que tout s’enlise, dont les paroles ont été mises en musique, puis interprétées au piano par la délicieuse Nara Noïan, brillantissime artiste française née en Arménie, avant que la chanson devienne un merveilleux clip grâce à Maïa Lacombe, jeune artiste française talentueuse.

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise, tout s’enlise,

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise

Dans les villes qui agonisent.

 

 

J’ai honte pour tous ces fous

Ces lâches que la haine attache

À leur folie comme du hasch

Tandis que tu t’en fous

Toi qui te crois à l’abri

Quand ta porte se ferme

Avec ton cœur que tu enfermes

À double tour dans ton ordi !

 

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise

Dans les villes qui agonisent,

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise, tout s’enlise.

 

J’ai peur pour l’avenir

De ces jours promis à l’enfer

Du pouvoir du sang, du fer

Tandis que tu ne vois rien venir

Toi qui ne ressens plus rien

Comme un vieux politicien

Un blasé du quotidien

Loin de tes rêves de collégien.

 

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise

Dans les villes qui agonisent,

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise, tout s’enlise,

 

Je prie loin des églises

Pour un monde qui se poétise

Avant que tout s’enlise…

Avant que tout s’enlise…

Avant que tout s’enlise… tout s’enlise.

6. Plus utile dans les milieux difficiles…

 

Lors d’une inspection, l’inspecteur, d’allure sévère, engoncé dans un costume terne, qui était venu évaluer mon travail dans une école roubaisienne, avait été stupéfait en constatant que je tins régulièrement, après chaque journée d’enseignement, une rubrique bilan autocritique dans laquelle je tentais de relever les points positifs et négatifs de mes cours. Mon initiative fut excellemment perçue.

J’ai toujours été très bien noté, et ce, dès le début de ma carrière. Les jeunes enseignants recevaient généralement un 10/20 lors de leur première évaluation, ce qui fut mon cas. Mention passable. J’eus la chance, grâce à monsieur Gras, de passer très rapidement à 13,5/20 lors de ma seconde inspection en 1981, rue Saint-Laurent à Roubaix, à l’école Henri Carrette dans un milieu considéré comme défavorisé.

C’est paradoxalement dans ces établissements, où enseigner est loin d’être facile, que je me suis senti le plus utile, investi d’une mission importante, à l’image de ces fameux hussards noirs de la Troisième République. J’aurais dû vivre à une autre époque, mais il m’eût été impossible d’y rencontrer celle qui devint mon épouse, le 16 décembre 1978, et qui l’est toujours, ce dont je suis fier. Nous sommes ensemble depuis près de quarante ans ! Cela laisse rêveur, n’est-ce pas ? Ma stabilité familiale est une priorité absolue…

Enseigner a toujours été ma vocation, comme une prédisposition spirituelle, au-delà du simple exercice d’une profession accomplie sans âme. C’est en travaillant dans les ZEP (zones d’éducation prioritaire), sigle régulièrement utilisé à partir de 1981 jusqu’en 2006-2007, que j’ai trouvé le plus de solidarité parmi mes collègues.

Officiellement retraité à jouissance différée de l’Éducation nationale depuis le 1erseptembre 2012, ce sont les visages, les comportements de mes élèves les plus difficiles ou originaux qui reviennent tanguer à la surface du miroir de mes souvenirs. Idem pour les anecdotes, qui ont souvent pimenté avec humour cette partie si importante de ma vie consacrée à la transmission du savoir, en essayant d’instaurer un bon climat de classe, pour que chacun de mes élèves puisse se sentir valorisé, en confiance, quelle que fût sa culture, dans toutes les écoles de l’enseignement public où j’ai professé.

Me conformer à cette ligne de conduite fut facile. Endosser le masque de la fermeté fut par contre beaucoup plus problématique. Je l’ai payé cash.

Durant plus de trois décennies, ce fut un véritable défi de me faire respecter par mes élèves les plus fourbes et chahuteurs, qui guettaient le moindre signe de faiblesse de ma part pour prendre un ascendant psychologique. Comme une prise de pouvoir. J’ai péché par excès d’humanité, de tolérance et de patience…

7. Jeu de rôle et l’inquiétantesuprématie des machines…

 

J’ai toujours été très impressionné par mes collègues, jeunes ou plus expérimentés, qui savaient naturellement imposer leur autorité face à leurs élèves pour asseoir des règles précises, dont la première, comme un dogme incontestable, consistait à ne tolérer aucune entrave à leur pouvoir royal. Il y a toujours eu un décalage entre ma personnalité la plus profonde, et le rôle que je m’efforçais de tenir. Comme un acteur maladroit de série B. Force est cependant de constater que la bonne ambiance que je suis parvenu à établir, en privilégiant la souplesse comme une harmonie nécessaire au bien-être de mes élèves, permit à la majorité d’entre eux de ne jamais venir en classe avec la boule au ventre. Boule que je ressentis régulièrement durant toute ma scolarité, sauf avec quelques enseignants exceptionnels d’humanité et d’intelligence. Il est évident que je ne voulais pas reproduire les mêmes erreurs que mes instituteurs, que certains de mes professeurs, qui s’intéressaient très peu à l’épanouissement de leurs élèves souvent passifs et dociles. Je fis partie de cette catégorie d’apprenants. Ce n’est pas une accusation. Juste un constat.

C’était une autre génération, où la discipline n’avait souvent pas lieu d’être. Elle s’imposait d’elle-même. Mais, peut-on dire que les enseignants, les élèves fussent moins épanouis, moins heureux que ceux d’aujourd’hui ? Vaste débat n’est-ce pas à l’ère où le numérique et Internet sont vénérés comme d’étranges dieux cybernétiques par trop de jeunes plus accros à leurs tablettes qu’à leurs cours ?

La supposée évolution ne serait-elle pas, en ce sens, plutôt une régression, qui pourrait aller jusqu’à la perte de certaines de nos capacités mentales dans notre société, où les technolâtres béats sont légion ? Je pense que l’hégémonie des machines pourrait même aller, un jour, où je ne serai vraisemblablement plus de ce monde, jusqu’à réduire voire détruire totalement certaines capacités préhensiles, comme le simple fait de savoir tenir un stylo, et d’écrire sur du papier… Puissé-je me fourvoyer complètement !

L’acte même de penser par soi-même pourrait s’en ressentir à force d’avoir un mode de vie formatée, où l’imagination et la curiosité n’auraient plus leur raison d’être. Pourtant, elles sont des nourritures essentielles pour les esprits encore en éveil. Pour combien de temps encore ?

Je me souviens de plusieurs stages d’observation effectués dans des classes pupitres, c’est-à-dire des classes de C.M.2 dans lesquelles chaque élève n’étudie que sur ordinateur. Certes, les écrans ont un pouvoir de fascination incroyable. Certes, l’on ne peut pas nier que des élèves en difficulté obtiennent de meilleurs résultats en utilisant leur souris, comme une bouée de sauvetage, leur permettant d’atteindre plus aisément les rives du savoir.

Certes, il faut savoir vivre avec son temps. Naviguer à contre-courant, comme l’affirmation de la nécessité d’un misonéisme nécessaire pour résister à l’emprise dangereuse du numérique, est évidemment une absurdité absolue. Mais, il est urgent de s’interroger sur le subtil dosage à trouver entre réalité et virtuel face aux énormes dérives du Net, qui conduisent invariablement les individus fragiles à s’égarer sur les routes diaboliques des excès et des déviances. En discutant avec des maîtres formateurs, j’ai ressenti leur scepticisme face au bien-fondé du développement des classes pupitres. N’est-on pas allé trop vite en fait, comme si suivre le rythme effréné des innovations technologiques était une obligation pour l’école ? De peur de quoi ? De peur de ne pas être moderne, d’être traité de ringard ? C’est l’efficacité qui compte, non le fait d’être à la mode !

8. Boule et Bill et faire classe avec classe…

 

Durant quelques années, j’ai enseigné sans qu’il y ait le moindre PC dans ma classe. J’ai notamment appris à lire pendant cinq ans à des élèves de CP. J’avais pris le parti d’utiliser une méthode mixte associant habilement méthode syllabique et globale. Chaque jour, mes petits bouts de chou se plongeaient avec délectation dans les planches, les phylactères de bandes dessinées des aventures de Boule et Bill, personnages truculents et sympathiques. Les dessins parlaient d’eux-mêmes.

La concentration des enfants était maximale lorsqu’il s’agissait d’apprendre des sons, d’isoler des phonèmes au sein de mots, de phrases extraites des dialogues des bulles des différentes vignettes. Des courts-métrages de situations amusantes mettant en scène un petit garçon de sept ans Boule à la chevelure rousse et son chien Bill, un cocker, sans oublier Carine, la mère, Pierre, le père, leur voisine la tortue Caroline, le chat Caporal et Pouf, l’ami de Boule, pour ne citer que les personnages principaux. Durant mes leçons, une grande place était laissée à l’oral pour, principalement, permettre aux élèves les plus timides, en manque de confiance, d’avoir des échanges avec leurs camarades. Prendre de l’assurance en s’instruisant avec plaisir a toujours été l’un de mes objectifs.

Ma tâche consistait à canaliser, à tenir avec souplesse les rênes de ces petits débats improvisés et joyeux. Pas d’écrans, pas de claviers. Mais, la consultation régulière de livres dans un petit coin bibliothèque que j’avais aménagé au fond de ma classe. La littérature pour la jeunesse regorge d’une kyrielle de créations formidables. Tous mes élèves, du C.P jusqu’à ceux de mes C.M.2, ont constamment été invités à feuilleter, à emprunter les différentes collections de romans, de contes, d’atlas, d’encyclopédies, de pièces de théâtre, d’albums, de recueils de poésies, de bandes dessinées, et autres livres, qui trônaient fièrement dans ma classe sur les étagères ou dans les bacs classés par thème. Je proposais, davantage à partir du C.E.2, aux élèves volontaires, sous la forme d’exposés, de réaliser des résumés de telle ou telle lecture.

On n’entendait plus une mouche voler lorsque, suspendus aux lèvres de leur camarade, mes élèves savouraient chaque parole de son compte rendu. Il n’était pas rare que cette activité dépassât le cadre même de la vie scolaire, en permettant à des familles de faire plus ample connaissance, dès lors que ces exposés devenaient des prétextes à ce que des Thomas invitent des Emmanuel chez eux, à ce que des Marie convient des Luce chez elles pour organiser, peaufiner leurs interventions matinales en début de semaine.

Je récompensais mes élèves par des images, des bons points dinosaures que je réalisais moi-même à partir d’images et de dessins libres de droits récupérés sur Internet, et qui connurent un réel engouement auprès de mes élèves.

Je distribuais des posters récupérés gratuitement dans des organismes, des associations, des cinémas, des mairies, des centres culturels, des clubs sportifs.

Je n’ai jamais comptabilisé les nombreux mercredis passés à tenter de dénicher ces affiches triées sur le volet, en ce sens que j’excluais, bien évidemment, tout slogan politique pouvant être interprété comme une volonté de manipulation. Le fait d’étudier le contenu de quelques-uns de ces documents, de ces posters, me permit dès le C.E.2 de lancer des discussions ciblées riches et diversifiées. L’école ne doit jamais être fermée aux réalités du monde qu’elles soient proches ou lointaines, toujours, bien entendu, dans le respect des programmes en vigueur.

Par contre, j’ai toujours estimé que l’on en demandait trop aux élèves. Ne tuons pas la magie de l’enfance ! La compétition est, certes, un état de fait, mais elle ne doit pas devenir une obsession à la fois pour le système éducatif, les parents, et surtout pour les élèves. Je suis également scandalisé par une réflexion totalement déplacée émise par notre ministre actuelle de l’Éducation nationale, femme que je respecte pourtant beaucoup tant elle possède de qualités, mais qui a osé déclarer que les élèves s’ennuyaient en classe, plus spécifiquement au collège.

Il est important de respecter la majorité des enseignants dont l’extrême conscience professionnelle conduit beaucoup trop d’entre eux à craquer, démunis face à l’indiscipline, à l’immaturité, au manque d’éducation d’élèves perturbateurs aux cœurs d’airain, incapables de battre leur coulpe, qui se prennent pour les rois du monde, de leur monde d’une vilenie affligeante !

Durant les vingt dernières années de ma carrière, j’ai essayé de trouver un équilibre intelligent entre enseignement traditionnel et innovant, ne laissant jamais l’informatique prendre le dessus sur le plaisir d’utiliser des stylos. Il m’arriva d’organiser des séances durant lesquelles mes élèves, dès le cours préparatoire, s’amusaient à écrire avec des porte-plume. Je ne suis pas loin de penser qu’ils calligraphiaient mieux qu’avec des stylos.

En outre, même si certains se tachaient les doigts avec l’encre, en réalisant des petits pâtés aux formes improbables sur les pages de leurs cahiers, sur leurs tables au grand dam des dames de service, le charme opérait, inaltérable, avec ces odeurs enfantines que l’on retrouve plus tard, en fermant les yeux, lorsque l’âge adulte a rompu avec l’insouciance de cette période magique. Quel délice lorsque les souvenirs de l’enfance s’invitent à la surface de notre mémoire comme des éclats de rire, dessinant des vagues de bonheur à la commissure de nos lèvres, effaçant les rides du temps…

Les logiciels, les écrans des ordinateurs, sont des territoires glacés qui laissent peu de place à la fantaisie. C’est un leurre de croire le contraire, même s’il existe des programmes, des jeux éducatifs extraordinaires, d’une inventivité confondante, qui permettent aux enfants, aux adolescents, aux adultes d’apprendre, de créer, de réfléchir, de progresser dans des domaines spécifiques.

Mais rien ne remplacera le parfum d’une fleur, le contact avec la vie réelle qui permet de communiquer avec des êtres en chair et en os. Rien ne supplantera le contact avec la boue, la glaise, les végétaux, la pierre, l’eau, l’air. Que l’équilibre est difficile à trouver, n’est-ce pas ? Le Net ne doit pas conduire à un enfermement périlleux pour la survie des valeurs essentielles. Je sais, je sais… Je rêve… Peu importe…

Le Larousse définit pompeusement l’informatique comme une science du traitement automatique et rationnel de l’information considérée comme le support des connaissances et de l’information et comme l’ensemble des applications de cette science mettant en œuvre des matériels (ordinateurs) et des logiciels.

Nous ne sommes qu’au début de l’ère cybernétique. J’ai peur pour l’avenir. J’ai peur que l’Humanité ne perde toute son humanité. Elle en prend irrémédiablement le chemin, même si je fais confiance au bon sens, à la clairvoyance, au sursaut de mes semblables…

Or, lorsque je constate que des centaines de personnes attendent, trépignent des heures durant, serrées comme des junkies en manque, agglutinées dans d’interminables queues devant les vitrines de drugstores d’une marque ayant pignon sur rue, pour acquérir leur montre connectée, je m’interroge sur les priorités de mes contemporains.

J’ai souvent placé, lorsque cela était possible, en fonction de l’espace dont je disposais, le coin informatique à l’opposé de celui qui accueillait les livres de ma bibliothèque de prêt, enrichie par les ouvrages que mes élèves apportaient, et qu’ils pouvaient consulter à loisir lorsqu’ils avaient terminé une activité.

Je les responsabilisais en leur donnant un délai d’une quinzaine de jours pour faire un résumé de leur lecture sur la fiche de prêt que je leur remettais. Une fiche par livre. Trois livres empruntés au maximum sur deux semaines. La date de prêt et de retour de chaque ouvrage, son titre, le nom de la maison d’édition, de même que son numéro de code ISBN étaient notés par les élèves eux-mêmes.

Ainsi, il y avait une responsabilisation de chacun. Des pastilles de couleur étaient appliquées sur la tranche de chaque livre recouvert par les enfants ou par les parents. J’organisais régulièrement des séances de classements, par petits groupes, au sein desquels l’objectif final était de répertorier, de ranger les albums avec les albums, les bandes dessinées avec les bandes dessinées, les romans avec les romans et ainsi de suite. Chaque groupe était dirigé par un élève qui devait mener à bien cette activité. Tous les quinze jours, le responsable changeait. Apprendre à lire à des élèves de cours préparatoire fut une expérience formidable, dans un milieu social plutôt favorisé, mais il ne m’a cependant pas été facile d’imposer ma méthode de lecture mixte à la directrice de l’école élémentaire, où je fus nommé à partir du mois de septembre 1989.

9. Tensions, divergenceset parcours pédagogique…

 

Ce chef d’établissement ne prêchait que par la méthode désuète Daniel et Valérie, datant des années soixante, qui est pour moi une insulte à l’intelligence des enfants. La première année, je dus me plier au dispositif pédagogique. Daniel et Valérie fut l’exécrable support d’apprentissage de la lecture que je fus contraint d’utiliser.

Je ne comprends pas qu’elle ait pu être validée par quelques sommités du système éducatif, qui n’ont très certainement jamais enseigné de leur vie. Autre absurdité, hélas, récurrente. J’ai pratiquement totalement occulté mes souvenirs de ma première année dans cette école. L’ennui et le dégoût n’intéressent pas la mémoire. Je me souviens d’élèves amorphes qui avaient très peu d’échanges. Ils apprenaient à lire sans plaisir.

Ils déchiffraient plus qu’ils ne lisaient, comme si les mots étaient d’étranges créatures extraterrestres dont seule la dissection phonologique permettait leur lecture. Ce n’est pas cela lire. Lire, c’est de donner un sens à ce qu’on lit à haute voix ou silencieusement.

Un matin de 1990, la directrice frappa à la porte de ma classe d’un air chagriné. Je revois l’expression de son visage sévère, son regard froid, cherchant à briser mon enthousiasme, ma joie de vivre dans un tourbillon de critiques. Une boule, comme une bombe à retardement dont l’éclatement inévitable allait faire exploser mes certitudes en mille morceaux, se mit à gargouiller dans mon ventre.

La directrice m’avait déjà plus au moins averti qu’elle souhaitait que nous puissions avoir une discussion sur ma méthode de lecture Boule et Bill, que les parents ne semblaient pas approuver. Je pensais que nous aurions cet entretien dans son bureau les yeux dans les yeux. Il n’y avait aucune urgence. En effet, mes élèves progressaient à pas de géant dans leur apprentissage.

Ils adoraient apprendre à lire en découvrant les aventures et les mésaventures des personnages de la bande dessinée. En 1990, j’avais trente-trois ans. J’avais commencé à enseigner à partir du mois de septembre 1978, en étant nommé titulaire mobile pour intervenir dans toutes les classes élémentaires de la circonscription où je fus nommé. Cette fonction me permit de me frotter à des classes difficiles répertoriées pour la plupart d’entre elles en ZEP. Je fus titulaire mobile jusqu’au mois de juin 1979. Puis, du mois de septembre 1980 jusqu’à celui de juin 1983, on me confia la responsabilité d’un cours élémentaire première année à l’école Henri Carrette à Roubaix.

De septembre 1983 jusqu’au mois de juin 1986, j’enseignai durant ces trois ans à des élèves de C.E.1, puis durant l’année scolaire 1986-1987, j’eus, pour la seule fois de ma carrière, un cours double, un C.E.2/C.M.1. Enfin, je terminai mon passage à l’école primaire Lamartine à Hem, en ayant la responsabilité d’instruire des élèves de C.M.1.

L’école était classée en zone d’éducation prioritaire. C’est, sans conteste, durant ces onze premières années d’enseignement au sein d’équipes soudées, avec des directeurs et des directrices qui ne craignaient pas de défendre leurs équipes éducatives, que je vécus mes plus beaux moments avec ceux de l’année scolaire 2009-2010, où j’ai formé des élèves de C.M.2.

Je regrette, au début du printemps 1989, d’avoir pris la décision de vouloir me frotter à un autre public d’élèves, où je pensais ingénument que la discipline serait plus simple à mettre en place, voire inexistante, acquise d’avance au sein d’un milieu social mieux loti. J’étais persuadé que l’attention de mon nouveau public scolaire serait acquise, sans avoir à forcer ma nature. Bien mal m’en prit.

À Hem, je commençais toutefois à ressentir une fatigue lancinante et une lassitude chronique, qui firent partie des raisons qui me poussèrent à solliciter mon changement pour une école d’un tout autre standing.

10. L’incident…

 

Un incident accéléra ma décision. Il me conforta dans mon choix de changer d’air.

En effet, je pense que le fait que l’une de mes élèves de C.M.1 m’a craché à la figure, au début de l’année 1989, dans le long couloir qui menait de ma classe à la grille de sortie de l’école Lamartine, ne fut pas étranger à ma détermination de participer au mouvement. C’est ainsi que l’on officialise le souhait de postuler pour un autre poste en remplissant une liste de vœux.

Soraya, au caractère bien trempé qui s’exprimait dans son regard sournois, me cracha dessus parce que je l’avais sommée de se calmer, pour ne plus pousser les enfants qui la précédaient, pour éviter qu’ils ne tombent sur les marches prolongeant le corridor juste avant la sortie.

Choqué, je la gardai, après que toute ma classe fut en dehors de l’établissement, en invitant, par un signe de tête, ses parents, que j’avais aperçus non loin de la grille, à venir me rejoindre au plus vite. La directrice était à mes côtés, car vigilante, elle s’était rendu compte de l’incident qui venait de se produire.

Nous conservâmes cependant notre calme, même si nous avions, tous les deux, envie de réprimander l’élève au comportement déplacé.

Règle de base lorsque l’on est enseignant : savoir garder son calme en toutes circonstances. Vrai en théorie, faux dans la pratique. C’est un métier qui use inéluctablement les nerfs. Les personnes les plus consciencieuses, et cela dans tous les domaines professionnels représentent des cibles, des proies réceptives aux signes avant-coureurs, que sont le surmenage et l’épuisement. Comme beaucoup de mes collègues ayant enseigné à peine un peu plus d’une décennie, je balayai d’un revers de la main ces signes dont j’ignorais qu’ils allaient s’amplifier au fil du temps.

Je pense qu’il devrait y avoir un accompagnement psychologique dans toutes les écoles, de la maternelle jusqu’à la fin des études secondaires voire au-delà.

Lorsque l’on craque, on se retrouve seul avec sa conscience. J’ai culpabilisé à outrance, me flagellant mentalement. Je me sentais indestructible, comme ces chênes centenaires qui défient les siècles. J’étais poussé par un amour démesuré pour mon métier. Je pensais que cette foi qui m’habitait, qui avait toujours été relevée, mise en avant par les inspectrices, les inspecteurs, les conseillères et les conseillers pédagogiques, qui m’ont évalué durant toute ma carrière, constituerait une armure indestructible.

Les parents de Soraya jouèrent d’abord l’incrédulité, au moment où la directrice leur annonça, dans son bureau au décor spartiate, que leur fille m’avait craché dessus. Certes, pas au visage, juste sur les jambes et au thorax, mais le mal était fait. L’élève se mura de longues minutes dans le silence, le regard baissé sur les lacets défaits de ses chaussures qui avaient vécu. Puis, tout à coup, peut-être poussée par le remords, dans un éclair de lucidité, Soraya fondit en larmes. Elle bredouilla ces paroles dans un huis clos pesant.

⸺ Euh… Euh… J’m’excuse !

Ces mots suffirent à faire retomber ma colère, à me permettre de retrouver ma sérénité. Ma directrice me lança un regard rempli de compassion, comme l’annonce d’une décision clémente, rejetant d’emblée la nécessité de faire une réunion avec l’équipe pédagogique.

Celle-ci n’aurait pas manqué de prendre assurément des mesures disciplinaires à l’encontre de l’élève. Cet incident ne serait pas ébruité. Nous décidâmes de ne pas avertir l’inspecteur. Affaire classée au bout d’une demi-heure.

Les parents n’ignoraient pas que leur fille était loin d’être un ange. Par peur ou par malice, ils avaient préféré, au début de l’entretien, faire comme si on leur parlait d’une autre enfant que la leur. Finalement, cette mésaventure me permit de ne plus jamais avoir de problèmes avec Soraya qui changea d’attitude dès le lendemain, sans doute sermonnée à bon escient par ses parents une fois rentrés chez eux. Mais ma décision était prise. Je voulais changer d’école.

11. Inspections…

 

Le 24 janvier 1989, je me fis inspecter pour la seconde fois par l’inspecteur que beaucoup redoutaient. Il pouvait se montrer adorable comme dévastateur, en fonction de son humeur. Lors de ma première évaluation, le 7 février 1985, au cinquième échelon, toujours à l’école Lamartine à Hem, par cet homme au visage rond évoquant un paysage lunaire, aux gros yeux exorbités, tout se passa très bien.

Je fus ému en parcourant ces quelques phrases extraites de mon rapport d’inspection que je reçus le 26 mars 1985. Il y avait vingt-cinq élèves dans mon C.E.1, effectif correct, car plus tard, il m’arriva fréquemment d’avoir à gérer des classes de plus trente élèves. Aberrant ! Cela use à petit feu, mais les flammes sont gigantesques.

L’inspecteur écrivit de sa plus belle plume :

« Monsieur Bartnicki nommé en septembre 1983 à l’école Lamartine à Hem, y a la charge d’un C.E.1 de vingt-cinq inscrits. Le local est bien aménagé de façon classique avec un coin lecture et une bibliothèque. Il est décoré de travaux d’élèves, et de nombreux tableaux pédagogiques (il faudrait peut-être faire des choix plus spécifiques encore). Le cahier d’appel est bien tenu. Il fait apparaître une fréquentation scolaire assez variable. L’organisation pédagogique est fine et étayée. Elle s’appuie sur un emploi du temps bien équilibré, des répartitions très bien étudiées et bien organisées, une préparation quotidienne complète axée sur les activités des élèves. Les objectifs sont parfois implicites. C’est un travail sérieux et complet étayé de fiches polycopiées nombreuses et d’une réflexion générale d’organisation et d’approche. Le tout est documenté et repose sur une solide réflexion théorique. Le bilan est une bonne idée à poursuivre et à affiner. Des outils d’évaluation personnels et bien construits complètent remarquablement l’organisation pédagogique de Monsieur Bartnicki. Les cahiers du jour sont bien écrits et présentés. Les travaux sont quotidiens, assez variés, mais assez systématiques. La correction est fine et formative. On sent une volonté de faire bien réussir. Les exigences sont réelles et doivent être poursuivies, surtout sur les écritures. La correction élève est satisfaisante, mais pourrait être mieux exploitée.

 

Activités observées :

A) Français

C’est un travail de reconstitution de texte qui est poursuivi. Après plusieurs lectures (soit silencieuses, soit orales), les élèves découvrent le texte dans le désordre sur des bandes de papier. C’est un travail collectif où les élèves sont intéressés et actifs, mais où il aurait été intéressant de faire valider par des indices orthographiques grammaticaux ou typographiques et de dépasser la mémorisation, la compréhension. Il se poursuit sur le même texte par un travail individuel de texte à trous. L’instituteur donne des structures et des méthodes de travail, et les productions sont bonnes.

 

B) Mathématiques

C’est un travail sur la multiplication et sur le passage de l’écriture multiplicative à l’écriture additive. Le départ est collectif. Il vise à faire circuler mentalement et à construire les tables peu à peu. Il faudrait l’individualiser plus vite et passer rapidement au même travail, mais où chacun devrait produire sa réponse. Il se poursuit par un travail sur l’ordre avec des écritures différentes : c’est bien conçu et bien mené. Il se poursuit par un jeu motivant et qui oblige à calculer mentalement. Le maître aide, valide et soutient. La séquence se poursuit par la découverte d’un autre mode d’écriture. Il faudrait après une courte présentation laisser chacun chercher et construire son système qui est ensuite confronté avec les autres résultats. Cela permettrait certainement de mieux aider à construire les structures mentales.

 

Conclusion :

Monsieur Bartnicki développe dans un bon climat de classe un enseignement sérieux et structuré. Il est soucieux des progrès des élèves et, a la volonté de leur donner acquis et méthodes. L’ensemble est de bonne qualité.

 

Appréciation : Bien + Note : 15,5/20 (le 7 février 1985)

Inspection précédente en 1981. Note : 13,5/20.

 

L’inspecteur départemental de l’Éducation nationale. »

 

Mis en confiance par ce bon rapport, j’abordai cette seconde inspection, en date du 24 janvier 1989, dans les meilleures conditions psychologiques, avec à peine un léger stress légitime. Qui aime se faire juger des heures durant ?

Mon meilleur atout était ma conscience professionnelle. Durant toute ma carrière, dans tous les établissements où j’ai enseigné, je fus quasiment le premier arrivé vers 7 h 30, une heure avant le début des cours, et le dernier sorti en me fixant tout de même la limite de 19 h 30. J’éviterai de reproduire à nouveau l’intégralité du rapport d’inspection plus que positif.

Certains considéreraient inévitablement ma démarche comme de l’autosatisfaction voire de la suffisance. C’est juste une information, une pièce à ajouter à mon dossier. J’étais très bien noté. Je devais sans doute le mériter. Tout s’explique, même s’il n’est pas normal du tout qu’une seule personne ait le pouvoir absolu d’encenser ou de détruire les résultats de l’enseignant inspecté.

Je suis favorable à des inspections d’école sous la forme d’entretiens constructifs, et didactiques. Je me contenterai, de manière factuelle, de recopier l’appréciation générale du rapport de l’inspecteur dont le tour des lunettes, en métal jaune doré, atténuait quelque peu la dureté du regard, qui m’avait impressionné quatre ans auparavant.

Il portait à présent un nœud papillon, qu’il effleurait de temps à autre de manière mécanique, comme un tic. Il avait forci. Je devinai un embonpoint qu’il tentait de dissimuler sous une chemise, et une veste trop étroite pour sa corpulence. Il n’était pas de très bonne humeur, ce matin-là, en entrant dans ma classe de C.M.1. J’avais informé mes vingt-cinq élèves que cette inspection était, certes, plus importante pour moi que pour eux, mais que leurs compétences et leurs niveaux seraient évalués. Sans faire l’impasse sur la manière dont ils se comporteraient. Certains étaient plus contractés que moi, essentiellement les filles. Les enfants se levèrent promptement lorsque l’inspecteur ouvrit la porte de mon local. Après un échange de politesses convenues, je m’empressai de distribuer aux enfants une feuille polycopiée sur laquelle étaient mélangées vingt-quatre informations avec au moins la possibilité de créer trois énoncés de problèmes. Ce fut ma consigne.

Dans un premier temps, mes élèves se répartirent dans des groupes de quatre enfants au maximum. Quelques-uns préférèrent cependant travailler individuellement. Des stratégies se mirent en place progressivement. Des bribes d’énoncés cohérents virent le jour. L’inspecteur avait l’air satisfait. Il souligna d’ailleurs dans son rapport qu’il avait assisté à une séance qui avait intéressé les élèves.

Appréciation générale (extrait de mon rapport d’inspection du 24 janvier 1989) :

« Monsieur Bartnicki est un maître consciencieux au travail personnel riche et documenté qui veut doter ses élèves de solides outils de connaissance et de méthodologie. Il sait varier les approches et proposer aux élèves une bonne pédagogie. Il doit poursuivre dans le sens engagé en soignant les travaux écrits et en étendant son action dans un projet d’école où il peut jouer un rôle en toute modestieet humilité. Tous mes encouragements. Inspection précédente : le 7 février 1985 (échelon 5) Appréciation adverbiale : Bien + Note : 15,5/20 Ajustement précédent : le 31 décembre 1986 (échelon 6) Note : 16/20. Échelon actuel : 7. Appréciation adverbiale : TB Note : 17/20

 

L’inspecteur départemental de l’Éducation nationale. »

 

Le 26 octobre 1991, je reçus un courrier de sa part dans lequel il m’informait qu’en application de la grille de notation en vigueur, ma note du 24 janvier 1989 serait portée à 17,5/20 à compter du 31 octobre 1999. Je pourrais discourir des heures sur les imperfections, les errances d’un système de notation totalement subjectif et infantilisant, mais je préfère, pour le moment, repousser ma diatribe.

Je n’ai jamais rencontré d’enseignants détachés, indifférents à ces évaluations oppressantes et sporadiques. Fort heureusement, les inspectrices, les inspecteurs se montraient souvent profondément humains.

Nous pouvions aussi refuser une inspection, mais c’était très mal perçu, préjudiciable, quant à nos promotions éventuelles, en ce sens, où les enseignants qui adoptaient cette attitude ne pouvaient plus prétendre qu’à une augmentation de salaire uniquement par voie d’ancienneté. Cela retardait invariablement leur avancement d’échelons.

12. La division…

 

Au cours de ma seconde année d’enseignement au cours préparatoire, la boule que je sentais prête à exploser dans mon ventre en ébullition, comme un volcan dont le réveil était imminent, n’avait rien à voir avec la méthode de lecture Boule et Bill. Celle que je venais de lancer dans ma classe de vingt-cinq élèves de cours préparatoire. Nous étions au mois d’octobre 1990. La directrice ne fut jamais une alliée. Durant les nombreuses années, où je dus subir l’humeur cyclothymique de cette femme, je rongeais constamment mon frein pour éviter de faire des histoires. J’étais désarmé à cette époque lorsque l’on essayait de me déstabiliser, de me faire mal, sans tenir compte de ma sensibilité, que je me gardais bien de dévoiler sciemment à mes collègues, faisant mine de montrer que tout allait bien. Ce chef d’établissement fait partie de cette catégorie de personnes que le pouvoir attire pour diviser, pour mieux régner.

La soixantaine affirmée, elle portait sur son visage les stigmates d’une existence sans joie. Les nuages semblaient descendre sur la ville comme un linceul prêt à envelopper les ombres des passants. Mon cours avait débuté depuis un peu plus d’une heure. Mes élèves se levèrent immédiatement comme autant de petits soldats priés de se mettre au garde-à-vous devant leur supérieur.

⸺ Asseyez-vous les enfants ! leur enjoignit le général d’un ton sec.

Ils s’exécutèrent sans broncher, comme des chiens obéissant docilement à leur maître.

⸺ Monsieur Bartnicki, bonjour ! Il faut que je vous parle tout de suite et vite, m’ordonna d’un ton irrévérencieux la directrice.
⸺ Bonjour ! Mais enfin ! Je ne peux pas laisser mes élèves seuls comme cela ! lui répondis-je, en bégayant presque, tant je pressentais le pire.
⸺ Ce n’est pas un problème ! Demandez à votre collègue de surveiller vos élèves quelques minutes. Elle, au moins, sait tenir deux classes en même temps ! s’escrima le chefaillon, la mine furibonde.

J’ai gardé en mémoire le tremblement hésitant du poing de ma main droite osant à peine frapper à la porte de l’une de mes collègues de C.P. Je n’aimais pas déranger ! C’était, il y a vingt-cinq ans, mais cette blessure résonne encore aujourd’hui, comme l’écho d’un mal-être, d’un divorce avec le système incarné par des personnes désagréables comme l’était cette dame. Ma collègue accepta gentiment de s’occuper de gérer mon absence.

En y réfléchissant bien, cette directrice a commis une faute professionnelle. Elle n’avait pas le droit de m’ordonner de quitter mon poste comme cela. Je sortis. Elle referma la porte de ma classe sans ménagement en la faisant claquer. Nous étions seuls dans le long couloir du premier étage de l’école en cette matinée froide d’octobre. La directrice me fixa droit dans les yeux. Son regard meurtrier me transperça comme la lame affûtée d’un couteau.

J’étais tétanisé comme si j’avais commis une faute grave. J’ai eu longtemps une fâcheuse tendance à dramatiser les choses. Cela s’est arrangé avec le temps.

⸺ Monsieur Bartnicki ! Vous venez d’être nommé dans l’une des meilleures écoles de la circonscription ! Nous obtenons d’excellents résultats qui sont, d’ailleurs, reconnus sur le plan national lors des évaluations obligatoires au C.E.2. Vous vous permettez de vouloir imposer une autre méthode de lecture que celle appliquée depuis de longues années dans mon école (cela me fit tressauter intérieurement lorsqu’elle en parla comme s’il s’agissait de sa propriété privée) à savoir Daniel et Valérie ! C’est un scandale, et sachez que les parents que je reçois dans mon bureau sur rendez-vous se plaignent beaucoup de votre enseignement ! Ils ont peur que leurs enfants ne puissent pas apprendre à lire correctement ! Votre apprentissage de la lecture n’est pas assez syllabique, et ils ne comprennent pas, comment il est possible de mémoriser, d’identifier des sons à partir des phylactères des bulles d’une bande dessinée ! Redescendez sur terre et pliez-vous aux attentes traditionnelles des parents de vos élèves, de même qu’à celles de la plupart de vos collègues. Vous êtes en train de briser stupidement l’un des maillons essentiels de la belle cohérence éducative de mon école. Je vous ordonne de ressortir les manuels Daniel et Valérie de votre armoire, et de les utiliser comme vos deux autres collègues de C.P qui ont beaucoup plus d’expérience que vous ! C’est très grave ce qui se passe ! Ne m’obligez pas à en référer également à l’inspecteur lequel je crois, vous a toujours très bien noté là où vous avez exercé durant plusieurs années. Mais jamais au cours préparatoire ! Je me suis renseignée ! insista lourdement la directrice.

La méchanceté est la mère des injustices. Ce fut dans cet état d’esprit qu’elle m’agressa verbalement, comme l’annonce d’un harcèlement dont je pensais qu’il ne laisserait jamais de trace. Après tout, j’étais libre de ma pédagogie et même si cette femme cherchait à m’intimider, elle n’avait pas le pouvoir de m’imposer sa volonté.

Cependant, je me souviens qu’après qu’elle eut craché son venin, je fondis en larmes dans le couloir sans crier gare. Le colonel n’eut pas un seul mot lorsqu’elle me vit craquer. Elle fit demi-tour, descendit l’escalier à la hâte, en savourant sans doute ce qu’elle pensait être une victoire. Je repris mes esprits comme je pus.

Je fus le premier étonné par ma réaction disproportionnée. Je n’avais commis aucune faute. Je savais pertinemment que ma méthode de lecture était bonne. Je me refusai à céder à une quelconque pression directoriale ou parentale. Je ne tins pas compte du tout du malaise, de ce bras de fer avec cette mégère, qui prenait pour argent comptant les critiques prononcées à mon égard par des parents inquiets. Il fallait que j’obtienne des résultats au plus vite. C’est ce qui se passa, mais à quel prix ! La patronne poussa le ridicule en faisant passer, à la fin de l’année, des tests oraux aux élèves des trois classes de C.P de son école pour être à même de pouvoir constater qu’ils savaient lire de manière mécanique et sans âme. Je fus surpris que mes deux autres collègues, des femmes proches de la retraite, acceptent ce procédé déplacé dont l’un des objectifs était de juger notre travail.

La directrice dépassa à nouveau les attributions de son statut de chef d’établissement. J’aurais dû prévenir mon inspecteur ! Je ne le fis jamais. Néanmoins, tout prit fin lorsqu’une assistance sociale fut informée, par des oreilles indiscrètes, de cette pratique inappropriée et vexante. Elle mit en garde le maréchal des logis en lui spécifiant que, si elle ne cessait pas cette évaluation dépassant le cadre légal de sa fonction, le rectorat en serait averti au plus vite. Le commandant obtempéra, et dès la fin de l’année scolaire 1990, tout rentra dans l’ordre. Je n’oublierai jamais cette sorte d’examen de passage pour tester mes capacités que la directrice me fit passer peu après mon affectation dans son école. Impensable, mais vrai !

⸺ Monsieur Bartnicki ! Voici une division dont le diviseur est à deux chiffres, et le dividende à quatre. Pourriez-vous en trouver le quotient ?

Elle me tendit une feuille et un stylo. Assis en face d’elle, dans son bureau aux vitres sales, je devais avoir l’air d’un élève aux épaules rentrées, le corps recroquevillé comme si je cherchais à me faire le plus petit possible. Décontenancé, muet comme une carpe, je fis cette division sans mot dire. Mais je n’étais pas loin de la maudire : elle ! Le résultat était évidemment bon. J’aurais dû lui lancer la feuille et le stylo à la figure. À la place, je m’empressai de quitter les lieux.

13. Changement de cap…

 

Je me séparai de mon C.P au mois de juin 1993. Le temps atténua quelque peu ma mésentente avec la directrice, qui constatait que les parents se montraient de plus en plus enchantés par ma méthode de lecture Boule et Bill.

Or, je commençais à m’essouffler. Des matières comme l’histoire, les sciences naturelles, la géographie, la grammaire, la conjugaison et surtout l’expression écrite me manquaient. J’avais l’impression de m’infantiliser davantage chaque jour et que mon enseignement était réducteur. Mais j’eus, je pense, cette facilité à adopter le langage adéquat pour m’adapter à l’âge de mes élèves.

Je ne m’adressai pas à ceux du cours préparatoire comme à mes élèves de C.M.1. En outre, je n’ai jamais autant soigné l’écriture des mots, des phrases dans la marge des cahiers de mes élèves de C.P. Il était essentiel qu’elle soit ronde, parfaite comme celle que l’on trouve, de nos jours, dans la multitude des typographies mises gratuitement à la disposition des enseignants sur le Net. Je plaçai des buvards dans tous les cahiers. Des buvards dont les couleurs variaient. J’en avais plusieurs à ma disposition. J’utilisai des tampons représentant des fleurs, des animaux, des objets divers et des personnages célèbres. Les élèves les plus rapides pouvaient colorier avec des crayons de couleur ces images tamponnées sur les pages de leur cahier d’écriture, qui était également celui du jour. Je faisais recommencer tout travail bâclé qui ne respectait pas la hauteur, la forme des lettres des modèles que j’avais écrits dans la marge. J’étais un maître exigeant et souple à la fois. Je passai régulièrement dans les rangs pour encourager mes élèves à donner le meilleur d’eux-mêmes. Ceux de C.P travaillaient pour me faire plaisir. Dans leurs yeux, on pouvait lire toute l’innocence sympathique de leur jeune âge. J’étais un dieu pour eux. Je me devais d’être à la hauteur de cette mission si noble qui était la mienne : apprendre à lire à des enfants pour leur donner le goût de la lecture.

Je suis fier de mon investissement quotidien, de ma conscience professionnelle, du comportement et des résultats de mes élèves, de mes relations avec les parents qui m’avaient enfin accordé toute leur confiance, clouant le bec à la directrice. Un inspecteur vint évaluer et reconnaître mon travail, le 5 novembre 1992. J’étais au huitième échelon. Il confirma ma note de 17,5/20. Mention Très bien. Cette année-là, vingt-sept élèves formaient l’effectif de ma classe. Parmi eux, il y en avait un qui se démarquait des autres : Lenoec.

Ce garçon agité, souvent incapable de fixer son attention sur les exercices proposés, avait des problèmes de comportement. Agressif, théâtral, prêt à faire le pitre en toutes circonstances, Lenoec fait partie de ces élèves atypiques qui épuisent, que l’on n’oublie jamais. Je le revois traitant l’inspecteur de sale serpent à lunettes dès que ce dernier pénétra dans ma classe !

L’hilarité devint vite générale et contagieuse ! Moi-même, j’eus toutes les peines du monde à me maîtriser pour ne pas éclater de rire. L’inspecteur ne broncha pas. Fort heureusement, il prit très bien cette invective sans méchanceté aucune.

Lenoec voulait juste attirer, monopoliser l’attention, être le centre du monde. Il fallut néanmoins de nombreuses minutes pour qu’il retrouve un semblant de calme. Une accalmie avant une énième tempête. C’est au C.P que j’eus le plus d’élèves glissant sur le dossier de leur chaise, comme s’il s’agissait d’un toboggan insolite. Je pense qu’il est anormal de demander à des écoliers de cet âge de rester assis des heures entières, étant donné que le fonctionnement est totalement différent, et plus intelligent à l’école maternelle. Quelques mois auparavant, ils y étaient encore ! Plus intelligent, car on respecte davantage l’enfant en tant que tel, sans le considérer dès le C.P comme une sorte de machine à apprendre. Laissons les enfants rester des enfants ! N’essayons pas d’en faire des adultes avant l’heure !

Dès le début du C.M.1, les élèves changent comme s’ils étaient conditionnés par les trois premières années de l’école élémentaire. Ils deviennent plus des élèves, des apprenants fondus dans la masse du système éducatif. Dans les classes de C.P, de C.E.1, de C.E.2, il y a encore, en général, comme un parfum d’insouciance qui flotte délicieusement sur le chemin du savoir. N’oublions pas que le jeu est primordial dans les apprentissages, mais aussi pour que chaque élève puisse s’épanouir de manière joyeuse. J’aimais plaisanter avec mes petits êtres de lumière. L’humour est un moyen pour capter l’attention.