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Une belle histoire d'amour qui fait rêver, ancrée dans des siècles de crises importantes...
23 juillet 2030. À Casabasciana, petit village montagnard de Toscane, Lucia et Pierre, confortablement installés dans leur canapé face à la beauté de la montagne, contemplent leurs souvenirs. Ils flirtent avec leur passé, enlacés comme aux plus belles heures de leur amour. Celui-ci n’aurait pas été possible sans l’enchaînement d’événements historiques majeurs, tout aussi improbables qu’extraordinaires. La fuite d’un officier polonais en 1836, l’exode d’un ouvrier italien en 1946 pour devenir mineur en Belgique, les destins se croisent et s’entrechoquent, dans une saga où l’Histoire elle-même est un personnage essentiel. Et qui est Carla aux magnifiques yeux noisette piqués d’or ? Et que dire d’Herman Fridman qui, au bout de la Terre, s’apprête à déclencher le premier tsunami cybernétique ?…
Chapitre par chapitre, découvrez la vie d'une famille au travers de deux siècles d'Histoire. La guerre, l'artisanat, les âmes d'artiste, des alliances et des rencontres improbables ont dessiné le destin de cette famille.
EXTRAIT
Espiègle, enjouée, vive d’esprit, curieuse, coquette, à la silhouette gracile, les yeux smaragdins magnifiques au regard ensorcelant, de longs cheveux brillants ébène ondulant sur son dos, Graziella n’était encore qu’une enfant, mais déjà les œillades coquines des garçonnets, attirés par la beauté naturelle de cette gamine, se posaient sur elle.
Les parents et les grands-parents n’étaient pas dupes du manège de ces petits dons Juans impubères. Ils ne laissaient jamais seule la prunelle de leurs yeux. Graziella s’amusait de ces clins d’œil séducteurs. Elle faisait comme si elle ne les remarquait pas, jouait l’indifférente voire l’ingénue, mais elle se sentait une véritable princesse. La plus belle des petites filles dans le miroir de la vanité.
Sans l’ombre d’un doute, la plus heureuse fut sa grand-mère Lucia. Tant de traits de caractère communs !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Michel Bartnicki est né en 1957 dans le nord de la France. Professeur des écoles à la retraite, il peut se targuer d’avoir eu l’un de ses livres de chansons préfacé par Carine Reggiani. Poète, parolier (membre de la SACEM), nouvelliste à ses heures, ce touche-à-tout littéraire signe avec le premier tome du
Don d’Aimer son premier roman historique.
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Seitenzahl: 500
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Jean-Michel BARTNICKI
Le Don d’Aimer
Tome I : Prélude
Roman
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-23-1ISBN Numérique : 978-2-490522-24-8Dépôt légal : Juillet 2019
© Libre2Lire, 2019
La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve. Et vous aurez vécu si vous avez aimé.
Alfred de Musset
Ce récit est une pure fiction, excepté le contexte historique. Il m’a fallu plus d’un an et demi d’écriture pour mettre le point final à ce premier tome. Puisse-t-il vous donner l’envie de lire le second, lequel est en gestation dans mon esprit.
L’un de mes soucis et de mes objectifs fut de donner de l’épaisseur et de la crédibilité à la kyrielle de personnages qui vous attendent au fil des pages. Puissiez-vous vous y attacher comme si vous aviez affaire à des êtres réels.
La frontière entre la réalité et l’imaginaire est si ténue, n’est-ce pas ?
Force est de constater que je ne serais jamais parvenu à produire ce premier tome sans le concours extraordinairement efficace d’Alain Dautriche, correcteur hors pair, dont je ne saurais trop recommander les services.
En outre, je vous prie de bien vouloir m’excuser si des personnes portent le même nom que tel ou tel de mes personnages ! N’y voyez là, bien entendu, qu’une simple coïncidence.
Bonne lecture à vous qui me faites l’honneur de tenir mon premier roman entre vos mains ! N’hésitez pas à me faire part de vos réactions en m’écrivant par le biais de mon site :
jeamichelbartnicki.org.
Merci !
Écrire est l’une des plus belles libertés de l’Homme, un acte de résistance au temps qui passe. Cet acte est amour…
Jean-Michel Bartnicki, Hauts-de-France, le 11 avril 2019
Belgique
FamilleDubois
Pierre Dubois, chef étoilé.
Paul Dubois, père de Pierre, maître verrier.
Irène Dubois, née Irène Merteens, épouse de Paul et mère de Pierre.
Lucia Dubois, née Lucia Brizzi, épouse de Pierre.
Lorenzo Dubois, fils de Lucia et Pierre.
Chiara Dubois, fille de Lucia et Pierre et sœur de Lorenzo.
Luigi Dubois-Moretti, fils de Monica Moretti et de Lorenzo.
Familles Sykora et Martin
Borys Gradinowski(Borys Sykora), Capitaine Gradinowski dans l’armée polonaise et qui devient Borys Sykora, dès son arrivée en Belgique.
Mathilde Sykora, née Mathilde Lambert, épouse de Borys.
Michal Sykora, fils de Mathilde et Borys.
Anastasia Sykora, née Anastasia Janik, épouse de Michal.
Marek Sykora, fils d’Anastasia et Michal.
Gustaw Sykora, fils de Marek et de Mariella d’origine italienne, décédée à la naissance de son fils.
Marie Sykora, née Marie Martin, épouse de Gustaw, non-voyante.
Jeanne et Ernest Martin, parents de Marie.
Jerzy Sykora, fils de Marie et Gustaw.
Louise Sykora, née Louise Berry, épouse de Jerzy.
Matthias Sykora, fils de Louise et Jerzy.
Carla Sykora, née Carla Giacometti, épouse de Matthias.
Enzo Sykora, fils de Carla et Matthias, ami de Pierre Dubois.
Italie
Famille Giacometti
Alfredo Giacometti, né à Casabasciana en Toscane, mineur à Blegny-Mine au nord-est de Liège.
Giuseppe Giacometti, père d’Alfredo, agriculteur et vigneron à Casabasciana.
Maria Santa Giacometti, épouse de Giuseppe et mère d’Alfredo.
Elena Giacometti, sœur d’Alfredo.
Carlo Giacometti, frère d’Elena et d’Alfredo, décédé à quatre ans.
Serafina Giacometti,née Serafina Pelligrini, épouse d’Alfredo.
Rita (née Iacopucci), sans profession, et Gianni Pelligrini, jardinier et homme à tout faire,parents de Serafina.
Carla Giacometti, fille unique de Serafina et d’Alfredo.
Famille Brizzi
Lucia Brizzi, épouse de Pierre Dubois.
Eva (née Picci), professeure de françaisetGuidi Brizzi, chirurgien,parents de Lucia.
Marco Brizzi, frère de Chiara, psychologue en couple avec Loredana, infirmière divorcée d’avec Alberto Lampi.
Sara Lampi, fille de Loredana et d’Alberto, la belle-fille de cœur de Marco.
Famille Moretti
Monica Moretti, mère de Luigi, hôtesse de l’air puis créatrice et directrice de sa propre agence de voyage.
Luigi Moretti-Dubois.
France
Famille Richelieu
André Richelieu, informaticien, mari de Chiara Dubois.
Graziella Richelieu, la fille de Chiara et d’André.
23 juillet 2030. Le regard pétillant de vie, penchés sur le visage sans âge sans ride de leurs souvenirs, enlacés comme aux plus belles heures de leur amour sur leur canapé en cuir beige trois places, long siège à dossier convertible en lit, dont ils ne se sépareraient pour rien au monde, usé par des centaines d’étreintes folles et tendres à la fois, Lucia et Pierre flirtent avec leur histoire.
Face à la beauté de la montagne apennine, qu’ils ne se lassaient jamais d’admirer, on eût dit deux peintres inspirés, concentrés, prêts avec le pinceau de leur âme à enluminer, à enflammer la toile céleste de leurs chefs-d’œuvre émotionnels, aspirés par la magnificence et la singularité des paysages de Casabasciana.
Ce petit village toscan de moins de deux cents habitants se dresse à une cinquantaine de kilomètres de Pise, à moins de quarante de la sublime ville de Lucques, laquelle, en 1858, vit naître le célébrissime compositeur Puccini. Casabasciana, l’île en pleine terre de Lucia et Pierre. Leur nid. Leur refuge. Leur maison d’amour.
Casa ne signifie-t-il pas maison en italien ? Étymologiquement, la casa di Bassianus, légionnaire romain à qui Rome fit cadeau d’un lopin de terre, comme cela était coutumier à l’époque. Casabasciana, la naissance de l’attirance indéfectible entre Lucia et Pierre un soir d’été du mois de juillet 1982. Perché à cinq cent soixante-dix-huit mètres au-dessus du niveau de la mer, accessible de la vallée par une unique route exiguë, aux périlleux lacets d’un peu plus de quatre kilomètres au macadam surchauffé l’été, à peine tempéré par l’ombrage d’arches de verdure faisant office d’ombrelles providentielles, ce petit coin de paradis n’avait pas encore cédé au chant des sirènes de la pseudo-modernité.
Pour accéder à Casabasciana, il faut faire preuve de patience et de vigilance, user régulièrement du klaxon pour avertir les conducteurs des voitures qui déboulent en sens inverse, même si de facto la priorité est donnée aux véhicules qui montent vers le village. Quant à ceux qui descendent, après avoir dompté les pièges du serpent bitumineux, à gauche ils peuvent se diriger vers la ville thermale de Bagni di Lucca, province de Lucques, et à droite vers Abetone, la plus importante station de ski de l’Italie centrale, dans la province de Pistoia.
Vue du ciel, Casabasciana ressemble à un doigt gargantuesque en pierre sur le sommet duquel on aurait posé une bague de rubis découpée de pentagones réguliers. En cette fin d’après-midi, le soleil dardait toujours sans répit ses flèches de feu sur la Toscane.
Depuis que le réchauffement climatique avait pris de telles proportions démesurées et que le niveau des océans ne cessait de grimper, des spécialistes annonçaient même une hausse inévitable d’au moins un mètre avant les années 2220, la touffeur mettait davantage les organismes à rude épreuve.
Lucia et Pierre disposaient de l’air climatisé dans leur maison de quatre étages aux murs rose-thé faisant penser à une bastide. Comme des boucliers protecteurs, une dizaine de battants en bois marron auburn empêchaient toute intrusion solaire par les larges baies vitrées de l’habitation. Pierre pouvait aussi se targuer, après plus d’un an de travaux, d’avoir fait installer un ascenseur dans sa résidence. Le seul du village ! Lucia et Pierre avaient pensé à leurs vieux jours, quand leur santé ne leur permettrait plus de monter quatre à quatre l’interminable escalier aux nombreuses marches étroites en pierre de leur foyer.
À l’orée du crépuscule, Pierre étreignait exquisément la taille de guêpe de son épouse. Lucia inclinait légèrement la tête vers la gauche pour la laisser mourir lentement sur l’épaule droite de l’amour de sa vie, comme un oiseau qui recherche le confort douillet de son nid. Ainsi, elle avait l’impression que plus rien de fâcheux ne pouvait lui arriver. Les deux sexagénaires ne disaient rien. Ils se parlaient en silence avec leurs yeux.
Au firmament du ciel azuréen, sans le moindre nuage, on eût dit quatre soleils suspendus qui illuminaient cet écrin de verdure préservé de la moindre pollution. Sur leur grande terrasse au dallage de marbre blanc de Carrare au veinage discret, parée d’une kyrielle de vases ornés de fleurs diverses, Lucia et Pierre avaient une vue sensationnelle sur la vallée, dont seuls les toits aux tuiles rouges des villages éloignés perturbaient l’harmonie, comme les ailes d’insectes nuisibles. Quelques campaniles isolés, difficilement accessibles par des sentiers sauvages caillouteux ou par des voies peu balisées, venaient rappeler à l’espèce humaine sa propension à bâtir dans des endroits improbables des églises, des cathédrales, des édifices voués à Dieu. Surtout à la promesse d’une vie éternelle.
Lucia et Pierre ne s’interrogeaient plus depuis longtemps sur la probabilité ou sur l’improbabilité d’une vie après la mort. Ils souhaitaient être enterrés côte à côte dans le cimetière de Casabasciana, là où ils s’embrassèrent pour la première fois, près de la fontaine Di Rigorgola. Ce jour-là, ils avaient été bercés par le clapotis harmonieux et régulier de l’eau pure qui effleurait leur peau, tandis que leur baiser inondait leur âme d’un flux de désir.
Sur leur terrasse, reliés à leurs souvenirs par le fil ténu et invisible de leur mémoire, ils revivaient ce moment inoubliable. Pierre venait d’avoir vingt ans, Lucia dix-huit. Il y avait si longtemps. Quelques secondes pour Lucia et Pierre qui n’avaient que faire des années écoulées. Celles qui leur restaient à vivre comptaient bien plus. Inestimables et rares. Éternelles. Lumineuses, à l’image de la beauté conservée de Lucia, ce prénom avant-courrier d’un éclat et d’une élégance à jamais préservés, comme un pouvoir tiré en partie de sa racine latine. Lux en latin. Luce en italien. Que la lumière soit ! Et la lumière fut !
L’après-midi caniculaire allait bientôt tirer sa révérence. La soirée s’annonçait merveilleuse tandis que le soleil s’éclipsait graduellement derrière les courbes régulières de la montagne. Le visage à peine plissé légèrement ovale à la peau douce et aux traits réguliers de Lucia, égayé en permanence par deux petites fossettes rieuses à la commissure de ses lèvres en forme de cœur, et par un regard cristallin bleu perle, tranchait avec celui marqué de son mari.
Seuls ses cheveux naturels gris cendré, qu’elle ne teignait jamais craignant de les abîmer, coupés court, légèrement dégradés tombant sur le front avec un volume étudié, et qui épousaient délicieusement la surface de son crâne, trahissaient imperceptiblement les caprices des jours qui s’égrènent sans pitié, sans relâche. Gracieuse, vive, naturellement élancée, ses jambes fines, fuselées, au galbe parfait, prolongeaient sa taille de mannequin. Elle avait su l’entretenir, la mettre en valeur avec délicatesse et intelligence, en veillant à se nourrir de manière équilibrée. Encore plus depuis qu’elle savait qu’elle était une miraculée…
Comme une athlète de haut niveau s’entraînant consciencieusement afin d’atteindre des objectifs précis, Lucia effectuait régulièrement de longues balades matinales dans son royaume, son théâtre de verdure où, l’espace d’un instant, elle avait l’impression d’en être l’actrice principale dans un décor de rêve. Lors de ses circuits agrestes, elle était accompagnée de son seul, vieux et fidèle chien Fiumé, bâtard aux longs poils roux qui échoua un soir sur le pas de sa porte, comme une bouteille à la mer qui a dérivé longtemps au gré des vents et marées sur des océans chahutés par des vagues titanesques, et qui cogne à la coque d’un bateau improbable.
Dès qu’elle le vit, Lucia adopta ce clochard quadrupède affamé et squelettique, aboyant à la mort, abandonné par des moins-que-rien, affirmait-elle, qu’elle ne parvint jamais à identifier malgré son porte-à-porte inquisiteur, dont la plupart des habitants du village se moquaient n’ayant que faire de l’avenir d’un animal.
Depuis son adoption, le canidé, doux comme un agneau, était devenu un membre de la famille à part entière, passant ses journées à être caressé, cajolé comme un enfant gâté, à manger à sa faim, à jouer, à japper sur l’armée de chats de gouttière ou de race, à la démarche altière et lente, qui sillonnaient la centaine de venelles du village, les vibrisses en éventail et les queues dressées comme des artimons. Des félins curieux, fiers et joueurs, indifférents aux aboiements répétés et improductifs de cette bête étrange aux courtes pattes et aux poils trop longs, qui lui cachaient une grande partie de ses grands yeux noirs, fixés dans ses orbites tels des boulets de canon miniatures prêts à anéantir l’armada féline.
Ce n’était qu’après une longue salve de gueulements stériles que, désabusé, éreinté et honteux, Fiumé daignait enfin, la queue rentrée entre ses pattes arrière en signe d’abdication, aller consommer sa défaite en se ruant sur son os dans son panier rond en osier. De préférence, à l’ombre de l’un des citronniers plantés par Pierre dans le jardinet occupant une bonne moitié de sa terrasse.
Fiumé devait son nom au choix aléatoire de Lucia sur une liste de substantifs remise par Pierre et par quelques amis. Ce nom lui plut. Il lui rappelait ses baignades d’adolescente dans le fleuve, il fiume en italien, qui ondoyait un peu plus bas dans la plaine tel un long reptile au corps sans fin.
Durant ses promenades, d’un pas encore alerte à soixante-six ans, un bâton à la main, chaussée de solides chaussures de marche la protégeant de morsures de vipères capricieuses - leur nombre ayant néanmoins fortement diminué de manière inquiétante depuis le début des années deux mille - Lucia, loin de l’agitation citadine, étrangère au stress durant ces moments privilégiés, dont elle aurait souhaité qu’ils perdurent à jamais, se nourrissait de la beauté exceptionnelle de son cadre de vie.
Un chapeau de paille ceignait sa tête. Il formait un rempart apprécié contre les rayons du soleil matinaux déjà agressifs. Plus elle marchait, plus la fréquence de ses pas augmentait sur les chemins étroits, pierreux, tapissés de fleurs sauvages, d’herbes hautes et basses, de broussailles enchevêtrées miraculeusement épargnées par la main de l’homme.
Plus elle naviguait avec aisance entre les champs de vignes et d’oliviers bordés de lavande et autres plantes aromatiques, plus elle déambulait d’une foulée assurée dans des vergers plantés d’arbres aux fruits variés, et plus Lucia savourait le bonheur d’être encore de ce monde après son combat de longue haleine gagné contre son cancer du sein, en 2016. Elle n’avait alors que cinquante-deux ans.
Marcher était un acte de résistance pour elle, un pied de nez au destin le plus tragique auquel elle ne voulut jamais croire. Elle marchait pour le plaisir d’exister, coiffée du vol des oiseaux qui dansaient dans le ciel. Les volatiles dessinaient des arabesques plus belles les unes que les autres. Ils s’offraient en spectacle à cette reine privilégiée placée aux premières loges de ce défilé d’oiseaux joueurs.
Comme une enfant curieuse, Lucia se surprenait à tenter d’imiter les sifflements ravissants de ses compagnons ailés. La vie est un chant, se répétait-elle sans cesse. Outre ce bal aérien digne des plus belles acrobaties des aviateurs de la Patrouille de France au-dessus de l’avenue des Champs-Élysées chaque 14 juillet, Lucia se délectait de l’alliance de la variété des conifères, comme les ifs, les cyprès, les pins méditerranéens, avec d’autres espèces d’arbres tels que les châtaigniers et les noisetiers.
L’ensemble baignait au sein d’une flore éblouissante et généreuse sur une terre fertile à souhait. Lucia fermait régulièrement les yeux pour mieux ressentir les exhalaisons des fleurs, s’imprégner de leur parfum enivrant jusque dans les pores de sa peau. Elle-même devenait une fleur. Ses yeux en étaient les pétales, son cœur la racine, son sang la sève.
Le sourire aux lèvres, le regard inondé de lumière, protégée par des lunettes de soleil, le cœur léger, Lucia laissait flotter son esprit. Insouciante et rêveuse, elle remontait le cours du passé, croisant de temps à autre un berger menant de main de maître son troupeau de moutons, ou son grappillon de chèvres vers des pâturages proches du village.
Fiumé n’osait jamais s’approcher des chiens du berger, impressionné par cette marée de laine sous la protection de gardes à la gueule patibulaire et aux crocs inquiétants, qui jouaient parfaitement leur partition. Nostalgique et heureuse à la fois, Lucia se remémorait les courses effrénées de son enfance toscane à travers les champs, à la lisière de futaies, autour de mares et d’étangs. Elle prenait un malin plaisir à tenter d’attraper des papillons affolés avec un filet de fortune, des lapins sauvages épouvantés avec des sacs en tissu, des abeilles occupées à récolter le nectar et le pollen sur les fleurs avec des bocaux, que l’enfant s’empressait d’abattre sur les hyménoptères rarement pris au piège.
Heureusement, toujours sans gravité, Lucia se faisait occasionnellement piquer par des guêpes vengeresses, mécontentes d’avoir été dérangées en plein travail. Puis, elles s’envolaient plus loin vers d’autres fleurs hors de portée de l’espièglerie et de la cruauté enfantines. Pas si cruelle que cela, en ce qui concernait Lucia, puisque, systématiquement, elle rendait rapidement la liberté aux animaux empiégés.
La belle sexagénaire, tout en valsant comme une ballerine sur les sentiers couronnés de branches qui s’inclinaient sur son passage tels les sujets dociles de la cour d’une reine adulée, continuait de hisser ses souvenirs sur le mât de sa mémoire.
Elle se revoyait, des décennies plus tôt, ne réussissant pas à s’endormir, s’adressant aux étoiles en leur donnant des noms insolites de la fenêtre de sa chambre près de la villa Torrigiani, construite dans la seconde partie du seizième siècle par la famille Buonvisi.
Les Buonvisi étaient des banquiers et des marchands de soie, qui souhaitaient diversifier leurs activités en misant sur des investissements financiers dans le domaine agricole. La villa Torrigiani se situe à une poignée de kilomètres de Lucques, Lucca en italien. En son temps, elle reçut la visite de l’ancien président de la République française Georges Pompidou et de son épouse.
Les yeux levés vers le ciel comme de minuscules têtes d’épingle, Lucia priait les étoiles de l’enlever vers d’autres mondes sur leurs ramures argentées. La fillette, à l’imagination féconde, considérait ces curieuses luminescences, qui n’apparaissaient qu’à la tombée du jour, comme autant de vaisseaux spatiaux silencieux transportant des extraterrestres chargés d’étudier la Terre sous toutes ses coutures.
Lucia, contemplative. Lucia, romantique. Lucia, mystérieuse. Lucia, voyageuse. Lucia qui, passion peu commune pour une fille, rêvait de devenir astronaute dès son plus jeune âge, plus précisément depuis, qu’à un peu plus de cinq ans, en ce mémorable dimanche 20 juillet 1969 à 20 h 17, UTC temps universel, elle grava à jamais dans sa mémoire l’amerrissage du module lunaire Eagle de la mission Apollo XI sur la surface grisâtre de la lune. Elle fut plus subjuguée encore par les premiers pas de Neil Armstrong à 3 h 56, dans la nuit du 20 au 21 juillet, sur l’unique satellite naturel de la Terre.
Or pour Lucia à moins de six ans, la lune n’était un jour rien d’autre que le gros œil gris rond du visage du ciel, qui s’apprêtait à veiller la nuit sur le sommeil des humains, une autre fois un gigantesque ballon lâché dans l’espace, et qui aurait interrompu prématurément sa course très haut dans les airs faute de carburant. Elle ne comprenait pas les raisons pour lesquelles les hommes se permettaient de venir troubler le sommeil céleste, mais en même temps, probablement que ceux-ci, affublés de combinaisons étranges, venaient ravitailler le ballon en perdition pour qu’il puisse repartir de plus belle et s’élever plus haut dans les cieux. Quoi qu’il en soit, les images de la télévision la fascinèrent et la marquèrent à vie.
Lucia méditait, assise près du lavoir de Casabasciana, là où les femmes usèrent longtemps leurs mains à frotter, à rincer, à frotter encore et encore les vêtements maculés de taches de leur mari, de leur progéniture, les leurs aussi. Lucia, au tréfonds de sa mémoire, revivait parfaitement cette scène, où devant la diffusion mondiale en noir et blanc de l’épopée lunaire, ayant eu exceptionnellement la permission de minuit pour ne pas manquer une miette du spectacle, elle bondit de joie, se mit à sauter comme un cabri dans le salon de ses parents, Eva et Guido Brizzi, ébahis par la réaction inattendue de leur fille à cette heure avancée de la nuit.
Qu’est-ce qu’une enfant de cet âge, pensaient-ils, pouvait-elle bien comprendre à ce qui se passait à 384 400 kilomètres au-dessus de sa tête ? Parée de deux longues couettes fixées de part et d’autre de sa tête par des élastiques, séparant ses cheveux noirs en deux parties égales, affichant une raie discrète, l’une de ses poupées, serrée contre sa poitrine plate, un pouce dans la bouche, se balançant sur son cheval à bascule en bois, le verbe encore hésitant, Lucia venait au monde.
Mais elle éprouvait déjà le besoin impérieux de s’inventer de nouveaux univers, de plonger son imaginaire dans des dimensions inexplorées. Le besoin de rêver. Rêver pour exister. Rêver pour se libérer des pressions en tous genres. Lucia ne fut jamais astronaute, mais elle ne cessa jamais de prendre de la hauteur sur les problèmes auxquels chaque être humain est inéluctablement exposé au cours de son existence. De la hauteur comme une force. Comme un espoir. Comme de la grandeur d’âme pour ne jamais baisser les bras. Comme du courage. Comme celui qu’elle manifesta sans cesse pour éradiquer totalement son cancer du sein. Près de deux ans de lutte acharnée contre la Grande Faucheuse qu’elle vainquit.
Elle marchait, marchait encore et encore, faisait quelques pauses. Elle connaissait les moindres recoins du village. Sur chaque pierre, sur chaque façade, sur chaque arbre, sur chaque plante, sur chaque quartier du ciel, sur chaque parcelle de terre, elle déposait, elle gravait l’empreinte de sa santé retrouvée. Il lui arrivait de pleurer de joie face à tant de beauté.
Fiumé en profitait pour se blottir contre ou entre les jambes de sa maîtresse en quête de caresses, comme s’il ressentait son émotion. L’automne, de retour au bercail, tantôt avec un panier en bois, tantôt avec un sac en fibre naturelle remplis de champignons cueillis à la main, le bois et les fibres naturelles permettant aux eumycètes de mieux disséminer leurs spores, Lucia confiait son butin à son cordon-bleu de mari.
Pierre s’affairait alors à concocter avec maestria des mets succulents à base de riz (le risotto), de poulets, de poissons frais, de légumes, de pâtes fraîches, d’œufs cocotte, d’escalopes de veau. Les plats étaient accompagnés de truffes, de morilles, de cèpes récoltés par sa moitié. Les œuvres culinaires étaient servies dans des assiettes blanches en porcelaine. Celles-ci étaient plates ou carrées, décorées de motifs de fleurs discrets.
Ces derniers ajoutaient une note poétique et bucolique au déjeuner ou au dîner aux chandelles pris sous une tonnelle soutenue par des cerceaux autour desquels s’enroulaient des lianes de kiwi. Au centre de sa terrasse, qui s’avançait en saillie comme un promontoire en béton dans l’espace serti de verdure, Pierre aimait dresser lui-même la table ronde en chêne recouverte d’une longue nappe blanche, qui descendait sur ses pieds comme la traîne d’une robe de mariée.
Avide de grands crus, Pierre au nez fin et entraîné, digne des meilleurs sommeliers, choisissait le millésime le plus approprié au repas dans sa cave à vin, où reposaient à une température constante de douze degrés des Brunello di Montalcino, des Vernaccia di San Giminiano, des Sangiovese, des Chianti, des Bolgheri, des Pomino et autres vins toscans réputés comme celui de Montecarlo. Des verres en cristal de Murano, des couverts en argent complétaient une présentation raffinée.
Pierre n’était pas snob. Il estimait faire partie de ces personnes conscientes d’avoir trimé toute leur vie, et qui souhaitent profiter au maximum des plaisirs de l’existence. Épicurien dans l’âme, il l’était plus encore depuis les épreuves qu’il avait récemment traversées.
Il était d’une prévenance rare envers Lucia. Un chevalier servant sans simagrées. Certes, il lui avait toujours fait montre d’une délicatesse extrême, mais cette déférence naturelle s’était amplifiée depuis la maladie de son épouse. Ses multiples attentions, témoignages d’un dévouement sans limites, forçaient l’admiration quand tant de couples explosent en plein vol, considérant - surtout l’homme - que la fidélité et le quotidien riment avec ennui.
Lucia et Pierre mangeaient lentement, se délectaient de chaque atome de leur assiettée, vidaient au ralenti le contenu de leur verre aux larmes transparentes comme des perles s’écoulant sur leur paroi de cristal. Ils fermaient les yeux, les rouvraient, les fermaient à nouveau, les rouvraient plus grand encore tels des enfants émerveillés, pour mieux jouir de la flaveur des tanins variés et subtils qui composaient chaque verre de grand cru. Pour l’occasion, Lucia avait pour habitude d’enfiler une robe légère au décolleté plongeant.
Le regard rutilant des yeux noirs de Pierre s’y enlisait fatalement, éveillant ses sens. Lucia savait jouer de ses charmes pour alimenter la flamme du désir de son mari. Son amour pour lui était incommensurable. Elle admirait cet homme cultivé, extrêmement intelligent, équilibré, à la voix grave et posée, parlant plusieurs langues, courtois, affable, curieux, doué de ses mains, apprécié, bon Samaritain à l’envi, ce qui déclenchait chez elle des crises de fous rires, amusée qu’elle était par ce trop-plein de prodigalité.
Elle aimait l’ambition qu’il manifesta sans jamais ciller pour mener à terme ses projets. Elle aimait son humanité dont certains voulurent profiter. Mais Lucia veillait au grain et savait faire la part des choses, n’hésitant pas à faire regagner leurs pénates aux blancs-becs, aux flatteurs et aux hypocrites.
Pierre était un honnête homme. Il ne voyait pas le mal. Sa grandeur d’âme n’avait nul besoin de la foi pour s’affirmer en toutes circonstances. Néanmoins, il n’était pas athée, juste agnostique à la différence de Lucia qui croyait au Ciel. Elle priait régulièrement à la lueur des étoiles au clair de lune ou dès potron-minet. Elle remerciait le magicien des cieux, comme elle le nommait, de l’avoir épargnée, de lui avoir laissé davantage de temps sur cette Terre meurtrie par la bêtise des hommes, et de lui permettre de savourer encore les caresses de Pierre.
Le couple avait dépassé la soixantaine, mais quand ils faisaient l’amour, on eût dit deux jeunes amants qui découvraient leur corps pour la première fois. Sous un chapelet d’étoiles, grisés par le vin et par le faste de la féerie des lieux, ils s’abandonnaient au plaisir sur leur canapé, laissant libre cours à leurs fantaisies sensuelles.
Quand il faisait plus frais, dans leur chambre aux murs immaculés, décorés de quelques cadres de photos familiales, ils s’offraient l’un à l’autre dans leur lit drapé de soie et aux oreillers à plumes d’oie.
Durant des mois, quand l’état de santé de Lucia avait nécessité une hospitalisation à Bruxelles dans un service de cancérologie de pointe, Pierre réserva une chambre à proximité de l’hôpital.
Il se rendit quotidiennement au chevet de son épouse, dont le très faible niveau de pression artérielle, les séances éprouvantes de chimiothérapie, la perte de poids vertigineuse, conséquente d’une inappétence chronique, firent longtemps craindre le pire. Pierre pleura, s’effondra maintes fois dans sa chambrette d’hôtel. Il essaya, et il y parvint, de ne jamais rien laisser transparaître de sa détresse, voire de sa résignation, auprès de sa Lumière qui semblait s’éteindre inexorablement.
Les cancérologues tiraient leur tête des mauvais jours. Sur son lit d’hôpital, Lucia avait la peau du visage érodée par des crevasses de souffrance, les mains décharnées, le crâne dégarni et d’énormes cernes bleu foncé autour des yeux. Vieillarde famélique avant l’heure nourrie par sonde, elle semblait ne plus en avoir pour très longtemps.
Un matin, au paroxysme du désespoir, on demanda à Pierre s’il acceptait qu’un prêtre se rende à son chevet pour qu’elle puisse recevoir l’extrême-onction. Pierre refusa catégoriquement qu’on lui administre les derniers sacrements. Même au comble de sa désespérance, il s’accrocha à l’infime souffle de vie qui filtrait encore des lèvres cyanosées entrouvertes de Lucia. Un souffle comme un ultime appel.
Pierre se surprit à prier, à brûler des cierges dans les églises, à passer de longs moments à invoquer le ciel pour qu’un miracle se produise, lui dont la vision agnostique de la métaphysique et de la religion avait été une constante jusque-là.
Lucia ne s’exprimait plus. C’était au-delà de ses forces. Mais dans leurs brefs échanges, les yeux dans les yeux, main dans la main, plus unis que jamais, Lucia et Pierre se parlaient, espéraient encore. Un échange sans la moindre parole, qui valait le plus beau des discours. Un ouragan d’espoir pour Pierre.
Lorsque l’éminent professeur, médecin-chef de l’équipe chargée de soigner Lucia, lui proposa, en dernier ressort, de tenter d’expérimenter sur sa Lumière un nouveau traitement révolutionnaire : l’immunothérapie, Pierre, sans la moindre hésitation, donna immédiatement son accord. Il lui faisait entièrement confiance, convaincu par la solide argumentation du praticien expérimenté dont l’heure de la retraite approchait à grands pas. Pour sa plus grande satisfaction. Durant plusieurs décennies, avoir été confronté à la souffrance des autres l’avait à la fois endurci et fragilisé. Mais quand il s’agissait d’opérer, ses mains de chirurgien ne tremblaient jamais.
Comment allait réagir sa patiente ? Mystère ! Mais avait-il le choix ?
Pierre Dubois buvait les paroles du spécialiste comme du petit-lait. Il essaya de lui cacher ses émotions. Or, en son for intérieur, il était terrorisé. Ses chaussures battaient la semelle comme s’il cherchait un moyen de se réchauffer les pieds. Ses doigts se raidirent comme les traits de son visage aux lèvres minces pincées et crevassées. Le dos collé contre le dossier de sa chaise, tétanisé, comme cloué sur place par l’importance de l’enjeu,
Les poings serrés sur les cuisses, il tenta de se concentrer sur les précisions données par le docteur Janssens. On eût dit une statue de pierre.
Lucia supporta miraculeusement ce nouveau traitement. Elle reprit pied progressivement avec une force et un courage formidables. Une résurrection.
Des mois passèrent. Elle se porta de mieux en mieux. Cette épreuve la fit mûrir, lui fit prendre conscience de la nécessité de ne pas s’en faire pour des peccadilles, de profiter de ces petits riens qui sont autant d’invitations au bonheur.
Elle comprit qu’il fallait savoir se délester du poids de la superficialité, d’avoir des amis sincères, de progresser dans la vie, animée d’un esprit de bienveillance, d’écoute, de partage, d’amour. Elle n’était pas une sainte, mais elle se sentait plus altruiste, moins personnelle, même si sa forte personnalité lui permettait de rester lucide en permanence, consciente des imperfections de la nature humaine, dont la sienne.
Elle avait peu d’amies, encore moins d’amis, mais elle pouvait compter sur eux à n’importe quel moment de la journée et de la nuit. Lucia retrouva graduellement sa vitalité. Depuis sa guérison spectaculaire, elle ne s’était jamais sentie autant en forme. Elle affirmait qu’elle ne devait son salut qu’à l’amour et à la force des siens.
Elle ne révéla jamais à Pierre qu’elle avait été minée par le chagrin, par l’inquiétude lors de la descente aux enfers de son mari deux ans plus tôt. Lucia encaissa, fit face, ne se découragea jamais. Elle fut celle qui permit à Pierre de se relever, mais à quel prix ! Chacun sait que les contrariétés engendrent des réactions incontrôlables, qui peuvent aller jusqu’à déclencher des maladies graves.
Lucia ne vit pas venir son cancer. Elle aurait pu l’éviter, si elle n’avait fait preuve d’une négligence coupable. En effet, elle jeta régulièrement les courriers médicaux envoyés aux femmes à partir d’un certain âge afin qu’elles puissent effectuer des dépistages gratuits. Lucia ne souffrait pas. Lucia s’imaginait à tort qu’elle était trop jeune pour être confrontée au pire. Elle respirait la santé ! Et pourtant !
Quand on lui apprit que son cancer était déjà à un stade avancé, et qu’il était urgent qu’elle rentre à l’hôpital pour y être soignée, elle tomba des nues.
Et si les parents de Pierre étaient encore en vie, en aurait-il été autrement ? Et si Pierre n’avait pas sombré dans la dépression, aurait-elle échappé à ce coup du sort terrible ? Ces questions revenaient régulièrement à son esprit. Elle ne pouvait que compatir à la douleur de Pierre quand il perdit brutalement son père Paul, en 2013, suite à une rupture d’anévrisme.
Il n’avait que soixante et onze ans. L’année suivante, ce fut autour d’Irène, son épouse et mère de Pierre, de passer l’arme à gauche, écrasée par une douleur extrême. Le choc fut terrible pour leur fils. Il noya longtemps son chagrin en se bâfrant de sucreries, en buvant déraisonnablement. Au volant de son bolide Fiat dernière génération, à des vitesses inconsidérées sur les routes belges, il frisa l’inconscience en fendant l’air par tous les temps.
Il jouait avec sa vie comme à la roulette russe, manquant de peu de terminer ses escapades folles dans le décor. Pierre brûlait la chandelle par les deux bouts. Il donnait l’impression d’être atteint d’une maladie orpheline, et qu’il ne lui restait plus que quelques jours à vivre, à survivre. Il fallait impérativement qu’il profite de ses derniers instants sur terre. État second. État dépressif. État suicidaire qui dura des mois et des mois.
Pierre se conduisait comme s’il souhaitait rejoindre au plus vite ses parents défunts, qu’il croyait immortels. Son humeur changea, parallèlement à une prise de poids progressive, insidieuse, de plus en plus visible. Il devint acariâtre, regimbant systématiquement devant les mises en garde pourtant plus que sensées de son épouse, qui fit montre durant des mois d’une diplomatie exemplaire et d’un calme incroyable, qui suscitèrent l’admiration de tous.
Il importe que je prenne de la hauteur sur la crise existentialiste de Pierre, se persuada-t-elle. Lui semblait se moquer des tourments qu’il occasionnait parmi les membres de sa famille, ses amis de toujours, ses connaissances, les habitants du village, dont beaucoup s’étonnaient de sa descente aux enfers. À l’ouest, il ne s’aperçut pas que Lucia était plus fragile que ce qu’elle voulait bien montrer.
Pierre n’était plus que l’ombre de lui-même. Il devint méconnaissable tant psychologiquement que physiquement, se laissant pousser la barbe, ne se douchant plus qu’épisodiquement. Il errait la nuit dans les couloirs de sa maison, comme un somnambule au comportement étrange. Il se parlait à lui-même dans une incompréhensible logorrhée, où ses mots s’entrechoquaient dans une alarmante logomachie. Il perdait pied, ne parvenait plus à remettre les gaz vers le cap de sa vie d’homme comblé. Lucia hésita longtemps à hausser le ton.
Ce n’était pas dans sa nature de sortir de ses gonds comme elle le fit plus jeune, ne parvenant pas à contenir son impulsivité. Mais mue par une incoercible pulsion de survivance émanant du plus profond des âges, Lucia prit le taureau par les cornes pour faire réagir l’homme qu’elle aimait tant, et qu’elle ne reconnaissait plus. Elle attendit le moment propice pour se faire violence.
Une fin d’après-midi, Lucia surprit Pierre debout et immobile, muet comme une carpe, accoudé à la fenêtre de sa chambre, pensif, la mine défaite, le regard vide, l’haleine vineuse, ne semblant plus tenir sur ses jambes. Peut-être végétait-il ainsi depuis des heures ? Lucia vint calmement s’asseoir auprès de lui. S’énerver n’aurait pas servi à grand-chose.
Non, il fallait qu’elle adopte une attitude froide, et que sa colère fasse mouche sans aucune réplique possible. Il importait que son intervention agisse comme un électrochoc. Elle prit son courage à deux mains et lui asséna ces paroles comme un uppercut…
Silence de cathédrale. Mains glacées. Corps qui se raidissent. Le temps qui vomit ses secondes. Pierre qui ne cille pas. Lucia qui plante son regard implorant dans celui de Pierre. Vols macabres des oiseaux dans le ciel laiteux et éburnéen lequel se transforme en linceul. Et puis, soudain, Pierre qui s’effondre dans les bras de sa Lumière. Pierre qui fond en larmes. Lucia qui glisse ses mains dans sa longue chevelure poivre et sel, laquelle lui donnait à la fois l’allure d’un poète en mal d’inspiration et d’un mendiant tant elle était sale. Lucia qui pleure à son tour, qui lâche prise en évacuant son trop-plein de tension nerveuse.
Il s’avéra que les séances de psychanalyse lui firent un bien fou.
Comme un alcoolique dégrisé après des mois de traitement, comme un boxeur resté longtemps groggy sous une avalanche de coups et qui parvient enfin à reprendre ses esprits, comme un désaxé qui récupère la raison, Pierre refit doucement surface et reprit goût à la vie.
Son père se prénommait Paul. C’était un ancien maître verrier d’art déco belge à la retraite qui, en 2012, un an avant d’aller rejoindre le paradis blanc de Michel Berger, fut fait Chevalier de l’Ordre de Léopold, distinction rarissime récompensant l’ensemble de son œuvre et de sa carrière.
Paul Dubois coulait des jours paisibles en compagnie de son épouse Irène dans leur appartement de standing bruxellois, bien acquis à la force du poignet après des années de labeur et de créations dans son atelier liégeois. Paul et Irène aimaient la vie culturelle et l’architecture de la capitale belge.
Ils y avaient aussi beaucoup d’amis. L’artisan était fou de son métier, reproduisant, améliorant, peaufinant chacun de ses gestes avec une minutie et une exigence rares. Ses doigts glissaient au ralenti sur la pâte de verre remise à la mode vers la fin du dix-neuvième siècle par Henry Clos, sculpteur symboliste féru d’archéologie.
Paul Dubois fut considéré comme une référence par ses pairs lorsque ses œuvres d’art furent reconnues, exposées dans les musées, vendues à de fins connaisseurs et à des collectionneurs du monde entier, dont une grande quantité au Japon. Il fit régulièrement la une des magazines d’art, participa à de nombreuses émissions radiophoniques et de télévision.
Paul adorait parler de sa passion, mais d’un naturel réservé, il dut longtemps se forcer à être sous le feu des projecteurs. Ses pièces uniques ou en édition limitée, d’une finesse esthétique singulière, comme ses vases de forme tubulaire à panse renflée à verre émaillé au décor gravé de fleurs, ses luminaires au corps de cristal aux courbes parfaites et sertis de motifs variés, ses sculptures de corps d’hommes et de femmes flattant les sens, avaient exigé des centaines d’heures de travail, d’où leur prix élevé, exclusivement à la portée de quelques privilégiés.
Paul tenta bien de démocratiser son art, d’organiser des journées portes ouvertes. Mais peu de vocations naquirent. Cependant, son atelier initial devint vite exigu. Les commandes s’accumulaient. Il dut sacrifier une pièce de sa maison principale pour étendre son domaine, engager des apprentis triés sur le volet, la plupart du temps des étudiants en licence de l’art, dont quelques-uns devinrent rapidement ses associés.
Mais il y eut très peu d’élus et beaucoup de déçus. D’aucuns abandonnèrent leur apprentissage au bout de quelques semaines. D’autres jetèrent l’éponge après pourtant une période de formation des plus prometteuses. Formation prodiguée par Paul Dubois en personne.
Ceux-là, qui se découragèrent sans doute trop précipitamment, ne surent jamais maîtriser les techniques de conception, de moulage, de cuissons par étapes successives draconiennes au degré près pour éviter de créer des fissures dévastatrices dans la pâte travaillée, sculptée, épousant la forme de moules refroidis puis garnis de granulés ou de poudres de verres colorés selon le rendu final recherché.
Et que dire du domptage du savoir-faire dit de la technique à cire fondue, qui en refroidit plus d’un ! Paul Dubois était devenu maître verrier après plus de quinze ans de travail, de remise en cause, d’amour, de patience. La patience, le maître-mot de chaque création artistique. Enfin, au cœur des motivations de l’esthète, il y avait en permanence le désir de rendre hommage à la mémoire de son père Louis, qui l’avait formé à ce métier exigeant et magnifique. La création comme un art de vivre.
Les sculptures en pâte de verre incarnaient la quête de cette beauté que Paul essaya de transmettre à Pierre, son fils unique. Ce dernier, à l’instar de son grand-père et de son père, fut bercé, nourri dès son plus jeune âge par cette poésie picturale et sculpturale émanant des réalisations en pâte de verre. Une poésie donnant autant d’importance à la matière qu’à la forme.
Or, Pierre alla plus loin dans son amour de l’art, guidé, influencé par les dons culinaires de sa mère Irène, qui excellait dans la réalisation de plats délicieux dont elle seule connaissait les arcanes. Il se revoyait constamment passer de l’atelier en pleine effervescence de son père à sa petite cuisine savamment agencée, où maintes fragrances s’évaporaient dans l’air comme des oiseaux migrateurs pressés de rejoindre d’autres continents.
Au soir de ses mélancolies, debout sur sa terrasse toscane fleurie de ses souvenirs, le regard rivé à la montagne apennine comme sur l’écran d’une immense toile de cinéma, Pierre essayait fréquemment de rattraper ces oiseaux en plein vol. Il fermait les yeux et ces fragrances lui revenaient en mémoire. Les racines de son enfance choyée. Et, si à vingt-cinq ans, il devint l’un des chefs étoilés les plus jeunes au monde, jalousé et courtisé, propriétaire d’un restaurant huppé dans le centre de Liège puis d’un autre à Bruxelles, il le devait à cet amour de ses parents pour la création.
Si les bases de même que les subtilités du métier de maître verrier furent enseignées à Pierre en majeure partie par son père, il en fut de même pour les recettes de sa mère, dont les mystères de fabrication lui avaient été dévoilés par sa propre mère Geneviève, la grand-mère maternelle de Pierre.
Quand Paul mourut, son épouse Irène perdit une partie d’elle-même, comme si elle avait été amputée d’un membre. Malgré l’amour de sa famille, de ses amis, malgré le traitement prescrit par le médecin, malgré les prières, un matin du mois de décembre 2014, peu avant la célébration des fêtes de Noël, elle fut retrouvée par son fils unique, endormie à jamais, allongée sur son lit, les yeux vides grands ouverts et les mains jointes, comme si elle avait rejoint le Ciel en priant. C’en fut trop pour Pierre.
Seize ans plus tard, le 17 juillet 2030, il avait fêté ses soixante-huit printemps en compagnie entre autres de ses deux enfants, Chiara et Lorenzo, de ses deux merveilles, comme il aimait à le répéter, fier et heureux.
Chiara et Lorenzo étaient alors respectivement âgés de quarante-trois et de quarante-deux ans. Chiara, dès son plus jeune âge, avait manifesté un intérêt addictif pour les arts, de la photographie à la mode, en passant par la sculpture, la musique, les peintres, les livres qu’elle dévorait dès qu’elle le pouvait, la danse, l’opéra, le théâtre et le cinéma.
Rêveuse et romantique, elle exprimait les mêmes intérêts que sa mère Lucia pour ce qui pouvait embellir le monde, élever les âmes vers des contrées où la beauté efface les bassesses, les aspects les plus sombres de la nature humaine. Au mois d’août 2002, à quinze ans, elle eut une révélation en découvrant, lors d’un opéra joué dans le splendide théâtre Giglio à Lucques, sa fascination pour les voix lyriques. Dès qu’elle fut sortie de l’arène musicale, où elle s’était délectée des œuvres de Puccini et de Verdi, elle s’empressa sur un ton solennel de faire part de son émotion à ses parents surpris…
Chiara, dont la ressemblance physique avec sa mère impressionnait, ne devint jamais une diva. Cependant, à partir de ses dix-neuf ans, durant un peu plus d’une décennie jusqu’à ses trente et un ans, après qu’elle eut longtemps suivi des cours de chant pour maîtriser sa voix de soprano, elle put réaliser une partie de son rêve en se produisant sur les scènes de petites salles de concert, où devant un maigre public, elle eut la sensation d’être une Callas adulée.
Chiara décrocha, non sans peine, à vingt-cinq ans, une licence professionnelle d’activités culturelles et artistiques. Elle ignorait que le destin ferait fi de ses projets, de ses ambitions, et qu’à trente-quatre ans, elle serait rentrée dans le rang, confrontée à une réalité conjugale pesante ainsi qu’à ses obligations de maman.
Non qu’elle regrettât, après une grossesse sans le moindre incident, d’avoir mis au monde au mois de mai 2021 une petite fille splendide prénommée Graziella. Non qu’elle désavouât ses nombreuses amourettes sans lendemain, qu’elle eût été bien incapable de quantifier tant elles furent insignifiantes.
Non qu’elle désavouât son coup de foudre pour André, ingénieur informaticien français de trente-cinq ans en vacances, beau comme un dieu, aux manières d’un autre temps, sur la place du village de Casabasciana, un soir d’été de 2019. Non qu’elle déplorât de s’être trop tôt précipitée dans sa décision de s’unir avec cet homme, non elle ne regrettait rien !
Chiara n’était pas femme à se plaindre. Elle assumait toujours les conséquences de ses actes. Elle avait hérité de la force de caractère de sa mère Lucia, facette de sa personnalité qui ne transparaissait pas de prime abord. Il fallait bien la connaître pour se rendre compte qu’elle était une solitaire, et que, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle vive ou avait vécu, quoi qu’elle soit ou avait été contrainte d’assumer, elle n’était vraiment heureuse que lorsqu’elle se retrouvait seule, méditative et contemplative, lectrice assidue fuyant la réalité avec ses personnages favoris, les héros des pages silencieuses de ses romans.
Quant à ses velléités artistiques, la routine, ses devoirs de mère exemplaire, l’humeur changeante, les exigences, le caractère bien tranché d’André, qu’elle épousa en grande pompe dans la même église liégeoise, où Pierre passa la bague au doigt de Lucia, en 1985, eurent vite raison de ses dernières poches de résistance. Derrière la mère en apparence comblée par son rayon de soleil Graziella, se cachait une femme au sourire désenchanté qui livrait ses insatisfactions et ses mystères sur la page blanche, confidente complice de ses bleus à l’âme, dont un secret inavouable à ses yeux, qu’elle pensait emporter dans la tombe. Cependant…
Elle pensait également, à tort, que personne ne découvrirait l’existence de son journal intime, qu’elle dissimulait dans son grenier dans un coffret bouclé à double tour, lui-même enfoui dans un petit sac sous un fatras d’autres réticules qui avaient vécu. Chiara disposait d’une collection impressionnante de sacs à main. Quant à la clé du coffret, elle l’avait cachée au fond du tiroir d’un vieux secrétaire poussiéreux entassé sous les combles.
Lorenzo, le frère de Chiara, ne voulait pas d’attache. À quarante-deux ans, il collectionnait les aventures comme on accumule des trophées de chasse. Séducteur dans l’âme, sûr de son charme auprès de jeunes femmes crédules, fleur bleue, ou en mal d’expériences sexuelles sans lendemain, Lorenzo frimait.
Il donnait l’apparence de se moquer du véritable amour. Celui qui dure, qui se renforce, qui devient plus fort de seconde en seconde, d’heure en heure, d’année en année, jusqu’au dernier souffle, loin des donneurs de leçons qui pullulent, qui ne croient pas à la pérennité d’une vie à deux. Par égoïsme, par facilité. Pas d’engagement à long terme ! Surtout pas !
Le visage angélique de Lorenzo semblait camoufler une âme noire. Derrière la façade de son regard de braise, brûlait assurément un autre feu, celui de la fatuité poussée à son summum. Le coup de tonnerre, qui survint le jour de l’anniversaire de son père, changea définitivement la donne.
Lucia et Pierre ne comprenaient pas qu’ils aient pu engendrer un tel phénomène. Plus le temps s’égrenait, plus leur fils devenait un étranger. Sa conduite leur répugnait. Ils étaient cependant fiers de sa réussite professionnelle dans le domaine de l’immobilier, qui appelait Lorenzo à voyager sans cesse dans le monde entier. PDG, les bénéfices de sa société augmentaient d’année en année.
Pour honorer l’invitation de son père à sa fête d’anniversaire, il avait dû se libérer à contrecœur d’un important colloque à Dubaï. Les affaires passaient avant la famille. Mais il était bien présent en ce 17 juillet 2030, comme Graziella, fillette de neuf ans, que ses grands-parents maternels chouchoutaient.
Espiègle, enjouée, vive d’esprit, curieuse, coquette, à la silhouette gracile, les yeux smaragdins magnifiques au regard ensorcelant, de longs cheveux brillants ébène ondulant sur son dos, Graziella n’était encore qu’une enfant, mais déjà les œillades coquines des garçonnets, attirés par la beauté naturelle de cette gamine, se posaient sur elle.
Les parents et les grands-parents n’étaient pas dupes du manège de ces petits dons Juans impubères. Ils ne laissaient jamais seule la prunelle de leurs yeux. Graziella s’amusait de ces clins d’œil séducteurs. Elle faisait comme si elle ne les remarquait pas, jouait l’indifférente voire l’ingénue, mais elle se sentait une véritable princesse. La plus belle des petites filles dans le miroir de la vanité.
Sans l’ombre d’un doute, la plus heureuse fut sa grand-mère Lucia. Tant de traits de caractère communs !
L’ambiance était étrange au début de la célébration des soixante-huit ans de Pierre. La tension était palpable entre Chiara et Lorenzo, qui donnaient l’impression de moins en moins se supporter. Qu’en serait-il dans dix, dans vingt ans ? s’inquiétaient souvent Lucia et Pierre.
L’expression être comme chien et chat seyait parfaitement à leurs relations houleuses. Leur animosité transparaissait dans leurs regards, jusque dans leurs moindres faits et gestes. S’ils avaient pu éviter de se croiser, ils ne s’en seraient pas privés. Guidés par une colère excessive et des rancœurs tenaces, ils éprouvaient les pires difficultés à se contenir pour ne pas exploser et s’envoyer, en pleine face, les griefs les plus saugrenus fondés sur des a priori, des préjugés inhérents à leur éducation bourgeoise, n’en déplaise à leurs parents qui estimaient leur avoir inculqué des règles de bienséance des plus classiques.
Eu égard au bonheur que ressentait leur père à savourer son soixante-huitième anniversaire en compagnie des êtres les plus précieux à son cœur, ils firent bonne figure durant les heures où ils durent cohabiter pacifiquement. La hache de guerre était enterrée provisoirement.
Chiara détestait l’immoralité de son frère, son côté m’as-tu-vu, son assurance ridicule, les souffrances qu’il faisait endurer aux femmes qu’il jetait comme des Kleenex selon son humeur. Elle abhorrait ses opinions politiques effrayantes, qui épousaient les doctrines nébuleuses des responsables des partis d’extrême droite en vogue partout dans le monde.
Chiara voulait que Lorenzo cesse de faire subir ces tourments incessants à leurs parents. Néanmoins, même si elle avait l’impression que son frère était un être infréquentable, elle espérait toujours, peut-être naïvement, qu’il recouvre ses esprits ainsi que son humanité. Elle ne pensait pas si bien dire…
Fort heureusement, Marco, le frère aîné de Lucia, servit de tampon entre Chiara et Lorenzo. Tout au long de son existence, ce psychologue clinicien de soixante-dix ans à la retraite, né à Lucca, en 1960, avait acquis une solide connaissance de la nature humaine. Sa principale qualité résidait dans son aptitude à savoir cerner la personnalité d’un individu rien qu’en l’observant.
Longtemps, il exerça son métier à l’hôpital public de Lucca, où son cabinet médical ne désemplissait jamais. Quelques années avant sa retraite, en tant que psychanalyste, sa formation initiale, il s’installa à son compte à deux pas de la place de l’ancien amphithéâtre romain de la ville sur la très fréquentée via Fillungo, longue rue commerçante drapée de bijouteries, de boutiques aux vitrines chiquement parées de vêtements aux prix indécents, de chaussures et de sacs en cuir de luxe. Des cafés, des glaciers, complétés par des étals de marchands de fruits, de légumes, de sucreries, de babioles clinquantes donnaient un aspect encore plus ostentatoire à l’artère.
Aucun autochtone, encore moins les très nombreux touristes du monde entier, qui s’émerveillaient de l’architecture des parvis et des frontons des églises San Christoforo et San Frediano, ne remarquaient la poignée de pauvres hères qui, le regard implorant et les mains tendues vers d’hypothétiques et inestimables oboles, jonchaient le sol ici et là tels des parias.
Sara, la fille unique de Loredana, libre comme l’air, née en 1993 d’une première union entre sa mère et son père Alberto Lampi, qui se séparèrent au bout de deux ans suite à l’échec de leur mariage, venait avec succès, à trente-sept ans, de lancer sa propre ligne de vêtements dans un autre quartier cossu de la cité. Lorsque Marco s’installa avec Loredana, il aima d’emblée Sara, comme si elle eût été sa propre fille, et Sara aima Marco, comme son véritable père. Sa mère rayonna à nouveau. Elle ressuscitait. Sara voyait son père de temps à autre. Un père immature, attachant et noceur, qui fuyait les responsabilités. Un éternel adolescent. Un jour, Loredana ne supporta plus le caractère puéril d’Alberto. Les relations du couple se délitèrent vite. Un amour réduit en cendres. La rupture était inévitable. Dès qu’elle fut actée, chacun fut soulagé.
À l’hôpital, Marco ne supportait plus les sirènes des ambulances, les hurlements des blessés, dont certains devaient attendre des heures au service des Urgences débordé par le manque de personnel. Il n’acceptait plus l’arrogance de bon nombre de ses jeunes collègues à l’humanité douteuse. L’homme avait une éthique irréprochable, une vision idéaliste de sa profession. Le décalage, qui s’installa progressivement puis qui s’accentua entre ses aspirations et la réalité du terrain, le rendit malheureux. Il ne fut pas loin de connaître un burn-out.
