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Dans son précédent livre Japon perdu, Alex Kerr évoquait le déclin des paysages et des arts traditionnels du Japon, sa terre d’adoption depuis de nombreuses années. Ici, dans ces pages, il nous guide avec bonheur à la découverte de sites remarquables encore préservés. Initialement écrit en japonais afin de sensibiliser les Japonais aux richesses de leur patrimoine, Japon caché relate les voyages de l’auteur en divers lieux reculés et peu connus de l’archipel, où l’on peut encore trouver des poches de culture traditionnelle et des écrins de nature immaculée. Certains sont lointains, comme l’étonnante île d’Aogashima en plein Pacifique, d’autres sont d’accès aisé, comme le mythique temple de Miidera, proche de Kyoto. Le sens aigu du détail d’Alex Kerr et ses descriptions exquises des arts, de l’architecture, de la gastronomie ou de la nature inspireront tous ceux en quête du Japon le plus authentique, loin des foules et des clichés.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1952 aux Etats-Unis,
Alex Kerr est un spécialiste des arts et des cultures d’Asie orientale. Conférencier et antiquaire, il est un infatigable conservateur des arts traditionnels du Japon. Japon perdu est son premier livre, écrit originellement en japonais et lauréat du prix Shincho Gakugei en 1994.
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Seitenzahl: 336
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Les lieux cachés du Japon
Ce livre décrit des visites faites, entre 2017 et 2019, de dix « lieux cachés » du Japon. En font partie non seulement des hameaux reculés dans les préfectures d’Akira et Tottori, mais aussi des endroits faciles d’accès qui n’en sont pas moins négligés et oubliés. J’étais à la recherche du Japon que j’aime depuis mon enfance.
Dans mon livre Dogs and Demons (2001), j’ai pu annoncer que les ravages affectant la campagne du pays – piètre planification des travaux publics, avalanches de béton et signalétiques envahissantes – auraient de graves conséquences sur le tourisme international : les visiteurs étrangers seraient rebutés par ces laideurs. Je n’aurais pu me tromper davantage. Pour la plupart, les touristes n’y ont prêté aucune attention. L’explication en réside dans le fait que ces visiteurs affluent au Japon en quête de beauté et n’ont d’yeux que pour elle, évidemment. En outre, il leur est impossible d’évaluer l’importance des changements survenus.
Tel n’est pas le cas des Japonais. Nombreux ceux qui ressentent le même chagrin que moi devant ce qui s’est abattu sur leur pays. Ils recherchent le beau Japon, de plus en plus difficile à trouver, mais ils le savent toujours là. Ce livre, d’abord écrit en japonais sous le titre Pèlerinage japonais, leur est destiné. Après sa parution, nombre d’amis étrangers m’ont demandé s’il pouvait être traduit. Le présent ouvrage, tout en restant proche de l’original, a été enrichi ici et là, tantôt pour le rendre plus clair pour ceux qui ne vivent pas au Japon, tantôt parce que le travail de traduction a fécondé de nouvelles pensées. Certaines de ces modifications sont devenues des modifications significatives que j’aurais aimé pouvoir inclure dans le premier livre.
Même avec ces révisions, mon approche dans ce livre n’est pas celle que j’aurais adoptée en écrivant d’emblée en anglais, ce qui explique que l’assonance et le rythme pourront parfois sembler un peu étranges au lecteur. Mais c’est l’impression de fragilité émanant des paysages décrits qui sera plus dérangeante que tout.
On ne trouvera pas ici une description exhaustive des lieux visités. Je me concentre plutôt sur tel ou tel point ayant éveillé mon attention – la ligne d’un toit de temple, la forme d’une rizière, tel flanc de montagne couvert d’arbres primaires. C’est ce genre de détails qui nous guident vers plus de profondeur.
Nombre de Japonais ignorent désormais, par exemple, que la forme des rizières a changé au cours des récentes décennies. Quand on le sait, on les regarde différemment. Dans ces pages, j’explore non seulement les lieux, mais aussi les détails oubliés.
Il y a quelques années, j’ai lu le récit d’un auteur étranger qui effectuait le pèlerinage de Kumano, série d’anciennes pistes traversant les forêts de la péninsule de Kili, en songeant combien ce paysage avait dû ravir le grand maître d’estampes Hiroshige. Que cet artiste n’ait jamais approché ce site est sans importance, mais il est très grave que les plantations de cèdres qui recouvrent aujourd’hui l’itinéraire de Kumano n’aient aucune ressemblance avec les forêts de la période d’Edo.
Imaginons que nous nous interrogions sur le caractère merveilleux de ce pèlerinage de Kumano. Si son romanesque ne réside ni en Hiroshige ni dans les plantations de cèdres, où se trouve-t-il et quelle est sa teneur ?
Dans Japon caché, j’essaie de revenir aux lieux où vit vraiment le romanesque. Les hameaux isolés paraissant sortis d’un ancien lavis à l’encre existent bien encore, de même que les temples et les sanctuaires reculés ayant survécu aux guerres qui balayèrent le vieux Kyoto ou Edo comme au tourisme frénétique des dernières années. Des forêts hantées, assez antiques pour avoir enchanté Hiroshige et Basho, sont encore debout. Ces lieux ont leur propre histoire à raconter, plus magique que nous aurions pu la rêver.
L’ancien Monument de la Vache qui apparaît dans le Kakurezato de Shirasu Masako.
Un pèlerinage personnel
Dans la culture japonaise, on trouve deux pôles opposés. On pourrait les appeler omote et ura, « devant » et « derrière » ou ken et mitsu, « apparent » et « caché ». On tient généralement que l’arrière est supérieur au devant et le caché plus haut que l’apparent car le mystère y réside. En d’autres termes, les choses qui ne sont pas faciles à voir, qui sont quelque peu cachées à première vue, sont merveilleuses.
En 1971, l’essayiste et doyenne de la culture japonaise traditionnelle, Shirasu Masako, rédigea un livre légendaire intitulé Kakurezato (« Hameaux cachés »). On était à l’époque de la forte croissance économique du Japon, au tout début de l’expansion touristique moderne. Mais Shirasu évita le Pavillon d’or et le Pavillon d’argent. Elle s’enfonça profondément dans les montagnes, visita des temples dont nul n’avait entendu parler et raffina ce faisant ses aperçus de l’essence de la beauté japonaise.
J’ai rencontré Shirasu en 1994, pour un entretien donné au magazine Geijutsu Shincho intitulé « Qu’est-ce que la réalité ? », et n’ai plus cessé d’apprendre beaucoup de son œil pénétrant et de sa langue acérée.
Dans les années suivantes, j’ai parcouru le pays en explorant des lieux reculés tandis que je travaillais à mes projets de restauration de maisons anciennes. Au-delà des exigences des chantiers, je m’appliquai à suivre les traces de Shirasu et visiter des villages inconnus ou des temples oubliés.
De nos jours, les villes et les temples situés « à l’avant » du Japon, submergés de touristes, n’exhalent plus guère de caractère particulier. Au surplus, n’aspirons-nous pas tous à l’excitation de trouver un lieu que les autres ignorent, une crypte où nous sommes seuls à avoir pénétré ?
Depuis l’antiquité, le Japon conserve une tradition de pèlerinage. Pour moi, tant mon travail sur les vieilles maisons que les visites des lieux décrits par Shirasu furent des pèlerinages au cours desquels j’ai fait maintes découvertes.
C’est dans l’intention de présenter quelques lieux cachés où l’on pourrait découvrir « ce qu’est la réalité » que j’ai lancé en 2017 ce projet de livre. Le journaliste Kiyono Yumi et le photographe Ohshima Atsuyuki m’ont accompagné au cours de ces voyages qui nous ont emmenés dans des villages reculés à Akita dans le Nord, sur l’île d’Amami Oshima au sud de Kyushu et jusque sur l’île d’Aogashima, au milieu du Pacifique.
Il se trouve qu’il y a deux types de « hameaux cachés » : ceux qui sont vraiment cachés et ceux qui sont seulement « oubliés ». Entre autres endroits visités, il y eut le sanctuaire de Hiyoshi Taisha et le temple de Miidera, tous deux situés dans la ville d’Otsu à l’est de Kyoto et la péninsule de Miura juste au sud de Tokyo. On ne saurait dire que ces sites sont cachés. On peut rallier Otsu juste en un quart d’heure de train depuis le centre de Kyoto ; le train de Tokyo vous emmène droit à Miura en un peu plus d’une heure à partir de la gare Shinagawa. Pourtant, en dépit de leur richesse culturelle, ces sites sont négligés pour la bonne raison qu’ils se trouvent sur notre seuil. Il est facile de s’y rendre, mais nul ne sait plus comment déverrouiller leurs secrets.
Je me rappelle comment mon père taquinait les amis tout juste rentrés d’un voyage en Italie où notre famille avait vécu et qu’il connaissait bien.
— Avez-vous pu visiter les Cinque Terre ?
— Bien sûr.
— Avez-vous vu le village de Manarola ?
— Mais oui, c’était charmant.
Et il descendait ainsi toute la côte jusqu’à les interroger sur un minuscule village de pêcheurs. À quoi ils répondaient qu’ils en ignoraient tout.
— Ah ! bondissait-il. Vous avez manqué le plus beau !
Les voyageurs les plus expérimentés eux-mêmes peuvent négliger quelque merveille se trouvant à deux pas lorsqu’ils visitent un site touristique. Cela m’est souvent arrivé, après quoi je me demande si je n’ai pas manqué « le plus beau » ! Je me pose la question que mon père posait à ses amis.
À partir de maintenant, nous partons ensemble en pèlerinage. Mais j’aimerais d’abord nous rappeler à tous les mots de Shirasu : « Quand on découvre un lieu ignoré des gens, on veut les en informer. Mais dès qu’on leur en parle, il est aussitôt gâché. Telle est la règle cruelle du monde. »
Je conviens avec Shirasu que notre monde est cruel. J’adresse donc une requête à mes lecteurs : que ce livre vous fasse découvrir des lieux avec joie, mais je vous en prie, n’y allez jamais, pas une fois. Voilà ce que j’aimerais dire. Mais il pourra sembler injuste qu’après avoir visité ces endroits moi-même j’interdise à mes lecteurs de m’imiter. Je reformule donc ma prière : s’il vous plaît, avant d’explorer tel ou tel de ces lieux, réfléchissez bien, deux, voire trois fois, avant d’y aller.
Minami-Aizu, préfecture de Fukushima
Un proverbe dit : Ushi ni hikarete Zenkoji mairi, « Tiré par une vache pour adorer à Zenkoji ». L’histoire raconte qu’une vieille dame qui lavait ses habits à la rivière suspendit un tissu sur une vache pour le faire sécher. La vache s’enfuit et la vieille dame dut la poursuivre. La vache vagabonda de-ci de-là et quand elle finit par s’arrêter, la dame se trouvait à Zenkoji, au temple de pèlerinage de Nagano.
La morale de l’histoire, c’est que la raison apparente qu’on a d’être attiré quelque part est sans grande importance. Ce n’est pas suite à un désir personnel conscient qu’on est tiré par la vache fuyarde du destin vers sa vraie destination. Minami-Aizu, dans la préfecture de Fukushima, est pour moi l’un de ces endroits.
Un voyage accompagné
En 2018, j’ai été contacté par One Story, entreprise avec laquelle j’ai organisé des soirées : on me demandait si j’aimerais accueillir un voyage accompagné dans la ville de Minami-Aizu, au sud-est de la préfecture. Cela supposait plusieurs excursions préparatoires pour connaître les ressources touristiques du lieu, avant la préparation du voyage lui-même.
Les mots « guide » et « voyage accompagné ou organisé » ont assez mauvaise presse aujourd’hui : ils nous évoquent le porteur d’un petit drapeau pilotant un troupeau de voyageurs distraits au milieu d’un site bondé. L’idée prévaut dans le tourisme moderne que le touriste individuel est plus évolué et sophistiqué que celui qui se déplace en groupes. Mais j’ai fait partie de tels groupes au Bhoutan et en Italie et j’y ai davantage appris que j’eusse jamais pu le faire tout seul. Un voyage organisé bien préparé peut être tout aussi enrichissant qu’un bon livre. Bien que je n’eusse jamais entendu parler de Minami-Aizu et dusse prendre une carte pour le situer, j’acceptai aussitôt.
En train sur la ligne de Tobu à partir de la gare d’Asakusa
Il faut descendre à l’arrêt d’Aizu-Tajima pour voyager autour de Minami-Aizu. C’est le terminus de la ligne du train qui part de la gare d’Asakusa à Tokyo.
Je montai dans le train plein d’expectative. Pour beaucoup, moi y compris, le nom « Aizu » est associé au malheureux baroud d’honneur des loyalistes du shogunat dans la ville d’Aizu-Wakamatsu, lors de la guerre de Boshin de 1868 à l’époque de la restauration Meiji. L’épisode le plus triste concerne le ByakkoTai (L’unité du Tigre blanc), groupe de dix-neuf samouraïs adolescents. Juchés sur une colline dominant le château, les jeunes gens (ils n’avaient pour la plupart que seize ou dix-sept ans) se suicidèrent tous en voyant de la fumée sourdre des remparts – ils crurent la bataille perdue.
Aiku-Wakamatsu se trouve à une heure environ au nord de la gare d’Aizu-Tajima : j’espérais donc avoir l’occasion de découvrir ce site. Au surplus, sur le chemin d’Aizu, un embranchement de la ligne de Tobu part vers les temples polychromes de Nikko, lieu que je goûte depuis mon enfance.
La ligne ferroviaire de Tobu.
C’est en 1964 que ma famille a emménagé à Yokohama. À douze ans, les trains me fascinaient et j’avais coutume d’explorer en train les alentours de Yokohama et Tokyo. J’aimais particulièrement prendre le train de Nikko à partir d’Asakusa. Je faisais des économies et quand j’avais assez, j’achetais un billet pour Nikko, pour faire une petite excursion. À l’époque, les trains gérés par l’État étaient plutôt spartiates alors que la ligne privée de Tobu, avec ses sièges en velours et ses grandes fenêtres, paraissait vraiment luxueuse. La prendre m’excitait toujours.
Tout plein de souvenirs d’enfance, je m’attendais bien sûr à ce que l’express d’Aizu-Tajima passe par Nikko en chemin. Mais à un moment, notre train emprunta une voie latérale et il fut évident qu’il n’y aurait pas de Nikko. Quand j’y réfléchis, je me rendis compte que plus d’un demi-siècle avait passé depuis mes voyages d’enfant sur cette ligne.
Environ deux heures après avoir quitté Tokyo, au moment où l’on passe de la préfecture de Tochigi dans celle de Fukushima, le paysage aperçu depuis le train se mua en pure étendue de neige blanche. Là-bas, à la gare d’Asakusa où j’étais monté, c’était le début du printemps. Ici, on était encore au creux de l’hiver. Je n’avais jamais tenu Fukushima pour particulièrement éloigné, mais à présent je comprenais : « Nous sommes dans le Nord. »
Volutes de toits de chaume
Mes compagnons m’attendaient à la gare d’Aizu-Tajima et nous gagnâmes en voiture la vieille cité-étape d’Ouchi-juku. Sa célébrité dépasse largement Minami-Aizu et c’est un site touristique bien connu. À la période d’Edo, il s’agissait d’une juku, une ville d’étape, sur l’ancienne route d’Aizu Nishikaido qui allait d’Aizu-Wakamatsu plus au nord jusqu’à Imaichi à Nikko. Son architecture typique préservée en fait l’une des juku du Japon les plus remarquables.
L’ancienne ville-étape d’Ouchi-juku.
Le village de chaumières le mieux connu au Japon est Shirakawa-go dans la préfecture de Gifu : ses toits de chaume très pentus ponctuent une vallée pittoresque. Ouchi-juku, qui fut d’emblée une ville-étape et non un village agricole, est très différente d’aspect. Pas d’éparpillement, les maisons y sont précisément alignées en rangées parallèles le long d’une rue centrale qui se prolonge jusqu’au pied d’une petite colline où un carrefour l’interrompt. À partir de là, on gravit la colline pour avoir une vue panoramique sur la ville.
Jadis, comme nous le montrent les vieux tableaux, les bâtiments des juku étaient partout coiffés de toits de chaume. Seuls quelques rares juku subsistent encore, dont la plupart des toits ont été habillés de tuiles avec le temps. Une ville-étape entièrement constituée de chaumières est donc une rare rescapée.
Jusque dans les années 1960, lorsqu’on envisageait la ville de Kyoto en altitude, on découvrait une vaste étendue de toits de tuiles, spectacle qui a bien sûr disparu depuis longtemps. On l’appelait iraka no umi, « la mer de tuiles ». On pourrait appeler les rangées de chaumières d’Ouchi-juku des kayabuki no onami, « de grandes volutes de chaume » apportées par la mer.
La ville qui s’est endormie jusque dans les années 1970
L’histoire d’Ouchi-juku remonte à 1643, à ses débuts de ville-étape sur une portion de la route ravie par les seigneurs féodaux d’Aizu quand ils faisaient leur voyage biannuel à Edo, migration connue sous le nom de sankin-kotai, soit « présence alternée ». Chacun des quelque trois cents seigneurs féodaux du Japon avait ordre de se rendre une fois tous les deux ans à Edo. Le seigneur y résidait un an puis regagnait son fief l’année suivante. Sa femme et son épouse vivaient en permanence à Edo, en tant qu’otages. Il s’agissait de tenir à l’œil les seigneurs puissants afin qu’ils ne causent pas d’ennuis – et aussi de les appauvrir grâce aux dépenses considérables entraînées par les voyages.
Et ces dépenses étaient immenses. Même un seigneur ordinaire pouvait voyager avec une suite de cent personnes. Il était fréquent de voir l’entourage du daimyo (le seigneur) parcourir les principales artères – il s’agissait des « parades du daimyo », daimyo gyoretsu. Un grand seigneur, tel celui de Kaga (Kanazawa), voyageait avec une suite de près de 4 000 personnes. Pour le seigneur d’un fief assez proche d’Edo, le voyage durait une semaine ; pour un seigneur de Kyushu, il pouvait durer un mois. On estime que pour un fief assez vaste, un seul voyage pouvait coûter des centaines de millions de yen, soit des millions de dollars en monnaie d’aujourd’hui.
L’itinéraire le plus emprunté était le Tokaido, une route s’étendant entre Kyoto et Edo, immortalisée par la série de gravures sur bois, Les cinquante-trois étapes du Tokaido. Mais il y avait nombre d’autres routes, notamment celle de Nakasendo, qui reliait aussi Kyoto à Edo, mais tout à fait à l’intérieur des terres, par les montagnes de Gifu et Nagano. Les villes-étapes apparaissaient le long de ces routes. La ville d’auberges typique ressemblait beaucoup à l’Ouchi-juku d’aujourd’hui : une rue centrale jalonnée d’auberges et de boutiques. Seules subsistent aujourd’hui des vestiges du Tokaido, mais on peut encore trouver quelques juku en bon état sur le Nakasendo et d’autres routes parallèles.
Tel est le cadre dans lequel se développa la ville d’Ouchi. On a supputé qu’une seule nuit d’étape d’un seigneur, avec sa suite et ses chevaux (le coût d’entretien d’un cheval dans une auberge était le double de celui d’une personne) pouvait se monter (en valeur d’aujourd’hui) de cinq à dix millions de yens (de quarante à quatre-vingt mille dollars). On conçoit que cela suffisait à assurer la prospérité de la ville jusqu’au séjour de l’année suivante. Avec le temps, les seigneurs empruntèrent un autre itinéraire que celui d’Ouchi, laquelle ne fonctionna plus guère comme une ville d’étape. Les aubergistes se convertirent à l’agriculture pour augmenter leurs revenus : à la fin de la période d’Edo, Ouchi-juku était devenue « mi-agricole, mi-étape ». Avec la construction de nouvelles routes après l’ouverture du Japon au monde dans les années 1870, elle fut totalement contournée et, abandonnée dans ses montagnes, ne fut plus qu’un simple village agricole. Mais ses imposantes maisons subsistèrent le long de la grand-rue.
Ouchi-juku s’endormit tranquillement durant le siècle suivant. C’est ce qui la sauva. Les autres villes-étapes de la préfecture de Fukushima – et de la plupart du pays – balayées par la marée du développement moderne, furent totalement transformées et perdirent l’essentiel de leur charme historique. C’est dans les années 1970 qu’on redécouvrit Ouchi et que le gouvernement la qualifia de Juyo Dentoteki Kenzobutsu-gun Hozon Chiku, d’ordinaire abrégé en Judenken, soit « une zone préservée en raison d’un groupe d’importants édifices traditionnels ». On trouve des Judenken dans tout le Japon. Elles se caractérisent par le fait que les propriétaires sont encouragés à rester vivre dans leurs maisons et à poursuivre des activités commerciales comme l’accueil de touristes ou la restauration.
À Ouchi, une fois obtenu le classement de Judenken, on remplaça les toits en zinc installés dans les années cinquante par le chaume originel. Au béton de la grand-rue on substitua de la terre battue. La vieille cité ressuscita.
Un atelier de chaume dans une école abandonnée
Je me suis rendu trois fois à Ouchi, une fois en mars dans la neige, une fois en mai alors que soufflaient les brises printanières et une dernière en novembre, à la saison des feuilles mortes. En toute saison, la ville était toujours pleine de visiteurs descendant d’autocars sur le parking près de l’entrée du village. Il y avait aussi quantité de voitures. La plupart des maisons ont été converties en restaurants ou en boutiques de souvenirs pour les touristes. Si la ville n’a pas encore atteint le stade de surcapacité qu’on pourrait qualifier de tourisme excessif, elle n’en est plus très loin.
Un problème plus important pour Ouchi est celui du chaume. Ses plus de quarante grandes chaumières nécessitent de grandes quantités de chaume et de dépenses ainsi qu’un personnel compétent pour l’entretien des toits. Dans la vallée d’Iya à Shikoku, où mes collègues et moi gérons neuf maisons – dont la mienne, Chiiori – c’est un souci permanent, comme dans la ville d’Ugomachi, dans la préfecture d’Akita, que nous visiterons au chapitre 4. Il en va ainsi dans tout le pays lorsqu’il s’agit de toits en chaume.
Dans ce contexte exigeant, nous avons fait à Ouchi la rencontre d’un homme qui s’est consacré à ces toits. Il s’agit de Yoshimura Norio, propriétaire d’une des maisons de la grand-rue qui abrite le restaurant Komeya. Après avoir été fonctionnaire dix ans durant à la mairie, Yoshimura, préoccupé par l’avenir du chaume à Ouchi, a démissionné pour se faire couvreur spécialiste du chaume. Il est désormais impliqué dans quantité d’activités, qui vont de la transmission des savoir-faire pour l’entretien des vieilles maisons et la restauration des toits de chaume à la diffusion des aliments locaux ou aux festivals du cru.
Quand je suis allé le trouver, Yoshimura m’a guidé hors de la grand-rue animée vers les champs enneigés derrière la ville, jusqu’à une école secondaire désaffectée. Une fois dans l’école, nous avons parcouru un long couloir glacé. Ouvrant une porte, mon guide a révélé un toit de chaume de la taille d’une petite maison qui occupait presque toute la salle de classe. Il était entouré de bambou, de cordages en paille et d’ustensiles de couvreur. Il avait converti la salle en atelier. « Ici, me dit-il, nous pouvons travailler qu’il neige ou qu’il pleuve. »
J’ai visité plusieurs villes qui se focalisent sur ces toits, mais c’est la première fois que j’ai vu ou entendu parler d’une ville ayant installé un tel atelier dans une salle de classe. C’est une excellente idée qu’on aimerait voir reprise par l’Agence des affaires culturelles dans tout le pays.
Une collection de bois anciens « trésor national »
À côté du restaurant de Yoshimura, se trouve un autre établissement prospère. Son propriétaire s’appelle Tadaura Toyoji, et c’est un personnage clé dans la protection des chaumières d’Ouchi. C’est aussi un entrepreneur immobilier, métier où l’on procède souvent à la destruction des vieilles bâtisses. Il nous a conduits dans son entrepôt, non loin de la ville, pour voir sa collection de kozai ou « vieux bois ». Cet entrepôt s’est avéré vraiment énorme, abritant des vieilles poutres et piliers, ainsi que des lattes de planchers et des lambris, empilés sur une hauteur de deux étages sur toute la longueur de cet entrepôt gigantesque. Il avait recueilli ces bois anciens non seulement dans la préfecture de Fukushima mais dans toute la région septentrionale du Tohoku. Tadaura expliqua avoir commencé sa collection en assistant à la destruction des vieilles maisons et en voyant jeter de magnifiques morceaux de bois ancien. Ce gâchis l’avait choqué.
Nous étions impressionnés par la simple quantité de bois anciens, mais aussi par leur qualité. Tadaura s’était servi de ces bois pour construire sa maison à côté de son restaurant Misawaya. Mais l’atelier en abrite toujours de grandes quantités : d’énormes dalles d’orme keyaki, de pin rouge matsu, de hêtre buna, de sapin japonais tsuga, de cerisier sakura, de chêne kashiwa, de marronnier japonais tochi et de gingko icho. Dans le Japon contemporain, le keyaki est une espèce en quasi voie de disparition ; kashiwa et matsu ont si souvent été victimes de parasites ou abattus qu’on voit rarement de grandes sections de ce type de bois.
Le bois utilisé dans les vieilles fermes était fendu à la main avec une sorte d’herminette, la chona. J’ai toujours considéré que les vieilles poutres noircies façonnées à la chona étaient des sortes de sculptures. Elles portent la marque du sculpteur et m’évoquent les statues énigmatiques du moine-sculpteur du XVIIe siècle, Enku. Les charpentiers ont cessé de façonner les poutres à la chona il y a plus d’un siècle à mesure que les scieries se répandaient, de sorte que le bois sculpté ainsi est de plus en plus rare. De ce point de vue, les poutres entassées dans l’entrepôt de Tadaura peuvent être qualifiées de Trésor national.
Ouchi-juku est très petite. Sa rue centrale fait à peine cinq cents mètres et sa population se monte à 150 personnes au plus. Il est d’autant plus remarquable qu’un aussi petit lieu abrite deux visionnaires comme Yoshimura et Tadaura. Et il n’y a pas qu’eux. Mes trois visites se sont espacées sur huit mois et à chaque fois j’ai découvert qu’on avait refait des toits. C’est le signe que de nombreuses personnes se consacrent à la conservation de ce village inhabituel.
Des toits rouges et un temple rural
À chaque visite de Minami-Aizu, j’entamais une excursion de découverte dans la campagne. Mes voyages allaient du village de Hinoemata au sud à Showa-mura à l’ouest. Si je suis persuadé qu’Ouchi-juku est le plus beau village subsistant de chaumières, c’est aussi un lieu très touristique et je suis toujours à l’affût de villages préservés où les foules n’affluent pas encore.
Une caractéristique omniprésente, quand on roule dans cette région, ce sont les hauts toits de zinc peints en rouge sombre. Avec leur renflement particulier, ils ont la forme typique des toits de chaume. Et c’est bien ce qu’ils sont. Les gens se sont contentés de poser des feuilles de zinc sur le chaume pour le protéger de la pluie et de la neige. En dessous, on trouve en général une épaisseur de chaume ainsi qu’une structure de grands piliers et une charpente de grosses poutres.
Cette culture du toit de chaume n’est pas spécifique à Ouchijuku et on la rencontre dans toute la région de Minaimi-Aizu, en fait dans tout le pays. Ce qui fait la différence, c’est le classement de Judenken accordé ou pas aux maisons par le gouvernement : dans le premier cas, leur restauration est subventionnée, dans le second, elles n’intéressent pas les touristes. Il arrive même que les gens du cru ignorent que leurs maisons avaient autrefois un toit de chaume.
Le village écarté de Showa-mura regroupe de telles maisons à toit rouge. Si les toits sont en zinc, maisons et village restent très proches de leur condition originale.
J’ai trouvé d’autres lieux intéressants au cours de ces expéditions. Un jour, nous roulions un peu à l’ouest de la gare d’Aizu-Tajima quand nous tombâmes sur un petit temple situé de l’autre côté des rizières appelé Nansenji. Isolé au milieu d’une vaste étendue de champs se dressait un portail à toit de chaume de deux étages. La scène sortait d’un tableau de paysage agreste. Lors de ma visite printanière, le grand arbre poussant derrière le portail était un cerisier pleureur aux longues branches tombantes : contrastant avec les neiges hivernales, il induisait une atmosphère romanesque et pastorale.
Jusqu’alors, à qui me demandait quel était mon portail de chaume préféré, je répondais toujours le portail du temple de Honen-in, le long de la promenade du philosophe à Kyoto, et celui de la maison Iriki dans la ville du même nom, dans la préfecture de Kagoshima. J’y ajoute maintenant le portail de Nansenji pour constituer mes « Trois portails à toit de chaume du Japon ».
Un village de fermes magariya
Au sud-ouest de Nansenji, nous avons fait notre deuxième découverte, le hameau de Maesawa. Comme celles d’Ouchi, ses maisons sont classées Judenken et sont de ce fait bien conservées. Mais Maesawa est moins connu qu’Ouchi et donc encore à l’écart des sentiers battus.
Lors de ces visites à Minami-Aizu, j’étais piloté par l’auteure Suzuki Statomi : c’est elle qui m’a fait découvrir Maesawa. Lors de notre première visite, j’allais pénétrer dans le hameau quand Suzuki-san m’arrêta : « Non, par ici d’abord ». Elle me précéda à travers la route pour gravir la colline à l’écart du village. Nous grimpâmes un sentier étroit à travers une forêt de cryptomerias sugi jusqu’au moment où nous pûmes envisager la vallée : là, serti entre les sugi, apparut le hameau de Maesawa. C’était une image idéale de « hameau caché ».
Maesawa n’a jamais été une juku, une ville-étape, et présente donc un habitat dispersé, comme un village de fermes. Elle se compose d’un groupe de magariya (fermes en forme de L) réunies dans une vallée au pied des collines. La caractéristique la plus remarquable du village, c’est sa quinzaine de magariya, à la structure inhabituellement similaire. En 1907, un grand incendie a dévasté l’essentiel du hameau. Les charpentiers se sont réunis pour relever d’un coup l’ancien village, ce qui explique l’unité de temps de toutes les maisons.
On trouve des magariya ailleurs au Japon, mais elles se concentrent surtout au nord. Elles doivent leur forme en L à la froideur du climat qui obligeait les gens à faire rentrer le bétail pour survivre à la rigueur de l’hiver. Une magariya typique comporte une aile principale où vivaient les habitants et l’extension destinée aux animaux. Très abondantes autour de la ville de Tono à Iwate, elles s’étendent dans les préfectures du nord, dont Fukushima et Akita. Elles s’inscrivent dans le folklore romantique du Tohoku.
Le temple à toit de chaume de Nansenji, Minami-Aizu.
À Maesawa les gens du cru continuent de vivre plus ou moins comme ils l’ont toujours fait. Une maison restaurée accueille le musée de la magariya ouvert au public. Je redoute toujours qu’une maison muséifiée ne soit une vitrine bureaucratique. Tout autour du Japon, les maisons de ceci et de cela sont généralement rutilantes. Leurs conservateurs les agencent conformément à des théories historiques qui peuvent être fort éloignées de la culture locale ; ils les gèrent dans un carcan de règles restrictives. Ces endroits sont souvent dépouillés de vie humaine. Si mes recherches m’obligent à m’y rendre, je raccourcis ces visites au maximum.
Mais la maison-musée de Maesawa avait gardé son atmosphère de ferme, heureusement. Lors de ma visite en mars, alors que les congères s’entassaient toujours sur les toits et les champs, on avait ôté les portes extérieures en bois, les amado, ainsi que les portes coulissantes intérieures, les fusuma : l’intérieur aéré, parcouru par le vent, était tout entier révélé. Une fois entrés, nous découvrîmes qu’un feu (qui fumait) était allumé dans l’âtre à même le sol, l’irori. « Ah, cette odeur ! », pensai-je avec un frisson, en me souvenant de celle de ma vieille maison d’Iya, Chiiori.
Assis près du foyer de l’irori, je rencontrai Kokatsu Shuichi, l’un des membres de la Société locale de protection du paysage de Maesawa. Dès mon entrée dans la ferme, j’oubliai totalement qu’il s’agissait d’un musée. Replongé dans l’atmosphère de mes visites d’autrefois à tel voisin d’Iya, je conversai longuement avec Kokatsu au coin de l’irori.
Kokatsu est heureux que le hameau soit classé Judenken, qu’il ait donc pu être restauré et qu’il soit en bon état général. En même temps, à mesure que les villageois avancent en âge, de plus en plus de maisons sont abandonnées. Il s’inquiète de l’avenir du hameau.
Floraison de colza à Maesawa.
Même compte tenu de ces préoccupations, Maesawa donne l’impression d’une petite utopie. Lors de ma visite de mai, les champs de colza étaient jaunes et fleuris. Si un jour je possède ou loue une maison dans cette région du Tohoku, j’aimerais que ce soit à Maesawa. Je ressens un pincement d’infidélité à l’égard de Chiiori, mais l’endroit a tant de charme !
Arbres et patrimoine
Je m’étais rendu à Minami-Aizu à la demande de Yamazaki Takayuki qui travaille pour One Story, l’association organisatrice des dîners Dining Out que nous avons donnés sur l’île de Sado, à Yazu dans la préfecture de Tottori et ailleurs. Yamazaki avait mené ses propres excursions à Minami-Aizu pour faire la connaissance des jeunes générations les plus actives de la région. Il s’efforçait d’adopter une approche imaginative du voyage dans la campagne de la préfecture de Fukushima et avait finalement opté pour un voyage organisé. Mais pas un voyage ordinaire.
Dans l’industrie touristique d’Europe et d’Asie du Sud-Est, les « voyages culturels » sont bien codifiés. Dirigés par des guides qui connaissent et apprécient la localité, ils stimulent la curiosité intellectuelle des participants. Les guides ne les emmènent pas n’importe où mais dans des sites historiques, des restaurants et des gîtes soigneusement choisis, on pourrait même dire « soigneusement conservés ».
L’une des bizarreries du tourisme intérieur japonais est que ce genre de voyages guidés y est resté presque inconnu jusque très récemment. On s’est contenté d’entasser beaucoup de gens dans un gros autocar, de leur montrer les sites officiellement célèbres puis de clore la journée par un dîner roboratif. Les mots « culturel » et « conservé » ne font pas partie du processus d’organisation. Pourtant, le Japon ne manque pas de candidats à de tels voyages. Il abrite des voyageurs raffinés, ayant une large expérience des voyages à l’étranger, qui attendent davantage qu’un trajet d’agrément supplémentaire en autocar. L’industrie n’a pas su répondre à cette demande.
On entend fréquemment employer le mot omotenashi – « hospitalité » – relativement aux auberges et aux restaurants. Il désigne d’ordinaire le soin avec lequel la nourriture est présentée ou la chaleur de l’accueil dispensé aux invités. Je considère qu’un « voyage culturel » bien organisé constitue un nouveau type d’omotenashi.
D’ailleurs, quand je parle de « voyage culturel », on tend à croire que je pense aux riches ou aux spécialistes des musées. Mais les participants à ces excursions ne sont souvent ni l’un ni l’autre : ce sont des gens ordinaires qui nourrissent un intérêt personnel pour la culture ou l’environnement naturel. Le voyage n’est pas nécessairement onéreux ou luxueux et les voyageurs viennent de partout.
En mettant sur pied notre exploration de Minami-Aizu avec Yamazaki, nous voulions inclure des thèmes d’ordinaire absents de ces voyages organisés, comme les « arbres ». L’encerclement des forêts naturelles du pays par les plantations de cryptomerias sugi – j’y reviendrai abondamment – est l’un des phénomènes les plus toxiques du Japon moderne. Minami-Aizu est assez peu impacté par ces plantations et possède un large fonds d’arbres anciens. S’y rendre nous donnait l’occasion d’en « rencontrer » quelques-uns.
Les temples et les châteaux sont évidemment de merveilleux éléments patrimoniaux mais c’est également le cas d’arbres plusieurs fois séculaires bien qu’on les présente rarement ainsi. Durant les décennies où j’ai piloté des gens autour du pays, j’ai rarement vu des arbres signalés comme exceptionnels par eux-mêmes. Les gens passent tout à côté d’un arbre millénaire gigantesque à l’entrée d’un temple, obnubilés qu’ils sont par le célèbre jardin intérieur qu’ils sont déterminés à voir. Un bon exemple à Kyoto pourrait être le temple de Shoren-in. Les camphriers kusunoki altiers, aux magnifiques branches entrelacées, qui se dressent à l’entrée sont le parachèvement sublime de Shoren-in. On pourrait se contenter d’aller les voir sans forcément pénétrer dans l’enceinte. C’est du reste ce que je fais souvent.
À Minami-Aizu, il y a un extraordinaire vieux gingko, le Grand Gingko de Furumachi, réputé vieux de huit cents ans. C’est Yamazaki qui l’a découvert en voyage et qui m’a appris son existence. D’après un monument gravé à sa base, l’arbre fut planté sous l’ère Kenkyu, soit vers 1190. Le tronc a une circonférence de 11 mètres et une hauteur de 35 mètres. Comme on était en automne, les feuilles viraient du vert au jaune vif.
Le Grand Ginkgo de Furumachi.
À l’automne 2019, nous effectuâmes notre tour inaugural avec une poignée de participants. D’abord, nous emmenâmes tout le monde voir Ouchi-juku et le hameau de Maesawa. Après quoi nous roulâmes jusqu’au Grand Gingko qui se dresse dans la cour d’une école élémentaire fermée.
Au Japon, il n’est pas facile de voir ce genre de grands arbres. Les montagnes ont été transformées en « forêts mortes » de plantations ténébreuses de sugi ; tout autour du pays, les municipalités s’activent à élaguer les vieux arbres quand elles ne les tronçonnent pas à la base. On a appris en 2021 que la ville de Tokyo abattrait près d’un millier d’arbres séculaires pour redessiner le quartier de Meiji Gaien. Tout cela pour élargir la route et créer un centre commercial dans une ville qui ne manque ni des unes ni des autres. Mais elle manque vraiment d’arbres.
On trouve encore de vieux arbres dans l’enceinte des temples ou les « bois sacrés » des sanctuaires, mais les groupements d’arbres vraiment antiques comme on en verrait dans les villes et villages d’Europe sont difficiles à trouver. Le Grand Gingko de Furumachi, aux branches librement étalées, était l’un des trésors de ce voyage.
Une scène campagnarde
Un autre temps fort fut la petite scène de plein air d’Omomo-no-butai dans le hameau d’Omomo. De nos jours, quand nous pensons au Kabuki, nous nous représentons le Grand Kabuki tel qu’il se donne sur les grandes scènes de Tokyo, Kyoto et Osaka. Mais durant les ères Edo et Meiji, ces théâtres n’étaient qu’une infime fraction d’un vaste réseau de petits théâtres qui s’étendait jusqu’aux extrémités du pays. On peut à peine s’exagérer la théâtromanie du Japon d’alors. Des centaines de petits théâtres de bois subsistent, souvent dans des villages écartés, bien que la plupart soient à présent fermés et à divers stades de délabrement. Ils accueillaient les troupes itinérantes d’Edo et mettaient aussi en scène leurs propres versions du kagura (la danse du sanctuaire) et des représentations comiques.
Omomo-no-butai, reconstruit sous sa forme actuelle en 1895, offre un aspect rustique, sous un toit de chaume où poussent les herbes folles. La scène est bipartite : l’avant-scène est dominée par une arrière-scène surélevée destinée aux musiciens. L’ensemble n’excède pas une surface de dix à douze tatamis (environ 18 mètres carrés) mais sa structure à deux niveaux est unique. Je n’en ai jamais vu de pareille.
Pour le voyage, Yamazaki-san était convenu avec les villageois qu’ils exécuteraient leur danse locale du lion, une variété de danse du sanctuaire. À notre arrivée, on avait dressé des bancs et des chaises pliantes devant le sanctuaire et une douzaine de villageois attendaient la représentation. Ils l’attendaient d’autant plus qu’un typhon avait provoqué l’annulation du Kabuki estival.
Villageois au théâtre de plein air d’Omomo-no-butai.
Les musiciens, porteurs d’une flûte, d’un shamisen et d’un gong prirent place sur la scène, bientôt rejoints par un lion au grand masque rouge brandi par deux hommes. Les mouvements du lion furent d’abord lents et majestueux, mais survint le personnage comique, hyottoko, affublé d’un masque grotesque aux yeux exorbités, à la drôle de bouche pincée. La danse kagura se poursuivait avec les plaisanteries grivoises du hyottoko qui agaçait le lion de plus en plus agité, qui offrait un spectacle hilarant : nous tous spectateurs riions aux larmes. En de tels instants, à jouir d’un kagura rustique avec quelques villageois devant un sanctuaire campagnard, on se sent dans une Arcadie japonaise.
Le dîner eut lieu dans une ferme magariya vieille d’un siècle et demi appelée Nanzanso. Comme le chaume avait été l’un des thèmes de notre expédition, nous voulions que les participants dînent sous un toit de chaume. Mais la maison n’était pas un restaurant et Yamazaki et son équipe eurent fort à faire pour préparer la nourriture et dresser les tables. Nous avions prévu un éclairage particulier ainsi que du chauffage, en cette saison froide. Un jeune couple du cru avait confectionné un menu simple à base d’aliments biologiques arrosé de vin local et de saké. Et c’est ainsi que prit fin notre « voyage culturel ».
J’ai pu visiter Minami-Aizu lors de trois saisons différentes et j’ai appris à chaque fois. Après le dernier dîner, je repris le train pour Tokyo sur la ligne de Tobu. En regardant défiler le paysage, je me mis à penser une fois encore à la tragédie des jeunes samouraïs de Byakko-tai à Aizu, lors de la guerre de Boshin en 1868. Et c’est alors que je compris que mon plan aurait été de revoir Aizu-wakamatsu et Nikko. Mais je ne m’étais finalement approché ni de l’un ni de l’autre.
Yazu et Chizu, préfecture de Tottori
Mon travail au Japon a consisté à restaurer de vieilles maisons et à aider des petites villes à mettre en place des projets de redynamisation rurale. De ce fait, j’ai été invité dans des endroits cachés dans la campagne japonaise que je n’aurais normalement jamais connus. Ce que j’ai appris, cependant, ce n’est pas à m’extasier toujours, mais les sévères handicaps qui confrontent ces endroits. Et parfois, leurs perspectives d’amélioration.
Depuis 2012, je suis partie prenante d’une manifestation appelée Dining Out qui se concentre principalement sur la nourriture. Elle consiste à inviter un chef de premier ordre, couronné par le guide Michelin, dans un endroit reculé. Il y élabore un menu constitué uniquement de mets locaux tout en y apportant les techniques et la créativité de la haute cuisine moderne. Les participants sont originaires des grandes villes et prennent part au banquet dans un beau cadre, agrémenté d’effets lumineux, de danses et de musiques locales. Ma mission consiste à faire les repérages préparatoires et à jouer le rôle de l’hôte durant la soirée.
