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Ni Merah, ni Nemmouche, ni Coulibaly ne sont nés par génération spontanée. Ils se sont construits sur un échafaudage de haines, de confusions, de préjugés et de généralisations qui leur ont donné bonne conscience. Même au moment de tuer d'une balle dans la tête une petite fille de 7 ans, comme à Toulouse. Car, aussi provoquante que soit cette réalité, il faut le dire : ce qui est inquiétant n'est pas seulement que l'on tue des Juifs, c'est aussi qu'on le fasse en pensant agir ainsi au nom du bien ou de la justice. Dans les mois qui ont suivi ces crimes, la situation a continué à se détériorer. Entre insultes, tags, menaces, agressions verbales, physiques et cris de morts aux Juifs, profanations de sépultures, glorification des assassins sur les réseaux sociaux ou sur les murs de nos villes, le nombre de violences antisémites n'a pas cessé d'augmenter. Cet ouvrage présente les différents visages de ce nouvel antisémitisme.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2016
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VivianeTeitelbaum
Licenciée en journalisme et titulaire d’un master en relationsinternationales, Viviane Teitelbaum est députée régionale bruxelloise depuis 2004. En 2012, elle devient échevine des Finances et de la Propreté publique. Elle préside le Conseil des Femmes Francophones de Belgique dès 2010 et le Lobby Européen des Femmes depuis 2012.
Viviane Teitelbaum a déjà publié aux Éditions Luc PireEnfants cachés, les larmes sous le masque, Ixelles se raconteainsi queSalomon, vous êtes Juif !?,mais également, entre autres,L’enfance brisée,aux Éditions Labor etQuand l’Europe se voileauxéditions La Muette. Elle a aussi collaboré à divers ouvrages collectifs.
©éditions Luc Pire
Esplanade de l’Europe, 2A / 2 - 4020 Liège
www.lucpire.be
Coordination éditoriale :[nor]production
Création graphique et mise en page :[nor]production
www.norproduction.eu
Photo de couverture arrière : © Nathalie Bidoul
ISBN:978-2-87542-147-0
Version imprimée également disponible en librairies
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Toute reproduction de cet ouvrage, même partielle, est strictement interdite.
Viviane
Teitelbaum
je ne suis pas
antisémite,
Tabledes interviews
John Mann
Jean-Pierre Martin
Chouna Lomponda
Claude Moniquet
Ismaël Saïdi
Joël Kotek
Thierry Van Nerom
Eddy Caekelberghs
Maurice Einhorn
Ursula
Tamara
Marie-Cécile Royen
Jonathan De Lathouwer
Joël Rubinfeld
Maurice Sosnowski
Mohamed Sifaoui
Serge Rozen
Charles Rojzman
Introduction.
Antisémitisme, le champ s’étend
Alors que l’antisémitisme traditionnel sévit toujours, qu’il soit d’extrême droite ou chrétien, il est rejoint par un antisémitisme de gauche, d’extrême gauche ou musulman.
Depuis longtemps, les mythes les plus anciens – les Juifs tueurs du Christ, assassins d’enfants innocents ou empoisonneurs de puits – ont cédé une partie du terrain à de nouvelles figures : celles du Juif traître à la patrie (Dreyfus), exploiteur du peuple ou comploteur cosmopolite (Rothschild). À ces figures connues s’ajoute aujourd’hui celle du Juif toujours caricaturé comme pervers ou dangereux. Elles nous sont renvoyées par les négationnistes (« La Shoah ? Une invention pour justifier la création d’Israël »), les partisans des théories du complot (« Le 11 septembre 2001, tous les Juifs qui devaient travailler dans les tours du World Trade Center sont restés chez eux ») ou ceux qui se qualifient eux-mêmes d’antisionistes.
Le lecteur non averti s’étonnera peut-être de me voir citer l’antisionisme au rang des figures de ce nouvel antisémitisme. C’est qu’il faut distinguer d’une part la critique légitime et nécessaire5de la politique menée par l’État d’Israël et d’autre part la haine des Juifs. Il convient donc, à ce stade de mon propos, que je prenne le temps de m’expliquer davantage.
Ce qui pose problème dans l’antisionisme n’est certainement pas la critique portée aux politiques menées par les gouvernements successifs d’Israël. C’est bien plutôt la manière dont ces critiques sont exprimées qui est source d’inquiétude.
Nul ne s’offusquera, en effet, que l’on trouve de nombreuses personnes pour s’opposer, même de manière virulente, à la politique menée par le gouvernement de M. Netanyahou ou par ses prédécesseurs. Ce type de pression internationale fait partie du débat démocratique et en est même une composante essentielle. D’ailleurs, on trouve également chez nous de nombreuses personnes pour s’opposer à la politique d’autres pays, qu’il s’agisse de la Russie, notamment en Ukraine, du Maroc au Sahara occidental, de la Chine au Tibet, de la Turquie dans les régions de peuplement kurde, des interventions américaines en Afghanistan ou en Irak, des interventions françaises dans divers pays d’Afrique ou même du positionnement du gouvernement allemand dans le dossier de la dette grecque.
Ce qui interpelle, c’est bien la manière dont l’antisionisme se déploie dans la sphère publique. Dans quelles autres manifestations que les défilés « antisionistes » entend-on des slogans tels que « mort aux Juifs » ? Contre quel autre pays voit-on fleurir des accusations de « génocide » totalement fantaisistes ? De la même façon, lorsque le terrorisme tchétchène sévissait en Russie, a-t-on jamais vu qui que ce soit reprocher aux Russes qui vivent chez nous de se sentir parfois solidaires avec leurs compatriotes, leurs amis, leurs familles restés au pays ? Et qui a jamais pensé à accuser un Congolais de Belgique de complicité avec je ne sais quel crime en raison de sa préférence supposée pour Kabila ou pour Tshisekedi ?
La posture anti-israélienne obsessionnelle que prennent certains politiques et de nombreuses associations relève parfois davantage d’une haine fondamentale pour un pays présenté comme la principale ou même la seule menace à la paix dans le monde que d’un engagement authentique pour la paix. Et on sait, pour l’avoir constaté, qu’il est très facile de basculer de la haine d’un pays à celle des hommes et des femmes qui en font partie.
Et s’il fallait entretenir un peu plus cet antisionisme tellement ambigu, il faut bien constater qu’alors que des massacres de grande envergure se déroulent dans bien des endroits du monde, c’est sur le seul conflit israélo-palestinien que certains médias gardent souvent leurs projecteurs braqués. Est-ce parce que la presse y a un accès beaucoup plus aisé qu’à d’autres zones de conflit que la Bande de Gaza est devenue le seul endroit où les morts ont parfois un visage, un nom, un prénom et parfois même un âge ?
Ce qui ne fait aucun doute, c’est que ces flots continus d’images, d’accusations, de mots qui en appellent si souvent aux émotions plus qu’à la raison ont bel et bien un impact sur le niveau de ressentiment, de haine et de violence contre les Juifs dans nos rues.
Et j’ai bien dit contre les Juifs, pas contre les Israéliens ni même contre les amis d’Israël. Car, bon sang, quand un terroriste ouvre le feu au Musée juif ou dans un magasin cacher, il ne se soucie pas de savoir si ceux qu’il va tuer sont des membres du Likoud ou des sympathisants d’Israel Beytenou6. De même d’ailleurs quand un jeune écervelé attaque dans la rue un passant qui porte une kippa.
Il ne faut pas s’y tromper, c’est bien une fois de plus, hélas, cette haine étrange des Juifs qui se camoufle souvent derrière l’antisionisme de plus en plus virulent qui se répand aujourd’hui. Expressions débridées, menaces, chasses à l’homme, coups, manifestations violentes et violences verbales : la diabolisation d’Israël conduit trop souvent à la nazification des Juifs vivant en Europe.
Bien sûr, on peut toujours être, se dire ou se sentir « antisioniste » en se défendant de toute bonne foi d’être antisémite. Dieudonné, Alain Soral ou Laurent Louis sont des cas extrêmes et il existe sans aucun doute dans les rangs de ceux qui se proclament sans trop y réfléchir « antisionistes » de vrais amis sincères de la paix et du peuple palestinien. Mais, même parmi ceux-là, combien s’en trouve-t-il à ne pas être choqués de défiler dans un cortège où résonnent des cris appelant à tuer « les Juifs » ? Les mêmes qui, à raison, n’accepteraient jamais de marcher au côté d’un ou d’une Le Pen n’ont bien souvent aucun complexe à scander leurs slogans à quelques dizaines de mètres du drapeau d’une organisation terroriste. L’antisionisme est, dans le meilleur des cas, un magma étrange où de nombreux hommes et femmes de bonne volonté se retrouvent à côtoyer des propagandistes haineux. Et cela en toute innocence.
Même si on peut admettre qu’antisionisme et antisémitisme ne sont pas des synonymes, il est difficile de ne pas voir que là où le premier règne en maître, on rencontre souvent le second sous une forme ou sous une autre. C’est pour cette raison qu’il faut s’inquiéter qu’un antisionisme virulent, qu’on retrouve jusque dans la presse et dans les universités, se soit institutionnalisé dans notre pays et en Europe.
Prenant appui sur ce terreau, les paroles et les actes antisémites s’expriment aujourd’hui avec plus de force encore et dans une impunité inquiétante. Et cela, qu’ils soient le fait de jeunes de culture musulmane, de militants d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais aussi de chrétiens ou d’humanistes.
Salomon, vous êtes juif!?, publié fin 2008, se donnait pour objet de parcourir l’histoire de l’antisémitisme en Belgique du Moyen Âge à l’ère d’Internet. Le sens de cette démarche n’était pas de revisiter un passé révolu mais, au contraire, de mettre en évidence les continuités et les évolutions qui sous-tendent cette forme particulière de la haine de l’autre.
Aujourd’hui, un nouvel antisémitisme a vu le jour. Il faut donc proposer une nouvelle analyse afin de situer correctement le problème, de mieux le comprendre et de tenter d’en soigner les causes, de prévenir la maladie plutôt que de guérir une plaie à la fois, sans jamais s’attaquer aux origines du mal.
Les quelques années qui se sont écoulées depuis la parution deSalomon, vous êtes juif!?ont marqué un nouveau tournant dans l’histoire de la haine des Juifs.
Avec les assassinats antisémites de Toulouse en 2012, de Bruxelles en 2014, de l’Hyper Cacher de Paris en janvier 2015 et de Copenhague en février 2015, on a pu voir que l’antisémitisme tuait à nouveau sur le sol européen.
Oui, en Europe, aujourd’hui encore, des Juifs sont assassinés pour la seule raison qu’ils sont juifs. Et ces crimes ne sont que la partie émergée d’un iceberg effrayant. Ni Merah, ni Nemmouche, ni Coulibaly ne sont nés par génération spontanée. Ils se sont construits sur un échafaudage de haines, de confusions, de préjugés et de généralisations qui leur a donné bonne conscience. Même au moment de tuer d’une balle dans la tête une petite fille de 7 ans, comme à Toulouse.
Aussi provocante que soit cette réalité, il faut le dire : ce qui est inquiétant n’est pas seulement que l’on tue des Juifs, c’est aussi qu’on le fasse en pensant agir ainsi au nom du bien ou de la justice.
On aurait pu espérer que la répétition de crimes aussi odieux suffirait à dessiller les yeux de ceux qui, aujourd’hui, sont tentés par un antisémitisme de tous les jours. Il n’en a, hélas, rien été.
Au contraire, dans les mois qui ont suivi ces crimes, la situation a continué à se détériorer. Entre insultes, tags, menaces, agressions verbales et physiques, cris de « mort aux Juifs », profanations de sépultures, glorification des assassins sur les réseaux sociaux ou sur les murs de nos villes, le nombre d’agressions antisémites, qu’elles soient physiques ou verbales, n’a cessé d’augmenter.
L’antisémitisme, un racisme comme un autre ?
Une agression, une insulte, une injustice à l’égard d’un Juif ne sont ni plus ni moins condamnables que celles qui frappent n’importe quelle autre personne. Il faut toutes les dénoncer.
Pourquoi alors faire de l’antisémitisme un cas particulier ? La réponse se trouve dans l’histoire de l’Europe elle-même. L’antisémitisme est en effet la forme de racisme la plus consubstantielle à l’histoire de notre continent.
L’antisémitisme est intriqué dans les cultures de l’Europe et, de manière plus générale, du pourtour méditerranéen7, comme les névroses d’un individu le sont dans son psychisme. Qu’il soit culturel, religieux, économique, racial ou politique, on retrouve des traces d’hostilité vis-à-vis des Juifs en Europe même avant l’ère chrétienne. Et cette hostilité n’a fait que s’accroître au XVIIIe, au XIXeet au début du XXesiècle. Elle revient en force aujourd’hui.
Il serait trop simple, pour toutes ces raisons, de considérer que la Shoah8est un accident de l’histoire. Il serait dangereux également d’en limiter la responsabilité au seul régime national-socialiste. Car si ce génocide9a été possible, s’il a été souhaité, planifié et mis en œuvre, c’est aussi avec la complicité de nombreux États européens et d’une partie significative de leurs populations.
Alors que l’on vient de commémorer le septantième anniversaire de la libération des camps et de la fin du régime nazi, à l’heure où l’Europe se souvient que des millions de personnes ont péri à cause de leurs origines, de leurs convictions religieuses ou politiques, de leurs orientations sexuelles, de leur résistance à l’oppression nazie, à cette heure du souvenir, l’Europe a fait le serment de ne jamais oublier la signification particulière de ce racisme-là. C’est une promesse qu’elle doit respecter. Et elle se le doit avant tout à elle-même.
La démocratie est une plante fragile10
L’enjeu de cette mémoire n’est rien d’autre que le sort de la démocratie. Une démocratie authentique doit être capable de défendre ses minorités. Or, dans tous les pays européens, ces dernières années, les principes démocratiques ont été bousculés. Entre 2000 et 2008, on a assisté à une hausse de l’intolérance à l’égard des minorités11(musulmans, Roms, Juifs, migrants, gens « d’une autre race » ou, comme on préfère le dire aujourd’hui, « d’une autre culture »). Répondre de manière adéquate à cette montée des intolérances ne consiste évidemment pas à donner davantage de pouvoir à ces minorités ni, sous couvert de « défense de leurs droits », de transformer notre société en une juxtaposition de groupes minoritaires vivant séparément et suivant leurs propres règles. Cela ne ferait au contraire que renforcer le repli et l’incompréhension. Il s’agit plutôt d’offrir aux personnes issues de ces groupes plus vulnérables les garanties nécessaires pour permettre leur sécurité et leur épanouissement.
Il y a plusieurs critères pour mesurer la force d’une démocratie. Les progrès réalisés en termes d’égalité entre les femmes et les hommes et la force des réactions qui s’y font entendre pour s’élever contre les injustices vécues par des minorités sont parmi les plus importants. Quand il s’agit, par contre, de prendre la mesure de la dégradation de la démocratie dans une société, l’histoire a montré que la montée de l’antisémitisme était l’un des baromètres les plus adéquats. Si la société se développe harmonieusement, l’antisémitisme régresse. Si la démocratie décline, l’antisémitisme grandit.
Dans le passé, on s’en est pris aux Juifs parce qu’ils étaient les étrangers par excellence. Ils représentaient cet « autre » qui vivait parmi les Européens depuis si longtemps, sans jamais renoncer à sa différence. À la fois si semblable et, pourtant, toujours ressenti comme différent12. Proche en cela de son compagnon de malheur le Rom. C’est sans doute pour cette raison qu’il est d’abord et toujours visé. Aucune société n’est à l’abri de cette contagion, qui abîme le tissu social et fait de celui qu’on désigne comme étranger un bouc émissaire idéal.
Europe : vieux symptôme, nouvelles métastases
Alors que les derniers survivants des camps et les enfants cachés témoignent encore avec courage dans quelques écoles, on peut se demander comment de jeunes gens peuvent reprendre les leitmotive antisémites des siècles passés13.
Simon Epstein, professeur d’Histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem, explique que l’antisémitisme ne repose sur aucune raison stable. Ses propagateurs trouvent toujours de fausses bonnes raisons, économiques, culturelles, religieuses, voire raciales pour le répandre comme un poison. Aujourd’hui, ajouterais-je, les nouvelles raisons qui apparaissent pour justifier l’antisémitisme semblent être de nature politique, voire faussement humanitaire.
Dans une interview accordée àAkadem14, le professeur Epstein explique que depuis 1945, l’antisémitisme revient par vagues.
« Depuis la deuxième Intifada au tournant du XXIesiècle, nous assistons à la quatrième vague, différente des trois précédentes car elle est le fait de jeunes, d’origine maghrébine, et pas de l’extrême droite. » Selon lui, chaque vague antisémite développe une adaptation aux conditions du moment.
« Dieudonné et Soral ont utilisé et se sont adaptés à deux points importants : les limitations légales et l’exploitation des moyens détournés comme l’antisionisme ou l’humour. Ensuite, il y a l’adaptation aux nouveaux modes de communication comme Internet, les réseaux sociaux ou YouTube.
[...] L’antisémitisme, ajoute-t-il, dans sa récurrence cyclique, est indépendant de la Shoah. Les vagues antisémites de l’après-45, que ce soit dans les pays communistes et socialistes du bloc de l’Est, dans les pays arabes ou encore celles qui se sont développées en Europe occidentale, n’ont rien à voir avec la Shoah, dont le drame a marqué le peuple juif dans son histoire, sa démographie et sur le plan de sa signification. »
On doit le constater avec Simon Epstein, la Shoah n’a pas d’influence protectrice durable quand il s’agit de lutter contre l’antisémitisme. La mémoire de la Shoah ne peut plus empêcher les manifestations antisémites aujourd’hui, même les plus débridées.
L’antisémitisme se propage par vagues, souvent petites ou moyennes, que l’on peut contrer. Parfois, un tsunami impossible à arrêter, qui emporte tout ou presque sur son passage. Tous les pays européens ont été traversés à un moment ou à un autre de leur histoire par ce type de vague meurtrière, de Vienne à Venise, de Séville à Varsovie, de Moscou à Paris, d’Amsterdam à Anvers, Munich, Budapest, Athènes ou Bucarest. Cette haine a continué après la Shoah, lors de pogroms en Pologne ou de purges antisémites en URSS.
Aujourd’hui, en Europe, la vague semble monter en puissance. La haine antisémite reprend vigueur à travers de nouveaux etd’anciens visages.
Le processus est connu : lors d’une crise, d’un déséquilibre de la société, la faute se porte sur un coupable choisi, un élément fragile, un innocent qui peut facilement être désigné. L’antisémitisme est une hydre politique et intellectuelle, une maladie incurable qui resurgit après une période plus ou moins longue d’incubation. Depuis l’Antiquité, cette haine ancestrale ressemble par moments à une folie collective.
Le virus peut rester calme durant de longues années mais lorsqu’il se réveille, il semble à chaque fois plus violent, plus résistant aux antidotes. C’est une maladie contagieuse dont il semble que notre société ne puisse guérir et qui peut prendre des formes diverses.
La maladie s’attaque d’abord aux organes faibles. Elle se propage ensuite dans les autres parties du corps social qui, finalement, est entièrement touché. Parfois, une mutation s’opère et c’est une nouvelle variété qui apparaît : on ne la voit pas, on ne la reconnaît pas, on l’ignore. On cherche ailleurs le microbe, comme ces belles âmes qui voudraient mettre l’antisémitisme de jeunes issus de l’immigration maghrébine sur le seul compte d’une situation sociale difficile. Comme si cela pouvait excuser quoi que ce soit. Comme si, surtout, cela rendait le mal moins dangereux. Quand l’esprit s’égare à ce point s’agissant du diagnostic, tous les traitements et les thérapies les plus sophistiquées ne peuvent venir à bout de la maladie. Quand le mal est installé, il semble bien ne plus pouvoir être éradiqué.
Lorsque l’antisémitisme prend un nouveau visage, il est aussi plus simple, plus confortable, de l’occulter ou de le nier. À moins qu’on ne se contente de l’excuser.
Ce nouvel antisémitisme
Depuis la deuxième Intifada, l’antisémitisme et l’incitation à la haine des Juifs reprennent vigueur, de manière violente chez nous. Ils resurgissent, sous couvert d’antisionisme, dans les milieux islamistes, mais aussi dans les familles musulmanes les plus ordinaires ainsi qu’aux extrêmes du spectre politique, quand ce n’est pas simplement à gauche, à droite ou chez certains progressistes chrétiens ou laïques.
Le danger est-il le même que dans la première moitié du XXesiècle ? Pour Simon Epstein, « dans les années 1930, alors que l’antisémitisme augmentait, les Juifs se sont retrouvés pris dans un piège planétaire puisque les frontières se fermaient et qu’ils n’avaient pas où aller. Aujourd’hui, Israël existe et donc il y aura toujours un lieu d’accueil ».
Cependant, pour l’alliance « rouge-brun-vert15 », Israël est l’État de trop, la cause de tous les maux planétaires. Pierre-André Taguieff explique dans sa préface au livre de Jacques Tarnero16qu’en délivrant une autorisation d’éliminer le « cancer sioniste », la démonisation d’Israël a fini par fabriquer un équivalent de la « Solution finale de la question juive ». La destruction d’Israël est devenue la « solution » de la nouvelle « question juive », résultat de l’islamisation du discours antisioniste, mêlant les arguments de type nationaliste ou ethnonationaliste aux thèmes politico-religieux du fondamentalisme musulman.
Il explique également que la haine totale d’Israël fait désormais partie du paysage idéologique mondial.
« Tarnero montre avec sa fougue convaincante, en multipliant les analyses d’exemples, que l’idéologie “antisioniste” ne saurait se réduire à une critique de la politique israélienne. Elle constitue un puissant mode de délégitimation de l’État juif et prépare les esprits à accepter sa destruction par tous les moyens. L’antisionisme radical fonctionne comme un mythe mobilisateur en même temps que comme une religion séculière, promettant le salut à ceux qui adhèrent à ses dogmes. Stade suprême du politiquement et de l’éthiquement correct, il assure un confort intellectuel et moral maximal à ceux qui s’affirment “pro-palestiniens”. Dotés d’une bonne conscience inébranlable, ces derniers se sont installés dans le camp du bien. Ils parlent la langue “antisioniste”, avec ses slogans et ses clichés, imperméables aux arguments susceptibles d’ébranler leur conformisme idéologique. Ils savent que ce conformisme leur garantit l’accès aux médias, donc aux instruments les plus efficaces de l’endoctrinement et de la propagande. »
Le même phénomène se développe en Belgique depuis 15 ans. Et cela nourrit un antisémitisme de plus en plus présent et exprimé librement. Quasiment sans contrainte, ni légale ni morale.
Je ne vais pas énumérer tous les faits antisémites recensés ces dernières années – le lecteur qui voudrait en savoir plus trouvera la plupart d’entre eux sur le site www.antisemitisme.be – et me contenterai d’en citer l’un ou l’autre à titre illustratif.
Ce livre laissera une place importante à des entretiens avec des expert(e)s et des témoins. Les laisser parler est parfois plus fort et plus juste que ce que je pourrais en dire.
Par ailleurs, bien que féministe assumée, je n’ai pas féminisé les mots comme je le fais d’habitude, mes ami(e)s miltant(e)s m’en excuseront.
Pour ceux qui s’en étonneraient, il est aussi utile de rappeler que, dans ces pages, j’écris le nom j/Juif en conformité avec les règles de la langue française, à savoir que sans majuscule, il désigne les croyants de la religion juive, tandis qu’avec une majuscule, il fait référence aux membres du peuple juif (personnes de culture ou d’origine juive indépendamment de leurs croyances religieuses). De même, musulman, désignant une religion, ne prend pas de majuscule, tandis qu’Arabe, désignant un groupe de population, en prend une.
Enfin, l’explication de certains termes a été renvoyée à la fin de l’ouvrage (dans le lexique) afin de ne pas alourdir un texte déjà chargé en notes et citations.
Partie 1.
Être juif,
une histoire
1.
La mort est un maître d’Europe :
2 000 ans d’histoire
Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau17.
Paul Celan
L’histoire des Juifs d’Europe remonte à plus de 2 000 ans. Des traces existent : il y a ainsi des rues aux Juifs un peu partout en France, en Belgique et dans toute l’Europe. Parmi les plus anciennes synagogues que l’on peut encore visiter en Europe, citons celles d’Erfurt (XIesiècle), de Prague (XIIIesiècle) et de Carpentras (XIVesiècle). C’est aussi en Europe que les plus fameux commentateurs juifs des textes sacrés ont écrit leurs œuvres.
Bien avant que Dom Perignon n’invente les bulles, Rachi, le plus célèbre des commentateurs du Talmud, exerce notamment la profession de vigneron en Champagne. C’est au XIesiècle. Son commentaire de la Loi est aujourd’hui encore parmi les plus importants de la tradition juive. Il est d’ailleurs l’une des sources auxquelles, par l’intermédiaire des œuvres de Nicolas de Lyre, Martin Luther se réfère pour sa traduction de la Bible. Le philosophe, médecin et commentateur Maïmonide exerce, quant à lui, la médecine du côté de Cordoue au XIIesiècle.
Si l’on remonte bien plus loin, on retrouve aussi des sépultures juives dans les catacombes romaines. D’après Flavius Josèphe, l’année de la naissance de Jésus-Christ, il y a pas moins de 8000 Juifs à Rome.
De la fin de l’Antiquité jusqu’au XXesiècle, l’antisémitisme, les persécutions et les discriminations sont assez largement le fait de l’antijudaïsme chrétien, qui n’a d’ailleurs pas que des motivations religieuses. Ainsi, il n’est pas rare que la religion serve de prétexte commode lorsqu’un prince veut mettre la main sur les biens et la fortune de tel ou tel marchand juif. Ce n’est pas sans raison que le lieu où Philippe le Bel fait exécuter les Templiers s’appelle l’île aux Juifs : la fortune de ces chevaliers chrétiens n’est pas la première sur laquelle le Roi tente de faire main basse et des changeurs juifs ont connu le bûcher à cet endroit avant eux.
Les chrétiens ne sont d’ailleurs pas les seuls à persécuter les Juifs. Selon Hannah Arendt, au XVIIIesiècle, les hommes des Lumières, à l’exception de Denis Diderot, méprisent également les Juifs comme étant trop attachés à leur religion. Ils sont parfois mieux considérés par les conservateurs :« Les hommes des Lumières qui préparèrent la Révolution française méprisaient tout naturellement les Juifs : ils voyaient en eux les survivants de l’obscurantisme médiéval, les odieux agents financiers de l’aristocratie. Leurs seuls défenseurs déclarés en France furent les écrivains conservateurs qui dénoncèrent l’hostilité envers les Juifs comme “l’une des thèses favorites du XVIIIesiècle” (J. de Maistre)18. »
Les premiers Juifs d’Europe
Mais qui sont ces Juifs d’Europe ? Selon Mireille Hadas-Lebel, la diaspora européenne est composée de descendants d’habitants de Judée, de personnes venues de dispersions orientales plus anciennes (Asie mineure, Égypte et Syrie) et de convertis au judaïsme.
Chronologiquement, c’est en Méditerranée orientale que l’on retrouve les premières traces de présence juive. Àpartir de la Grèce, les communautés se répartissent ensuite tout autour du bassin méditerranéen avec l’avènement de l’Empire romain.
On trouve des marques importantes de la présence juive en Italie, notamment à Rome, dans les premiers siècles de notre ère. Les communautés essaiment ensuite à partir de ce pays et de ses ports. Sur le territoire de la Gaule, les premiers vestiges archéologiques d’une présence juive remontent aux premiers siècles de notre ère. On a ainsi retrouvé une épitaphe du IIesiècle à Antibes et une lampe à huile du IIIesiècle décorée d’une menora19près de Cognac20. Ailleurs, les premières traces tangibles de présence juive remontent au IIIeet surtout au IVesiècle de notre ère, notamment en Espagne.
À la fin de l’Empire romain, des communautés juives sont donc recensées dans de nombreuses villes d’Europe : de Rome jusqu’à Tarragone ou Cologne en passant par Lyon. Les Juifs constituent des groupes minoritaires. Ils connaissent des sorts différents d’un pays à l’autre. Brimés sous l’Ancien Régime, les Juifs d’Europe se coupent progressivement de la société environnante. Ils connaissent pourtant aussi des périodes fastes, comme à Cordoue au Xesiècle ou peu après en Champagne et plus tard en Pologne. Ils jouent un grand rôle culturel et économique tout au long de l’histoire.
Selon l’historien Léon Poliakov, il n’existe aucune trace d’antisémitisme dans l’Antiquité avant le IIIesiècle avant Jésus-Christ et le foyer de cet antisémitisme est l’Égypte ptolémaïque. Les violences généralisées contre les Juifs n’apparaissent que sous la domination romaine21. Au Iersiècle, les Juifs d’Alexandrie réclament un droit de cité auquel les autorités grecques s’opposent. Les tensions communautaires dégénèrent, la communauté juive est l’objet de persécutions par le préfet et la Ville et de violentes émeutes éclatent. Les troubles sont tels qu’on les qualifierait sans doute aujourd’hui de « pogroms »22.
Antisémitisme chrétien au Moyen Âge
Dans la péninsule ibérique, suite à la conversion au catholicisme des rois wisigoths (589), les Juifs sont victimes de persécutions auxquelles met fin la conquête musulmane (711). La première croisade (1096) s’accompagne de massacres en Rhénanie et sur le Danube. Ces violences antijuives se répètent à chaque grande prédication de croisade. Au XIIIesiècle apparaît la légende du Juif errant, témoin de la passion du Christ23. À cette époque, on reproche aux Juifs leur refus de se convertir au catholicisme, mais aussi de faire partie d’un « peuple déicide ». Cela entraînera les pires violences.
Le concile de Latran, en 1215, contraint les Juifs à porter un signe distinctif visible, la rouelle, un morceau d’étoffe jaune. On veut éviter la cohabitation et les mariages mixtes. C’est ainsi que naîtront les premiers ghettos. Les Juifs seront aussi à l’occasion jetés au bûcher. Au milieu du XIIIesiècle, saint Louis, roi de France, encouragé par le pape Innocent IV qui lui adresse une lettre sur la « perfide impiété des Juifs », ordonne de faire brûler tous les exemplaires du Talmud dont les autorités pourront se saisir. Un nombre important de Juifs de France, rassemblés autour du rabbin Yehiel de Paris, émigreront à cette époque vers ce qui n’a jamais cessé d’être leur terre ancestrale, la Palestine.
Au Moyen Âge, de nombreux métiers sont interdits aux Juifs : ils sont exclus de toute fonction administrative, mais aussi et surtout des corporations et métiers. Il leur est interdit de posséder des terres et de les cultiver. Ils ne peuvent dès lors que vivre en ville et y exercer les métiers interdits aux chrétiens. Pour beaucoup d’entre eux, cela équivaut à être condamné à une vie de pauvreté. Quelques-uns pourtant trouvent à s’orienter vers le commerce et le prêt à intérêt. Ainsi, le Juif devient progressivement l’« usurier » et toute personne vivant dans la misère ou la précarité pourra, sa vie durant, l’associer à son malheur et y voir la cause de sa ruine en même temps que l’incarnation du péché.
Entre 1348 et 1350, la propagation de la peste noire est imputée aux Juifs et donne lieu à de nouvelles violences contre leur communauté. On assiste, dans ces circonstances, à une forme de « génocide24 » à l’égard d’une communauté : tous les Juifs de Strasbourg sont exécutés25. Lors des persécutions menées durant ces périodes, les populations accusent les Juifs d’avoir empoisonné les puits et autres points d’eau. Elles les massacrent, pensant ainsi se protéger26.
Point d’orgue d’une vague de massacres qui déferle sur l’Espagne dès la fin du XIVesiècle, les Juifs de Castille et d’Aragon sont définitivement bannis par les Rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, peu après la prise de Grenade. En 1492, l’expulsion des Juifs est décrétée et met fin au foyer majeur du judaïsme médiéval. Les Juifs sont persécutés par l’Inquisition, tués ou obligés de se convertir. Certains convertis deviennent des marranes, c’est-à-dire des juifs convertis de force au christianisme qui continuent à pratiquer leur religion en secret. D’autres se réfugient d’abord au Portugal pour s’échapper ensuite vers la Hollande.
En 1515, à Venise, les Juifs encore présents sont tenus d’habiter dans des quartiers délimités. C’est de là que provient le mot « ghetto27 », un ancien mot du dialecte vénitien qui signifierait « fonderie », du nom du quartier de Venise où les Juifs sont assignés à résidence.
Au début du XVIesiècle, on peut considérer que les Juifs ont, du fait de ces expulsions, de ces conversions forcées et de ces massacres, presque disparu d’Europe occidentale. Ceux qui restent se cachent et se réfugient dans la clandestinité totale du cryptojudaïsme. Certains d’entre eux referont surface un peu plus tard aux Pays-Bas.
Les Juifs expulsés, quant à eux, marchent vers l’est de l’Europe, notamment vers la Pologne, l’Ukraine et la Lituanie, où ils connaîtront une période de tranquillité et de prospérité relative durant deux siècles28.
Pendant le Moyen Âge et malgré les périodes difficiles, les Juifs contribuent à la construction de la société européenne et donnent de nombreux savants, traducteurs et importateurs des textes anciens. Au concile de Trente, au XVIesiècle, l’Église catholique romaine remet en question l’accusation de déicide à l’encontre du peuple juif29.
De la citoyenneté pour les Juifs d’Europe
aux nouvelles vagues d’antisémitisme
Au XVIIesiècle (1648-1660), l’on assiste à une révolte populaire en Ukraine : plus de la moitié des Juifs sont tués. Ce crime de masse fait apparaître pour la seconde fois l’idée d’une élimination systématique. Pendant que les massacres sévissent à l’Est, les idées d’ouverture circulent à l’Ouest.
Au XVIIIesiècle, la Révolution française permet aux Juifs d’accéder à la citoyenneté. L’idée qu’ils sont des citoyens comme les autres est intégrée aux idées révolutionnaires françaises. On y parle d’émancipation ou encore d’égalité des droits.
La période qui va de 1789 à 1870 voit se poursuivre ce processus d’indépendance des communautés juives, leur développement et leur prospérité au sein des États européens comme lors de la naissance de la jeune Nation belge (1830), l’émancipation des Juifs est considérée comme acquise30.
En 1870, pourtant, une nouvelle vague d’antisémitisme s’étend et s’organise en Europe et les Juifs sont une nouvelle fois les boucs émissaires désignés tant pour des raisons économiques qu’idéologiques. Le mot « antisémitisme » lui-même fait son apparition en Allemagne en 1879 sous la plume de Wilhem Marr, un journaliste passé successivement par le socialisme, l’anarchisme et le nationalisme.
Aux États-Unis, l’antisémitisme réapparaît aussi. Il se traduit de manière plus policée. On peut évoquer, par exemple, l’incident Seligman (1877). Joseph Seligman, un citoyen américain juif, se présente avec sa famille dans un bel hôtel de la banlieue de New York auquel l’accès lui est refusé. L’incident donnera lieu à de nombreuses manifestations et contre-manifestations. Il n’est pas rare que certains lieux exclusifs de la société américaine se réclament de manière plus ou moins ouverte comme « interdits aux Juifs ». L’antisémitisme revêt ici les oripeaux de la ségrégation et de l’exclusion.
En France, l’affaire Dreyfus éclate en 1894. Un officier juif de l’armée française est condamné au bagne et à la dégradation militaire sur base d’une accusation d’espionnage et de trahison montée de toutes pièces à l’occasion d’un procès vide mené au terme d’une campagne de dénigrement des Juifs. « L’affaire » divisera la France pendant plusieurs années et donnera lieu à un véritable déchaînement de la parole antisémite. L’article « J’accuse » d’Émile Zola publié en 1898 démontre de manière irréfutable le manque de preuves et que l’accusation repose essentiellement sur un faux. L’affaire ne trouvera son issue qu’en 190631. Malgré sa réhabilitation judiciaire, il sera à nouveau victime d’un attentat en 1908, dont l’auteur sera acquitté par la justice française. Ce qui donnera lieu à de nouvelles émeutes antisémites32.
Pendant ce temps, à l’Est, les pogroms se succèdent : 1881-1882, 1903-1906, 1918-1921. C’est entre 1903 et 1905 que paraissent, en Russie également,LesProtocoles des Sages de Sion, ce célèbre document forgé par un agent de la police secrète du Tsar pour accréditer l’idée d’un complot juif mondial33. Ces pogroms menés en Russie ont des répercussions jusqu’en Grande-Bretagne, ou l’afflux des réfugiés juifs finit par provoquer des émeutes antisémites à Londres. Elles restent isolées et sont efficacement réprimées par la police.
L’antisémitisme est la cause de l’émigration des Juifs d’Europe centrale et orientale vers les États-Unis et vers la Palestine. Il faut rappeler, bien sûr, qu’il existe une grande différence entre l’antisémitisme tel qu’il s’exprime en Europe occidentale et celui que l’on rencontre en Europe orientale. Léon Poliakov34explique qu’avant même les persécutions et les expulsions, le nombre de Juifs en Allemagne (eta fortiorien France, en Espagne ou en Italie) est relativement modeste (se comptant en milliers) ; les Juifs y jouent un rôle de bouc émissaire sans être perçus comme une véritable menace économique. En revanche, en Pologne, en Ukraine et en Russie occidentale, leur nombre est considérable (se comptant en centaines de milliers, puis en millions) ; leurs voisins s’estiment ainsi parfois pénalisés par cette situation, ce qui décuple la rancœur, et donc la haine et la violence.
La montée du nazisme :
une présence juive européenne à nouveau menacée
C’est pourtant en Allemagne que, dans les années 1920 d’abord, puis de manière plus menaçante dans les années 1930, monte la vague la plus terrible de violence antisémite du XXesiècle. Contrairement à ce qu’on peut parfois entendre à ce sujet, les Juifs allemands se montrent très actifs pour lutter contre le pouvoir nazi et l’antisémitisme. Outre les intellectuels et les artistes, l’ensemble des Juifs déploie de nombreux efforts. Mais ils ne sont que 600000 contre 60 millions d’Allemands. En 1933, ils sont totalement à la merci du nouveau pouvoir35.
En 1933, la population juive d’Europe s’élève à environ 9 millions et demi de personnes, soit 60 % de la population juive mondiale. La majorité des Juifs européens habitent en Europe orientale. Les plus importantes communautés juives de cette région sont celles de Pologne (environ 3 millions de personnes), de la partie européenne de l’Union soviétique (plus de 2,5 millions de personnes), de Roumanie (presque 1 million de personnes) et des trois États baltes (plus de 250000 personnes, dont 95000 en Lettonie, 155000 en Lituanie et 5000 en Estonie).
