Je t'écris de Fontainebleau - Daniel Raymond - E-Book

Je t'écris de Fontainebleau E-Book

Daniel Raymond

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Beschreibung

Août 2022, Marie, fille d’agriculteurs de la région de Perpignan, monte à la capitale étudier les sciences politiques.

Parcours Sup lui a attribué une place dans la toute nouvelle antenne universitaire de Fontainebleau. La jeune femme a laissé derrière elle la ferme de ses parents et son frère jumeau, Marc, coincé dans un fauteuil roulant, à qui elle a promis d’écrire tous les jours, ou presque.

Avec son oeil de provinciale souvent en colère, elle observe d’un oeil critique la Cité Impériale, ses atouts, et ses travers.

Elle a trouvé une chambre chez l’habitant, une octogénaire, Madelaine, qui se révèlera être pleine de secrets. Au cours de ses pérégrinations, Marie découvrira les aspects cachés de la ville, et ceux de sa logeuse, ancienne danseuse, expatriée en Amérique du Sud. Abandonnée par son mari, elle avait fui Cuba avec sa fille dans les années 1960…


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Seitenzahl: 276

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

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ISBN : 978-2-38713-112-6

 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou ­reproductions ­destinées à une ­utilisation collective. Toute représentation ou ­reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le ­consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est ­illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Page de Titre

 

Daniel RAYMOND

Je t’écrisde Fontainebleau

 

Prologue

— T’y comprends quelque chose toi à ce foutu Parcours-Sup ?

— Tu sais Marie, ton Parcours-Sup n’existait pas à mon époque. De toute façon, je n’ai pas mon bac, alors tout ça très peu pour nous, ici, à la ferme… Ça ne va pas m’aider à la moisson, ni à traire les bêtes !

— M’man, j’ai eu mon bac avec mention, ce n’est pas pour continuer à labourer les champs dans la vallée.

— Et voilà, mademoiselle a fait des études et on n’est plus assez chics pour elle. Je l’avais dit à ton père que ta cervelle qui tourne trop vite ne nous amènerait que des tracas. Va plutôt aider ton frère, il est coincé avec son fauteuil.

Pour toute réponse, Charlotte, sa mère, n’eut droit qu’à un claquement de porte qui ne devait rien au courant d’air. La mention du bac n’avait en rien amélioré le caractère entier de Marie.

— Finalement, c’est peut-être mieux qu’elle parte, sinon elle va me faire tourner chèvre, on en a assez à l’étable, Charlotte marmonnait en poursuivant sa cuisine.

— Je t’ai entendu m’man. Ne lui en veux pas, elle a besoin de sa liberté. Viens m’aider au lieu de ronchonner, tu avais raison, mon fauteuil est coincé.

Marc, frère jumeau de Marie, se débattait comme il pouvait avec un fauteuil roulant qui avait connu des jours meilleurs. Une ferme dans les Corbières avec ses pierres, ses poutres apparentes et son sol en vieilles tomettes inégales n’avait jamais été conçue pour la circulation des fauteuils roulants. Marc, lui aussi, avait eu son bac — et avec mention également s’il vous plait — mais une infirmité gagnée à la loterie de la vie ne lui ouvrait pas toutes grandes les portes des études supérieures. Pour lui, ce serait une formation à distance ; vive les cours en visio ! Au moins, le confinement avait servi à améliorer certaines choses… dont la vie à la ferme.

Les chromosomes X et Y avaient décidé que Marc serait un homme et une paire de X avait décidé que Marie serait une femme. Mais les chromosomes sexuels ne font pas tout dans la vie. Le reste du patrimoine génétique des jumeaux avait induit d’autres spécificités. Marc affichait une silhouette filiforme se déplaçant avec grâce — avant que la maladie ne le cloue dans un fauteuil — et des traits d’une parfaite finesse. Alors qu’à l’opposé, Marie faisait porter à son ample stature des formes musclées et généreuses. Le même constat s’affichait avec autant de contraste concernant leurs tignasses fournies d’adolescents. Quand Marc arborait fièrement une chevelure châtain frisée, à faire baver les filles d’envie, Marie n’avait sur la tête que de fines et longues baguettes de tambour, noir comme le jais.

Mais il suffisait de croiser les regards des deux jeunes gens pour savoir qu’ils étaient frère et sœur. Quand le noir profond de leurs iris vous attrapait, il était bien difficile de s’en détacher. Leurs yeux proposaient un dessin quasiment identique, légèrement bridés, coiffés de sourcils comme tracés d’un trait rageur, ils s’agrémentaient de cils que l’on croyait faux au premier coup d’œil, tellement ils étaient longs et fournis.

Les engueulades, le ton qui monte, les mots sévères qui fusent étaient monnaie courante dans la ferme de la famille Cathala. Comme souvent à la campagne c’était plutôt un signe de bonne santé. Au moins, on se parlait. Le soir au dîner, tradition oblige, Thierry le père était le premier à lancer la conversation. Ici, pas de télévision dans la salle à manger pour faire les questions et les réponses, il fallait se débrouiller pour trouver les sujets. Avec la moisson, les bêtes, l’Europe, la banque, ils ne manquaient pas. Thierry était à la manœuvre, Charlotte relançait, Marc et Marie attendaient leur tour. Et personne n’y trouvait à redire. Même si Marie bouillait souvent de ne pas être à la manœuvre.

— Alors ma Grande, tu vas où en septembre ? À Toulouse ou à Narbonne ? On m’a dit qu’il y avait de bonnes universités là-bas…

Charlotte et Marc avaient plongé le nez dans leur soupe, la partie de ping-pong entre la fille et le père allait pouvoir ­commencer.

— Papaaaaaaa ! Tout l’amour d’une fille pour son père et la lassitude d’une fin d’adolescence difficile étaient concentrés dans ces « a » qui tiraient en longueur avec une infinie variété de modulations.

— Quoiiiiii ! En parfait écho au mal-être de la fille, l’amour et l’incompréhension du père s’exprimaient dans cette fin de mot qui claquait en même temps que sa main s’abattait sur la table. Thierry, ancien militaire avant de se reconvertir dans l’agriculture n’était guère habitué à l’insoumission ou la répartie.

Il avait fallu deux mots, pas un de plus, pour que le dîner parte en Vaudeville. Marc et sa mère Charlotte tentèrent bien des diversions à coups de réflexions sur la qualité des blés, le poil des bêtes, les dernières règlementations européennes… rien n’y fit, les protagonistes étaient lancés.

— Tu as entendu parler de Parcours-Sup ? Non bien sûr, t’es comme maman.

Les yeux ronds d’incompréhension du père perdu dans cet affrontement de générations — en trente ans le monde avait bien changé — cherchaient ceux de la mère qui faisait tout son possible pour rester étrangère à l’échange en cours.

— Et ton Parcours-Sup il décide si c’est Toulouse ou Narbonne ? Depuis quand on ne décide plus soi-même ? C’est bien la peine d’avoir son bac pour se soumettre. De mon temps…

— Tais-toi papa ! On le sait que de ton temps tout était bien, tout était mieux. Mais tu vois, aujourd’hui, c’est notre temps. À nous !

— Il s’est sacrément réchauffé ton temps avec le dérèglement climatique, tenta de plaisanter le père pour faire descendre la pression.

Des yeux levés au ciel furent la première réponse à laquelle il eut droit, avant que Marie annonce comme un défi et avec une certaine fierté !

— Ce ne sera pas Toulouse, pas plus Narbonne, encore moins Bordeaux, mais Paris ! Et tu n’y pourras rien, c’est Parcours-Sup qui décide. Je monte à la capitale étudier les Sciences Politiques !

— À Paris ! Il doit y avoir beaucoup d’ignares là-bas vu l’abstention aux élections, je comprends qu’ils aient besoin de transformer la politique en sciences et de l’enseigner dans les universités.

Après les yeux au ciel, Marie offrit un haussement d’épaules, un rien méprisant.

— Je pars dans dix jours, il faut que je trouve à me loger et du travail. La bourse que j’ai obtenue ne me suffira pas.

— Je t’aurais bien aidée encore un peu plus ma fille, mais l’exploitation ne donne plus autant qu’avant, tu sais dans ce bon vieux temps qui était le mien…

Marie déjà debout pour quitter la table, en compagnie de cette colère qui ne la quittait guère, n’entendit pas la suite des paroles bienveillantes de son père qui se perdirent dans sa barbe et la soupe à laquelle il n’avait pas encore touché. Plus tard, cloîtrée dans sa chambre, pour fuir ces parents qui décidément ne comprenaient rien à la jeunesse d’aujourd’hui, elle ouvrit son ordinateur et se replongea dans les formalités d’inscription.

Les mystères de Parcours-Sup et de ses algorithmes sont insondables. Tous les usagers de l’application vous le diront. Marie la première. Oui, elle était bien prise en Sciences Politiques de Paris. Non, les cours n’avaient pas lieu à Paris, comme elle l’apprit plus tard dans la soirée en se connectant au site Internet de l’Éducation nationale.

— Et où donc ? pesta la future étudiante alors qu’en surfant d’un site à l’autre elle réfléchissait aux problèmes de logement et de financements pour cette première année qu’elle allait passer loin de ses parents, loin de la ferme, loin de son frère.

La réponse tomba avec les formulaires d’inscription définitive, la première année se tiendrait à Fontainebleau où allait ouvrir en cette rentrée 2022, l’Institut d’Études Politiques dépendant de l’UPEC (Université de Paris-Est Créteil).

« Va pour Fontainebleau », se dit Marie sans avoir la moindre idée d’où se trouvait la ville, « sans doute à quelques stations de métro de la Tour Eiffel ». Du fin fond d’une ferme d’un hameau isolé de l’Aude, la vision que l’on peut avoir de Paris est souvent loin de la réalité. Celle de Fontainebleau encore plus. Même à dix-huit ans, même avec Internet, encore moins avec Parcours-Sup !

Restait à fixer les règles de la séparation, pas forcément l’étape la plus facile dans une telle famille. Marie avait hérité de la force et de l’énergie de son père, qualités indispensables pour survivre quand on est agriculteur et de la résilience et la détermination de sa mère, dispositions indispensables pour survivre comme femme d’agriculteur. Elle avait aussi hérité du caractère emporté, ce marqueur géographique de cette région où l’on peut attendre des mois une ondée pour éteindre les incendies. Quand l’esprit de Marie s’embrasait, il fallait du temps pour éteindre l’incendie.

Les derniers jours avant son départ avaient été houleux.

Les voix fortes et les paroles fleuries du père et de la fille proposaient une bande-son haute en couleur avec laquelle personne n’aurait osé rivaliser, principalement Marc et Charlotte qui depuis longtemps avaient décidé de laisser les deux Stentors à leurs affrontements verbaux.

Préoccupés par les problèmes de sécheresse, ses parents n’avaient plus en magasin suffisamment de diplomatie pour faire face à la fougue de leur fille. Le ton était monté plus d’une fois et quand Marie quitta le cocon familial, celui-ci était ravagé par les engueulades et tous ces mots outranciers qui sont lâchés lors des conflits familiaux.

— Ça va nous faire du bien un peu de calme, pensait son père en attendant son départ. À l’armée, j’appréciais déjà ce calme après les affrontements.

— Heureusement, on aura des nouvelles par son frère, se racontait sa mère.

Charlotte, sans en dire un mot à son époux, tremblait à l’idée que sa fille emporte là-haut près de Paris son accent et son verbe haut. Heureusement, elle ne « montait » pas directement à la capitale, elle ferait une halte à Bordeaux pour voir la famille avant de se lancer dans le grand bain.

— La vie va être bien terne quand je serai seul, disait Marc à sa sœur. Promis, tu m’écriras, pour me raconter ta vie là-haut ?

— Frérot, je t’écrirai tous les jours. Mon forfait téléphone n’est pas au top, mais dès que j’ai le Wi-Fi je t’envoie des courriels et des photos.

— T’as intérêt, sinon je monte à Paris en fauteuil roulant.

— Pas à Paris, je te l’ai déjà dit, c’est à Fontainebleau, chez les rois et les empereurs !

— Ne va pas faire ta princesse, toi.

— T’inquiète, je ne vais pas vous oublier et je reviendrai pour Noël.

1 Train

Quelques clics sur Internet, un saut chez Wikipédia, des discussions en ligne… le lendemain matin, Marie avait les idées un peu plus claires sur ce qui l’attendait à la rentrée. Fontainebleau n’était pas Paris ! Loin de là, et finalement ce n’était pas plus mal. Elle avait beau faire la fière devant ses parents, « monter à la capitale » ce n’était pas rien. La vérité c’est qu’elle craignait fichtrement de s’aventurer seule dans la grande ville, sans repères, avec pour tout bagage son insouciance provinciale.

Quinze mille habitants, un surnom de « belle endormie », cette ville de banlieue faisait moins peur que Paris. Une forêt et un château, ça rassure, ça fait sérieux. Il devait sans doute y régner une ambiance vieille France, pas comme ces banlieues où les trafics règnent en maître. À en croire le journal de vingt heures en tout cas.

Fin août, au cœur d’un été une nouvelle fois caniculaire, Marie Cathala, dix-huit ans, le bac en poche, à peine débarquée en TGV Gare d’Austerlitz, en provenance de Bordeaux, était prête à conquérir le monde. Enfin dès qu’elle aurait découvert comment se rendre Gare de Lyon et trouver un train pour Fontainebleau.

Sa découverte de Paris débuta par un étonnant cheminement entre les échafaudages mis en place pour la réhabilitation de la gare d’Austerlitz et de sa charpente métallique du XIXe. Une fois sortie de ce labyrinthe, le large boulevard de l’Hôpital la mena sans encombre au Pont d’Austerlitz avec vue à gauche sur le pont du métro, et à droite sur ce qu’il restait de Notre-Dame après l’incendie, avec au loin la tour Montparnasse qui pointait sa tête au-dessus des toits. Une pause s’imposait pour profiter de cette première impression de la capitale, de son fleuve majestueux, de ces bâtiments immenses, de ses habitants pressés et de cette odeur pas vraiment plaisante, mélange de pollution et des eaux boueuses de la Seine. Délaissant les péniches amarrées le long des quais et l’institut médico-légal, Marie levant à peine les yeux de son téléphone transformé en GPS, suivit le quai de la Rapée, le boulevard Diderot pour déboucher devant la Gare de Lyon. Plus majestueuse encore que sa voisine de la rive gauche, avec sa grande tour surmontée d’une horloge !

— On m’avait dit que les Parisiens étaient toujours pressés, mais de là à disposer d’une telle pendule !

Après avoir tourné une heure pour tenter de déchiffrer la multitude de panneaux lumineux, évité les zombies quémandant un euro ou une cigarette, cherché où et comment acheter un billet et le composter, monter et descendre trois fois d’un train craignant de ne pas prendre le bon, elle finit par s’asseoir dans une rame alors qu’une voix enregistrée annonçait le départ. « Arrivée à Fontainebleau dans quarante-trois minutes », la voix métallique de la SNCF trouva un écho moqueur dans le wagon.

— Si tout va bien !

Ses voisins semblaient certains du contraire. S’ensuivirent des échanges entre connaisseurs sur la quantité, semble-t-il, infinie, de perturbations qui pouvaient survenir sur cette ligne. Le tout accompagné de ce qui se fait de mieux en matière de gros mots et d’insultes.

— Le triste quotidien de la ligne « R », lui annonça un passager qui compatissait devant son air inquiet.

À peine le train lancé sur les rails, Marie n’eut pas le temps de s’intéresser au paysage que les autres passagers ignoraient royalement. Chaque voyageur pendulaire — comme ils s’appelaient entre eux — y allait de son commentaire désobligeant sur ces heures de transports qu’ils passaient chaque jour dans ce qu’ils nommaient des cages à bestiaux. « Ils ne connaissent pas le camion de l’oncle Marcel, le frère de maman, avec lequel il emmène les bêtes à l’abattoir, c’est autre chose », se disait-elle en emmagasinant les informations sur ce quotidien dont elle ne voudrait pour rien au monde. Son regard se perdait sur ces murs anonymes défilant de plus en plus vite, couverts de tags vulgaires aux couleurs passées. Le temps de voyage annoncé étant de quarante-trois minutes — sans compter ces retards prédits par ses collègues de voyage — cela lui laissa le temps de sortir son bloc de papier et de livrer par écrit ses premières impressions à son frère. Depuis son départ, elle ne cessait de le chercher du regard, depuis maintenant dix-huit ans, les moments où ils avaient été séparés étaient bien peu nombreux.

***

Fontainebleau, le 20 août 2022

Mon p’tit Marc

Ça y est, ta sœurette est Parisienne. Enfin ! Tu te souviens de ce livre que nous lisions il y a quelques années ; « Zazie dans le métro » ? Eh bien Zazie c’est moi ! Après des heures de train, je sentais comme les boucs de l’oncle Marcel quand ils reviennent des collines. On m’aurait attendu à la Gare d’Austerlitz comme la jeune provinciale de Raymond Queneau, on m’aurait dit « ­Doukipudonktan ! ».

Pour en revenir à ma vie de Parisienne, je n’en ai eu qu’un échantillon, quelques hectomètres sur le macadam de la capitale et j’ai filé dans le train pour Fontainebleau.

Crois-moi, si la ville a le surnom de Cité impériale, le carrosse qui y mène n’a rien, lui, d’impérial, pas même de royal. J’étais loin d’y être une princesse, nous sommes transportés comme les gueux que nous sommes, sans ménagement. Arrêts intempestifs, horaires aléatoires, climatisation dysfonctionnelle, contrôleurs de la race bulldog… tout ça pour terminer ma course à Melun. Tu sais comme dans le sketch qui te fait tant rire de Chevallier et Laspalès, quand ils se renseignent au syndicat d’initiative… « le syndicat est ouvert, mais les initiatives sont en congé ». Eh bien, à la gare de Melun au guichet des renseignements c’est pareil : le guichet est ouvert, mais les renseignements sont en grève !

Pour faire court, contrairement au trajet, j’ai appris qu’il y avait des travaux sur la voie pendant tout l’été et j’ai fini mon parcours en bus pour enfin arriver… à la gare de Fontainebleau, où… il n’y avait pas de bus pour le centre-ville. Tu vois, toi qui râles contre les transports chez nous, il faut croire que c’est partout pareil. Au moins en discutant avec les autres passagers dans le train je me suis fait mes premières. Rien qu’à m’entendre, mes voisins ont compris que je n’étais pas du coin. Ils ont été surpris que je leur parle, mais tu me connais, il en faut plus pour m’arrêter. On m’a conseillé un groupe Facebook sur les usagers de la ligne R, celle qui dessert Fontainebleau. Je crois bien que ça va être ma première leçon de sciences politiques. On est, paraît-il, pas loin de 6 000 en ligne à essayer de comprendre comment fonctionne ce foutu train !

Je t’embrasse, frérot, depuis le café de la gare où je me remets de mes émotions. À très vite, grâce à la Poste en comptant qu’elle fonctionne mieux que la SNCF.

Marie, Fontainebleau jour 1

2 Marche

On a beau avoir parfaitement prévu un voyage, étudié dans les guides ou sur Internet, la réalité du terrain n’est jamais celle de la carte. Fut-elle numérique et en 3 D, comme celles proposées aujourd’hui sur les applications en ligne.

— Oui, mademoiselle, vous êtes bien à la gare de Fontainebleau.

— Non, mademoiselle, vous n’êtes pas à Fontainebleau.

— Fontainebleau c’est par là, pour le moment il n’y a pas de bus, mais vous pouvez y aller à pied.

Les manuels ne vous préparent pas aux discussions parfois surréalistes avec les autochtones qui commentent de façon ­incompréhensible un environnement qui leur est familier, jusque dans son absurdité. Au moins trouva-t-elle une belle boîte à lettres des PTT pour lui confier la missive adressée à son frère.

« Si je disparais à tout jamais dans ce monde de fous, au moins saura-t-il où commencer les recherches », se dit-elle en attrapant la poignée de son imposante valise.

Marie, tirant son lourd fardeau aux roulettes usées, attaqua la montée qui menait au « par-là » qui lui avait été indiqué un peu plus tôt. L’affaire n’était pas gagnée d’avance, les trottoirs n’étant visiblement pas la spécialité locale. « Ils doivent dater de Napoléon ou de François 1er »,se dit Marie en soufflant. Elle avait révisé l’histoire locale en préparant sa venue.

Slalomant entre les ornières, les crevasses, les crottes de chien, les véhicules mal stationnés et autres bacs de poubelles artistiquement déposés en travers de la chaussée, elle parvint trente minutes plus tard à l’adresse qu’elle avait mémorisée. Sans même avoir eu le temps de s’intéresser au patrimoine. Au moins, elle ne s’était pas tordu la cheville, et avait pu éviter les trottinettes circulant à fond sur les trottoirs. Le sourd ronronnement des moteurs, l’odeur de gas-oil, les invectives entre automobilistes et piétons, des sirènes au loin… l’orchestre de la ville avait assuré la bande-son de son trajet.

— 20 rue Félix Herbet ! J’y suis. C’est pas dommage, se félicita-­t-elle à haute voix.

Il s’agissait d’une coquette maison d’un étage en pierres meulières qui avait connu des jours meilleurs, sans doute quand y résidait un couple plus jeune mettant de l’huile dans les gonds de la grille, taillant les rosiers et repeignant les volets. La propriétaire des lieux avait annoncé vivre seule à quatre-vingts ans passés dans sa maison « bourgeoise ». Malgré tout, dans son jus, le pavillon qui portait fièrement le curieux nom de « Clé des champs » avait belle allure et proposait un charme suranné qui seyait bien à l’esprit de la ville. De ce qu’elle avait pu en voir jusqu’à maintenant, en tout cas.

À peine avait-elle sonné à la porte que sa logeuse, une certaine Madame Chaperon — la bien nommée — vint lui ouvrir la porte.

— Bonjour, Madame, je suis Marie, l’étudiante que vous attendez.

Après quelques amabilités sur le temps, celui qui passe, celui qu’il fait, celui qui nous manque et celui qui nous pèse, comme sur le long voyage qu’elle venait de faire, Marie put enfin aller déposer ses affaires dans une chambre qu’elle découvrit avec un grand sourire.

— Vous êtes chez vous, mademoiselle. Prenez une douche et retrouvez-moi au salon que nous fassions plus ample connaissance et que nous fixions les bases de notre cohabitation pour l’année à venir.

Quelques semaines plus tôt, Marie avait trouvé cette offre qui convenait parfaitement à son budget et ses envies : « Contre quelques heures de présence, de courses et de ménage, je propose la mise à disposition d’une chambre avec salle de bains indépendante. » Une forme de luxe quand on a passé sa vie dans une ferme de l’Aude, où l’eau courante sert avant tout à nettoyer les poulaillers et les étables, une fois que l’on a arrosé les plantations.

L’octogénaire avait parlé à ses collègues du club de couture de son souhait d’avoir une étudiante à demeure pour lui donner un coup de main. La responsable du groupe avait transmis l’information à la mairie qui recensait les offres de logement, bien précieux sur la ville. Marie avait eu la chance de voir l’annonce quelques heures après sa parution. Ce logement répondait parfaitement à ses attentes. L’accord intergénérationnel avait été passé rapidement par téléphone il y a quelques semaines. Marie savait que sur ce coup-là elle avait été chanceuse ! Les studios pour étudiants se louaient ici aussi chers que ceux de Collioure en plein été !

Il ne restait plus qu’à tester la vie en commun au quotidien. Les deux parties devaient ressentir la même attente et la même crainte à l’heure de débuter cette cohabitation dont ni l’une ni l’autre ne maîtrisait les codes. Un tel compagnonnage était en effet une première pour l’étudiante, comme pour la retraitée.

« Elle sent un peu la sueur et la campagne, se disait Madeleine Chaperon en préparant un plateau apéritif à l’ancienne avec thé et petits gâteaux au goût de poussière. Il va falloir que je l’éduque. »

« Elle sent un peu la poussière et le renfermé, je boirais bien une bière avec quelques cacahuètes, se disait Marie en se frictionnant sous la douche. Faudra que je la fasse entrer dans le XXIe siècle. »

L’âge était loin d’être la seule chose séparant les deux résidentes du 20 rue Félix Herbet. Frêle et menue, Madeleine affichait plus d’un mètre soixante-dix sous la toise. Malgré cela, elle ne devait pas dépasser les cinquante kilos sur la balance. Le teint diaphane et la chevelure blanche, l’octogénaire incarnait parfaitement l’image que l’on se fait d’une grand-mère affable qui connaît tous les secrets de gâteaux qu’elle ne mangeait en réalité que du bout des lèvres. Il fallait ajouter à cela un port altier, exceptionnel pour son âge, laissant imaginer un passé où le physique tenait toute sa place. Marie, elle était faite sur un autre moule. La peau mate, encore pleine du soleil de ses Pyrénées orientales, elle était bâtie comme une fille de la campagne. Ses épaules semblaient d’autant plus larges que sa taille était fine et ses jambes fuselées. Là où la crinière blanche de Madeleine était sagement contenue par des épingles et un serre-tête, les cheveux noirs de Marie semblaient vouloir s’échapper en permanence, attrapant le moindre courant d’air. Là où Madeleine se dessinait en lignes droites, Marie était toute en courbes, la nature l’ayant copieusement servie en rondeurs. Seul point commun entre les deux femmes, des yeux au regard perçant.

Une demi-heure plus tard, le premier face-à-face pouvait commencer. Inconsciemment, l’une comme l’autre avait hésité sur l’attitude à tenir. Rester sur ses positions pour les affirmer ­d’entrée, ou composer pour débuter l’aventure sur un mode apaisé. Ce fut finalement le rire qui s’imposa comme le meilleur lien entre les deux inconnues.

La discussion entre les deux femmes se heurta d’entrée à une incompréhension générationnelle. Les quiproquos qui s’enchaînaient amenèrent chacune à se dévoiler chaque fois un peu plus pour s’expliquer ou se justifier. Les phrases décalées débouchaient immanquablement sur de franches rigolades. Mais Marie devint soudainement plus soucieuse quand elle vit Madeleine totalement perdue lorsqu’elle lui demanda de lui communiquer les codes.

— Ma petite, le seul code que j’ai, c’est celui de ma Carte bleue et je ne vais pas vous le donner !

— Excusez-moi, Madame, nous nous sommes mal comprises. Je n’en veux pas à votre Carte bleue, mais je souhaiterais me connecter à votre réseau Internet, ce sont les codes Wi-Fi qui m’intéressent.

Dix minutes et quelques longues explications plus tard, les ambiguïtés étaient levées et les prénoms avaient remplacé les formelles formulations « madame » et « mademoiselle ». Ravie de faire entrer chez elle cette fameuse fibre et cet Internet dont la télévision lui rebattait les oreilles, Madeleine chargea Marie de s’occuper de faire entrer la modernité dans son environnement estampillé XXe siècle. Au mieux !

La glace était rompue et la confiance installée en attendant celle du Wi-Fi !

Fatiguée de cette première journée malgré la fougue de sa jeunesse, Marie accepta l’invitation à dîner de Madeleine. Un dîner à l’ancienne sur une table en bois ciré, les assiettes à soupe posées sur des napperons de dentelle, un agencement en ­harmonie avec celui de la maison qui devait dater d’une époque où les journaux de décoration n’existaient pas encore.

Au lit à vingt-et-une heures, la jeune fille écoutait les lointains bruits de la ville se demandant si on pouvait dormir la fenêtre ouverte dans ce drôle de pays !

***

Fontainebleau, 21 août 2022

Salut Marc Twin

Tu serais deg’ Gros, malheureux comme la pierre. Tiens-toi bien, ici, on remonte le temps ! Pas la moindre prise pour brancher mon ordinateur, et pas plus de connexion Wi-Fi. Madeleine — c’est ma logeuse, on est déjà intime, je t’en dirai plus une autre fois — n’a ni ordinateur ni téléphone portable. Un peu comme l’oncle Marcel. À peine l’électricité ! Rassure-toi, elle va ­m’apprendre à allumer le feu avec des silex, je vais m’en sortir.

Plus sérieusement, Madeleine est adorable. Elle doit me donner sa Carte bleue (et le code, oui, oui !) pour que je fasse installer la fibre dès demain. On a passé un deal (je viens de lui apprendre le mot). Elle paie l’abonnement et en échange je lui apprends à surfer sur la toile, comme elle dit. Donc cette lettre est l’une des dernières que tu recevras, nous pourrons bientôt retrouver le progrès et les courriels. Je t’enverrai des photos de ma piaule et de la maison de Madeleine.

Pour le reste, je n’ai encore rien vu à part les trottoirs entre la gare et ma nouvelle maison. Et vu l’état de la chaussée, Fontainebleau doit être dans une zone sismique, on ne m’avait pas prévenue ! Mais j’ai appris une chose, ici, ils sont comme toi et moi. Il y a deux villes jumelles : Fontainebleau et Avon. Contrairement à nous, ils n’ont pas l’air de bien s’entendre. Seule chose qu’ils ont en commun : des trottoirs nazes de chez naze ! Autant de trous que de crottes de chien. On se croirait chez l’oncle Marcel quand ses biquettes ont chié partout. Lui au moins il ramasse de temps en temps pour faire du fumier. Quand tu viendras me voir, ça va être chaud avec ton fauteuil, il faudra que j’étudie les itinéraires pour que tu trouves des trottoirs fréquentables. Pour faire simple, il y a les étroits, les bombés, les en pente, les troués et les rares nouveaux sont glissants ! C’est comme pour le Wi-Fi, je n’ai pas encore tous les codes.

Fais de beaux rêves, signé : ta jumelle adorée

3 Bicyclette

Au matin de ce deuxième jour loin de chez elle, son frère lui manquait, comme si elle avait été amputée d’une partie d’elle-même. À peine réveillée, elle dut réfréner une furieuse envie de lui écrire qui lui serrait les entrailles. Ce qu’elle n’avait pas dit à ce frère avec qui elle avait partagé dix-huit ans de vie commune à la ferme, en plus des neuf mois de liquide amniotique, c’était cette peur qui l’habitait quand elle se retrouvait seule face à un monde qu’elle ne connaissait pas. Seule sans sa moitié, seule sans sa famille, seule avec ses codes de vie un brin rustiques appris dans les vallées de l’Aude et les contreforts des Pyrénées dont l’eau emplissait le Têt, quelques autres rus comme la Lliteria, et le canal du Midi. « Un maigre savoir bien peu utile dans le monde des villes », s’imaginait-elle. Bien sûr, elle voulait le conquérir ce monde, mais pour l’instant, elle se contenterait de cette ville qui allait être son quotidien pour l’année à venir.

Après avoir salué Madeleine et promis de s’occuper de cette « fibre » ainsi que de ramener les courses du dîner, elle partit à l’aventure, le long de la rue Grande. Ça, elle connaissait, il y en avait une chez elle aussi. Cette ville de Fontainebleau, elle ne l’avait étudiée que sur l’écran de son ordinateur. Et seulement la veille, elle avait pu toucher du doigt — du pied plutôt — la différence entre le monde numérique et le monde réel. « La carte n’est pas le territoire », elle avait eu le sujet au bac philo. Coup de chance, elle connaissait l’auteur de la maxime, cet Alfred Korzybski, philosophe américain fondateur de la « Sémantique Générale ». Elle eut une pensée pour ce prof de philo avec qui elle avait étudié là-bas à Prades, dans les salles du lycée Victor Hugo. Un monde qui lui semblait tout à coup si lointain…

Laissant de côté les habits guindés que sa mère lui avait conseillé de porter pour monter à la capitale, Marie se para d’une tenue qu’elle jugeait plus adaptée à une jeune fille — femme ? — en goguette dans cet environnement touristique. Jean, T-shirt, baskets, chouchou dans les cheveux — couleurs à tous les étages — et bien évidemment lunettes de soleil. Après tout, pour quelques jours encore, avant de devenir étudiante « in situ », elle n’était rien d’autre qu’une touriste.

Quand elle demanda où se trouvait le centre-ville, on lui répondit : « Mais vous y êtes ! ». Elle imaginait ça plus grand, une ville avec un tel passé, une université et — elle le savait depuis hier de la bouche de Madeleine — une grande école, l’INSEAD connue dans le monde entier.

Quand elle s’adressa aux autochtones, elle sentit bien que sa prononciation faisait sourire. Ce fameux accent du sud-ouest, un brin rocailleux avec ses « e » muets prononcés à tour de syllabes, sans même parler de ces mots étranges qui éveillaient un regard interrogatif quand ce n’est pas un éclat de rire. Et dire qu’elle n’avait pas encore commandé de « chocolatine » !

Pour l’instant, sa priorité était de trouver un vélo.

« Le centre-ville n’est peut-être pas grand, mais une pitchoune ensuquée comme toi doit y aller tranquillou. Il te faudrait un vélo électrique ! » Voilà ce qu’annonça un marchand de vélo qui, tentant d’imiter son accent, lui proposait un engin hors de prix.

— Oh fada, ton prix c’est une cagade !

Après un échange que n’auraient pas renié les poètes occitans, Marie repartit avec un vélo d’occasion, sans électricité, tout juste doté d’un dérailleur mal huilé et d’un antivol. Un destrier en accord avec son budget et bien suffisant pour une première découverte de son nouveau cadre de vie. Il serait toujours temps de savoir si ce territoire, glorifié par les réseaux sociaux, méritait plus.

— Bonjour ! Vous êtes du coin ? Savez-vous comment on se rend à la mairie ?

— Désolé je ne suis pas Bellifontain, mais essayez rue Grande.

Elle découvrait le nom des habitants de sa nouvelle ville. Finale­ment, il lui plaisait bien. L’une de ses surprises fut de constater que beaucoup de ces fameux Bellifontains ne parlaient pas français. Grâce à cette INSEAD qu’elle n’avait pas encore découverte, la ville était pleine d’étrangers parlant toutes les langues du monde. « Le château doit y être aussi pour quelque chose, se dit-elle. Avec un peu de chance, mon accent passera inaperçu. »

S’imaginant déambuler dans la « Maison des Rois » avec des références permanentes à François 1er, Henri IV, ou Louis XIV, ce ne fut que du Napoléon par-ci, Napoléon par là. Qu’il s’agisse du premier ou du troisième du nom, il n’y en avait que pour eux. À croire qu’ils avaient été les seuls à habiter les lieux, à les marquer de leurs sceaux. Déambulant dans les rues de traverses aux drôles de noms, Bon-Secours, Arbre-Sec, Pas-de-loup… elle se dit qu’être un dictateur était décidément la seule façon de marquer l’histoire.