Je voudrais exister - Gabriel de Beauchesne - E-Book

Je voudrais exister E-Book

Gabriel de Beauchesne

0,0

Beschreibung

L'illusion de l'équilibre sociétal cède peu à peu, mais des jeunes basculent encore... Parmi eux, Brenden, un jeune homme qui devra puiser en lui le courage de retrouver sa liberté.

Comment Brenden en est-il venu à basculer dans le terrorisme ? Par quelles folles circonstances Marie, la fille d'un haut fonctionnaire de la police judiciaire, s'est-elle retrouvée au cœur de l'incroyable traque ? Jusqu'où l'État est-il prêt à aller pour maintenir l'illusion de l'équilibre d'une société vérolée par l'absence de repères ?

Plus qu'un simple thriller, il s'agit de la quête d'un jeune homme qui voit l'absurdité de sa propre vie lui éclater au visage. Des rencontres bouleversantes, des rebondissements inattendus et la tension permanente d'une vie de fugitif vont lui permettre de trouver le courage de la liberté.

Ce roman philosophique dévoile toute l'intériorité d'un homme qui voudrait exister.

De rencontres en rebondissements, ce thriller philosophique à la tension palpable suit la quête d'un jeune homme confronté à l'absurdité de sa propre vie, dans une société sans repères.

EXTRAIT

Il se retourna alors, presque par réflexe. De ses yeux devenus lave jaillissaient rancune et agressivité. Brenden cherchait sa victime. Sa fureur se jeta dans la direction du fauteur de trouble, mais, scrutant les sièges devant lui, il ne trouva pas le guerrier qui l’avait défié. Il avait simplement face à lui un enfant qui l’observait de son regard doux et tranquille. N’importe quel être humain aurait été pétrifié de terreur devant la hargne qui se dégageait de chacun des pores de la peau de ce puissant jeune homme et se serait éloigné avec hâte. Au contraire, l’enfant regardait Brenden en souriant. Totalement déboussolé par cet événement auquel il ne s’attendait pas et sans qu’il puisse la retenir, sa rage glissa. Il se trouvait là, sidéré, sans pouvoir bouger aucun de ses membres. Il était avec cet enfant comme dans l’œil d’un cyclone, au calme, ne reconnaissant plus rien de ce qui tournait autour.
L’enfant renouvela son sourire. Ce n’était pas de la moquerie. Bien au contraire, cela semblait être une volonté de compassion qui venait au secours de Brenden dont l’état de sidération manifestement se prolongeait. C’était un garçon d’une douzaine d’années aux cheveux châtains et aux yeux bleus. Son visage et son regard étaient purs et, malgré son jeune âge, il dégageait une sérénité et une maturité déroutantes.
– Je m’appelle Artus.
Brenden n’avait pas répondu, mais cette parole avait commencé à le faire sortir de sa léthargie. Il chercha aussitôt à dissimuler les sentiments qui l’habitaient, mais sans y parvenir vraiment.
– Je prends le train seul pour la première fois, reprit l’enfant. Et vous ?
S’il continuait à être stupéfié par cette rencontre, il s’était globalement ressaisi et tenta de se sortir de cette situation qui ne faisait que l’éloigner de la mission divine qu’il avait reçue.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Suspense, psychologie et porte d'entrée vers la philosophie, sont quelques-uns des points fort de cette histoire qui se lit d'une traite. Cet excellent roman, le premier de Gabriel de Beauchesne, peut être proposé aux lycéens avant l'entrée en Terminale. - 1.2.3 Loisirs

À PROPOS DE L'AUTEUR

Père de famille et saint-cyrien, Gabriel de Beauchesne, qui est investi dans de nombreux mouvements de jeunes, signe ici son premier roman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 341

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Se découvrir soi, ou se redécouvrir, se conquérir soi, ou se reconquérir, passer de l’habitude de soi à l’invention de soi, décider qu’on assume ce que l’on subissait, dominer une situation qui jusque-là nous contraignait, c’est l’essentiel d’une démarche de conversion.

Il ne s’agit plus dès lors d’interroger d’abord la morale, ni les principes, ni les codes, ni les lois. L’aventure qui s’engage là, c’est celle d’une liberté.

Jacques Leclercq, Le jour de l’Homme

1

LE TRAIN FRAPPA À GRANDE VITESSE l’entrée du tunnel et fit naître un claquement sourd et net dans le wagon bondé. La surpression provoqua aussitôt une légère vibration de ses tympans. Son esprit se ranima et Brenden sortit de sa torpeur. Il était enfin temps d’entrer en action. Dans quelques minutes, il allait exécuter l’ultime acte qu’il avait prévu pour achever sa vie.

Il laissa couler le temps avant de bouger et profita de ce moment pour se concentrer. Il se redressa et, sans le vouloir vraiment, fit glisser un regard condescendant sur les groupes de passagers autour de lui. Être anonyme parmi ces minables le dégoûtait. Cette sensation écœurante raviva immédiatement le souvenir de son libérateur et le réconforta. Maintenant que le sens de son existence était dévoilé, il allait s’extraire à jamais de cette masse impie…

À la sortie de ce court tunnel, il se leva sans précipitation pour n’éveiller aucun soupçon sur ses intentions. Le couloir de la voiture était obstrué par quelques usagers qui n’avaient aucune place assise, mais Brenden se faufila entre eux sans difficulté. L’odeur de transpiration mêlée aux multiples parfums accompagnait les voyageurs fatigués et pressés de regagner leur domicile après une journée de travail au cœur de la fourmilière. Ce décor rendait l’atmosphère lourde et compacte, presque impénétrable, et Brenden, absorbé, la fendait. Son apparente maîtrise de la situation neutralisa même légèrement son angoisse. Pour un temps seulement. Car, après quelques pas, il entendit un appel derrière lui. Cela le paralysa littéralement. À cet instant, il sentit une lame incandescente le traverser.

– Monsieur ?

À quelques rangées de sièges, une voix douce et déterminée tentait de l’interpeller. Se voir apostropher dans ces trains de banlieue était un événement trop rare pour qu’il puisse être anodin. Pourquoi ce voyageur ne restait-il pas enfermé dans sa carapace comme les autres ? Cet imprévu arrivait au pire des moments et Brenden, impuissant, sentit brutalement se décupler son angoisse. Son cœur battait à toute allure et une nouvelle décharge électrique lui brûla la poitrine. Il étouffait mais fit un effort important pour reprendre le dessus. Il avait déjà connu ce type d’angoisse pendant son entraînement des semaines passées et, malgré l’intensité de son malaise, il parvint à s’assurer une attitude extérieure presque sereine, à peine trahie par le soutien qu’il cherchait de sa main droite sur le dossier d’un des sièges à proximité. Instinctivement, il s’efforça d’oublier la voix et entreprit de sortir de la voiture pour gagner l’avant du train. Mais la voix insistait toujours et, reprenant ses esprits, il songea qu’il devenait trop risqué de l’ignorer. L’obstination qu’il avait montrée pour se préparer devait être récompensée. L’échec n’était pas envisageable. Rien ne pouvait freiner sa marche et personne ne pourrait plus être un obstacle à son action. Le compte à rebours le pressait. Son angoisse n’en finissait pas de s’intensifier et, en réalité, elle attisait sa haine. Un sentiment latent qui l’habitait depuis longtemps. Une haine terrible qui, à plusieurs reprises, l’avait poussé dans des accès de rage incontrôlable, marque d’un instinct de conservation animal capable de le faire basculer dans la sauvagerie. Dans ces moments-là, il était prêt à se battre, à détruire ceux qui se mettraient en travers de sa route.

Il se retourna alors, presque par réflexe. De ses yeux devenus lave jaillissaient rancune et agressivité. Brenden cherchait sa victime. Sa fureur se jeta dans la direction du fauteur de trouble, mais, scrutant les sièges devant lui, il ne trouva pas le guerrier qui l’avait défié. Il avait simplement face à lui un enfant qui l’observait de son regard doux et tranquille. N’importe quel être humain aurait été pétrifié de terreur devant la hargne qui se dégageait de chacun des pores de la peau de ce puissant jeune homme et se serait éloigné avec hâte. Au contraire, l’enfant regardait Brenden en souriant. Totalement déboussolé par cet événement auquel il ne s’attendait pas et sans qu’il puisse la retenir, sa rage glissa. Il se trouvait là, sidéré, sans pouvoir bouger aucun de ses membres. Il était avec cet enfant comme dans l’œil d’un cyclone, au calme, ne reconnaissant plus rien de ce qui tournait autour.

L’enfant renouvela son sourire. Ce n’était pas de la moquerie. Bien au contraire, cela semblait être une volonté de compassion qui venait au secours de Brenden dont l’état de sidération manifestement se prolongeait. C’était un garçon d’une douzaine d’années aux cheveux châtains et aux yeux bleus. Son visage et son regard étaient purs et, malgré son jeune âge, il dégageait une sérénité et une maturité déroutantes.

– Je m’appelle Artus.

Brenden n’avait pas répondu, mais cette parole avait commencé à le faire sortir de sa léthargie. Il chercha aussitôt à dissimuler les sentiments qui l’habitaient, mais sans y parvenir vraiment.

– Je prends le train seul pour la première fois, reprit l’enfant. Et vous ?

S’il continuait à être stupéfié par cette rencontre, il s’était globalement ressaisi et tenta de se sortir de cette situation qui ne faisait que l’éloigner de la mission divine qu’il avait reçue.

– Je suis pressé. Bon voyage.

Répondant de manière un peu sèche, mais neutre, il fit mine de reprendre son déplacement vers la sortie du wagon. Devant cette réponse, comme s’il l’avait pressentie, Artus souriait toujours et reprit.

– Je vous comprends. Les gens que j’ai rencontrés ce matin étaient pressés aussi. Mais pourquoi êtes-vous pressé ?

– Tu sais, les adultes ont des préoccupations.

– On m’a dit ça une fois. À l’époque, je n’avais pas bien compris, car les enfants ont des préoccupations aussi. Souvent, ils sont pressés d’être grands.

Brenden n’avait parlé à personne depuis longtemps. Même les échanges et les encouragements de son mentor avaient pris fin il y a un mois lorsque ce dernier l’avait considéré prêt au sacrifice. Depuis ce jour, reclus dans une chambre minable, il attendait l’ordre de la délivrance, celui qui lui ouvrirait la voie de l’au-delà. Cette discussion à quelques minutes seulement de mener à bien son entreprise de destruction devenait complètement irréelle. On l’avait pourtant mis en garde contre les hésitations, mais il sentait la situation lui échapper, car cet enfant était différent des autres. Son regard avait une emprise sur lui. À travers ses yeux d’une douceur qu’il n’avait jamais connue auparavant, il était possible de lire une partie de son histoire, de son malheur, des choix qui l’avaient conduit ici dans la misère et la folie. Bouleversé tout d’un coup par une nouvelle conscience, il se sentit tellement perdu qu’il n’arrivait plus véritablement à contrôler les muscles de ses jambes et commença à vaciller.

– Vous m’avez l’air fatigué, continua Artus. Asseyez-vous quelques minutes à côté de moi, pour vous reposer.

À deux doigts de s’effondrer et comme dans un état hypnotique, il s’assit là, poussé par une force qu’il ne maîtrisait pas et sur une place dont il ne comprenait pas pourquoi elle était libre malgré l’heure de pointe.

– Lorsque je suis en vacances, je pars souvent chez mon grand-père dans les montagnes. Là-bas, il y a des troupeaux. Savez-vous comment est-ce que les bergers protègent leurs moutons des loups ? demanda Artus d’un air passionné.

– J’imagine qu’ils ont des fusils, grommela Brenden sans grande conviction et sans véritablement réussir à reprendre ses esprits.

– Eh bien, ils ont des gros chiens blancs qu’on appelle des patous et qui passent leur vie entière dans le troupeau. Ils y naissent, se prennent même pour des moutons et, comme ils sont naturellement bien plus forts que tous les béliers, ils se mettent à défendre leurs frères avec acharnement. Ils sont programmés pour ça en quelque sorte. Grand-Père dit que c’est ce qui caractérise les animaux. Ils ont une place et la nature les pousse à reproduire ce que leurs ancêtres ont toujours fait.

– Pourquoi ton grand-père te racontait cela ?

L’enfant resta quelques secondes pensif en regardant la ville défiler par la fenêtre.

– Parce que souvent je n’ai pas envie de retourner à l’école après les vacances.

Brenden ne comprenait pas vraiment pourquoi Artus lui avait fait cette réponse, il ne voyait pas le rapport. Et puis, son parcours à l’école avait été trop chaotique pour pouvoir y saisir la moindre chose, car, après avoir subi des échecs dans plusieurs établissements, il avait atterri en centre éducatif fermé – le nom adouci pour désigner une maison de correction.

Soudain, le train freina et l’on annonçait déjà l’arrêt à la gare RER de Vincennes.

– Veuillez m’excuser, monsieur, je descends là. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. Bonne journée.

Brenden resta médusé par l’assurance de cet enfant qui ne dégageait aucune arrogance, mais au contraire une humilité intrigante. L’histoire de ces chiens de berger l’interpellait et il ne voulait pas rester sans réponse. Brenden se mit soudain à courir vers la porte et rattrapa Artus.

– Quel est le rapport avec les devoirs de classe ?

L’enfant se mit à sourire.

– Grand-Père dit que ce qui nous différencie des animaux, c’est notre capacité à vivre libres. Il dit même que c’est une conséquence de la nature de l’homme car, à la différence des animaux qui sont déterminés par leur instinct de survie, l’homme ne l’est pas totalement. Et c’est vrai, ce serait très étrange de voir un patou laisser manger un mouton parce qu’il constate que le loup a faim, vous ne trouvez pas ?

Brenden ne répondit pas, mais restait inerte, incapable d’en penser quoi que ce soit.

– Pourtant, reprit Artus, il est si surprenant de voir que certains hommes sont capables de donner tout ce qu’ils ont, jusqu’à leur vie parfois, ce qui n’est pas naturel, en fait. C’est difficile à comprendre parce qu’on sent bien qu’une force nous pousse à nous défendre. Nos attaques sont toujours aussi fortes que les agressions qu’on croit subir ! Nous réconcilier avec la vie n’est possible qu’aux hommes libres, me dit souvent Grand-Père. Et pour comprendre ce qui est la source de notre liberté, on a besoin d’être aidé. C’est pour ça qu’il m’incite à travailler à l’école…

Sans avertissement, la porte se referma et le train commença lentement à reprendre sa route. Artus, surpris par la fermeture de la porte, avait fait quelques pas en arrière. Ses yeux sans malice et d’une profondeur extrême ne quittaient pas ceux de Brenden, ils ne furent séparés que par le mouvement inexorable du train qui s’éloignait.

Cette rencontre avait créé en Brenden un vide immense. Personne ne lui adressait jamais la parole, alors d’où venait cet enfant et pourquoi lui avait-il parlé ? Tout avait été si clair depuis qu’il avait fait la connaissance de son mentor… Croisé au hasard d’une rue, cet homme sûr et rassurant avait, par son charisme, structuré sa haine et canalisé sa révolte. Ses conseils avisés avaient même décidé Brenden à cheminer vers un acte sans retour, radical et exutoire. La décision de marquer de manière indélébile la société avait ainsi germé dans la haine il y a un an, et le mal qui le rongeait chaque jour un peu plus ne pouvait, pour lui, être lavé que dans une vengeance sans limite et dont le déchaînement de violence était l’aboutissement logique.

Mais une vulnérabilité venait de s’inviter dans son plan et, dès lors, la misère qui caractérisait sa vie devenait évidente. Malgré sa tristesse qu’il ne pouvait admettre et son égarement total, il débuta sans conviction sa progression vers la première voiture du train ; c’était l’endroit convenu pour déclencher la charge qu’il portait à la ceinture. Il avait répété plusieurs fois les gestes à accomplir. Attendre que le train s’arrête en gare, que les portes s’ouvrent, et voilà, tout s’arrêterait là, enfin.

En quelques minutes, il arriva sur la plate-forme de la voiture, face aux doubles portes. Dans un court instant allaient s’agglutiner ici plusieurs dizaines de voyageurs souhaitant sortir du train et des dizaines d’autres se pressant sur le quai juste à côté des portes, parés à se précipiter à l’intérieur pour obtenir une place assise. Brenden, adossé au mur de tôles, sentait venir le moment où sa vengeance se réaliserait. Il ne comprenait plus la raison de cet acte, mais il ne reculerait pas… au fond de lui, il en était sûr.

Lentement, alors qu’une larme coulait le long de sa joue, avec un sourire fragile, il posa sa main sur la poignée, ferma les yeux et tira d’un coup sec.

2

– EH, MARIE, tu écoutes le cours ?

C’était maintenant une habitude, il était rare que Gary s’installe très loin d’elle pendant les cours. Marie essayait de l’éviter, mais c’était peine perdue. Elle n’avait pas porté attention à cette insistance durant les premières semaines, mais, ayant varié plusieurs fois de position dans l’amphithéâtre, elle constatait qu’il était toujours dans les parages. Toutes ces petites coïncidences accumulées s’étaient empilées et, aujourd’hui, débordaient. Cela devenait de plus en plus difficile à supporter. En vérité, Gary la rebutait. Il avait pourtant un physique d’athlète dont il était très fier. À la fac, tout le monde le connaissait, ou voulait le connaître, car sa vogue et son aisance assuraient à tous ceux de son cercle une renommée confortable. De plus, une quantité d’étudiants savaient qu’il valait mieux être de son côté, parce que lui tourner le dos pouvait occasionner aux audacieux quelques ennuis. Non, ce qui la repoussait était bel et bien cet air suffisant qui ne le quittait jamais et qui, de son point de vue, camouflait mal son inconsistance. Même lors des rares occasions où, pour arriver à ses fins, il tentait de faire croire à plus de loyauté, son manque de naturel ne faisait que redoubler sa répugnance.

– Oui, lâcha-t-elle d’un air un peu exaspéré.

Elle aurait aimé lui dire clairement ce qu’elle pensait de ce constant besoin de domination qu’il avait sur ses semblables. Seulement, il lui était trop difficile d’exprimer directement ce qu’elle ressentait. L’éducation que Marie avait reçue était relativement stricte et l’avait façonnée jusque dans ses traits les plus profonds, et, si de nombreuses facettes de son tempérament l’armaient bien pour la vie, certains de ses comportements restaient inexorablement sclérosés. En particulier sa gestion des désaccords. D’ordinaire, elle était douce et bienveillante, mais, face à une situation qui la mettait dans l’embarras, son esprit se troublait et son impatience triomphait. Alors, par moments, ses répliques, un peu trop rapidement exprimées, avaient toutes les chances d’être maladroites ou déplacées. Elle avait déjà expérimenté ce genre de situation malheureuse. Deux ou trois fois peut-être, après un accès d’héroïsme, elle avait balayé son interlocuteur d’une phrase assassine. Seulement, assumer la suite avait été compliqué… Marie n’avait pas le charisme du beau parleur, capable de répondre dans l’instant, du tac au tac. Alors, après le retour en force de ses contradicteurs, elle avait été contrainte de constater, impuissante, la température de son corps s’élever en flèche et son visage se transformer en groseille géante. Marie était bien consciente que son manque d’aplomb ne la mettait pas dans les meilleures dispositions dans sa relation avec les garçons car, drapée de son voile cramoisi, la maladresse prenait invariablement le pas sur son intelligence. Bien sûr, face à Gary, Marie avait très peur de ne pas pouvoir sortir la tête de l’eau.

– Allez, Marie, ne fais pas ta grincheuse !

– Je ne suis pas grincheuse, mais le cours m’intéresse et je voudrais bien pouvoir en profiter.

Marie avait répondu à Gary avec calme malgré son bouillonnement intérieur. La fin du cours approchait. Aujourd’hui, spécialement, elle perdait patience et souhaitait sortir de la salle afin de s’éloigner de l’énergumène qui la collait. La permission de sortir que le professeur donna aux étudiants fut ainsi vécue comme une délivrance. On la libérait enfin de son joug ! Elle aimait ses cours, mais, depuis quelque temps, elle n’arrivait plus à profiter pleinement des événements passionnants racontés en amphi, car la proximité de Gary la mettait mal à l’aise. Il lui fallait trouver une solution très vite pour l’éloigner durablement.

– Au revoir, Gary, dit-elle avec un sourire discret et vaguement caustique, puis elle rassembla en hâte ses affaires et quitta la salle en prenant soin de sortir de l’établissement dans la direction opposée à celle qu’avait prise son infatigable suiveur.

Dehors, le temps était magnifique. La douceur du printemps et ses odeurs rendaient l’atmosphère légère et apaisante. Les pelouses face à l’entrée principale de l’université de Nanterre étaient colonisées par les étudiants ; chacun mangeait, lisait ou discutait, étendu par terre. Marie aimait aussi y passer des heures pour dévorer avec passion des livres d’histoire volumineux, dont les détails foisonnants auraient rapidement découragé les néophytes. Après l’hiver gris et pluvieux de ces derniers mois, elle avait besoin de sortir elle aussi, et pourquoi pas d’aller courir dans la verdure pour profiter du soleil jusqu’au soir. Elle aimait la nature et, même au travers des étangs de bitume et des forêts de béton, les odeurs et sensations que lui procurait la vie renaissante la faisaient s’évader.

Son euphorie tomba immédiatement lorsqu’elle aperçut à une dizaine de mètres devant elle, tout sourire, accoudé à l’immense grille qui séparait l’université de la rue, celui qui devenait jour après jour son ombre malgré elle.

– Que dirais-tu d’aller boire un verre ensemble ? Je sais que tu n’as pas beaucoup d’amis, alors j’en profiterai pour te présenter à quelques connaissances qui nous attendent déjà là-bas.

– Non merci, répondit-elle froidement.

Marie tenta d’écourter au maximum son échange et de s’engouffrer dans la rue en passant devant Gary. D’un geste rapide, celui-ci entrava le passage de son bras et, avec un sourire qui était plus menaçant qu’aimable, renouvela son invitation.

– Je me permets d’insister un peu. Pourquoi m’évites-tu ? Je ne te plais pas ?

Marie était exaspérée. Elle s’arrêta, rassembla ses forces et contre toute attente, d’une voix douce, presque affable, s’adressa à lui :

– Gary, sais-tu pourquoi j’aime les sciences historiques ?

À cette question, Gary fut un peu surpris, mais malgré tout satisfait de voir se présenter l’occasion de bavarder avec Marie. Il avait enfin trouvé un moyen de retenir cette agréable jeune fille de taille moyenne, aux cheveux châtain clair et aux yeux bleus. Il savourait ce moment et ne dissimulait pas son plaisir.

– Non, ma chère Marie, mais je serais très heureux de le savoir.

– Que penses-tu de la condition des femmes dans l’époque médiévale ?

Gary sentit là l’occasion d’impressionner Marie :

– Les pauvres, leur place n’en était pas une. Cette époque obscure porte bien son nom. Heureusement, on est passé à autre chose. Il ne faut pas me prendre pour un macho, l’émancipation des femmes, je trouve ça très bien !

– Beaucoup de gens ont cette opinion en effet. En fait, avec le choc des Lumières et la mise en doute systématique des pensées anciennes, le sujet de la place des femmes dans les sociétés du Moyen Âge paraissait évident de simplicité. Les conclusions ont été vite tirées ; dans un monde obscur, les femmes ne pouvaient vivre que dominées. Affaire classée.

– Et donc ? finit par dire Gary avec un brin d’ironie.

– Ne soit pas impatient, l’histoire se termine bientôt. Tu ne seras pas déçu. Je disais donc que les études sur le sujet n’existaient presque pas jusqu’au XXe siècle. Georges Duby a voulu en savoir plus sur la condition des femmes au Moyen Âge afin d’étayer la thèse de leur domination. Eh bien, figure-toi que, durant ses travaux de recherche, les éléments recueillis s’opposaient tellement à sa thèse de départ qu’il dut modifier ses orientations initiales et rétablir le véritable rôle social qu’avaient les femmes sur leur époque.

Gary, qui l’écoutait à peine et dont les plumes de paon se déployaient, la regardait d’un air suffisant, comme il savait si bien le faire. Marie, avec courage, continua :

– J’aime ce genre d’histoires, dit Marie en laissant passer une demi-douzaine de longues secondes.

Elle se concentrait pour ne pas faillir et reprit :

– Georges Duby a fait preuve d’une rigueur qui me plaît. Il s’est mis au service de la vérité. Je crois que, pour comprendre ces situations dans leur ensemble, il est impératif d’être passionné par la vérité. Aujourd’hui, les thèses concernant l’histoire des femmes à l’époque médiévale prennent leur inspiration dans les travaux de Duby. Même si de nombreux clichés demeurent, l’exemple de ces historiens me donne de l’énergie pour mes recherches. Dans ma vie, c’est pareil, j’aime chercher la vérité. J’aime aussi m’entourer de gens qui aiment la vérité.

Gary, qui s’était mis à la regarder avec un air ahuri, ne comprenait pas où Marie voulait en venir.

– Chez toi, mon pauvre Gary, la vérité n’a pas sa place, je suis même sûre qu’elle te fait peur. Tu essaies de m’approcher par des artifices, mais tu te trompes complètement. Tu ne m’intéresses pas et je souhaiterais que tu arrêtes de me harceler !

Marie avait prononcé les dernières phrases de son monologue lentement, en le fixant droit dans les yeux.

Gary demeurait immobile, incapable de prononcer un mot. Il n’en croyait pas ses oreilles. Elle non plus. Ce bouquet final s’était déclenché sans qu’elle maîtrise vraiment l’enchaînement des mots. Son cœur avait parlé. Peut-être avait-elle été un peu brutale, mais la situation l’exigeait. Laissant le jeune homme abasourdi, elle commença à s’éloigner et doucement une joie malicieuse émergea dans sa poitrine. Son corps était devenu si léger qu’elle eut, une fois disparue derrière le premier virage, le réflexe d’attraper une barrière fixée au sol pour ne pas s’envoler.

Par instinct, ne voulant pas trop traîner dans les parages, elle se faufila rapidement jusqu’à la gare de RER et, quelques minutes plus tard, circulait en direction de l’appartement de son père qui l’avait invitée à dîner. Chaque semaine ou presque, elle traversait la ville pour se rendre chez lui et y passer la soirée.

3

APRÈS DEUX CORRESPONDANCES DE MÉTRO, Marie remonta à l’air libre et suivit la rue d’un pas vif et cadencé avant de prendre la dernière ligne droite qui menait chez son père. C’était une impasse, assez étroite, qui s’engouffrait moins d’une centaine de mètres plus loin dans un parking souterrain. La ruelle remontée, il suffisait, pour pénétrer à pied dans l’immeuble, de descendre au sous-sol par un passage étroit qu’une frêle rambarde séparait de la voie réservée aux voitures, puis, après avoir longé un mur noirci par les échappements, ouvrir une solide porte en métal afin d’accéder, par un petit escalier en colimaçon, à un hall d’entrée accueillant. Il fallut à Marie moins de cinq minutes pour atteindre la lourde porte qu’elle déverrouilla d’un geste rapide, puis elle grimpa l’escalier en un coup de vent et se retrouva dans l’entrée du bâtiment. Elle eut alors, par réflexe, un petit souffle de soulagement. Aborder l’appartement de son père par l’accès parking n’avait rien pour la rassurer, mais utiliser l’entrée principale nécessitait de contourner une partie du quartier, ce qui ajoutait, depuis la bouche de métro, quinze minutes de marche. La lumière du jour la décidait généralement à prendre le chemin le plus court, au risque d’avoir quelques frayeurs lors de la traversée du lugubre parking. Dans ces cas, elle évitait de penser aux histoires glauques dont l’environnement de cette impasse, dans son imaginaire, aurait très bien pu être le théâtre.

Marie ne traîna pas trop dans le hall et monta les deux étages paisiblement en essayant de reprendre son souffle. Lorsqu’elle entra dans l’appartement de son père, les impressions de son enfance refirent surface. Elle avait vécu dans ce lieu une vie heureuse avec ses parents durant une quinzaine d’années et ne l’avait quitté qu’après l’obtention de son bac, il y a presque quatre ans, pour aller s’installer dans un minuscule studio du quartier Latin. Ce gain d’indépendance lui importait et elle ne l’avait obtenu qu’après de longues séances de négociations au cours desquelles elle avait réussi, à force de patience et d’insistance, à venir à bout de l’opposition de ses parents. Marie avait été assez protégée durant son enfance et la voir quitter le logis familial avait réveillé l’anxiété de ses parents. Mais, dès les premières semaines de cette nouvelle situation, la résistance parentale s’était estompée. Ils étaient rassurés par le sérieux et la prudence de leur fille unique, qu’ils aimaient par-dessus tout.

Il y a un an, la vie heureuse de cette famille avait été marquée par la mort brutale de sa mère. Un cancer l’avait emportée en quelques mois. Cette tragédie avait été difficile à accepter pour Marie et, les semaines qui suivirent ce drame, elle s’était enfermée dans une révolte silencieuse, ne parvenant pas à expliquer cette injustice. Son père avait manifesté à l’inverse force et sérénité pour façonner le nouvel équilibre de leur famille, mais, les mois passant, la tristesse l’avait rattrapé puis submergé. Son effondrement progressif avait agi comme un électrochoc amenant Marie à beaucoup de maturité, et les rôles finirent par s’inverser. Elle devint plus attentionnée, soutenant son père pour qu’ensemble ils traversent peu à peu cette épreuve. C’est ainsi qu’une ou deux fois par semaine elle le rejoignait dans l’appartement familial et lui préparait un dîner qu’ils partageaient dans une joie simple et réparatrice.

S’affairant dans la cuisine en chantonnant, Marie profitait des quelques heures disponibles avant l’arrivée de son père pour préparer le repas du soir. Tandis qu’il mijotait et que les odeurs emplissaient doucement une partie de l’appartement, Marie s’installa dans le canapé pour lire le dernier tome d’une saga historique. Elle s’étendit sur les coussins moelleux et, au bout de quelques pages, se mit à somnoler. En changeant de position, elle glissa sa main sous un coussin et sentit du bout de ses doigts un coin de papier, ce qui la fit sortir de sa léthargie. C’était une longue enveloppe blanche, ouverte. Les initiales du nom de son père étaient notées au crayon à papier. HR. Hervé Rouvière.

Sans y faire attention, elle alla machinalement poser cette lettre sur le bureau à quelques mètres du canapé, dans la pièce ouverte sur le salon. Rouvière était un haut fonctionnaire qui dirigeait une sous-direction de la direction centrale de la police judiciaire. Il était très discret pour ce qui concernait ses activités professionnelles. Marie savait seulement qu’il était chargé, de près ou de loin, de la lutte antiterroriste et, lorsqu’elle le questionnait sur le sujet, il restait toujours très vague, noyant habilement la question dans quelques phrases générales sur le sujet. Marie s’était habituée à ces réponses et respectait le besoin de confidentialité de son père. Cependant, depuis la vague d’horreur qui avait frappé presque toutes les grandes capitales européennes il y a moins d’un mois, elle brûlait d’envie d’obtenir des informations. Tous les journaux n’avaient parlé que de cela pendant les quinze jours qui avaient suivi les attentats, mais elle, qui n’admettait aucune annonce sans l’avoir vérifiée en la recoupant avec plusieurs sources, trouvait très étonnant que les journaux soient unanimes à encenser les services antiterroristes responsables, selon eux, de l’échec de l’attentat prévu à Paris.

À nouveau installée sur le canapé, l’intrigue que soulevait ce document commençait à la troubler. Marie se pencha légèrement en avant et tourna la tête en direction du bureau de son père. Cette lettre pouvait-elle concerner les attentats ? Il ne lui fallut qu’un instant de réflexion pour s’avouer que les documents professionnels de son père ne pouvaient traiter en ce moment que de ces événements. Cette pensée la rendit fébrile. Les minutes passaient, elle ne bougeait plus et son cœur se mit à battre plus fort, jusqu’au moment où Marie ne put résister à l’envie de se lever pour se rendre dans le bureau de son père. Lorsqu’elle revint, elle tenait la lettre dans ses deux mains et, avant de se rasseoir, alla d’un bond à la fenêtre pour vérifier si elle n’apercevait pas son père entrer par l’entrée principale. Rassurée, elle sortit de l’enveloppe un document dactylographié, sans aucune mise en pages, et se mit à lire. Marie, instantanément absorbée, n’en restait pas moins alerte. Une poignée de secondes plus tard, elle fut attirée par un bruit dans les escaliers de l’immeuble et s’interrompit. Ce claquement lui était parfaitement familier. Une manière de taper lourdement les marches, les unes après les autres, d’un pas régulier. Elle sursauta puis replia la lettre dans son enveloppe alors qu’au même instant la clé dans la serrure grinça. Au moment où son père entra, elle glissa l’enveloppe dans le creux du canapé et s’élança pour l’embrasser. Elle espérait que sa diversion avait fonctionné et s’efforça de ne rien laisser transparaître de la stupeur qui l’avait envahie.

– Bonjour, ma chérie, ça me fait plaisir de te voir ! Comment vas-tu ?

Le ton de sa voix était las, mais traduisait une joie sincère. Cela rassura immédiatement Marie qui ne voulait pas mettre son père dans l’embarras après la découverte qu’elle avait faite.

– Je vais bien. Et toi, tu as l’air fatigué !

M. Rouvière était soulagé de retrouver sa fille après les journées harassantes qu’il vivait rue de Villiers. Marie avait raison pour une chose, le service dans lequel travaillait son père était littéralement bousculé par les événements récents et ne laissait à ses agents aucune minute de libre.

– Mes journées sont bien chargées en ce moment. Heureusement, tu me donnes un alibi pour ne pas passer ma soirée au bureau ! Merci d’être là !

Marie débarrassa son père de ses affaires et le fit asseoir dans le canapé. Autour d’un apéritif, ils discutaient joyeusement. Marie, passionnée, lui racontait sa journée à la fac, l’ambiance des cours et les derniers livres qu’elle avait lus. Elle choisit d’éviter de parler des contrariétés causées par Gary pour ne pas ennuyer son père avec cette affaire.

Les minutes s’écoulaient et Marie déversait un flot continu de paroles. Son père l’écoutait tendrement. Au début seulement car, au cours du monologue, il plongea discrètement sa main entre les coussins du canapé. C’était subtil, mais certainement pas assez pour déjouer l’attention de Marie. Beaucoup trop tourmentée par les bribes de phrases de cette lettre étrange, elle guettait évidemment chacun des gestes de son père. La main sous les coussins, il cherchait le document qu’il avait laissé la veille et, l’ayant retrouvé, son attitude évolua presque imperceptiblement : son corps se détendit et son visage afficha une expression de soulagement. Un signal pour Marie. L’importance de ce document n’était plus à mettre en doute. À cet instant, elle prit conscience qu’elle ne parlait plus et sentit son cœur battre plus rapidement. Croiser le regard de son père l’aurait trahie. Se levant d’un seul mouvement, elle fila dans la cuisine, prétextant d’aller surveiller la cuisson du repas.

La soirée défilait et Marie ne trouvait pas le moment propice pour laisser échapper une phrase concernant les récents attentats. Elle était partagée. Ce qu’elle avait lu de cette lettre confidentielle ne semblait pas avoir de rapport direct avec ces attentats, mais elle ne pouvait pas en être certaine. Alors, parler terrorisme ce soir pouvait éveiller des soupçons sur la découverte du document. Dans ce cas, la situation risquerait de bloquer son père et de l’amener à ne plus livrer d’informations sur le sujet. D’un autre côté, l’ampleur des attentats avait été si importante qu’en ce moment toutes les familles ne parlaient plus que de cela. Les explosions avaient été coordonnées et s’étaient produites presque simultanément dans les plus puissants pays d’Europe. Le bilan était terrifiant. La mort avait frappé au hasard dans les transports en commun des capitales.

– Papa, que penses-tu de ce qui s’est passé à Paris, dans le RER ?

Marie avait attendu d’être au dessert pour poser la question. Sa curiosité avait une nouvelle fois été la plus forte.

– Je pense que la folie n’a pas de limite. L’histoire n’est pas linéaire, elle est entachée de régressions.

Cet homme dynamique et déterminé n’avait pas l’habitude d’avoir des accès de pessimisme devant sa fille. Mais il semblait profondément affecté par cette catastrophe. La réponse qu’il avait donnée à Marie évitait sagement de détailler ce qui s’était passé.

– Je comprends, dit-elle calmement. Mais, à Paris, cet attentat qui a été déjoué par la police, c’est un résultat encourageant ?

Le visage de Rouvière s’assombrit à l’écoute de ces paroles. Marie était surprise de la réaction de son père car, pour elle, la mise en échec de l’attentat avait permis de sauver de nombreuses vies humaines.

– Il est effectivement encourageant que des vies humaines aient été épargnées.

Après ces mots, le père de Marie resta en silence, comme s’il hésitait à poursuivre son propos. Puis se décida, comme impuissant devant une situation qui lui apportait dégoût et révolte :

– Nous avons des informations sur les filières terroristes, mais nous n’avons pas vu venir cet attentat. Nous savons maintenant qu’il aurait dû se passer, les vidéos de surveillance le montrent. Notre première hypothèse était que la défaillance du dispositif de mise à feu avait empêché le terroriste de mettre son plan à exécution. Mais, après des recherches, la ceinture d’explosif a été retrouvée à quelques centaines de mètres à peine de l’endroit où le train s’était arrêté. Le mécanisme était sans défaut et aurait dû fonctionner. En définitive, nous n’avons pas déjoué l’attentat, nous ne connaissons pas la raison de son échec et le terroriste nous a échappé. Cela fait beaucoup.

– C’est incompréhensible ! s’exclama Marie.

– Nos services sont très affectés par ce fiasco, lâcha Rouvière d’un ton résigné. Malgré tous les efforts et les moyens dépensés depuis ces longues années, notre impuissance pour empêcher ce fléau du terrorisme est totale. Et, d’un point de vue personnel, voir un tel échec transformé en victoire par la distillation de fausses informations dans la presse me rend inquiet pour la suite. Nous ne connaissons pas la raison qui a poussé ce terroriste à quitter le train de cette façon, mais le risque d’un nouvel attentat à Paris reste éminemment important. Le négliger, ce serait mettre en danger notre population.

Rouvière était parfaitement conscient de l’impuissance de son service et il aurait voulu, dans cette situation extrême, impliquer la population pour obtenir des renseignements précieux. La stratégie adoptée, au contraire, visait à anesthésier les gens en vantant l’efficacité des services antiterroristes.

– C’est épouvantable ce que tu dis là…, murmura Marie.

– Voilà, je t’ai livré quelques informations, mais ne cherche pas à en savoir plus. Ne pas connaître les détails de cet épisode permet d’éviter de te mettre en danger, reprit son père.

Elle sourit affectueusement et, pour épargner son père, décida de suspendre son investigation. Elle aurait tout le temps d’y revenir plus tard.

Marie, qui était intarissable, lança alors des sujets plus légers. Le repas se termina sans qu’ils reviennent à parler des attentats, puis Marie prit le chemin du retour vers son appartement.

4

DÉVALANT QUATRE À QUATRE les escaliers de l’immeuble, Marie ne pouvait s’empêcher de penser à cet énigmatique attentat manqué. Perdue dans ses pensées, elle eut le réflexe de descendre par le passage qui menait directement au garage et, dès son arrivée dans le parking, la lourde porte se referma automatiquement dans un fracas qui résonna. Ce vacarme eut l’effet d’une prise de conscience immédiate pour Marie qui ne pouvait que constater, à son grand désespoir, son erreur d’itinéraire. Ordinairement, en fin de soirée, elle choisissait de marcher plus longtemps, à l’air libre, empruntant l’avenue éclairée et animée qui bordait l’entrée principale de l’immeuble pour éviter à tout prix le sous-sol.

Le courant d’air froid qui lui léchait le visage lui rappela à quel point elle détestait se trouver dans cet endroit mal éclairé et sale. Les odeurs d’échappement stagnantes lui donnaient l’impression d’étouffer, et le plafond trop bas faisait de l’intérieur de cette salle allongée un sanctuaire oppressant. Elle eut l’idée de rebrousser chemin et se jeta sur son sac pour y récupérer ses clés, mais, se trouvant ridicule, changea d’avis. Son sac à dos en place, elle expira et avança courageusement dans cette étendue hostile. Brusquement, après une vingtaine de pas en direction du petit passage menant à la sortie, son sang se glaça. Un choc sourd s’était fait entendre de l’autre côté du parking. De l’endroit où elle se trouvait, rien ne se dévoilait. La zone d’où provenait le bruit était cachée par les voitures qui comblaient toutes les places. Même libre de tout véhicule, le faible éclairage aurait à peine permis de distinguer une forme à plus de vingt mètres.

– Il y a quelqu’un ? clama Marie pour se rassurer.

Aucune silhouette n’apparaissait, rien ne bougeait. La seule réponse obtenue était l’écho de sa voix. Sans tarder, elle reprit son cheminement en allongeant le pas. À quelques enjambées de la sortie, poussée par un vent de frayeur, Marie se mit à filer plus vite et s’aperçut qu’elle trottinait au moment de s’engager dans l’échappatoire étroite qui remontait vers la surface. À l’instant où elle dépassa l’entrée, elle entendit distinctement quelqu’un courir à l’intérieur du parking. Elle se retourna brièvement, mais ne vit rien. Cette fois, elle était sûre d’avoir entendu des pas, mais, n’ayant pas l’intention de traîner ici, se précipita dehors.

L’impasse qui surplombait le parking était bordée de chaque côté par des bâtiments crépis d’un ciment grisâtre et vieillissant, hauts de trois ou quatre étages, dont les façades étaient parsemées de petites fenêtres. Cette voie sans issue était empruntée par les riverains. Leurs voitures roulaient généralement à allure réduite, gênées par l’étroitesse de la rue, mais elles pouvaient se croiser sur trois zones aménagées. La première de ces zones – la plus éloignée du parking – servait pour le stationnement des camionnettes de livreurs qui accédaient par l’arrière-cuisine d’un restaurant chinois. Les effluves qui se dégageaient de la gargote étaient forts, et l’impasse s’emplissait de senteurs bien éloignées de celles des superbes nourritures asiatiques, mais plutôt issues des tas de sacs-poubelles, régulièrement éventrés, qui s’étalaient largement sur le trottoir. À cette repoussante odeur, que sa nervosité exacerbait, se mêlaient des remontées d’urine trahissant les habitudes de Parisiens trop pressés. Marie traversa ce décor aussi vite qu’elle put, sans parvenir à éviter les assauts de ces puanteurs. En sortant de l’impasse et jusque dans les escaliers du métro, sa répugnance fut telle que, dans sa course, elle manqua de vomir.

Confortablement assise dans la rame de métro à demi vide, son visage portait la marque du soulagement. Calmée et plus objective, l’impression d’avoir été suivie avait moins de force, elle se demandait même si tout cela n’était pas sorti de son imagination et si cette course folle était sensée. Marie tentait de se rassurer ; elle n’avait aucun ennemi à se reprocher et personne ne pouvait trouver un intérêt à la suivre… Ses efforts pour se raisonner ne la convainquirent malheureusement pas. Ils eurent même l’effet inverse de ce qu’elle escomptait, car, très vite, elle se mit à penser à Gary, puis à leur mise au point récente. Elle le connaissait bien et, parfois, il lui faisait peur. Beaucoup parlaient de certaines de ses réactions sans mesure. Et puis, son nombrilisme alimenté par une envie exacerbée de possession de l’autre. Sa violence même, par moments. Marie réalisa que son mystérieux poursuivant ne pouvait être que lui. Tout s’éclairait dans son esprit. Il avait dû la suivre jusqu’à l’appartement de son père et l’attendre dans le parking pour la traquer.

Marie était mal à l’aise et ne savait plus quoi faire. Sa priorité était de ne pas indiquer à Gary le lieu de son studio. Harcelée à la fac, elle se défendait plutôt bien, mais, chez elle, ce serait trop lourd à porter. Elle se leva de son siège pour vérifier s’il se trouvait à proximité. Peut-être dans une voiture proche. Elle scruta, mais ne vit rien. Il avait dû être prudent et prendre ses distances. Plutôt que descendre à sa station de métro habituelle, elle décida de brouiller sa piste : il suffirait de changer de ligne et de descendre à une autre station. Elle connaissait un itinéraire qui ne la laisserait qu’à une petite demi-heure de marche de son domicile…