Jours tranquilles à Jérusalem - Mohamed Kacimi - E-Book

Jours tranquilles à Jérusalem E-Book

Mohamed Kacimi

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Beschreibung

Retour sur l'écriture d'une pièce de théâtre au sujet explosif.

2015, à Jérusalem. Alors que la situation est plus tendue que jamais dans cette ville divisée entre Israéliens et Palestiniens sous le regard impuissant des Nations Unies, un étrange projet naît dans la tête de héros contemporains. Il s’agit de monter une pièce de théâtre avec des acteurs de Jérusalem, de Cisjordanie et de Galilée, qui retrace à la fois la longue souffrance de ceux qui ont perdu leur terre dans la nakba (la catastrophe) mais aussi celle de ceux qui ont perdu leur famille dans la shoah. L’auteur franco-égyptien et co-directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Adel Hakim demande au dramaturge Mohamed Kacimi de l’accompagner dans l’aventure de la création de sa pièce : « Des Roses et du Jasmin», au Théâtre National Palestinien de Jérusalem. Ce dernier tient ici la chronique de cette mise en scène impossible, du mois de février au mois de juin 2015. Espoir, découragement, doute, géopolitique implacable, enthousiasme renaissant, clivage indépassable, clivage dépassé, leçon de vie, leçon d’humanité. Comme à son habitude, Mohamed Kacimi n’est pas avare de détails signifiants et d’anecdotes burlesques, entre humeur douce-amère et témoignage poignant.

Un document de première main sur la genèse d’une pièce qui rencontre un très grand succès sur les scènes françaises et européennes.

EXTRAIT

Mercredi 11 février 2015

Il fait un froid de canard à Jérusalem. Nous travaillons depuis une semaine dans une petite salle, encombrée de gradins bleus couverts de poussière et de manuscrits. La lumière est faible, le chauffage en panne, et le sol jonché de mégots et de gobelets écrasés.
Autour de la table, huit comédiens fument à tombeau ouvert. Ils lisent la dernière pièce d’Adel Hakim : « Des Roses et du jasmin ».
Le texte d’Adel est une fresque épique, portée par le souffle d’une tragédie grecque. Il balaie soixante ans de l’histoire tumultueuse de la création de l’état d’Israël et des drames du peuple palestinien : en 1944, Myriam, une jeune femme juive qui a fui l’Allemagne pour rejoindre Jérusalem, rencontre John, un officier britannique. Ils ont une fille, Léa. Mais John est tué lors de l’attentat contre le King David, commis par l’organisation de l’Irgoun, à laquelle appartient Aaron, le frère de Myriam. Vingt ans plus tard, et malgré la forte opposition de ce dernier, Léa épouse Moshen, un jeune homme palestinien. En 1988, Yasmine et Rose, les filles de Léa et Mohsen, se retrouvent dans deux camps opposés, l’une soutient l’Intifada, et l’autre est engagée dans l’armée israélienne.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un de ces exemples de fraternité dont nous avons tellement besoin de nos jours... - 20 minutes
À PROPOS DE L'AUTEUR

Mohamed Kacimi, né en 1955 à El Hamel, est écrivain et dramaturge, installé à Paris depuis 1982. Il a publié plus d’une quinzaine de romans dont La confession d’Abraham (Gallimard Folio, 2012) et L’Orient après l’amour (Actes Sud, 2009, prix de littérature Armorice). Auteur d’une douzaine de pièces de théâtre, il reçoit en 2005 le prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques de la francophonie.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jours tranquilles à Jérusalem

 

Collection dirigée par Gilles Kraemer. Ouvrages déjà parus :

Jours tranquilles à Ramallah, Gilles Kraemer, préface de Paul Balta, 2008.

Jours tranquilles à Beyrouth, Nathalie Bontems et David Hury, préface d’Antoine Sfeir, 2009.

Jours tranquilles à Gaza, Karim Lebhour, préface de Stéphane Hessel, 2010.

Jours tranquilles à l’Est, Marc Capelle, préface d’Enki Bilal, 2013.

Jours tranquilles à Kaboul, Emmanuel Moy, préface de Pierre Micheletti, 2014.

Jours tranquilles au Caire, Isabelle Mayault, préface de Robert Solé, 2015.

Jours tranquilles à Tunis, Stéphanie Wenger, préface de Pierre Haski, 2016.

Jours tranquilles à Alger, Mélanie Matarese et Adlène Meddi, préface de Kamel Daoud, 2016

Photos de couverture : © Nabil Boutros

© Riveneuve éditions, 2017

EAN : 9782360134700

85, rue de Gergovie

75014 Paris

www.riveneuve.com

Mohamed Kacimi

Jours tranquilles à Jérusalem

Chroniques d’une création théâtrale « Des Roses et du Jasmin »

Préface de Adel Hakim

Riveneuve éditions

 

PréfaceUnis et séparés

Notre collaboration à Mohamed et moi sur ce projet de création de « Des Roses et du Jasmin »à Jérusalem, mais aussi sur la suite de cette expérience très particulière en France et en Suisse, aura été essentielle pour l’existence de cette aventure artistique.

Pour plusieurs raisons. D’abord pour la connaissance que nous avons tous deux de la situation au Moyen-Orient. Mohamed, d’origine algérienne, maîtrisant parfaitement la langue arabe, a beaucoup travaillé à Gaza, au Liban, sur des sujets liés à la réalité sociale et politique de la région. Moi, d’origine égypto-libanaise, ayant beaucoup travaillé avec le Théâtre National Palestinien, je connais bien, de manière intime, ce qui est vécu au quotidien dans cette région.

L’alliance de nos convictions et de nos visions, à Mohamed et à moi, la conjonction de nos forces pour nous lancer dans ce que nous savions être un combat, ont été déterminantes. Je ne crois pas du tout que, tout seul, j’aurais pu faire aboutir ce projet.

Les premières réticences et mêmes contestations que j’ai rencontrées sont apparues en France quand j’ai fait lire la version française de « Des Roses et du Jasmin ». Le théâtre français raconte rarement le réel de manière directe, démonstrative, didactique. Il cherche toujours à produire de la métaphore, souvent aussi à travers de l’autocensure, pour réussir à séduire des spectateurs de toutes les idéologies politiques, dans l’éventail le plus large. Les reproches qui m’ont été faits étaient que ce n’était pas assez poétique !

Dans nos œuvres, à Mohamed et moi, nous cherchons, au contraire, à mettre en lumière les injustices des systèmes qu’ils soient coloniaux, venus des politiques hégémoniques occidentales, ou dictatoriaux, liés aux régimes orientaux.

Ce sont de telles prises de position qui nous ont amenés à nous serrer les coudes autour de « Des Roses et du Jasmin » et c’est ce que Mohamed décrit avec précision dans sa chronique.

L’autre question était la gestion du quotidien lors de la création du spectacle à Jérusalem de février à juin 2015. Les acteurs palestiniens étaient tous remarquables au cours des répétitions. Shaden Salim, qui incarne Miriam, la Juive venue de Berlin à Jérusalem en 1944, est une actrice époustouflante de créativité, de présence sur scène, de beauté, de force et de finesse. Tous les autres acteurs sont talentueux et fortement investis dans leurs personnages.

Le problème à Jérusalem n’a pas été artistique. Il a concerné en grande partie l’organisationnel. Peu de moyens matériels. Difficultés au quotidien pour les acteurs en termes de déplacement, de vie familiale, de contrôles de sécurité, de contexte politique. Là aussi, Mohamed et moi, aux côtés bien sûr de toute l’équipe du Théâtre National Palestinien et de son directeur, Amer Khalil, avons dû coordonner bien des actions complexes. Y compris avec le Consulat général de France dont nous avions besoin pour des questions administratives mais qui, réticent au projet, a accumulé les retards pour y apporter des réponses.

En fait, des questions plus profondes ressurgissent. Pourquoi avoir écrit cette pièce ? Quel en est le sens ? Quel est cet inconscient qui l’a générée ?

Je ressens beaucoup d’amour en moi et beaucoup de douleur.

Maman, où es-tu ? Pourquoi es-tu morte à l’âge de 40 ans ?

Papa, où es-tu ? Pourquoi es-tu mort à l’âge de 52 ans ?

Où êtes-vous ?

L’univers est si grand et nous ne sommes que poussière.

Un artiste ne peut pas que décrire la beauté.

Il lui faut donner une place à la laideur. Il ne peut pas que susciter l’espoir. Il se doit de révéler ses visions. Sombres. Parfois noires. L’art n’a pas d’autre principe que l’oxymore. Laideur pleine de beauté. Rayons de lumière en pleines ténèbres.

Mon objectif en tant que metteur en scène a toujours été de mettre en valeur la beauté des acteurs. Beauté du corps, de l’âme, des visions, du rapport au cosmos. Et en même temps, les luttes que les personnages qu’ils incarnent mènent pour contrer les obstacles du destin. Leur ironie. Parfois un cynisme qui conduit à la cruauté de leurs actes.

Il n’y a jamais de vérité absolue. Nulle part. À chacun sa vérité. Plus de six milliards d’humains sur notre planète. Donc plus de six milliards de vérités.

Le moment le plus émouvant pour moi sur « Des Roses et du Jasmin » a été quand un acteur palestinien de Gaza a réussi à se déplacer jusqu’à Jérusalem pour assister à un filage, à quelques jours de la première, au Théâtre National Palestinien. Un acteur de mon âge. Pas un jeune. On ne se connaissait pas. À la sortie du filage, il vient vers moi. Les larmes aux yeux. Il me dit :

« Votre spectacle est bien. Mais il a éveillé en moi tant de souvenirs. Tant de douleurs. Bien des gens autour de moi, y compris dans ma famille, sont morts. Ont été tués. Votre pièce ne parle pas assez des souffrances que nous vivons et des luttes que tant de Palestiniens mènent. »

« Vous avez raison. Pourtant j’ai toujours défendu la cause palestinienne. J’ai essayé de montrer l’origine de la création de l’État qui occupe vos territoires et des injustices qu’il vous impose. »

« Nous avons beaucoup lutté et nous allons continuer. Nous n’avons pas le choix. Un jour, il faudra raconter cela. Malheureusement, vous ne le faites pas dans votre pièce. »

C’était fini. La discussion ne pouvait aller plus loin. On se dit adieu. Pleins d’émotion, l’un et l’autre. Pleins de respect et d’estime. Je réalise à ce moment la part d’échec que contient l’histoire que j’ai racontée dans ma pièce.

Mohamed Kacimi et moi avons travaillé sur le projet de « Des Roses et du Jasmin » avec nos profondes convictions, très proches, comme je l’ai déjà dit, mais parfois avec certains (petits) désaccords idéologiques.

Ceci nous a fait rire. Surtout quand nous dînions au restaurant Al Zahra qui faisait de délicieuses mouloukhiah. Ou au Legacy devant une vue panoramique sur Jérusalem. Mais pas le moindre conflit entre Mohamed et moi. Rire en buvant un excellent arak.

Mohamed, par exemple, est un laïciste alors qu’il vient d’une famille musulmane très croyante. Il critique fortement la religion musulmane et les dérives intégristes. Moi, qui suis d’origine chrétienne, je n’ai rien contre les religions, quelles qu’elles soient. Donc pas contre l’Islam. Suis-je agnostique ? Je ne sais pas. Je respecte les gens qui ont la foi car cette foi procure à beaucoup d’entre eux un sens de la vie qu’ils ne trouvent pas dans d’autres domaines que la religion. Par contre, je suis contre toutes sortes d’extrémismes générateurs de haines et de guerres.

Sémantique. La place donnée à un mot, la façon dont il est utilisé, est primordiale. Ce n’est pas seulement un mot ou un concept, c’est le plus souvent une expression idéologique. D’où la façon dont sont utilisés et manipulés des mots tels que terrorisme, annexion, communauté internationale, barbares, etc.

Le mot antisémitisme,par exemple, sera toujours utilisé par les sionistes et pro-sionistes. Pourquoi ? Pour mettre au premier plan le peuple juif et ses lobbies. On dira toujours dans les discours politiques en France :

« Je suis contre l’antisémitisme et le racisme. »

D’ailleurs qu’est-ce qu’un Sémite ? Un descendant de Sem, le fils de Noé. Venu d’où ? D’Irak ou d’Arabie saoudite. Les Arabes sont donc des Sémites exactement comme les Juifs. Ils sont pourtant considérés comme des ennemis inférieurs puisqu’ils n’appartiennent pas au peuple élu. Voilà une partie de la manipulation sémantique.

Les Arabes, et en particulier les Palestiniens, sont loin d’être des humains pour des gens comme Golda Meir qui a souvent répété depuis les années vingt :

« Les Palestiniens ? Ils n’existent pas. »

Cette idéologie a toujours cherché à s’imposer en Europe et aux États-Unis.

En mars 2015, lors d’un meeting électoral tenu dans la ville de Herzliya, près de Tel Aviv, Avigdor Lieberman, ministre des Affaires étrangères, déclare :

« Les Arabes israéliens qui ne sont pas fidèles à Israël doivent être décapités à la hache. Ceux qui sont de notre côté méritent beaucoup, mais ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache. »

Un autre jour, il estime que tous ceux qui dénoncent la politique d’Israël menée contre les Palestiniens méritent d’être condamnés à mort. Il préconise d’appliquer à Gaza « ce que les États-Unis ont fait au Japon à la fin de la seconde guerre mondiale ». À savoir, reproduire sur la population palestinienne ce que les USA ont fait à Hiroshima, à Nagasaki, à Dresde, à Leipzig...

Menahem Begin, un double du Aaron dans « Des Roses et du Jasmin », un des fondateurs de l’organisation de l’Irgoun, dans un discours devant le Parlement israélien, assimile les Palestiniens à « des bêtes qui marchent sur deux jambes » (cité par Amnon Kapeliouk, « Begin and the beast » New Statesman, 25 juin 1982).

Raphael Eitan, chef d’état-major des forces de défense israéliennes (Tsahal) : « Lorsque nous aurons colonisé le pays, il ne restera plus aux Arabes que de tourner en rond comme des cafards drogués dans une bouteille » (New York Times, 14 avril 1983).

Yitzhak Shamir, Premier ministre israélien : « Les Palestiniens seront écrasés comme des sauterelles … leurs têtes éclatées contre les rochers et les murs » (1er avril 1988).

Ehud Barak : « Les Palestiniens sont comme les crocodiles, plus vous leur donnez de viande, plus ils en veulent » (Jerusalem Post du 30 avril 2000).

C’est d’ailleurs ce type de comparaison animale que Mohsen, personnage palestinien fils de Saleh, établit à la fin de la deuxième période de « Des Roses et du Jasmin » :

« Je suis une minuscule araignée et je vais prendre des armes pour combattre ces grenouilles qui cherchent à me dévorer. »

En voilà un avec qui je suis d’accord : Moshe Katsav, ex-président israélien :

« Il y a une énorme différence entre nous [les Juifs], et nos ennemis. Pas seulement dans la capacité, mais dans la morale, la culture, le caractère sacré de la vie et la conscience. Ils sont nos voisins ici, mais c’est comme si à quelques centaines de mètres, il y avait un peuple qui n’appartenait pas à notre continent, à notre monde, qui appartenait véritablement à une autre galaxie » (Jerusalem Post, le 10 mai 2001).

En effet, lorsqu’on passe de Jérusalem-Est à Jérusalem-Ouest, à quelques mètres de distance, on passe d’une planète à une autre et on se dit : 

« Attends ! Je ne comprends pas ! Qu’est ce que ces gens venus d’Europe sont venus faire ici ? »

Si cela avait été pour cohabiter comme l’ont fait ceux qui appartiennent à la même planète, les Séfarades et les Arabes, pendant des siècles, il n’y aurait eu aucun problème. Mais venir sur Vénus alors qu’on est Martien, juste pour occuper cette belle planète, pour humilier et détruire les Vénutiens, alors, là, non, non, non !

Moi qui suis un Lunaire, je n’ai pas de haine contre les Martiens ou les Vénutiens. C’est juste les systèmes qui provoquent ma colère. Et mes douleurs. Car que sont les systèmes sinon des machines type mixeurs Moulinex qui broient les cerveaux des populations qui y sont intégrées ?

1989 de George Orwell raconte parfaitement cela. Et aussi Aldous Huxley dans son essai Retour au meilleur des mondes écrit après la deuxième guerre mondiale.

Bien des gens qui sont venus à Jérusalem et ont, pour la première fois, découvert cette double planète lors de séjours au Théâtre National Palestinien, ont constaté combien ces mondes étaient différents et incompatibles en raison de l’ambiance qu’elles dégagent et de l’air irrespirable pour les uns ou pour les autres.

Gabriel Calderon : un jeune auteur uruguayen que j’avais invité en 2014 pour diriger avec moi un atelier pour des acteurs palestiniens. J’aurais aimé qu’il écrive une pièce. Le troisième jour, je l’emmène visiter la vieille ville de Jérusalem. Comme toujours, venant de l’Est de la Ville, nous entrons par la Porte de Damas. Nous traversons le souk arabe. Très beau, très vivant. Nous arrivons à la Via Dolorosa qui va de l’esplanade d’Al Aqsa, esplanade des mosquées, et traverse les lieux chrétiens avec les douze stations du Christ portant la croix. Nous continuons à marcher. Au bout du souk arabe, nous traversons un portail. Et là, Gabriel me dit :

« Attends, Adel, nous sommes où là ? »

« Nous sommes au quartier juif de la vieille ville. »

« Mais ça n’a rien à voir avec ce qu’il y a à un mètre de là ! »

« Viens Gabriel, avançons. Je vais te montrer. »

« Ah non, non ! Je ne veux pas ! Retournons ! Je ne comprends pas cette ambiance. S’il te plaît, retournons. »

Mohamed, lui, par contre, aime bien passer de l’Est à l’Ouest de Jérusalem. Ce qui veut dire qu’il est un troubadour qui apprécie toutes les ambiances… et les critique d’autant mieux.

Les acteurs palestiniens, au cours de l’atelier de recherche, improvisent des scènes pendant une dizaine de jours. Au bout d’une semaine, Gabriel me dit :

« Je ne pourrai pas écrire ce type de pièce. Je ne comprends pas, à l’intérieur de moi, ce qui se passe. »

J’en suis désolé. Je vais me coucher. Au cours de la nuit, j’établis un synopsis, celui de « Des Roses et du Jasmin ». Je sais que cette histoire va provoquer de la polémique. J’en parle aux acteurs palestiniens le lendemain et… curieusement, ils sont d’accord. Ils veulent bien interpréter ces personnages juifs et arabes. C’est leur accord qui m’amène à écrire la pièce.

Alors pourquoi ces thèmes de la Shoah, de la guerre des Six jours, de la première Intifada, traités dans la pièce ?

En fait, la situation dans le monde d’aujourd’hui ne cesse d’évoquer le terrorisme. Or, le terrorisme est toujours un phénomène de causes à effets. Les résistants français étaient considérés par les nazis comme des terroristes. Les combattants du FLN en Algérie étaient considérés par l’armée française comme des terroristes, l’attentat du 11 septembre 2001 a eu lieu suite aux guerres menées par les États-Unis. Aujourd’hui, la France est frappée par le terrorisme alors qu’elle mène la guerre en Afrique, en Afghanistan, en Irak, en Syrie et l’a menée en Libye. Ces guerres ont des conséquences terroristes en France.

« Des Roses et du Jasmin » explique ce qu’est l’Irgoun, une milice qui a mené des attentats terroristes en Palestine, qui a été à l’origine, avec les milices de la Haganah et de Tsahal, de la création de l’Etat d’Israël en 1948, dont tous les présidents et Premiers ministres, jusqu’à Ariel Sharon, ont été des officiers de ces organisations. Menahem Begin a été un des fondateurs de l’Irgoun. De ce parcours sociétal israélien naît le terrorisme palestinien qui sert de prétexte encore aujourd’hui au gouvernement israélien à étendre ses colonies sur le territoire palestinien.

La période que j’ai choisie de 1944, en partant de la Shoah, à 1988, où se déclenche la première Intifada, ne cherche pas simplement à illustrer le conflit israélo-palestinien, mais à montrer comment les injustices imposées par les uns engendrent des pulsions violentes chez ceux qui sont victimes de ces injustices. Ce que les Grecs anciens appelaient l’hubris et qu’Eschyle décrit dans L’Orestie. Malheureusement, le monde d’aujourd’hui se trouve dans ce cercle vicieux qui pourrait l’entraîner dans des guerres semblables à celles du XXe siècle.

Il faut en prendre un minimum conscience pour les éviter.

Pour autant, le texte de la pièce, d’abord en France, a suscité surtout des commentaires réticents.

« C’est un réquisitoire contre Israël ! C’est trop direct ! Trop démonstratif ! Il faut être plus subtil, plus métaphorique, plus poétique, plus abstrait ! Tu ne peux pas raconter ça ! Ce n’est pas vrai ! Il n’y a pas eu de viols ni de tortures dans les prisons israéliennes. »

Aux premières répétitions, j’ai demandé aux acteurs ce qu’ils pensaient de ces protestations françaises. Plusieurs d’entre eux ont été emprisonnés, dont Hussam qui joue le rôle de Aaron. Il a été emprisonné pendant quatre ans. Et torturé. Amira, qui a créé le rôle de Léa, a été emprisonnée à l’âge de 16 ans. Et humiliée sexuellement par les matons.

Ensuite sont venues les polémiques palestiniennes que Mohamed raconte en détail dans son texte. Contestations de la part de nombreux membres du conseil d’administration du Théâtre National Palestinien.

Alors que je n’étais pas d’accord avec les contestations des lecteurs français, les réticences de ces citoyens palestiniens m’ont bouleversé. Je les comprenais. Uni avec eux et en même temps séparé. Déchiré. Quelle décision prendre ? Nous en avons beaucoup parlé avec Mohamed. Toutes les nuits.

Tout réécrire, changer les personnages ? Impossible. Trop tard.

Annuler le projet ? Quel dommage. En plus, nous avions obtenu une subvention du Conseil Régional d’Ile-de-France. Une somme sans laquelle le projet n’aurait pu exister.

Mohamed explique dans ce qui suit comment s’est déroulée toute cette histoire à Jérusalem.

Alors bonne lecture !

Adel Hakim, avril 2017

 

Introduction

Adel Hakim m’a fait l’amitié de me demander de l’accompagner comme dramaturge dans l’aventure de la création de sa pièce : « Des Roses et du Jasmin », au Théâtre National Palestinien, à Jérusalem.

Nous avons effectué de nombreux séjours dans la ville, du mois de février au mois de juin 2015.

J’ai tenu, durant toute cette période, ce journal, où j’ai essayé de consigner les choses essentielles, comme les fortuites qui ont marqué cette aventure humaine, décisive.

Mohamed Kacimi

Générique

« Des roses et du jasmin »

 

Texte et mise en scène : Adel Hakim

Dramaturgie : Mohamed Kacimi

Collaboration artistique (photo, traduction) : Nabil Boutros

 

Personnages

 

Miriam : Juive-allemande ayant fui l’Allemagne nazie en Palestine mandataire.

John : Officier anglais en Palestine pendant le mandat britannique. Tué dans l’attentat de l’hôtel King David.

Léa : Fille de Miriam et John.

Salah : Palestinien, ami de John. Il devient membre de l’OLP.

Mohsen : Fils de Salah, exilé au Liban à 8 ans. Rentre à Gaza et dans la résistance palestinienne.

Aaron : Frère de Miriam, militant sioniste pour la création d’Israël, membre de l’Irgoun, puis des services de sécurité israéliens.

Yasmine : Fille de Léa et Mohsen, de parents arabe palestinien et juif israélien. Elle entre dans la résistance palestinienne.

Rose : Deuxième fille de Léa et Mohsen, née au moment de leur séparation. Elle devient soldate israélienne et fait l’interrogatoire de sa sœur en prison.

Chroniques

Il est interdit de désespérer.

Rabbi Nahman de Bratslav, mystique juif (1772-1810).

 

 

 

- 1 -

– 9 février 2015 : L’écrivain albanais Ismail Kadaré, 79 ans, reçoit le Prix Jérusalem, décerné tous les deux ans, à la Foire internationale du livre de Jérusalem (8-12 février). Il succède à Antonio Munoz Molia, Ian McEwan et Haruki Murakami. Le Prix de Jérusalem distingue un auteur attaché à la liberté individuelle dans la société.

Mercredi 11 février 2015

Il fait un froid de canard à Jérusalem. Nous travaillons depuis une semaine dans une petite salle, encombrée de gradins bleus couverts de poussière et de manuscrits. La lumière est faible, le chauffage en panne, et le sol jonché de mégots et de gobelets écrasés.

Autour de la table, huit comédiens fument à tombeau ouvert. Ils lisent la dernière pièce d’Adel Hakim : « Des Roses et du jasmin ».

Le texte d’Adel est une fresque épique, portée par le souffle d’une tragédie grecque. Il balaie soixante ans de l’histoire tumultueuse de la création de l’état d’Israël et des drames du peuple palestinien : en 1944, Myriam, une jeune femme juive qui a fui l’Allemagne pour rejoindre Jérusalem, rencontre John, un officier britannique. Ils ont une fille, Léa. Mais John est tué lors de l’attentat contre le King David, commis par l’organisation de l’Irgoun, à laquelle appartient Aaron, le frère de Myriam. Vingt ans plus tard, et malgré la forte opposition de ce dernier, Léa épouse Moshen, un jeune homme palestinien. En 1988, Yasmine et Rose, les filles de Léa et Mohsen, se retrouvent dans deux camps opposés, l’une soutient l’Intifada, et l’autre est engagée dans l’armée israélienne.

Le texte a été écrit, bien sûr, en français.