Jours tranquilles à Tunis - Stéphanie Wenger - E-Book

Jours tranquilles à Tunis E-Book

Stéphanie Wenger

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Beschreibung

Ces chroniques, tendres et grinçantes parfois, retracent de septembre 2012 au printemps 2015 les rêves immenses d’un petit pays.

La Tunisie est aujourd’hui citée en exemple par les chancelleries et les institutions internationales comme l’un des rares pays de la région où règne une situation politique apaisée. Mais quel chemin parcouru ! Ca n’a pas été de tout repos et les défis restent nombreux pour la nation de dix millions d’habitants qui a ouvert la marche des révolutions arabes. Assassinats politiques, crise institutionnelle, crispations identitaires, violences djihadistes et dérives sécuritaires ont émaillé une transition éprouvante pour les Tunisiens. Mais pour les journalistes, c'est un moment passionnant. Stéphanie Wenger pose ses valises à Tunis et observe de l'intérieur et au quotidien toute la vie qui se déploie autour d'elle, dans son ironie, ses paradoxes, ses angoisses, ses traditions, son esprit.

À travers les petits et grands faits de la société tunisienne post-révolution, le lecteur en apprend davantage sur ce peuple jeune et empli d'espoir.

EXTRAIT

Je débarque à Tunis en août 2012 avec ma famille. J’arrive d’Égypte, j’ai quitté Le Caire juste après l’élection du président Frère musulman, Mohamed Morsi. En 2011 et 2012, la transition égyptienne assurée par un conseil militaire et que j’ai suivie comme correspondante a été compliquée et sanglante. Les manifestations violemment réprimées ont fait des centaines de morts et laissé des marques. Malgré la victoire dans les urnes des Frères musulmans, le pays que je quitte est divisé, polarisé et inquiet. Les idéaux et les forces Révolutionnaires ont de moins en moins d’emprise, coincés entre l’étau de l’armée et le désir de pouvoir des islamistes égyptiens.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Ces « instantanés » aident à connaître la société tunisienne bien mieux qu'un guide touristique ne le ferait. - Bookinista, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stéphanie Wenger est journaliste, installée à Tunis depuis septembre 2012, pigiste pour la Tribune de Genève, le site du Point et Jeune Afrique Économie. Auparavant rédactrice en chef d’un mensuel en Egypte et correspondante au Caire pendant 7 ans pour différents titres, elle a aussi vécu à Alep en Syrie (2004 à 2007) et à Rome.

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Seitenzahl: 266

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jours tranquilles à Tunis

Collection dirigée par Gilles Kraemer. Ouvrages déjà parus :

Jours tranquilles à Ramallah, Gilles Kraemer, préface de Paul Balta, 2008.

Jours tranquilles à Beyrouth, Nathalie Bontems et David Hury, préface d’Antoine Sfeir, 2009.

Jours tranquilles à Gaza, Karim Lebhour, préface de Stéphane Hessel, 2010.

Jours tranquilles à l’Est, Marc Capelle, préface d’Enki Bilal, 2013.

Jours tranquilles à Kaboul, Emmanuel Moy, préface de Pierre Micheletti, 2014.

Jours tranquilles au Caire, Isabelle Mayault, préface de Robert Solé, 2015.

Photo de couverture : © Photo : Mourad Ben Cheikh Ahmed. Le graffiti sur le mur est l’oeuvre de Zoo Project (de son vrai nom Bilel Berreni qui a fait de nombreuses représentations des martyrs de la révolution sur les murs de Tunis. Il est mort, tué par balles à Détroit en 2013).

© Riveneuve éditions, 2017

EAN : 9782360134670

85, rue de Gergovie

75014 Paris

www.riveneuve.com

Stéphanie Wenger

Jours tranquilles à Tunis

Chroniques

Préface de Pierre Haski

Riveneuve éditions

Remerciements

« Dégage ! Dégage ! Dégage ! »

Anonyme, décembre 2010

Merci à Gilles Kraemer, éditeur et ami, pour m’avoir confié ces jours tranquilles.

Merci à Elodie Auffray, à ma maman et à Nadia Blétry relectrices exigeantes et enthousiastes.

Merci à Pierre Haski pour sa préface juste et sensible.

Pour Dorsaf, Monia et Sonia, si courageuses

Pour ceux qui ont perdu un proche

dans cette transition exemplaire

Pour la bande des correspondants,

ceux qui sont partis et ceux qui restent

Pour Mohamed qui n’aime pas Tunis

 

Préface

Pierre Haski

Toutes les nations se considèrent « exceptionnelles ». Mais s’il est un pays où cette conscience est plus forte qu’ailleurs, c’est bien la Tunisie ! Depuis la Révolution de 2011, il est difficile d’échapper aux discussions sur l’« exception tunisienne », à la fois objet de fierté, mais aussi d’espoir d’échapper à une fatalité de l’échec si présente lorsque tout se ligue contre vous.

Il existe évidemment quelques raisons à invoquer cette « exception » : celles de l’histoire, la plus lointaine comme la plus récente ; celles de la géographie, avec des frontières relativement stables depuis des siècles là où d’autres pays cherchent encore leur unité ; celles de son peuple, assurément, qui force l’attachement, le respect, et parfois l’admiration.

Je suis né et j’ai grandi à Tunis, autant dire que je ne suis pas objectif dans mes sentiments vis-à-vis de ce pays auquel me rattachent mes premiers souvenirs. Même si, selon la formule de l’écrivain britannique L.P. Hartley, « le passé est un autre pays », en Tunisie comme ailleurs. La rue Courbet de mon enfance est devenue la rue de Palestine ; Jeanne d’Arc a cédé la place à l’Afrique pour nommer le jardin public voisin où j’allais faire du vélo ; et le cosmopolitisme de cette époque a cédé la place à une relative homogénéisation. Mais surtout, Tunis s’est transformée, ses habitants aussi, et la Tunisie m’apparait aujourd’hui dans une complexité qui échappait à mon regard d’enfant, dans les premières années de l’indépendance.

J’ai grandi avec Bourguiba. J’ai bien ancré dans ma mémoire les cris de « yahya Bourguiba » (« vive Bourguiba »), les paroles de l’hymne national tunisien (« Namūtou namūtou wa-yahya el-watan », « mourons, mourons, pour que vive la patrie »), et les commentaires admiratifs de mes parents pour cet homme à la chechia rouge qui défiait les traditions (le ramadan, le statut de la femme, etc.). Je sais aujourd’hui que son bilan est plus complexe, mais il reste la figure tutélaire de mon enfance.

A son décès, en avril 2000, j’ai tenu à aller « couvrir » ses funérailles à Monastir pour le quotidien Libération dont je dirigeais le service international. Une journée terrible, phagocytée par la sécurité de Ben Ali, qui redoutait les marques de sympathies populaires pour Bourguiba comme autant de manifestations contre son régime policier. Le soir-même, Habib Bourguiba Jr, dit « Bibi », le fils du « Combattant Suprême » et lui-même ancien ministre des Affaires étrangères, recevait quelques journalistes français et nous disait, la rage au ventre : « Il nous aura tout volé, même les funérailles de mon père ».

Ben Ali semblait alors tout puissant, invincible. Tunis bruissait sous le manteau des turpitudes financières de la famille Trabelsi, le clan de la femme de Ben Ali, et les militants des droits de l’homme parlaient à voix basse tant la terreur faisait partie de leur vie.

Puis est venu Mohamed Bouazizi, le marchand de légumes de Sidi Bouzid et son geste fatal de décembre 2010. Je me souviens d’avoir suivi, à la veille de Noël en France, l’écho des manifestations qui commençaient à se répandre à travers la Tunisie sur le site de Global Voices Online, une plateforme citoyenne à l’écoute des réseaux sociaux du monde. Je prêtais une oreille attentive car la Tunisie avait vécu deux ans plus tôt la révolte du bassin minier de Gafsa, et la colère sociale ne s’était pas éteinte. Mais, comme la plupart des observateurs, je surestimais la capacité du régime à tenir, j’étais loin de penser que ces événements pouvaient déboucher sur la fin rapide de 23 ans de « benalisme », et incapable d’imaginer l’impact régional et mondial qu’aurait cet événement.

Depuis ce 14 janvier 2011 qui a vu la fuite du dictateur, l’histoire s’est remise en marche, les émotions aussi, souvent contradictoires, qui brouillent l’analyse. On aura eu droit à toutes les grilles de lecture : la « Révolution Facebook » ; l’ « hiver islamiste » succédant au « printemps des peuples » ; l’inévitable guerre civile... Toutes les prophéties se sont révélées fausses, et les médias (dont je fais partie) seraient bien inspirés d’en tirer quelques leçons d’humilité.

Ce n’est pas le moindre mérite de ces « Jours (pas si) tranquilles à Tunis » de Stéphanie Wenger que de nous faire revivre ces événements avec passion, mais aussi avec suffisamment de recul, pour réaliser l’ampleur du chemin parcouru. Elle le fait aussi en nous faisant entrer dans la diversité de la société tunisienne, par petites touches impressionnistes, pour dessiner un tableau attachant et humain, au-delà des péripéties politiques.

S’il est toutefois un moment où le mot d’« exception » pouvait légitimement être employé, c’est bien ce soir de janvier 2014 où les députés de l’Assemblée constituante ont adopté par 200 voix contre 12 la Constitution la plus avancée du monde arabe, fruit d’un « compromis historique » qui permettra à la Tunisie d’échapper au sort de sa soeur en Révolution, l’Egypte, et sa fracture fatale entre les forces politiques dominantes. Stéphanie Wenger raconte de manière émouvante qu’on verra ce soir-là « les ennemis d’hier tomber dans les bras l’un de l’autre », et les femmes de service qui suivaient les débats dans les coulisses applaudir « leur » Constitution.

Mais la Tunisie n’est pas une île, et son expérience politique unique en fait même une cible de choix, un exemple à abattre pour ceux qui rêvent d’un califat d’un autre temps. Les tueurs frappent aux frontières, aux portes de Tunis, ou sur une plage de Sousse. Et la Tunisie vacille, serre les dents. Elle n’en a pas fini, hélas, avec les épreuves.

Les Français ont payé, dans leur histoire, pour savoir qu’une Révolution est un processus tout sauf linéaire, et la démocratie un idéal jamais totalement achevé. Les Tunisiens le vivent intensément depuis 2011, pour le meilleur et pour le pire. Mais c’est leur histoire qu’ils écrivent, et, de l’extérieur, on ne peut que souhaiter leur réussite, pour eux, mais aussi pour nous, leurs voisins de l’espace méditerranéen commun. Ces « Jours tranquilles à Tunis » sont autant de raison d’espérer qu’ils y parviennent.

 

Introduction

Je débarque à Tunis en août 2012 avec ma famille. J’arrive d’Égypte, j’ai quitté Le Caire juste après l’élection du président Frère musulman, Mohamed Morsi. En 2011 et 2012, la transition égyptienne assurée par un conseil militaire et que j’ai suivie comme correspondante a été compliquée et sanglante. Les manifestations violemment réprimées ont fait des centaines de morts et laissé des marques. Malgré la victoire dans les urnes des Frères musulmans, le pays que je quitte est divisé, polarisé et inquiet. Les idéaux et les forces Révolutionnaires ont de moins en moins d’emprise, coincés entre l’étau de l’armée et le désir de pouvoir des islamistes égyptiens.

À comparer avec la situation égyptienne, la transition en Tunisie me semble bien plus pacifiée. Arrivé en tête aux élections de 2011, le parti islamiste Ennahda qui a remporté 89 sièges a décidé de s’allier avec deux autres formations, le Congrès pour la République de Moncef Marzouki et Ettakatol, parti étiqueté social-démocrate de Moustapha Ben Jaafar. Les deux sont des figures de l’opposition sous Ben Ali. En 2012, le gouvernement est déjà contesté par une opposition qui grandit et qui appelle à la démission malgré la légitimité des urnes. La société civile n’hésite pas à hausser le ton pour défendre ses acquis. L’Union générale tunisienne du travail, la puissante centrale syndicale et ses 500 000 adhérents, pèse de tout son poids dans le débat public. Les débats sont parfois violents mais ils ont lieu. La rue reste un terrain de revendication, mais la plupart des manifestations ont lieu dans le calme. Les déçus de la Révolution, les familles de martyrs, les « diplômés chômeurs » font entendre leur voix. La religion, dont certaines manifestations sont vues avec suspicion sous Ben Ali, tente aussi un retour en force. C’est également dans la rue que les salafistes d’Ansar Eshariaa tentent de s’imposer entre démonstration de force : mise à bas du drapeau tunisien, saccage d’exposition ; et opération de charme : aide à la circulation et couffins garnis. Les tentes de prédications font partie du paysage tunisien de cette fin 2012. Cet étalage de religiosité ne me surprend pas venant d’Égypte, mais c’est apparemment nouveau ici. Le salafiste, véritable idéal type de cette transition tunisienne, suscite beaucoup de méfiance.

Tunis, la ville, plus petite, aérée, avec la mer si proche me paraît un délicieux havre après le tumulte de la mégalopole égyptienne. Je me dis que je vais souffler, et même parfois, je crois m’ennuyer un peu. À Tunis, j’ai du mal à abandonner mes vieux réflexes : je calcule avec une heure d’avance mes déplacements, j’ai longtemps peur lorsque je suis amenée à couvrir des manifestations, j’hésite à serrer la main des hommes, souvent perçu comme « haram » en Égypte. Je désapprends peu à peu ces gestes et réflexes et je savoure cette adaptation comme une convalescence.

J’arrive avec des cadres d’analyses d’une post-Révolution forgés au Caire. J’ai connu aussi le pays avant 2011, sous Moubarak et j’ai vécu à Alep dans une Syrie tenue par la main de fer de Bachar al Assad, que personne n’osait encore contester, et qui suscitait même des espoirs de réformes placides, avant le déchaînement de la répression et de la violence. Il existe un air de famille entre ces dictatures, entre les sociétés qui se meuvent sous leurs griffes. Je tente quelquefois des comparaisons et mes interlocuteurs tunisiens me font remarquer, parfois avec agacement, qu’elles n’ont pas lieu d’être. J’entendrai souvent aussi brandir la fameuse « exception tunisienne », parfois avec justesse, parfois aussi avec une facilité trompeuse qu’ont les formules commodes. Les pays et médias occidentaux ayant aussi leur part dans l’usage abusif de cette expression, aujourd’hui comme hier.

En tout cas j’ai forcément un regard influencé par plus de dix ans de vie et de reportage en Égypte et dans une moindre mesure en Syrie. C’est ma première expérience au Maghreb mais les mots muezzin, qahwa ou médina, sont chargés de souvenirs et de sensations quotidiennes et j’aborde Tunis avec une curiosité, teintée de familiarité.

Ces chroniques s’y déroulent exclusivement comme le veut l’esprit de cette collection. Le choix est bien sûr réducteur : d’autres réalités à Kairouan, Sfax, Kasserine, ou Ben Guerdane etc. méritent d’être racontées pour comprendre la Tunisie d’aujourd’hui. Pourtant, je ne regrette pas l’unité de lieu de mes « Jours tranquilles ». Tunis est bien plus variée et complexe que beaucoup de Tunisois eux-mêmes ne le soupçonnent, et loin d’être épargnée par des maux qui touchent d’autres régions éloignées du pays. Pas besoin d’aller jusqu’à Sidi Bouzid ou Médenine pour décrire l’exclusion et la désespérance, parler de la corruption ou du terrorisme.

Ces chroniques ne prétendent pas offrir un tableau exhaustif de ces trois années. Elles ne sont finalement que des instantanés, personnels et parfois décalés. Une grande frustration du correspondant à l’étranger est que beaucoup de choses vues et de témoignages dorment à jamais dans les carnets de notes ou ne sont même pas consignés. Parce que ce qui se passe à la marge de l’actualité n’intéresse souvent pas les rédactions ou parce que le journaliste fait lui-même un tri imposé par l’angle ou le nombre de signes.

Ces chroniques, écrites tout au long de ces trois années : mi 2012 à mi 2015, sont un peu la revanche de ces récits minuscules, ce sont parfois ceux qui disent le plus.

Chroniques

Retrouvailles

1er septembre 2012

J’ai des souvenirs assez vivaces de Tunis, même s’ils remontent à plus de dix ans ; date de ma seule visite dans ce pays. Ils sont vivaces, mais disparates et trompeurs. Je vivais au Caire à l’époque et j’avais l’impression, ici, de me promener dans une ville italienne. J’ai souvenir d’immeubles blancs, pas très hauts. De nombreux kiosques à fleurs qui passaient des chansons d’Oum Kalthoum. Le casse-croûte de l’époque c’était le « Pain bagnat », avec toutes sortes d’orthographes homologuées. Sur l’Avenue Bourguiba, la nuit, je ne me souviens que de deux terrasses de café, probablement celles des grands hôtels Africa et Hana. J’avais eu le droit de consommer une bière en terrasse, quelque chose d’inimaginable dans la capitale égyptienne. Mais celui qui m’accompagnait avait été sermonné par le serveur lorsqu’il avait voulu en prendre une deuxième : il était Égyptien, arabe et musulman et cela n’était pas correct, ou interdit. L’homme n’était pas très clair. Il ne souhaitait pas non plus expliquer pourquoi il avait servi la première bière. Je n’ai aucun souvenir du « métro léger », c’est un tramway en fait, mais j’avais été charmée par le TGM le train de banlieue qui dessert notamment Tunis, La Goulette, La Marsa, d’où ses initiales. Les rails semblaient se battre contre les herbes folles pour rejoindre la banlieue nord. La voie était bordée de stations à l’air provincial d’un bleu clair lumineux. Et les wagons de ce train de banlieue sentaient bon l’air marin et le fenouil sauvage. En vacances, j’avais pourtant l’ambition d’écrire un article, j’avais choisi un sujet qui me paraissait plus que consensuel : l’oasis de Tozeur, et la culture du palmier dattier, mais mes interlocuteurs se montraient méfiants et peu enclins à répondre à mes questions, pourtant bien innocentes et uniquement agricoles.

Près de dix ans après, mes premières promenades dans la ville s’accompagnent d’un certain désarroi. Ce parc, le Belvédère, n’était pas aussi grand, c’est sûr. Les immeubles me semblent beaucoup plus hauts, plus modernes. J’ai l’impression que le musée du Bardo a changé de place. Pour le reste, retrouver Tunis dix ans après s’apparente à revoir le visage d’une personne rencontrée il y a longtemps. Certains traits du visage sont familiers mais d’autres aspects saillants persistent à se dérober, n’évoquent rien. Finalement je retrouve au bout de quelques semaines l’hôtel dans lequel j’avais séjourné. Impossible en revanche de me souvenir du trajet que j’empruntais pour rejoindre l’Avenue Bourguiba, trop d’immeubles ont dû être abattus dans le quartier de Lafayette, et si je crois en reconnaître certains, ce sont les lignes de fuites qui sont troublantes. Des quartiers entiers sont apparus depuis (les Berges du Lac, Ennasr) : Tunis a la capacité de s’étendre le long de la lagune. D’autres sont presque inchangés et déambuler dans les ruelles de la Médina me permet de renouer avec mon séjour d’il y a dix ans, de remarcher dans mes pas. Le reste est une nouvelle aventure, avec à un coin de rue parfois, une impression de déjà-vu.

Jeudi 6 septembre 2012 - 56 personnes sont repêchées au large de Lampedusa après le naufrage de leur embarcation. Les autres passagers, une cinquantaine environ, sont portés disparus. Ils avaient embarqué sur les côtes tunisiennes. En 2011, et depuis la Révolution, le HCR a estimé à 28 000 le nombre de Tunisiens arrivés par la mer en Italie… sur 56 000 migrants.

Mardi 11 septembre 2012 - L’ambassadeur américain en Libye est assassiné dans l’attaque du Consulat américain de Benghazi.

Vendredi 14 septembre 2012 - comme dans d’autres pays de la région, une manifestation contre un film anti islam diffusé sur Youtube dégénère. De nombreux salafistes convergent vers le quartier des ambassades et d’affaires des Berges du Lac qui abrite l’ambassade des Etats-Unis. Les forces de sécurité sont dépassées. On compte quatre morts et quarante-neuf blessés lors des affrontements, l’ambassade des Etats-Unis et l’école américaine voisine sont mises à sac, le drapeau noir choisi par les djihadistes comme leur emblème est hissé à la place de la bannière stars and stripes. En blanc sur fond noir, quand on lit de bas en haut, il y est écrit « Mohamed Rasoul Allah », Mohamed est le messager de Dieu. Avec une formule qui deviendra célèbre, le ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, justifie l’échec du maintien de l’ordre « On les attendait par-devant, ils sont venus par-derrière. » En effet, la police ne sécurisait qu’un côté de l’ambassade. Le lendemain, Washington évacue tout son personnel non essentiel.

Poinçonneurs du Passage

Mardi 18 septembre

Depuis l’attaque de l’ambassade américaine le 14 septembre dernier, on ne parle plus que de lui. Abou Iyadh de son vrai nom, Seif Allah Ben Hassin, chef du mouvement salafiste tunisien Ansar Eshariaa, est « l’homme le plus recherché de Tunisie », « l’ennemi public n° 1 ». Son CV officieux lui fait emprunter les routes du djihad en Afghanistan, jouer un rôle dans l’assassinat du commandant Massoud, et l’implique dans des activités terroristes dans son propre pays. Son mouvement est soupçonné d’être derrière le déchaînement de violence qui a mis le feu à l’ambassade américaine et à une école voisine et où quatre individus ont trouvé la mort. Alors lorsque l’on annonce qu’il viendra prêcher à la mosquée El Fath, en plein centre de Tunis, avec vidéoconférence, c’est forcément l’effervescence. Cet après-midi-là autour de la mosquée on trouve un certain nombre de journalistes, beaucoup de partisans d’Abou Iyadh,– cheveux ras, kamis et barbe plus ou moins fournie – décidés à en découdre si on essaye d’arrêter leur champion. La police en grand nombre dès le matin, a retiré le gros de ses hommes. Son discours fini, Abou Iyadh s’escamotera discrètement. Sur une mobylette ? Déguisé en femme portant niqab ? Les rumeurs vont bon train. Et beaucoup de Tunisiens reprocheront aux autorités leur laxisme. Pourtant, alors que salafistes et cordon de police se regardent en chiens de faïence, dans un statu quo émaillé de quelques bousculades, il y a bien des représentants des autorités, à leur poste, démentant les plaintes de laisser-aller et de vide sécuritaire. À la station de métro léger « République » à quelques mètres sous terre de l’agitation, les contrôleurs font leur travail. Qu’importe que la moitié des passagers sortent en surface en traversant les rails, qu’importe qu’une fusillade puisse avoir lieu d’une minute à l’autre, imperturbables ils accomplissent leur devoir : « tickets s’il vous plaît ! »

Vacances Charlie

19 septembre 2012

Charlie Hebdo a décidé de republier les caricatures du prophète Mohamed. Les attaques contre les ambassades américaines sont à l’origine de cette décision plus bravache qu’éditoriale. En Tunisie, l’ambassade de France ferme les écoles jusqu’au week-end pour éviter manifestations et débordements. Dans l’école française que fréquentent les enfants, la plupart des élèves sont tunisiens ou ont la double nationalité. L’immense majorité des élèves sont musulmans. Comme souvent dans les moments graves et un peu tendus, l’humour n’est jamais loin en Tunisie. Et notamment le « tanbir » qui, entre sarcasme, humour noir et ironie, pimente les débats des onze millions de commentateurs politiques, parfois jusqu’à l’excès… Un groupe de parents aperçoit l’annonce officielle de la fermeture mais l’heure n’est pas vraiment à l’inquiétude. Un père lance à des amis : « Mais pourquoi ? On est assez nombreux pour surveiller l’école ! Vous vous mettrez devant et nous, on sera derrière… » pour reprendre les explications embrouillées du ministre de l’Intérieur sur le ratage sécuritaire à l’ambassade américaine, moins d’une semaine plus tôt.

Avec Meriem…

Mardi 2 octobre 2012

Le palais de justice de Tunis est situé boulevard Bab Bnet, littéralement boulevard « de la porte des filles ». Des filles il y en a un certain nombre aujourd’hui, des femmes aussi, et elles sont en colère. Elles sont venues montrer leur soutien à Meriem. Ce prénom d’emprunt est ce jour-là sur toutes les lèvres. En septembre, la jeune femme a été violée par deux policiers avec la complicité d’un troisième. Elle était dans une voiture en compagnie de son petit ami, auquel l’un des policiers a volé de l’argent. Après avoir décidé de poursuivre ses agresseurs elle s’est retrouvée elle-même devant la justice qui lui reproche d’avoir eu une attitude indécente…

Les organisateurs de la manif de soutien, « deux citoyens tunisiens ordinaires » sont plutôt satisfaits. Le mot d’ordre a été lancé sur Facebook et la mobilisation est assez importante. Trois cents personnes, peut-être plus, en tout cas suffisamment pour bloquer la rue devant le Tribunal. Pour Hichem à l’origine de l’appel : « La justice n’est toujours pas indépendante, ce gouvernement ne le veut pas. Ces derniers mois il y a eu des meurtres et des Tunisiens torturés, des manifs qui ont été réprimées violemment, des plaintes ont été déposées mais : rien ! Hier le ministre de la Justice a dit que nous voulions salir l’image de la Tunisie et a démenti que la jeune fille ait été mise en accusation - c’est un mensonge ! Ce sont des paroles pour le petit peuple qui n’est pas à Tunis. »

Parmi les slogans qui sont lancés avec énergie : « Lâches et violeurs n’humiliez pas la Tunisie », « ministère du viol, ministère du terrorisme ! » L’une des toutes jeunes manifestantes est juchée sur les épaules d’un ami avec une pancarte qui dit sans détour : « Ni violée, ni voilée. On vous emm...»

Et puis tous les responsables politiques ont droit au «ya jaban ! » : « lâche », depuis Moustapha Ben Jaafar, le président de la Constituante, jusqu’à Rached Ghannouchi le leader d’Ennahda. Une femme essaie d’entonner « L’Égalité pas la complémentarité ». Elle fait référence à un article polémique de la Constitution en rédaction sur l’égalité des sexes qui poserait que la femme est complémentaire de l’homme, sous entendu pour beaucoup : pas son égale. Elle se fait rabrouer par sa voisine: « On a dit qu’on collait à l’événement ! Pas d’autres slogans !

- Mais ça a un rapport bien sûr ! « se défend la première. L’hymne national tunisien est entonné par la foule coupant court à la conversation.

Une militante des droits de l’homme me dit être très contente de la couverture médiatique : « sous Ben Ali ce genre d’affaire ne sortait jamais. C’est bien qu’on en parle mais il y a du travail, une femme me disait hier que la victime n’avait que ce qu’elle méritait… » La critique que l’on fait à ce genre de rassemblements d’habitude c’est d’être animés par des femmes occidentalisées, bourgeoises originaires de la Marsa, la banlieue chic de Tunis.

J’interroge alors le cireur de chaussure du coin, un homme qui ne doit pas habiter à la Marsa, il dit être totalement solidaire avec la jeune fille : « Ce n’est qu’une enfant, regardez ce qu’ils lui ont fait ! Je suis avec elle ».

Mais il serait faux de dire que ce rassemblement déclenche un enthousiasme débordant chez tous les passants. Trois jeunes passent en faisant le signe de la victoire : « Police béhi ! (la police est bien !) La fille est une menteuse ! »

Clients du café d’à côté, Nouredine, Moezz et Sofiene observent la scène mi-goguenards, mi-amusés. Nouredine s’interroge sur un des slogans qui parle au nom du « peuple »

« Le peuple, quel peuple, ils sont deux cents ici ! C’est du cinéma tout ça !

- Elle n’est même pas fiancée et c’est la troisième fois qu’elle fait ça, croit savoir Moezz, elle était avec son ami… pas son fiancé !

- Un ami ? Un client tu veux dire, siffle Sofiene. »

Pour ces trois-là, l’affaire semble entendue, mais Moezz tient à préciser : « nous sommes musulmans, il y a des choses qu’on ne peut pas accepter. Une fille dans une voiture la nuit avec un garçon ? Non. D’accord pour juger les policiers mais qu’on la juge elle aussi ! »

Sarra de Bizerte a 19 ans, elle n’est pas venue participer à Bab Bnet pour participer à la manifestation mais pour des démarches administratives, sa mère l’accompagne. Elles ne comptent pas rejoindre les manifestants mais toutes les deux soutiennent la jeune fille et ne mettent pas en doute son témoignage. Les yeux verts sont perçants sous un hijab coloré. « La tenue de la fille ? son comportement ? Cela n’a rien à voir. Cela m’est arrivé aussi de me faire agresser sexuellement, pas par des policiers mais par un prof qui me donnait des cours particuliers. Et pourtant j’étais habillée très sérieusement en jilbeb (une tunique très ample qui couvre tout le corps) et avec le voile, je n’avais même pas de jean (sic). Je ne me suis pas laissée faire mais d’autres élèves acceptaient cela ! » Elle parle sans se cacher de sa mère qui approuve l’attitude qu’a eue sa fille.

A-t-elle pensé à porter plainte ?

« – Jamais, je sais bien que cela se serait retourné contre moi, contre mon honneur… »

Un peu ce qui arrive à Meriem, en ce moment.

5 octobre 2012 (AFP) - La police disperse des centaines de manifestants à Sidi Bouzid. Plusieurs manifestations contre la pauvreté, des coupures d’eau et des retards de salaires ont été réprimées depuis 2011.

Les marchands du temple

5 octobre 2012

Les vendeurs devant la mosquée El Fath ont le look salafiste : cheveux très courts, barbe fournie, kamis qui s’arrête au milieu du mollet et calotte blanche. Leurs étals se ressemblent : des Corans et de la littérature religieuse, des chapelets, des vêtements islamiquement corrects – notamment des gants pour couvrir les mains des femmes taille unique et couleur digne, comprenez foncée : noir, bleu marine (quoique ce bordeaux tendance qui tire vers le pourpre et le lie de vin soit un peu osé). Les chalands peuvent y trouver des senteurs diverses. En effet, le prophète aurait dit, comme l’affirme un hadith : « Parmi les biens de ce monde, il m’a été donné d’aimer trois choses : le parfum, les femmes et – la fraîcheur de mes yeux – la prière ». En plus d’un large choix d’essences donc, est proposée toute une gamme de produits de beauté et de remèdes de grand-mère, branches de siwak pour se brosser les dents, huiles en tout genre et pour tous les symptômes : à l’ail pour la circulation, de camphre pour les bronches, à la noix de coco pour la peau et les ongles. On est en droit d’avoir quelques doutes sur le savon anti taches de rousseur et l’extrait d’escargot qui aurait pour vertu d’embellir les cheveux. Mais ce qui laisse le plus songeur ce sont ces suppléments hyperprotéinés sur les boîtes desquelles s’affiche un torse aux pectoraux bombés et dégoulinants. Les salafistes, ces grands coquets devant l’Éternel…

7 octobre 2012 - Plusieurs partis ou micropartis de gauche se rassemblent pour former « le Front Populaire », des centaines de militants de gauche venus de tout le pays assistent dans un Palais des Congrès comble à la création du Front dirigé par Hamma Hammami. Ces formations n’ont obtenu qu’un minuscule score aux élections de 2011, mais la création du « Front Pop » soulève un certain enthousiasme chez pas mal de Tunisiens qui y voient une force d’opposition crédible.

18 octobre 2012 - A Tataouine, le coordinateur de Nidaa Tounes (opposition) décède lors d’affrontements avec des militants politiques adverses. Son parti parle « d’assassinat politique ». Le ministère de l’Intérieur affirme qu’il est décédé des suites d’une crise cardiaque.

Haut les mains

21 octobre 2013

Nous sommes à Bab Souika, un dimanche après-midi dans un quartier populaire du centre de Tunis qui jouxte la médina. Cet après-midi les Ligues de protection de la Révolution tiennent réunion publique. La place accueille des dizaines de chaises en plastique séparées par une allée centrale, et de fait, femmes et hommes se sont partagés l’un et l’autre côté, même si quelques adeptes de la mixité résistent. L’ambiance est plutôt bon enfant et pourtant cette réunion sent le soufre. Il y a quelques jours, le coordinateur régional du principal parti de l’opposition est mort à Tataouine, dans le sud, lors d’affrontements très violents. Si les circonstances de l’escalade demeurent mystérieuses et sans parler « d’assassinat politique » qui suppose préméditation, c’est bien un déchaînement de violence qui a été la cause de la mort de Lotfi Nadgh, Une autopsie indépendante le prouvera, qui ne contredit pas la thèse partielle de la faiblesse cardiaque à laquelle se cramponnent les autorités. Encore une fois, les Ligues de protection de la Révolution, LPR, sont montrées du doigt. Ces associations formées de citoyens, dans le but de défendre les acquis et les valeurs de la Révolution, sont accusées de dérives autoritaires, de débordements violents, voire d’œuvrer comme des milices à la solde du pouvoir, le parti islamiste Ennahda en tête.

Ce dimanche-là, pas de nervis, mais plutôt des familles du quartier et des jeunes motivés. Sur la scène, Meherzia Labidi la vice-présidente Ennahda de l’Assemblée constituante et la militante Sihem Ben Sedrine en caution droits de l’homme, sa présence sera d’ailleurs abondamment critiquée. Finalement c’est un meeting politique quelconque et ennuyeux comme il se doit. La seule manifestation de violence est prépubère, incarnée par un petit garçon qui doit avoir six ans. Je me dis que son portrait photo ferait la joie des médias en quête de clichés – et c’est pour cela que je me refuse à la prendre. Ne vous fiez pas à sa frange sage, le gamin porte une kalachnikov en bandoulière, il a même une grenade en plastique, dont on dirait qu’elle est remplie de graines de cardamome. Il a bien l’intention de s’amuser et les policiers qui sont là pour le maintien de l’ordre sont des partenaires parfaits, semble-t-il se dire. Il les arrose donc de rafales imaginaires, ce qui n’amuse pas du tout les agents des forces de l’ordre qui le toisent un instant l’air bougon puis se détournent. Mais l’indifférence ne douche pas l’enthousiasme du jeune guerrier. Alors qu’il continue son assaut, je vois, amusée, un policier en tenue fendre la foule pour sermonner le bambin et sa mère. Je ne sais pas s’il a menacé de saisir son AK47 en plastique et sa grenade à la cardamome, mais l’enfant a remis son arsenal à sa mère et s’en est allé jouer plus loin en sautillant d’un pied sur l’autre.

Les cavaliers

28 octobre 2012

Ces garçons-là ne prennent pas le métro léger, comme les autres, ils le chevauchent plus qu’ils n’y montent. Perchés à un ou plus sur le treuil à l’extrémité arrière de la rame, ils sont assis en amazone, la main accrochée à l’essuie-glace pour plus de sûreté. Les poses sont à la fois nonchalantes et étudiées, les regards fiers : l’air de ne rien devoir à personne surtout pas le prix d’un billet, ni une miette d’espace dans une rame surpeuplée. Quand ils sont deux ils devisent mais le plus souvent ils lancent des regards de défis, conscients des réprobations qu’ils suscitent auxquelles se mêle parfois un frisson d’envie. Alors que la rame les emporte, ces passagers clandestins aux mines de princes sérieux m’évoquent la gravité de l’enfance qui s’enfuit.

31 octobre 2012 - En France, un imam tunisien de 77 ans fait l’objet d’une procédure d’expulsion. Il officiait dans la mosquée Omar (XIème arrondissement de Paris). Il est accusé d’avoir dans ses prêches encouragé le djihad, tenus des propos antisémites et justifié les violences à l’égard des femmes.

2 novembre 2012 - deux morts après deux nuits d’affrontements dans le quartier de Douar Hicher (banlieue ouest de Tunis) entre salafistes et forces de l’ordre qui encerclent la mosquée El Nour.

Foire du livre

3 novembre 2012