Juste un petit mot - Anita Jack - E-Book

Juste un petit mot E-Book

Anita Jack

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Beschreibung

Charlotte a tout pour être heureuse, un mari adorable qu'elle aime éperdument, un travail qui la passionne et une famille soudée. Alors pourquoi sa vie vole-t-elle en éclats après un terrible appel téléphonique ? Pourquoi se retrouve-t-elle dans cette situation ? Et surtout, pourquoi n'a-t-elle rien vu venir ?

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Seitenzahl: 557

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Remerciements

Tout d’abord, je tiens à remercier mon mari, qui a une patience en or. Il est clair que sans son soutien et sans ses encouragements, ce deuxième roman n’aurait jamais vu le jour.

Je remercie mes trois fils, Valentin, Léandre et Aimé. Vous voir grandir et devenir « critique littéraire » est un vrai régal pour les oreilles ! Continuez, j’adore ça !

Un merci tout particulier à Cassandre, ma nièce qui a réalisé cette magnifique couverture. Je le répète, Cassandre, tu es une vraie artiste.

Je remercie, en les embrassant très fort, ma famille et mes amis chers, qui ont joué le jeu en lisant mon manuscrit. Vos critiques et vos conseils m’ont été d’une grande aide.

Je remercie mes bloggeuses attitrées, les Lectures de Lilly, Babelio, Sariahlit, qui sont près de moi depuis le tout début de l’aventure, de même que certains libraires rencontrés lors des séances de dédicace pour Libère tes rêves. Un merci tout particulier pour Muriel Godefroi de Cultura Trignac. Votre gentillesse et votre professionnalisme font partie de mes meilleurs souvenirs littéraires.

Et pour terminer, je remercie mes lecteurs et mes lectrices, comme Patricia, Nathalie, Aurélie, Yannick, Magalie, Stéphanie, Karine, Pierre, Hugo, Kévin, Anne, Murielle, Lydie, Daniel, François…Votre attente pour ce deuxième roman m’a fait chaud au cœur, j’espère que vous passerez un bon moment avec Juste un petit mot.

A mes parents, je vous aime

Sommaire

Chapitre premier

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Epilogue

Chapitre premier

Jeudi 26 avril - 16 h 50

Je suis en train de sortir de la douche quand j’entends le téléphone sonner. M’enroulant rapidement dans une serviette de bain, je me précipite dans la chambre pour décrocher, sans même vérifier le numéro de mon correspondant. Je suis sûre qu’il s’agit de James, il ne m’a pas encore appelée aujourd’hui.

- Charlotte Sanders, je fais en souriant, déjà toute contente d’entendre, enfin, la voix de mon mari.

Mais c’est Mia qui me répond à l’autre bout du fil, avec son charmant petit accent anglais :

- Charlotte, c’est moi…

Mia est une très bonne amie mais j’avoue être un peu déçue de ne pas entendre la voix de James. J’étais vraiment persuadée qu’il s’agissait de lui.

- Salut, Mia, je réponds néanmoins avec bonne humeur. Où est-ce que tu es, je t’entends très mal ?

Il y a un vacarme épouvantable à l’autre bout de la ligne. J’entends des voitures, des klaxons, des voix. Je devine aussitôt que Mia est en train de marcher dans la rue. D’ailleurs, cela m’interpelle, elle m’a dit hier soir au téléphone qu’elle travaillait toute la journée. Elle devait même finir très tard car son patron voulait la voir après sa journée de travail. Elle est vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter masculin, d’assez haute gamme, en plein cœur de la Roche-sur-Yon. Je me demande ce qu’elle fait dans la rue à cette heure-ci, il n’est pas encore dix-sept heures et Mia ne finit jamais ses journées avant dix-neuf heures. Pour dire si c’est étrange de la savoir là, surtout en plein après-midi !

- Je suis à Nantes…

- Tu n’avais pas rendez-vous avec ton chef… ? je m’étonne tout en retournant dans la salle de bain prendre une serviette pour m’essuyer les cheveux.

- Si, mais… mais… euh… nous avons fini de bonne heure.

- Et qu’est-ce que tu fais à Nantes ? je fais tout en me moquant gentiment de sa façon un peu bizarre de me répondre.

- Charlotte, je… je t’appelle parce que… parce que je…

Je retrouve subitement mon sérieux en entendant mon amie continuer de bafouiller ainsi. Elle semble affreusement mal à l’aise, ce qui n’est pas du tout son habitude, surtout avec moi. Je devine aussitôt qu’il se passe quelque chose.

- Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande en frissonnant de la tête aux pieds, présageant pour je ne sais quelle raison une mauvaise nouvelle.

- Charlotte, reprend Mia avec difficulté, je… je ne sais pas comment te le dire mais je… je…

Une nouvelle fois, elle s’interrompt en semblant chercher ses mots. Elle paraît bouleversée, presque au bord des larmes. Sans vraiment m’en rendre compte, je retourne dans la chambre et me laisse tomber sur le bord du lit. Je frissonne une nouvelle fois, soudain glacée.

- Qu’est-ce qui se passe, Mia ? je lui redemande une nouvelle fois en adoptant une voix plus douce pour l’encourager à me dire ce qui la tracasse à ce point.

Ne pas savoir ce qui la met dans cet état m’est insupportable. Est-ce qu’elle a appris une mauvaise nouvelle ? Est-ce qu’elle s’est fait virée ? Je me sens soudain déglutir difficilement en ayant une idée désagréable : Est-ce que son patron lui a fait du mal ?

- Il s’est passé quelque chose au magasin ? je lui demande lentement en l’entendant encore hésiter à me parler. Il t’est arrivé quelque chose ?

- Non ! Non, je vais bien ! dit-elle vivement en haussant la voix. Non, ça… ça n’a rien à voir avec le magasin…

- Alors, crache le morceau ! je l’enjoins en riant bêtement tant je me sens soulagée qu’il ne lui soit rien arrivé de grave.

Je suis si soulagée que je ne pense même pas à lui demander ce qu’elle fait dans la rue, en plein après-midi, et à Nantes en plus.

- Charlotte, j’ai… j’ai quelque chose à te dire…

- Vas-y, je t’écoute ? je l’encourage en riant toujours pour essayer de la détendre.

Mais Mia hésite encore un long moment avant de reprendre la parole. Je crois que je vais devenir folle !

- Tu… tu m’as bien dit que… que James était à Paris, n’est-ce pas ? réussit-elle enfin à lâcher, d’une toute petite voix, comme si elle craignait de m’entendre me mettre à hurler.

J’avoue tomber des nues en entendant cette question. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Mais alors, pas du tout !

- Oui. Pourquoi ?

- Charlotte, sanglote-t-elle alors au téléphone, James t’a… t’a…

J’ai l’impression qu’elle ne va pas réussir à me dire ce qui la bouleverse à ce point tant elle semble redouter ma réaction. Je me retiens de ne pas la presser, impatiente de savoir ce que James m’a fait. Pour je ne sais quelle raison, mon cœur se met à battre la chamade et mon sang bourdonne violemment contre mes tempes. Ma bouche devient très sèche.

- James m’a quoi, Mia ?

- Il… il t’a menti…

J’ai l’impression de recevoir un coup en plein visage en entendant ces mots. J’ai immédiatement envie de savoir ce qui se passe exactement… et je veux savoir pourquoi Mia me parle ainsi de James.

- Qu’est-ce que tu veux dire ? je l’interroge en m’accrochant au téléphone comme si ma vie en dépendait, adoptant subitement l’anglais pour être certaine de bien me faire comprendre par mon amie.

Mia renifle dans le téléphone. Elle semble vraiment bouleversée et adopte elle aussi sa langue maternelle pour me répondre :

- Je viens de le voir…

- Où ?

- Là. Je… je viens de le voir à Nantes…

- Quand ?

- Il y a un instant…

Durant quelques minutes, je garde le silence en essayant d’assimiler ce que je viens d’entendre. Qu’est-ce que Mia fabrique à Nantes alors qu’elle est censée être dans son magasin, à la Roche-sur-Yon ? Et qu’est-ce qu’elle essaie de me dire ? Cela n’a aucun sens. James est à Paris. Il est parti hier matin et ne doit rentrer à la maison que demain soir. Il ne peut pas être à Nantes, c’est impossible.

- Ce n’est pas possible, je proteste alors en émettant un petit rire de gorge. James est à Paris pour…

- Non, Charlotte, me contredit Mia en pleurant de plus belle. Il est à Nantes et… et je viens de le voir sortir d’un… d’un… hôtel…

Une nouvelle fois, je recouvre très vite mon sérieux. Je ne sais pas ce qui se passe car je ne comprends rien à ce que me raconte Mia, mais j’avoue que cela ne me fait plus rire du tout. Pourquoi me raconte-t-elle des bêtises pareilles ? James est en réunion à Paris, il ne peut pas être à Nantes. Et… et surtout, il ne peut pas être dans un hôtel en plein après-midi, c’est impossible. Tout ça n’a aucun sens.

- Tu as dû faire une erreur, Mia, je proteste encore en me surprenant à prier silencieusement pour qu’elle se mette à rire elle aussi en admettant cette grossière erreur.

- Non, Charlotte, me contredit-elle plus fermement. C’est bien James que j’ai vu. Il portait un jean bleu, une chemise blanche et une veste bleu marine. Et il sortait d’un hôtel, avec… avec une femme !

Non, ce n’est pas possible. C’est une plaisanterie. C’est forcément une plaisanterie. Certes, elle est de très, très mauvais goût mais c’est forcément une plaisanterie. Le contraire est impensable.

- Quelle femme ? je lui demande pourtant, d’une façon assez brutale, tout en ressentant comme un coup de poignard en pleine poitrine.

- Je… je ne sais pas…

- Quel hôtel ? j’enchaine tout aussi brutalement.

Non, cela n’a aucun sens. James est à Paris. Son travail fait qu’il est souvent en déplacement et cela lui arrive très souvent de se rendre dans la capitale. Il ne m’aurait jamais menti en inventant une quelconque réunion, c’est impossible. Et surtout, surtout, il ne m’aurait jamais fait ça. Alors, qu’est-ce que cela veut dire ?

- Charlotte, pleure de plus belle mon amie, Charlotte, attends, je…

- Quel hôtel ? je la coupe plus froidement, incapable de savoir pourquoi ce détail me paraît important.

Je sens une sourde colère s’insinuer lentement en moi. Pourquoi Mia, celle que je croyais être mon amie, me fait-elle ça ? Pourquoi essaie-t-elle de me faire du mal en me racontant des mensonges ? Et pourquoi se montre-t-elle aussi méchante envers James ? Ne sont-ils pas amis depuis leur plus jeune âge ? Ne sont-ils pas comme des frères et sœurs ?

- Charlotte, ne t’énerve pas, je… Mon Dieu, je n’aurais jamais dû te le dire par téléphone !

- Quel hôtel ? je hurle presque dans le téléphone.

- Le Mercure, finit-elle par dire après un long silence.

Durant une seconde, je ferme les yeux en inspirant profondément. Je continue d’entendre Mia pleurer à l’autre bout de la ligne. Je continue d’entendre le vacarme tout autour d’elle. Le bruit est infernal. D’ailleurs, j’ai envie de raccrocher afin de me retrouver dans le calme. J’ai besoin de réfléchir à ce que je viens d’entendre. Je ne comprends pas ce qui se passe, j’ai le cerveau complètement embrouillé. J’ai besoin de prendre du recul. Il faut que je prenne du recul sinon je sens que je vais dire ou faire une bêtise que je risquerai de regretter. Il est clair que mon amie n’a pas toute sa tête. Je n’ai pas envie d’être méchante avec elle. Je n’ai pas envie de me montrer aussi horrible qu’elle puisse l’être avec moi. Non, je n’ai pas envie de réagir ainsi car je reste convaincue qu’il y a une explication à tout ce délire. James est à Paris. Il ne peut pas être à Nantes, dans cet hôtel, avec… avec… Il ne peut pas être à Nantes, point final. En plus, il n’a emporté avec lui que des vêtements pour se rendre en réunion. Parmi ses vêtements, il n’a pas pris de jean ou de veste bleu marine, j’en suis certaine. J’ignore pourquoi Mia me raconte toutes ces horreurs mais il va falloir qu’elle s’explique. Je ne vais certainement pas laisser passer ça. D’ailleurs, je vais en parler à James. Je veux qu’il sache ce qu’elle a osé me dire. Non, je vais d’abord m’expliquer avec elle et j’aviserai après. Si j’en parle tout de suite à James, il va la massacrer sans prendre le temps de réfléchir. Et je suis sûre qu’il y a une explication. Il y a forcément une explication. Mia est mon amie. Je la connais depuis quatre ans maintenant et nous sommes devenues, au fil des années, très proches. Elle ne peut pas me débiter tous ces mensonges sans raison, c’est impossible. C’est pourquoi je préfère raccrocher et prendre le temps de me calmer. Je ne veux pas me fâcher avec elle, même si je sens qu’il va me falloir un peu de temps pour oublier cette discussion. Mais je ne veux vraiment pas me fâcher avec elle. Pourtant, alors que je m’apprête à lui dire que je vais couper la communication, je ne peux m’empêcher de lui demander, plus froide que je ne l’aurais voulu :

- Pourquoi me dis-tu ces horreurs, Mia ? Je pensais que tu étais mon amie. Je pensais que tu étais l’amie de James…

- Je ne savais pas quoi faire, se défend-elle vivement. Mais… mais je ne pouvais pas garder ça pour moi. Le voir avec cette fille…

- Arrête de mentir ! je lui reproche violemment en rêvant de la gifler quand je l’entends persévérer dans ses « délires ». James est à Paris et tu n’as pas…

Soudain, j’entends un effroyable bruit à l’autre bout de la ligne. Le bruit me tombe si brutalement dessus que je n’ai même pas le temps de réagir. Ça va trop vite. Beaucoup trop vite. Si vite que je suis incapable de comprendre ce qui se passe.

La communication est brutalement interrompue !

Hébétée, je regarde longuement mon téléphone sans pouvoir réagir. Puis soudain, je porte une main à ma bouche pour retenir un cri. Qu’est-ce qui vient de se passer ? C’était quoi ce bruit ? Légèrement paniquée, je cours prendre mon portable resté sur ma table de chevet et compose le numéro de Mia pour reprendre notre pénible discussion. Malheureusement, je tombe sur sa messagerie. Je recommence encore une fois, puis encore, et encore une fois. Rien. Elle ne décroche pas. Ma panique s’accroît sensiblement. Mes mains se mettent à trembler presque de façon convulsive. Sautant vivement sur mes pieds, je marche dans la chambre comme un lion en cage en essayant de réfléchir à ce que je dois faire. Mais je suis si retournée par notre terrible discussion, et par ce bruit horrible, que je me sens complètement perdue.

Soudain, je décide d’appeler James. J’ai besoin de l’entendre. J’ai besoin d’entendre sa voix au téléphone. Lui saura me rassurer. Il réussira même à me faire rire en se moquant gentiment de mon imagination débordante. En composant son numéro, toujours avec des doigts tremblants, j’essaie de me calmer. Je me sens glacée.

Je manque de me mettre à hurler en tombant sur sa messagerie. Bon sang, ce n’est pas possible, pourquoi personne ne me répond ? Je raccroche violemment. Puis refais presque aussitôt son numéro. Toujours sa messagerie. Essayant de refouler la boule au fond de ma gorge, j’inspire profondément avant de lui laisser le message suivant :

- James, je t’en prie, rappelle-moi !

Puis je raccroche une nouvelle fois avant de me laisser tomber sur le lit. J’y reste un long moment sans bouger, attendant que James ou Mia me rappellent. Mais c’est le silence total. Un silence lourd, pesant, effrayant, qui me donne presque envie de me cacher. Je frissonne une nouvelle fois. Je réalise subitement que je suis toujours en serviette de bain avec les cheveux mouillés. Je venais juste de rentrer à la maison quand Mia a téléphoné. Ne travaillant pas aujourd’hui, j’étais partie courir sur la plage. Je décide aussitôt de m’habiller et retourne dans la salle de bain. Mon visage dans le miroir me fait sursauter. Je suis livide et mes yeux sont agrandis par la peur. J’inspire profondément afin de calmer mes angoisses mais j’ai soudain envie de pleurer. Je me secoue vivement et enfile un jean et un petit pull en coton blanc. Je sèche rapidement mes cheveux au sèche-cheveux puis les attaches en queue de cheval. Je ne me maquille pas, je n’en ai ni le courage, ni l’envie. Une fois prête et légèrement réchauffée, je vais dans la cuisine me préparer un café. J’ai besoin de m’occuper l’esprit pour éviter de partir dans des délires. Mais je suis inquiète. Je suis même carrément paniquée. Je sens qu’il s’est passé quelque chose avec Mia. Quelque chose de grave. Ce n’est pas normal qu’elle ne me rappelle pas. J’essaie encore de la joindre, je tombe encore sur sa messagerie. J’appelle James, encore et encore. Lui non plus ne répond pas. Ce n’est pas normal non plus. Je refuse pourtant de penser à ma discussion avec Mia. James est à Paris, il est en réunion. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne peut pas me répondre. Je m’efforce de me raisonner. Je dois me raisonner. James ne peut pas être à Nantes, Mia s’est certainement trompée. Elle l’a certainement confondu avec quelqu’un d’autre. Mais comment confondre James avec un autre homme ? Cela me paraît invraisemblable. Il est tellement… tellement…

Non ! Je refuse de croire toutes ces horreurs. James est à Paris. Que cela plaise ou non à Mia, il est à Paris. Il n’y a rien d’exceptionnel à ces déplacements, ils font partie de son quotidien, de notre quotidien. En s’installant en Vendée, il savait qu’il serait obligé de passer par là. Et je le savais également. Cela fait aujourd’hui quatre ans que nous nous connaissons et nous allons bientôt fêter nos trois ans de mariage. Depuis le début de notre relation, nous sommes souvent séparés à cause de son travail. Mais cela est supportable car nos retrouvailles sont toujours un pur bonheur. A chaque fois, quand James rentre à la maison, j’adore le sourire qu’il affiche lorsqu’il franchit le pas de la porte. J’ai toujours l’impression qu’il recouvre, enfin, sa raison de vivre. « Je suis sa raison de vivre », aime-t-il me répéter. Et ça, personne ne pourra me l’enlever, pas même les insinuations de Mia.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Je ne cesse de me poser cette question. Pourquoi Mia m’a-t-elle téléphoné pour me balancer au visage des horreurs pareilles ? Avait-elle bu ? Etait-elle droguée ? Etait-elle malade ? Non, je refuse de lui trouver des excuses. En même temps, je refuse de croire qu’elle a parlé ainsi dans le seul but de me faire du mal. Elle est mon amie et une amie ne fait pas ce genre de chose. Moi-même, je n’irai jamais insinuer que son mari la trompe. Je n’y penserai même pas. Pourtant, lui aussi est toujours parti en déplacement. D’ailleurs, n’est-ce pas pour cette raison que Mia a voulu s’installer en Vendée, tout près de nous ?

Et ce bruit, ce bruit atroce qui ne cesse de me résonner dans la tête, c’était quoi ? Je n’arrête pas d’y penser. Et plus j’y pense et plus je suis inquiète. Et pourquoi Mia ne me rappelle-t-elle pas ? Que s’est-il passé alors qu’elle me téléphonait ? Il s’est passé quelque chose. J’en suis de plus en plus certaine en voyant les secondes, les minutes… puis les heures défiler inexorablement.

§§§

Voilà un long moment que je n’ai pas bougé. Recroquevillée dans l’un des canapés de notre chaleureux salon, juste en face des imposantes baies vitrées, je suis là à attendre. Attendre. Attendre. Attendre. James ne m’a toujours pas rappelée. Je ne comprends pas ce silence. J’ai froid. Je suis même glacée. Pourtant, je refuse catégoriquement de croire aux insinuations de Mia. D’ailleurs, je voudrai l’avoir en face de moi et lui dire ce que je pense d’elle. Deux heures après son coup de fil, je suis en colère. Oui, je suis en colère. Je lui en veux de m’avoir craché ces horreurs au visage avant de stopper brutalement notre communication. Elle n’avait pas le droit de me laisser ainsi. Elle n’avait pas le droit de me dire ces mensonges avant de me laisser en plan comme une moins que rien. Mais il y a eu ce bruit, cet horrible bruit. Ce bruit qui me fait peur à force de le ressasser. Ce bruit qui finit par me faire imaginer tout et n’importe quoi. Ce bruit qui me rend dingue à attendre sans savoir ce qui s’est passé et sans savoir pourquoi personne ne me rappelle…

§§§

Bon sang, je crois que je vais devenir folle. Bondissant sur mes pieds, les bras croisés contre ma poitrine à m’en faire mal, je me mets à marcher de long en large comme un lion en cage. Je n’en peux plus d’attendre. Je n’en peux plus de rester là sans rien faire. Pour la énième fois, je regarde mon portable. Toujours pas de message. Que fait James ? Il devrait être sorti de réunion, ne serait-ce que pour prendre un café. Cela ne lui ressemble pas de ne pas me téléphoner et… et je commence à m’inquiéter de ce silence. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je suis certaine que les mensonges de Mia sont la raison de mon inquiétude mais cela ne lui ressemble vraiment pas. J’essaie de me raisonner, une nouvelle fois. Je ne dois pas partir dans des délires. James est à Paris et il doit certainement être retenu. D’ailleurs, je l’imagine aisément en train de bouillir intérieurement de ne pas pouvoir m’appeler. Je l’imagine si bien que cela réussit même à me faire sourire. Mais je perds brusquement mon sourire quand soudain, soit deux heures et trente-sept minutes après cet horrible bruit, mon téléphone se met à sonner. Car, sur l’écran de mon portable, je vois apparaître le visage souriant de Thomas Demornet.

Thomas Demornet, le mari de Mia.

Chapitre 2

Mia est à l’hôpital. Son état est jugé grave. Très grave.

Elle a été transférée aux urgences, inconsciente. Elle a été victime d’un accident de la circulation. Alors qu’elle me parlait au téléphone, alors qu’elle marchait dans la rue en pleurant toutes les larmes de son corps, elle a été victime d’un terrible accident…

Assise dans la salle d’attente des urgences, la main de Thomas serrée dans la mienne, je me demande combien de temps encore nous allons devoir attendre avant d’avoir de ses nouvelles. Je regarde Thomas en sentant sa main presser la mienne, il est livide et ses yeux reflètent une inquiétude croissante. Je vois qu’il se retient de ne pas pleurer et cela me rend folle. Il devrait se laisser aller, il en a le droit. Moi, je ne peux pas. Il a besoin de moi, de mon soutien. Depuis mon arrivée, je m’efforce de retenir mes larmes, ce qui ne fait que grossir la boule au fond de ma gorge. Cette gorge qui me fait mal. D’ailleurs, j’ai l’impression que chaque partie de mon anatomie est douloureuse. Je suis tellement crispée que j'ai mal partout. Mais je ne peux pas le dire à Thomas, ou le hurler sur tous les toits afin de me soulager. C’est impossible car nous sommes dans un hôpital, à… à la Roche-sur-Yon. Mia s’est fait renverser par une voiture à la Roche-sur-Yon. Je ne comprends pas. Je n’arrive pas à comprendre. Elle m’a dit qu’elle était à Nantes mais elle s’est fait renverser par une voiture dans le centre-ville de la Roche-sur-Yon !

- Tu veux un café ? je demande à Thomas en essayant de garder un ton neutre, en vain.

Je me sens vraiment très mal. En plus d’être angoissée par l’état de Mia, je déteste les hôpitaux et tout ce qui s’y rapporte. J’ai dû faire un effort surhumain pour parvenir à franchir les portes des urgences et y rejoindre Thomas. Et depuis, j’ai peur de me mettre à paniquer. Je sens mon cœur battre rapidement, trop rapidement dès l’instant où je vois un brancard traverser les longs couloirs. A chaque fois, je crains de me mettre à courir vers la sortie, affolée à l’idée de voir du sang. En plus, il y a toutes ces odeurs, toutes ces alarmes, tous ces cris, c’est à vomir. Cela me rappelle trop de mauvais souvenirs. Mais surtout, surtout, pour ajouter à ce calvaire, il y a toutes ces questions que je me pose depuis mon arrivée. Je ne supporte plus d’attendre sans savoir ce qui s’est réellement passé. Je ne supporte plus de ne pas savoir pourquoi Mia m’a menti sur l’endroit où elle se trouvait. Je ne supporte plus de ne pas avoir des explications quant à notre dernière discussion. C’est intolérable. Mais je ne peux pas craquer. Pour Thomas, je n’ai pas le droit de craquer.

- Non, pas de café, merci, me répond-il en faisant un nouvel effort pour ne pas pleurer.

Le voir dans cet état me déstabilise complètement. C’est la première fois que je le voie ainsi : totalement perdu. Et ça m’effraie car je ne sais pas quoi lui dire. Mais, de toute façon, que pourrai-je lui dire pour le soulager, pour le rassurer ? Sa femme est en train de se battre pour ne pas mourir…

- Thomas, je fais en essayant de lui sourire, il faut… il faut… Attendons d’avoir des nouvelles, je lui recommande doucement en serrant ses mains glacées.

Bon sang, qu’est-ce que je peux lui dire d’autre ? Je ne sais même pas ce qui se passe de l’autre côté de cette grande porte blanche !

- Je n’en peux plus d’attendre, souffle-t-il en inspirant profondément pour refouler ses larmes.

« Moi non plus », ai-je envie de lui répondre mais je me contente de serrer ses mains en faisant un effort pour ne pas craquer. Je pense à James. Je l’ai eu au téléphone. Je m’apprêtais à partir à l’hôpital quand il a enfin téléphoné. En entendant sa voix à l’autre bout de la ligne, il semblait fou de ne pas m’avoir eue au téléphone depuis des heures, j’ai éclaté en sanglots. Je n’arrivais plus à parler. J’étais choquée. Mia avait eu un terrible accident et j’étais choquée. Alors que nous étions toutes les deux au téléphone, alors que nous étions en pleine communication, elle avait été violemment renversée par une voiture, d’où ce bruit effroyable résonnant encore dans mes oreilles.

Comme à son habitude, James s’est montré extrêmement doux et patient et… et lorsque j’ai enfin réussi à lui dire que Mia avait eu un terrible accident, je ne savais pas comment le lui dire au téléphone, il est resté très calme, très digne, et m’a affirmée qu’il ferait le nécessaire pour être à l’hôpital le plus vite possible. Bien entendu, je ne lui ai pas parlé des insinuations de Mia. Je n’y ai même pas pensé. La seule chose qui comptait à mes yeux, c’est qu’il soit près de moi le plus rapidement possible. Le reste n’avait plus d’importance.

Depuis, j’attends son arrivée avec impatience. J’ai besoin de lui, de sa présence rassurante. J’espère qu’il sera là aussi vite qu’il me l’a promis. Si tout va bien, il devrait mettre un peu moins de cinq heures pour arriver ici, si la circulation n’est pas trop difficile pour traverser Paris. Je refuse de croire qu’il est à Nantes. C’est impossible. D’ailleurs, au téléphone, il m’a dit qu’il sortait tout juste de réunion et qu’il n’avait pas pu m’appeler. Il semblait fatigué et… et tellement désemparé de ne pas être à mes côtés que j’ai raccroché en sanglotant de plus belle. Il m’a fallu un temps fou pour me reprendre et pouvoir conduire jusqu’à l’hôpital. Je ne voulais pas arriver près de Thomas avec un visage complètement défait. Je ne voulais pas lui montrer à quel point sa femme avait réussi à me déstabiliser. Car, après m’être complètement ressaisie, j’ai ressassé chaque parole de James afin de savoir s’il disait la vérité. Ce que je n’avais jamais fait depuis notre rencontre…

J’avais rencontré James lors d’un entretien professionnel. Je venais d’avoir vingt-six ans. Designer dans un petit cabinet d’architecture sans grand avenir, j’avais postulé chez Sanders’Boat, l’un des plus grands cabinets Européen d’architecture nautique dont le siège était basé à Londres. Je pensais déjà quitter mon poste quand j’avais appris que ce groupe familial, réputé pour ses yachts luxueux et avant-gardistes, recherchait un jeune et dynamique designer d’intérieur pour son tout nouveau cabinet implanté aux Sables-d’Olonne, le cinquième du groupe, rien que ça ! Je devais travailler en étroite collaboration avec le PDG du groupe, James Sanders en personne, ce qui était pour moi… une véritable aubaine. Ce très célèbre architecte Anglais était installé sur la ville depuis quatre mois, ce qui d’ailleurs avait fait la Une de tous les journaux locaux. Comment un homme tel que lui, aussi talentueux malgré son très jeune âge, avait-il pu quitter l’Angleterre pour venir s’installer dans un tout petit département comme la Vendée ? Cela paraissait complètement démentiel, même si ce n’était que pour deux ans, comme cela avait été annoncé, toujours dans les journaux. Pourquoi n’avait-il pas choisi de vivre en Italie, ou en Grèce, ou même en Espagne, où étaient implantés ses quatre cabinets d’architecture Sanders’Boat ? Nous avions eu notre réponse, un soir, lors d’une interview télévisée sur une chaîne de grande écoute. James Sanders, avec une certaine émotion dans la voix, nous avait appris que son défunt père avait une grand-mère maternelle Vendéenne, qui était des Sables-d’Olonne. C’était donc pour cette raison qu’il avait souhaité, soit exactement deux ans après la mort de ce père qu’il aimait tant, s’installer dans cette ville et découvrir ses origines Vendéennes.

Pour ma part, étant bien en-dessous de mes compétences dans le cabinet où je travaillais, je savais déjà, sans la moindre prétention de ma part, que j’étais capable d’assumer ce poste. J’étais un bon designer et je me sentais capable de travailler avec cet homme, même s’il était réputé exigeant avec ses collaborateurs. Je savais aussi que ce poste, si je l’obtenais, m’ouvrirait des portes quant à un avenir prometteur. J’avais donc postulé… et avais sauté de joie quand, à peine une semaine plus tard, ma candidature avait été retenue.

Avant même de postuler chez Sanders’Boat, je connaissais déjà le jeune et si charismatique PDG du groupe Sanders : James, Edouard, Charles, Henry Sanders. Son arrivée en Vendée avait fait tellement de bruit que je n’avais pu m’empêcher de faire ma curieuse en allant chercher des infos sur le Net. Quel choc j’avais eu en découvrant la beauté de ses traits, ce type était une vraie gravure de mode. Du coup, mes recherches s’étaient « légèrement » approfondies et j’avais découvert des tas d’articles sur cet homme réputé mystérieux, malgré une vie privée, vraie ou fausse, telle était la question, étalée dans de nombreux journaux étrangers. Sans grande surprise, j’avais donc découvert que son nom était très souvent cité dans les magazines spécialisés dans le nautisme pour son talent et son savoir-faire. Ce type était presque une légende ! J’étais restée baba d’admiration devant son travail. Ses yachts étaient des vrais œuvres d’art. Par contre, je l’avoue, j’avais été dégoûtée en découvrant sa réputation d’homme à femmes. Les photos de lui avec une multitude de femmes différentes accrochées à son bras m’avaient littéralement refroidi. La presse Anglaise, bien plus envahissante qu’en France, raffolait de ce jeune prodige au charme envoûtant, et le suivait de près quant à sa vie sentimentale. Les articles sur cette vie sentimentale étaient assez impressionnants, à croire que les journalistes Anglais n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent. On nous répétait inlassablement que James Sanders était beau comme un Dieu, qu’il était particulièrement intelligent, honteusement riche, et qu’il collectionnait les conquêtes féminines comme des mouchoirs en papier. On disait aussi de lui qu’il refusait farouchement de s’engager, d’où ses innombrables conquêtes. D’ailleurs, un jour, lors d’une interview télévisée sur une chaîne Anglaise, un sourire légèrement ironique sur son beau visage, le bel Anglais avait confirmé la rumeur en déclarant que le mariage n’était pas pour lui.

Je me rappelle que j’étais très tendue lorsque j’étais entrée dans les locaux de Sanders’Boat, qui venaient tout juste d’ouvrir leurs portes. Le bâtiment, en forme de coque de bateau en bois clair, ce qui ne manquait pas d’originalité, était immense, luxueux et équipé à la pointe de la technologie. Il respirait l’argent et la modernité sans pour autant être tape-à-l’œil, ce qui avait beaucoup plu aux Vendéens. En plus, James Sanders avait tenu à ne travailler qu’avec des entreprises locales, ce qui avait considérablement réduit le taux de chômage dans tout le département. D’ailleurs, depuis ce jour, critiquer Sanders’Boat relève presque de l’insulte pour tout Vendéen qui se respecte. Moi-même suis particulièrement fière d’avoir une telle entreprise implantée, et respectée, dans la ville où je suis née et où j’ai grandi.

Oui, je suis fière. Mais, ce jour-là, en entrant dans la salle d’attente luxueuse au magnifique parquet en bois massif, j’avoue que j’étais plutôt nerveuse. Très, très nerveuse même. Et j’étais devenue carrément angoissée quand j’avais découvert les trois belles autres candidates assises dans des fauteuils en cuir blanc. Trois belles femmes, assurément très intelligentes, qui allaient certainement plaire à notre beau tombeur. Elles avaient toutes les chances de leur côté pour décrocher le poste. Moi, je savais que je n’avais rien de leur physique de mannequin, même si on disait de moi que j’étais très jolie. J’étais assez grande, ce qui faisait de moi une femme attirant le regard… mais cela s’arrêtait là, du moins c’est ce que je croyais à ce moment-là. J’étais carrément persuadée de ne pas être une femme séduisante, aussi séduisante que ces filles assises en face de moi. Pourtant, mes deux petites sœurs, Louise et Emma, me disaient souvent que j’avais des courbes qui plaisaient aux hommes. Oui, surtout aux gros vicieux !

Le jour de mon entretien, elles m’avaient recommandé de porter une petite robe d’un bleu glacier assez moulante mais j’avais catégoriquement refusé. Je trouvais la robe trop sexy pour me rendre à un entretien professionnel, même si elle m’allait à merveille pour aller danser le samedi soir. J’avais préféré mettre une simple robe noire afin d’atténuer ces « courbes qui plaisaient aux hommes », tout en restant dans l’élégance et la discrétion. Une robe dans laquelle je me sentais à l’aise. Mes talons hauts finissaient joliment l’ensemble, me donnant presque des airs de grandes dames. Je trouvais le résultat plutôt « correct ». Mes cheveux d’un blond cuivré, que j’avais hérité de mon père, bouclaient légèrement par temps de pluie, ce qui les rendait assez beaux, avais-je fini par comprendre à l’âge adulte. D’ailleurs, la plupart du temps, je les laissais retomber souplement sur mes épaules. Par contre, lorsque je travaillais, ou que je décrochais un entretien professionnel, j’aimais bien les attacher afin de me donner un air plus sérieux, ou plus vieux. En fait, à cette époque-là, je ne savais pas trop comment me coiffer tant j’avais l’impression d’être gauche et maladroite. J’avais pourtant de jolis traits, assez fins et réguliers, mais bon, pas à tomber par terre, non plus ! J’étais cruellement consciente de ne pas être une déesse de la beauté avec mes pommettes hautes, mon nez retroussé, ma bouche pulpeuse et mes grands yeux bleus. Non, vraiment, j’étais une jolie fille, mais simplement une jolie fille… alors que je savais depuis longtemps que James Sanders ne s’entourait que de très belles femmes, y compris dans son travail.

Cinq minutes après être entrée dans cette magnifique salle d’attente, cinq minutes après avoir observé discrètement les trois pimbêches assises en face de moi, et uniquement à cause de ce détail, j’avais perdu mon bel optimisme pour mon très imminent entretien. J’avais regretté de ne pas avoir mis la jolie petite robe bleue que mes sœurs m’avaient conseillée. D’ailleurs, quand l’assistante de James, une véritable bombe sexuelle habillée tout de blanc immaculé, m’avait fait entrer dans son bureau, j’étais apparemment la deuxième candidate à passer en entretien, j’avais respiré à fond afin de conserver mon calme. Mais je tremblais comme une feuille quand je m’étais assise en face d’un magnifique bureau en bois clair. J’avais perdue toute confiance en moi. J’étais persuadée que tout était déjà fichu pour moi.

Je savais pertinemment que James Sanders était beau comme un Dieu mais j’en avais fait tomber ma mâchoire en constatant à quel point il l’était en chair et en os. A tout juste vingt-neuf ans, il était effectivement l’homme magnifique et si charismatique que l’on pouvait admirer dans tous les magazines people. Je l’admirais secrètement dans tous ces magazines. Très grand, pas loin d’un mètre quatre-vingt-dix, il avait de larges épaules, une taille fine, des hanches étroites et des jambes à vous donner le vertige. En le découvrant dans la pièce, j’avais eu l’impression d’être brutalement projetée contre une affiche publicitaire vantant les mérites d’un homme sauvage, majestueux, presque dangereux… mais inexorablement attirant, inexorablement troublant.

Debout devant la baie vitrée de son immense bureau, décoré dans des tons chauds et chaleureux, il était en pleine communication téléphonique, en anglais, et ne m’avait pas adressé un seul regard lorsque j‘étais entrée. J’en avais profité pour le reluquer de la tête aux pieds, les tempes bourdonnantes et le cœur battant la chamade, déjà enivrée par le son de sa voix grave.

James Sanders était donc Anglais. Certes, avec du sang Vendéen, mais Anglais quand même. Ses parents étaient nés tous les deux à Liverpool, là où ils s’étaient rencontrés et où ils s’étaient mariés. A ce moment-là, Charles Sanders venait régulièrement en France mais, dès l’instant où il avait perdu sa grand-mère Vendéenne, qu’il vénérait, il avait cessé de côtoyer les Sables-d’Olonne, ce qu’il avait amèrement regretté lorsqu’il était tombé malade.

James était né lui aussi à Liverpool. Son petit frère, Adam, était né peu de temps après lui, soit onze mois plus tard, toujours à Liverpool. Les deux frères étaient, paraît-il, totalement différents mais profondément attachés l’un à l’autre. Ils avaient grandi une petite partie de leur enfance à Liverpool avant de déménager à Londres, là où ils avaient rencontré une toute petite fille alors âgée de quatre ans à peine : Mia. Dès le début, le trio était devenu inséparable et Mia était devenue un membre à part entière de la famille Sanders. D’ailleurs, deux années plus tard, quand les parents des deux garçons s’étaient séparés et que ceux-ci avaient souhaité rester auprès de leur père, James avait tout juste huit ans, des rumeurs avaient circulé sur une éventuelle liaison entre le père de Mia et Elisabeth Sanders. Bien entendu, les raisons exactes de cette séparation n’avaient jamais été révélées au public mais il est clair que les deux garçons en avaient énormément souffert. Neuf ans plus tard, contre toute attente, Elisabeth Sanders avait décidé de regagner le domicile conjugal, ce qui bien évidement avait fait beaucoup de bruit. Une fois encore, des rumeurs avaient circulé allégrement sur ce retour inattendu mais la presse Anglaise n’avait jamais su, au grand dam de ses fans, découvrir le fin mot de l’histoire.

Quatre ans plus tard, les garçons, qui étaient devenus de beaux jeunes hommes, avaient décidé de quitter le nid familial et de s’installer en colocation en plein cœur de Londres, avec Mia, qui ne les avait jamais quittés. Tous les trois avaient fini par faire leurs études dans la même université. Mia avait fait des études de droit, James s’était penché vers l’architecture contemporaine. Adam, quant à lui, s’était déjà tourné vers la médecine. Il voulait devenir pédiatre. Choix qu’il n’avait jamais regretté quand il avait enfin atteint son but, et quand il avait rencontré la femme de sa vie, Emmy. Emmy qui avait accompagné sa nièce de six mois lors d’une visite chez le pédiatre. Aujourd’hui, Emmy et Adam sont mariés et ont deux adorables petites filles. Ils vivent paisiblement dans un superbe quartier de Londres. James et moi allons souvent les voir, toujours accompagnés de Mia et de Thomas, et nous passons toujours Noël ensemble. Cette tradition est importante pour les deux frères, et plus particulièrement pour James.

James qui, suivant les dires d’Adam, avait très mal vécu le divorce de ses parents, ce qui était malheureusement arrivé quelques années plus tard. D’ailleurs, encore aujourd’hui, Elisabeth Sanders reste un sujet tabou pour toute la famille Sanders. James n’en parle jamais, comme si elle était morte pour lui. De ce fait, j’ai toujours refusé de lui poser la moindre question, ne voulant pas réveiller de vieux souvenirs douloureux. Pourtant, je ne désespère pas de le voir un jour se confier à moi et me raconter ce qui s’est réellement passé avec cette femme qui est totalement sortie de sa vie. J’attends seulement qu’il soit prêt pour le faire.

Enfin, pour revenir au parcours professionnel de James, celui-ci avait, à vingt-deux ans, fini par se reconvertir dans l’architecture nautique. Il avait alors, sans grande surprise, commencé à travailler avec son père. Très vite, le jeune homme avait démontré un véritable talent, qui l’avait propulsé sur le podium des meilleurs architectes nautiques de tous les temps. Ses yachts à la pointe de la technologie avaient fait de lui un homme de confiance. A vingt-quatre ans, son père avait voulu le nommer PDG de Sanders’Boat mais il avait refusé son offre. A la surprise générale, il avait préféré continuer de travailler sous ses ordres, alors que Charles ne cachait plus vraiment à ses collaborateurs qu’il voulait « relâcher un peu la pression » et, pourquoi pas, s’installer en France. Mais tout le monde savait que James vénérait son père, presque comme un Dieu, et qu’il n’imaginait pas travailler sans lui. Et surtout, il n’imaginait pas prendre sa place. Ensemble, ils étaient plus forts, invincibles et plus performants, aimait-il déclarer devant les journalistes Anglais à chaque fois qu’ils présentaient leur tout dernier « bébé ». Hélas, tout avait changé quand son père avait dû se résoudre à stopper net sa carrière pour des soucis de santé. D’ailleurs, cela avait fait beaucoup de bruit dans le monde nautique car Charles Sanders avait fondé Sanders’Boat. Même s’il prévoyait de se faire remplacer un jour par son fils, à ce moment-là, il gérait encore d’une main de maître l’ensemble de ses cabinets d’architecture et semblait prêt à conquérir le monde. Aucun collaborateur, et encore moins son fils, n’avait imaginé qu’il puisse s’arrêter de travailler de façon aussi soudaine. Un cancer ne lui avait pas donné le choix. Charles avait immédiatement nommé son fils, à qui il vouait une confiance sans faille, avait-il déclaré lors de sa toute dernière interview télévisée, et lui avait donné tout pouvoir quant à la gestion de son patrimoine. A seulement vingt-cinq ans, James était donc devenu le nouveau PDG de Sanders’Boat et l’actionnaire principal des quatre cabinets d’architecture navale implantés en Europe. Il ne s’était pas laissé griser par le pouvoir et l’argent, malgré son jeune âge, et avait honoré la confiance de son père en maintenant efficacement son savoir-faire, le propulsant littéralement sur le devant de la scène et devenant ainsi une véritable légende. Charles, quant à lui, avait malheureusement succombé à son cancer, soit deux ans après avoir nommé son fils à son nouveau poste. Ses fils, sa plus belle réussite, avait-il dit juste avant de mourir…

Le jour de mon entretien, James portait un superbe costume bleu marine, taillé sur mesure, et une chemise bleu pâle qui devaient coûter une petite fortune, tout comme ses chaussures italiennes parfaitement cirées. Ses cheveux châtains, aux très jolis reflets blonds, étaient légèrement ondulés et négligemment repoussés en arrière. Quelques mèches indisciplinées touchaient le col de sa chemise, lui donnant un petit air sauvage, ou délicieusement coquin. Ses traits étaient fins, parfaitement dessinés, assez délicats, mais on sentait une certaine force, une certaine puissance émaner de son visage, ce qui le rendait extrêmement intimidant. Il était clair qu’il avait acquis, au fil des années, une véritable maturité. Sa barbe de quelques jours soigneusement taillée ne faisait qu’accentuer cette véritable maturité, le rendant encore plus impressionnant. James avait également des yeux magnifiques, d’un mélange bleu-vert si clair qu’ils en devenaient presque étranges, d’où leur incroyable beauté. Ce jour-là, son teint était légèrement hâlé, comme s’il revenait d’une longue balade en mer. Alors qu’il avait continué sa communication téléphonique sans jamais me regarder, à croire qu’il n’avait pas remarqué ma présence dans son bureau depuis dix bonnes minutes, je l’avais imaginé sans peine sur un yacht luxueux, entouré d’une ribambelle de jolies filles, en train de profiter du soleil tout en sirotant du champagne…

- Etes-vous avec moi, Charlotte Reverdie ? avais-je soudain entendu.

Tout à mes pensées, je n’avais pas remarqué que James avait raccroché son téléphone et qu’il me fixait depuis un long moment tout en essayant de capter mon attention. Son visage paraissait surpris, un peu amusé, et visiblement troublé. Une vive rougeur avait envahi nos joues quand nos regards s’étaient enfin rencontrés… et qu’une chaleur intense m’avait enveloppée de la tête aux pieds. J’avais adoré sa façon de prononcer mon nom, avec son adorable accent anglais.

Durant un temps interminable, nous nous étions dévisagés sans prononcer un mot. Le monde extérieur avait littéralement disparu de notre champ de vision et le bureau était devenu étrangement silencieux. Pour ma part, j’avais eu l’impression que seuls les battements de mon cœur raisonnaient dans la pièce. De longs frissons délicieux n’avaient cessé de me longer la colonne vertébrale, me rendant presque haletante. A cet instant précis, j’avais perdue toutes mes facultés intellectuelles.

- Bon… bonjour, Monsieur, avais-je réussi à dire d’une voix si aigüe que j’avais eu l’impression d’être redevenue une toute jeune adolescente.

- Charlotte Reverdie, avait répété James en se laissant tomber dans son fauteuil, les jambes apparemment coupées. C’est… c’est bien cela ?

Sa voix était si étrangement enrouée que cela m’avait fait encore rougir. Je ne savais plus ce que je devais faire, ce que je devais répondre, ce que je devais penser. Je ne savais plus du tout comment réagir. « Je ne suis même pas belle ! », je ne cessais de me répéter bêtement. Je n’étais pas ces femmes qu’il aimait tant. J’avais fait un effort surhumain pour me ressaisir. J’étais dans le bureau du grand James Sanders et toute ma vie professionnelle dépendait de cet entretien. Je ne pouvais pas tout rater parce que j’étais sous l’effet d’un véritable… un véritable coup de foudre ?

Fort heureusement, alors que je commençais à bafouiller je ne sais quelle réponse, les mains crispées sur mes genoux, nous avions été brusquement interrompus par la sonnerie du téléphone. Chacun avait pu reprendre ses esprits. Et tandis que mon interlocuteur discutait, toujours en anglais, en évitant résolument de me regarder, à croire que ma vue l’empêchait de se concentrer, j’avais réussi à me rappeler ce que je faisais dans ce superbe bureau. J’avais retrouvé mon envie de réussir cet entretien quand il avait enfin raccroché son téléphone, le visage devenu aussi neutre qu’une page blanche. James avait repris son rôle de grand PDG reconnu pour son flegme et son sang-froid légendaires.

Notre entretien s’était parfaitement déroulé, même si, au début, j’avoue que j’avais été assez déstabilisée en l’entendant parler français. James Sanders parlait couramment notre langue mais hésitait parfois sur les mots, ou en confondait carrément d’autres, ce qui se révélait assez déroutant et fort amusant. En me voyant serrer les lèvres pour ne pas sourire, il s’en était vivement excusé en émettant un petit rire gêné, rougissant légèrement comme un gamin pris en faute. Je l’avais trouvé encore plus irrésistible, et encore plus attirant. De nouveau, j’avais dû faire des efforts monumentaux pour me concentrer, ce que j’avais réussi haut la main, tant mieux pour ma fierté et mon professionnalisme. Nous n’avions plus été dérangés par le téléphone car il avait demandé à son assistante de bloquer ses appels. D’une voix blanche, et réussissant par je ne sais quel miracle à soutenir son étrange regard clair, j’avais répondu à toutes ses questions, même les plus pertinentes, sans jamais perdre mon sang-froid. Mes joues étaient brûlantes et mon cœur battait la chamade mais je n’avais jamais montré le moindre signe de défaillance. J’étais le parfait designer que tout patron normalement constitué rêverait de recruter. James, quant à lui, était resté très concentré dans son rôle d’homme d’affaires, même si, parfois, j’avais aperçu une légère perle de sueur apparaître au-dessus de sa lèvre supérieure, ou un tout petit tremblement, presque imperceptible, de ses mains, surtout lorsque nous avions sensiblement débordé sur ma vie privée. Quand je lui avais révélé, ou plutôt « confirmé » que j’étais célibataire et sans enfant suivant ses questions détournées, je l’avais senti soulagé, et vraisemblablement troublé. A ce moment-là, il cherchait de plus en plus ses mots, à croire qu’il ne savait plus parler français. Moi, je n’avais pas voulu me ridiculiser en lui montrant ce que je ressentais vraiment mais une véritable tempête régnait à l’intérieur de mon corps, me demandant un effort surhumain pour rester aussi professionnelle que lui.

Pourtant, oui, pourtant, quand notre entretien s’était enfin terminé, soit une bonne heure et demie plus tard, et que James avait insisté pour me raccompagner jusqu’aux portes des ascenseurs, sous le regard ébahi de son assistante et sous les mines déconfites des trois autres candidates toujours assises dans la salle d’attente, j’avais fini par oublier qui il était. Et lui, James Sanders, avait fini par oublier qui il était. Sans plus pouvoir prononcer un mot, nous nous étions longuement serrés la main, en nous fixant, le souffle légèrement saccadé. Nous n’avions plus aucune envie de nous quitter. Nous n’avions plus aucune envie de continuer cette mascarade…

Le lendemain de cet entretien si troublant et si perturbant, j’avoue que j’avais été très déçue d’apprendre que je n’étais pas sélectionnée pour le poste. Cela avait même été la douche froide. C’était pourtant James qui m’avait personnellement appelée pour me l’annoncer. Je ne comprenais pas ce refus car j’étais persuadée d’avoir réussi mon entretien. En fait, pour être honnête, j’étais surtout vexée car je pensais qu’il s’était vraiment passé quelque chose entre nous. Même si j’étais consciente que travailler avec lui aurait certainement été dangereux pour ma santé mentale, parce qu’il était réputé comme étant un briseur de cœur, j’avais été déçue à l’idée de ne pas le revoir, ne serait-ce qu’un court instant.

James, à l’autre bout de la ligne, avait bien évidemment entendu ma déception. C’est pourquoi, avant même que je puisse lui dire quoi que ce soit, il avait tenu à s’expliquer en toute franchise. De sa voix de velours qui me faisait tant d’effet, avec ses fautes de français et son joli accent anglais qui me donnaient des frissons dans le creux du dos, il m’avait dit qu’il ne pouvait pas m’accueillir dans son service car ce n’était pas ce qu’il voulait entre nous, ce qui m’avait fait rougir jusqu’aux oreilles. La seule solution était donc de refuser ma candidature, même si elle correspondait à tous ses critères. Il trouvait que c’était plus simple pour tout le monde, et surtout pour lui, pour moi, pour… nous…

Ce jour-là, au téléphone, il m’avait invitée à dîner. Et moi, oubliant tous les risques que j’encourrais avec cet homme, j’avais accepté.

Un an après cet inoubliable dîner, un an après m’avoir laissée découvrir l’homme qu’il était vraiment, un homme à qui je pouvais donner mon cœur, un homme à qui je pouvais faire confiance, il m’avait demandé de l’épouser… et j’avais accepté sans la moindre hésitation…

C’est pourquoi, lorsque la porte s’ouvre enfin sur lui, soit deux heures à peine après l’avoir eu au téléphone, ce qui relève du miracle, j’éclate littéralement en sanglots en me jetant dans ses bras.

- Charlotte ! s’écrie-t-il en m’entourant aussitôt de ses bras pour me serrer très fort contre lui.

Enfin, il est là. Il est là et il m’aime. Je le sens dans sa façon de me serrer farouchement contre lui. D’ailleurs, j’ai l’impression que notre séparation lui a été particulièrement éprouvante car James me serre étroitement contre lui en enfouissant son visage dans le creux de mon cou pour humer mon odeur, comme un véritable drogué. Il tremble de la tête aux pieds, comme s’il craignait de me voir disparaître. Il est clair qu’il est extrêmement choqué par ce qui est arrivé à Mia.

- James ! je sanglote tout contre lui, soulagée d’être enfin dans ses bras et terriblement émue de le sentir aussi perturbé.

- C’était horrible, me dit-il tout contre la peau de mon cou.

Je ne réponds pas, incapable de lui demander ce qui était horrible. Puis je rougis de honte en pensant à Mia. Bien sûr que c’était horrible. Je lui ai appris par téléphone que sa meilleure amie avait été victime d’un grave accident. Comment supporter un tel choc ?

- Nous attendons des nouvelles, je parviens à lui dire entre deux sanglots.

En entendant ces mots, James se redresse vivement et s’empresse d’aller saluer Thomas, qui n’a pas bougé de son siège, comme pétrifié sur place en me voyant craquer. Je regrette aussitôt d’avoir réagi ainsi mais c’était plus fort que moi. Après tout ce qui s’était passé, après toutes ces dernières heures à attendre dans l’angoisse sans pouvoir me reposer sur une épaule solide, retrouver James était comme découvrir une oasis en plein désert.

- Ça va, tu tiens le coup ? demande-t-il à Thomas en me gardant serrée contre lui.

- Cela fait des heures que nous attendons, répond celui-ci en se passant une main tremblante sur le visage. Ça devient infernal.

- Vous n’avez vu personne ? s’étonne James en effaçant doucement de ses pouces les larmes qui ne cessent de couler silencieusement sur mon visage.

Je me déteste de réagir ainsi en voyant Thomas faire des efforts surhumains pour ne pas craquer. Je me déteste de réagir ainsi alors que James semble extrêmement choqué par ce qui est arrivé à son amie, mais je n’arrive plus à me contrôler. James me paraît si effrayé à l’idée de me lâcher que j’en suis toute retournée. D’ailleurs, il ne me lâche pas d’un pouce alors qu’il se laisse tomber sur la chaise près de Thomas. Me tenant fermement par la taille, il me prend sur ses genoux et m’oblige à me serrer tout contre lui. L’accident de Mia y est forcément pour quelque chose. James a toujours été un mari tendre et attentionné mais il n’a jamais été ainsi avec moi, aussi… possessif. Là, à cet instant précis, je jurerais qu’il a peur. Peur de me perdre, moi. Il est vraisemblablement en état de choc. Celle qu’il considère comme sa petite sœur est en train de se battre pour rester en vie et certainement s’est-il fait un film en m’imaginant à sa place, d’où son angoisse perceptible.

- James, je lui souffle contre son oreille, si bas qu’il est le seul à entendre, je suis là…

James ne me répond pas mais je sens ses bras se resserrer autour de ma taille. Son émotion me donne la chair de poule. Il me paraît si démuni, si perdu que je ne le reconnais pas. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas sa façon d’être. N’est-il pas connu comme un homme fort sachant affronter n’importe quelle situation difficile ? Je n’aime pas le voir ainsi. Je retrouve pourtant un semblant de calme en humant l’odeur de sa peau. Mon mari est enfin près de moi et tout devrait aller mieux. Par sa seule présence, il me rend plus forte et plus sûre de moi. Je me sens plus sereine pour attendre des nouvelles de Mia, dans cet hôpital de malheur aux odeurs épouvantables. D’ailleurs, tandis que Thomas lui raconte ce qui s’est passé, je réussis enfin à stopper mes sanglots. Je n’ai plus cette boule au fond de la gorge, même si je reste extrêmement inquiète pour mon amie.

- Je ne comprends pas, fait Thomas en se passant une nouvelle fois une main sur le visage. Mia était censée être au magasin mais…mais…

James affiche un visage impassible mais je le sens se raidir en entendant ces mots. Je ne peux m’empêcher de m’écarter légèrement pour le regarder plus attentivement. Je remarque à quel point son visage est pâle. Ses traits sont tirés et il semble épuisé. Je devine aussitôt qu’il n’a pas bien dormi cette nuit. Et… et soudain, je ressens un grand vide en glissant mon regard sur sa veste bleu marine, sur sa chemise blanche et sur son jean bleu.

Il porte exactement la tenue décrite par Mia !

Chapitre 3

Mia est morte.

Victime d’un grave traumatisme crânien et de multiples fractures, elle a succombé à ses blessures, nous laissant complètement anéantis par cette terrible nouvelle.

James, malgré sa détresse évidente, a pris les choses en main et a immédiatement prévenu la famille de Mia, qui vit toujours à Londres. Leur annoncer la nouvelle par téléphone a été terrible. D’ailleurs, je ne sais pas comment il a fait pour garder son sang-froid et ne pas éclater en sanglots. D’où j’étais, j’entendais les hurlements de la mère de Mia et les pleurs de son père à l’autre bout de la ligne, c’était vraiment horrible. Après cet appel difficile, James leur a réservé une place dans le prochain avion afin de leur permettre d’être au plus vite auprès de leur défunte fille. Ensuite, il a appelé les parents de Thomas, qui vivent à Nantes, pour leur annoncer la triste nouvelle. Bien évidemment, Thomas est complètement dévasté. Quand le médecin nous a annoncé la mort de Mia, il n’a pas réagi tout de suite, il est resté figé sur place, comme s’il n’avait pas bien compris. Puis soudain, lorsqu’il a percuté que sa femme était morte, il s’est littéralement effondré dans les bras de James. James qui, lui aussi, est resté une minute complètement hébété, avant de se ressaisir pour soutenir son ami. Moi, j’ai éclaté en sanglots en collant ma main contre ma bouche pour ne pas me mettre à hurler. J’étais choquée. Je me sentais mal, très mal. J’avais envie de vomir. Heureusement, quand Thomas a réussi à se ressaisir pour demander à l’infirmière de garde ce qu’il devait faire dans un premier temps, les démarches administratives qu’il devait effectuées, James m’a pris dans ses bras et m’a serrée très fort contre lui tandis que je pleurais toutes les larmes de mon corps. Quatre bonnes heures plus tard, après avoir accueilli les parents et la petite sœur de Thomas, et après avoir soutenu celui-ci alors qu’il découvrait, en discutant avec la gendarmerie de la Roche-sur-Yon, les « probables » circonstances de l’accident de Mia, une enquête était ouverte, James et moi avons décidé de laisser Thomas et sa famille auprès de la dépouille de la jeune femme et sommes rentrés chez nous, aux Sables-d’Olonne.

§§§

Pendant le trajet de retour, nous ne prononçons pas un mot. Nous sommes tous les deux extrêmement fatigués. Physiquement et émotionnellement. Mais plus tard, alors que nous allons dans notre chambre nous déshabiller afin de nous mettre au lit, sans même pouvoir avaler un morceau, je ne peux m’empêcher de me tourner vers James et de lui demander abruptement :

- Avant d’arriver à l’hôpital, tu es passé ici ?

James me tourne le dos mais je vois ses larges épaules tressaillir légèrement en m’entendant lui poser cette question. Et il met quelques secondes avant de me faire face. Quelques secondes… de trop ?

- Non. Pourquoi cette question ?

En voyant son visage ravagé par la fatigue et la tristesse, et par une autre émotion que je n’arrive pas à identifier, je regrette immédiatement d’avoir posé la question.

- Je ne savais pas que tu avais emporté ces vêtements, je lui réponds pourtant en désignant la tenue qu’il porte encore.

- J’étais plus à l’aise pour voyager, fait-il en haussant les épaules, apparemment dépassé par l’importance de ce détail, à ce moment-même.

- Mais tu n’avais pas pris ces vêtements, j’insiste doucement.

- Si, je les avais pris, réplique-t-il calmement tout en ôtant sa veste qu’il va ranger dans notre dressing. Il y a un problème avec ces vêtements ? m’interroge-t-il en fronçant les sourcils, semblant vraiment ne pas comprendre où je veux en venir.

Mais est-ce que je sais moi-même où je veux en venir ? Certes, James porte les vêtements que Mia m’a décrits au téléphone mais cela ne veut rien dire. Et surtout, cela n’a aucun sens. Mia m’a dit qu’elle était à Nantes mais elle s’est fait renverser par une voiture à la Roche-sur-Yon. Comment pourrai-je donner de l’importance à ce qu’elle a insinué ?

- Non, aucun, je fais en haussant les épaules. Excuse-moi, j’ajoute très vite, je ne voulais pas me montrer péni…