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Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
D’abord les paysages. Puis l’envoûtement. Du Kenya, le visiteur garde irrévocablement l’image de cette fracture géologique du Rift, assénée telle un coup de poing. Le Kenya ou l’Afrique en miroir. Toute l’Afrique, résumée dans l’histoire d’un pays et dans ses convulsions depuis l’indépendance.
Le Kenya est indissociable de son mythe, entretenu par le cinéma et les récits de voyages. Ses parcs nationaux, sa mosaïque ethnique, son histoire coloniale en ont fait un terreau propice aux meilleures légendes. Mais dans ses soutes, la fureur n’a jamais été contenue. Les rages ethniques, politiquement exploitées, sont toujours à eur d’actualité. La mémoire des massacres coloniaux y reste vive. L’ambiance rétro des clubs so British de Nairobi est une façade aussi délicieuse que trompeuse.
Ce petit livre n’est pas un guide. C’est une odyssée africaine. Une plongée dans l’âme du peuple kenyan, porteur des épopées et des tourments d’un continent. Un grand récit suivi d’entretiens avec Caroline Elkins (Jomo Kenyatta ne voulait pas renverser l'ordre colonial, mais y avoir accès), Yvonne Adhiambo Owuor (Être Kenyan, c'est être multiple) et Nanjala Nyabola (Les grandes familles jouent sur les peurs, la misère et les tribus).
Un voyage au gré de personnages forts et de lieux marquants, pour mieux connaître les passions kenyanes. Et donc mieux les comprendre.
EXTRAIT
On appelle ça « se prendre le Rift ». Une bretelle d’autoroute, une banlieue, un pont, un virage. Et la terre, soudain, s’ouvre sous les roues. Jusqu’à l’horizon, des centaines de mètres plus bas, ce ne sont plus que des lacs alcalins, aux eaux argentées, des volcans cuivrés, à simple ou double cratères, enflammés par l’aube, émergeant au milieu d’un océan de savanes, de labours, de figuiers d’émeraudes et d’acacias à l’écorce dorée. On épie l’envol des flamants et celui des vautours. On guette le babouin, le zèbre, la girafe, l’éléphant qui se seraient par trop approchés de la route.
Est-ce la lumière ou la splendeur des lieux ? Est-ce l’altitude ? La tête tourne. L’aube kenyane est un spectacle. Une tragédie, un opéra qu’on contemple depuis la corniche comme on le ferait depuis le balcon d’un théâtre. Archéologues, aventuriers, explorateurs, simples voyageurs : nul n’a échappé à la beauté de ces terres. Dans ce pays à peine grand comme la France, où se retrouvent tous les paysages d’Afrique (glaciers, déserts, forêts primaires, savanes, lagunes, sable fin, mangrove, récifs coralliens…), chacun trouve ici sa mélopée propre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "(...) Belle et utile collection petit format chez Nevicata, dont chaque opuscule est dédié à un pays en particulier. Non pas un guide de voyage classique, mais, comme le dit le père de la collection, un «décodeur» des mentalités profondes et de la culture. Des journalistes, excellents connaisseurs des lieux, ont été sollicités (...). A chaque fois, un récit personnel et cultivé du pays suivi de trois entretiens avec des experts locaux. -
Le Temps
- "Comment se familiariser avec "l'âme" d'un pays pour dépasser les clichés et déceler ce qu'il y a de juste dans les images, l'héritage historique, les traditions ? Une démarche d'enquête journalistique au service d'un authentique récit de voyage : le livre-compagnon idéal des guides factuels, le roman-vrai des pays et des villes que l'on s'apprête à découvrir." -
Librairie Sciences Po
À PROPOS DE L'AUTEUR
Bruno Meyerfeld, journaliste, a été correspondant du
Monde en Afrique de l’Est. Au Kenya, l’âme de l’Afrique l’a définitivement happé.
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Seitenzahl: 102
Veröffentlichungsjahr: 2018
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L’ÂME DES PEUPLES
Une collection dirigée par Richard Werly
Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.
Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.
Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.
Richard Werly est le correspondant pour la France et les affaires européennes du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, en Europe et dans le monde, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus globalisée et de crises nouvelles et parfois brutales.
À Laure
« … et dans le grand ciel africain voguaient les nuages du Kenya, les plus beaux du monde »
Joseph Kessel, La piste fauve, Gallimard, 1954
AVANT-PROPOS
On appelle ça « se prendre le Rift ». Une bretelle d’autoroute, une banlieue, un pont, un virage. Et la terre, soudain, s’ouvre sous les roues. Jusqu’à l’horizon, des centaines de mètres plus bas, ce ne sont plus que des lacs alcalins, aux eaux argentées, des volcans cuivrés, à simple ou double cratères, enflammés par l’aube, émergeant au milieu d’un océan de savanes, de labours, de figuiers d’émeraudes et d’acacias à l’écorce dorée. On épie l’envol des flamants et celui des vautours. On guette le babouin, le zèbre, la girafe, l’éléphant qui se seraient par trop approchés de la route.
Est-ce la lumière ou la splendeur des lieux ? Est-ce l’altitude ? La tête tourne. L’aube kenyane est un spectacle. Une tragédie, un opéra qu’on contemple depuis la corniche comme on le ferait depuis le balcon d’un théâtre. Archéologues, aventuriers, explorateurs, simples voyageurs : nul n’a échappé à la beauté de ces terres. Dans ce pays à peine grand comme la France, où se retrouvent tous les paysages d’Afrique (glaciers, déserts, forêts primaires, savanes, lagunes, sable fin, mangrove, récifs coralliens…), chacun trouve ici sa mélopée propre.
Beauté envoûtante. Beauté trompeuse. Car le Kenya n’est pas un paysage, ou un lever de soleil – aussi grandioses soient-ils. Il n’est pas ce « paradis de safari », ce pays du hakuna matata (il n’y a pas de problème) triomphant, entonné jusqu’à la nausée, cette terre sans homme, (sinon sillonnée par des Massaï anachroniques et des marathoniens en sueur), survendue par des générations d’opérateurs touristiques, de diplomates et de journalistes paresseux ou duplices. Les Kényans eux-mêmes sont passés maîtres en illusionnisme, manipulant et exportant à l’excès les clichés qui les arrangent. Abrité derrière les poncifs, après tout, on est bien à l’abri. Le drapeau national ne représente-t-il pas un bouclier frappé de deux lances, derrière lequel se protéger, dissimuler ses angoisses et cacher ses pleurs ?
Mais à nouveau, en 2017, le vernis a craqué. Les élections générales, parties pour être une promenade de santé, se sont transformées en une interminable course d’obstacles, un soapopera sanglant et pathétique, s’achevant par des semaines d’émeutes et entraînant la mort de dizaines de victimes. Dix ans après les grands massacres ethniques de 2007, les haines ont été réveillées. Les vieux démons ont resurgi à la surface.
Le Kenya a tangué. Mais il a tenu bon. La première puissance est-africaine, avec sa constitution remarquable, sa justice en voie d’émancipation, sa société civile hyperactive et ultra-vigilante, reste l’une des plus grandes démocraties du continent. Ce pays a de la ressource. Il est plus solide qu’on ne le croit.
Le Kenya ne s’arrêtera pas en marche. Le surplace, les barrières, les frontières ? Plutôt mourir ! Dans ce pays – je l’ai vu – on ne laisse jamais une voiture en panne. Après tout, il n’y a rien de cassé qu’on ne puisse réparer. Tout doit bouger, tout le temps, très vite et le plus loin possible. On retape, on rafistole, on roule sans porte, sans fenêtre, sans jauge, sans indicateur de vitesse. On bouche les tuyaux avec des tronçons de bois, on scotche du chewing-gum sur les roues, on pousse, on tire s’il le faut. Un bon coup d’harambee (tous ensemble) ! Et ça repart !
Mieux : le Kenya est, au fond, le miroir de l’Afrique. Par la diversité de ses paysages et de ses peuples, d’abord, mais surtout par son histoire qui, depuis un siècle et demi, a anticipé, embrassé ou exagéré chacune des étapes de l’aventure africaine – colonisation effroyable, cycle de dictature, ajustements structurels, retour à la démocratie, violences ethniques. Aujourd’hui encore, le Kenya est à l’avant-garde de toutes les batailles continentales : sida, terrorisme, start-ups, urbanisation, électrification, démographie. La liste n’est pas exhaustive.
Voilà donc un pays essentiel, dont tout reste à raconter. Sacré défi ! C’est ce qu’avait tenté en son temps, avec son increvable sourire, la première Africaine prix Nobel de la paix, Wangari Maathai, disparue, bien trop tôt. Militante écologiste de la première heure, opposante à la dictature, féministe révolutionnaire, la « mère des arbres » (elle en a planté plus de 50 millions !), qui a tant souffert, tout enduré, a gardé une foi inébranlable en son pays. Jusqu’au bout, dans son autobiographie, elle a cru à ce « grand rayon de soleil, qui finira forcément par percer et par balayer les gros nuages pour laisser briller sur le Kenya un soleil éclatant ». Cette magique lumière. Celle des matins du Rift.
Deux cris. Un couple de milans huit à ma fenêtre. Je me réveille et jette un coup d’œil : tout est gris. Le soleil est bien levé, mais refuse de descendre de son lit de nuages.
La brouillasse blanchit tout. Badigeonne à la chaux jusqu’à l’horizon, jusqu’aux autoroutes, jusqu’à la canopée métallique des bidonvilles, jusqu’aux savanes du parc national, au loin. Nairobi s’éveille. C’est dimanche matin.
Devant le stade de Kasarani, plusieurs milliers de Kényans font la queue. La foule est joyeuse. Elle rit, s’impatiente. Vient-elle écouter le prêche dominical d’un nouveau pape ? Admirer les performances d’un sportif de talent ? Un peu de tout ça, finalement. Car ce 26 juillet 2015 n’est pas un jour comme les autres. Aujourd’hui, on vient écouter Barack Obama.
« L’enfant chéri », devenu président des États-Unis, est de retour au pays. Alors, on est fier. Un peu anxieux aussi. « Barack » n’est pas revenu au pays depuis près de dix ans. Aurait-il oublié d’où il vient ? Aurait-il oublié son père, sa grand-mère, ses cousins ? Aurait-il oublié son nyumba1 ? Aurait-il oublié l’origine de ces trois syllabes, « o-ba-ma », toutes kényanes, nées sur les bords du lac Victoria ?
« On n’aurait jamais imaginé être tous là ! C’est incroyable n’est-ce pas ? » Face à la foule, Auma Obama, la demi-sœur, a la voix tremblante de bonheur. Elle se rappelle : il y a près de 30 ans, « Barry », ce grand gaillard un peu raide, un peu intello, elle était allée le chercher à l’aéroport dans une « coccinelle Volkswagen toute bosselée ». Cette fois, il lui a « retourné la faveur », lui offrant le même trajet, à bord de The Beast – la limousine blindée des locataires de la Maison Blanche. Alors oui, « Barack n’est pas perdu, soutient Auma. Il est toujours de notre famille ! Mon frère, votre frère, notre fils ! »
Un nouveau cri, perçant, énorme, celui-là. Il vient de la foule. Dans le fracas des clameurs et des applaudissements mêlés, Barack Obama surgit des coulisses et s’avance. « Habari zenu ! C’est bon d’être de retour ! » lance le fils prodigue. « Je suis fier d’être le premier président américain à me rendre au Kenya. Et bien sûr, d’être le premier kényan-américain, président des États-Unis ! » La salle chavire, refuse de s’asseoir. Une femme hurle : « I love you Obama ! ». « Je vous aime aussi » répond le président américain. Et d’ajouter, pour rassurer les derniers inquiets : « Vraiment, je vous aime ».
C’est son retour et c’est mon arrivée. Dix jours plus tôt, j’ai atterri à Nairobi. Il fallait être à la hauteur. Mais heureusement, en ces jours d’Obamania, la capitale du Kenya se dévoile. Pour l’« oncle d’Amérique », on a ressorti les vieux posters de 2008, on parade dans les rues, bardé de t-shirts, de calendriers, de sacs, de drapeaux, de coques de portables à l’effigie du président. Dans les restaurants, les chefs composent des gâteaux à son nom. Dans les écoles, les professeurs enseignent l’anglais et kiswahili en s’inspirant de ses discours. Dans les églises, on irait jusqu’à citer « saint Barack » pour le sermon.
Rien n’est trop beau. Rien n’est trop cher. Nairobi a repeint les façades, comblé les nids-de-poule, vidé les ordures, évacué les clochards. L’Obama day sera férié. L’espace aérien du pays, fermé. Le long des grandes avenues, la municipalité a planté des kilomètres de pelouse, pour des centaines de milliers d’euros, recrutant une véritable « armée verte » de petits fonctionnaires pour en prendre soin. Le gazon (évidemment !) n’aura jamais le temps de pousser.
Tant pis si l’« enfant du pays », né à Hawaï, élevé à Djakarta (Indonésie) et engagé à Chicago, ne se sent probablement qu’un lien relatif avec le pays de son père kényan – homme torturé, qu’il a peu connu. Nairobi s’en fiche : la ville est folle. Folle d’arrogance, fière capitale, branchée et surconnectée grâce à sa Savannah Valley, cette Californie high-tech au cœur du Rift, accueillant deux branches de l’ONU, les sièges des plus grandes ONG et médias du continent, une demi-douzaine d’universités de renom, des dizaines de banques et d’incubateurs de start-ups.
Alors, avec Barack, on y croit. Sous les étoiles, une Tusker ou un shot de Konyagi2 à la main, un bout d’ugali ou un reste de choma entre les dents, on s’enivre. On rêve. On danse, on sue un coup – comme avant une bataille ou comme pour la conquête de l’univers. « Le Kenya est en marche ! L’Afrique est en marche ! s’enflamme Obama à Kasarani. Vous êtes amenés à jouer un plus grand rôle dans ce monde. Vos rêves, vous pouvez les réaliser ici et maintenant ! »
À bas les « mauvaises traditions » dit-il. À bas la violence, le machisme, le tribalisme ! Le futur, il n’est plus au bout du fusil. Plutôt, à portée de smartphone ! Lagos, Joburg et Abidjan n’ont qu’à bien se tenir. La Nairobi du futur aura un train à grande vitesse, du pétrole, des boîtes de nuit encore plus grandes, des centres commerciaux encore plus géants, des gratte-ciel encore plus hauts ! 150, 200, 300 mètres ! D’un coup d’œil, on pourra voir les neiges du Mont Kenya et du Kilimandjaro. Nairobi, sommet de l’Afrique !
Le temps d’un week-end, le pays a rêvé – moi avec lui. Et bien des fois, les années passées, j’ai relu ou réécouté le discours de Kasarani. J’y retrouvais les enthousiasmes des premiers jours – ces heures, heureuses et naïves, où Nairobi dansait sous la bruine.
Mais, « Barry » parti, la vie a repris son cours – injuste et vilaine. La visite n’a rien changé. Ni aux haines ethniques. Ni à la corruption3. Ni à la brutalité policière4. Ni au sort des femmes et des homosexuels. Ni aux inégalités délirantes, qui peuvent faire chuter l’espérance de vie de 20 années d’un quartier ou d’une région à l’autre : le tiers d’une existence sur la planète, arrachée par la misère et les ravages du sida.
Nairobi a la gueule de bois. Elle retourne à ses démons.
« Tu vas voir, cette ville, c’est Gotham city ! » m’avait confié une amie, habituée des lieux. L’antique pâturage aux « eaux fraîches » (traduction de nairobi, en langue massaï) s’est transformé au fil des années en un mollusque urbain informe et inquiétant, les jolies rigoles d’autrefois transformées en caniveaux putrides, charriant les ordures, le plomb, les étrons des bêtes et des hommes et, en certaines saisons, la bactérie du choléra.
Voilà longtemps que Nairobi est mal-aimée. Du temps de la colonisation, la capitale kenyane était déjà synonyme de misère, de pègre et de ségrégation. À la veille de la Grande Guerre, la baronne Karen Blixen, auteure légendaire de La ferme africaine
