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Négocier avec les nazis pour sauver des centaines de vies, est-ce collaborer ? Deux mois après son onzième anniversaire, le 9 juillet 1944, les portes du camp de concentration de Bergen-Belsen se ferment derrière Ladislaus Löb. Cinq mois plus tard, alors que la Seconde Guerre mondiale fait encore rage, il franchit la frontière de la Suisse neutre, hébété mais sain et sauf. Il n'est pas seul : il fait partie d'un groupe de 1 670 Juifs – hommes, femmes, enfants – venus de Hongrie, sauvés des nazis grâce à un marché exceptionnel conclu par un homme appelé Rezsö Kasztner – lui-même Juif hongrois – avec Adolf Eichmann, le maître d’œuvre de la Shoah. Dix ans plus tard, Kasztner sera accusé de collaboration criminelle avec les SS. Au cours d’un procès retentissant, un juge estimera que Kasztner avait “vendu son âme au diable”. Lorsqu’en 1958 la Cour suprême israélienne annulera la sentence, Kasztner n’est plus : quelques mois plus tôt, an mars 1957, il est tombé sous les balles sous les balles d’un groupuscule de Juifs extrémistes. “Dans ce livre écrit d’une plume retenue, Ladislaus Löb offre un récit détaillé et émouvant de l’affaire Kasztner. Mal connu du public francophone, c’est pourtant l’un des épisodes les plus étonnants de l’histoire de la Shoah et une sombre histoire lui a secoué le jeune État d’Israël dans les années 1950. Pour les uns, Rezso Kasztner fut un “collaborateur” pour avoir tenté de négocier avec Eichmann le sauvetage de Juifs hongrois promis à la mort. Pour les autres, il fut un héros, devenu un martyr après son assassinat, à Tel-Aviv, en 1957. L’auteur avait onze ans à l’époque. Il eut la chance de faire partie du “train Kasztner” qui permit à près de 1 700 autres Juifs de Budapest de rejoindre la Suisse en 1944. Son témoignage nous fait pénétrer au cœur d’une terrible question : pour sortir de l’enfer, avec qui négocier sinon avec le maître des lieux ? Ladislaus Löb a également participé à l’extraordinaire documentaire de Gaylen Ross, Le juif qui négocia avec les nazis. À lire, pour sortir des visions édifiantes d’une histoire qui saigne encore.” Henry Rousso
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Seitenzahl: 567
Veröffentlichungsjahr: 2013
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Ouvrage traduit
avec le concours du Centre National du Livre
Copyright © Ladislaus Löb, 2008
First published asDealing with Satanby Jonathan Cape
Copyright traduction © 2013, André Versaille éditeur
Photographie de couverture : RezsöKasztner, 1947
Couverture : © [nor]production
Mise en page : CWDesign
© André Versaille éditeur, 2013
ISBN 978-2-87495-202-9
D/2013/11.448/3
La présentation de l'éditeur
Négocier avec les nazis pour sauver des centaines de vies, est-ce collaborer ?
Deux mois après son onzième anniversaire, le 9 juillet 1944, les portes du camp de concentration de Bergen-Belsen se ferment derrière Ladislaus Löb. Cinq mois plus tard, alors que la Seconde Guerre mondiale fait encore rage, il franchit la frontière de la Suisse neutre, hébété mais sain et sauf. Il n'est pas seul : il fait partie d'un groupe de 1 670 Juifs – hommes, femmes, enfants – venus de Hongrie, sauvés des nazis grâce à un marché exceptionnel conclu par un homme appelé Rezsö Kasztner – lui-même Juif hongrois – avec Adolf Eichmann, le maître d’œuvre de la Shoah.
Dix ans plus tard, Kasztner sera accusé de collaboration criminelle avec les SS. Au cours d’un procès retentissant, un juge estimera que Kasztner avait “vendu son âme au diable”.
Lorsqu’en 1958 la Cour suprême israélienne annulera la sentence, Kasztner n’est plus : quelques mois plus tôt, an mars 1957, il est tombé sous les balles sous les balles d’un groupuscule de Juifs extrémistes.
“Dans ce livre écrit d’une plume retenue, Ladislaus Löb offre un récit détaillé et émouvant de l’affaire Kasztner. Mal connu du public francophone, c’est pourtant l’un des épisodes les plus étonnants de l’histoire de la Shoah et une sombre histoire lui a secoué le jeune État d’Israël dans les années 1950. Pour les uns, Rezso Kasztner fut un “collaborateur” pour avoir tenté de négocier avec Eichmann le sauvetage de Juifs hongrois promis à la mort. Pour les autres, il fut un héros, devenu un martyr après son assassinat, à Tel-Aviv, en 1957. L’auteur avait onze ans à l’époque. Il eut la chance de faire partie du “train Kasztner” qui permit à près de 1 700 autres Juifs de Budapest de rejoindre la Suisse en 1944. Son témoignage nous fait pénétrer au cœur d’une terrible question : pour sortir de l’enfer, avec qui négocier sinon avec le maître des lieux ? Ladislaus Löb a également participé à l’extraordinaire documentaire de Gaylen Ross, Le juif qui négocia avec les nazis. À lire, pour sortir des visions édifiantes d’une histoire qui saigne encore.” (Henry Rousso)
La presse anglaise a salué la sortie de cet ouvrage : "Ce livre est exemplaire." (Daily Telegraph) "Löb a consacré un livre remarquable à démêler la vérité au sujet de l’homme à qui il doit la vie." (Times Higher Education) "Ce livre réfute de façon convaincante les allégations selon lesquelles Kasztner aurait seulement sauvé les riches et les puissants." (Times Literary Supplement)
En suivant ce lien, vous aurez accès à des bonus sur le livre (vidéos, extraits de presse, interviews, articles, etc.).
Ladislaus Löb
L’Affaire Kasztner
Témoignage d’un survivant
Le Juif qui négocia avec Eichmann
L'auteur
Ladislaus Löb est professeur émérite d’allemand à l’Université du Sussex. Il est né en Transylvanie et a été interné durant cinq mois dans le camp de concentration de Bergen-Belsen à l’âge de onze ans. Il a grandi en Suisse, où il a travaillé comme journaliste et enseignant avant d’accepter un poste universitaire à Brighton. Il a publié de nombreux ouvrages sur la littérature allemande et anglaise. Il a traduitNine Suitcasesde Béla Zsolt,Battle for Budapestde Krisztián Ungváry etSex and Characterde Otto Weininger.
Remerciements
Ce livre, comme beaucoup, n’aurait pu être écrit sans l’aide de nombreuses personnes. Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance à :
Zsuzsi Kasztner, pour avoir partagé avec moi sans compter sa connaissance intime de son père ; à ses filles, Merav, Michal et Keren, pour m’avoirsi bien accueilli pendant que je travaillais sur l’histoire de leur grand-père ; et à son cousin, Yitzhak Katsir, pour avoir éclairé ma compréhension de la vie et du travail de son oncle par ses nombreux commentaires judicieux.
Egon Mayer, de New York, l’enfant qui vécut dans le ventre de sa mère à Bergen-Belsen, pour avoir renforcé ma détermination à rendre justice à Kasztner, comme il l’aurait fait dans un livre resté inachevé à sa mort, à l’âge de 59 ans ; et à sa fille Daphné ainsi qu’à sa veuve Marcia, pour leur intérêt continu dans mon projet.
Yehuda Bauer, Shlomo Aronson, Yechiam Weitz et Aryeh Barnea, universitaires israéliens, pour leur temps précieux et leurs conseils d’expert.
Thomas Rahe, Klaus Tätzler, Bernd Horstmann, Karin Theile, Stefanie Billib du Mémorial de Bergen-Belsen, pour m’avoir si volontiers fourni documentation et informations ; à Rainer Schultze de l’Université d’Essex et Winfried Wiedermann de la Fondation pour la mémoire de Basse-Saxe, pour m’avoir donné accès aux ressources du Mémorial ; à Axel Brandt et Bertram von Boxberg, qui m’ont permis de citer des interviews réalisées au Mémorial.
Yad Vashem, à la Fondation pour la Shoah, au musée du Mémorial de la communauté juive magyarophone, au Yivo – l’Institut pour la recherche juive –, au Centre d’histoire orale de l’Université du Connecticut et à l’Imperial War Museum, qui ont mis à ma disposition d’importantes archives.
Mes camarades survivants Shoshana Hasson, Peretz et Nonika Revesz, Tamar Abraham, Judit Makai, Ariela Mayer, Naomi Herskovitz, Lea Fürst, Margit Fendrich et Miryam Sommerfeld, qui ont accepté de me rencontrer en Israël et d’échanger avec moi leurs souvenirs de la vie dans le camp de concentration.
Mon beau-frère David Kohn à Haïfa, pour ses nombreuses et sages suggestions.
Victor et Miki Harnik à Haïfa, qui se sont mis en quatre pour m’apporter tout le soutien pratique et moral dont j’avais besoin.
Gaylen Ross à New York, pour avoir répondu si généreusement à toutes mes questions tandis qu’elle tournait son propre documentaire sur Kasztner.
Will Sulkin, Ellah Allfrey et Alison Hennessey de la maison d’édition Random House, pour avoir accompagné ce livre de bout en bout, de la proposition initiale à sa publication, et à Vanessa Mitchell pour sa relecture minutieuse et attentive du manuscrit.
Lydia Zaïd, Arnaud Barey et Sébastien Monceau, pour leurs diverses contributions décisives, sans lesquelles il n’y aurait pas eu d’édition en français de ce livre.
Sheila, mon épouse d’une patience infinie, pour avoir persévéré dans ses critiques de mon manuscrit malgré mes protestations.
Je les remercie tous chaleureusement pour leur aide et les prie de m’excuser si je n’ai pas réussi à en faire le meilleur usage.
Personnages clés
Le Vaada et ses partenaires
Barlas, Chaim, représentant de l’Agence juive.
Biss, Endre, membre du Vaada.
Brand, Hansi, membre du Vaada.
Brand, Joël, membre du Vaada.
Dobkin, Eliahu, membre de l’Agence juive.
Fischer, József, chef du groupe de Bergen-Belsen.
Fleischmann, Gizi, militant sioniste.
Goldstein, Peretz, parachutiste.
Kasztner, Rezsö, vice-président du Vaada.
Komoly, Otto, président du Vaada.
Krausz, Moshe, chef du Bureau pour la Palestine à Budapest.
Mayer, Saly, représentant du Joint Distribution Committee en Suisse.
McClelland, Roswell, représentant du War Refugee Board américain.
Offenbach, Shulem, membre du Vaada.
Palgi, Joël, parachutiste.
Schweiger, Moshe, membre du Vaada.
Sharett, Moshe, membre de l’Agence juive.
Springmann, Samu, membre du Vaada.
Szenes, Hanna, parachutiste.
Weissmandel, Michael Dov, rabbin.
Allemands
Becher, Kurt,SS Obersturmbannführer(lieutenant-colonel).
Eichmann, Adolf,SS Obersturmbannführer(lieutenant-colonel).
Grüson, Max,SS Hauptsturmführer(capitaine).
Himmler, Heinrich,Reichsführer-SS(commandant en chef).
Hunsche, Otto,Hauptsturmführer(capitaine).
Kaltenbrunner, Ernst,SS Oberführer(chef du service de sécurité).
Kettlitz, Herbert,SS Sturmbannführer(major).
Klages, Otto,SS Obersturmbannführer(lieutenant-colonel).
Krell, Erich,SS Hauptsturmführer(capitaine).
Krumey, Hermann,SS Obersturmbannführer(lieutenant-colonel).
Müller, Heinrich,SS Gruppenführer(général de division).
Veesenmayer, Edmund,SS Brigadeführer(brigadier-général, ambassadeur en Hongrie).
Wisliceny, Dieter,SS Hauptsturmführer(capitaine).
Hongrois
Horthy, Miklós, régent.
Szálasi, Ferenc, chef des Croix fléchées.
Sztójay, Döme, Premier ministre.
Israéliens
Agranat, Shimon, juge à la Cour suprême.
Gruenwald, Malkiel, accusé.
Halévi, Benjamin, juge du tribunal de district.
Silberg, Moshe, juge à la Cour suprême.
Tamir, Shmuel, avocat.
Avant-propos
Deux mois et un jour après mon onzième anniversaire, les portes du camp de concentration de Bergen-Belsen se fermaient derrière moi. C’était le 9 juillet 1944. Cinq mois plus tard, alors que la Seconde Guerre mondiale devait durer une demi-année encore, je franchissais la frontière de la Suisse neutre. Tandis que les Alliés se rapprochaient de l’Allemagne nazie et que le camp que je venais de quitter se transformait en enfer, je contemplais, hébété mais sain et sauf, le lac de Genève avec ses paisibles montagnes enneigées en toile de fond. Je n’étais pas seul, mais l’un des 1 670 hommes, femmes et enfants juifs de Hongrie libérés de Bergen-Belsen grâce à un marché exceptionnel conclu entre un autre Juif hongrois, Rezsö Kasztner, et Adolf Eichmann, le maître d’œuvre de la Shoah. En réalité, Kasztner en sauva beaucoup plus. Pourtant, dix ans plus tard, il fut accusé de collaboration avec les SS. En Israël, pays moderne et démocratique du XXe siècle, un juge estima que Kasztner avait « vendu son âme au diable ». Lorsqu’enfin la Cour suprême israélienne annula la sentence, Kasztner n’était plus. Le Juif qui avait sauvé de la Shoah bien plus de Juifs que n’importe quel autre, était tombé sous les balles d’un groupuscule de Juifs extrémistes dans une rue de Tel-Aviv.
Les répercussions de ce procès dépassèrent de loin la sphère privée. La problématique s’enracinait au plus profond de la politique israélienne, et la violente polémique suscitée par cette affaire secoua le jeune État jusque dans ses fondements. Le procès marqua le début du glissement progressif du pays vers la droite – tendance qui détermine encore le cours des événements au Proche-Orient.
Kasztner lui-même demeure une figure controversée : un traître, pour les uns ; un héros, pour les autres. Ce livre est fondé sur la conviction que ce second point de vue est plus proche de la vérité. Il dépeint l’histoire d’un homme ingénieux qui a eu le courage de se dresser contre les génocidaires nazis et ainsi épargner des milliers de vies avant d’être assassiné pour sa peine. L’ouvrage raconte comment 1 670 personnes ont survécudans le camp de Bergen-Belsen jusqu’à ce que Kasztner ne les en fasse sortir de justesse avant que l’enfer ne se déchaîne. Enfin, il relate l’histoire d’un enfant qui, grâce à lui, a eu la chance de vivre et de grandir après la Shoah.
Ce livre est le premier à rassembler ces trois histoires dans une chronique détaillée et exhaustive qui s’articule autour de trois thèmes principaux : les négociations de Kasztner avec les SS en Hongrie, en Allemagne et en Suisse ; la vie quotidienne du « groupe Kasztner » à Bergen-Belsenet, enfin, le procès et l’assassinat de Kasztner en Israël. Alors que la plupartdes publications existantes traitent en priorité des négociations de Kasztner ou de son procès et de son assassinat, j’ai choisi d’accorder une place tout aussi importante à ce que nous avons vécu à Bergen-Belsen lorsque nous attendions son secours.
Les événements ne sont plus totalement inconnus. Ils ont été décrits, d’un point de vue ou d’un autre, en détail ou non, dans un certain nombre de livres, de chapitres d’ouvrages ou d’articles, pour la plupart rédigés par des universitaires israéliens. Ils ont aussi été commentés dans beaucoup de journaux ou sur des sites web, tantôt avec sérieux et honnêteté, tantôt avec partialité, mauvaise foi et ressentiment. J’ai essayé de me distancier des positions extrêmes des chercheurs comme des journalistes. Même si j’espère que les historiens, les juristes ou les politologues trouveront mes arguments convaincants, mon but premier est de faire un récit précis et objectif qui soit accessible à tous. J’ai résisté à la tentation d’enjoliver les choses, de transformer la fiction en faits, d’inventer des situations et dialogues qui n’apparaissent dans aucune de mes sources originales. En restant au plus près de la réalité, j’ai voulu avant tout dire la vérité sur Rezsö Kasztner.
À onze ans, j’étais bien sûr trop jeune pour comprendre tout ce qui nous arrivait à Bergen-Belsen, mais j’étais suffisamment âgé pour remarquer beaucoup de choses et en garder des souvenirs à présent parcellaires. Pour combler les vides et ajouter une perspective plus mature à mes impressions juvéniles, j’ai eu plusieurs entretiens avec d’autres survivants et j’ai tiré parti d’une foulede souvenirs, de mémoires et d’interviews inédits, conservés dans des archives en Israël, aux États-Unis et en Allemagne.
Pour retracer le déroulement des négociations, je me suis avant tout basé sur un document rédigé juste après la guerre par Kasztner lui-même. Ce texte a été publié en Allemagne sous le titreDer Kasztner Bericht1. L’auteur cherche de toute évidence à présenter son cas sous un jour très favorable ; néanmoins, pris avec précaution, cet ouvrage constitue un compte rendu indispensable de son travail avec – ou plutôt contre – la SS.
Quelques mots encore sur la structure de l’ouvrage. Le premier chapitre revient sur mes souvenirs d’enfance dans une petite ville antisémite de Transylvanie. Le deuxième resitue ces souvenirs particuliers dans le contexte plus large du génocide en Hongrie. Les suivants font l’aller-retour entre deux histoires parallèles. Ma vie dans le ghetto de Kolozsvár précède la partie consacrée à la genèse du « Comité de secours et de sauvetage » co-fondé par Kasztner et aux prolégomènes des négociations avec Eichmann, qui aboutiront à notre départ de Budapest pour Bergen-Belsen. Ensuite, les diverses rencontres entre Kasztner et la SS alternent avec la description de scènes de notre vie quotidienne en captivité jusqu’à notre départ pour la Suisse. Le récit se déplace enfin à Genève et Nuremberg, où Kasztner vécut la majeure partie des deux premières années d’après-guerre, avant de se refermer sur son funeste procès et son assassinat en Israël.
Kasztner a dû affronter des situations horribles et d’épouvantables dilemmes. Il n’avait ni le temps ni le caractère pour se plonger dans de longues réflexions sur les implications éthiques de ses actes. Il comprit que des vies étaient en jeu, et il agit aussi vite et résolument qu’il le put pour les sauver. Sans ignorer les terribles problèmes moraux posés par ses contacts avec certains des hommes les plus maléfiques jamais connus, je crois que ce qu’il a fait était juste. J’espère que mon témoignagelui offrira la reconnaissance due à son extraordinaire exploit.
Chapitre 1
Un enfant juif parmi les antisémites
Une petite ville en Transylvanie
J’avais à peu près six ans lorsque je fus confronté pour la première fois à l’antisémitisme. Un voyou, âgé de vingt ans peut-être, flânait dans la rue principale de notre petite ville du Nord de la Transylvanie, braillant une chanson obscène sur l’air de laHatikvah– l’hymne sioniste devenu celui de l’État d’Israël. Je ne compris pas toutes les paroles, mais je me souviensdu refrain : « Foutus Juifs, sales Juifs, allez en Palestine. » Je me rappelle aussim’être demandé si le chanteur était fou et si on allait l’arrêter. Personne ne le fit.
C’était en 1939. Le Nord de la Transylvanie, autrefois partie de l’Empire austro-hongrois, avait été rattaché à la Roumanie en vertu du traité de Trianon de 1920, censé stabiliser la région après la Première Guerre mondiale. Cela ne convenait pas à certains et, en 1940, durant la première année de la Seconde Guerre mondiale, Hitler contraignit les Roumains à rendre la région à son allié hongrois en reconnaissance de services rendus. Le drapeau rouge, jaune et bleu qui flottait sur les bâtiments publics et les maisons fut prestement remplacé par la bannière rouge, blanche et verte hongroise, et l’armée magyare entra dans le pays comme si elle avait remporté une victoire éclatante. Le 19 mars 1944, les Allemands occupèrent la Hongrie, et les deux États, qui n’en restèrent pas moins alliés, perdirent ensemble la Seconde Guerre mondiale. En 1945, ce fut au tour de l’Union soviétique de se montrer généreuse avec des terres qui ne lui appartenaient pas, et le Nord de la Transylvanie redevint roumain.
Entre 1920 et 1940, la majorité des habitants étaient des Hongrois qui supportaient difficilement la souveraineté roumaine. De même, à partir de 1940, la minorité roumaine était hostile au régime hongrois. De nos jours,les Roumains y sont majoritaires et les deux communautés ont apparemmentinstauré une sorte de coexistence pacifique. Peut-être cela durera-t-il ? Je ne peux cependant m’empêcher de penser que la seule fois où j’ai vu Hongroiset Roumains oublier de se détester, c’était pour mieux haïr les Juifs. Les conditions de vie des Juifs en Transylvanie roumaine avaient été péniblesmais supportables ; avec l’annexion hongroise, elles se dégradèrent. L’occupation allemande de la Hongrie, y compris de la Transylvanie, aboutit au désastre final, lorsque les deux alliés unirent leurs forces pour parachever la phase ultime de la Shoah.Les quelques Juifs survivants qui retournèrent dans la région furent loin d’être accueillis à bras ouverts…
Je suis né le 8 mai 1933 dans la capitale de la Transylvanie – Kolozsvár en hongrois, Cluj en roumain. J’étais l’unique enfant de Izsó Löb et Jolán Löb, née Rosenberg. Nous vivions dans une petite ville, ou plutôt un gros bourg appelé Margitta (ou Marghita), à quelque 150 km au nord-ouest de ce que je continuerai à appeler Kolozsvár2. Avant mars 1944, Margitta comptait 8 600 habitants, dont 2 600 Juifs. À la mi-mai 1944, il en restait 6 000 et plus aucun Juif. Après la Shoah, sur ces 2 600, seuls quelque 400 étaient toujours en vie, mais très peu se réinstallèrent dans un environnement qui s’était révélé aussi inamical.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, Margitta s’est industrialisée. Des barres en béton construites à la va-vite, dans le plus pur style communiste, ont remplacé en partie l’architecture originelle du village. Dans les années trente et quarante, c’était un bourg agricole, entouré de champs de blé, de vergers, de prés et de vignes. Les rues étaient en terre battue, sans éclairage la nuit, poussiéreuses par temps sec et si boueues en cas de pluie que souvent les charrettes à bœufs ou tirées par des chevaux s’y embourbaient. On appelait la rue où nous habitions « Sáros utca », la rue boueuse. Bordée d’acacias et de mûriers, elle conduisait aux vignobles et au cimetière juif, situé sur le flanc de la colline voisine. Ma mère y fut enterrée à l’âge de 36 ans ; j’en avais neuf.
Chaque matin et chaque soir, en chemin vers les pâturages ou de retour à l’étable, les vaches traversaient le village. J’étais fasciné de voir à quel point leurs pis avaient gonflé durant la journée. Beaucoup avaient la tuberculose, la maladie qui tua ma mère. Rien ne dit cependant qu’elle ait été contaminée par ces animaux, car sa couturière, apparemment atteinte elle aussi, avait l’habitude d’étendre les vêtements de ses clients sur son lit.
Pendant quelque temps, mon père posséda une licence pour vendre le sel en gros et au détail. L’État avait le monopole du commerce du sel ; cetype de permis était accordé aux vétérans de la Première Guerre mondiale, décorés pour blessures. Un gros bloc de sel était placé devant l’entrée de son magasin, sis dans la rue principale ; en passant, les vaches y donnaient un coup de langue avant de poursuivre leur route.
La plupart des habitations étaient de plain-pied, avec parfois des nids de cigogne sur leurs cheminées et, dans l’arrière-cour, des poulaillers, des porcheries, des étables, des puits et tout l’attirail de la vie rurale. Nous louions le rez-de-chaussée de l’une des rares villas à deux étages ; les propriétaires demeuraient dans une cabane au fond du jardin. Nous appartenions à la classe moyenne, relativement aisée, mais nous devions quand même tirer l’eau du puits, et les toilettes étaient à l’extérieur. Nous avionsde l’électricité (quoique de manière irrégulière), mais ni téléphone ni radio.Tous les midis, frappant sur un tambour, un crieur déambulait dans les rueset lisait les nouvelles devant les villageois rassemblés. Si un avion survolaitle village, tous les enfants – et pas mal d’adultes – se précipitaient dehors et tendaient le cou pour le voir. Je me rappelle mon excitation lorsqu’un petit avion à hélice vola si bas que je pus apercevoir, derrière ses lunettes protectrices, le visage du pilote sous son casque de cuir. Les voitures étaient plus rares que les charrettes et elles démarraient à la manivelle. Il y avait bien des liaisons en train et en bus vers les autres villes, mais elles étaient peu fréquentes. Dans les bus, les enfants de moins d’un mètre, mesurés par la règle dessinée près de la portière, voyageaient à moitié prix. Lorsque les trains ralentissaient en raison de travaux sur la voie, les passagers sautaient dans les champs et remontaient, chargés de pommes de terreet d’oignons, avant que la locomotive ne reprenne de la vitesse. Bientôt, il y aurait des trains scellés et surveillés par des gendarmes armés d’où les gens ne pourraient s’échapper.
Quoiqu’installés dans toute la ville, les Juifs vivaient surtout dans et autour de la rue principale, que l’on appelait aussi rue Petri, car elle menait au village du même nom. La demi-heure de marche jusqu’à Petri, à travers les champs de blé bordés de coquelicots et de bleuets, est l’une des premières expéditions dont je me souvienne. Alors que le marché et le parc à bestiaux étaient à l’autre bout du village, la plupart des commerces et des bureaux se trouvaient rue Petri, ainsi que les locaux des institutions juives. Il y avait une Grande Synagogue, impressionnante, construite en 1860 et agrandie en 1910, où se réunissait la communauté juive traditionnelle ; et une plus petite pour la congrégation hassidique. Au-delà de leur fonction officielle, les synagogues étaient l’endroit idéal pour échanger les dernièresnouvelles et parler affaires, tout en crachant allègrement sur le sol en bois.Il y avait unmikvéoù les croyants prenaient leur bain rituel hebdomadaire, une boulangeriematzaqui fournissait le pain azyme pourPessa’het unhederoù les enfants juifs orthodoxes recevaient une éducation religieuse. Lorsque les Juifs furent déportés, la Grande Synagogue devint un entrepôt et la synagogue hassidique, une étable.
Il y avait aussi trois églises chrétiennes. Une catholique et une protestante qui dataient du XVIIIesiècle ; peintes dans une ocre chaude, elles étaient surmontées d’un clocher à bulbe, typique de la région. Bâtie au XIXe, l’église orthodoxe orientale était couronnée de multiples dômes argentés. Quand je me rendis à Margitta après la guerre, les trois églises chrétiennes étaient toujours là et avaient manifestement été entretenues avec soin… mais plus aucune trace de la Grande Synagogue, de la synagogue hassidique ni du bain rituel. Lorsque j’interrogeai lespassants surce qu’ils étaient devenus, personne ne semblait savoir. Finalement, je découvris que la Grande Synagogue avait été détruite en 1977. Non que cela ait eu une quelconque importance, il ne restait de toute manière plus personne pour y prier ou échanger des nouvelles.
Les quelque 2 600 Juifs de Margitta représentaient toutes les composantes de la communauté juive de Hongrie. Il y avait des socialistes, des communistes et des sionistes de toutes tendances – de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il y avait des hassidim avec papillotes, caftan noir et chapeau de fourrure à large bord, dont les femmes, suivant la tradition, avaient le crâne rasé sous leur perruque. Mais la plupart étaient des modérés, des néologues3assez instruits qui, tout en s’identifiant à la société et àla culture hongroises traditionnelles, se considéraient comme juifs et respectaient avec plus ou moins d’assiduité les fêtes religieuses les plus importantes. La majorité des professions libérales et des hommes d’affaires appartenaient à ce groupe. Ce sont eux que mes parents fréquentaient le plus et leurs enfants étaient mes amis. Nous avions peu de contact avec les gentils. En dépit de notre assimilation, nous étions différents des Hongrois, qui nous rejetaient. Pour nous, ils représentaient une présence vaguement hostile, à éviter autant que possible. Dans une certaine mesure, j’étais le stéréotype du jeune garçon juif protégé de la classe moyenne dont la bonne éducation, la politesse et la sensibilité ne facilitaient pas vraiment les relations avec les rudes enfants de paysans hongrois. Toutefois, cela ne m’empêchait pas de participer aux matches de football improvisés dans la rue.
Le samedi, la plupart des commerces étaient fermés et les rues fourmillaient de Juifs se rendant à la synagogue. Vers midi, les ménagères juives affluaient de partout, ramenant à la maison la marmite en terre cuite où lecholenttraditionnel – de la poitrine d’oie fumée aux haricots – avait mijoté depuis le vendredi dans le four de la boulangerie juive, contournant la loi qui interdit tout travail un jour de shabbat, y compris actionner un interrupteur ou gratter une allumette. La promenade du samedi après-midi était une autre activité typique. Les jeunes hommes et les jeunes filles, tirés à quatre épingles, convergeaient vers le centre de la ville. Ils remontaient et descendaient la rue principale par petits groupes, de même sexe, en apparence tout à leurs conversations, mais, en réalité, s’observant les uns les autres du coin de l’œil. Pour ma part, ce petit jeu m’ennuyait et j’essayais en général de retrouver mes copains pour faire quelque chose de plus intéressant.
Comme l’on peut s’y attendre, les Juifs jouaient un rôle majeur dans la vie commerciale et professionnelle de Margitta, quoiqu’il n’y eût aucun fonctionnaire juif. Trois des six avocats, les deux pharmaciens et les quatre médecins que comptait la ville étaient juifs. Le DrEmil Goldberger était l’une des personnalités les plus populaires. Il était à la fois son propre réceptionniste, secrétaire et laborantin, et on le voyait, à toute heure, se rendre en calèche au chevet de ses patients, oubliant souvent de faire payer les plus pauvres pour ces visites à domicile. Souvenir moins plaisant, j’ai encore le goût de l’huile de foie de morue qu’il avait l’habitude de me prescrire comme tonifiant. Parmi les commerçants et hommes d’affaires juifs, on dénombrait un propriétaire foncier, deux vignerons, quatre grossistes, deux banquiers, deux marchands de tabac, un épicier, un coiffeur, unmercier et un marchand de vin. Il y avait aussi des rabbins, des enseignants, des circonciseurs, employés par les communautés religieuses ; plusieurs menuisiers, tailleurs et cordonniers à leur compte, ou encore des ouvriers, des hommes à tout faire, et quelques autres aux activités et revenus plus incertains. József Wollner était l’un des hommes les plus riches : il possédait une petite usine de chaussures. La plupart des bâtiments situés autour du passage qui reliait la rue Petri et la rue Körtvélyes lui appartenaient. Je ne me souviens plus du nom officiel de cette venelle, pour autant qu’elle en ait eu un. Tout le monde l’appelait « Wollner sikátor », la ruelle Wollner. Le « Kóser », tenu par József Klein et ses trois fils, Ferenc, Miklóset László, était une institution juive de premier plan. Cet hôtel, bar, café, restaurant casher était le lieu de rencontre favori de la ville, y compris pour les gentils, qui appréciaient son excellente nourriture juive et son ambiance agréable.
Bref, Margitta était unshtetlcomme beaucoup d’autres en Hongrie jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comme ailleurs, il devait beaucoup de sa prospérité et de sa culture aux Juifs et, comme ailleurs, il les envoya à la mort quand l’occasion se présenta.
Ma famille
J’avais quatre ans quand ma mère attrapa la tuberculose. La streptomycine était encore inconnue et nous n’avions ni l’argent ni la possibilité de l’envoyer dans un sanatorium en Suisse où l’on aurait peut-être pu la guérir. Elle passa les cinq dernières années de sa vie alitée et mourut quandj’avais neuf ans. Durant tout ce temps, il m’était interdit de trop l’approcher par peur de la contagion. Quand je voulais lui parler, je devais rester à l’entrée de sa chambre et il n’était pas question d’avoir le moindre contact physique. J’imagine combien cela a dû être douloureux pour nous deux, mais je ne parviens pas à me rappeler mes sentiments d’alors. Je dois être passé maître dans l’art du refoulement. Ironie du sort, on découvrit plus tard que mes poumons présentaient bel et bien des traces de la maladie. En réalité, j’avais attrapé la tuberculose et j’en guéris sans que personne ne s’aperçoive jamais que j’avais plus qu’un gros rhume ou une mauvaisegrippe. J’ignore si cela survint lorsque j’étais à Bergen-Belsen ou à un autremoment. En tout cas, être privé des bras de ma mère fut une souffrance bien inutile.
Lorsque la vie de ma mère toucha à sa fin, on m’envoya chez mon grand-père et ma tante à Kolozsvár. Mon père et ma grand-mère prenaient soin de ma mère à Margitta. Un matin, une inquiétude jamais ressentie auparavant m’envahit. Dans l’après-midi, un télégramme arriva, et ma tante medit de me préparer à partir car l’état de ma mère s’était aggravé. Le seul traindisponible cette nuit-là s’arrêtait à quelques gares de Margitta. Tout était fermé, hormis une salle d’attente froide et poussiéreuse qu’une ampoule nue semblait davantage assombrir qu’éclairer. Je m’allongeai sur l’un des bancs, mais j’étais trop nerveux pour m’endormir. C’est alors que ma tantem’apprit que ma mère était en fait morte le matin même. Je passai les heuressuivantes entre pleurs et somnolence. Au lever du jour, un charretier entreprenant vit une occasion de gagner un peu d’argent avant l’arrivée de notretrain. Enveloppés dans de grossières couvertures, nous parcourûmes la dernière étape de notre voyage sur un traîneau tiré par des chevaux. On était en janvier 1942.
À notre arrivée au milieu de la matinée, mon père, pas rasé, les yeux rouges, le revers de sa veste déchiré, selon le rite du deuil juif, nous attendait dans notre appartement glacé. « Nous voilà seuls à présent », me dit-il et lorsqu’il m’embrassa, je sentis ses poils humides et rugueux sur mon visage. Il se remit à pleurer en se remémorant les dernières paroles de ma mère : « Moi, je vais bien maintenant, mais des temps très durs s’annoncent pour vous. » Un peu plus tard elle cria : « Je ne vois plus rien » et expira.La tuberculose lui épargna ces « temps très durs », mais, qui sait si, sans la maladie, elle ne leur aurait pas survécu, à l’instar de son mari et de son fils. Trop vite nous eûmes des raisons de nous rappeler sa prophétie – ou tout simplement sa vision lucide de l’avenir ?
Ma mère fut enterrée dès notre arrivée, comme le veut la tradition juive et, pour la première fois – avant bien d’autres –, je récitai leKaddishau pied de sa tombe. J’ai oublié ce que firent les autres après la cérémonie, mais moi, je passai le reste de la journée seul, à faire de la luge sur la colline à côté du cimetière.
D’après ce qu’on m’a dit, durant des années, je refusai de parler de ma mère. En réalité, je n’aurais su que dire, car je ne l’avais jamais vraiment connue à force d’avoir été contraint de m’arrêter au seuil de sa chambre. Ses deux airs de musique préférés,E lucevan le stellede laToscaetLa chanson de SolveigdePeer Gynt, font partie des rares choses dont je me souvienne. Peut-être était-ce une femme mélancolique, mais mon père vantait souvent son calme et sa présence d’esprit.
Un jour, elle fut prise d’une quinte de toux particulièrement violente.L’un des deux médecins venus à son chevet glissa à l’autre : « Cela pourraitêtre l’exitus.» Lorsqu’elle reprit son souffle, elle lui dit : « Alors, docteur, ce n’était pas l’exitus, n’est-ce pas ? » J’imagine qu’il n’a plus jamais osé émettre un tel pronostic devant un patient, que ce soit en latin ou en hongrois. Une autre fois, ma mère fut réveillée par un intrus, entré par lafenêtre qu’elle gardait ouverte par tous les temps – pratique recommandée pour le traitement de la tuberculose. Elle avait toujours un siphon à proximité de son lit et, dans le plus pur style burlesque, elle aspergea l’importun d’un jet d’eau de Seltz en pleine figure. Il marmonna quelques mots qui n’avaient rien de latin, et s’enfuit par la fenêtre plus vite qu’il n’y était entré. Mais le sang-froid était impuissant face au bacille de Koch.
À partir du moment où ma mère garda le lit, le ménage fut fait par des femmes de paysans, mais sa jeune sœur, ma petite tante Sári, venait souvent chez nous et devint pour moi comme une sœur aînée ou une seconde mère. Je me souviens qu’elle m’emmenait à la rivière pour m’apprendre à nager et au cinéma miteux du village. J’y ai vu Tarzan, Laurel et Hardy, Bette Davis et Errol Flynn dansThe Private Lives of Elizabeth and Essex4(traduit en hongrois sous le titre « Amour et échafaud »), ainsi qu’un film à grand spectacle sur la guerre civile espagnole à la gloire de valeureux phalangistes défendant l’Alcazar de Tolède face à de lâches républicains.Je dois aussi à Popeye mon goût immodéré pour les épinards. Tout en regardant les films, on grignotait des graines de tournesol, et j’étais très fier de pouvoir les ouvrir avec ma bouche et de recracher leur cosse sans utiliser les mains. À l’époque, j’ignorais que ma jeune tante était membre de la Jeunesse communiste et avait été arrêtée et torturée à plusieurs reprises par la police roumaine et par la police hongroise, sans jamais divulguer le moindre secret. Plus tard, elle refusera de saisir sa chance de survivre à la Shoah, par fidélité envers ses parents.
Mon père avait trente-sept ans à ma naissance. Il avait quitté l’écolesecondaire à la fin de la quatrième et, à dix-neuf ans, peu après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il s’était enrôlé comme volontaire dans l’armée austro-hongroise. Certains de ses amis l’avaient convaincuqu’il avait de fortes chances d’être légèrement blessé et de revenir très vite,le bras en écharpe, à Vienne ou Budapest, où les filles s’arracheraient un soldat aussi téméraire. En réalité, il fut touché au genou par une balle dum-dum russe – interdite par les conventions internationales – et passa plusieurs jours couché dans un marais avant d’être ramassé et emmené dans un hôpital militaire de Vienne. Au lieu de se pavaner sur le Ring viennois le bras en écharpe et entouré d’un essaim de jeunes filles, il perdit sa rotule et marcha avec une jambe raide et une canne le reste de sa vie. Trente ans plus tard, cette balle se révélera un atout majeur.
Après s’être remis d’être devenu un héros de guerre, mon père se lança dans l’import-export. Pour autant que j’aie jamais su ce qu’il achetait et vendait, je ne m’en souviens plus aujourd’hui ; en revanche, je me rappelle qu’il voyageait beaucoup – parfois avec un prince roumain, corrompu jusqu’à la moelle, qu’il employait pour se faire ouvrir des portes en principe fermées aux Juifs. Subornation et corruption faisaient partie intégrante des économies est-européennes, et mon père savait comment en profiter. Mais il savait aussi comment faire bon usage de l’honnêteté. Un jour, rentrant de Hongrie en Roumanie, ou le contraire, il transportait une valise remplie de soie dont il espérait tirer le meilleur profit, en particulier s’il parvenait à éviter les droits de douane. Il plaça sa valise dans le porte-bagages et attendit, l’air de rien et passeport en main. Comme prévu, le douanier se présenta et lui demanda ce que contenait la valise. De son air le plus innocent, mon père répondit : « Elle est remplie de soie. » Le douanier éclata de rire et poursuivit son chemin vers le compartiment suivant. Comme nous le verrons, en une autre occasion, toujours dans un train et en présence d’un fonctionnaire, sa sagacité et sa présence d’esprit lui sauvèrent la vie – et la mienne. Durant la majeure partie du XXe siècle en Hongrie, un Juif devait posséder ces qualités au plus haut point pour survivre et, petit à petit, le stress avait raison même des constitutions les plus solides. Longtemps avant sa mort, à 85 ans, la santé physique et émotionnelle de mon père était en lambeaux.
Mon grand-père paternel mourut jeune, laissant derrière lui mon père, son frère cadet, Lázár, et ses quatre sœurs. Trois d’entre elles – mes tantes Bella, Szidi et Janka – se marièrent et eurent plusieurs enfants ; la quatrième – Szeréna –, d’après ce qu’on dit, « n’avait pas toute sa tête ». Le frère de mon père, lui aussi, disparut prématurément. Il avait trois filles et un fils. Longtemps mon père prit soin d’eux, ainsi que de sa mère. L’une des filles – Boris, diminutif de Borbála ou Barbara – eut la chance d’aller vivre à Bucarest et d’échapper à la Shoah qui épargna la Roumanie. Les deux autres filles – Helén et Goldi – survécurent à Auschwitz et Bergen-Belsen, et le fils – Sanyi –, aux travaux forcés. En plus de ma mère et de matante Sári, mes grands-parents maternels, Sándor et Ida Rosenberg, eurent deux fils – Mityu et Lajcsi – qui émigrèrent en France avant la guerre. Ilsfinirent par se brouiller entre eux et on les perdit de vue. Tout le reste de mafamille, qui vivait à Kolozsvár ou à proximité, périt à Auschwitz. Essayer d’en évaluer le nombre exact ne servirait à rien.
Aucun membre de ma famille élargie ne poursuivit ses études au-delà de quinze ans, mais tous parlaient hongrois, roumain et yiddish. Ils étaient travailleurs, instruits et bons en calcul. Certains étaient artisans ; d’autresvendaient tout ce qu’ils pouvaient dénicher et qui était susceptible de trouveracquéreur. Les femmes s’occupaient du ménage et des enfants ; parfois, elles aidaient leurs époux dans leurs affaires. En général, ils ne réfléchissaient pas beaucoup à leur judéité : elle allait de soi. Ils avaient tendance à manger casher, à éviter de travailler le jour du shabbat, et à se rendre à la synagogue pour les fêtes importantes, mais, pour autant que je sache, ils respectaient davantage les pratiques religieuses en tant que traditions familières et rassurantes que par dévotion profonde. Mon père et ma mère étaient moins pratiquants, mais nous aussi, nous étions pleinement conscients de notre identité juive. Quand bien même l’aurions-nous oubliée, d’autres étaient là pour nous la rappeler.
Mon éducation juive ressemblait à celle de la plupart des enfants assimilés. Alors que les orthodoxes recevaient un enseignement approfondi dela Torah, du Talmud et de tous les commentaires, je n’appris qu’à lire à hautevoix les prières et les passages bibliques en hébreu sans avoir la moindre idée du sens des mots. Mon jeune professeur était un étudiant de layeshivalocale, qui voulait être rabbin. Quand je lisais correctement, des bonbons atterrissaient sur la table comme tombés du ciel. Je ne sais plus si je croyais vraiment qu’ils descendaient d’une manne céleste ou si j’avais compris qu’ils provenaient de la même source que ces rognures d’ongle que mon professeur râpait avec un canif, tandis que je me débattais avec les lettres hébraïques. Lorsque ma mère mourut, je fus capable de réciter leKaddishà la synagogue sans la moindre difficulté trois fois par jour durant un an. Je n’en comprenais toujours pas les mots qui, de toute façon, étaient en araméen plutôt qu’en hébreu, mais d’une certaine manière cela n’avait guère d’importance.
J’ai eu deux parents célèbres, quoique l’on se serait volontiers passé de leur notoriété. En 1924, à Chicago, deux jeunes hommes riches, brillants et désœuvrés assassinèrent un adolescent pour le plaisir de commettre un crime parfait. Ils ne réussirent pas vraiment leur coup, puisqu’ils furent arrêtés et devinrent les accusés de l’un des plus fameux procès de leur temps. La victime de quatorze ans s’appelait Bobby Franks. Ses meurtriersétaient Nathan Leopold et Richard Loeb, âgés respectivement de 19 et 18 ans.Ils furent condamnés à perpétuité. Leopold fut libéré en 1958,tandis que Loeb fut assassiné en prison en 1936. Ce cas inspira de nombreux romans, pièces de théâtre et films, dontLa Corded’Alfred Hitchcock. Undes oncles de mon père avait émigré aux États-Unis au début du XXesiècle. Il ne renoua jamais contact avec la famille, mais certains voyageurs rapportèrent qu’il était devenu un riche homme d’affaires à Chicago. Il y a de fortes chances, dans ce cas, que Richard Loeb ait été un cousin américain au second degré.
Bien plus tard, un autre cousin au second degré acquit une notoriété dans des circonstances encore plus tristes. Il s’appelait Emil Grünzweig.C’était le fils de ma cousine Goldi, rescapée d’Auschwitz, et de sonmari Smile, qui avait survécu aux travaux forcés. Ils étaient retournés en Transylvanie après la Shoah, avant d’émigrer quelques années après en Israël avec leurs deux enfants, Emil et Lulu. En 1983, Emil, enseignant et ancien parachutiste de 35 ans, était devenu l’un des dirigeants du mouvement israélien « La Paix maintenant ». Le 10 février, lors d’une manifestation à Jérusalem contre la guerre au Liban et le massacre de réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila, un militant d’extrême droite jeta une grenade sur les manifestants. Six personnes furent blessées et l’une d’elles perdit la vie : c’était Emil, mort pour avoir tenté de faire la paix.Le prix Emil Grünzweig pour les droits de l’homme, décerné chaqueannée en Israël par une association pour les droits civils, honore sa mémoire.
Mais je viens de faire un bond de presque un demi-siècle. Revenons à mon enfance et aux circonstances qui m’ont amené à croiser la route de Rezsö Kasztner. Dans une certaine mesure, l’histoire de tout enfant juif hongrois au milieu du XXesiècle recoupe celle de l’antisémitisme. Les paragraphes qui suivent relatent ce que cela a signifié pour un jeune garçon en particulier.
Rencontres avec l’antisémitisme
J’ai infiniment moins souffert du nazisme que la plupart des Juifsd’Europe. Comparée à celle de millions d’autres, mon expérience de la Shoah,au sens propre comme au figuré, fut un jeu d’enfant. Je ne saurais dire pourquoi ce fut si facile pour moi. Peut-être ai-je simplement eu de la chance ? Ou peut-être ne fut-ce pas aussi facileque dans mon souvenir et ai-je refoulé plus de souffrance et de peur que je ne l’imagine ? Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que dans le ghetto, le wagon à bestiaux et le camp de concentration, je me suis senti protégé par mon père, aussi illusoire que cette idée ait pu être. Après coup, mon père et moi n’avons jamais véritablement parlé de ce que nous avions vécu. Cette réticence mutuelle m’a empêché de comprendre beaucoup de choses et peut-être privé de catharsis. Tout aussi puérils et fragmentaires qu’ils soient, mes souvenirs contribueront, je l’espère, à faire comprendre l’antisémitisme rampant qui sévissait dans la Hongrie fasciste, avant d’atteindre son monstrueux apogée dans la dernière phase de la Shoah planifiée par l’Allemagne.
Les troupes hongroises pénétrèrent dans Margitta le 6 septembre 1940. Elles furent saluées sur la place principale par les vétérans de la Première Guerre. Parmi eux, une centaine de Juifs arborant leurs médailles accueillirent les Hongrois à bras ouverts. Avant d’autoriser la poursuite de la cérémonie, le chef des troupes magyares, un certain colonel Szönyi, ordonna aux vétérans juifs de quitter les lieux. On entendit l’un de nos voisins s’écrier : « Grâce à Dieu, vous voilà ! Nous ne savions plus que faire de ces Juifs ! » Le lendemain, les arrestations de prétendus communistes ou collaborateurs des Roumains commencèrent. La majorité des personnes appréhendées étaient juives et la plupart des chefs d’accusation étaient faux. Ce genre de harcèlement perdura jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun Juif à Margitta.
En septembre 1939, à l’âge de six ans, je suis entré à l’école primaire localesous administration roumaine. Avant la fin de l’année scolaire,Margitta était hongroise. Pendant quelque temps, les enfants juifs furent dansles mêmes classes que les gentils. Pour mes parents, comme pour beaucoup de Juifs, l’éducation était très importante, et je savais lire et écrire bien avant de commencer l’école. C’est pourquoi j’avais toujours de très bonnes notes. Que mon institutrice ait été une femme douce qui traitait tous les enfants avec une parfaite équité y a peut-être contribué. À un certain moment au cours des quatre ans que je passai dans cette école, les enfants juifs furent regroupés dans des classes séparées, avec un nouvel enseignant. C’était un homme féroce avec des yeux noirs perçants, une moustache noire broussailleuse, comme les affectionnaient les sergents instructeurs, des bottes noires montant jusqu’au genou et un insigne aux couleurs hongroises, rouge, blanc et vert, au revers de sa boutonnière. Il ne manquait pas une occasion de nous taxer de sales gosses de Juifs et denous dire ce qu’il pensait de notre race immonde. Il avait aussi l’habitude depointer sur la carte accrochée au mur de la classe la partie de la Transylvanie nouvellement récupérée, en la désignant comme un renflement en saillie àl’est de la Hongrie centrale, délimitée sur trois côtés par le territoire roumain.La Roumanie, martelait-il, n’était qu’une énorme gueule prête à avaler la Hongrie. Avec lui, mes notes touchèrent le fond. Peut-être me flanquait-ilune telle trouille que mon travail en fut soudainement affecté. Moi, j’y voisplutôt une stratégie délibérée, de sa part ou de celle des autorités. Il se peut aussi qu’il n’appréciât pas de devoir donner cours à de « sales Juifs ». Si c’était le cas, son calvaire fut de courte durée. Très vite il ne resta plus aucun « sale Juif » à qui enseigner.
Antisémitisme et nationalisme vont souvent de pair, mélange fâcheuxpour ceux qui en font les frais. Régulièrement, sans doute en l’honneur d’uneguerre quelconque à laquelle la Hongrie avait pris part avant de la perdre, chaque famille était obligée de sortir le drapeau hongrois. Devant chez nous, cette bannière pendait juste à la bonne hauteur pour qu’un petit garçon s’amuse à sauter pour essayer de l’attraper. Je ne sais si j’y parvins, mais apparemment quelqu’un dut rapporter cette scène, car deux gendarmes armés firent soudain irruption dans la chambre de ma mère en criant : « Où est le Juif Löb ? » Elle l’ignorait, mais ils finirent par mettre la main sur mon père. Ils l’emmenèrent au tribunal où il fut condamné à une lourde amende au motif que son fils « avait insulté la nation hongroise ».
Une autre fois, ce fut au tour de ma mère d’être désignée coupable. Elle avait toujours été une personne extrêmement soigneuse, attentive à la propreté et à l’hygiène. Soucieuse de ma santé, elle veillait à désinfecter régulièrement toutes ses affaires personnelles et à brûler ses mouchoirs. Néanmoins quelqu’un – peut-être la personne qui avait signalé l’épisode du drapeau – informa les autorités que la « Juive Löb », avec son « intelligence diabolique », disséminait délibérément des germes dans tout le voisinage. Une fois de plus, mon père, en tant que chef de famille, fut condamné à une forte amende, parce que sa femme avait essayé « d’empoisonner la nation hongroise ».
Alors que nous habitions le rez-de-chaussée d’une villa de la « rue Boueuse », un fonctionnaire s’installa avec sa famille au premier étage. Souvent ma mère était très fatiguée en début d’après-midi et, aussi difficile à croire que cela puisse paraître, loin de demander à ses enfants de se tenir tranquilles, il les incitait à faire le plus de bruit possible au-dessus de la tête de ma mère, même s’il n’était pas nécessaire de les encourager. Quand vint la déportation, il nous fallut abandonner tous nos meubles et affaires personnelles. Après la guerre, l’une de mes cousines revint à Margitta pour les récupérer. Elle y retrouva le fonctionnaire et sa famille qui habitaient toujours au premier étage, entourés de nos biens, prétendant d’abord que tout leur appartenait. Lorsqu’elle menaça d’appeler la police, ils finirent par reconnaître la vérité, mais affirmèrent qu’ils avaient considéré qu’il était de leur « devoir humanitaire » de « protéger » nos biens en attendant notre retour.
En 1943, lorsque j’avais dix ans, je partis vivre chez mes grands-parentsà Kolozsvár, car mon père devait s’absenter souvent pour affaires – celles que le gouvernement antisémite lui permettait encore de poursuivre. Kolozsvár était une grande ville avec de bons commerces et restaurants, plusieurs théâtres et cinémas, beaucoup d’églises, quelques synagogues, une cathédrale, une université et de nombreuses écoles secondaires. Il n’y avait ni boue ni poussière dans les rues qu’aucune vache ne traversait, contrairement à Margitta. J’y traînais seul des heures entières m’imaginant en intrépide explorateur. Malheureusement mes expéditions se terminaient souvent de manière abrupte, lorsque des bandes de voyous, trouvant que j’avais l’air juif, me jetaient des insultes à la tête qui auraient été suivies de pierres si je ne m’étais enfui le plus vite possible vers des quartiers moins violents.
À Kolozsvár, je fréquentai le gymnasiumjuif local. L’ironie veut quece soient les Hongrois qui autorisèrent la réouverture de l’école juive en 1940, treize ans après sa fermeture par les Roumains. Ils auraient tout aussibien pu s’épargner cette peine. À l’été 1944, il n’y avait plus de gymnasium, ni d’enfants ou d’enseignants juifs à Kolozsvár. Ils avaient disparu à Auschwitz et dans les chambres à gaz. Comme à Margitta, la florissante communauté juive fut détruite en quelques semaines. Lorsque les Allemands arrivèrent le 19 mars 1944, la ville comptait 115 000 habitants, dont 16 700 Juifs. Après la Shoah, moins de 1 000 Juifs étaient encore en vie. Dans un certain sens, je perdis deux villes natales.
Avant l’occupation allemande de la Hongrie, mes rencontres avec l’antisémitisme en tant que jeune enfant en Transylvanie ne furent ni très spectaculaires ni très douloureuses, mais elles me renvoyaient sans cesse à un monde hostile que j’essayais d’oublier aussi vite que possible, ce qui était loin d’être facile quand les échos des injures antisémites me revenaient en permanence. C’est étonnant la quantité de venin que pouvaitcontenir le simple mot de « zsidó » (Juif) dans la bouche de nos compatrioteshongrois et, jusqu’à aujourd’hui, quand je l’entends, je dois faire un effort pour ne pas l’associer au qualificatif « büdös » (puant) qui en général l’accompagnait. « Juif puant » est l’expression qui nous attendait dès que nous quittions le seuil de notre maison. « Juif puant » est l’expression qui nous transformait aux yeux des gentils en sous-hommes répugnants. « Juif puant » est l’expression qui ôtait tout scrupule à nos ennemis pour nous humilier, nous voler et finalement nous assassiner…
Mon expérience de l’antisémitisme avant le 19 mars 1944 ne m’avait pas préparé à la Shoah. Rien ne l’aurait pu. Mais, comme je l’ai dit, j’ai moins souffert que la grande majorité des Juifs européens et j’ai survécu pour en raconter l’histoire. Comme beaucoup d’autres, je le dois à Rezsö Kasztner. Pour témoigner de ce dont il nous a sauvé et des difficultés incroyables qu’il a dû surmonter pour le faire, je commencerai par décrire les grandes lignes de la version hongroise de la Shoah.
Chapitre 2
La Shoah en Hongrie
L’âge d’or
Des millions de pages ont été écrites sur la Shoah et il n’est nul besoin que je rappelle ces événements tragiques, même de manière succincte. Son calendrier accidentel mais décisif donne à la Shoah en Hongrie son caractère particulier : les assassins arriveront tard et ils seront pressés.
En cinq ans de conflit mondial, les nazis ont détruit toutes les communautés juives de l’Europe occupée. Grâce aux liens particuliers qui unissent la Hongrie à l’Allemagne hitlérienne, les Juifs hongrois sont toujours en vie, mais, durant les derniers mois d’un Troisième Reich à l’agonie, ils deviennent les victimes de l’opération la plus rapide et la plus brutale de la Shoah. L’ironie veut que ces événements soient survenus quelques décennies à peine après la période la plus heureuse de notre histoire.
« L’âge d’or » de la communauté juive de Hongrie, pour reprendre l’expression de Randolph Braham, l’éminent historien de la Shoah hongroise, s’est étendu de 1867 à 19185. En 1867, la double monarchie austro-hongroise nouvellement installée accorde aux Juifs la jouissance totale des droits civiques. Son effondrement, à la fin de la Première Guerre mondiale,annonce la période la plus sombre dans l’histoire des Juifs de Hongrie.
À l’époque de la double monarchie, la Hongrie est un pays semi-féodaldirigé par un gouvernement conservateur avec à sa tête l’empereur d’Autriche, également roi de Hongrie. Une aristocratie foncière trône au sommet de la société et une classe de paysans pauvres forme sa base. Si elles ont besoin de travailler, les élites rejoignent l’armée ou entrent dans la fonction publique. Les autres, au bas de l’échelle sociale, vivotent tant bien que mal, nourrissant ressentiment et envie pour les classes aisées. Entre les deux se creuse un vide que le pays doit combler, s’il entend survivre au monde moderne.
Ce sera le rôle de l’industrie, de la finance, du droit, de l’éducation, des sciences, des médias, des arts, autant de secteurs d’activités désormais indispensables à un État européen de la seconde moitié du XIXesiècle. En Hongrie, peut-être plus qu’ailleurs, les classes supérieures méprisent ces professions, tandis que les classes populaires s’en méfient. Elles sont donc ouvertes à toute autre personne compétente ou intéressée.
Beaucoup de Juifs sont l’un et l’autre, ce qui se traduit par l’avènement d’une classe moyenne juive prospère surreprésentée dans ces métiers prééminents. Ils contribuent largement à la modernisation économique, mais aussi au progrès social et culturel du pays.
Ces Juifs de la classe moyenne se considèrent comme des membres à part entière de la société hongroise et des citoyens loyaux. Certains sont très patriotes comme le prouvera bientôt leur engagement enthousiaste dans l’armée durant la Première Guerre mondiale. En retour, ils jouissent de l’égalité et de la justice, sont à l’abri de toute persécution et peuvent même, jusqu’à un certain point, accéder à l’aristocratie – du moins pendant quelques décennies.
Ceci vaut en tout cas pour les différentes composantes de la population juive éduquée, assimilée, et pour les néologues urbanisés, libéraux sur le plan religieux et ayant adopté les coutumes hongroises. Ils constituent la majorité de la communauté juive de Hongrie. Néanmoins il y a aussi, enparticulier dans les villages, des Juifs orthodoxes, desOstjudend’Europe orientale, sans instruction, parlant le yiddish : boutiquiers, commerçants, colporteurs, professeurs de religion,Luftmenschen(songe-creux) etSchnorrer(profiteurs) en tous genres, qui peinentà gagner leur vie et suivent à la lettre les préceptes religieux, parfois jusqu’au fanatisme, en marge de la société hongroise. Les tensions entre ces deux segments de la communauté juive ne faciliteront pas les choses pour nous quand viendra le désastre.
Je pourrais dire que nous – ou plutôt mes grands-parents et arrière-grands-parents – n’avons jamais connu de jours plus heureux. Pourtant, même durant ces temps bénis, un antisémitisme endémique existe dans le pays. Les classes supérieures éprouvent toujours quelques réserves à considérer les Juifs comme leurs égaux, tandis que les classes populaires lessoupçonnent de travailler main dans la main avec le pouvoir. Certains cercles antisémites concentrent leur haine sur les Juifs orthodoxes « orientaux » pauvres, tandis que d’autres voient en tout Juif une cible facile pour leur ressentiment personnel, religieux, racial, économique et politique. Il est courant de rendre « les Juifs » responsables de tous les maux, publics ou privés, et toute frustration latente peut aisément se muer en agressivité.
Le déclin
Après avoir perdu toutes les guerres de son histoire, la Hongrie se rallie aux Allemands et aux Autrichiens durant la Première Guerre mondiale, et subit une nouvelle défaite. En vertu du traité de Trianon de 1920, elle doit céder deux tiers de son territoire aux pays voisins et un tiers de ses habitants deviennent une minorité dans ce qui a été leur patrie. Un an auparavant, le communiste Béla Kun avait institué un régime de type soviétique, rapidement balayé par un mouvement contre-révolutionnaire nationaliste,fasciste et antisémite. En 1920, l’amiral Miklós Horthy, le chef contre-révolutionnaire, est proclamé régent de Hongrie. Il restera en fonction jusqu’en 1944.
Au cours des années 1920 et 1930, la scène politique hongroise, sous les gouvernements de droite successifs, est agitée par deux problèmes distincts – le « révisionnisme » et la « question juive » –, sans cesse amalgamés par des hérauts sans scrupules et par les masses désorientées. Le révisionnisme traduit l’aspiration à reconquérir les territoires perdus. En l’absence d’une réelle opposition à gauche, les forces politiques actives sont concentrées à droite, et toutes embrassent cette cause. Pour ce qui est de la « question juive », il s’agit d’une formule toute faite, destinée à éviter de s’attaquer sansa prioriaux problèmes économiques et sociaux, en en rejetant la responsabilité sur l’éternel bouc émissaire : le Juif. La pernicieuse alliance du chauvinisme et de l’antisémitisme se révélera bientôt fatale pour les Juifs et, en dernière instance, peu profitable aux Hongrois eux-mêmes.
Entre 1938 et 1941, la Hongrie récupère une grande partie de ses régionsperdues en 1920. Mais il y a un prix à payer. La restitution des territoires est un cadeau de Hitler qui y a contraint les États voisins sous la menace.En échange, il attend un soutien de plus en plus actif à l’effort de guerre nazide la part de la Hongrie, qui l’accepte, ce qui scellera le destin du pays, obligéfinalement, en 1941, de s’engager dans le conflit aux côtés de l’Axe. Hitler, bien entendu, attend également une coopération à son projet majeur : l’extermination des Juifs. Il ne devra pas insister beaucoup. Une partie des hauts dirigeants et du peuple hongrois ne seront le plus souvent que trop heureux d’aider les nazis, voire de les surpasser, dans la persécution des Juifs.
Deux décennies après la fin de la Première Guerre mondiale, l’hystérie antisémite, attisée par une agitation incessante, atteint une intensité exceptionnelle.Trois décrets majeurs, copiés sur les lois de Nuremberg de 1935, sont adoptés coup sur coup.Déjàdétestables en eux-mêmes, ils préparent en outre le terrain pour le pire des scénarios qui ne tarde pas à arriver.
La première loi anti-juive est votée en 1938. Soutenue par les Églises chrétiennes, elle limite à 20 % le quota de Juifs autorisés à travailler dans les entreprises financières, commerciales, industrielles et culturelles. Les dirigeants de la communauté juive acceptent la mesure de plus ou moins bonne grâce, pensant à tort qu’elle coupera l’herbe sous le pied des forces antisémites.
La seconde loi anti-juive est adoptée en 1939, toujours avec l’appui des Églises. Cette fois, en revanche, les leaders juifs s’y opposent, mais en vain.En vertu de cette loi est déclaré juif tout individu membre de la communautéreligieuse juive avant ou au moment de l’entrée en vigueur du texte.
