L'Air - Alexandra A. Touzet - E-Book

L'Air E-Book

Alexandra A. Touzet

0,0

Beschreibung

La forêt d'Utoh est le refuge de créatures mystérieuses depuis des millénaires. Annabelle Quibem l'ignore lorsqu'elle décide de s'y installer. Jeune femme discrète et solitaire, elle quitte tout pour commencer une nouvelle vie sur cette presqu'île du bout du monde qui l'attire inexplicablement. Pour elle, c'est un retour à la nature, un repli bienfaisant face à un monde avec lequel elle ne s'est jamais sentie vraiment à l'aise. Et pour cause ! Elle n'est pas tout à fait ordinaire... D'ailleurs, est-ce un hasard si ses yeux reflètent avec une telle intensité la lueur dorée caractéristique des habitants de la forêt ? Son arrivée va bouleverser l'équilibre de la forêt d'Utoh. Pour le pire ou le meilleur...

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 375

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pour Mélissa et Manon,

En souvenir d’Annabelle.

Sommaire

Prologue

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Épilogue

REMERCIEMENTS

Prologue

Adossé au mur, il scrute le ciel qui paraît si loin à travers la fenêtre. Le temps semble suspendu. Le ciel, gris et bas, ne laisse rien deviner de la course du soleil. Un orage se prépare. Portes et fenêtres sont grandes ouvertes. Un mince filet d’air moite se traine lourdement dans la pièce, n’apportant aucun soulagement, ni à lui ni aux autres.

Immobiles tels des statues de cire, tous les élèves attendent l’orage comme une libération. Leur attention a du mal à rester concentrée sur les paroles de l’enseignante, sur les mots qu’elle trace laborieusement au tableau. Certains somnolent, d’autres griffonnent, d’autres encore, comme lui, cherchent des yeux un ailleurs où projeter leurs rêves d’enfant.

Le feuillage danse légèrement. Que ne donnerait-il pour se hisser sur une branche et se laisser bercer par le maigre souffle d’air qui se manifeste de temps en temps ! Il ouvrirait les bras et s’envolerait comme une feuille d’automne, retomberait sur le sol en douceur et, ivre de plaisir, se lancerait à la cime d’un nouvel arbre.

« Lucas, es-tu encore parmi nous ?... Lucas ?! »

Il tourne lentement la tête vers le tableau. Les profonds cernes qui ombrent continuellement les yeux de l'enseignante sont plus noirs que jamais. Elle attend, en essayant de façonner sur son visage aux traits si doux, un regard sévère. Il baisse les yeux docilement, se tourne face au tableau et pointe un stylo qui lui paraît peser comme du plomb sur la feuille de papier. Une fois assurée d’avoir à nouveau son attention, l’enseignante reprend la leçon.

Mais les mots qu’elle prononce se perdent rapidement dans la moiteur ambiante. Aucun son ne parvient à ses oreilles. Aucun sens n’émerge de ce silence. Face aux lignes blanches du papier, une autre rêverie l’emporte. Puis, la sonnerie stridente de l’école retentit et le sort de sa torpeur dans un sursaut. Tous ses camarades s’animent brusquement autour de lui. D’un geste, l’enseignante les autorise à quitter la classe en poussant un long soupir.

Il entasse ses cahiers et sa trousse dans son cartable, puis se précipite dehors avec les autres. Avant de quitter la classe, il adresse à la femme sans âge, qui efface maintenant le tableau, un timide Au revoir ! Ses paroles se perdent dans un tintamarre de cris et de chaises que ses camarades rangent à la hâte.

Au milieu du flot d’enfants, il se rue dans le petit-bois faisant office de cour de récréation. Comme chaque soir, il se dirige vers le vieux chêne situé en bordure de grillage et s’assoit entre ses larges racines, face à l’école. Tom est encore à l’intérieur. Tous les soirs, il reste parler quelques minutes avec son enseignant. Curieux de tout, il se sent bien en classe. Chez lui, il passe le plus clair de son temps le nez plongé dans les livres, sauf quand ils sont ensemble. Il est probable que, l’an prochain, ils se retrouvent dans la même classe. Bien qu’étant un an plus jeune, Tom est en avance dans de nombreuses matières. Peut-être Lucas sera-t-il alors plus attentif ?

Quelques minutes s’écoulent, puis la silhouette de Tom se découpe dans l’encadrement de la porte. Il sort et repère aussitôt Lucas qui compte parmi les plus grands de l’école. À l’inverse, Tom est plus petit que la moyenne. Ils sont différents à bien des égards et pourtant, ils restent inséparables. Avec un large sourire, Tom traverse la cour en direction de son ami.

Lucas se redresse pour accueillir Tom. Le sourire qu’il lui adresse à son tour se change lentement en une grimace de douleur. La sensation d’avoir le corps parcouru de mille pointes chauffées à blanc l’immobilise soudain. Son corps se tétanise. Sa vision se trouble. Tout disparaît autour de lui. Seule cette douleur de plus en plus insupportable accapare son esprit. Il se sent tituber et par réflexe parvient à se retenir au tronc du chêne. Un instant, il craint de perdre connaissance mais, doucement la sensation s’atténue.

Lorsqu’il reprend ses esprits, il est assis au milieu des racines du vieux chêne, comme s’il n’en avait pas bougé. Personne ne semble avoir remarqué son malaise. Personne, sauf Tom qui est accroupi devant lui. Son ami a la peau très claire, mais lorsque Lucas trouve le courage de lever les yeux vers lui, il le découvre plus pâle encore.

« Hé… Luke… Ça va ? » demande-t-il.

L’inquiétude perce dans sa voix encore fluette.

« Ça va, oui, » répond Lucas en parvenant à se relever.

Il reste quelques secondes debout adossé au tronc du vieux chêne, en regardant devant lui, l’air hagard. Il respire profondément. Ses forces lui reviennent, comme si ce malaise n’avait pas eu lieu.

« Tom, tu peux me lâcher, tu sais. Ça va mieux maintenant.

— Sûr ? Tu m’as fait sacrément peur !

— T’inquiète. C’est rien. Ça m’arrive de temps en temps depuis quelques jours.

— Et tes parents, ils en disent quoi ?

— Ben… que c’est la croissance ! Tu verras bien quand ça t’arrivera ! »

Tom lève les yeux au ciel en souriant. Il est habitué à ce genre de plaisanterie de la part de Lucas. Rassuré, il lâche le bras de son ami.

« J’ai pensé à un truc…, commence Tom.

— Vraiment ? Je suis curieux de l’entendre. Parce que, vu ta carrure, si je tombais, là, je t’entraînais dans ma chute…

— T’es super con ! Je parlais de la cabane ! En tout cas, je suis soulagé : je vois que tu vas mieux ! »

Après un fou rire, ils se plongent dans leur univers qui se referme aussitôt sur eux seuls. Les plans de leur cabane dans les arbres se précisent. Ils recensent les moyens qu’ils ont à leur disposition : Lucas pourra récupérer un peu de bois et des outils auprès de son père. Tom a mis de côté des coussins, une vieille couverture, des livres et quelques jouets pour meubler leur cachette.

Le débat s’ouvre sur le lieu idéal pour construire cette cabane : pas trop loin de leurs maisons respectives ; sur ce point, ils sont d’accord. Mais tandis que Lucas préférerait s’installer en haut d’une colline pour pouvoir dominer la presqu’île et avoir une vue imprenable sur l’océan, Tom défend un positionnement en abord de village pour faciliter les approvisionnements en biscuits et protéger leur construction du vent.

La soirée avance, l’air s’adoucit. Autour des deux garçons, il n’y a plus ni enfants, ni école. Le défilé des parents, qui disperse les groupes, n’existe pas dans le monde qu’ils imaginent. Le choix du lieu où ils établiront leur cabane reste incertain, mais peu importe. Ils sont maintenant perdus au cœur d’une forêt légendaire et magique. Ils sont des héros, des aventuriers. Ils bâtissent des forteresses et guident des armées. Ils conquièrent un monde qui devra les attendre lorsque leurs parents viendront les chercher à leur tour.

Pour cela, ils ont encore un peu de temps : ils sont toujours parmi les derniers à partir. Le père de Lucas travaille à la scierie et rentre souvent tard. La mère de Tom, quant à elle, s’échine dans un petit bureau de la grande ville, de l’autre côté du détroit, à plus d'une heure de route. Elle occupe un poste de secrétaire dans un cabinet médical. Son salaire ne lui permet pas d'envisager une installation sur le continent. Elle prend donc quotidiennement le car, évitant par la même occasion un déménagement à Tom ; un déménagement qui le séparerait de son ami, le seul qu'il soit parvenu à se faire.

Une voix attire soudain l’attention de Tom. Il tourne la tête vers la grille de l’école. Sa mère est arrivée. Il se précipite à sa rencontre en ouvrant les bras. Lucas regarde son ami revenir vers lui avec un sourire ravi. Tom attrape son cartable et salue son compagnon de jeu avant de lui tourner le dos. Lucas suit des yeux son ami et reconnaît la camionnette qui se gare alors. Le père de Lucas en sort, les épaules voûtées. Il est immense et son fils le sera sans doute lui aussi dans quelques années. Lorsqu’il croise le regard de Lucas, une lueur de joie passe dans ses grands yeux tristes. L’enfant attrape son sac et rejoint son père en courant.

Les deux parents se dirigent vers leurs véhicules en échangeant quelques politesses, suivis des garçons qui murmurent, dans leurs dos, des plaisanteries en pouffant de rire. Les enfants se séparent et se lancent des grimaces en guise d’au revoir.

Tom s’éloigne, sa petite main blottie dans celle de sa mère. Sa voix résonne jusqu’aux oreilles de Lucas qui, sans comprendre un mot, devine qu’il s’enthousiasme sur une nouvelle découverte faite en classe durant la journée. Il sourit en regardant s’éloigner la silhouette malingre de son ami.

Il se souvient de son arrivée à l’école, il y a trois ans. Certains élèves lui avaient fait un accueil pour le moins frappant. Lucas, dont la carrure n’était pas aussi développée alors, n’avait pourtant pas hésité à prendre sa défense le premier soir, derrière le vieux chêne. Tom avait la joue gonflée, les yeux humides écarquillés par la peur, mais, lorsque Lucas avait fait fuir ses agresseurs, le nouveau l'avait regardé comme s’il était un héros. Lui s’en était tiré avec la bouche en sang et une sévère remontrance de ses parents pour s’être battu. Mais, à compter de ce jour, Tom ne l’avait plus quitté et Lucas, qui avait toujours été solitaire par le passé, avait alors découvert le sens du mot amitié.

Le bruit du moteur de la camionnette le sort de sa rêverie. Il contourne le véhicule en courant et se hisse à l’intérieur. Son père lui demande, en regardant devant lui :

« Ç’a été ta journée ? »

Le garçon hausse les épaules, sans un mot. Il ose un regard vers son père qui continue d’un air amusé :

« On va voir si maman a préparé le repas. Elle voulait essayer une nouvelle recette ce soir. Ça risque d’être encore… surprenant ! »

Ils retiennent un éclat de rire et poursuivent la route en silence. Ils traversent la petite ville et abordent la colline sur laquelle est perchée la maison de famille des Mo-Louis. C’est une bâtisse massive et ancienne, en bois blanc. Elle a quelque chose d’imposant et d’austère qui a toujours rebuté le garçon. Mais, perché sur cette hauteur, il s’est souvent imaginé être un monarque régnant sur des terres qui s’étendaient à perte de vue : la ville en contrebas, la forêt partout alentour, et même l’océan, dont les nuances bleu-gris percent à travers les feuillages à l’est.

À peine la voiture s’est-elle arrêtée devant les quelques marches qui bordent l’entrée, qu’il ouvre sa portière et saute de son siège. En touchant le sol, il sent soudain son cœur s’emballer. Il en a le souffle coupé. La douleur est là, à nouveau, comme s’il avait sauté dans un bain de feu. Cette fois, ce n’est plus une pointe, mais des milliers qui le transpercent de part en part, qui le harcèlent encore et encore. Il en est sûr : pour une raison inconnue, sa peau brûle. Il est à vif. Sa poitrine se serre, il ne peut plus respirer. Ses bras, ses jambes, tout son corps se met à trembler. Ses muscles et ses os paraissent s’entrechoquer.

Ses forces l’abandonnent brutalement. Cette fois, incapable de faire un geste pour se rattraper, il tombe sur le sol. L’enfant affolé cherche l’air et ne trouve que de la poussière. Ses yeux remplis de larmes ne voient plus. Il n’a pas la force de crier. Son corps est inerte, mais son esprit reste conscient et se tord en hurlant. Il sent le sol contre sa joue. Les gravillons s’enfoncent dans sa peau. Un cri parvient à ses oreilles. Son père se précipite à ses côtés. Les bras massifs saisissent l’enfant et l’emportent à l’intérieur.

La silhouette de sa mère se dessine dans l’encadrement de la porte. Elle tient un bout d’étoffe humide dans les mains. Elle ne fait pas un geste et observe la scène, les yeux exorbités. Lorsque son père passe devant elle avec son enfant paralysé dans les bras, un sourire flétrit sur le visage de sa femme et se mue aussitôt en une expression d’horreur. Avant de perdre connaissance, c’est cette image qui se grave dans la mémoire de Lucas.

Lorsqu’il reprend ses esprits, tout est noir. La douleur est toujours là. Elle le maintient immobile, prisonnier dans son propre corps. Contre elle, il est impuissant.

Des sons lui parviennent, des éclats de voix. Il a du mal à reconnaître la voix de sa mère qui halète de rage :

« Tu m’as dit que ça n’était pas possible… que ça ne pouvait pas lui arriver !

— Je ne pensais pas… Je ne pouvais pas savoir !

— Tu aurais dû savoir ! Pourquoi ne s’est-on pas aperçu de quelque chose avant ?

— Sarah, si j’avais vu quelque chose… je te l’aurai dit ! Mais non… je n’ai rien vu… soupire son père. Je te jure que je n’ai rien remarqué de particulier.

— Et on ne peut rien faire ?

— Non… rien. Il apprendra à vivre ainsi. Je lui montrerai. Tout se passera bien… Ce n’est pas grave... »

Elle lâche un rire mauvais et murmure comme si elle se parlait à elle-même :

« J’aurai dû partir lorsque j’ai su pour toi…

— Sarah, ne dis pas ça… entend-il son père murmurer d'une voix suppliante.

— Je n’avais pas pris la mesure de ce que ça impliquait… Des conséquences que ça aurait sur notre vie… C’était déjà dur avant… Mais maintenant. Il ne s’agit plus de nous… Oh mon Dieu ! Le voir souffrir toute sa vie…

— Il ne souffrira pas…

— Il souffre déjà ! Et vivre comme ça ! À quoi ça va rimer pour lui ?… Je ne le supporterai pas, Paul ! Je te le jure : je ne le supporterai pas !

— Ne dis pas ça Sarah... Ne parle pas comme ça… Je t’en supplie... »

La voix de son père s’éraille dans un sanglot. Lucas ne comprend pas le sens de leurs paroles, mais en saisit la gravité. S’il le pouvait, il pleurerait lui-même. À la douleur, maintenant, vient s’ajouter la peur, il devine que quelque chose de terrible va lui arriver… est en train de lui arriver… que ce sera pour toujours… qu’il n’en guérira jamais… Ses faibles forces l’abandonnent, il s’évanouit à nouveau. Une semi-veille de fièvre s’installe durant laquelle les cauchemars se succèdent, interrompus parfois par la chaleur d’une main et les baisers de son père, humides de larmes, sur son front.

Il ouvre les yeux en sursaut. Les années ont passé. Cet épisode de sa vie est devenu un souvenir douloureux, puis un mauvais rêve. À chaque réveil, il espère pourtant toujours entrevoir, dans l’encadrement de la porte, la silhouette de sa mère. Puis, la réalité le rattrape et lui rappelle que, ce jour-là, elle est partie, ce jour-là, elle les a abandonnés. Ce jour-là, la douleur est devenue sa compagne et la peur a laissé place à la colère.

Il s’assoit dans le lit et passe une main sur son front humide. À ses côtés, les draps bougent légèrement. Une masse de cheveux bruns est répandue sur l’oreiller voisin. Les boucles noires glissent lentement et redeviennent immobiles. Il se rappelle alors que Nora a dormi chez lui la nuit dernière. Elle est venue tard, il avait encore trop bu. Elle s’est blottie dans ses bras lorsqu’il a fini par lui ouvrir sa porte. Le reste, il aimerait l’oublier.

Une épaule nue dépasse de la couverture. Il regarde ce bout de peau un instant et ne parvient pas à s’émouvoir. Il décide de se lever pour ne pas la réveiller. Il n’a plus assez d’alcool dans le sang pour rejouer la mascarade de la veille au grand jour.

Sans un regard pour Nora, il attrape quelques vêtements et va s’habiller dans la pièce voisine. À la fenêtre, il contemple le paysage verdoyant qui l’entoure depuis ce qui lui semble être une éternité. Le soleil se lève colorant la brume de rose. Les nuages s'ouvrent laissant filtrer quelques rayons. Ce tableau a des airs de message divin. Il devrait y être accoutumé, mais ne peut s’empêcher de l’admirer encore. Cette vision l’apaise et lui rappelle, en même temps, sa solitude. La forêt, si belle, est son foyer, mais aussi une prison, une vaste prison.

Il passe devant un miroir et s’arrête un instant pour chercher dans son reflet une ressemblance avec l’enfant de son rêve. Le visage a mûri. L’homme face à lui est désormais plus proche du père que du fils. Il a les cheveux plus longs, mais la mâchoire carrée et, surtout, ses grands yeux sont les mêmes que ceux de l’homme qui l’a porté ce soir-là, ce soir fatal qui a marqué la fin de ses espérances et de sa vie d’une certaine manière.

Il passe de l’eau sur son visage pour chasser les images du passé qui hantent encore sa mémoire. Sans un bruit, il sort de chez lui et part se réfugier au cœur de la forêt. Encore une fois, il ne reviendra que lorsque Nora sera partie.

I

Par la fenêtre, le paysage défile : des nuances de vert et de brun se succèdent et se mélangent, comme à l’infini, le long du mince ruban d’asphalte. Il fait beau et le soleil est déjà haut. Mais la lumière perce avec difficulté le couvert des arbres tant la forêt est dense. Une frontière invisible semble séparer le sombre univers végétal, immobile et inquiétant, de la route qui brille et ondule à travers cette nature.

Le ciel est d'un bleu azur. Un vent léger souffle. L'été commence à se montrer. Les rayons du soleil se réverbèrent sur le véhicule, qui avance en cahotant. Il fait déjà chaud et midi n’a pas encore sonné.

Les arbres millénaires aux troncs noueux s’étendent sur des hectares, jusqu’au bord de falaises accidentées qui enserrent des criques impénétrables. Le long d’un littoral agité, de courtes plages accueillent des promeneurs éphémères. Des cavités à peine accessibles abritent un vent dont l’écho hurle et s’entrechoque contre la roche. Le sable aux grains épais est recouvert de branchages desséchés. C’est une terre hostile sur laquelle la civilisation contemporaine a à peine posé le pied.

Elle ferme les yeux et parcourt par la pensée le paysage alentour : les falaises, les vagues qui s’y brisent encore et encore, les collines et la forêt à perte de vue. Il lui semble pouvoir sentir l’air salé sur son visage. Elle vient d’arriver, pourtant, elle connaît cet endroit. La camionnette ne l’emmène pas vers une destination inconnue. Ce voyage, elle l’a souhaité, attendu et soigneusement préparé. Elle a parcouru longtemps cette région avant de trouver le lieu qui pourrait l’accueillir. Tout se concrétise enfin.

L'air est doux. C’est la saison idéale pour s’établir. Il faudra attendre plusieurs mois avant que l’hiver ne s’installe. Elle aura le temps de s’y préparer. Pour la première fois, elle veut profiter de l’instant : elle, qui a pour habitude de tout planifier, improvisera le moment venu. Pour l'heure, elle est impatiente d’emménager et de s’isoler au cœur de cette forêt immense.

Son chauffeur est un habitant de la presqu'île. Il gagne sa vie en bricolant pour ses voisins, en faisant le taxi ou encore des travaux de manutention pour des commerçants. Au milieu de colis de toutes tailles, il a calé ses quelques cartons, ses valises et son vélo. Ils prennent peu de place, elle est venue avec presque rien, seulement le peu auquel elle tenait. Il va la déposer à sa nouvelle adresse et reprendre la route pour livrer ses colis avant ce soir au relais de poste de la petite ville.

C’est une bonne journée pour lui. Il aura effectué deux missions le même jour. Pour elle, ç’aura été une aubaine : elle l’a rencontré par hasard en sortant de l’aérodrome. Elle n’était pas au mieux de sa forme. Les chaos en vol du petit avion lui avaient donné de violents haut-le-cœur. Elle n’avait jamais eu le mal de l’air, mais cette machine lui avait soigneusement fait la leçon pendant les quelques heures de vol. À la descente de l'avion, un employé avait eu pitié d'elle en lui tendant ses valises et l’avait orienté vers cet homme. Elle lui avait été reconnaissante de lui épargner la recherche d’un moyen de transport dans son état.

Il déposait, pour le continent, du mobilier commandé auprès d'un menuisier de la région. Elle avait abandonné ses affaires en tas sur la piste et, incapable de réfléchir, s'était avancée en titubant vers lui et s'était étonnée de pouvoir articuler l'adresse à laquelle elle souhaitait se rendre. Il devait retourner en ville après avoir chargé quelques colis et demandait un prix modique pour l’accompagner. L’affaire avait été vite conclue.

En s'installant dans sa camionnette, elle avait croisé son reflet dans le rétroviseur et avait compris alors l’expression contrite des gens qui croisaient son regard : elle avait une mine de misère. Mais, lorsque le véhicule avait démarré, avec le vent frais du matin s'engouffrant par la fenêtre ouverte, elle avait commencé à se sentir mieux et à reprendre ses esprits.

Depuis le début du trajet, son chauffeur parle presque sans discontinuer. Il laisse ses pensées vagabonder à haute voix, les yeux rivés sur la route. À de rares moments, il s’interrompt et pose une question à sa passagère. Elle formule une réponse vague qu’il écoute à peine, avant de rebondir sur une nouvelle anecdote. Le flot de ses paroles reprend à nouveau sa place dans le véhicule, comme un rempart contre le silence. Ce pourrait être un désagrément pour quelqu’un d’autre, mais, pour elle, avoir un chauffeur aussi bavard est une chance. Elle n’aime pas parler, encore moins parler d’elle, n’ayant jamais été à l’aise avec cela. Pourtant, quelqu’un d’un peu curieux pourrait l’assommer de questions embarrassantes : pourquoi avoir quitté son pays ? Pourquoi avoir fait tout ce chemin ? Pourquoi venir s’enterrer dans un lieu pareil ? Une jeune femme seule dans une région si reculée, est-ce bien prudent ? Que va-t-elle faire ? Comment va-t-elle vivre ?

Mais l’homme qui conduit la camionnette lui épargne cet interrogatoire et conduit en parlant exclusivement de lui, de ses journées de travail, de sa femme, de leurs enfants, de leurs deux petits-enfants dont l’évocation des dernières maladresses le fait sourire. À l’inverse, sa femme, dit-il, prend tout au sérieux : elle tremble encore, se souvient-il, de la dernière chute du dernier-né à sa seule évocation. C’est une femme très sensible. Il se perd un instant dans ses pensées. Puis, il se met à parler d’elle. Chaque détail est empreint de douceur : les longs cheveux gris qu’elle porte détachés le matin et qui brillent au soleil lorsqu’elle sort boire son thé dans le jardin, sa façon de tenir sa tasse, dans une main qui commence à être déformée par l’arthrose, mais qui garde la grâce de ses jeunes années…

Peut-être n’a-t-il jamais dit tout cela à sa femme. Mais tout doit-il être dit ? Et, finalement, ces paroles s’adressent-elles à quelqu’un d’autre qu’à lui-même ? Elle sourit et regarde par la vitre. Il parle toujours, mais elle ne l’écoute plus et ne fait plus mine de le faire. Il ne semble pas s’en apercevoir et continue son monologue. Sa voix devient une musique lointaine. Une seule pensée occupe l’esprit de la jeune femme : encore une heure de route, à peine, et elle sera chez elle.

Lorsqu’ils approchent de la ville, un village aux yeux de l’inconnue, il lui fait répéter l’adresse et se penche même un instant sur la carte qu’elle a emportée pour situer le lieu où elle veut se rendre. Il croyait pourtant bien connaître l'endroit, et semble un peu étonné. Il se concentre sur la route et cesse de parler. Bientôt, la camionnette s’engage sur un chemin de terre qui serpente au milieu des arbres. Au bout de quelques minutes, une petite maison apparaît, adossée à une minuscule remise. Les volets sont clos, tout semble fermé. Il n’y a pas âme qui vive ici, pas depuis longtemps. La nature environnante a repris possession des lieux : des plantes grimpantes courent le long des murs. Les branches nues et grises ajoutent à l’aspect terne de la maison. Un chat sauvage s’enfuit à leur approche. Le soulagement d'être enfin arrivée à destination dessine un léger sourire sur le visage fatigué de la jeune femme.

La camionnette ralentit. L’homme arrête le moteur.

« Z’êtes sûre que c’est là ? »

Elle sourit et sort quelques billets pour régler la course à son chauffeur. Il regarde l’argent dans sa petite main, puis jette un œil dubitatif dehors.

« Z’êtes vraiment sûre… ?

— Oui, je suis arrivée. Merci beaucoup, » l’interrompt-elle en prenant son air le plus confiant.

Elle dépose l’argent sur le tableau de bord et descend du véhicule avec son gros sac à dos de camping et la sacoche qui contient son matériel informatique. L’homme sort à son tour, observe les environs en se grattant la tête. Il finit par la rejoindre à l’arrière de la camionnette et l’aide à porter ses cartons. Il les dépose devant la porte d’entrée, en haut des deux marches qui craquent sous chacun de ses pas. Un vélo, deux sacs, deux valises et cinq cartons. Tout ce qui reste de sa vie passée est sur ce palier.

« Ça ira ? lui demande-t-il en la dévisageant.

— Oui, merci beaucoup. C’est bien la maison que j’ai louée. La personne qui doit me remettre les clés ne va plus tarder. »

Elle fouille dans une poche de sa sacoche, regarde l’heure sur son portable.

« Je suis un peu en avance. Mon propriétaire va arriver d’une minute à l’autre. Je vais en profiter pour faire le tour en l’attendant. Merci encore…

— Vous voulez que je reste un peu ? Ça m’a tout l’air d’être désert ici…

— Non, ça ira. Vraiment. Vous pouvez y aller. Je ne veux pas vous mettre en retard. Vous m’avez déjà fait gagner une journée de voyage, sinon j’aurai dû changer deux fois de bus. Et je dois avouer que je ne sais pas comment j’aurai fait pour venir jusqu’ici depuis la ville avec toutes mes affaires… »

Il hausse les épaules et fait un pas en arrière. Il était temps, elle commençait à perdre patience, en même temps que son sourire poli. Il semble hésiter, mais n’insiste pas et se dirige vers son véhicule. Au moment d’y entrer, il lui lance un dernier regard pour se rassurer lui-même et lui fait un geste de la main. Elle lui répond un bref Au revoir et se dirige vers l’arrière de la maison en ayant l’air d’inspecter la toiture.

Une fois à l’abri du regard de son chauffeur, elle s’immobilise. Il lui semble que plusieurs minutes s’écoulent avant d’entendre enfin le moteur tourner. Elle tend l’oreille et écoute la camionnette s’éloigner, partagée entre l’impatience et l’appréhension. Au bout de longues secondes, le bruit du vent dans les feuillages lui fait prendre conscience de sa solitude.

C’est fait. Elle ne peut plus faire machine arrière. La peur de cet inconnu qu’elle a choisi lui tiraille le ventre. Elle pourrait pleurer d’avoir poussé la folie jusque-là, mais ses yeux restent secs. Elle avance vers la forêt qui entoure la maison. Le vent souffle de plus en plus fort, chasse quelques nuages et laisse filtrer de longs rais de soleil qui se posent sur son visage comme une caresse. La jeune femme ne peut s’empêcher de sourire. Elle en est certaine : elle a fait le bon choix.

Elle se tourne vers sa nouvelle demeure. Depuis quand est-elle inhabitée ? Impossible à dire. Mais les murs et le toit paraissent en bon état. Elle revient sur ses pas en détaillant ce qui l’entoure et s’assoit sur les marches qui bordent l’entrée.

Cette maison sera parfaite. La jeune femme attrape son sac de camping et trouve, dans une poche, une barre de céréales qu’elle se met à grignoter distraitement en regardant, de temps à autre, les minutes défiler sur l’écran de son téléphone.

II

Elle n’attend pas longtemps. Bientôt, un autre moteur se fait entendre. Une petite voiture beige apparaît entre les arbres et s’arrête devant la maison en cahotant. Il y a deux personnes à l’intérieur. Le chauffeur, un homme aux cheveux blancs, sort le premier. Il s’extirpe doucement du véhicule. Il est très grand et semble déplier son corps avec difficulté. Il finit par réussir à se redresser en grimaçant. Il se tourne vers la jeune femme en se massant le dos :

« Vous êtes Annabelle Quibem ? » demande-t-il en lui tendant la main.

La question amuse la jeune femme. Qui aurait l’idée d’attendre ici, si ce n’était-elle ? Elle lui répond en essayant de masquer son sourire :

« Oui, c’est bien moi. Bonjour, monsieur Poole.

— Bonjour, mademoiselle. Et je vous présente…

— Madame Poole !... Suzanne... Mais vous pouvez m’appeler Sue, » se présente une femme rondelette qui s’est extraite promptement du véhicule et semble s’être matérialisée tout à coup derrière eux. Elle pose aussitôt les mains sur les épaules de la jeune femme et prend un air désolé.

« Je suis venue pour vous rassurer... Hé oui, une femme seule qui ne connaît personne… Vous deviez être effrayée ! Pauvre petite ! Mais ne vous en faites pas. Je suis là ! Je me suis dit que la présence d’une autre femme vous tranquilliserait. Parce que mon mari est bien aimable, mais ce grand dadais a des manières... effroyables ! »

L’homme se met à marmonner dans son dos. La femme l’ignore et change de sujet :

« Vous avez fait bon voyage ? Vous nous attendez depuis longtemps ?

— Merci, le voyage s’est très bien passé et j’attends depuis quelques minutes seulement. Vous avez dû croiser une camionnette. Son chauffeur a eu la gentillesse de me déposer depuis l’aérodrome.

— Oui, nous avons croisé une camionnette sur le chemin. Je me doutais bien qu’elle avait quelque chose à voir avec votre arrivée… Vous auriez dû nous dire, nous serions venus vous chercher !

— Ça vous aurait fait un long chemin. Merci… mais, je ne voulais pas vous déranger… Hum… Excusez-moi, mais après ce long voyage… J’aimerais bien… entrer.

— Évidemment ! Tenez voici les clés, jeune fille. Je vais vous faire visiter, suivez-moi ! »

Monsieur Poole brandit un trousseau de clés qu’il lui présente une à une :

« La plus petite, là, c’est celle de la remise. Il y a la chaudière et le compteur électrique dedans. Tout fonctionne, mais en cas de souci, je peux intervenir. Et puis, il vous faudra un peu de bois aussi. Je repasserai avant l’hiver pour vérifier la cheminée… Ces deux clés, c’est pour les portes d’entrée et de derrière. Elles paraissent identiques, mais…

— Bon, je crois qu’elle a compris. Ouvre-lui donc ! » s’impatiente madame Poole.

Le mari lève les yeux au ciel et se tourne vers la porte d’entrée. Il connaît l’agencement de la pièce et s’engage à l’aveuglette vers les fenêtres pour ouvrir les volets. Annabelle laisse glisser un œil à l’intérieur. Il fait sombre, mais elle discerne la silhouette du mobilier et une forte odeur de renfermé. Tout est conforme à l’annonce : la pièce principale fait office de kitchenette et de salle à manger. L’ameublement est le résultat d’un mélange hasardeux : une commode en pin massif trône dans un coin aux côtés d’une table en stuc entourée d’une série de chaises dépareillées, le velours du canapé non loin est soigneusement décoloré et élimé.

Mais la jeune femme est satisfaite de ce qu’elle voit. Ses économies ne lui permettaient pas d’assurer à la fois le voyage, un loyer et l’ameublement d’un logement. Tout ceci fera bien l’affaire. Elle a tout ce dont elle peut avoir besoin : un frigo et une petite gazinière en état de marche, une table ronde pour manger confortablement, elle découvre même, dans un coin, à côté de la cheminée, un petit bureau où elle pourra installer son ordinateur. Les quatre chaises seront un luxe superflu n’ayant pas prévu de recevoir d’invités.

Annabelle s’engage dans le couloir situé face à la porte d’entrée. Une porte au fond, dotée d’une lucarne en forme de losange, donne sur l’arrière de la maison. La lumière diffuse qui filtre la guide, malgré la pénombre régnant encore dans cette partie de la maison. Elle ouvre la porte de gauche découvre la salle d’eau. Tout est conforme aux photos échangées par e-mails, mais la pièce est plus étroite que ce qu’elle s’était imaginé. Depuis le lavabo posé sur un petit meuble et au-dessus duquel trône un miroir ovale, il lui suffira de faire un tour sur elle-même pour entrer dans la cabine de douche exiguë. Face à la porte, une minuscule fenêtre offre une mince ouverture vers l'extérieur.

Elle sort et pousse la porte de droite. Monsieur Poole qui vient d’ouvrir les volets de cette pièce essaie de caler son corps trop grand dans un coin pour la laisser découvrir l’endroit. La chambre déborde de dentelles, de froufrous et de bibelots. Le lit est recouvert d’un couvre-lit blanc en coton crocheté. L’édredon, en dessous, forme une bosse impressionnante au pied du lit. Le tout ressemble à un morceau de nuage. La décoration est très chargée, mais l'ensemble est propre et confortable. La jeune femme reste impassible, mais elle est rassurée par ce qu’elle voit. Elle craignait de s’être lancée à la légère. Mais au bout du compte, tout s’accorde harmonieusement.

Madame Poole entre à sa suite et parcourt la pièce avec fierté :

« J’ai un peu nettoyé et préparé des draps pour votre arrivée. Le linge de maison est rangé dans ce tiroir, dit-elle en désignant la commode dans un coin de la chambre. Tous les autres sont vides, vous pourrez y ranger vos affaires. J’espère que ça suffira… Enfin, vu le peu de chose que vous semblez avoir emporté, je pense que ça ira… Et puis, dans le frigo, vous trouverez quelques échantillons de mes spécialités… pour commencer tranquillement.

— Vous n’étiez pas obligés de faire tout ça.

— Oh ! Je vous en prie ! Ce n’est pas grand-chose ! Juste des petits plats simples pour découvrir la région depuis votre assiette ! Rien que du fait maison, avec des produits de mon jardin ! J’ai mis du sucré et du salé, ne sachant pas ce que vous aimiez… Vous m’en direz des nouvelles ! »

Elle s’interrompt une minute et reprend :

« Par la suite, si vous avez besoin de quoi que ce soit. Faire les courses, planter un potager, que sais-je ?!… Nous sommes là ! D’accord ? Pensez-y ! Nous habitons en ville, à quelques minutes.

— C’est très aimable à vous, mais je pense que ça devrait aller : j’ai un vélo… »

Devant le visage dépité de la femme, Annabelle se corrige aussitôt :

« J’y penserais. En tout cas, c'est très gentil de me le proposer…

— Ça me fait plaisir, je vous assure ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas, vous avez nos coordonnées !

— C’est bien noté, merci beaucoup. Hum… Pour le loyer… ?

— Tout va bien. Faisons comme nous sommes convenus par téléphone : un chèque en début de mois.

— Au fait, vous avez bien reçu le premier ?

— Oui, oui, ne vous inquiétez pas.

— D’accord. »

Un sourire poli meurt sur ses lèvres. Annabelle baisse les yeux, rassurée, et s’avance vers une armoire étroite, dont elle ouvre et referme une porte. Puis, elle sort de la pièce, l’air songeur, et se met à porter ses cartons et ses valises, restés sur le perron, à l’intérieur de la maison.

« Suzie, viens, laissons la fillette s’installer.

— Vous avez sans doute besoin d’aide ? Ça ira vite si nous nous y mettons tous ensemble…

— Non, non, je ne suis pas venue avec grand-chose. Et puis, ce sera l’occasion de faire connaissance avec la maison et de constituer mes repères…

— Bien sûr, » la femme lui lance un sourire entendu, mais attrape son mari par le bras d’un air déçu.

Le couple se dirige vers la sortie. La jeune femme soupire et rassemble le peu d’amabilité qui lui reste pour les accompagner jusqu’au perron. La femme murmure quelque chose à son mari qui s’engouffre dans la voiture en grommelant. Le moteur se met en branle. Ils lui adressent un salut de la main, auquel Annabelle répond vaguement, et s’éloignent doucement.

Le véhicule disparaît derrière les arbres, comme si la forêt se refermait sur lui. Le bruit du moteur s’atténue doucement et tout devient silencieux. Plus rien ne bouge. Même les branches des arbres autour de la maison paraissent figées. Dans cet endroit, à l’écart de tout, le temps semble s’être arrêté. Annabelle se sent légère, quelque chose se dénoue en elle. Enfin. Il a fallu qu’elle se cache au milieu de nulle part pour avoir le sentiment de ne plus avoir à le faire. Maintenant, elle est seule. Et libre.

Elle se tourne vers la maison. Désormais la sienne. La porte est ouverte. Elle entre et détaille maintenant chaque meuble, chaque recoin du regard. Elle se met en quête d’une éponge et d’un balai. Nettoyer est une première étape pour s’approprier les lieux. Il y a un peu de poussière, mais, dans l’ensemble, la maison est propre. Madame Poole n’a pas menti : elle a fait de son mieux pour l’accueillir le plus correctement possible. La jeune femme s’en veut un peu de n’avoir pas pris le temps de lui parler davantage. C’était la moindre des choses. Ça lui est parfois si difficile d’aller vers les autres qu’elle en oublie d’être simplement polie.

Dehors, la lumière décline. Elle regarde l’heure. Non, elle n’aura pas le temps d’ouvrir ses cartons ce soir. La journée a été longue. La fatigue du voyage commence à peser sur ses épaules. Elle ouvre son sac à dos, en sort ses affaires de toilette et un long T-shirt froissé. Après une douche brûlante, elle se dirige vers la cuisine.

Annabelle retrouve dans son sac des biscuits secs et un paquet de chips, tous les deux écrasés. Elle soupire devant ces tristes vestiges de festin et ouvre le frigo. Elle y découvre une dizaine de boîtes colorées. Toutes sont pourvues d’une étiquette sur laquelle l'écriture fine de madame Poole a inscrit un nom et une date. La jeune femme choisit un gratin de légumes, sans pouvoir identifier les ingrédients qui le composent. Froid, l’aspect n’a rien d’appétissant, mais l’odeur qui s’en dégage lui fait monter l’eau à la bouche. Son dernier vrai repas remonte à plus de 24 heures. Elle ouvre les placards, trouve une petite casserole et y verse le contenu du bocal. Elle allume la cuisinière et, très vite, une odeur alléchante emplit la pièce.

Incapable d'attendre, Annabelle arrête le feu avant que ce soit assez chaud. Elle mange a même la casserole avec une cuillère à soupe trouvée par hasard dans un tiroir. La préparation est délicieuse, fondante, légèrement épicée. Madame Poole l’a vraiment gâtée. Une pointe de culpabilité vient encore la tirailler, mais elle est trop fatiguée pour s’y attarder. Elle l’appellera pour la remercier. Plus tard. Elle abandonne la casserole dans l’évier en bâillant longuement. Après un bref passage dans la salle d’eau, la jeune femme s’engouffre dans la chambre, pose sa tête sur l’oreiller et s’endort aussitôt.

III

Le lendemain, elle reste un moment au lit les yeux fermés et se remémore le voyage qu’elle vient d’effectuer. Le train, l’avion, puis le bus et encore l’avion. Était-ce un rêve ? Si elle ouvre les yeux, elle s’attend à retrouver son petit appartement en centre-ville. Elle écoute et n’entend pas de klaxon, pas de portes qui claquent. Pas de voisin qui se lève au petit matin, pour se lancer à corps perdu dans l’escalier et courir après le prochain bus. Rien de tout cela. Cette vie est loin.

Annabelle reste un moment immobile dans le petit lit moelleux, puis s’étire. Il fait déjà jour, il faut qu’elle se lève. Elle a tant de choses à faire. Elle sort du lit en souriant et retrouve au fond de son gros sac un large gilet de laine dans lequel elle s’enroule aussitôt. Elle évite la salle de bains et s’engage dans la cuisine pour un petit-déjeuner frugal : il lui reste un jus d’orange en canette et quelques miettes de biscuits. Il faudra qu’elle fasse des courses pour s’offrir, demain matin, un vrai petit-déjeuner.

Elle ouvre ensuite un des cartons et y choisit un sweat, un jean, et renfile son épais gilet gris par-dessus. Dans la salle de bains, elle passe de l’eau sur son visage et dans ses cheveux coupés à la garçonne. Puis, comme chaque matin, Annabelle se maquille légèrement les yeux. Elle sourit à son reflet dans le miroir, fière d’être là, d’avoir eu la force de franchir ce pas. Toutes les difficultés d’organisation sont derrière elle. Désormais, il ne lui reste qu’à achever son installation et vivre sa nouvelle vie, ici.

Elle finit rapidement de déballer le contenu de ses cartons. Ses affaires de toilette sont déjà sorties. Restent ses quelques paires de chaussures à poser dans l’entrée et ses vêtements qu’elle répartit sur les étagères de l’armoire dans la chambre. Annabelle se tourne ensuite vers le carton qui contient des livres et quelques bibelots chargés de souvenirs. Elle installe les ouvrages, des romans classiques pour la plupart, en piles sur la commode du salon et sur une étagère, au-dessus, les bibelots. Au fond, enroulé dans un vieux journal, elle retrouve un petit cadre. Il ne s’est pas abîmé pendant le voyage. Elle contemple un moment la photo jaunie d’une femme arborant un large sourire, entourée de deux fillettes qui regardent l’objectif fièrement. Nostalgique, la jeune femme sourit et pose religieusement le portrait sur un coin du bureau.

Elle se tourne alors vers sa sacoche informatique en sort son ordinateur portable. Machinalement, elle l’ouvre, le branche et le met en marche. Est-ce qu’Internet fonctionne déjà ? Une seule manière de le savoir : Annabelle lance son explorateur. La page d’accueil s’affiche presque aussitôt. Elle avait fait toutes les démarches de raccordement à distance, un mois avant de partir, mais pensait tout de même que cela se mettrait en place plus tard. Elle sait qu’elle ne devrait pas, car elle a encore beaucoup de choses à faire, mais ouvre sa messagerie électronique. La boîte de réception se met à jour instantanément et le défilé des nouveaux messages commence. Annabelle soupire et tourne la tête vers la fenêtre. Le soleil perce les nuages et quelques rayons pénètrent dans le salon. La lumière joue dans les feuilles et les branches. Il doit faire bon dehors…

Elle pose un regard anxieux sur l’écran : 624 nouveaux messages ! Ses yeux parcourent, sans qu’elle puisse les en empêcher, la liste des messages non lus. Outre les newsletters et les indésirables, il y a aussi des demandes de mises à jour et des problèmes à résoudre. Elle a dû interrompre ses activités depuis près d’une semaine avec les préparatifs de son départ. Elle avait prévenu ses clients, mais elle s’attendait bien à une telle avalanche. Si elle ouvre un message, elle sera happée par le travail et y passera plusieurs heures. Annabelle hésite quelques instants, mais finalement se lève et tourne le dos à son ordinateur. Tous ses messages devront attendre son retour. Elle pose son gros gilet et enfile, à la place, un blouson.

Le soleil accueille sa sortie en l’inondant de chaleur. Elle fait quelques pas autour de la maison et découvre un jardin abandonné. Des tuteurs rouillés ont été recouverts depuis longtemps par la végétation qui s’est affranchie de la main de l’homme. Elle découvre des fraises sauvages ici, et croit reconnaître de minuscules courges à quelques pas. D’autres fruits foisonnent autour d’elle dans un désordre charmant. Lesquels sont comestibles ? Elle ne saurait le dire et se laisse tenter par quelques fraises écarlates, encore petites, mais débordant de jus sucré. Elle savoure ses trouvailles en revenant vers sa maison.

À l’intérieur, elle passe ses mains sous l’eau pour les rincer. Après un regard coupable à son ordinateur, elle saisit son sac à dos et sort à nouveau. Son vélo ne semble pas avoir souffert du voyage. Annabelle le pousse sur le chemin de terre. Au bout de quelques mètres, elle retrouve la route goudronnée et le confort de n’être plus ballottée par les irrégularités du chemin. Elle se met à pédaler doucement en pensant aux courbatures qu’elle aura certainement le lendemain. L’épicerie est située juste à l’entrée de la ville, elle se souvient être passée devant, la veille, en camionnette.

Elle traverse un petit parking à moitié vide, le nez levé vers les collines qui encadrent la ville de toutes parts, dépose son vélo au pied des marches et entre. Les rares clients la dévisagent d’un air curieux. Elle aimerait être