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Trouver sa place au sein d'un groupe. Avoir un rôle à jouer dans son nouveau lieu de vie. Trouver l'amour. Le Grand. Annabelle avec ses projections de solitude était à des lieues de s'imaginer vivre un tel bonheur. Mais le sort est parfois capricieux et certaines joies sont fugaces. Seule face à un nouvel élément, Annabelle va devoir mobiliser de nouvelles ressources pour sauver ceux qu'elle aime et une fois encore, la forêt d'Utoh...
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Seitenzahl: 406
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Un matin ordinaire, il y avait cette image.
Elle a laissé son empreinte sous mes paupières.
Elle est restée là, pendant des jours, des nuits, obsédante.
Elle voulait que je la pose sur le papier, que je l’écrive…
Elle s’est imposée.
Car tout devait commencer ici…
Prologue
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Épilogue
Des fruits et du petit bois.
Elle se répète les mots pour ne pas oublier, pour ne pas laisser ses pensées la distraire encore, l’emporter loin de ce qu’elle doit faire ce matin.
Des fruits et du petit bois.
Il faut qu’elle ramène des fruits pour les prochains repas.
« Une belle corbeille, a lancé sa mère en la regardant s’éloigner. Et du petit bois pour démarrer le feu, ce soir. »
À présent, le panier se balance dans sa main. Pour quelques instants encore, il est vide et léger. Bientôt, il sera lourd de couleurs savoureuses. C’est la belle saison, celle où la nature offre ses cadeaux sucrés.
Des fruits et du petit bois.
Elle ne peut s’empêcher de penser qu’elle trouvera sans doute de ces fruits amers, ceux qu’il aime tant. Il est le seul à en manger. Si elle en cueille, cela changera-t-il quelque chose ? Cela le fera-t-il revenir ?
Des fruits et du petit bois ! se raisonne-t-elle.
Mais toutes ses pensées reviennent à lui. Impossible de penser à autre chose qu’à lui, de ne pas trembler en constatant, au matin, qu’il n’est pas encore rentré. Cela fait des jours, des nuits qu’il n’a pas mis les pieds sur l’atoll. Il n’a jamais été absent aussi longtemps…
Des fruits et du petit bois.
Bien sûr, ils sont adultes et il est libre.
« Maddy, il n’y a pas de raison de t’inquiéter, il va revenir, » lui a encore répété son père, il y a quelques jours. Il se voulait rassurant. Elle ne l’a pas été.
Victor est comme son frère, son presque jumeau – elle aimait répéter cela durant leur enfance. Ils sont différents et pareils de bien des manières. Physiquement, ils sont le miroir l’un de l’autre. Pour ce qui est du caractère, c’est autre chose : elle aime son audace, ses colères, sa violence, tout ce qu’elle ne s’autorise pas. Il est ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle ne sera jamais, et elle ne peut s’empêcher de l’aimer pour cela.
Des fruits…
D’une certaine manière, il lui offre le spectacle de la vie qu’elle pourrait mener si elle était lui, si elle avait sa force. Mais oserait-elle alors quitter les siens, lever la voix contre celui qui l’a élevé comme son fils ? Oserait-elle poser ce regard sur les autres, ce regard si extraordinairement autoritaire ?
Madeleine s’arrête un instant et regarde autour d’elle. Il lui a semblé entendre un bruit. Non. Son imagination sans doute. Comme ce matin, où elle est sortie du sommeil avec l’étrange sensation qu’il pourrait être là. Immobile, elle est restée les yeux ouverts dans son lit, longtemps, à écouter le silence. Elle cherchait le souffle de Victor dans la pièce voisine. Mais, une fois encore, les draps étaient tendus, immaculés. Aucun pli ne venait trahir la moindre présence nocturne. Une nouvelle fois, ils ne portaient pas la marque du corps de Victor.
Des fruits et… du petit bois, se remémore-t-elle en soupirant.
Madeleine avance au milieu des arbres. Elle navigue entre les troncs sur le sentier qui s’est dessiné au fil du temps. À chaque pas, ses cheveux ondulent autour d’elle, comme une caresse, comme une présence amie qui l’accompagne partout. Elle les porte très longs. Sa mère a beau lui répéter que des cheveux plus courts seraient plus pratiques et tout aussi beaux, Madeleine les laisse pousser, depuis toute petite, jusqu’au-delà de sa taille.
Des fruits…
Elle se souvient de ce moment de l’enfance où Victor jouait le soir dans ses cheveux. Il y enfonçait ses doigts fins, prélevait une mèche épaisse et l’enroulait longtemps. Il la gardait fermement serrée dans sa paume, puis, la lâchait tout à coup, regardant les cheveux se dénouer lentement avant de se fondre dans l’immobilité des draps.
Il s’endormait ainsi, faisant des cheveux de Madeleine sa couche. Lorsqu’ils se réveillaient au matin, ils restaient, dans la pénombre, à s’observer en silence, comme face à un miroir, s’étonnant à chaque fois de se reconnaître dans le regard de l’autre. Ils échangeaient de tendres sourires, se rendormaient parfois, puis se résolvaient à se lever en dénouant lentement leurs cheveux et leurs bras.
Ses cheveux et ses yeux, voilà ce qu’elle a gardé, comme un souvenir de ce temps perdu. Le blond de ses cheveux et le bleu de ses yeux, voilà ce qui les identifie encore, même si les yeux de Victor se sont éclaircis au point de devenir presque blancs, comme ceux de Roger, comme deux opales. Il fallait s’y attendre. Ils ont grandi mais, excepté ce détail, rien n’a changé. Il est comme son frère et il lui manque terriblement.
Où peut-il être en ce moment ? Une image lui apparaît en réponse. Une image qu’elle n’a pas appelée, sortie d’un rêve. Elle s’est levée ce matin avec cette étrange sensation de sentir la présence de Victor et cette image s’était évaporée. Du moins l’avait-elle crue. Maintenant, elle revoit chaque détail de manière très claire comme si ses yeux étaient encore fermés. Madeleine regarde autour d’elle. Non, la forêt qu’elle a vue en rêve ne ressemble en rien à la végétation qui s’est refermée sur elle depuis qu’elle a quitté le campement.
Ici, les troncs des arbres se tordent et s’entrelacent. Les fleurs font éclater de criantes couleurs au milieu de massifs émeraude débordants. Dans son rêve, les arbres étaient immenses. De larges troncs bruns les ancraient solidement dans le sol et ils s’élevaient haut jusqu’au ciel dont le bleu était parcouru d’épais nuages immaculés.
Ici, les piaillements des oiseaux dans les branches composent avec le silence un état de bienfaisante insouciance auquel Madeleine est accoutumée. Mais la forêt de son rêve lui était apparue comme un temple à ciel ouvert que le vent parcourait en soufflant, dans une autre langue, des paroles qui semblaient sacrées. En se remémorant cette sensation, Madeleine se rappelle un parfum : celui de la terre, humide, vivante. Elle est bien sûre de ne jamais l’avoir senti auparavant et c’est comme s’il revenait à elle maintenant, qu’il émergeait de dieu sait où, dans toute la réalité de la veille.
Un craquement non loin la fait sursauter et la ramène au moment présent. Madeleine s’arrête et resserre le panier contre elle pour masquer le tremblement qui tout à coup anime ses mains. Elle scrute les environs et perçoit un mouvement derrière un massif de bougainvilliers. Rehaussé de quelques mèches de cheveux en bataille, un œil perçant apparaît et disparaît aussitôt.
Madeleine reconnaît la lueur d’un vert ardent, hypnotique, dans un écrin de peau sombre. Elle devine les contours d’une silhouette petite et menue. Nellie. Que fait-elle ici ? Madeleine hausse les épaules en souriant, rassurée, et poursuit son chemin. Encore quelques pas et le verger s’offrira à sa vue.
Encore quelques pas.
Des fruits et du petit bois.
Le balancement du panier reprend. Madeleine écarte un rideau de feuillage et entre dans ce que ses parents ont baptisé, voilà des années, leur jardin. Elle enroule ses cheveux en un chignon qu’elle attache avec un morceau de tissu sorti de sa poche.
Madeleine regarde autour d’elle. Ici et là, de gros fruits lui tendent les bras. Il faudra qu’elle revienne avec son père pour ramener quelques ananas, jaques et noix de coco. Seule et armée d’un simple panier, elle ne pourra rien faire de plus que lancer des regards gourmands à ces fruits qui paraissent bien mûrs. Elle se tourne donc vers les arbres dont les petits fruits jaunes, orangés, bruns, pendent en grappes, à sa portée.
Madeleine dispose délicatement au fond de son panier quelques caramboles, curuba et goyaves. Elle cueille ensuite une dizaine de kiwis qu’elle arrange tendrement par-dessus, comme de petits animaux immobiles dont elle ne peut s’empêcher de caresser le pelage doux. Puis, elle saisit de belles poignées de grenadilles, kakis et kumquats. Le seul contact de ces fruits dans ses mains et leur parfum lui évoque déjà leur goût sucré. Elle a soudain l’eau à la bouche.
Avant de quitter l’endroit, Madeleine ne peut s’empêcher de cueillir quelques fleurs d’allamanda, de canna et de flamboyant. Leur couleur or lui évoque tout à coup un détail de son rêve. Était-ce le soleil qui rayonnait ainsi au travers des branchages et scrutait chacun de ses gestes comme un grand œil braqué sur elle ? Elle ne saurait le dire, mais elle se souvient de ce jaune brillant qui habitait cette étrange forêt. Elle ramasse distraitement une poignée de branches fines tombées au sol qu’elle pose dans son panier au-dessus des fruits.
Madeleine défait le tissu qui maintenait ses cheveux et l’enroule autour des tiges des fleurs fraîchement cueillies. Elle fait tourner le bouquet entre ses doigts. Perdue dans la contemplation des fleurs, elle ne porte pas attention à ses cheveux qui tombent en longues vagues sur ses épaules, puis rebondissent le long de son dos. Elle revoit cette lumière si particulière qui semblait provenir des arbres et non du ciel. Le parfum des fleurs qui pénètre dans ses narines se transforme et lui évoque à nouveau celui, étrange, inconnu, de cette terre rêvée.
Un craquement lui fait tourner les yeux. Madeleine voit passer la petite silhouette de Nellie qui coure en direction de la plage. Madeleine dépose les fleurs sur le haut de son panier et saisit les anses en soufflant.
« Nellie ! Attends-moi ! Où vas-tu ? » lance-t-elle à l’enfant.
Madeleine se met en marche. Elle avance lentement. Sans doute, Nellie a-t-elle disparu dans un recoin de verdure, comme elle le fait si souvent. À quoi bon essayer de la suivre ? Madeleine pose son panier. Le retour sera long, pourquoi chercher à allonger son parcours ?
« Nellie ? Tu es là ? » demande-t-elle à tout hasard.
À quelques mètres, le visage de la fillette apparaît entre les feuillages, un léger sourire danse sur ses lèvres brunes. Madeleine lui fait signe de la main et avance à nouveau dans sa direction. L’enfant ne se cache plus à présent. Elle sautille à quelques pas devant elle.
Madeleine baisse les yeux un instant pour changer le panier de main. Lorsqu’elle relève la tête, la fillette a encore disparu. Madeleine fait quelques pas en scrutant les environs. Déjà sous ses pieds, la terre laisse place au sable blanc et, avant de pouvoir discerner le bleu de l’océan entre les feuillages, le roulis des vagues émerge du silence.
Madeleine pose son panier dans les plis tortueux de racines d’un palétuvier. Peut-être Nellie est-elle sur la plage ? Ou alors elle est repartie se réfugier dans la forêt…
Un rire attire son attention. Madeleine marche en direction de la plage et découvre le jeune Erik jouant dans les vagues. Il n’a pas pris la peine d’enlever son t-shirt. Il est trempé. Ses cheveux noirs, raidis par l’eau, collent à sa nuque, à ses joues et masquent une partie de son visage. Madeleine ne sort pas du couvert des arbres et le regarde un instant.
Voilà donc sa méthode de pêche ! Elle ne peut s’empêcher de sourire en le regardant bondir de vagues en vagues. Les poissons émergent de l’eau dans des explosions aquatiques extraordinaires. L’enfant fait d’énormes sauts pour saisir ses proies qui, lorsqu’elles lui échappent, provoquent chez lui de grands éclats de rire. Elle est fascinée par toute cette joie.
D’où elle est, Madeleine ne peut comprendre les mots qu’il prononce. Elle perçoit, en tendant l’oreille, l’accent de sa langue natale. Il s’adresse aux poissons qui ondulent négligemment autour de lui en les pointant du doigt d’un air exagérément menaçant. Il a l’air d’un enfant ordinaire.
C’est peut-être la première fois, depuis l’arrivée du garçon sur l’île, qu’elle entend son rire. Jusque-là, elle expliquait son attitude morose en se répétant qu’il était un enfant renfermé, qu’il avait certainement vécu des moments difficiles, qu’il avait besoin de temps pour établir des liens de confiance avec eux… Le sourire de Madeleine tombe lentement.
L’enfant qui est là-bas dans l’eau a l’air serein. Il se permet de rire aux éclats. Il est heureux parce qu’il est seul. Il garde sa joie et son univers, il ne les partage pas. Même pas avec elle. Encore moins avec elle… Elle a pourtant essayé de lui montrer qu’il n’avait rien à craindre d’eux et surtout pas d’elle.
Les épaules basses, Madeleine décide de faire demi-tour, de retourner au campement, de s’occuper l’esprit dans une autre tâche qui la distraira de cette tristesse qui pourrait l’envahir si elle la laissait faire. Elle s’est toujours demandé si son père avait raison de constituer ce groupe. Au début, il s’agissait d’adultes qui avaient donné leur accord. Bien sûr, il y a Nellie, mais elle est née ici. Ce n’est pas pareil. Et puis, Erik est arrivé… Un orphelin des rues… Il avait d’autant plus besoin que l’on s’occupe de lui…
Perdue dans ses pensées, Madeleine sursaute en découvrant le visage de Nellie émergeant d’un taillis. Ses cheveux, sorte de broussaille végétale, paraissent faire partie de la flore environnante. Elle l’observe en silence, son étrange sourire dansant encore sur ses lèvres.
« Nellie, tu m’as fait peur ! Tout va bien ? Tu voulais me dire quelque chose, ma chérie ? »
L’enfant braque ses yeux d’un vert profond, presque lumineux, sur Madeleine et acquiesce timidement. Elle sort lentement du bosquet où elle s’était cachée. Des brindilles s’animent écartant les branches et laissant émerger sur le sentier le corps végétal de la fillette. Sa peau a bruni depuis la première fois qu’elle l’a vue. Sa nature s’affirme de plus en plus. Bientôt, des plis caractéristiques viendront marquer irrémédiablement son petit corps. Ensuite, elle sera figée au sol, interdite de mouvement, enfermée dans son propre corps de bois, comme le sont ses parents… Ses cheveux prendront de la force et elle se déploiera vers le ciel en une abondante pluie de feuillage… Madeleine a le cœur serré en imaginant tout cela.
Elle s’efforce de sourire en déclarant :
« Je t’écoute, ma toute belle. »
La fillette regarde autour d’elle, comme si les mots pouvaient être entendus de quelqu’un d’autre, comme si elle s’apprêtait à confier un lourd secret :
« Tu l’as vue, n’est-ce pas ?
— Vu quoi ? » répond Madeleine, interloquée.
Le sourire s’élargit sur les lèvres brunes de Nellie :
« La forêt ? Tu l’as vue, n’est-ce pas ?
— En effet, je viens de la traverser. Pour cueillir quelques fruits. Et tu le sais bien puisque tu m’as suivie en cachette, petite coquine !
— Non, non ! Je te parle de l’autre forêt… Celle du nord. La forêt de la légende !
— Je ne vois pas de quoi tu parles, Nellie, ment Madeleine, mal à l’aise tout à coup.
— Si, je suis sûre que tu sais ! Tu l’as vue, toi aussi… Mes parents me l’ont dit. Ils ne mentent jamais.
— Tes parents ? Mais, ma puce, ils ne parlent pas… » rétorque Madeleine d’une voix douce.
« À moi, si, ils parlent ! De toute façon, je m’en fiche que tu me croies ou pas. Ils m’ont dit que tu avais vu la Grande Forêt… Je veux juste savoir si elle était belle ? Hein ? Je suis sûre que oui ! Dis-moi juste ça. Allez ! supplie la fillette.
Madeleine examine l’enfant, hésite, puis se surprend finalement à répondre :
« Elle est très belle. Magnifique. Les arbres sont immenses. Le ciel paraît si loin. Et…
— Oh ! s’exclame l’enfant, avec un air de profonde admiration. Je vois sa lumière dans tes yeux ! Tu en as de la chance… J’aimerais la voir, un jour, moi aussi…
— Mais, Nellie, comment… ? »
La fillette sourit, mais ne répond pas. Elle observe encore un instant Madeleine, en pointant ses grands yeux surnaturels sur elle, puis disparaît à nouveau entre les feuillages.
Une lumière vive filtre à travers les rideaux épais, éclairant faiblement la pièce d’une affreuse lueur brune. Quelle heure peut-il être ? Elle n’ouvre pas immédiatement les yeux et profite de ce moment, entre veille et sommeil, où les rêves sont encore emprunts de réalité, tandis que le réel se débat comme une ombre lointaine et, doucement, nous happe, contre notre volonté, vers le souvenir d’une vie étrangère.
Déjà, le songe s’échappe. Il efface toute trace de sa présence derrière chacun de ses pas. Elle ne garde de lui que quelques images, des couleurs et cette impression qu’il était beau, lumineux, doux. Pas de cauchemar. Victor ne lui est pas apparu cette fois. Plus depuis longtemps. Elle a son gardien, qui tient les mauvais rêves à bonne distance. Quelle analyse en ferait sa sœur – elle qui accorde volontiers une signification aux songes ? Volonté inconsciente ou mauvaise augure ?
Annabelle tourne le dos à la fenêtre et remonte le drap jusqu’au-dessus de sa tête. Doucement, les sensations refont surface et, avec elles, la conscience de ce qui l’entoure. Le contact de la couverture de laine un peu rêche posée sur son corps, le parfum qui flotte sur le coussin voisin, l’orientation de la fenêtre lui rappellent qu’elle est chez Lucas.
Elle sourit et, les yeux fermés, cherche du bout des doigts le corps de son compagnon. Elle tend un bras et ne ramène à elle qu’un drap vide qu’elle serre contre elle en souvenir de l’étreinte passée. Derrière ses paupières closes, la nuit renaît, des silhouettes s’étreignent dans la pénombre. Elle rappelle le souvenir des promesses murmurées au cœur de la nuit. Dans sa poitrine, quelque chose s’emballe, un organe en sommeil depuis longtemps, depuis toujours, qui s’éveille tout à coup.
Annabelle a bien remarqué ce battement nerveux qui lui coupe le souffle, qui pourrait la faire défaillir parfois s’il n’était pas là pour la retenir. Depuis leur premier baiser, ce battement qui la tétanise et qui la baigne de joie ne cesse de s’amplifier. Elle a bien essayé de maîtriser ce phénomène, mais rien à faire. Chaque apparition de Lucas, le seul son de sa voix, la caresse de son regard ou pire, son absence, sont une source de bonheur et de tourment tout à la fois. Rien à faire donc. Seulement s’abandonner à ce sentiment, assouvir ce besoin d’être près de lui, dans ses bras. Jour et nuit.
Annabelle ouvre les yeux et s’étire longuement. Elle goûte le repos et le bonheur. Ce sont deux états nouveaux qu’elle découvre avec une étonnante aisance. Ne s’était-elle pas convaincue qu’elle ne connaîtrait jamais ni l’un ni l’autre ? Qu’elle n’était pas vouée à la joie ? Pourtant, maintenant…
Elle s’assoit et regarde autour d’elle comme pour s’assurer qu’elle est bien éveillée. Le lit est vide, le soleil est haut. Quelle heure est-il ? Tard certainement. Elle passe une main un peu engourdie sur son visage, dans ses cheveux courts et devine qu’ils ont encore adopté un mouvement étrange dans les plis du sommeil.
« Luke ? » lance-t-elle à tout hasard, consciente qu’il n’y aura pas de réponse. S’il était encore dans la maison, il serait contre elle en ce moment. Il l’empêcherait de quitter le sanctuaire de la chambre. Ou bien, elle l’entendrait se mouvoir dans la pièce voisine. Mais la journée a commencé et il doit être parti pour la scierie depuis longtemps.
Au bout d’une seconde de silence, Annabelle n’y tient plus et sort du lit. Le parquet un peu froid sous ses pieds nus la fait frissonner. Elle attrape un pull d’homme oublié la veille par terre et l’enfile. Il est trop grand, tombe sur ses genoux et recouvre ses mains. Machinalement, Annabelle porte les manches trop longues à son visage. Elle respire le vêtement un long moment. Le pull de laine se transforme alors : il devient un trésor, une étoffe de soie, qui évoque la douceur d’un corps. C’est comme si le parfum de Lucas pouvait rendre sa présence tangible.
Elle se tourne vers la fenêtre. Le rideau s’ouvre sur un panorama à couper le souffle. Lucas habite presqu’au sommet d’un versant de colline orienté vers l’ouest. Selon les couleurs du ciel, le positionnement du soleil, le paysage change par touches légères. Lucas, voit-il encore les longues ondulations des feuillages aux mille nuances de vert et de brun qui s’étendent à perte de vue pour s’échouer au loin dans le bleu du ciel – ou bien est-ce l’océan qui se dessine sur la ligne d’horizon ? Voit-il encore les dessins que compose le soleil au crépuscule au cœur des nuages ? Se sent-il encore prisonnier ici, dans cette forêt qui les a réunis ?
Annabelle a vu ce paysage évoluer au fil de deux saisons. Déjà. Elle a vu les feuillages rosir puis disparaître dans le vent. Elle a vu la neige gonfler dans le ciel gris, et tomber des semaines durant, épaisse, glacée. Mais, cette fois, Annabelle n’a pas ressenti sa morsure. L’an dernier, elle avait cru mourir, seule devant sa cheminée à essayer de maintenir la chaleur d’un maigre feu et, cette année, tout a été doux auprès de Lucas. L’hiver a été une saison ordinaire. La vie s’est poursuivie, dans une insouciance cotonneuse.
Peut-être que la chance lui sourit enfin ? Qui sait ? Si elle faisait un vœu… Si elle croyait suffisamment en ces questions de destinée, elle ferait un vœu et ce serait celui-ci : figer ce moment de vie. Elle ne demanderait rien de plus. Aucune richesse, aucune ambition que cela : la présence de cet homme à l’abri au cœur de cette forêt. Rien de plus. Si elle ne craignait pas que le simple fait de le formuler pût anéantir les chances de le réaliser, elle oserait faire ce vœu.
Mais il est impossible que l’ombre ait disparu. Elle est certainement quelque part, tapie, à attendre pour dresser un nouveau malheur sur son chemin. Les choses ne peuvent en être autrement pour les êtres comme Annabelle. Il y a des dons que l’on paie toute sa vie…
Un frisson parcourt lentement l’échine de la jeune femme. Elle reconnaît cette sensation, qui l’accompagne partout, de ne pas être légitime, de voler sans doute ce qui doit revenir à quelqu’un d’autre. La solitude lui avait paru, un temps, la seule issue à envisager pour poursuivre sa vie dans la sérénité. La forêt d’Utoh semblait le refuge idéal. Puis, elle a rencontré Lucas et tout a changé. Dans leurs bras vides, ils ont mis chacun leurs secrets et leurs solitudes. Ensemble, ils ont trouvé un équilibre miraculeux qui les a pris tous deux par surprise. À présent, vivre sans lui n’est plus envisageable.
Annabelle se met à faire le lit distraitement. Elle tire le drap, puis la couverture et s’arrête à nouveau devant la fenêtre. Elle enfouit son visage dans la laine du pull qui s’imprègne déjà de son odeur à elle. La présence de Lucas s’atténue sur le vêtement. Annabelle ne peut empêcher la question de s’inscrire dans son esprit : en sera-t-il de même dans sa vie ? Lucas, pourrait-il un jour lui tourner le dos ? Elle fait taire cette pensée avec une inexplicable confiance et se lance à la recherche de ses vêtements.
Le sol est jonché de leurs affaires, abandonnées au hasard, dans les recoins de la chambre, oubliées dans le silence de la nuit. L’étreinte les a rendus aveugles et sourds, comme à chaque fois qu’ils sont en présence l’un de l’autre. Plus rien n’a d’importance que ce bonheur d’être avec cet autre étrange et merveilleux. Les bras chargés, Annabelle sort de l’étroite chambre, où le lit occupe presque toute la place.
Sur le vieux sofa, dans la pièce principale, elle dépose ses trouvailles. L’accoudoir le plus proche reçoit un à un les vêtements de Lucas, délicatement repliés au préalable. Enfin, avant que la jeune femme ne disparaisse dans la salle d’eau, le large pull qui recouvrait sa nudité s’envole rejoindre ses comparses dont la seule occupation consistera maintenant à attendre leur propriétaire.
La porte de la salle de bains claque sur le corps d’Annabelle qui se réfugie à la hâte dans la cabine de douche. Le printemps revient, mais sa présence ne se révèle qu’au milieu de la journée. Le froid revient avec la nuit et s’agrippe à la terre jusque tard le matin. L’hiver a du mal à céder sa place dans cette région.
L’eau coule déjà lorsqu’Annabelle ferme le battant de la douche. Elle pivote sur elle-même pour attraper le savon et se mousser. Après s’être cognée une fois ou deux aux parois toutes proches, elle s’étonne d’avoir pu occuper cet espace en compagnie de Lucas. Qu’il puisse y tenir seul est déjà incroyable ! Les hommes de la presqu’île ont tous une carrure massive. Lucas et son père ne dérogent pas à cette règle.
L’eau chaude coule sur le corps d’Annabelle. La sensation est douce. Elle ferme les yeux. Une lourde fatigue fond sur elle lentement. Elle sent son poids sur ses épaules. Et si elle retournait se coucher. Pourrait-elle dormir alors ? Peut-être, mais pas seule… L’image de son compagnon se dessine immédiatement dans son esprit. Elle le revoit lorsqu’il était contre elle, dans cette même pièce, il y a quelques jours, quelques heures…
Et si elle faisait un tour à la scierie ? Une minute. Elle pourrait juste passer, bercée par le vent, sans reprendre forme humaine, pour le voir un peu, le frôler. Et s’il sentait sa présence ? Elle n’y tiendrait pas : il faudrait qu’elle lui apparaisse, qu’elle se blottisse dans ses bras… Un sentiment d’urgence saisit tout à coup Annabelle. La pulsation reprend dans ce lieu jusqu’alors immobile et muet. Elle se rince, sort rapidement de la douche, s’essuie nerveusement et renfile le sweat noir et le jeans bleu foncé de la veille.
En traversant le coin cuisine, elle remarque, sur la table, un crayon débouché, une tasse et calée dessous, une feuille de papier. La pulsation s’accélère dans sa poitrine à cet endroit où le cœur exerce son battement vital. Des mots y ont été inscrits, certainement à cette heure où le jour et la nuit partageaient l’horizon en un mince filet de lumière. Annabelle reconnaît immédiatement l’écriture : Anna, tu dormais bien, je n’ai pas voulu te réveiller. Je suis en forêt. Si tu veux rentrer, je te retrouverai chez toi. Je t’embrasse (partout).
Il est sorti. Il n’est pas à la scierie. Il est en forêt… Elle se souvient tout à coup qu’il ne travaille pas aujourd’hui, qu’ils avaient prévu de passer la journée ensemble. Il n’est sûrement pas parti depuis longtemps. Dans une heure ou deux au plus, il sera de retour. Elle pourrait l’attendre ici ou chez elle… ou alors…
Annabelle avale un verre de jus de fruit et sort. Elle n’a pas pris de veste hier lorsque Lucas est venu la chercher et le regrette ce matin. Mais, bientôt, cette question ne comptera plus. Pour sentir le pincement du froid, il faut avoir un corps de chair et de sang, seulement Annabelle s’apprête à le dissoudre dans l’immense étendue d’air invisible qui l’entoure. Bientôt, sa veste sera aussi utile que ses yeux ou ses mains.
Elle s’éloigne de la maison de Lucas. Encore quelques pas et la distance sera suffisante. Les rafales qu’elle s’apprête à invoquer pour le retrouver risquent de faire ricocher une branche ou une pierre sur la cabane. Elle s’avance au milieu des arbres et s’immobilise lorsqu’elle ne distingue de la maisonnette que le reflet du soleil sur une vitre, au loin. Alors, elle lève le visage vers le ciel. Immédiatement le vent lui répond et caresse son visage. Elle sourit au salut de cet ami et ferme les yeux.
L’air s’achemine vers elle, venant de tous côtés. Il lui rapporte la présence des êtres qui l’entourent. Un à un, l’air frôle de manière imperceptible les corps et en imprime le parfum, comme une image fidèle révélant son identité. Annabelle attend patiemment, évalue les signaux qui lui reviennent. Elle en reconnaît certains, humains ou créatures qui parcourent les environs sous une forme ou une autre.
Il faut qu’elle cherche plus loin pour sentir enfin la présence de celui qu’elle connaît si bien maintenant. Le corps d’Annabelle est encore ancré dans ce coin reculé de la presqu’île, mais sa volonté s’étire sur des kilomètres. Tout est si facile ici. Ses pouvoirs sont tellement plus forts dans cette forêt. Elle n’aurait jamais imaginé faire de telles choses là où elle vivait auparavant, dans cette ville qui a des allures d’autre monde aujourd’hui. Au fond, peut-être avait-elle déjà ces pouvoirs ? Mais ici, elle est libre de les utiliser. La peur n’est plus là.
Annabelle se concentre à nouveau sur les parfums que lui ramène le vent. Il tourbillonne autour d’elle avec de plus en plus de force. Elle s’éloigne du village où elle est bien sûre de ne pas trouver Lucas et s’élève vers les collines désertées de la forêt. Enfin, elle sent sa présence, s’approche et le retrouve au nord, seul. Il a l’odeur boisée de cette créature immense qu’il ne lui dissimule plus. C’est comme si la forêt l’auréolait de son parfum lorsqu’il était sous la forme de l’animal géant. Aussitôt, Annabelle se dissout et suit le courant qui lui a apporté la présence de Lucas et qui maintenant la guide vers lui.
Quelques secondes lui suffisent pour le rejoindre. Il est immense. Les rayons de soleil qui filtrent à travers les feuillages posent de temps en temps des reflets de cuivre étincelants dans le pelage de la bête qui court à perdre haleine. Il est seul. Du moins, le croit-il encore. Les autres sont loin et la majorité sous leur forme humaine profitant de leur matinée en famille.
Elle s’approche de la créature en tourbillonnant. Il ralentit et lève le museau vers le ciel pour humer l’air. Après avoir poussé un grognement de contentement, il reprend sa course entre les troncs millénaires. Annabelle le suit en s’enroulant parfois dans son pelage roux. À ce contact, elle sent un frisson parcourir la bête.
Arrivés au bord d’une falaise, la forêt s’ouvre soudain sur l’étendue bleue de l’océan. Annabelle avance, happée par le vide. Elle pourrait s’élancer au loin, parcourir la surface de l’océan jusqu’à ce point inaccessible où l’eau et l’air paraissent se toucher. Elle tourbillonne un instant au-dessus des vagues. La ligne d’horizon l’appelle mais elle ne se sent pas capable d’aller plus loin. La forêt réclame sa présence. Un lien invisible semble la lier à cette terre. Elle ne résiste pas et revient docilement vers les bras tendus de cette mère bienveillante.
Sentant à nouveau sa présence, Lucas prend son élan et bondit dans le vide. Elle le suit et reprend forme humaine au moment d’entrer dans l’eau. Un cri lui échappe : l’eau est glacée. Au milieu des vagues, elle le cherche un instant. C’est lui qui la retrouve. Il a repris forme humaine et s’empare de sa bouche en sortant brusquement de l’eau. Elle s’enroule autour de lui en répondant à son baiser.
Lucas nage vers une crique toute proche en emportant son précieux fardeau. À peine a-t-il atteint le sable sec qu’il commence à décoller les vêtements humides du corps de la jeune femme. Une vague immense les interrompt en les submergeant, puis une autre. Surpris, ils se séparent à la hâte et quittent la crique brusquement envahie par les flots. Lucas redevient créature pour escalader la falaise. Ses griffes lui aménagent un chemin aisé à travers la roche. Il arrive rapidement à flanc de falaise et suit la jeune femme redevenue aérienne à travers la forêt.
Pendant la course de la bête, l’air joue de son souffle à travers son pelage. Arrivée devant chez elle, elle reprend forme humaine à quelques pas de la créature qui halète le souffle court. Elle approche et tend sa main qui disparaît en s’enfonçant dans la fourrure épaisse. Annabelle plonge son visage dans le poil doux. Lucas ne bouge pas. Elle respire à plein poumon l’odeur entêtante de ce corps étrange et familier.
Les minutes s’écoulent dans l’immobilité des retrouvailles. Mais une averse brutale fond sur eux. La créature se redresse alors sur ses pattes arrière. En quelques secondes, Lucas redevient homme sous les yeux d’Annabelle. Il serre les mâchoires nerveusement sous le coup de la douleur qu’entraîne chaque transformation. Sans un mot, il se penche vers Annabelle, la soulève dans ses bras et l’emporte à l’abri.
Allongés dans les bras l’un de l’autre, Lucas regarde les flammes ondoyer dans le foyer. Il reconnaît ce mouvement, léger, papillonnant, car cette chaleur qui virevolte face à lui trouve son écho à l’intérieur de sa poitrine. Un étrange sentiment de bien-être a remplacé la colère depuis qu’Annabelle fait partie de ses nuits. Il ne saurait dire s’il est heureux, tant cet état est neuf pour lui. Il ne peut mettre de mot sur ce sentiment, mais il est là, miraculeusement présent, comme une fleur qui aurait percé un désert d’asphalte.
Sa compagne est allongée face à l'âtre. Il ne voit pas son visage. Ses cheveux fins et courts caressent son menton. Une épaule mince émerge de la lourde couverture qui recouvre leurs deux corps. Elle se soulève à intervalles réguliers, bercée par le souffle du repos. Dans la pièce obscure, le reflet des flammes joue sur ce morceau de peau sans paraître troubler son sommeil.
Il a appris à reconnaître le rythme de sa respiration. Dans le silence, son souffle est une présence qui délivre les émotions d’Annabelle : le calme centré lorsqu’elle lit, penchée sur son ordinateur, l’inspiration irrégulière et puissante qui se cherche au milieu des baisers dans l’ombre des draps froissés, jusqu’à ce flot long et invisible qui s’insinue au cœur de la forêt et qui porte tout son être réduit à son seul parfum.
Les bras de Lucas sont enroulés autour du corps de cette femme qui a bouleversé sa vie. Il s’interdit tout mouvement, de peur de la réveiller. Tout est précieux chez elle jusqu’à son sommeil. Contre lui, il sent la chaleur de sa peau. Il a envie de parcourir son corps, de la posséder encore. Et il le fera… Plus tard. Lorsqu’elle sera éveillée. Pour l’heure, il essaie de penser à autre chose, au risque de se trahir lui-même. Il pose les yeux sur le foyer.
Face à lui, les flammes dansent comme de petits êtres cruels autour de la bûche. Leurs pieds incandescents s’appuient sur un sol de bois mort, brûlé, rougi, dont la nature initiale a disparu, absorbée par ces dévoreurs minuscules et insatiables. Les flammes tournent autour de cette bûche jusque-là épargnée par leur appétit destructeur. Elles ondulent, chahutent le morceau de bois, puis coulent une fois sur l’écorce. La victime offerte résiste à peine. Au deuxième assaut, les flammes fondent sur leur proie qui s’effrite tout à coup, puis s’effondre dans l’âtre, vaincue.
Lucas pose ses lèvres dans les cheveux d’Annabelle. Ce geste est venu sans y réfléchir. Il le regrette aussitôt. Il ne voulait pas la réveiller et il a suffi de cela pour que la jeune femme bouge légèrement. Il se fige. Peut-être va-t-elle se rendormir ? Les minutes défilent dans le silence. Annabelle se retourne finalement très lentement et se blottit face à Lucas en posant sa joue contre son torse.
« Rendors-toi, ma belle. Je ne voulais pas te réveiller, excuse-moi, » murmure-t-il en resserrant son étreinte.
Annabelle ne répond pas. Elle ne se rendort pas non plus. Il sent ses paupières closes contre lui et sa bouche qui cherche sa peau. Ses mains jusque-là repliées dans une position de repos s’ouvrent et se posent sur son corps. Ses doigts s’acheminent dans son dos et remplacent le contact de la couverture rugueuse par de douces caressent.
« Tu n’as plus sommeil ? » souffle-t-il.
La jeune femme soulève son visage. Ses yeux reflètent la lueur des flammes de manière étrange, à moins qu’ils n’émettent leur propre lumière. Cela n’étonnerait pas beaucoup Lucas : tout ce qui a trait à Annabelle est source de surprise. Sa présence, son pouvoir qui grandit et s’affirme de manière extraordinaire depuis qu’elle est arrivée. Et le plus étonnant : elle est dans ses bras en ce moment et depuis des mois ! Chaque nouvelle journée auprès d’Annabelle est un jour prodigieux.
Elle le regarde longuement sans prononcer un mot. Tout à coup, elle se hisse jusqu’au visage de Lucas, comme pour le dévisager de plus près. À quoi pense-t-elle en ce moment ? Elle se penche sur sa bouche, pose ses lèvres sur celles de Lucas sans chercher à l’embrasser. Elle reste ainsi une seconde sans bouger, sa bouche et tout son corps collé au sien. Leurs yeux sont scellés de la même manière. Lucas devine un sourire dans le regard de la jeune femme.
Il n’y tient plus et s’empare de sa bouche. Ses mains serrent ce corps qui doit être à lui. Il la fait rouler sur le dos et l’emprisonne en calant son propre corps sur le sien. Ils sont tout près du feu à présent. La chaleur est plus vive, mais c’est celle de ce corps, frémissant d’impatience sous lui, qui occupe toutes ses pensées.
Les yeux mi-clos, Lucas regarde Annabelle relancer le feu sur le point de s’éteindre. Dans l’âtre, les petits êtres se redressent faiblement en sentant l’odeur du bois qui approche. Annabelle attise leur appétit en faisant souffler une brise légère dans les cendres encore brûlantes. Les flammes répondent à l’appel du vent et se jettent sur la nouvelle bûche offerte.
La lumière revient dans la pièce révélant le corps nu d’Annabelle. Elle se retourne et adresse un sourire tendre à Lucas. Une vive chaleur se répand tout à coup dans l’abdomen du jeune homme. Derrière elle, le feu se réanime brusquement, nimbant son corps d’une auréole de lumière. Il ne voit plus son visage. Elle n’est plus qu’une silhouette noire dont les contours rappellent ceux d’Annabelle. L’ombre ondule, dos à la lumière du feu, rampe lentement et approche.
Lucas ne tremble pas. Il sourit. Il ne peut s’en empêcher. Ce sourire a assigné sa résidence sur sa bouche. Il est le reflet de cette chaleur qu’il ressent et qui a remplacé la noirceur glacée qu’il s’était accoutumé à ressentir dans les bras des autres. Toutes ces autres qui lui avaient promis de l’amour et qui ne rendaient sa solitude que plus évidente.
Annabelle est tout près. Lucas lui ouvre la couverture en signe d’accueil. Elle se réfugie aussitôt dans ses bras. Il la serre contre lui en massant son corps frissonnant pour lui donner de cette chaleur qui brûle encore sa peau à lui après le moment qu’ils viennent de partager.
Contrairement aux autres, à toutes les autres, Annabelle ne lui a jamais fait aucune promesse. Elle ne s’encombre pas de paroles. Ces bras sont des mots. Sa bouche ponctue les phrases que formule son corps. Elle dispose d’un pouvoir effrayant : à tout moment, elle peut disparaître, ne devenir qu’un souvenir inaccessible. Il tremble de chacune de ses absences. Et pourtant, depuis des mois, elle est là, chaque nuit et chaque jour, quand les contraintes de la vie le leur permettent. Elle est là et rien ne compte que cela.
« Anna ?
— Hum… gémit-elle doucement.
— Je voulais te demander… Tu sais, il y a bientôt le barbecue annuel… »
Il fait une pause et écoute la respiration de sa compagne. Elle est immobile, silencieuse.
« Tu dors ? demande-t-il doucement.
— Non, répond-elle dans un murmure.
— Je voulais savoir : mon père…
— Tu te souviens du barbecue de l’an dernier, l’interrompt-elle en levant la tête tout à coup, un grand sourire aux lèvres. »
Lucas la regarde un moment avant de répondre. La danse des flammes se reflète sur le visage d’Annabelle, dans ses pupilles dorées qui brillent comme jamais. Elle paraît en ce moment plus irréelle, comme sortie d’un livre de sortilèges.
Bien sûr qu’il se souvient ! Il se souvient de chaque instant passé auprès d’Annabelle. Lors de ses premières apparitions, il savait déjà qu’elle était différente. Que jamais il ne rencontrerait quelqu’un comme elle. Il savait sans comprendre pourquoi, que par elle, quelque chose de bon adviendrait pour la forêt peut-être, mais pour lui surtout.
Il y a l’histoire officielle : elle était l’étrangère, venue d’un autre pays renouer avec un mode de vie plus proche de la nature. Mais pour lui, il y a l’autre histoire, celle qu’il se raconte quand elle n’est pas là, pour ne pas oublier. Son histoire à lui seul. Son miracle. Elle est venue de nulle part, créée pour lui, apparue un jour en pleine forêt. Le ciel l’avait posée là et la forêt avait guidé Lucas jusqu’à elle. Il l’avait vue disparaître sous ses yeux. Mais avant, elle avait posé un regard plein de tendresse sur sa monstrueuse face de bête.
Il devait en être ainsi. S’il l’avait vue ailleurs et sous la forme d’un homme, tout aurait peut-être été différent. Il aurait agi comme il agissait avec les autres : il aurait voulu la charmer et alors que serait-il advenu ? L’aurait-elle bouleversé comme cette première fois dans la clairière où, minuscule, elle n’a pas craint de poser sa main dans le pelage d’un géant aux crocs acérés ? Ce jour-là, il avait reçu sa douceur avec toute la force que son instinct bestial pouvait ressentir. Ce jour-là, sa vie avait pris un tournant décisif.
« Pour m’en souvenir, je m’en souviens, répond- il.
— Je ne voulais pas venir, tu sais… Jusqu’au dernier moment, je m’étais convaincue que je n’irais pas…
— Et moi, j’étais certain que tu viendrais…
— Vraiment ?
— Oui, tu peux demander à mon père. Il doit s’en souvenir. Ça l’avait agacé que je fanfaronne jusqu’avant ton arrivée en maintenant que tu viendrais. »
Annabelle pose sa tête sur le torse de Lucas. Elle écoute sa respiration, muette tout à coup. La main de Lucas erre un moment sur sa nuque. Il aime cet endroit, à la naissance de son dos, dans le creux de sa mince chevelure, cet endroit qui révèle à la fois la fragilité et la féminité d’Annabelle.
« Ce jour-là, en te regardant parler à mes cousins, j’ai décidé de tout te dire…
— Ah oui ?
— Oui. À quoi ça servait de te cacher notre secret alors que nous connaissions le tien ? Tu avais le droit de savoir pour nous. Et puis, je sentais que je pouvais te faire confiance. »
Annabelle se soulève et pose un regard plein de gratitude sur Lucas. Il sent le battement de son cœur résonner dans sa poitrine et créer un écho dans la sienne. Il se dresse sur un coude et se saisit un long moment de sa bouche.
« Anna… commence-t-il en se séparant d’elle à regret. Mon père veut nous inviter. »
Il s’interrompt. Annabelle le dévisage sans dire un mot. Son visage exprime la surprise et a retrouvé cette expression de réserve qu’elle arborait comme une armure, à son arrivée, il y a un an.
« Je ne savais pas comment t’en parler… souffle-t-il. Ça fait un moment qu’il m’en parle… J’avais un peu éludé sa proposition, mais il revient à la charge depuis quelques jours… Je soupçonne Sabine d’être là-dessous… » essaie-t-il de plaisanter.
Il reprend après une pause :
« Je ne t’oblige pas, tu sais. Tu te doutes que ça ne me met pas à l’aise non plus. Si tu ne veux pas…
— Non, Luke, ce n’est pas ça. Je suis un peu surprise, c’est tout. Je ne veux pas contrarier Paul. C’est très gentil de vouloir nous inviter. Mais ça fait un peu bizarre… » conclut-elle en cachant son visage contre le torse de Lucas.
« Hé, Anna, ça va ? Tu dors ? » murmure-t-il en déposant un baiser dans ses cheveux.
Elle se soulève sur un coude et le regarde en plissant le nez :
« Ça ne va pas le déranger, tu crois ?
— C’est mon père qui l’a proposé. Il me dit qu’il ne t’a pas vue depuis longtemps, que ça lui ferait plaisir… Il paraît que je te garde pour moi tout seul… Et puis, il veut mieux connaître celle qui a transformé son fils. Transformé son fils… Il est très fier de son jeu de mots. »
Annabelle regarde un instant Lucas, les yeux perdus dans le vague. À quoi peut-elle penser en ce moment ? Une ombre passe sur son visage. Était-ce de la peine ? Aussitôt un sourire vient éclairer un peu plus son regard :
« Il t’a dit quand ?
— Je ne sais pas. Je lui demanderai demain… »
Lucas tourne son visage vers les flammes. Il laisse errer ses doigts sur la joue de sa compagne, le long de sa nuque, puis ferme les yeux en sentant la bouche d’Annabelle se poser sur son torse.
Il se laisse bercer par le mouvement des vagues. Elles le guident lentement vers la plage. Avant d’atteindre la terre ferme, leur mouvement s’alourdit. Elles gonflent, suspendent un instant leur impulsion, comme si elles hésitaient à faire ce dernier pas et, finalement, s’écrasent mollement sur le sable fin. Le ressac l’éloigne une fois, deux fois et le ramène vers la plage, plus près, toujours plus près. Il ne lutte pas, abandonnant sa volonté à l’élément marin. Il faut s’y résoudre : c’est l’heure du retour.
L’azur du ciel se mêle à celui de l’océan. Tout est bleu autour de Victor. Il ignore les ténèbres dont il sait qu’elles peuplent les profondeurs et se laisse emporter vers la lumière. Il approche de la terre dont les senteurs boisées commencent déjà à rivaliser avec l’air salé qui caractérise le vent du large.
Il profite encore un instant de cette sensation de légèreté et d’abandon. Puis, ses pieds se posent sur le sable. Il émerge d'un nuage d’écume. Son corps s’étire hors des flots. Victor avance jusqu’à cet endroit que les vagues n’atteignent jamais et s’allonge sur le sable chaud.
Dans le ciel, il n’y a pas un nuage. Le soleil, libre de toute entrave, étend ses rayons à l'infini. Il tend l’oreille, à l’affût du moindre bruit. Pour l’instant, seul le ressac des vagues vient briser, à intervalles réguliers, le silence. C’est un refrain qui roule en boucle dans son esprit, comme l’écho d’un deuxième cœur. Il ferme les yeux, satisfait de pouvoir encore profiter un peu de sa solitude.
Par la pensée, il vogue à nouveau vers ce lieu qui a ouvert son horizon. La mystérieuse forêt d’Utoh l’appelle jusque dans ses rêves. Les arbres immobiles murmurent des choses au vent, des promesses d’insouciance et de pouvoir. La forêt ne quitte plus ses pensées et son souffle se mêle à celui de cette fille. Elle l’attend, elle aussi. Elle prononce son prénom dans son sommeil. Est-ce son imagination ou peut-il encore entendre sa voix dans l’air qui l’entoure en ce moment ?
En réponse, une brise tiède vient jouer dans ses cheveux et le ramène sur la plage. Il ouvre les yeux et se redresse sur un coude. Devant lui, l’océan s’étend à perte de vue. Les vagues poursuivent leur roulis perpétuel. Un sourire rêveur s’abandonne sur les lèvres de Victor.
L’heure approche. Elle est presque là. Il touche du bout du doigt ce moment où la forêt sera son domaine. La fille, Annabelle, sera à ses côtés. Il construira sa propre communauté. Que feront-ils alors de toute cette puissance ? Les idées se bousculent autour d’un thème : vengeance. Un frisson d’impatience danse le long de son dos, jusqu’au creux de sa nuque.
Oui, l’heure approche. Tout est en place.
Le sourire de Victor tombe. Tout est en place et il ne peut plus repousser le moment de parler aux siens. Comprendront-ils ce besoin de rejoindre cette forêt lointaine ? Non, bien sûr. Car, il faut l’éprouver d’abord. Il faut aller à la rencontre de cette presqu’île, fouler la terre parcourue de larges racines, se mouvoir entre les troncs millénaires, voir onduler les feuillages épais au bord du ciel. Ensuite, le besoin naît, à l’insu de soi, de revenir, de rester, de ne plus quitter ce lieu. L’appel devient un cri. L’obsédante clameur s’impose dans l’esprit des êtres que la forêt choisit.
