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Annabelle construit une vie inespérée au coeur de la mystérieuse forêt d'Utoh. Le mot famille, dont le sens lui avait semblé perdu pour toujours, se recompose autour d'un quotidien retrouvé. Mais un nouvel élément arrive. Une étincelle fragile, oscillant entre la chaleur douce et la tentation de la dévastation... Dans ce dernier opus du Refuge des héritiers, Annabelle aura besoin de tous ses amis pour préserver la forêt d'Utoh face à l'incendie qui la menace.
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Seitenzahl: 414
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Quatre éléments
qui vivent et interagissent en harmonie.
Il en est un,
un seul,
dont l’existence est conditionnée
par la présence des trois premiers.
La terre accueille l’étincelle.
L’air donne vigueur aux flammes.
Et l’eau...
L’eau rappelle
que tout est voué à disparaître...
Ou à renaître...
Prologue
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Épilogue
La Seconde Sœur :
— Le temps presse…
La Première Sœur :
— L’heure approche. Tout est en place. Patience, ma sœur.
La Seconde Sœur :
— Comment être patiente ? Nous sommes si près du but ! Le temps ne joue pas en notre faveur. Il ne l’a jamais fait…
La Première Sœur :
— Allons, le temps n’a jamais eu raison de nous. Et bientôt, nous fêterons notre victoire sur lui... Mais...
La Seconde Sœur :
— Mais ?
La Première Sœur (avec hésitation) :
— N’y a-t-il pas un autre moyen ?
La Seconde Sœur :
— Tu as toujours eu trop de cœur... Car tu penses à eux bien sûr !
La Première Sœur (dans un soupir) :
— Ils s’aiment tellement...
La Seconde Sœur :
— Allons donc ! L’amour est une fable ! Je le sais et tu le sais ! Ne te laisse pas aveugler une fois de plus !
La Première Sœur :
— Pourtant, toi aussi, tu as aimé jadis...
La Seconde Sœur :
— Cet amour est mort, comme tant d’êtres chers ! (Après un soupir) Ma sœur, ma chère sœur ! L’enjeu est tellement plus grand ! L’amour – celui que nous leur portons et celui qu’ils se portent – ne doit pas nous empêcher de voir ce qui compte vraiment...
La Première Sœur :
— Nous avons déjà réussi à construire tellement jusqu’ici... N’est-ce pas la folie de trop ?
La Seconde Sœur :
— Cet amour est inespéré, c’est vrai, et, grâce à lui, tout sera à nouveau possible. Car c’est lui qui l’a amenée, elle. Aie donc confiance, chère sœur.
La Première Sœur :
— Tu as raison... Et si elle a le pouvoir de nous sauver, peut-être le fera-t-elle aussi pour eux ?
Le téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Un long bip impersonnel qui s’interrompt, à intervalles réguliers, sur une poignée de silence. Quelques secondes d’attente insupportable pour tomber sur son répondeur. Encore. Inutile de laisser un message. Elle a bien essayé. Mais, s’il ne l’a pas rappelée après ses trois premières tentatives, s’il ne répond pas maintenant, c’est qu’il ne veut pas lui parler. Pas encore, se répète-t-elle pour rejeter un peu plus loin le Plus jamais qui vibre sournoisement à ses oreilles depuis son départ.
Pas encore.
Il n’était même pas là quand elle a quitté leur appartement, il y a quatre jours. Non, cinq... Déjà cinq jours qu’elle a commencé ce voyage ! Vers quoi ? Elle ne le sait pas encore. Elle repousse cette idée aussi. Elle affrontera bientôt la vérité de ses yeux. Inutile de se poser cette question pour laquelle elle n’a pour l’instant aucune réponse : que va-t-elle trouver à son arrivée ? Impossible à savoir.
Elle baigne dans une espèce d’entre-deux de moindre mal : il y a la culpabilité du départ et l’angoisse de l’arrivée. Le voyage est une escale paisible où les géographies défilent lentement. Le temps semble suspendu. L’ombre d’une angoisse est présente encore dans les plis de ce paysage mouvant, mais atténuée par le roulis du moteur de l’avion hier et, maintenant, par celui du car. C’est un murmure lointain, en arrière-plan, qui la berce mollement.
Anita range son smartphone dernière génération à écran large et ultraplat. Il ne lui sert à rien. Il n’y a pas de réseau pour naviguer sur le Web, pas de message professionnel pour occuper son esprit. Pas de message du tout. À travers le silence de cette fine boîte bourrée d’électronique, c’est le vide de son existence qui résonne, celui qu’elle se charge de masquer jour après jour. Fuir le silence est devenu l’œuvre de sa vie. Ponctuer l’immobilité de mouvement. Remplacer les mots par une frénésie de bips. S’étourdir d’éphémère.
L’œuvre de sa vie.
Et en un instant, voir tout s’écrouler...
Anita balaie ses idées noires d’un hochement de tête et se souvient de ce livre qu’elle a emporté et qui s’est égaré quelque part au fond de son sac depuis son départ. Il est là, sous son portefeuille et son trousseau de clés, écrasé, un peu plié aux encoignures. Anita caresse un instant la couverture. On y voit une plaine verdoyante au premier plan. Au bord d’une falaise, la silhouette d’une jeune femme se dessine, de dos. Les dentelles d’une longue robe Empire volent au vent. Le personnage est perdu dans la contemplation de l’océan qui emporte un navire aux voiles immaculées.
Le libraire de l’aéroport lui avait vendu ce bouquin comme le best-seller de la saison. Un roman léger. Facile à lire. L’idéal quand on a besoin de s’évader, avait-il dit avec enthousiasme. Il ne pouvait pas trouver meilleur argument. Oui, elle avait besoin de s’évader. De s’évader de cette réalité qu’elle ne pouvait plus fuir et qu’elle redoutait pourtant d’affronter.
Elle était entrée dans la boutique pour un magazine et en était sortie avec ce livre. Elle qui lit si peu ! Ou, en tout cas, pas ce genre de romans à l’eau de rose... Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. Le visuel de la couverture affichait clairement le genre. Quant au résumé, il l’avait conforté dans cette certitude : Ella ne croyait plus en rien... Blablabla... Surtout pas en l’amour... Nous y voilà ! Quand soudain, elle rencontre Samuel Johns. Samuel Johns ?! Voilà un nom de héros d’une évidente originalité !
Anita sourit. Oui, cet ouvrage l’aura aidée à s’évader... Pas tout à fait comme l’entendait le libraire, sans doute, mais sourire dans ces circonstances... Elle ouvre le roman et pose son regard sur les premières lignes. Il est question d’arbres, du cahot d’une route qui emmène l’héroïne Dieu sait où à travers une forêt. Une description... Anita soupire. Pourquoi commencer par une description ? Elle feuillette quelques pages. Pas l’ombre d’un dialogue avant le chapitre deux !
Elle souffle ostensiblement et continue sa lecture sur quelques pages encore. Mais en suivant le parcours de l’héroïne, c’est un autre chemin qui se dessine dans l’esprit d’Anita. Il y a une route qui se déroule sous ses pas à elle aussi et qui l’emmène vers une forêt ou ce qu’il en reste... Elle se masse un instant les paupières et pose à nouveau les yeux sur les lignes d’encre, mais c’est une autre image qui émerge, celle d’une forêt grandiose, nimbée d’une lumière d’or...
Elle n’avait pas pris la décision de partir lorsque ce rêve avait commencé à la hanter... Les images d’une forêt immense. Ce rêve avait l’air tellement vrai ! C’était incroyable ! Elle s’y sentait bien. Jusqu’à son parfum qui emplissait ses narines et ne la quittait que plusieurs minutes après son réveil. Elle y avait vu sa sœur quelques fois, mais la majeure partie du temps elle y marchait paisiblement toute seule. Elle avait aimé faire ce rêve jusqu’à ce qu’elle apprenne la nouvelle... Après, ça avait davantage eu un goût de cauchemar...
Impossible de se concentrer, de lâcher prise et d’entrer dans l’histoire. Anita ferme le livre et l’enfouit au fond de son sac, comme si cela suffisait à faire disparaître sa vision. Elle tourne la tête vers la fenêtre et s’adonne à cette activité qui – entre deux phases de sommeil – a occupé tout son temps depuis son départ : regarder le paysage au dehors changer, se mouvoir, se distordre. Le hublot de l’avion était ridiculement étroit, mais depuis la large vitre du car, elle peut satisfaire sa curiosité.
L’architecture a changé, tout comme la langue parlée. Mais, depuis quelques heures, l’océan a fait son apparition. Le car semble jouer avec lui à un jeu de cache-cache étudié : la route ondule le long de la côte puis entre dans une ville durant de longues minutes, ou dans un tunnel, se perd sur les hauteurs pour retrouver, au détour d’un virage, la grande bleue. Et le voyage se poursuit inlassablement ainsi, de ville en ville, d’un arrêt à l’autre, la destination d’Anita semblant lui échapper à chaque fois un peu plus.
Elle s’était demandé au début du trajet si elle n’était pas montée un peu trop hâtivement dans ce bus. L’emmenait-il au bon endroit ? Elle avait interrogé ses voisins dans un anglais qu’elle avait estimé impeccable et ils l’avaient rassurée aussitôt. Oui, c’est le bon bus. Un trajet très long, dites voir ! Bon courage, ma petite dame ! Anita s’était étonnée – avant même d’être rassurée par la réponse de ses compagnons de route – qu’ils aient réussi à identifier sa destination. Bien sûr, après le drame, ce nom était devenu tristement célèbre...
Encore un arrêt.
Elle ne s’est même pas aperçue être entrée dans une ville. Anita se tortille pour voir une habitation. Elle distingue un snack non loin et rien d’autre à des kilomètres à la ronde. Il lui semble que ces lieux où les voyageurs s’arrêtent maintenant sont de plus en plus déserts... Autour d’elle, de manière désordonnée, les silhouettes émergent des banquettes et se perdent au dehors. Peu montent. Six voyageurs en moins pour deux nouveaux. Les corps bougent, mais les visages restent les mêmes : ceux d’hommes et de femmes à la poursuite de quelque chose qui restera une énigme pour elle.
Anita avait couru aux côtés de personnes similaires à l’aéroport, dans les dédales des couloirs et jusque dans l’avion. C’est la même course qui se poursuit ici : d’arrêt en arrêt, le car accueille des visages anonymes. Il y a ceux ensommeillés des travailleurs, les étudiants en voyage dont les traits et les postures sont plus détendus, l’inquiétude muette des paumés et au milieu d’eux tous, il y a Anita...
Après quoi courent-ils tous ces gens ? Elle, elle sait, ce qu’elle recherche et surtout ce qu’elle fuit. Mais eux, se doutent-ils... ? Ont-ils seulement le début d’une intuition... ? Ils sont là, assis à présent. Tout près... Tiens, son nouveau voisin. Un môme. Il a quoi ? 18-20 ans ? Il écoute sa musique, son bonnet rabattu sur les yeux. Il s’abandonne à ce moment, sans savoir. Il ne peut imaginer... Se demande-t-il : qui est cette femme assise tout près ? Qu’a-t-il vu lorsque leurs regards se sont croisés tout à l’heure ? Une jeune femme ordinaire ? Il a souri un peu. L’a-t-il trouvé jolie ? S’il savait ! Alors son sommeil serait-il aussi paisible ?
Elle ferme les yeux. Par l’esprit, elle voit maintenant son voisin de siège s’éveiller en sursaut et hurler en se tordant de douleur... Non, ils ne savent pas ce qu’ils risquent et ce dont elle les protège. Parce qu’elle n’est pas si malfaisante que cela... Non, elle n’est pas si malfaisante... Elle serre ses bras autour de sa poitrine pour retenir ces larmes d’apitoiement et cette tension coupable qui ne la quittent jamais longtemps.
Impossible ! Tout cela lui aura rendu décidément la vie impossible !
Et Juan... Ils sont ensemble depuis 6 ans et il n’était pas là quand elle est partie. Lui qui ne voit jamais ses parents en semaine, avait prétexté un repas de famille inopiné. Elle avait passé la nuit seule et était partie aux aurores en disant au revoir à un appartement vide. Il n’était pas là, quand elle avait tourné la clé dans la serrure...
Le cliquetis métallique dans le silence de l’aube avait eu une sonorité d’adieu sinistre. Comme si elle tournait le dos à quelque chose qu’elle ne reverrait plus jamais. Et puis, elle s’était raisonnée sur le chemin, en traînant sa valise jusqu’au parking où l’attendait le taxi. Ce qu’elle risquait bien de ne plus revoir ce ne serait pas cet appartement... Non, ce serait sa sœur... Anna... Elle déglutit pour diluer le sanglot qui gonfle dans sa gorge. Ce n’est vraiment pas le moment de pleurer !
Et puis, est-ce mal de mettre un moment sa vie entre parenthèses pour savoir si... ? Mon dieu ! Est-elle seulement encore en vie ? Après tout ce temps, elle se serait manifestée d’une manière ou d’une autre ! Si elle ne l’a pas appelé après ce drame, c’est que... Pas de mots. Anita ne parvient pas à mettre de mots sur cet état qui lui a déjà pris son père, puis sa mère et qui s’est sans doute refermé à présent sur la seule famille qui lui restait...
Non, elle ne fait rien de fait de mal et Juan est terriblement injuste de lui tourner le dos à un moment pareil ! Il n’a jamais été fort pour la soutenir de toute façon... Elle devrait être habituée... Mais jusque-là, il ne s’agissait de rien. Des inquiétudes imaginées, des soucis de la vie courante : le robinet qu’il laisse fuir parce qu’il doit aller travailler, le remboursement du prêt qui interdit de s’offrir cette fantastique paire de chaussures, ce patron tyrannique qui en demande toujours plus, cette collègue aux cils trop longs qui laisse à son compagnon des messages ambigus au milieu de la nuit...
Oui, jusque-là, il n’y avait rien ou pas grand-chose. Et s’il n’était pas là pour la consoler ou la soutenir, ce n’était pas si grave. Elle puisait dans ses ressources. Et, c’était un peu justice aussi, avec tout ce qu’elle lui cachait... Puisqu’il ne savait pas tout, sur elle et sur son passé. Elle s’était bien gardée de lui dire quoique ce soit évidemment. Il n’a même jamais rencontré Annabelle. Dans ces conditions, comment pourrait-il s’émouvoir pour une anonyme, partie à l’autre bout du monde, qui a beau être la sœur de sa compagne, mais qui reste pour lui une inconnue ?
Anita ne lui en avait pas voulu jusque-là. Peut-être avait-elle mérité la distance que Juan installait entre eux méthodiquement, avec un plaisir un peu pervers parfois. C’était son fardeau. Et c’était bien peu à porter, par rapport à ce qu’elle cachait, elle, au cœur de ses entrailles... Mais, maintenant, les choses avaient changé, comme si la perspective s’était distordue et avait bouleversé un paysage ordinaire. Annabelle avait disparu – peut-être pire ! – et Juan n’avait pas été là.
Anita essaie de se convaincre, une fois encore, qu’elle n’a rien à se reprocher, que c’est à lui qu’elle devrait en vouloir. Ce serait si simple de se laisser aller à éprouver de la colère... Mais c’est une émotion qui lui est interdite et qu’elle a remplacée par de la culpabilité. Beaucoup de culpabilité. Aujourd’hui, ce sentiment est solidement ancré dans sa poitrine. Comme un autre cœur dont le battement assourdissant empli son esprit d’une rengaine insupportable. Les paroles sont les mêmes après toutes ces années : abandonnés, détruits, tu les as abîmés. Tous. Tous ces gens qui, un jour, ont eu le malheur de t’aimer. Ses parents d’abord. Puis sa sœur. Peut-être Juan demain ?
Elle regarde par la vitre sans parvenir à s’émerveiller devant le paysage étranger. Tout lui paraît morne. Elle sait bien que cela n’est pas dû à ce panorama que tout autre trouverait captivant : la mer qui lèche la côte, les immeubles de briques surmontés parfois de lettres lumineuses colorées et, à des kilomètres encore, la masse impressionnante d’une terre brune qui émerge au-dessus des flots... Elle est consciente que tout cela pourrait inspirer une forme de dépaysement, voire de beauté. Mais le sentiment qui la ronge semble déborder, monter jusqu’à ses yeux et lui masquer la vue. Elle est aveugle et le peu qu’elle distingue lui paraît creux, dénaturé.
Anita retrouve son téléphone. Elle essaie de se convaincre qu’elle ne l’avait pas sorti pour vérifier l’apparition d’un éventuel message. Regarder l’heure, c’est pour cela que l’appareil repose à présent dans sa main.
13h43.
Et aucun message.
Elle soupire. Le car devrait bientôt la déposer si l’on prend en compte les trois quarts d’heure de retard qu’il avait déjà au départ.
Anita se souvient des dernières paroles d’Annabelle : elle passerait quelques jours sur une île dans le sud avec d’autres comme elles, avait-elle dit. Ensuite, elle pensait revenir dans cette maudite forêt. Si elle était encore sur l’île, elle aurait trouvé le moyen de lui dire qu’elle allait bien, qu’elle n’était pas concernée par ce qui s’était produit... Mais là... Les jours sont passés. Puis les semaines...
Anita repense aux images aériennes des reportages télé. Tous ces arbres couchés, ce village dévasté... Que va-t-elle trouver là-bas ? Il n’y a pas eu de liste recensant les victimes sur la presqu’île. Mais il y en a eu pour les quelques-unes du continent voisin, pourtant à peine touché. Incompréhensible ! À croire que certaines vies valent plus que d’autres...
Combien de temps a-t-elle passé à l’ambassade ? Elle se revoit errer d’un bureau à l’autre, en quête de réponses qui paraissaient insolubles à ses interlocuteurs. L’un d’eux ne savait même pas qu’une presqu’île existait en bordure de son cher continent natal. C’est là qu’elle s’était décidée à partir.
Anita passe une main sur son visage. Est-ce qu’il y a du réseau ? Oui. Et si elle essayait de le rappeler ? Son pouce reste suspendu quelques secondes au-dessus de l’appareil. Quelque chose la retient. Elle se souvient de leur dernière dispute, quelques jours avant son départ : il lui reprochait sa décision et mettait leur couple dans la balance. Ça avait été très douloureux de le voir faire preuve de si peu de cœur. Elle qui avait déjà mis son travail entre parenthèses... C’est peut-être cela qu’il lui reprochait plus que tout. Son précieux travail, son salaire confortable, mettre cela en jeu et s’éloigner de lui pour rejoindre une sœur qu’il ne connaissait pas et qui soudain prenait tant d’importance.
Il n’avait pas compris que tout était compliqué. Son regard était devenu tellement dur. Faire face à un bloc de glace aurait été mille fois moins douloureux. Il ne pouvait pas comprendre, puisqu’elle lui cachait tout depuis le début. Alors Anita était partie sans un mot et sans rancune. C’était encore sa faute cela. Cette insupportable incompréhension...
Anita lève les yeux vers la vitre pour ne pas voir le téléphone retomber en silence au fond de son sac. Qu’allait-il se passer à son retour ? Trouverait-elle ses affaires à leur place ou amassées sur le pas de la porte ? Anita tourne le visage vers la vitre. Elle le saurait en temps voulu, mais cela lui paraissait tellement dérisoire à côté de ce qu’elle allait découvrir dans quelques heures...
Il est descendu trop bas. Il ne peut pas prendre son élan.
L’éboulement a repris de plus belle. Il est pris au piège.
La voiture s’enfonce lentement. Il sent qu’il ne pourra bientôt plus tenir. Il n’a nulle part où aller, sinon au cœur de cette terre mouvante qui ondule partout autour de lui.
Il lève les yeux vers le ciel. Pas un souffle de vent.
Maintenant il se souvient. Elle ne viendra pas. Elle ne pourra pas le sauver. Il va mourir ici. Tout son courage l’abandonne. Il a peur. Il sait ce qui l’attend. Il sait qu’il va avoir mal. Terriblement. Il sent déjà ses côtes se briser, sa peau se déchirer. Il éprouve déjà cette douleur insupportable de l’explosion de chacune de ses cellules sous le poids du véhicule.
Mais il n’est pas encore tombé. Non. Pour l’heure, il se tient debout, sur la tôle froissée. Il sait bien que cela ne va pas durer. Il attend le moment où tout va basculer.
Mais pas encore.
Dans une minute. Une seconde. Une interminable seconde.
Immobile, aux aguets, il s’étonne de ne plus avoir l’apparence d’une créature. C’est ce qui vient confirmer son sentiment : oui, il est bien dans un rêve. Tout ceci n’est pas réel. Ça l’a été, un temps, mais c’est fini. Il est à nouveau dans ce rêve – un cauchemar plutôt – qui vient lui rappeler, encore une fois, ce à quoi il a échappé.
Parce qu’il n’est pas mort ce jour-là. Il avait dit adieu à tout. Il avait souffert. La conscience, le plus infime souffle de vie, tout l’avait abandonné. Il avait cru mourir. Mais elle l’avait ramené. Elle avait traversé les profondeurs de l’ombre et était venue le chercher.
Lui.
Seulement lui.
Maintenant, Lucas doit attendre que le cauchemar s’achève. Il faut qu’il ait à nouveau la patience de supporter cette douleur comme elle l’avait étreinte la première fois – parce que le rêve n’atténue rien à ce qu’il avait éprouvé alors – lorsqu’il avait cru mourir, lorsqu’Annabelle l’avait sauvé.
Ce n’est pas réel. Il le sait mais il a peur. Tellement peur d’avoir mal encore. Et si elle ne parvenait pas à ranimer son cœur cette fois ? Il y a ce doute qui émerge dans sa conscience déformée par le sommeil. Y aura-t-il, une fois, un songe qui changera cette réalité ? Qui fera de ce jour, un jour où jamais la lumière d’Annabelle ne viendra à lui ?
Il y a eu la colère et maintenant, c’est la peur qui le tétanise. Il aimerait crier, appeler à l’aide. Il a bien essayé, dans d’autres nuits, mais aucun son ne sortira de sa bouche. Alors il garde les lèvres scellées et attend que se termine cette seconde.
Vient enfin le moment. Comme une libération.
Il tombe.
Il se laisse aller. Ce sera bientôt fini.
Annabelle.
Il faut qu’il pense à elle pour retrouver un peu de force. Ce sera bientôt fini et il retrouvera ses bras. Car elle l’a sauvé et ce n’est qu’un rêve. Il faut qu’il s’en souvienne pour supporter ce qui arrive, ce qui fond déjà sur lui.
Il ressent l’impact de la chute. Son corps heurte la terre meuble qui déjà embrasse chaque parcelle de sa peau, recouvre son corps, emprisonne sa volonté. Tout semble se dérouler si lentement : la manière dont son corps s’embourbe, la chute de la voiture qui roule doucement sur elle-même, l’ombre qui le recouvre... et avec elle, l’insupportable...
Le véhicule pivote en silence sur lui-même et, dans un froissement métallique, tombe sur le corps de Lucas. Il ne peut rien faire pour éviter cela. Pas même fermer les yeux.
Alors vient la douleur.
Il a envie de crier, mais quelque chose l’arrête. Oui, il se souvient : la boue qui pénètre dans sa bouche, dans son nez, qui lui masque la vue et lui coupe le souffle. Il ne peut même pas pleurer.
Il suffoque.
Il aimerait perdre connaissance maintenant et, enfin, se réveiller.
D’ordinaire, c’est comme ça que se termine le cauchemar.
L’éveil devrait arriver maintenant. Il attend ce moment, immobile. Il s’applique à ne pas bouger pour que son esprit le ramène dans le lit auprès d’Annabelle.
Mais rien ne se passe. Il est dans le noir et, là, la douleur seule rayonne.
Lucas sent de manière très nette le métal froid contre son corps brisé. Par endroits, il n’est plus sûr qu’il s’agit de lui ou d’une partie de la voiture. Ils sont tous deux détruits, écrasés et leurs débris mêlés ne forment plus qu’un corps épars et inutile.
Les minutes s’égrènent. La douleur s’atténue peu à peu. Ça y est, il va ouvrir les yeux et crier. Il sera dans son lit. Son réveil en sursaut va certainement surprendre Annabelle. Elle sortira du sommeil et se blottira contre lui, avec toute la tendresse qu’elle lui prodigue à chaque fois. Elle murmurera dans le silence de la chambre :
« Calme-toi, mon amour. Je suis là. Tout va bien. »
Il attend ce moment qui ne vient pas. Ses yeux sont-ils ouverts ou clos ? Impossible à savoir avec toute cette terre. Il écoute. Il cherche le murmure d’Annabelle qui le ramènera à la vie parce qu’ici, dans cette prison de terre, elle ne peut le trouver. L’air ne fait pas son chemin jusque-là.
Une pointe de désespoir enserre la poitrine de Lucas tandis que la douleur de son corps s’atténue un peu plus. Et son cœur, qui miraculeusement bat encore, lui fait mal à présent. L’écho de la pulsation résonne au fond de la terre. Mélopée sombre et mécanique d’un organe mutilé qui appelle le salut, par la vie ou par la mort.
Pourquoi ne se réveille-t-il pas ?
Le moment est-il venu de sombrer pour toujours au fond de cette terre ? Il l’avait cru alors, dans un temps pas si lointain, mais Annabelle était venue le sauver...
Que se passe-t-il cette fois ?
Les battements de son cœur brisé retentissent plus fort et s’éloignent lentement. Comme s’il prenait de la distance, ou partait à la recherche d’Annabelle sans son propriétaire. S’il la retrouve alors viendront-ils à son secours ? Reverra-t-il la lumière du jour ?
Quelque chose coule le long de sa joue. Une larme chaude qui en appelle une autre, qui roule dans sa bouche avec un goût de désespoir. Lucas se souvient qu’il pourrait mourir seulement de cela : vivre sans Annabelle, mourir sans l’avoir étreinte une dernière fois...
La douleur devient peu à peu un souvenir au milieu du rêve. La peine et l’impuissance semblent ouvrir la terre. Son cœur poursuit son écho guttural qui ressemble de plus en plus à une voix d’outre-tombe. Lucas tend l’oreille. Il lui semble reconnaître des mots, comme un chant funèbre que lancerait son cœur dans cette prison souterraine.
« Toi... »
Oui, le battement s’est mué en autre chose. Une voix. Le cœur a pris la parole. Il lance des mots. Ceux que Lucas ne peut plus prononcer sans doute.
« Toi... Il ne reste que toi... »
Ce rêve est de plus en plus étrange. Les choses ne se sont jamais passées ainsi. Un pressentiment fait craindre à Lucas la suite à venir. Il n’a pas envie d’en entendre davantage. Mais, au loin, le cœur répète déjà les mots :
« Il ne reste que toi... »
Que fait donc son organe ? Au lieu de perdre son temps à parler... S’il a pu aller si loin... Il faut qu’il aille chercher de l’aide. Qu’il la retrouve, elle ! Mais le cœur reste sourd et poursuit :
« ... que toi pour la protéger... »
Annabelle...
Comment peut-il lui prodiguer une aide quelconque ? À cette pensée, Lucas rassemble sa volonté d’abord, puis son corps brisé, morceaux par morceaux. Il sent à nouveau ses bras, ses jambes. La peur qu’il éprouvait pour lui, il y a un instant, se mue en une espèce de courage. Pour elle.
Au même moment, la terre, docile tout à coup, lui ménage un espace pour le laisser avancer jusqu’à ce lieu où le cœur aliéné émet son chant cruel.
Que se passe-t-il ?
Lucas commence à se mouvoir en rampant dans ce tunnel de terre liquide et s’aperçoit alors qu’après la douleur, la voiture maintenant a disparu elle aussi. Il abandonne aussitôt sa déconcertante découverte et poursuit sa progression lente.
La voix est de plus en plus proche et le chant lui vrille les tympans à présent :
« Protège-la ! Quoiqu’il en coûte ! L’issue est proche... »
Il y est presque.
Le chant est devenu lamentation :
« Au-delà de la douleur, tu devras être auprès d’elle ! Au-delà de la douleur, tu devras la protéger ! »
Lucas fait encore un effort. Les paroles résonnent à ses oreilles en un sombre écho. Un frisson le parcourt. Il se redresse tout à coup. Il s’en sentait incapable, il y a encore une seconde, mais la peur lui donne une espèce de force qu’il n’aurait eue, éveillé, que sous la forme d’une créature...
Il est debout à présent, à l’air libre. Son corps est encore couvert de cette terre humide mêlée à son propre sang. Ses blessures ont toutes disparu et il contemple, les yeux écarquillés par la terreur, la butte face à lui.
De la coulée de terre dont il s’est extrait, émerge ici un bras, là une jambe, le torse velu d’une créature inerte ou encore le dos d’un homme dont Lucas identifie la veste...
La terre figée jusque-là, se met à avancer à nouveau, lentement, faisant rouler les corps sans vie. Elle recouvre les membres et, dans ce mouvement, un visage apparaît, meurtri, à peine reconnaissable.
Le temps s’arrête sur cette vision morbide.
Lucas, pourtant écœuré, ne peut détourner le regard. Le visage de son père déformé par la douleur lui fait face.
Lucas est pétrifié. Est-il encore temps de lui venir en aide ?
Comme en réponse à cette interrogation qu’il n’avait pourtant pas formulée, tout à coup, les yeux et la bouche de Paul s’ouvrent. Depuis son linceul brun, l’ancien maire du village pose sur son fils un regard qui a perdu toute trace de la lumière dorée qui l’animait de son vivant.
Au bout de longues minutes, un cri déchire alors le silence :
« Quoiqu’il en coûte, Lucas, tu devras la protéger ! Elle est plus précieuse que tout ! L’avenir des Héritiers va se jouer à travers elle. Au-delà de la douleur, Lucas, tu devras rester à ses côtés ! QUOIQU’IL EN COÛTE ! »
La terre qui avait suspendu un bref instant son mouvement, se remet à avancer et recouvre à présent le visage de Paul. Les corps des hommes-ours disparaissent au même moment, ensevelis. Il ne reste que Lucas qui tombe à genoux tremblant, le visage baigné de larmes glacées.
Mais le cri se poursuit.
Lucas se prépare à entendre d’autres mots, mais c’est le vent qui gonfle maintenant dans le ciel gris. Sa voix s’amplifie face à la vague qui hurle elle aussi au-dessus de la forêt. Alors, comme une vision d’apocalypse, un autre élément émerge du sol, s’enroule autour du corps de Lucas, s’envole vers le ciel et se mêle à l’air et à l’eau en une danse terrifiante.
Des flammes incandescentes tournent, roulent, se mélangent à la tempête et heurtent la vague, libérant ici et là de longues traînées de fumée noire. La tempête envahit tout et les éléments se mêlent dans des éclairs de feu. Le corps de Lucas quitte la terre et le feu attisé par le vent vient lécher son corps avec avidité.
Une autre douleur émerge alors. Nouvelle. Insoutenable.
Un cri s’échappe de la gorge de Lucas.
Annabelle. Elle est là. Chaque souffle d’air porte son parfum. Il ne peut pas se tromper. Elle est là et ne peut ignorer sa présence. Elle va le sauver. Oui, elle va le sauver, cette fois encore. Il appelle. Mais aucun son ne semble plus pouvoir sortir de sa bouche. Ou alors sa voix est-elle devenue inaudible face à la furie des éléments ?
Elle est là et son corps brûle.
Elle ne peut rester insensible face à sa douleur.
Il crie encore une fois. Il sent qu’il n’aura pas la force de lancer un autre appel. C’est sa dernière chance :
« ANNAAAAAAAA !!!!!! »
Il se redresse dans le noir. La sueur brûlante a remplacé les flammes sur son corps qui ne souffre plus. Le cri est encore dans sa gorge et se cogne contre les murs de la chambre. Une main se pose sur son dos et l’invite à se rallonger. Il obéit, incapable de réfléchir. Des bras s’enroulent autour de lui.
Le parfum d’Annabelle.
Il est là dans toute sa douceur, tout près... Lucas en emplit ses poumons pour apaiser son cœur en proie à la terreur.
Une caresse frôle sa joue, glisse le long de son cou. Une main se pose sur son torse qui se soulève à un rythme effréné. Un souffle roule à son oreille et les paroles qu’il attendait, qui lui prouvent qu’il est bel et bien revenu, arrivent enfin :
« Tout va bien, mon amour. Calme-toi. C’était juste un mauvais rêve... »
Juste un mauvais rêve.
La vision morbide de son père, des autres, ses compagnons, ses frères lui revient en mémoire.
Juste un mauvais rêve.
Comme il aimerait y croire...
« Tout va bien. Calme-toi. Je t’aime. »
Dans sa poitrine, les battements de son cœur s’apaisent déjà. Le simple son de sa voix, entendre ces mots, sentir son corps à elle... Oui, tout va bien. Il est revenu. Il fait encore nuit et il est aveugle au milieu de l'ombre. Mais, la présence d’Annabelle renvoie le cauchemar au loin. Il retrouve la sensation réconfortante du matelas contre son dos, la couverture épaisse sur son corps et Annabelle...
Sa main est bien là, posée sur lui, comme un oiseau fragile qui a choisi le lieu de son repos. Elle répète les mots dans un murmure de plus en plus ténu, comme s’il était un enfant. Sa voix est un phare rassurant. Au contact de la paume d’Annabelle, les pulsations du cœur de Lucas retrouvent un rythme régulier.
Oui, il est revenu dans leur chambre, quelque part, chez elle ou chez lui, il n’est pas assez réveillé pour se souvenir davantage.
Annabelle chuchote encore d’une voix empreinte de sommeil :
« Tout va bien, mon amour... Tout va bien... Je suis là, rendors-toi. »
Elle presse son corps contre le sien, pose sa tête sur son épaule. Son souffle s’apaise en même temps que celui de sa compagne. Elle se rendort.
Lucas sent le renflement du ventre d’Annabelle. Oui, il est revenu. Il est vivant. Annabelle est là. Et son enfant – leur enfant – est en sécurité.
Le cauchemar est terminé. Il est quitte pour cette nuit.
Oui, tout va bien.
Un sourire ténu se dessine sur les lèvres de Lucas.
Il serre doucement le corps de sa compagne, reconnaissant de posséder un cadeau aussi précieux. En aura-t-il fini un jour de remercier le sort de l’avoir mise sur son chemin ?
Ses yeux se referment. Lentement, il laisse son esprit sombrer car il sait que, jusqu’au lever du jour, son sommeil sera sans rêve. Pour cette nuit, le cauchemar ne viendra plus le hanter.
Maman,
Si tu savais comme je suis heureuse ! Dans tout ce désespoir, au milieu d’un tel désastre, je connais un bonheur que je n’aurais jamais cru pouvoir atteindre !
C’est quelque chose que je ne me sens pas capable de confier à qui que ce soit ici. Quel égoïsme ce serait de dire ma joie à toutes ces personnes qui souffrent ! Même à Lucas, je n’ose plus tout dire. Il a perdu tellement... J’ai mal pour lui, tu sais. Mais quand je pense que j’aurais pu le perdre aussi...
Il y a eu du malheur ici, mais aussi tant de miracles ! Lucas était... Oh, je sais que je n’aurais pas dû ! Tu me l’avais bien interdit. Mais, vivre sans lui, maman... Tu sais ce que c’est d’aimer et je suis certaine que tu comprends à présent et que tu ne m’en veux pas !
Et il est revenu ! Il est là à présent et si ça n’avait pas été le cas, j’aurai été complètement perdue ! Parce qu’il faut que tu saches – d’où tu es, tu sais sans doute déjà – nous allons avoir un enfant ! Quand je te parlais de miracles...
Cette enfant est venue malgré nous, est restée malgré le drame et, maintenant, elle grandit... Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la conviction que c’est une fille... C’est idiot, n’est-ce pas ? Mais cette certitude ne me quitte pas...
J’aimerais te poser tant de questions... Je n’ai personne à qui dire tout cela... À qui demander sans éprouver trop de honte : est-ce normal ? Que va-t-il m’arriver ? Comment envisager ceci ou cela... ? Est-ce que ce que je ressens est juste ? Comment les êtres tels que nous doivent-ils faire pour élever un enfant dans ce monde ?
Tu me manques depuis tant de temps et je n’ai jamais autant ressenti le vide de ton absence qu’en ce moment... Il y a tellement de silence à présent autour du souvenir que je gardais de toi... Je croyais m’être habituée, mais je n’imaginais pas vivre ce moment. Me voilà, comme au premier jour de ta perte, face à ce vide immense dans lequel la joie rayonne tout de même de manière incontrôlable.
J’ai imaginé t’écrire dans ce cahier pour poser ces phrases que je ne pouvais dire qu’à toi... Si je les garde en moi, j’ai peur que ces mots, qui traduisent mes peurs, atteignent le bébé et ne l’abîme d’une manière ou d’une autre. Or cette enfant n’est faite pour rien d’autre que le bonheur... Elle est merveilleuse, je le sens, maman ! J’en ai les larmes aux yeux tellement je suis sûre de cela !
Comme tu me manques...
Ton AnnaB
Le téléphone ne passe plus depuis des semaines, des mois peut-être. Depuis le drame. Les routes sont pourtant accessibles maintenant. Mais les jours passent sans l’ombre d’une apparition des services de télécommunication du continent. Lucas répète, de moins en moins abattu par ses propres paroles, qu’ils ont sans doute d’autres priorités que de venir en aide à une poignée de survivants.
Il y a tout à reconstruire ici. La vague et la terre ont redessiné les reliefs de la presqu’île. Quand d’autres voient un lieu dévasté, pour Erik, c’est un endroit neuf, qui a fait table rase de son passé et qui est maintenant entièrement tourné vers un avenir nouveau. Un avenir dont il fait partie intégrante. Ce lieu est devenu son miroir.
Les arbres fragilisés se couvrent d’un mince duvet de verdure. Erik les regarde renaître, se façonner une nouvelle existence, donner à cette forêt un autre visage. L’enfant pose un long regard admiratif sur ces arbres qui puisent en silence tant de force dans la terre. Ils ne perdent pas de temps à se plaindre ou à se lamenter. Ils concentrent toute leur énergie à faire refleurir un peu de vie ici. Malgré tout.
Le balai achève sa danse silencieuse au fond du placard. Il se dirige vers la fenêtre à pas de loup. Elle dort encore. Ce n’est pas le moment de la réveiller. Dehors, la cour s’ouvre sur une série d’arbres épars et nus. Le soleil brille doucement comme s’il était las lui-même d’éclairer ce lieu devenu si morne.
Erik suit des yeux un moineau qui sautille d’une branche à l’autre, à la recherche d’un peu de nourriture peut-être. Erik pourrait sortir et déposer quelques miettes de ce bon pain dont elle se délecte à chaque repas. Oui, il pourrait sortir. Il a cette liberté-là maintenant. Il a le choix. Et il choisit de rester et de veiller sur son sommeil.
Il s’appuie contre le cadre de la fenêtre et laisse errer son regard. Maintenant qu’il a terminé le ménage, il aurait envie de se caler dans le fauteuil tout près et de la regarder dormir jusqu’à ce que lui-même s’assoupisse. Ça lui est arrivé quelques fois. Il n’est pourtant pas fatigué par ses journées, il se sent bien. Son corps semble se libérer de tant de choses ici. Toute cette tension contenue tout au long de ces jours de veille à se méfier du moindre bruit, du moindre murmure. Il fallait qu’il découvre un lieu aussi brisé que lui pour que la confiance revienne et, avec elle, le repos.
Il repense à sa vie sur l’île. Les images lui reviennent comme les souvenirs lointains d’une autre vie. Il se rappelle la chaleur, la lumière aveuglante des après-midis, les fruits qui pendaient en grappes épaisses sur les arbres... Tout était excessif. Un étalage odieux d’opulence. Il se souvient de la sensation d’écrasement de l’air qui ne lui apportait aucune fraîcheur, lorsqu’il attendait à l’ombre, face à la plage, que la nuit revienne.
Le roulis incessant des vagues avait quelque chose de doux alors. Il se souvient de leur chant. Elles l’assommaient d’une rengaine qu’il ne supportait pas. Elles lui disaient que l’autre était parti et il ne parvenait pas à se réjouir. Il était prisonnier. Accroché à une terre qu’il n’avait pas choisie. Son corps était un objet encombrant dont il ignorait encore les talents. Il était l’enfant du vent qui ne savait que faire danser des grains de sable. Pour sa survie, avant. Pour se distraire, alors.
Ses cheveux longs tombent à présent un peu plus bas dans son dos en ondulant. Une boucle épaisse s'arrête obstinément devant ses yeux lui barrant la vue et lui rappelant quels changements la vie lui a apportés.
La bouteille vide qu’il emportait partout est restée là-bas. Il n’a plus de sable dans les poches.
Il se souvient de ce bras de terre qui devait lui offrir une ligne de fuite lorsque Roger envisageait d’y déplacer sa communauté. Erik lève les yeux au ciel et sourit. Tant de portes s’ouvrent à présent. Le ciel est si grand. Il a trouvé un lieu qu’il ose appeler chez lui. Un lieu où vivent des êtres qui lui étaient étrangers il y a si peu de temps et dont la présence lui est maintenant indispensable. Ils étaient des inconnus, leurs chemins se sont croisés et c’est comme si un lien se renouait entre eux tous. Parce qu’ils sont pareils et que ça ne peut pas être un hasard.
Le monde est grand et il aura fallu du temps, mais enfin il a trouvé l’endroit où il pouvait baisser les armes : au cœur de la forêt d’Utoh, auprès d’Annabelle. Il errait à la dérive et maintenant tout est en place pour lui donner confiance et confort. L’enfant du vent a trouvé une famille et, sans contrainte, il est libre à présent.
Libre de rester.
Et puis, il a rencontré Annabelle.
Depuis, tout a changé.
Erik regarde ces arbres et il se souvient de sa vie sur l’île. Il pourrait y retourner. Il a déjà fait le voyage une fois. La vie était douce là-bas. Insouciante. Il s’en rend compte à présent. Mais est-il fait pour l’insouciance ? Il a toujours lutté pour sa survie et le calme ne lui a jamais convenu. Le calme est passager, mensonger. Il dissimule le tumulte à venir.
Ici, il a un toit au-dessus de la tête. Son assiette se remplit chaque jour de recettes dont il ignorait la saveur. Il est utile d’une autre manière. Sur l’île, on lui avait attribué un rôle. Ici, personne n’a pris le temps de lui dire quoi faire. Il s’est trouvé des tâches, s’est construit des habitudes.
Personne ne semble faire attention à lui. Il aurait pu partir peut-être et pourtant... Jamais il n’a eu autant l’impression d’avoir sa place qu’en ce lieu de ruines végétales. Et il a cette conviction d’être important pour eux tous. Dans le silence des jours, il y a cette certitude d’occuper les pensées de ceux qui lui étaient des inconnus et qui se sont constitués en famille silencieusement autour de lui. Il les a laissés devenir son rempart et il s’est positionné comme protecteur pour eux aussi. Pour elle surtout.
Il pourrait passer ses journées seul, sans que personne ne lui parle... Mais quand vient ce moment de la journée où une voix l’appelle, où quelqu’un le cherche, pour rien au monde, il ne serait ailleurs !
La forêt est détruite, mais quelque chose palpite encore ici-bas qui le raccroche, lui comme les autres survivants, à cette terre. Il a appris à déployer ses ailes. Il sait qu’il pourrait partir et cela lui suffit. Il est libre à présent et cette seule pensée le rend léger comme jamais.
Erik savait, avant même de croiser son regard, puisque les arbres le lui avaient dit : sa vie est étroitement liée à celle d’Annabelle. Elle est son semblable. Elle est l’air, tout comme lui. Tout prend sens à présent. Les arbres le lui avaient dit : il doit être auprès d’elle, la protéger. Hier et toujours.
Car les arbres ne se trompent jamais.
D’abord, il avait suivi la jeune femme, un peu aveuglément, en sortant de l’hôpital. Il l’avait soutenue jusqu’à ce que Lucas sorte du coma et puis elle avait retrouvé cette espèce de force qui émanait d’elle sans qu’elle semble s’en apercevoir et qui avait tant impressionné Erik à leur rencontre.
À mesure que son ventre s’est arrondi, il est devenu les bras d’Annabelle. Elle a bien lutté au début. Elle pouvait porter cela, nettoyer ceci, se sentait capable de gravir des montagnes. Elle répétait les mêmes arguments, dépensant une énergie inutile et s’enfonçait en boudant dans un fauteuil où elle s’endormait en quelques minutes. Puis, l’enfant dans son ventre a pris de plus en plus de place dans le corps et dans l’esprit d’Annabelle.
À présent, elle laisse faire à Erik toutes ces choses qu’elle faisait avant et qu’elle fera à nouveau plus tard. Docile, elle se cale chaque jour dans le vieux sofa élimé et regarde le garçon faire ses allées et venues, avec un sourire rêveur. Jusqu’à ce que le sommeil l’emporte pour quelques heures. Erik s’est habitué à veiller sur les songes d’Annabelle. Maintenant, il est libre, mais il ne peut pas partir. Il doit veiller sur elle et sur cet enfant à naître.
Il se souvient de l’île et il se souvient du vent. Les histoires de son enfance, dans ce pays d’ailleurs. Les nomades disaient parfois qu’en de rares occasions le vent soulevait les jupes des femmes et déposait là des êtres aux dons exceptionnels. Il repense à ce conte et il sourit. Il s’est cru seul tant de temps et les voilà trois à présent.
Trois enfants du vent.
Il y a tout à reconstruire et Erik ne voit que ce qui sort de terre. Les arbres, la verdure et les constructions des hommes : la petite école de fortune, la boutique que l’on remet d’aplomb, les maisons de ceux qui acceptent de rester. Il ne perçoit pas l’invisible. Ce qui n’est plus là et qui meurtrit la mémoire de ceux qui ont connu ce lieu avant.
Il y a des noms qui, pour le garçon, n’ont pas de sens. Qui était cette Dorothea ? Il sait, même si Annabelle a voulu l’empêcher d’entendre, qu’elle est morte noyée ou écrasée, ou les deux, dans l’ancienne épicerie. Elle a été retrouvée au milieu de la boue et des rayonnages renversés. Une mort atroce, avait chuchoté Sabine entre deux sanglots un soir, lors d’une visite.
Erik ne comprend pas les pleurs et les visages pâlis par la peine. Il ne peut comprendre les moments de désespoir qui font baisser les outils des hommes, quelques minutes à peine, le temps de cracher un sanglot. Même Lucas. L’enfant l’a surpris un jour, plié en deux dans les décombres d’une maison... Est-ce que le jeune homme a su qu’il était là ? Qu’il est resté à bonne distance, sans oser s’approcher ni poser une main sur cette épaule tremblante de peine, mais qu’il compatissait de tout son cœur ? Ni ce jour, ni jamais, Lucas n’a dit quoi que ce soit. Il essaie d’être fort pour les autres. Pour Annabelle surtout. Même si souvent, la nuit, Erik l’entend crier. S’il n’y avait eu ce jour de larmes et ces cauchemars, il pourrait faire illusion. Mais le drame a brisé une partie des âmes. Et cela, Erik le comprend.
La nuit, il a peur lui aussi de fermer les yeux. Il a bien essayé de travailler plus que de raison pour tomber, écrasé de sommeil, le soir venu. Mais c’était peine perdue. Le cauchemar revient toujours. Il y a des variantes, mais le scénario est toujours le même : le même visage émerge de l’eau et emporte Erik dans les profondeurs jusqu’à ce que le manque de souffle le fasse émerger, en sueur, effrayé, dans la nuit de sa nouvelle maison.
Oui, la vague, le drame, la coulée de terre a brisé les âmes ici. Toutes les âmes, même la sienne. Toutes les âmes, sauf une. Est-il le seul à l’avoir remarqué ? Annabelle, minuscule face aux géants qui se changent en ours. Annabelle, pour qui le moindre effort est interdit à cause de ce ventre de plus en plus lourd. Annabelle, qui garde le silence et un mince sourire. Elle ne peut rien faire que regarder le village renaître. Elle pose sur chaque nouveau détail un regard de plus en plus lumineux.
Elle ne dit pas que sans elle, tout aurait disparu. En est-elle seulement consciente ? Qu’elle les a tous sauvés. Il y a eu des morts bien sûr, qu’elle n’a pu empêcher. Ni lui d’ailleurs. Mais si elle n’avait pas été là, il n’y aurait plus personne pour se souvenir, pour reconstruire. Mais elle ne dit rien. Elle pose une main sur son ventre et elle sourit doucement, comme si tout cela n’était pas si affreux, comme si elle voyait au-delà et que c’était beau.
Elle pose un autre regard sur les choses et, le jour, Erik s’imprègne de sa force pour être fort à son tour. Il imite ce sourire apaisé et aide les hommes à reconstruire. Et, au hasard, il découvre ce sourire sur un autre visage puis un autre. La forêt dévastée rayonne de la lumière d’Annabelle qui les sauve encore une fois en posant seulement ses yeux dorés sur eux. Et la nuit, c’est encore elle qui apaise les cris de Lucas, qui calme les angoisses d’Erik dans le noir et qui lui rappelle que la vague est partie. Que Victor est loin. Parti ou disparu. En tout cas, qu’il ne reviendra plus.
Il se souvient. De l’enfant qu’il a été. De l’homme qu’il a voulu devenir. De celui qu’il doit être maintenant. Il se réapproprie sa mémoire. Le voile d’ombre et de rancœur qui l’empêchait de se souvenir s’estompe. Il revoit ces longs moments dans une baignoire immense cernée de mousse. Son corps était minuscule et une main tendre lui maintenait la nuque. Il sent la chaleur tendre de la main sur sa peau et cela suffit à lui donner le courage de se souvenir encore. Le visage face à lui est flou. Il a oublié les traits de celle qu’il appelait maman
