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En 1959, fraîchement sorti du concours de l'Internat des Hôpitaux de Paris, Jean Bernard Joly découvrait l'Algérie. Médecin dans un poste militaire de la Demi Brigade de Fusiliers Marins, à Tient (actuellement Ghazaouet), il était chargé des soins à la population rurale. Il a ainsi découvert l'immense pauvreté de la population. Il a aimé ces paysans âpres, courageux dans l'adversité supplémentaire de la guerre. Il a découvert les manquements de la France envers ces gens, auxquels notre pays avait donné la nationalité française sans leur en donner les droits et les avantages. Il décrit dans ce livre son action, et les nombreux contacts qui lui ont permis d'aimer les Algériens qu'il a rencontrés.
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Seitenzahl: 251
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Le Viêt Nam que j’aime
Tomes I, II et III
Mon Petit Éditeur 2016
Avec Sophie Foray
Les contes pour Leïla
Ahmed
BoD Éditeur 2017
Le Mali que j’aime
BoD Éditeur 2017
Pour mes enfants et mes petits enfants
En souvenir de Leïla
Pourquoi ?
Septembre 1959
Paris et Birou
Ahmed Hanifi raconte :
Je raconte:
Pourquoi écrire ?
Leïla
Marie raconte
L’Institut Gustave Roussy
Les dernières semaines
André à Saïda et à Tient
Tient
Les débuts de mon service militaire
Histoire brève de la guerre d’Algérie
Histoire de Ghazaouet (Nemours)
Trahison
J’arrive à Tient
Le poste de Tient
Les harkis
Une manifestation pour obtenir la pluie.
Les marabouts de Tient
Ma vie médicale s’est organisée.
Aïn Zemmour
Les chèvres, ou vétérinaire à Biayet.
Bou Ali
Les Européens à Tient
La vache
Le pèse bébés
La guerre
Quelle guerre étrange !
Le fusil
Une embuscade
La torture
François Filachou
À Oran avec papa
Le retour en France
Merci
La Fondation Leïla Fodil
À Saïda Aout 1985
L’histoire de Senouci
La vraie histoire de Leïla
La Khayma
Nous sommes allés à Tient.
Ahmed Hanifi
Tlemçani Amar
La coopération en cancérologie
Avec la famille Fodil
Conclusion
Annexes
Extraits du discours du Général de Gaulle
Etat des services militaires de Jean Bernard Joly
Etat des services militaires de Ahmed Hanifi
Il est bien dommage qu’en août 1959, quand j’arrivais en Algérie comme fusilier marin, je n’aie pas mieux connu Ahmed Hanifi et que nous n’ayons pas pu échanger nos impressions sur la suite de la guerre.
Voici ce qu’il a raconté à Marie et moi en 1985, dans sa maison à Tient, sur sa visite en France en juillet 1959.
Voici aussi ce que Jean Lou Prache et moi avons vécu et entendu au même moment.
En 1959, j’étais revenu chez moi à Tient et j’avais repris mes activités de fellah.
J’étais toujours en relations avec les fellaghas. Il n’y en avait plus beaucoup dans la région, La plupart avaient été tués, capturés ou bien s’étaient engagés dans l’armée française comme harkis.
J’ai été invité par le général de Gaulle en France, pour assister à la fête du 14 juillet. Nous étions environ 2 000 anciens combattants de la guerre de 1940.
Il a donné un grand méchoui, plusieurs centaines de moutons. Nous avons bien mangé et il a fait un discours.
Je me souviens qu’à la fin de ce discours, il a levé les bras bien tendus, et en les penchant à droite, il s’est écrié :
Vive la France à part
Puis inclinant les bras vers la gauche, il s’est écrié à nouveau : Vive
l’Algérie à part
Nous avons tous entendu ces exclamations.
Pour nous, cela signifiait qu’il était partisan de l’indépendance de notre pays.
Nous étions très émus.
Au retour dans mon village de Tient, les émissaires des politiques qui résidaient au Maroc de l’autre côté de la frontière, nous ont convoqués. Nous étions plusieurs. Nous avons traversé le barrage « infranchissable » et nous leur avons raconté ce que nous avions entendu : il nous paraissait inutile de continuer les combats qui devaient se résoudre par la paix et l’indépendance. Il suffisait d’attendre.
Ils ne nous ont pas crus. Nous avons subi des interrogatoires très serrés. Ils nous ont fait revenir plusieurs fois. Chaque fois, nous franchissions le barrage infranchissable et nous portions les paroles du général de Gaulle.
Pour moi, c’était une affaire entendue. J’ai mis mes efforts pour écarter les quelques djounoud qui restaient, en leur conseillant de ne plus exciter les soldats du poste de Tient.
Le plus souvent ils m’ont écouté.
Il n’y a plus eu d’embuscade, plus de combats.
En août de la même année, j’arrivais au deuxième bataillon de la DBFM (Demi Brigade de Fusiliers Marins), comme médecin du poste de Tient.
Je n’avais pas d’opinion particulière, tout entier consacré à mon travail de soins aux populations des villages alentour, que je commençais seulement à connaître.
Un jour, Jean Lou Prache, commandant du poste « commandar liet’nant dougalon » comme l’appelaient les algériens, me dit : « Je dois aller à Birou, un poste sur la frontière pour aller écouter le général de Gaulle qui fait sa tournée des popotes. Veux-tu venir ? »
Nous sommes partis dans sa jeep qu’il conduisait lui-même, par un très mauvais temps qui rendait les chemins glissants.
Le Général est venu en hélicoptère, dans une suite de 25 machines.
Il y avait devant lui une vingtaine d’officiers. Il nous a parlé à une distance de portée de main. C’est pourquoi je ne peux pas me tromper sur ce qu’il disait.
« Vous êtes là pour apporter la paix. Il y a encore quelques rebelles, pourchassez-les et mettez-les hors de nuire. Mais ce que vous devez faire maintenant c’est la préparation de l’avenir de l’Algérie, qui doit devenir capable de prendre sa destinée en mains, plus tard. C’est pourquoi tous vos efforts doivent porter sur la pacification, pour permettre ce passage. »
Il s’est envolé.
En France, on ne parlait que de sa phrase :
« Vive l’Algérie Française ».
Quand j’ai raconté dans mes lettres cet épisode, on ne m’a pas cru. Une nouvelle fois, il n’y avait pas de confiance.
Et pourtant la teneur du discours du Général était claire.
Pendant le chemin du retour, Jean Lou Prache s’est expliqué, comme à son habitude.
Nous avions bien compris que la recherche obstinée du combat ne servirait plus à rien, si ce n’est à faire disparaître des hommes qui avaient peut-être quelque chose à faire dans la nouvelle Algérie, l’Algérie qui serait indépendante.
Depuis ce moment, il m’a aidé, encouragé, soutenu dans mon travail de soins aux populations, au poste et dans les villages alentour.
Je pouvais me consacrer entièrement à cette vie nouvelle qui allait me permettre de connaître les Algériens.
C’était aussi le début de mon engagement en faveur des personnes démunies du tiers-monde.
À l’automne de 2006, une exposition au Grand Palais à Paris réunissait des tableaux des peintres ayant illustré la conquête de l’Algérie au XIX° siècle. Ils suivaient les armées et notaient les faits de guerre ou de civilisation qui leur paraissaient intéressants, ou bien peignaient sur ordre.
Ces tableaux étaient tous magnifiques. Certains décrivaient les batailles contre l’Emir Abdelkader, d’autres des combats singuliers ou la prise de villes, comme Oran ou Alger.
Ce qui m’a frappé, c’est la magnificence des costumes des algériens de cette époque. Chevaux superbes, tenues splendides, armes richement décorées.
L’intérieur des maisons, bien sûr les plus riches, était garni de tentures, décoré de meubles magnifiques. Des vasques de bronze, de terre cuite, des objets de ménage en argent, démontraient un luxe inconnu de beaucoup de ménages bourgeois de la France de l’époque.
Ce n’était pas des inventions de peintres. C’était la réalité, mise sur la toile, comme un reportage photographique.
Que montrent mes photos prises pendant mon séjour algérien ?
Des gens d’une extrême pauvreté, d’une misère incroyable. Même dans les maisons riches, des décorations simples, même pas anciennes.
Tout mettait en évidence une grande paupérisation.
Comment une société si riche, si opulente, avait-elle pu se réduire à la misère ?
J’ai vécu dix huit mois parmi la classe la plus basse de cette société, les paysans.
Ils m’ont ouvert leurs maisons, dans lesquelles je n’ai vu aucun objet d’art. Bien sûr ce qui était précieux avait été caché, ou volé par les fellaghas ou les troupes françaises. Mais même une cruche en terre avait une valeur, car on n’avait pas assez d’argent pour la remplacer.
Les soins étaient inconnus. Mourir de maladie bénigne était courant.
Peu d’entreprises, sauf la conserverie de poissons de Nemours.
Un artisanat de rue ou de petites boutiques. Des marchands de rien ou seulement de produits nécessaires à la vie courante.
Comment était-il possible qu’en deux cents ans, la présence de la France n’ait pas abouti à l’enrichissement des populations locales, françaises de surcroît, car l’Algérie était divisée en quatre départements français ?
Comment parler de paix, de développement, d’entente, à des gens dont le pays avait été conquis, qui pour beaucoup d’entre eux avaient été spoliés de leurs biens, qui pour les autres avaient vu mettre en valeur des terres qu’ils considéraient comme improductives, et qui enfin, malgré leur statut de citoyens français, n’avaient jamais eu les mêmes droits que les Français de souche émigrés après la guerre de 1870 ou pendant celle de 1914. Même les autres Européens, par exemple les Espagnols, qui ont trouvé refuge en Algérie à l’occasion de leur guerre de 1936, avaient des droits civiques supérieurs.
La communauté « Pieds noirs » était formée d’hommes et de femmes habitant le pays depuis fort longtemps. Ils étaient venus avec l’armée d’invasion, avaient acheté à bas prix des terres, ou bénéficié d’expropriations.
Leurs enfants et leurs petits enfants avaient fait leur vie en Algérie, exerçant tous les métiers d’une société moderne.
Les Algériens de souche étaient pour la plupart des personnes peu éduquées, n’ayant pas pu faire des études supérieures, souvent réduites aux métiers de services : ouvriers agricoles, manœuvres.
Les intellectuels algériens étaient peu nombreux, ne disposaient pas des possibilités d’accès aux postes de décision. Parmi eux, peu de médecins, d’ingénieurs.
La direction des entreprises ne leur était pas accessible.
Germaine Tillon, qui a vécu en Algérie bien avant la guerre de 1940 et y est retournée pendant la guerre d’indépendance, parle à juste titre de la « clochardisation de la population algérienne ».
Il était demandé à l’armée, outre de rétablir l’ordre, ce qui était fait en 1959, d’aider le pays à sortir de la misère, d’assurer son développement.
Observé maintenant avec 50 ans de recul, c’était impossible.
La politique internationale s’était emparée de ce conflit, l’avait idéologisé. Les intellectuels de gauche français étaient lancés dans une campagne de décolonisation et, tout à la recherche de leur objectif, aveugles aux intérêts internationaux et au danger du marxisme léninisme, ne tenaient même pas compte des intérêts des populations colonisées.
La France sortait de la guerre d’Indochine.
On ne voulait pas voir dans la guerre d’Algérie la composante marxiste, cachant l’emprise politique et économique que l’URSS voulait imposer au reste du monde.
Quant à nous, hommes du terrain, nous ne pouvions que travailler au développement du pays, pensant que peut-être la présence de la France serait pour ses habitants la meilleure protection.
Depuis plusieurs années, Marie et mes enfants me demandent d’écrire mes souvenirs d’Algérie. Au fur et à mesure de l’écriture, ils apparaissent, demandant leur tour, se présentant comme importants et dignes de survivre.
Je les écris, mais l’essentiel reste à dire.
Pourquoi suis-je allé en Algérie pendant la guerre ?
Pourquoi suis-je reparti si amer ?
J’aurais bien voulu noter à ce moment-là mes pensées. D’autres l’ont fait alors ou plus tard, avec une certitude qui me renverse. Ils disent : « j’ai toujours pensé, je n’ai jamais hésité, j’ai toujours été de ce côté, avec ceux-ci ou ceux-là. Je ne renie rien, etc.…. »
Et moi ? Qu’ai-je à dire ?
J’ai écrit de nombreuses fois à ma mère. J’y relatais mon travail, et peut-être mes pensées. Elle m’a dit, peu de temps avant de mourir, qu’elle avait gardé toutes ces lettres, elles étaient dans le haut d’un placard. Mais la mort l’a empêchée de les sortir et de me les donner.
Après, j’ai demandé à mes sœurs qui ont rangé les nombreux papiers de me les confier. Elles m’ont dit ne pas les avoirs retrouvées. Je n’ai donc rien qui puisse servir de bibliographie personnelle.
J’ai souvent échangé avec Jean Lou Prache. J’ai rencontré François Filachou.
Mais ce qui compte, c’est ce que j’ai pensé, moi, à ce moment.
J’ai le sentiment d’idées complexes, mélangées, contradictoires. Autrement dit d’une grande incertitude.
Etais-je pour l’Algérie Française ou non ? Là est la question, car ceux qui l’ont dit ont été parfois jusqu’au bout de leur pensée, en refusant les ordres et ils ont été condamnés puis emprisonnés.
D’autres ont choisi la rébellion armée, l’OAS. J’ai eu parfois l’impression qu’on me classait dans cette catégorie.
Je n’en ai jamais été.
J’étais partisan d’une Algérie heureuse, en paix, développée, restant amie de la France et des Français dont je suis, qui ont donné une partie de l’énergie de leur vie et leur amour pour que les femmes et les hommes de ce pays puissent suivre une évolution vers l’indépendance, l’éducation, le bonheur, la richesse.
Il faut que je parle.
Je cherche à rester honnête avec ma conscience, à ne pas hurler avec les loups, mais cinquante ans ont passé. Quoi que je dise maintenant, je sais que le temps qui s’est écoulé depuis ce séjour algérien a modifié ma pensée.
Et puis, est-il nécessaire d’avoir une position tranchée ? L’essentiel n’est-il pas de tenter de traduire une attitude par les actes posés ?
J’ai cherché dans les textes historiques quelque chose qui m’aurait aidé. Je n’ai rien trouvé que des statistiques de morts de part et d’autre, variables selon le parti ou la tendance, ou la nationalité de ceux qui les expriment.
C’est Ahmed Hanifi qui m’a mis sur la bonne voie.
Lors du passage de Marie et moi à Tient, il nous a raconté sa vie, son voyage en France le 14 juillet 1959 et le discours du général de Gaulle ce jour-là aux anciens combattants.
Comme je l’avais entendu au poste de Birou dans les semaines qui ont suivi, j’ai cherché et retrouvé un discours d’une date voisine, le 16 septembre 1959.
J’en ai placé un extrait en annexe.
Ce texte résume tout.
Il y a dedans des paroles humaines, mais aussi les incertitudes qui me poursuivent dans ma recherche.
Après avoir entendu le Général à Birou, nous avons, Jean Lou Prache et moi et bien d’autres, souscrit à sa demande de terminer la guerre pour amener la paix. Cela a été fait.
Nous avons compris que les Algériens devaient déterminer eux-mêmes ce qu’ils souhaitaient devenir. Nous pensions quant à nous qu’ils choisiraient sans hésiter l’indépendance.
Nous l’avons accepté.
L’Algérie française nous paraissait impossible.
Nous étions certains que le pire aurait été la séparation totale, ce qui malheureusement a été.
Alors, voici ce que je pense être réellement mon souhait de l’époque : que l’Algérie soit indépendante en association avec la France, chacun respectant l’autre.
Utopie historique cruellement démentie par la bascule de ce pays magnifique et fier dans le communisme qui l’a broyé.
Octobre 1983
Nous rentrions de vacances. Je devais reprendre le travail à l’hôpital le lendemain matin.
Un téléphone.
L’interne de garde du service de pédiatrie que je dirigeais à l’hôpital d’Angoulême, me demandait de venir car il venait de recevoir une petite fille bien mal en point, et ne savait pas comment résoudre le problème.
Cet appel téléphonique, banal pour un chef de service, devait complètement bouleverser notre vie. Je ne m’en doutais pas.
Leïla était dans une chambre du fond, à droite, à demi assise dans son lit, respirant difficilement et regardant son entourage avec de grands yeux noirs.
L’angoisse régnait parmi ceux qui entouraient le lit.
L’interne, calme mais inquiet, annonçait qui j’étais et pourquoi il m’avait demandé. Il y avait des parents : un homme jeune, mince, maghrébin, une femme.
« Qui êtes-vous ?
Je suis son frère : Senouci Fodil.
Je suis sa tante : Hafeda Bouamama. »
L’état de l’enfant ne demandait pas des grands discours. Sa maigreur impressionnante signait la gravité du mal. Sa respiration était difficile et une radiographie du thorax déjà faite montrait une énorme opacité au milieu du médiastin. Etait-ce un gros cœur, ou une tumeur ?
Un des assistants de Marc Waynberger, chef du service de cardiologie, qui passait beaucoup de temps à l’hôpital, a accepté de faire aussitôt une échographie. Le diagnostic est arrivé. Le cœur de l’enfant était normal. Il y avait du liquide dans le péricarde et surtout une énorme tumeur du médiastin. C’était un lymphome malin non hodgkinien thoracique, la forme la plus grave de ces tumeurs.
L’annonce de la gravité n’a pas surpris. Le mot de tumeur effrayait. Le nom de la tumeur ne disait rien.
Ce lymphome était étendu non seulement au thorax, mais aussi aux os des jambes. La moelle osseuse était envahie. Les chances de guérison étaient minces.
Avec un traitement corticoïde et les premières cures de chimiothérapie, l’état de Leïla s’est amélioré. L’essoufflement a disparu, la radio de thorax s’est nettoyée.
Nous commencions à connaître son histoire, racontée par Senouci.
Leïla Fodil avait 3 ans. Elle venait de Saïda en Algérie, à 200 kilomètres au sud d’Oran. Elle avait commencé à être malade il y a quelques mois. Conduite à Oran, le diagnostic de péricardite avait fait faire un drainage dont elle conservait la cicatrice.
Les traitements antibiotiques n’y avaient rien fait. La famille avait décidé de l’emmener en France. Il y avait à Chasseneuil une tante qui l’accueillerait. Son frère Senouci l’accompagnerait. Le voyage fut terrible : En auto de Saïda à Oran. En bateau jusqu’à Marseille. Leïla se tenait en permanence dans les bras de son frère, ne mangeait qu’à peine, ne pouvait pas marcher.
En train de Marseille à Bordeaux. Des voyageurs s’étaient apitoyés sur l’enfant. Senouci avait expliqué. Plusieurs femmes avaient fait ce qu’elles pouvaient pour soulager cet étouffement qui augmentait.
Il aurait pu rester à Bordeaux. Mais il ne connaissait personne. Personne ne lui a dit d’aller aussitôt à l’hôpital le plus proche, le CHU. C’était tard, il n’y avait plus de train, il est parti en taxi jusqu’à Chasseneuil.
L’oncle et la tante, voyant l’état de gravité de Leïla, ne l’ont fait entrer que dans le sous-sol, car ils craignaient une maladie hautement contagieuse pour leurs propres enfants. Le médecin du village, arrivé aussitôt, a conseillé l’hospitalisation à Angoulême.
Pendant les quelques semaines de son séjour dans le service de pédiatrie, Senouci restait auprès d’elle, dans sa chambre. La présence des pères auprès de leurs enfants hospitalisés n’était pas encore une habitude, surtout pendant la nuit.
Les infirmières craignaient sa présence.
Il parlait bien français, mais avec une voix parfois rude, nerveux et en permanence sur ses gardes. Il sortait peu, allait au village voisin de Saint Michel. Dans un bistrot il s’est fait agresser verbalement et a riposté avec ses poings. À son retour, il me disait son étonnement.
Il nous disait que son père n’avait pas pu venir, car il était très malade d’un cancer de l’estomac.
Il montrait la photo de sa mère, petit cliché en couleurs, de mauvaise qualité. C’était une femme entourée de voiles multicolores, son visage semblait assez âgé. Nous nous sommes demandés comment elle pouvait être la mère d’un si jeune enfant. Mais le problème était ailleurs, centré sur la maladie. Nous n’y avons pas prêté plus d’attention.
Le traitement des lymphomes malins comprend, après un premier temps assez intensif et dangereux, un traitement d’entretien plus doux, mais long.
J’ai dit à Senouci que ce traitement devait et pouvait être fait en Algérie. Mais il fallait encore quelques semaines de traitement en France sous surveillance médicale étroite et pour que sa sœur puisse reprendre quelques forces.
Il me dit alors qu’il ne pouvait pas rester.
Il était venu muni de faux papiers. Il me les a montrés. Tout était truqué. Le certificat de prise en charge par la sécurité sociale algérienne était un manuscrit pourvu de tampons officiels, qui a été accepté par l’administration hospitalière française après enquête, mais un approfondissement aurait facilement montré que le médecin de la Sécu de Saïda avait outrepassé ses pouvoirs.
La carte d’identité de Senouci était falsifiée. En regardant par transparence, on voyait bien les couches successives de papiers collés. Le certificat d’accomplissement des obligations militaires algériennes, exigé pour sortir du pays, était lui aussi un faux.
Senouci ne voulait pas rester. Il a demandé à rentrer et à emmener sa sœur.
Du seul point de vue médical c’était une folie. Le traitement initial avait réussi, mais la consolidation restait à faire, elle comportait des dangers d’anémie et d’infection. Leïla devait rester en France pendant ce temps.
Marie, mon épouse, venait faire jouer les enfants hospitalisés. Elle avait été surprise par cette petite fille affectueuse, mais ne parlant pas, si malade, et accompagnée de son frère.
Nous avons beaucoup parlé de cette situation exceptionnelle.
Que faire ?
Les souvenirs de mon séjour algérien me sautaient au visage. Je revoyais les multiples enfants soignés à Tient. J’imaginais la pauvreté et les difficultés que Senouci avait rencontrées à la fois pour soigner sa sœur à Oran et aussi pour venir en France. Tout cela allait-il être compromis par un retour dès maintenant ?
Un jour à déjeuner, nous évoquions à nouveau cette question. Je demandai à Marie si elle accepterait de prendre Leïla à la maison pendant les quelques semaines du traitement de consolidation. Ce serait pour elle plus agréable que de rester à l’hôpital.
Elle a dit oui.
Nous en avons parlé à Senouci qui a alors renoncé à emmener sa sœur à Saïda. Il l’a accompagnée chez nous, puis il est aussitôt reparti en Algérie.
Pendant ces quelques semaines, Marie s’est occupée d’elle. Elle jouait avec elle, nos enfants tentaient de la distraire. Je disais quelques phrases en arabe avec les mots qui me restaient. Parfois elle riait car ma prononciation ne devait pas être bien bonne, mais elle ne répondait jamais dans sa langue maternelle.
Son état s’améliorait rapidement. Elle recommença à marcher.
Marie la conduisait dans le service pour lui faire subir les injections de chimiothérapie nécessaires. Pendant plusieurs heures après ces traitements douloureux et qui font vomir, elle restait auprès d’elle, lui tenant la main, lui chantant quelques comptines, lui lisant des histoires.
Vers le mois de décembre, elle était suffisamment forte pour rentrer chez elle. Le père de sa tante de Chasseneuil en visite dans sa famille, qui venait la voir de temps à autre, devait rentrer et a accepté de la prendre avec lui. Leïla aimait ce « papa Chougrani ». Il lui racontait des histoires en français. Elle avait plaisir de ses visites.
Ils sont repartis par l’avion de Bordeaux.
J’avais préparé un dossier complet pour le médecin du Centre Emir Abdelkader à Oran (CEA), spécialisé dans le traitement des enfants atteints de cancer. Elle avait probablement été hospitalisée dans cet établissement avant sa venue en France. Un contact téléphonique avait été pris avec le professeur Aguercif que je connaissais. Tout semblait en ordre pour pouvoir poursuivre un traitement en Algérie.
Nous avons accompagné le grand-père et la petite fille à l’aéroport. À l’époque, on allait à pied vers la passerelle de l’avion et nous apercevions Leïla emmitouflée dans un manteau de peau de mouton qui la faisait ressembler à une grosse boule blanche qu’un vieux monsieur tenait par la main, aller vers l’avion.
Elle avait dans sa valise une bouteille de pastis que Senouci nous avait demandé de lui confier pour remercier le maire de la ville de Saïda de ses interventions.
Nos vacances de Noël se passaient dans notre maison de campagne de la Petite Dennerie.
Peu avant la fête, un téléphone de Saïda nous a fait joindre Senouci. Il n’avait pas pu, disait-il, faire prendre en charge les soins de Leïla par le CEA. Il avait tenté de l’emmener à Alger. On ne l’avait pas acceptée. Il nous suppliait de la reprendre en France.
Nous savions que ce serait une très lourde charge, surtout pour Marie. Mais pouvions-nous refuser ? Nos enfants étaient grands, la maison était vaste, l’hôpital n’était pas loin.
Marie a accepté de la reprendre chez nous et de l’accompagner pendant son traitement.
Ainsi a commencé cette aventure familiale qui nous a tous menés si loin.
Quand j’ai répondu « oui » à la question de Jean Bernard d’accueillir Leïla pendant quelques temps, je n’imaginais pas totalement ce que cela représenterait. J’ai laissé parler mon bon cœur : une petite fille était malade, son frère devait repartir en Algérie alors qu’elle restait là pour continuer son traitement pendant un ou deux mois.
On ne pouvait pas la laisser deux mois enfermée à l’hôpital. Nous avions une grande maison, donc, pas de problème, nous la prenions chez nous.
Mais accueillir à la maison une petite fille algérienne de trois ans, gravement malade, ne marchant pas tant elle est faible, ne parlant pas le français, c’est tout un bouleversement de la vie personnelle et familiale.
Nos enfants, Agnès avait 19 ans, Isabelle avait 16 ans, et André 13 ans, l’ont vue arriver comme une petite sœur qui allait leur prendre un peu de leur maman. André lui a cédé sa chambre, située à côté de la nôtre. Il est parti dans la petite chambre donnant sur la cour dans la deuxième partie de la maison.
Le dimanche, nous avions l’habitude d’aller à la messe tous ensemble. Avec Leïla nous ne pouvions plus et nous nous sommes partagés, les uns le samedi soir, les autres le dimanche matin. Nous n’avions pas à faire vivre l’expression de notre foi à une petite fille de famille musulmane. Nous respections sa religion.
Quand les enfants rentraient du collège ou du lycée, c’était difficile pour eux de se mettre au travail plutôt que d’aller jouer avec Leïla, s’émerveiller devant ses progrès en français, lui lire une histoire quand elle était fatiguée, prendre de ses nouvelles, essayer de comprendre.
Leïla était gravement malade. Pour moi cela a été pendant 18 mois un accompagnement quotidien.
Les premiers jours, la mettre en confiance, comprendre ses gestes, ses regards et ce qu’ils veulent exprimer.
Dès notre arrivée avec elle rue Jules Durandeau, nous l’avions installée dans un des fauteuils du salon, bien calée avec des oreillers. Mais elle gémissait doucement, manifestant ainsi son inconfort. Elle tendait sa main et son index un peu courbé, comme pour nous montrer quelque chose. À toutes les tentatives de réponse, elle disait non d’un mouvement de la tête. Ne sachant que faire, Jean Bernard l’a prise dans ses bras et comme dans un jeu de cache tampon, nous avons parcouru la maison. C’était toujours « non. »
Le doigt indiquait le jardin. Nous sommes sortis. Son doigt nous dirigeait vers le garage, puis vers la voiture, et dans la voiture il s’est arrêté sur le siège auto dans lequel elle avait été transportée. Aussitôt assise dans ce siège, elle s’est endormie. Encore dans un état d’épuisement intense, elle ne se sentait bien que dans ce siège-auto, où elle se trouvait maintenue de chaque côté et suffisamment assise pour pouvoir regarder, sans parler.
Elle y est restée jour et nuit plusieurs jours. On la déplaçait de sa chambre vers la cuisine et au salon. C’était le lit de repos qui lui convenait le mieux.
Je lui ai appris à manger, à marcher, à parler.
Pendant plusieurs semaines Leïla n’a pas dit un mot ni en arabe, ni en français. Elle parlait avec ses yeux et ses mains. Elle semblait comprendre tout ce que nous disions par gestes, on pouvait rire, s’amuser, mais pas échanger. Il lui a fallu à peu près un mois pour se mettre à parler. Nous étions allés passer l’après midi du dimanche à la campagne, elle marchait en équilibre sur un tronc d’arbre en me donnant la main, quand d’une petite voix toute douce elle a appelé :
Agnès !
Et très vite alors elle a fait des phrases complètes, comme si elle avait tout enregistré petit à petit avant de se lancer pour parler. Jamais elle n’a voulu parler arabe, ni avec Jean Bernard ni avec Hafeda, ni avec son grand père papa Chougrani. Sa vie, à ce moment, était française.
Elle a toujours eu bien conscience de sa nationalité algérienne. Très souvent elle disait :
« Je suis algérienne ; quand je serai guérie, je retournerai chez moi à Saïda. » Elle a même invité notre ami Alou Traoré de Ségou qui est venu à Angoulême pendant son séjour.
Je l’ai accompagnée pendant ses soins.
L’hôpital est devenu notre seconde maison. Certaines semaines, nous allions tous les matins à l’hôpital de jour, une salle spécialisée pour les soins des enfants atteints de cancers.
Nous y étions accueillis par Danièle Maillet, l’infirmière et Jacqueline Jourde, l’aide soignante. Leïla les aimait beaucoup, et c’était réciproque.
La chimiothérapie est un traitement lourd, que je n’avais jamais approché de près, même si j’allais déjà régulièrement à l’hôpital chaque semaine depuis dix ans pour faire jouer et distraire les enfants hospitalisés, une parmi l’équipe des « dames de jeux » que j’avais organisée dès 1972.
Là il s’agissait d’être près de Leïla pendant les perfusions, la distraire, attendre, côtoyer les autres enfants malades à côté d’elle, rencontrer les parents de ces enfants. Puis le retour à la maison d’une petite fille toute fatiguée, avec des vomissements fréquents.
Elle restait dans son lit, somnolait, vomissait, je racontais des histoires, ou elle les écoutait sur le magnétophone, attendant le retour d’André et d’Isabelle qui venaient aussitôt la voir, puis celui de Jean Bernard.
Cela durait quelques heures, et tout d’un coup, elle bondissait de son lit en disant : « C’est fini. Marie, je vais bien. » Puis gentiment elle demandait : Quand est-ce qu’on retourne à l’hôpital ?
En fait elle voulait savoir combien elle avait de temps tranquille.
Quand ses forces sont revenues, nous allions au marché ensemble, elle était dans la poussette. Sa présence à mes côtés posait question à certaines personnes du quartier. L’une d’elles un jour m’a demandé si elle était la fille d’Agnès. (Nous avons découvert bien plus tard que sa mère avait le même âge qu’Agnès).
Au mois de mars, elle allait bien, et nous sommes allés l’inscrire à l’école maternelle. Ce fut un peu difficile de la faire accepter en milieu d’année, et de ne pas venir les jours où elle serait à l’hôpital, mais finalement, la directrice a bien voulu. Le jour où je l’ai conduite et laissée, c’était pour moi la même émotion que quand j’avais conduit André, il n’y avait plus personne à la maison en rentrant. Mais, comme pour André, il n’y a pas eu de problème, elle était très contente. Elle racontait ce qu’elle faisait.
