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Ce livre est l'histoire reconstituée d'un hussard de l'Empereur Napoléon I° qui a fait toutes les campagnes depuis le camp de Boulogne jusqu'à Waterloo. Jean Bernard a découvert par hasard ses états de service. Des documents familiaux lui ont permis de le faire revivre pour la joie de ses petits enfants et peut-être de vous aussi
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Seitenzahl: 234
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Le Viêt Nam que j’aime – Tome I
Soins des mères et des nouveau-nés, Mon Petit Éditeur, 2016
Le Viêt Nam que j’aime – Tome II
Allez en province,Mon Petit Éditeur, 2017
Le Viêt Nam que j’aime – Tome III
Planification familiale naturelle – Histoires et légendes
Avec Marie Joly, Mon Petit Editeur, 2017
Le Mali que j’aime
Avec Marie Joly, BoD Éditeur, 2017
L’Algérie que j’aime
BoD Éditeur, 2017
Les histoires pour Leïla
Ahmed
Skripitiki
Avec Sophie Foray, BoD Éditeur, 2017
La sauterelle jaune
Le crocodile qui mangeait des mouches
La pomme de terre magique(à paraître)
Avec Matthildur et Katrin Darricau Vigfúsdóttir
BoD Éditeur, 2018
À Marie, mon épouse,
Qui m’a encouragé et accompagné dans mes recherches
À Nicolas Auguste, dont le souvenir a failli se perdre
À mes enfants et mes petits-enfants
À mon frère et mes sœurs
Et leurs descendants
L’histoire de notre ancêtre associe gloire et amour
Note concernant la présentation du texte
Nous avons fait connaissance
Cher Nicolas Auguste,
Nicolas Auguste Emery est mon aïeul à la cinquième génération
Nicolas Auguste parle
Mon enfance à Paris
Le Grand Turenne
Le quartier du Temple
Les rues de mon quartier
Le boulevard du Temple
La Rue de Turenne
La Rue Charlot
La Rue du Temple
Enfant pendant la Révolution de 1789
Les limonadiers
Le 15 août 1803, ma vie a changé
J’ai été enrôlé dans l’Armée
Le troisième régiment de hussards
Ma vie au régiment
Marie Françoise Lebrun
Du camp de Bouloge à Austerlitz
En marche vers l’Autriche
En campagne
Austerlitz
Le docteur Dominique Larrey
Entre Salsbourg et Berlin
La guerre a repris en septembre 1806
La bataille d’Iéna. La charge de la cavalerie
Une étrange rencontre
Nous sommes entrés à Berlin
La campagne de Pologne
Prisonnier des Polonais
Blessé par une lance
La bataille d’Eylau
Avec le docteur Larrey
La bataille de Friedland
Nous avons fêté la paix
Les partisans
La guerre d'Espagne
D’Angoulême, j’ai gardé de mauvais souvenirs.
Je fus nommé dans la Garde Impériale le 9 novembre 1808
La Garde de l’Empereur
La mauvaise guerre
Les montagnes d’Espagne
Les faiblesses
Ce fut une guerre cruelle et sans merci
Un Noble Espagnol parle
La deuxième campagne de Prusse
Wagram
Deux ans sans combattre
La funeste campagne de Russie
Marches sans batailles
Borodino
Moscou
Le grand incendie
La retraite de Russie
J’ai eu les pieds gelés
Les misères des soldats
La Bérézina
Wilna
Défaites et victoires - La campagne de Saxe
Leipzig
Hanau
La Campagne de France
Le départ de l’Empereur
L’adieu aux lanciers Polonais
J’ai bénéficié de presque un an de repos
Les cent jours
Waterloo
C’était fini !
La tombe du cheval
À Paris en 1815
38 ans de vie civile
Nicolas Auguste a assisté à une période intense de l’histoire de France
Deux révolutions ont transformé la vie politique
Que d’événements !
Histoire de la toilette à Paris
Les bains Turcs et les familes Emery, puis Merlin, Roux, Batardy et enfin Joly
Conclusion
Les campagnes de Nicolas Auguste Emery
Bibliographie
Nicolas Auguste n’a laissé aucun document écrit de sa main.
Je n’ai que ses états de service militaire et certains documents familiaux. J’ai donc retracé son histoire grâce à des documents consultés aux archives de l’Armée dans la biblothèque du Fort de Vincennes à Paris. Des livres m’ont aidé à reconstituer en imagination ce que fut sa vie de soldat.
Afin de faire mieux revivre cet homme dont la vie a été exceptionnelle, j’ai souvent utilisé la première personne du singulier, comme si c’était lui qui avait rédigé.
J’ai aussi inventé des lettres qu’il aurait écrites. Elles sont présentées comme un texte manuscrit. Nicolas Auguste avait eu la chance d’apprendre à lire et à écrire à l’école. Ainsi, pendant tous ses temps de campagne, il a cerainement communiqué avec sa famille. Les soldats n’écrivaient que le strict nécessaire. Le service du courrier aux armées fonctionnait bien du temps de l’Empire, même pendant les campagnes, y compris pendant celle de Russie, mais peu pouvaient l’utiliser. La censure existait déjà et on ne pouvait pas exprimer tout ce qu’on pensait. Le soupçon était partout, un courrier saisi sur un particulier aurait pu le faire prendre pour un espion et le faire fusiller séance tenante.
C’est pourquoi, comme d’autres, il confiait ses lettres à des connaissances : messagers officiels de l’armée, cantinières, blessés renvoyés dans leurs foyers qui, retournant vers l’arrière, ont pu les acheminer. Pas d’enveloppe, aucune adresse, le messager apprenait par cœur la destination.
Malheurusement, ces lettres ont disparu.
Les citations entre guillemets et en retrait sont des extraits des lettres du docteur Dominique Larrey, chirurgien de la Garde de l’Empereur, qui écrivait chaque jour à son épouse.
Les paroles attibuées à d’autres personnages, comme l’Empereur Napoléon I° sont rédigées en italique.
Découverte de Nicolas Auguste Emery
Mon cinquième aïeul
Hussard de la Garde de Napoléon Premier
Je te souhaite la bienvenue chez nous.
Mon épouse Marie et mes trois enfants, Agnès, Isabelle et André, ainsi que leurs conjoints et leurs enfants sont heureux de te connaître.
Tu es arrivé à notre connaissance par hasard, il y a maintenant plus de 40 ans, lors du partage des biens de mon oncle Philippe Henry Nicolas Joly qui venait de mourir.
Nicolas….tiens ? comme toi !
Ses huit neveux regardaient les beaux meubles, les tentures, la vaisselle, et attendaient leur tour pour choisir.
Les objets délaissés, triés par mes parents comme sans intérêt ni valeur, avaient été entassés dans un coin sombre, en attendant d’être jetés.
Il y avait dans ce tas un petit encadré doré, sous-verre représentant les états de services d’un soldat de Napoléon I°, commençant sa carrière comme hussard en 1803 et terminant non pas maréchal, mais maréchal des logis en 1815. 14 années de campagnes, deux blessures, des gelures, prisonnier, rien ne manquait, sauf la mort qui ne l'avait pas attrapé en cours de route. Il s’appelait Nicolas Auguste Emery, c’était toi, mon aïeul, cinq générations avant moi !
Au milieu de l'encadré, un biscaïen et une croix de la Légion d’Honneur au ruban rosi par le temps.
Etat des services de Nicolas Auguste Emery, avec le biscaïen qui l'a blessé à la bataille de Hanau et sa croix de la Légion d'Honneur.
Le dos de l'encadré représentant l'état de tes services, est fait d'une feuille d'un carton ayant servi à emballer « 64 fichus à 0,90 »
À la plume à l'encre noire, il est écrit :
« Mon père, Auguste Nicolas Emery, est né le 6 Décembre 1780. Il est décédé le 26 janvier 1852 à huit heures et demi du soir d'une gastrique (sic) chronique. »
Marie et moi sommes tombés fascinés. Nous avons réclamé cet encadré. Il nous a été donné. Il est reparti dans nos bras comme un parent dont nous étions tombés amoureux.
Il y avait aussi cinq tableaux, portraits de personnes de ta famille. Fils aîné, ils me revenaient évidemment.
Grâce à ces objets délaissés, j’ai commencé à entrevoir ton histoire et j’ai découvert celle de ma famille. C’est l’origine de cet ouvrage.
Nicolas Auguste EMERY
Sur ce premier portrait tu es reconnaissable, car la croix de la légion d’honneur que tu portes ornée des drapeaux français est identique à celle qui est accrochée sur le tableau de ton état de services militaires.
Madame Emery née Geneviève Aldegonde Léquipé, Mère de Nicolas Auguste
Cete jolie dame au petit chien est ta mère, c’est écrit sur le dos du cadre : « Madame Emery, mère de Monsieur Auguste Emery ».
Deux portraits étaient assez semblables de cadre et de facture, pour être le mari et la femme.
Au dos de celui de la dame, un nom et une date sont inscrits : « Madame Roux, née Merlin 1824 ». C’était la fille d'Anne Emilie Emery, sœur de Nicolas Auguste.
Joseph Auguste Roux, l’ « oncle nègre »
Son mari, Joseph Auguste Roux, qui a été entrepreneur de charpentes, est un homme au visage rond et assez sombre. « C'est l'oncle nègre » a dit mon père. De celui-là, nous avions entendu parler plusieurs fois, sans pouvoir nous faire préciser de quel pays il était natif et comment un homme de race noire était entré dans la famille. Effectivement il était noir de peau et de toile. Nous avons fait nettoyer le tableau et le nègre est redevenu un blanc au visage frais et rose.
Pierre Edmè Emery
Le dernier portrait d’homme est probablement celui de Pierre Edmé Emery, ton demi-frère.
Nous avons présenté ces portraits au conservateur du musée du costume à Paris qui en a déterminé la date : vers 1830. Bonjour, Nicolas Auguste !
De ce moment est partie l’amitié qui nous lie maintenant. Nous avons accroché ton portrait et tes états de service dans l’entrée de notre maison à Angoulême, pour que tous nos amis puissent te saluer, et nous avons cherché à mieux te connaître.
Ce que j’ai trouvé dans les archives familiales est maigre : des actes de naissance, de mariage, des partages, des testaments. Cela m’a permis de reconstituer l’arbre généalogique qui nous relie.
Il y a dans ma maison d’autres souvenirs de l’époque de l’Empire. Mes parents m’ont donné des meubles familiaux. Je n’ai gardé qu’une coiffeuse d’homme, meuble servant à la toilette, et j’imagine qu’elle t’a appartenu.
Un aigle en bois doré, ailes déployées, nous rappelle aussi ton époque.
Les armes du Maréchal Von Blücher
J’ai aussi une reproduction des armes du maréchal Von Blücher. Celui-là, tu le connais, je pense. Je ne t’en parle pas trop car il doit réveiller en toi de mauvais souvenirs.
Ce n’est pas une image de famille, mais un souvenir personnel.
En 1965, j’étais chef de clinique au centre de réanimation pour enfants de l’hôpital Saint Vincent de Paul à Paris. Un jour, un homme s’est présenté portant son fils de 5 ou 6 ans dans ses bras. Il s’avançait dans le couloir. Il ne savait pas comment il était arrivé dans ce service ni où il se trouvait. Personne n’était prévenu de son arrivée.
Un seul regard sur l’enfant me permit de me rendre compte de la gravité de son état et de ce qu’il fallait oser faire.
« Donnez-le moi ». Je le lui ai presque saisi des mains. Un geste rapide lui a permis ausitôt de respirer. Quelques minutes plus tard il allait bien et a parfaitement guéri.
Une semaine après sa sortie, chacun des médecins du service a reçu une caisse de six bouteilles de champagne avec une lettre de remerciements. Sur la doublure intérieure de l’enveloppe, il y avait la reproduction des armes de la famille Von Blücher.
J’ai gardé cette enveloppe, tant en souvenir de l’histoire, que pour la beauté de la gravure.
Et quand tu es arrivé, je l’ai encadrée et placée à côté de l’aigle, assez loin de toi cependant car je n’aime pas les querelles, même après presque deux cents ans.
Mais, pour écrire ton histoire, il ne restait rien de toi que cet encadré et ton portrait.
Alors, pardonne-moi.
J’ai rêvé.
Et ces rêves sont devenus l’histoire qui se trouve racontée dans les feuilles qui suivent.
J’ai recherché comment les soldats vivaient à ton époque, comment se déroulaient les marches, les batailles.
Les livres m’ont beaucoup appris. Je m’en suis inspiré. L’histoire de France de la période de l’Empire m’est alors apparue non plus comme une succession de batailles gagnées et perdues, mais comme la vie de millions de personnes de l’Europe entière, engagées dans cette tourmente malgré elles, tentant de survivre, souffrant, mourant sans bien savoir pourquoi et parfois réalisant des exploits appelés la Gloire, qu’ils ne pouvaient pas éviter de recevoir sauf à être tués par celui d’en face qu’on appelait l’ennemi.
Quand je regarde en arrière, la vie courante pendant la période de la guerre de 1939-1945 me paraît déjà d’un autre âge.
La découverte de Nicolas Auguste, mon cinquième aïeul du temps du premier Empire, m’a projeté dans une époque encore plus lointaine.
Qui était-il ? Comment a-t-il vécu ?
Bien que je sache, par l’intermédiaire de ses états de service, qu’il avait été soldat pendant 14 ans, il était impossible de le suivre pas à pas dans ses chevauchées à travers l’Europe.
Les batailles auxquelles il a participé, combats au sabre, au pistolet, à la lance, duels entre des milliers d’hommes, se rapprochent peut-être de ceux de Verdun pendant la guerre de 1914-1918, ou de Stalingrad, d’Okinawa, de Cassino, pendant la dernière guerre.
De ces combats mêmes, il reste, pour ceux de ma génération qui les ont connus, des relations écrites et des films. Les participants ont préféré en garder pour eux les horreurs. Le manque d’hygiène, la faim, les bivouacs dans la boue et dans la neige pendant des mois de suite, n’avaient rien à voir avec le camping moderne !
À l’école, je n’avais appris de l’Empire que des noms de campagnes, de batailles, sans en détailler le contenu.
Des combattants de l'Empire, j’avais lu des mémoires, des lettres, admiré des tableaux peints, présentations assez académiques mettant en valeur les costumes des combattants, l'Empereur, ses maréchaux. L’école ne m’avait rien appris de leur vie quotidienne.
De la guerre d’Espagne, je n'avais rien su. Et pourtant, les Espagnols en ont gardé longtemps de cruels souvenirs. Préfiguration d’autres guerres.
Nicolas Auguste Emery a vécu encore bien longtemps après la fin de l’Empire. Né avant la Révolution de 1789, il en a connu toutes les péripéties et les suites immédiates.
Il a connu la première restauration avec le roi Louis XVIII, le retour de Napoléon et les 100 jours. Il a combattu à Waterloo. Louis XVIII est revenu, c’était la deuxième restauration. Charles X et la révolution de 1830. Louis Philippe et la monarchie de Juillet. Même la révolution de 1848, la deuxième République et les premiers temps du second Empire.
Il a connu deux Empereurs, quatre Rois, deux Républiques, trois Révolutions et 14 ans de guerre….
Né pauvre, il a vécu pauvre la majeure partie de sa vie. Sa famille s’est enrichie après la mort de son demi-frère Pierre Edmé.
Nicolas Auguste a fini sa vie en vivant de ses rentes.
Cette fortune n’est pas fondée sur quelque trésor rapporté des pillages qu’il aurait faits au cours de ses campagnes. Ceux qui se sont enrichis ainsi étaient officiers supérieurs, accompagnés par une nombreuse suite. Les sous-officiers, comme lui, n’ont eu droit, avec les simples soldats, qu’aux plaisirs éphémères de survivre après les durs combats, et de noyer leurs angoisses dans des flots d’alcool et des ripailles sans nom. Le lendemain, un homme comme eux, mais de l’autre bord, leur planterait dans le corps en hurlant son sabre ou sa lance. Ils entendraient ronfler le boulet qui viendrait les fracasser.
Cette fortune repose en grande partie sur l’achat de terrains où s’élevaient à Paris les bâtiments de l’Ordre du Temple.
Le petit encadré délaissé méritait bien une explication, n’est-ce pas ?
Cher Jean Bernard,
Je suis le petit tableau décrivant mes activités militaires, avec le biscaïen qui m’a blessé à la bataille de Hanau et ma croix de la Légion d’Honneur.
Je te remercie de m’avoir accueilli chez toi. Me voici maintenant au repos, au chaud, remarqué, respecté et écouté, objet d’admiration et d’affection. Souvent tu me décroches pour me présenter de plus près à tes amis
À ma mort le 26 janvier 1852, une grande période d’oubli a commencé pour moi. Transmis dans des paquets et des objets de succession en succession, à mon fils Nicolas Michel, puis à Nicole Berthe, à Daniel Joly et enfin à Philippe Joly ton oncle, tu m’as choisi parmi les objets qui gisaient en tas attendant d’être détruits ou donnés à une vente, peut-être même à Emmaüs.
Le jour de ce choix a été pour toi le commencement d’une interrogation qui se poursuit encore.
Qui étais-je ?
Pendant la période du Premier Empire, un certain nombre de soldats ont légué à leurs enfants des lettres, des mémoires ; de moi il ne reste rien d’autre que ce tableau, ce cadre avec ma décoration et mes états de service. C’est tout ce que je peux te transmettre. Tu ne sauras rien de plus. De mon côté, je ne te connais pas.
André Joly ton père et Philippe Joly ton oncle ne t’ont jamais parlé de moi. Pourtant je suis très probablement un des membres de la famille qui a eu la vie la plus remarquable.
Je suis né pauvre. J’ai passé une grande partie de ma jeunesse à l’armée. De ces quatorze années je n’ai retiré aucune fortune. La gloire ne m’a fait ni officier, ni noble. Ensuite, une certaine richesse m’est venue de mon demi-frère Pierre Edmée, me permettant une existence confortable. J’ai maintenant du temps pour te raconter ma vie, afin que tu puisses transmettre à tes enfants mon histoire, car j ’ai très envie de parler, mais je ne suis plus que ce cadre et je ne peux pas te raconter.
Je te remercie d’avoir imaginé, rêvé, pour retracer à peu près ce que j’ai fait.
Je dédie ce texte à toi et à ton épouse Marie dont je sais que vous m’êtes fidèles.
Bien affectueusement,
Nicolas Auguste.
Dans le quartier du Temple
Mon père Edmé est né probablement vers 1740 à Ozouer le Voulgis (Seine et Marne). Il était chaufournier. C’est un dur métier qui consiste à alimenter en bois les fours à chaux et à plâtre.
La fabrication du plâtre dans des fours, dont il y avait des exemplaires dans presque tous les villages, était une industrie très active. Le plâtre était un matériau de construction assez économique et très répandu, fabriqué à partir du gypse réduit en poudre et cuit dans des fours. Les mines de gypse étaient très nombreuses dans le sous-sol de la région parisienne. On trouve encore maintenant des effondrements dus aux éboulements des anciennes galeries de mine.
On construisait alors les murs des maisons soit en moëllons et en glaise, soit en poutres de bois dont les interstices étaient comblés de petites briques.
Les cloisons intérieures étaient en bois et plâtre. Les carreaux de sol étaient eux aussi montés sur une couche de plâtre ou de glaise.
La grande quantité de plâtre utilisée pour ces constructions entretenait en fin de travaux une humidité importante. Le séchage pouvait durer plusieurs années. On cédait alors l’usage de la maison avec un faible loyer à des familles pauvres heureuses de s’y loger, qui y demeuraient le temps d’« essuyer les plâtres ». Mais cette humidité était très malsaine. Beaucoup mouraient de maladie de poitrine, comme on appelait alors la tuberculose.
À la mort de sa première femme, dont il avait eu un fils, Pierre Edmé en 1774, mon père a quitté Ozouer le Voulgis. Il a vendu la maison familiale au maire, monsieur Théret qui l’a revendue ensuite à la famille Bonnard dont la fille Victoire Emilie a épousé mon fils Nicolas Michel en 1841.
Il est venu à Paris, dans le quartier du Temple. Il s’est remarié avec Geneviève Aldegonde Léquipé. Il a exploité un foyer de limonadier, c’est ainsi qu’à l’époque on appelait les cafetiers, à l’angle de la rue Charlot et du boulevard du Temple, « Au Grand Turenne ». J'y suis né en 1782 ainsi que ma sœur Anne Emilie, née en 1783.
Le café « Au Grand Turenne » tel qu’il existe aujourd’hui
J’ai vécu dans le quartier du Temple une partie de ma jeunesse et après mon retour de l’armée.
C’est un quartier rempli d’histoire.
J’aimerais vous en raconter un peu.
Au temps des Gaulois, Lutèce n’était qu’un gros village. Le site de mon quartier était une zone marécageuse inhabitable.
C’est pourquoi on l’appelle maintenant Le Marais.
Au retour de la croisade de Louis VII en 1149, les Templiers se sont installés à Paris. Ils ramenaient des richesses considérables en argent (ils étaient possesseurs de 50.000 florins d'or1) et en valeurs mobilières.
Ils ont acheté de nombreux terrains dans la zone marécageuse et inhabitable d’un ancien cours de la Seine. Ils ont mis ces terres en culture (les « coustures » du Temple). Ils les ont entourées d’une muraille, créant « l’enclos du Temple » qui se trouvait en dehors de la ville, en bordure d’une route commerciale conduisant à Paris.
La surface de ces terrains équivalait au tiers de la ville.
Paris au XI° siècle
La construction des nombreux bâtiments de l’Ordre des Templiers a constitué une petite ville complètement enclose dans ses murailles crénelées avec une seule entrée par un pont-levis sur l’actuelle rue du Temple.
Là était le chef-lieu européen de l'ordre.
C’était une véritable forteresse.
Le Temple
Des bâtiments spacieux magnifiques et nombreux pouvaient loger les chevaliers et les rois étrangers en visite.
Au cours du XIII° siècle, l’Ordre du Temple était dépositaire du Trésor royal. Les Templiers sont devenus les administrateurs des finances puis les principaux créanciers du roi.
De nombreux particuliers mettaient leur fortune en dépôt au Temple.
La confiance entre la royauté et l’Ordre dura jusqu’en 1307.
Philippe le Bel, qui s’était aussi considérablement endetté auprès de l'Ordre, a fait arrêter tous les Templiers le 13 octobre 1307, il les a fait condamner et exécuter.
Aussitôt après il s'installa au Temple.
Les rois suivants ont quitté cette résidence maudite. Les bâtiments ont été progressivement abandonnés et les ruines ont été pillées. On a construit des maisons sur ses terrains.
L’enclos du Temple a été inclu dans la ville en 1364 quand le roi Charles V s’est installé à l’hôtel Saint Pol et a construit de nouvelles murailles. 150 ans plus tard, on ne savait plus très bien où était cette muraille. En effet, on y avait construit des maisons, et on rejetait par dessus les ordures, « portées aux champs », ce qui a créé des buttes suffisamment hautes pour qu’on puisse y placer des moulins à vent.
Au XV° siècle, le quartier du Temple est devenu l’un des plus huppés de Paris.
Les nobles s’y sont fait construire des beaux hôtels particuliers sur les grandes parcelles jusqu’alors restées vierges. Des établissements publics ont été réalisés, comme l’Hôpital des Enfants Rouges, fondé en 1534 par Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, qui donnera plus tard son nom au fameux marché des Enfants Rouges, créé par Louis XIII en 1615.
Après l’installation de Louis XIV à Versailles en 1682, ces grands bourgeois ont émigré vers l’Ouest pour se rapprocher de la Cour. Le quartier est devenu industrieux et commercial. Des artisans et des ouvriers mal payés se sont installés dans les grandes demeures abandonnées. Le quartier de Temple est devenu un foyer de mouvements séditieux.
Dès le début du XVIII° siècle, gazettes, clubs littéraires et politiques, le plus souvent hostiles au roi, s’y sont développés. Les réunions avaient lieu chez les limonadiers et dans les jardins, en particulier ceux du Temple. Les émeutes se sont multipliées. On en a compté 73 de 1711 à 1766.
En 1789, le quartier du Temple avait pris le parti de la révolution. Le café du Grand Turenne fut un lieu de réunions insurrectionnelles, en particulier au moment de la prise de la Bastille le 14 Juillet 1789, et le 10 août 1792 lors de la prise des Tuileries, puis destitution des pouvoirs du Roi, emprisonnement de Louis XVI et de sa famille dans la tour du Temple le 13 août. Tout le quartier était réuni pour regarder. Nous ne comprenions pas pourquoi il avait tenté de s’enfuir à l’étranger. Nous avions encore confiance en lui qui représentait la sagesse opposée à la fureur révolutionnaire.
Il fallait se mettre à l’unisson. Afficher ouvertement, sur l’enseigne d’un café révolutionnaire, le nom d’un ci-devant noble, même célèbre et même mort, pouvait être dangereux et conduire son propriétaire à l’échafaud, sans considération pour ses convictions politiques.
Monsieur Bancelin, propriétaire du « Grand Turenne », a donc changé le nom du café. En faisant des travaux, le propriétaire actuel a trouvé dans les sous-sols une pierre gravée : « Au cadran bleu ». Il s’est appelé aussi « À la tasse ».
D’ailleurs, les nobles en faisaient autant avec leur propre nom. Certains ont enlevé simplement leur particule, d’autres se sont enfuis à l’étranger.
Au lendemain de la Révolution, les couvents et les grandes demeures, devenus biens nationaux, ont été détruits ou divisés. Le quartier a perdu son prestige.
Napoléon I° a fait détruire le donjon du Temple en 1808.
Aux XIX° et XX° siècles, le quartier du Temple est devenu l’un des secteurs les plus industrieux de Paris, point important de convergence d’immigrants, originaires de nombreux pays, et aussi foyer d’agitation sociale.
En février 1834, le quartier s’est couvert de barricades.
Lors du plébiscite de 1851 pour ratifier le coup d’état de Napoléon III, approuvé à 92%, le quartier a voté contre à 40%.
Toutes les rues du quartier du Temple sont chargées d’histoire.
Vous me direz que je suis bien chauvin, car l’histoire des rues de Paris est extrêmement riche. Mais ce sont les rues de mon quartier . Sa vie m’a été racontée par mon père Edmé, par des amis. J’y ai circulé. Je m’y suis marié. Enfin, ces rues ont reçu des noms tellement pittoresques que leur seule lecture entraîne à rêver.
Le boulevard du Temple
Le Boulevard du Temple relie la rue des Filles du Calvaire à la place de la République. Il a été ouvert par Louis XIV sur le tracé de l’enceinte de Charles X en Juin 1656. La rue du Temple, voisine, lui a donné son nom.
Il borde ainsi l’enclos des Templiers.
Le quartier à cette époque était très populaire. Il était planté d’arbres et servait de promenade. Quelques seigneurs l’habitaient encore, bien que l’émigration vers l’ouest, vers Versailles, ait déjà commencé.
Il était réputé pour le nombre de ses cafés. Il y avait aussi dix théâtres au voisinage de l’actuelle place de la République. Les promeneurs et les spectateurs venaient se désaltérer au Grand Turenne à la sortie du spectacle.
A côté de notre café, se trouvait la Bourse du travail d’où sont partis les révolutionnaires qui ont pris la Bastille.
De Louis XVI à la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe, le boulevard du Temple a connu une grande vogue populaire.
C'est sur ce boulevard que, le 28 juillet 1835, un attentat eut lieu contre le roi Louis-Philippe venu célébrer le cinquième anniversaire de la Révolution de Juillet à la Place de la Bastille. Il a été surnommé alors Boulevard du Crime.
Les transformations du baron Haussmann ont radicalement modifié cette partie du Marais et il ne reste aujourd'hui des théâtres de jadis que le Théâtre Déjazet, la moitié d'entre eux ayant été rasés à l'occasion de l'agrandissement de la place de la République.
La Rue de Turenne
Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675), maréchal de France, est un des maréchaux les plus glorieux des règnes de Louis XIII et de Louis XIV.
Il est né protestant. Il a passé sa vie à la guerre.
Il a été précepteur militaire de Louis XIV et promu maréchal général des camps et armées du roi en 1660.
Il s'est converti au catholicisme grâce à Bossuet.
Il a été tué par un boulet à la bataille de Sasbach contre Montecuccuoli.
Il était bien normal que le roi Louis XIV donne le nom du Maréchal Henry de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, à une belle rue de Paris, celle où le Maréchal avait d'ailleurs son hôtel.
La rue de Turenne est née de l'urbanisation des terrains de marais situés autrefois en dehors de l'enceinte de la ville marquée par les fortifications de Charles V, en traversant de part en part le quartier du Temple.
Elle a été ouverte entre 1694 et 1701 et prolongée jusqu'au boulevard du Temple.
La Rue Charlot
L
