L'amour éclopé - Jean-Michel Scotto - E-Book

L'amour éclopé E-Book

Jean-Michel Scotto

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Beschreibung

Iris est gravement handicapée par un accident de la route provoqué par Théotime. Il s'agit d'un délit routier perpétré par ce dernier sous l'emprise de la drogue. Pourtant, la victime, lors d'une première rencontre fortuite avec son bourreau fou de moto, tombe follement amoureuse de lui. La réciprocité est étonnante. Théotime, dans une dépendance aux stupéfiants, entraîne Iris dans son sillage. Les amies fidèles d'Iris la soutiennent à bout de bras en se confrontant à son handicap puis à son addiction.

La rencontre paradoxale entre les deux amoureux issus de deux mondes opposés va allumer une mèche sulfureuse dont l'étincelle s'avèrera destructrice. Un drame est inévitable mais qui va-t-il emporter dans sa besace ?

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Jean-Michel Scotto, né le 7 mars 1955 en Algérie française, est membre de l'association « Signature Touraine ».

Après « L'enfant d'Orléansville » et « Le bouquet d'Hadès », il publie son troisième roman : « L'amour éclopé ».

Son fil conducteur demeure l'interrogation de sujets de société qui appellent à la réflexion et à la controverse


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Seitenzahl: 218

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

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ISBN : 978-2-38713-148-5

 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou ­reproductions ­destinées à une ­utilisation collective. Toute représentation ou ­reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le ­consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est ­illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Page de Titre

 

Jean-Michel Scotto

L’amour éclopé

 

Roman

Exergue

 

… Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remords,

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort…

« Le poison » Charles Baudelaire

La délivrance

Un équipage menaçant transperçait la nuit. Il vrombissait par à-coups et perturbait la douce quiétude d’une nature dissimulée dans le noir, en grande partie ensommeillée.

Il s’agitait tel un essaim de frelons énervés par une perception de danger. Son vol rasait le bitume selon une trajectoire incertaine et saccadée.

À son approche, tout se faisait silence, tout se faisait discret, puis, peu après son passage, une nouvelle inspiration vitale investissait la végétation en ombres chinoises et la faune qu’elle protégeait. Un groupe apeuré de chevreuils, des brocards fiers de leurs bois et des chevrettes plus légères, toutes oreilles dressées, tous regards dirigés vers la source mobile, déchiffrait le degré de péril lumineux et sonore qui se rapprochait. Il reprenait, après le moment critique éloigné, une activité nutritive. Ces animaux libres se gavaient de fruits de merisiers, de noisettes, de baies d’aubépines et de champignons… Les cervidés qui ne dormaient que très peu avaient suspecté l’approche d’un prédateur inconnu. Ils connaissaient déjà le danger automobile, leur principal agresseur, lorsqu’ils sortaient du bois, mais cette fois-ci, une fréquence auditive différente leur faisait craindre qu’une sorte de mutant biomécanique pût traverser leur espace de retraite…

Foncer aveuglément dans l’humidité automnale de la nuit ; se sentir emporté au galop par plus d’une centaine de chevaux sauvages, dans une course effrénée ; effacer le courant d’anciennes vanités et accepter ses illusions perdues, comme si une volonté de délivrance se jouait lors d’une dernière quête : ces sentiments négatifs, ces sensations surprenantes traversaient le corps et l’esprit d’un homme maintenant habité par une extrême puissance, une indépendance nouvelle que lui octroyait la vie. Et puis, comment ne pas s’enivrer d’une folle liberté, d’un détachement spirituel de toutes les contraintes pesantes de l’existence.

Il jouissait sur l’heure d’une intime conviction d’invincibilité, ce pourquoi il ne doutait pas de gagner le défi dans lequel il s’était engagé ; d’ailleurs son concurrent était déjà largement distancé. Toutefois, il ignorait le caractère abyssal de son aveuglement et n’imaginait en aucun cas l’imminence de son autodestruction… Vivre l’instant présent devenait une vérité d’autant plus absolue que son devenir immédiat le saisirait bien vite à la gorge. En réalité, il commençait à vivre, crescendo, un délire confusionnel dont l’injonction le menait vers un état second. Il n’avait plus conscience de ses actes, et son miroir mental ne lui renvoyait plus le haut degré de mutation psychologique dangereuse qu’il avait atteint. La notion de danger fatal qu’il représentait pour lui et surtout pour les autres n’appartenait plus à sa sagacité.

Il riait parfois aux éclats, pris d’une bouffée délirante, et criait à en hurler aux étoiles qu’il croyait voir : « Vive la mort », simplement par défi, par provocation d’ivrogne. Il s’agissait peut-être, sans qu’on pût l’affirmer, de la réminiscence dans son esprit devenu flou et tortueux, d’un film de ciné-club qu’il avait vu dans une salle d’art et d’essai du Studio, rue des Ursulines à Tours. Ce « Viva la muerte » de Fernando Arrabal était un cri de ralliement franquiste lors de la guerre civile espagnole. ­Cependant, cet homme en déshérence morbide ne lui donnait plus de connotation politique ; il lui conférait la banalité d’un cri de rage irraisonné, incontrôlable, contre les misères de l’humanité, contre lui-même également : il avait remarqué en effet qu’il ne s’aimait plus. À cette époque, il étudiait au lycée Sainte-Ursule et, féru de création digitale et de jeux vidéo, s’était orienté vers l’école ­Brassart après l’obtention d’un bac en Sciences et Technologie du Design et des Arts Appliqués.

Son père, haut dirigeant d’entreprise, avait été fortement déçu du choix de son fils unique sur lequel il avait placé l’espoir d’une délégation de gérance de sa grosse institution commerciale familiale. Le fils avait quitté tôt le superbe hôtel particulier situé dans un quartier cossu de Paris épargné par les nouvelles vicissitudes sociétales de la rue. Le fonctionnement quotidien de la ­maisonnée reposait sur un personnel trié sur le volet qui obéissait à des consignes de comportement discret et obséquieux. Les conflits familiaux, à tout propos, l’avaient fait quitter la capitale pour être hébergé durant ses études secondaires chez une parente maternelle tourangelle, veuve, à vrai dire moins regardante sur les traditions. Présenter l’apparence d’un statut social élevé était moins important pour elle, de même que le rôle de grenouille de bénitier. Elle ne tergiversait pas sur la solidarité familiale clanique ni sur la qualité de l’éducation et de l’instruction des enfants. Tante Agathe n’avait cependant pas enfanté et donnait son amour à un petit Teckel grincheux et agressif, toiletté avec régularité et bien habillé lors des hivers. Certains voisins médisants colportaient la rumeur qu’elle préférait son chien aux humains, or son neveu appartenait à cette dernière catégorie. Elle avait tout simplement fait la promesse de bien le surveiller et cela était de toute façon un devoir pour elle. Elle ne s’était pas engagée à lui dispenser de l’amour si bien que leurs rapports étaient simplement formels. Il lui paraissait normal que ses services fussent honorés par une dotation généreuse en espèces sonnantes et trébuchantes. Cela subventionnait, outre les frais réels engagés, un quota sentimental mensuel parcimonieux qu’elle se devait de distribuer sur la pointe des lèvres à celui qu’elle hébergeait…

Le conducteur attitré de la Harley-Davidson avait changé d’apparence et se transforma en un double terrifiant, dominateur, qui crachait les flammes d’un dragon sur le monde nocturne qu’il traversait en conquérant. Il ne se questionnait plus sur la raison de sa présence en plein bois, assis sur une dynamite d’énergie cinétique. Il se sentait, toutes proportions gardées, comme le commandant Kong du film « Docteur Folamour », assis sur l’ogive atomique qu’il avait détachée de son bombardier et qui allait déclencher l’apocalypse. Des images de cet illuminé avec son chapeau de cow-boy s’intercalaient parmi les mirages hallucinatoires qu’il défiait effrontément. Il savourait un bonheur démoniaque, possédé par des créatures malveillantes. Elles lui laissaient entrevoir l’éternité d’une course folle qui ne l’entraînait, à vrai dire, que vers sa déchéance ultime. Il fallait être naturellement pris de folie ou bien sous emprise de quelque stupéfiant et imbibé ­d’alcool fort pour se lancer avec une telle vélocité, dans le déni de tout danger.

Il suivait l’étroitesse de routes départementales qu’il connaissait, bordées de bois et de taillis. Elles se couvraient de-ci de-là des petits amas glissants de feuilles jaunies qui avaient succombé à la sécheresse, puis au réveil des premières bourrasques saisonnières. Sur sa trajectoire, il transperçait sans peur des silhouettes de gnomes effrayants qui grimaçaient affreusement sur son passage ; il poursuivait des sorcières sarcastiques qui, sur leurs balais, le précédaient toujours et l’entraînaient sur une route qui s’écartait des réalités habituelles et rejoignaient l’imaginaire. Il évitait les crocs de vampires sanguinaires qui entreprenaient des danses macabres annonciatrices de son malheur. Ce cortège démentiel le défiait en permanence sans qu’il comprît qu’il le dirigeait vers un au-delà imminent. Mais son vécu était devenu si intense, si démesuré, qu’il le propulsait en prince de la planète, un prince noir et méchant tel qu’il les préférait dans d’anciens contes de fées. Il croyait se déplacer capé sur un char tiré par des destriers maléfiques à la robe charbon et aux yeux diffusant des étincelles rubis.

Ce motard présentait par à-coups le sentiment irrémédiable d’une vacuité de son existence. Il devait incessamment combler tous ses manquements antérieurs, dans une course contre la montre, pour rattraper le temps perdu. Il imaginait, dans les phases de répit de son délire, qu’il était dommage de ne pas pouvoir faire tourner les aiguilles de la grande horloge universelle en sens inverse. Il aurait ainsi pu rebattre les cartes qui lui avaient été distribuées lors de sa naissance, et peu importe la qualité du jeu obtenu pourvu qu’il l’ait utilisé à bon escient. Mais le grand axiome pour l’instant appliqué par le cycle universel reposait sur l’impossibilité de revenir en arrière. Le temps qui passe est une idée abstraite alors que l’homme qui passe est une réalité absolue.

Sa vie le laissait en manque, il n’avait jamais bien su faire, ni bien su être. Le sentiment de sa superficialité en ce bas monde le taraudait y compris dans son délire forestier qui lui interdisait de définitivement lâcher prise. Pourtant, la scène qu’il jouait semblait propice à l’évasion absolue, si bien qu’il pensa au suicide. Il avait semblé déprimé les quelques jours qui précédèrent cette chevauchée extraordinaire. Et, depuis quelques mois, il ressentait la honte de nombreux manquements fautifs vis-à-vis de ses amis ; il avait découvert ce qu’était la culpabilité ; son travail, maintenant bien compromis, lui avait semblé futile, et l’art qu’il exposait à la vente trop pédant et intellectuel. Ses parents lui avaient fait pourtant découvrir les grands classiques de la peinture et il se souvenait des émotions que les œuvres suscitaient en lui, encore enfant. Son être n’avait pu se réfugier que dans l’intoxication de son corps et de son esprit, afin de lui permettre de survivre dans un monde d’artifices.

Pourtant, à cet instant précis, l’air frais du soir investissait avec force mais agréablement son visage et l’ensemble de son corps, de telle sorte qu’assis dans le vide, il volait déterminé comme un rapace qui cherchait une proie. Ses ardeurs se tempéraient parfois lorsque le vent de la course, qu’il aspirait avec jouissance et à pleins poumons, se chargeait des fragrances de la sueur des châtaigniers. Ils laissaient choir leurs bogues. Sur des chênes imperturbables, quelques écureuils invisibles effectuaient des acrobaties et entreprenaient leur quête de glands. Les cèpes, les fougères, l’humus du sol alentour, lui criaient : « Nous sommes la vie, pourquoi nous ignores-tu ? » Il n’entendait rien et profitait d’une heure de solitude, d’une heure de vérité effroyable, car il savait malgré son délire qu’il n’était rien, un simple ensemble de molécules organisées par un maître en biologie ; des molécules qui viendraient bientôt rejoindre le recyclage inéluctable d’une déstructuration universelle quantique.

Il s’émerveillait, les cheveux au vent frais de l’automne, et son visage dévorait avidement la route de son destin. Vêtu d’une tenue de cuir noir, bien ajustée pour défier toute résistance à sa vélocité, il serrait avec trop de crispation de ses mains gantées le guidon de sa moto. L’engin sauvage perdait ainsi quelque peu en maniabilité. Il jouait excessivement de l’accélérateur lors des quelques lignes droites de son trajet. Dans ces instants de vive accélération, son taux d’adrénaline montait en pic, et des endorphines l’élevaient au sommet du bonheur et de l’invincibilité. Sa posture était encore noble, mais pour combien de temps, puisqu’il gardait par habitude un excellent appui sur ses jambes et maintenait son dos parfaitement droit. Il renvoyait à la forêt alentour une fausse image de maîtrise de soi, tant le classicisme de son maintien ne tiendrait qu’un temps illusoire. Il savait qu’un regard affûté était essentiel, non focalisé sur la route mais porté vers le point de sortie souhaité. Ce soir-là, toute règle de conduite et de sécurité s’était étiolée et rien n’était propice à appliquer ces rudiments de conduite sérieuse : la route ne lui semblait pas bien dessinée au-delà du puissant phare avant qui le guidait ; elle lui paraissait se balancer anarchiquement dans l’obscurité des bois et parfois elle prenait l’aspect ondulant de montagnes russes. Ce mirage le changeait des habitudes prises sur ce trajet qu’il connaissait par cœur mais pour la première fois emprunté à l’heure du réveil actif de la faune noctambule qui y régnait. Des hululements s’estompaient lorsqu’il s’en approchait, mais il n’en avait pas conscience tellement la musique sauvage jouée par le moteur qui l’emportait couvrait toute manifestation naturelle. Il n’aurait jamais fait de toute façon la différence entre l’appel d’un hibou Grand-Duc et celui d’une chouette Hulotte. Sa vie citadine l’avait longtemps écarté de telles préoccupations, alors qu’il se targuait d’écologie et incitait ses amis possédant un jardin à pratiquer la permaculture. Lui n’avait jamais remué la terre mais faisait son marché dominical à vélo et mangeait tant que faire se peut végétalien. Il préférait bien entendu un classique steak frites et un excellent fromage, affirmation qui aurait été une source potentielle de honte.

Il était particulièrement aisé d’un point de vue financier, mais sans ostentation, et avait reçu son éducation d’une famille riche et de haut rang. Ses parents avec lesquels il était en froid depuis quelques années étaient retraités. Ils n’avaient que lui pour enfant. Ils avaient le plus longtemps possible contrecarré ses envies de deux-roues motorisés mais il s’agissait maintenant d’une histoire très ancienne. Une moto avait été le rêve de sa vie qu’il parvint, trop tardivement à son idée, à satisfaire. Lorsque le concessionnaire Harley-Davidson du nord de Tours lui présenta le modèle Pan America 1250, ce fut plus qu’une évidence, un véritable coup de foudre. De couleur noire, elle offrait la possibilité de se déplacer sur route ou sur tout terrain et dégageait une élégance racée.

« Taillée pour l’aventure » lui avait déclamé le vendeur d’un sourire enjôleur puis de vainqueur. En effet, il lui paressait évident par expérience que l’affaire était déjà conclue. Théotime avait également profité des conseils du professionnel pour acquérir un casque, des gants, deux ensembles de conduite des plus plébiscités à l’époque, l’un pour la saison chaude, l’autre pour la saison froide…

Maintenant en pleine course, son premier tour d’un circuit au dessin bien connu et évident dans sa tête, le fit rejoindre le rond-point où il devait emprunter sur sa gauche la fin de la grande avenue de Couzières. Il reçut, là, un premier coup de semonce dont il ne fut pas en mesure de tirer les conséquences : il vira trop serré sur sa gauche et sa roue arrière effectua un sérieux dérapage. Pur paradoxe s’il en était, le restaurant « La folie » marquait l’origine de l’axe qu’il venait d’emprunter de façon scabreuse.

Puis il accéléra franchement jusqu’à freiner brutalement devant une harde de sangliers qui traversait la chaussée dans la plus stricte indifférence. Ce fut dans la surprise à laquelle s’associa la frayeur qu’il détecta les profils de puissantes bêtes courtes sur pattes dont les yeux agressifs étaient rehaussés par l’éclairage de son phare ; en réalité la chance était de son côté : personne n’aurait donné cher de sa vie en cas de collision. Il aborda plus loin, après le croisement avec la rue de Beauregard, la descente du Crochu. Elle desservait la vallée de l’Indre selon un dénivelé brutal assorti de deux tournants en épingle à cheveux. À ce niveau, son genou effleura le bitume à la façon de ces pilotes professionnels de renommée vus à la télévision dans des grandes courbes de circuits sportifs de championnats. Il avait une fois de plus couru le risque d’un dérapage incontrôlé. Puis, après avoir descendu le plateau densément arboré, au lieu de tourner à droite et de passer sous le pont de chemin de fer pour rejoindre Veigné, il fila tout droit dans l’étroite rue de Fontiville, une sorte de bout du monde désolé à cette heure improbable. Au bout de la grande ligne droite de son tracé, un carrefour compliqué faisait converger la rue de la Championnière en face, le chemin des bœufs à droite, enfin à gauche et à angle aigu la portion qui menait à nouveau au rond-point de son circuit. Ces petites routes étaient peu empruntées le soir et permettaient à de très rares audacieux du bitume des prises de risque insensées.

Plus le temps passait, plus la vigilance du motard s’émoussait, plus sa vitesse moyenne augmentait significativement. Il était dans son monde, étourdi par les rugissements de sa noble mécanique, trompé sur le parcours par des hallucinations de plus en plus prégnantes, entièrement déconnecté de la réalité. Tels furent ses derniers instants sur terre, ceux d’un tueur potentiel qui se transformerait en une fraction de seconde en victime supplémentaire de la route : ce fut au huitième tour du circuit bien dessiné dans sa tête, avant d’aborder à nouveau la descente du Crochu, rendue célèbre par le passage de grandes courses cyclistes qui la prenaient dans un regain d’efforts dans le sens de la montée, qu’un flot de lumière blanche éclatante l’engloutit. Cela survint à une trentaine de mètres avant le premier virage qui s’orientait à gauche. ­Théotime, aveuglé, fonça tout droit et parcourut un tracé imprévu dans le dénivelé du bois sans le moindre réflexe de freinage. Il n’avait pas peur, bien au contraire, vu qu’il pensa avoir enfin trouvé la façon de pénétrer dans un monde alternatif qu’il convoitait depuis longtemps. Il eut même l’impression de s’envoler vers un cosmos libérateur…

Pendant que la forêt le pourfendait, rythmé par ses derniers battements de cœur, son esprit reçut les signaux d’une myriade d’événements. Il les revisita dans l’attitude d’un lâcher-prise optimal, sans aucun sentiment, dans la plus grande déconnexion mentale. Une somme impressionnante d’images se présenta à sa mémoire, des clichés lointains qu’il explora sans affect…

Il revit en premier lieu des oiseaux qui, à tire-d’aile, s’écrasaient contre une vitre invisible ; lui se lançait aussi dans un univers indiscernable, primitivement d’un éclat intense et surprenant, puis d’une opacité hostile dans laquelle des géants feuillus pouvaient transpercer les chairs du petit homme de paille qu’il était devenu. Le tourbillon visuel qui succéda dépassa sa capacité d’analyse d’autant qu’il s’accompagnait de souvenirs auditifs. Son disque dur cortical se saturerait trop rapidement jusqu’à ­extinction ­définitive ; à cette échéance, il serait mort.

Ressortirent plus précisément du débordement sensoriel des souvenirs d’enfance, et notamment cette magnifique moto rouge en maquette à monter, offerte pour ses dix ans par sa tante maternelle. Il revit les traits solennels de ses parents à la sortie d’une messe à laquelle il avait assisté à Notre-Dame de Paris ; puis la devanture de sa galerie d’art.

Mais la dernière perception de son vivant fut un large plan cinématographique où respirait généreusement au soleil la splendide poitrine dénudée d’Iris ; au bord d’une piscine privée, cette amante périodique se préparait à plonger dans un reflet bleu à la surface scintillante. Cela l’excitait lorsqu’il observait cette jeune femme se libérer au préalable, avec méthode, de sa prothèse de jambe gauche…

Le vieux chêne imperturbable qui reçut le violent choc de la face et de la poitrine de Théotime ne fit pas de quartier. Magnanime, il concéda au motard une délivrance brutale, instantanée, quasi indolore. Les gendarmes qui arrivèrent rapidement sur les lieux furent expressément mandés par un voisinage inquiet, alerté par le vacarme qui perturba un instant le silence ambiant. Ils découvrirent la moto désarticulée et en feu sur le lacet inférieur de la route. Presque tous eurent la nausée en découvrant le corps en charpie et le visage en tomate écrasée, recouvert de cheveux ensanglantés de ce qui semblait avoir été un homme jeune. Un bras manquait au téméraire suicidaire. Il fut retrouvé accroché à une branche solide d’un châtaignier, plus en amont, quand le jour blafard se leva. Un corbeau croassait tout à côté de ce membre amputé par la vindicte de la forêt ainsi dérangée. La petite cervelle de l’emplumé noir ne lui permettait aucune analyse de la situation. Il n’était pas en danger, aussi resta-t-il impassible à cette situation. Sous lui, sur le sol à la senteur humide d’humus, une colonne de fourmis s’activait sans montrer de curiosité pour les taches sanguines qui maculaient des feuilles flamboyantes de saison. Ces insectes n’étaient pas hématophages et travaillaient sans répit, même la nuit, tant qu’une température extérieure favorable le leur permettait.

La messe est dite

La table de chevet de Gustave accueillait un téléphone portable. L’homme avait trouvé deux exemplaires de ce type de meuble précieux chez un antiquaire renommé. Il se plaisait à flâner régulièrement dans le vaste local du professionnel. Il ressentait ce lieu habité par les âmes ancestrales et errantes de familles inconnues. L’intimité de leurs vies, inscrite dans l’invisible, habitait chaque objet inanimé.

Son imaginaire se délectait d’envisager toutes les hypothèses, des plus romantiques aux plus cruelles, dissimulées dans chaque pièce de maître ébéniste. Le mobilier ancien, de l’odeur au simple toucher, le poussait vers un immense questionnement existentiel. Les bois nobles avaient enregistré une mémoire séculaire qu’il était impossible de décrypter. Certains secrets artisanaux de leur façon en faisaient partie.

Quand Gustave partait satisfaire son loisir préféré, il disait à son épouse Apolline :

— Très chère, je vais fouiner le beau, voulez-vous bien ? Elle lui répondait souvent : « Gustave, je vous en prie, mais laissez-moi la berline, en votre absence je ferai quelques emplettes avec mon amie Eugénie, avenue Montaigne. »

— Vos désirs sont des ordres, ma douce, j’en informe Gérard qui vous conduira. Cela ne me dérange pas, vous savez que je m’efforce de marcher le plus souvent possible pour tenter d’effacer, en vain, les calories de mes repas d’affaires. Ma caverne d’Ali Baba n’est pas si loin en vérité !

— Merci mon bon, je sais que plus vous vous décorez d’élégants petits bourrelets, plus vos affaires sont florissantes et plus vous m’en faites gracieusement bénéficier. Le curé de notre paroisse compte aussi sur vous. Il voudrait organiser bientôt une fête de patronage et m’a demandé s’il pouvait toujours bénéficier vos largesses.

— Ma tendre effrontée, savez-vous que vous seriez bien plus douée que moi en affaires ? Comment ne pas gratifier une épouse si aimante et un curé qui vous apporte une si grande bénédiction divine.

La sonnerie s’était manifestée avec insistance sans réveiller pour autant le dormeur. L’appareil téléphonique gisait sur le chevet gauche de Gustave qui ronflait avec une application imperturbable. Le petit meuble qui le portait, se présentait selon un style Louis XV avec quatre pieds Cabriolet. Son propriétaire en adorait la marqueterie de fleurs et bronze ainsi que la patine en noyer clair. Trois tiroirs aux poignées en laiton savamment travaillées ne lui paraissaient pas excessifs pour ranger les derniers papiers importants qu’il recevait et qu’il lisait jusque tard le soir. Son homologue trônait du côté droit de la tête du grand lit que le maître de maison occupait seul. Un plateau en argent s’y trouvait la nuit ainsi qu’un verre en cristal de Baccarat accompagné d’une bouteille d’eau minérale plate. La boisson était renouvelée chaque jour par son major d’homme en personne.

Gustave dont l’indice de masse corporelle, selon les avertissements de son médecin, tendrait sous peu vers celui de l’obésité exigeait l’aisance d’un espace vital nocturne conséquent. La patience lui avait réussi lorsqu’il trouva enfin un grand cadre de lit du même bois que ses tables de nuit, de teinte presque analogue, de même style et pour lequel une literie sur mesure avait dû être fabriquée. L’armoire et la commode furent réservées sur le champ suite à un appel avisé de son antiquaire. Un décorateur d’intérieur avait été de bon conseil quant à la tapisserie de la pièce et à la perfection des tentures assorties. Il avait disposé avec goût des tapis ­d’Aubusson fait main sur le sol parqueté, et avait créé un espace salon assorti de deux fauteuils Louis XV dont les pieds avant étaient incurvés et les accotoirs présentaient un travail raffiné. Tapissés d’un velours gaufré rouge, ils se situaient de part et d’autre d’une table dont les pieds qui imitaient des globes terrestres en marbre soutenaient un plateau de verre biseauté. Un porte-revues, à proximité, recevait « Valeurs actuelles » et « Le Figaro ». La surface de verre de la table basse ne présentait aucune trace, de même qu’un grand miroir au-dessus d’une cheminée non fonctionnelle. Tout était propre et une senteur de cire embaumait l’environnement. Gustave était exigeant à propos du travail de la femme de ménage, et la dernière élue, près de la cinquantaine, tenait la route depuis bien longtemps après une succession de jeunes femmes peu professionnelles qui avaient gâché leur chance. Le décorateur lui avait conseillé d’installer deux tableaux modernes et au dessin léger. Il les avait trouvés dans la galerie d’exposition de son fils : l’artiste avait une côte montante et finalement Gustave voyait là une forme de placement à long terme.

L’un s’intitulait « La vague » et montrait une sorte de serpillière blanche immaculée, posée sur un sol carrelé bleu marine. Le second, « Les bonshommes de neige », était entièrement albâtre et occupé en son centre par deux balais entrecroisés, à la paille torsadée ; situées en deux angles opposés se défiaient deux carottes assorties de deux sphères rutilantes. Le tout lui avait fait dépenser une somme supérieure à la valeur de son mobilier de chambre. Il était devenu mécène et se consolait en remarquant que les couleurs de ses tableaux et fauteuils étaient celles du drapeau français. Il était en conséquence un riche protecteur artistique, de surcroît patriote. Les deux carottes qui se défiaient à l’image d’un combat de mâle dominant lui avaient dès le début de leur présentation murale, valu une remarque pertinente de son épouse :

— Mais mon pauvre ami, c’est un tableau « gay » qui est là sous vos yeux. Avez

vous perdu le sens commun ?

— Non, très chère, c’est de la pure écologie ; de l’eau se dissimule derrière son état hivernal, les manches à balai représentent des arbres maltraités, leur paille traduit le dessèchement prévisible des champs.

— Et les deux boules rouges proches de chaque carotte, mon ami ?

— Les yeux terrifiés des deux enneigés, très chère, terrifiés par le réchauffement global de la planète malgré les à-coups de grands froids. À quoi pensez-vous d’autre ?

La rubéfaction des joues d’Apolline en racontait beaucoup plus que ce que ses cordes vocales auraient eu l’indécence d’exprimer. Elle détourna finement la conversation.

— Mon Gustave adoré, et non Doré, vous êtes un authentique poète. Permettez-moi un conseil, celui de retourner cette œuvre, face contre le mur, puisque je pense que vous vous fourvoyez. Je vous parie de plus que voir l’envers du décor serait une idée des plus originales !