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Dévastée par les conquêtes successives, la région d’Angkor est devenue un désert où les pierres, amoncelées pour célébrer des dieux éternels dont nul ne se souvient aujourd’hui, témoignent seules des splendeurs d’autrefois. La nature a repris possession du sol abandonné par l’homme, et a jeté sur cette dévastation un épais linceul de forêts. Sous leur ombre impénétrable, la terre se refait une virginité que d’autres peuples viendront un jour violer de nouveau, et la monotone série des histoires humaines recommencera ainsi, jusqu’au moment marqué dans la succession des temps pour la fin de toutes choses…
À PROPOS DES AUTEURS
Le Vicomte de Miramon-Fargues, de son nom complet Jean-Philippe de Miramon-Fargues, était un écrivain, géographe et voyageur français du XIXe siècle. Bien que relativement peu connu aujourd'hui, il a laissé un certain nombre d'ouvrages, notamment des récits de voyage qui témoignent de ses explorations en Asie et dans d'autres régions du monde.
Émile Vedel - Officier de marine et homme de lettres, comme Pierre Loti dont il fut l'ami intime et dont il contribua à faire publier certains écrits. Il fut le père adoptif de la princesse tahitienne Takau-Pomaré.
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Seitenzahl: 84
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les ruines d’Angkor
Les ruines d’Angkor
Vicomte de Miramon-Fargues
Emile Vedel
EHS
Humanités et Sciences
Vers la fin de janvier 1903, Mme de Miramon-Fargues et moi débarquions à Pnôm-penh, la capitale du Cambodge, en compagnie de deux commissaires de l'exposition d'Hanoï, messieurs Bonaparte-Wyse et Rouget. Un vapeur des Messageries fluviales, remontant le Mékong en vingt-quatre heures, nous avait amenés de Saïgon. Mais nous arrivions quinze jours trop tard: à cette époque de l'année l'immense réservoir du Tonlé-sap, véritable mer intérieure, se vide et s'écoule vers l'embouchure du fleuve. Les eaux basses ne permettent pas aux chaloupes de s'y engager, et notre expédition vers Angkor eût été impossible, si le Résident général n'avait mis très aimablement à notre disposition un bateau plat, coupé en son milieu par une cabine, et qui mesure 12 mètres de long sur 2m50 de large. On put ainsi nous remorquer jusqu'à Compong-Chnang. Mais à partir de ce point il fallut, pendant deux jours et trois nuits, continuer notre voyage à la rame sur l'étendue monotone du lac. Notre demeure flottante n'était pas bien grande pour contenir les vingt-six domestiques ou rameurs entassés autour de nous, Cambodgiens, Chinois, Siamois, Annamites, qui représentaient quatre variétés de peau, sans compter la nôtre. Le soir, on n'allumait pas de lampe par crainte de l'invasion des papillons nocturnes et des moustiques; mais, pour occuper la veillée, chacun lançait aux étoiles quelque chanson à la mode de son pays, et, comme les fêtes du Têt approchaient, dans les villages en liesse, épars sur la rive, le tam-tam répondait à cette effroyable cacophonie.
Enfin, un matin, la rivière de Siem-Réap apparut, et un soupir de satisfaction s'échappa de nos poitrines, car ce nom évoquait pour nous la fraîcheur des bois parmi le prodige de la végétation tropicale.
Mais dès l'arrivée, une déception nous attend. Les charrettes à bœufs, que nous a envoyées le mandarin, ont à peine quitté les bords de la rivière, et déjà nous sommes dans un désert. Nous traversons un fouillis d'arbustes laids, nains, souillés par la vase des eaux aujourd'hui retirées; puis la maigre brousse se lasse de pousser, faisant place aux herbes sèches; et bientôt le sol, que le soleil pulvérise, apparaît demi-nu, hérissé des rares touffes du riz nouvellement planté, vêtu des seuls nuages de poussière que le vol d'un oiseau suffit à soulever. Notre convoi se compose de dix charrettes bien primitives, assemblage de planches et de bambous posés sur un essieu, sans accotement, et l'instinct de notre propre conservation peut seul nous empêcher, à chaque cahot, de rouler en bas du véhicule. Heureusement la civilisation amollie des Occidentaux apporte avec elle le remède à cette barbarie, sous forme d'un matelas qu'on étend sur l'essieu préhistorique, et qui en ouate un peu les rudes réactions.
Blottis en boule sur ces matelas, comme sur un lit de cendres, tâchant de nous abriter tout entiers sous nos ombrelles, nous entrevoyons parfois, pointant sur le sommet d'une colline grillée, ou émergeant d'une vague oasis, les dômes orgueilleux de quelques ruines khmer; et l'apparition de ces monuments grandioses au milieu de cette nature chétive nous rassure et nous attriste en même temps. Quel souffle a donc passé de ce sol brûlé sur ces ruines? Et cette déchéance mortelle, dont le spectacle nous saisit l'âme, qui de l'homme ou de la nature en a été la cause originelle?
EMBLÈME DÉCORATIF (ART KHMER). D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
PORTE D'ENTRÉE DE LA CITÉ ROYALE D'ANGKOR-TOM, DANS LA FORÊT.
D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Enfin nous retrouvons les bords de la rivière, et le spectacle change comme par magie. Parmi les cocotiers, les aréquiers, les bananiers et la plantureuse masse de la végétation exotique, s'alignent les cases d'un interminable village. Construites sur pilotis, en bambous et en chaume, elles ont un aspect propre et pauvre à la fois. De grands gaillards bruns habitent ces paillettes avec leurs femmes, aux traits réguliers, que hérissent des cheveux taillés en brosse; tout ce monde porte avec une élégance digne le sampot et l'écharpe aux couleurs variées. Dans le lit de la rivière, des roues à palettes légères, qu'actionne le courant, envoient l'eau aux habitations de la rive par des rouleaux de bambou creux; tout autour, des bandes d'enfants barbotent et jouent avec les grands buffles, dont les cornes, acharnées contre les seuls Européens, se rangent maintenant dociles au niveau de l'eau. Voici la «sala», l'auberge mise gracieusement à la disposition des voyageurs; elle est peinte en bleu, planchéiée, avec une estrade, et ressemble à une scène de café-concert. À côté d'elle est la demeure du gouverneur, paillote plus vaste que les autres. Ce grand village c'est Siem-réap, une capitale de province, s'il vous plaît! Longtemps encore nous longeons des cases et des jardins dont la bonne nature fait tous les frais, et qui suffisent aux appétits de ce peuple simple. Puis nous pénétrons dans les halliers sauvages, dominés par des arbres géants, de vrais arbres de forêt vierge. Et sous la chute lourde des singes dans les arbres, parmi le concert des oiseaux criards, tandis qu'autour de nous s'envolent les coqs et les paons sauvages, nous voyons, passant silencieusement sur le sable ou philosophiquement accroupis, des bandes de ces hommes et de ces femmes bronzés, aux membres robustes, au regard paisible.
CE GRAND VILLAGE, C'EST SIEM-RÉAP, CAPITALE DE LA PROVINCE.— D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Peuple insouciant et que nul besoin ne tenaille! Peuple heureux qui n'a pas d'histoire!
La forêt, subitement entr'ouverte, découvre à nos yeux une clairière immense qu'entoure la colonnade des troncs d'arbres géants. Alors, dans la clarté trop brusque de cette plaine trop plate, nous voyons des masses noires, d'aspect inconnu, s'allonger indéfiniment ou surgir en des pointes bizarres. Une longue ligne de façades se profile confusément au pied de trois hautes tours, comme ces gros bateaux que leur mâture signale d'abord derrière la courbe de la mer; et l'on serait presque déçu si l'on ne devinait vite que ces monuments sont écrasés par leur propre immensité.
Nos chars gravissent une terrasse gardée par deux lions monstrueux. Une chaussée de pierre s'avance au milieu des étangs, couverts de lotus, jusqu'à une première enceinte, qui nous barre le passage, avec de longs couloirs coupés de hautes salles carrées. Un porche triomphal la domine. Nous le traversons, et nous voici dans l'enceinte sacrée. Devant nous, mais bien loin encore, par-dessus la tête des cocotiers, le temple d'Angkor-Wat dresse sa masse formidable, que trois dômes alignés par la perspective hérissent superbement. La chaussée, aux grandes dalles, s'allonge vers lui, rigide et majestueuse; et sur ses côtés, deux petits temples, deux bijoux artistiques, les pieds perdus dans la vase des étangs, se rangent à son passage. Là-bas, tout au bout, elle s'engouffre dans la profondeur des portiques superposés, et par une suite de perrons et d'escaliers, s'élève jusqu'au dôme central, vers lequel, comme l'hommage universel de ces monuments prosternés, tend tout l'effort d'inspiration de ce plan gigantesque. Aussi le pèlerin, parvenu du fond des forêts au bord de la plaine, n'est-il pas embarrassé de son chemin; au milieu de tant de sanctuaires accumulés, malgré une triple enceinte, à travers les couloirs sombres, les cours ensoleillées, les cloîtres qui s'emmêlent, il est attiré vers la mystérieuse unité de ce lieu par une force qui le remplit d'un religieux effroi, et qui n'est que la suggestion de la ligne droite.
Façades qui se continuent devant nous à perte de vue; portiques harmonieux qui, deux par deux, veillent aux angles de ces façades et en interrompent vers le centre la triomphante monotonie; colonnades autour desquelles grimpe, comme un lierre vivace, la profusion des ornements, et dont les intervalles réguliers laissent pénétrer largement la lumière du soleil, afin qu'on puisse sur les murailles des galeries, recouvertes de bas-reliefs, suivre la glorieuse histoire du peuple bâtisseur; couloirs ajourés et salles sombres; voûtes ogivales et plafonds plats; recoins mystérieux où trône quelque Bouddha difforme sous la protection des chauves-souris; bassins intérieurs qu'entourent des galeries; colonnes carrées, rigidement alignées pour supporter les plafonds et les toitures, ou coquettement groupées dans les angles; cours fermées aux airs de cloîtres; cours ouvertes, pareilles à des jardins, au milieu desquelles, ainsi que les fleurs d'un parterre, de gracieux petits temples égaient par leur aimable voisinage l'écrasante et sévère beauté de celui qui les domine tous; matériaux effondrés qui portent, comme la moisissure des siècles, le relief des sculptures à demi effacées; pierres de taille tombées de quelque ruine, dont la masse déconcerte l'imagination, et qui n'étaient que d'infimes parties de ce tout prodigieux!
Comment parler dignement de tant de merveilles? D'ailleurs, ne semble-t-il pas qu'on commette un sacrilège en voilant par la description des détails l'admirable unité de ce chef-d'œuvre? Cette unité s'impose à nos regards et pèse sur notre imagination pendant toute la visite du monument; elle sera l'impression définitive et souveraine que nous emporterons d'ici, impression grandiose d'une œuvre conçue tout d'une pièce, qui fascine par l'ampleur de ses proportions avant de charmer par la grâce infinie de ses ornements, où le même puissant génie, qui traça ses grandes lignes, a dû en indiquer et grouper d'avance les charmants détails.
