Les bases psychologiques de la sociologie et le principe du phénomène social - Edward Abramowski - E-Book

Les bases psychologiques de la sociologie et le principe du phénomène social E-Book

Edward Abramowski

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Beschreibung

En abordant la définition du phénomène social, ce qui avant tout frappe les yeux de l’observateur, c’est la faculté générale qu’a un tel phénomène de se prêter à une double méthode : scientifique et créatrice. La vie sociale présente la matière par excellence, qui se soumet aussi bien à l’observation scientifique qu’à l’action téléologique, et constitue l’objet des études, aussi bien que de la politique…
Qu’est-ce qui détermine l’organisation sociale ?
Si nous envisageons la vie comme objet d’une étude scientifique, il nous est impossible d’y apercevoir autre chose qu’une série continue de phénomènes, se développant dans les rapports du temps et de l’espace, qui, reliés ensemble par des liens inébranlables de causalité, se déterminent réciproquement dans leur qualité, dans leur succession et coexistence. Par conséquent, chaque phénomène donné, considéré comme terme de cette série, alors même qu’il appartient encore tout à fait au domaine de l’avenir, et n’existe que comme possibilité d’un fait lointain, porte néanmoins l’empreinte ineffaçable d’un conditionné, et c’est dans ce caractère seulement qu’il peut être pensé…
Ce livre traite des bases psychologiques de la sociologie et du principe du phénomène social.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Edward Abramowski - Étudiant en philosophie à l’université de Varsovie, il a publié en 1889 sous le nom de Z.R. WALEREWSKI, un essai intitulé "Les problèmes du socialisme" dans lequel il défendait l'idée qu’il manquait au mouvement socialiste une base morale individualiste.

Critique du marxisme, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Le Socialisme d'État" (1904), où il concluait que la politique du socialisme non étatiste devait se détourner du parlementarisme et s’appliquer à la création de coopératives hors de l'État.

Partisan d'un coopérativisme social et libertaire, il se consacre alors au mouvement coopératif et fut le fondateur du Cercle des coopérateurs de Varsovie pour lequel il écrivit deux brochures : "Les idées sociales du coopératisme" et "La Coopération comme moyen de libération de la classe" ouvrière.




Il a également travaillé sur la psychologie de l'intuition.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Les bases psychologiques de la sociologie…

 

 

 

 

 

Les bases psychologiques de la sociologie

et le principe du phénomène social

 

 

 

 

 

 

 

Edward Abramowski

 

 

 

 

EHS

Humanités et Sciences

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bases psychologiques de la sociologie

 

 

I.

En abordant la définition du phénomène social, ce qui avant tout frappe les yeux de l’observateur, c’est la faculté générale qu’a un tel phénomène de se prêter à une double méthode : scientifique et créatrice. La vie sociale présente la matière par excellence, qui se soumet aussi bien à l’observation scientifique qu’à l’action téléologique, et constitue l’objet des études, aussi bien que de la politique. En apparence, cette bifacialité pourrait paraître contradictoire, et ses deux faces exclusives l’une de l’autre. Car, la science doit avoir à faire avec une matière accessible à notre expérience, avec les phénomènes de la vie, avec les faits, qui universellement et sans exception sont soumis à l’inflexible loi de la causalité, et dès lors, chaque fait vital, individuel comme social, la naissance d’un nouveau courant historique aussi bien que le dégagement de la chaleur, doit être considéré comme résultat nécessaire et inévitable de certains faits préexistants, de certaines conditions données, résultat envers lequel tout « doit-être » et tout effort conscient de la volonté humaine est tout aussi bien superflu et dénué d’un sens quelconque, qu’envers n’importe quels processus naturels.

Car, si nous envisageons la vie comme objet d’une étude scientifique, il nous est impossible d’y apercevoir autre chose qu’une série continue de phénomènes, se développant dans les rapports du temps et de l’espace, qui, reliés ensemble par des liens inébranlables de causalité, se déterminent réciproquement dans leur qualité, dans leur succession et coexistence. Par conséquent, chaque phénomène donné, considéré comme terme de cette série, alors même qu’il appartient encore tout à fait au domaine de l’avenir, et n’existe que comme possibilité d’un fait lointain, porte néanmoins l’empreinte ineffaçable d’un conditionné, et c’est dans ce caractère seulement qu’il peut être pensé. Or, conditionné signifie, que son existence ne commence pas d’une manière spontanée et indépendante, au moment même de l’apparition du phénomène dans sa forme individuelle et explicite, mais qu’elle est déjà impliquée in potentia dans certains faits qui ont précédé ce moment d’apparition manifeste, qu’elle est entièrement déterminée par la totalité de ses conditions, déterminée aussi bien dans sa qualité que dans le temps, et par conséquent nécessaire. — Les faits futurs, devant arriver, prévus, quand on les considère scientifiquement, c’est-à-dire, comme effets de certaines conditions données, diffèrent de la réalité par cela seulement, que leur individualité ne s’est pas encore manifestée dans une existence distincte, mais qu’elle repose latente au sein de ses conditions, s’identifiant avec elles ; néanmoins elle possède une réalité aussi déterminée et naturelle, aussi indifférente à tous les élans de la volonté humaine, que les conditions mêmes. — Par conséquent, partout où apparaît le conditionné (et tout l’est au point de vue de la science), il n’y a plus de place pour l’inconditionnel moral (éthique), pour la contingence découvrant le champ devant la finalité créatrice des efforts volontaires ; il n’y peut s’agir que de ce qui est, fut, ou sera, mais nullement de ce qui doit être, sans que le sens propre de cette catégorie soit anéanti. La certitude d’un certain fait prévu, la possibilité plus ou moins grande de son apparition, ne dépend que du degré de la connaissance que nous avons des conditions de ce fait, croissant à mesure que cette connaissance s’approche de la totalité de ces conditions ; mais n’a rien de commun avec l’essence même de la chose, la possibilité objective, indépendante de notre connaissance, du fait ; car, objectivement, tout fait est nécessaire, ou bien tout à fait impossible.

Et de même que la méthode scientifique, prise dans les cadres de la causalité, exclut tout élément créateur, au sens strict du mot, élément de création arbitraire de quelque chose qui pourrait être, mais pourrait aussi ne pas être, de même, la création, aussi bien dans la morale et les beaux-arts, que dans la politique, contredit la méthode scientifique, se pose au-dessus de l’expérience, et cherchant son objet hors de l’expérience, agit tout comme s’il n’y avait point de causalité. — Mon action, déterminée par des conditions certaines, n’est plus une création, mais seulement un phénomène d’un caractère spécial, entraîné dans une série de causes, et alors, elle perd sa signification morale, sa dignité de devoir ; et son objet, des hauteurs de l’idéal, étrangères à toute expérience, descend au grade d’effet ordinaire, de résultat d’une nécessité spontanée et indépendante de nous. — Or, le concept « création » implique celui de contingence. Mon action, au lieu d’être un terme déterminé dans la grande série des phénomènes, se manifeste ici avec le caractère d’une cause finale, spontanée et décisive, comme un « fiat » définitif absolument inconditionné, et nécessaire pour que l’idéal prévu puisse se réaliser. Sans mon effort créateur, ce qui pourrait arriver n’arrivera point ; mais l’effort créateur de ma volonté se conditionne lui-même, peut être ou ne pas être. C’est le principe de la contingence. — Conformément à ce principe, l’objet de mon effort créateur, la fin, ayant sa source dans l’arbre inconditionné de la volonté, et par conséquent, délivré de la causalité naturelle, comme n’étant point nécessairement déterminé par des conditions existantes quelconques, et par là même, ne pouvant résulter d’une série antécédente de phénomènes, — cet objet ne peut pas être lui-même un phénomène (puisque chaque phénomène est soumis à la causalité) ; il ne fait pas partie du monde embrassé par notre expérience, mais constitue un idéal, c’est-à-dire, une possibilité phénoménale telle, qu’elle peut entrer dans un rapport causal uniquement avec un acte libre de la volonté consciente, et que, quand elle se réalise et entre dans le monde des phénomènes, ce n’est que comme effet d’une cause finale, comme but librement atteint, mais n’est jamais déterminée comme une nécessité dans une série de phénomènes se développant naturellement.

Ce principe de la contingence et cette supra-phénoménalité de l’objet, se manifeste de la manière la plus expressive et la plus claire dans la création artistique, donc là où la méthode scientifique, basée sur la causalité, ne trouve aucune place. Cependant, nous la retrouvons aussi à côté de la méthode scientifique, dans la politique et la morale. — L’éthique, malgré qu’elle a à faire avec l’objet d’une science stricte — la vie psychique de l’homme, est néanmoins une création, une adaptation de notre vie intérieure à un critérium, un idéal obligatoire. Dans l’éthique, quoique nous affirmions qu’il n’y a pas d’actions sans motifs et de motifs sans processus psychiques qui les conditionnent, quoique nous nous rendions clairement compte, que dans la vie mentale de l’homme, aussi bien que dans la vie physique, tout ce qui est devait être, tout est justifié par ses causes, comme une nécessité, les phénomènes psychiques aussi bien que physiques, uniques éléments de toute vie, pouvant se développer seulement dans la catégorie de la causalité, nous parlons néanmoins du bien et du mal, de ce qui doit être et de qui ne doit pas être en vue d’un idéal obligatoire. Et malgré tout le déterminisme psychique, malgré l’inflexibilité des lois dans lesquelles apparaît la causalité de la vie intérieure, nous croyons avoir pleinement le droit de poser un critérium moral pour cette vie, un certain idéal, que ce soit la vertu pour elle-même, la perfection — comme dans l’éthique intuitive, ou bien le bonheur personnel ou universel — comme dans l’éthique hédoniste ou utilitariste. Or, le caractère essentiel de l’idéal, quel que soit le contenu de la notion que l’on s’en forme, reste toujours le même, il consiste en ce qu’il est complètement libre de toute causalité phénoménale.

Si, envisageant ma conduite, je vois que je tâche d’être bon envers mon ami, parce que je l’aime, ce ne sera que le côté psychologique de ma conduite. Ma bonté résulte nécessairement du sentiment donné, et est tout aussi justifiée dans son existence, que les actions mauvaises, étant donné le sentiment de la haine. Elle existe ou non, suivant les phénomènes qui la déterminent, et qui, à leur tour, doivent être déterminés. Il n’y a de place ici pour aucun critérium moral ; l’inflexible et constante causalité sanctionne également tout ce qui est devenu un fait réel ; et tout ce qui devient réel, devait s’accomplir, étant uniquement possible. — Si au contraire, je pose une directive pour ma conduite, c’est-à-dire, si je l’envisage au point de vue éthique, alors, au lieu de constater mes états physiques existants et d’en prévoir les résultats, je considère ce qui doit être d’après le critérium moral posé, que les résultats déduits des qualités données de mon caractère soient d’accord ou non avec les exigences de ce critère. — Donc, le critérium moral ne peut conserver sa valeur de norme pour notre vie, que tant qu’il n’est pas lui-même déterminé comme phénomène. Car, entrant dans une série quelconque de causes, il se démocratise, perd instantanément tous ses attributs spécifiques, et devient tout aussi nécessaire pour la totalité de cette série que tous ses autres termes.

Dans la politique, l’élément créateur conserve tous les mêmes caractères contradictoires avec les lois de la phénoménalité. Un certain idéal politique, si nous le considérons au point de vue de la méthode scientifique, se présentera à nous comme un résultat prévu de toute une évolution sociale qui s’est écoulée jusqu’à présent. Ce résultat, de même que chaque fait enchaîné dans la causalité des phénomènes, ne peut être que ou bien nécessaire, ou bien tout à fait impossible. Si donc, l’époque présente de l’évolution historique détermine l’avenir, elle le détermine totalement. Le côté moral de la vie sociale, de même que son côté économique, apparaît comme conséquence de certaines causes historiques, se prolonge dans l’interminable série des phénomènes antécédents qui rendent absolument nécessaires l’apparition des faits donnés. — Cependant, cette même matière s’impose d’une manière intuitive à la pratique humaine, constitue l’objet tout à fait légitime de la politique, le but des tendances conscientes, qui, sous différents aspects, se posent pour problème de créer et d’améliorer l’histoire. — L’exemple classique de cet élément créateur existant parfaitement d’accord avec le déterminisme scientifique, nous le trouvons dans le socialisme moderne. Au point de vue scientifique, le capitalisme porte dans son sein non seulement le germe des éléments économiques de l’organisation sociale future (comme l’énorme puissance des forces productives, le travail socialisé, les grands organismes industriels, le plan conscient de la production qui commence à se montrer sous la forme des cartels, la propriété impersonnelle des syndicats et des sociétés par actions), mais il prépare aussi cette force incubatrice de la conscience humaine, qui doit mettre au jour les formes d’une vie nouvelle qui y sommeillent. Détruisant la petite industrie et les petits propriétaires, il organise en même temps la grande armée du prolétariat ; entraînant l’homme sous le joug de l’exploitation, démolissant son foyer familial, il éveille en même temps en lui de nouvelles tendances et de nouveaux désirs, le dirige vers des idées jusque-là inconnues ; de cette manière, le capitalisme prépare non seulement le matériel de construction, mais aussi le constructeur lui-même, c’est-à-dire, tout ce qui est nécessaire pour la naissance de l’avenir. C’est le principe du socialisme scientifique : le déterminisme évolutionniste. L’idéal de l’avenir social, considéré ici au point de vue de la causalité phénoménale, cesse d’être idéal, au sens strict du mot, et devient le résultat nécessaire du développement historique. — Malgré cela, le socialisme moderne ne se contente pas de la nécessité de ce résultat, mais contemplant son idéal propre, comme indépendant de toute causalité, accomplit son rôle créateur comme parti politique. Les philosophes, dit Marx, expliquaient seulement le monde, d’une manière ou d’une autre, mais la vraie tâche est de le transformer. — Cet élément créateur constitue même le trait caractéristique du socialisme, distinctif des théories sociales du « libéralisme ». Celles-ci tracent un cercle bien restreint pour l’activité humaine, considèrent les rapports sociaux comme des lois de la nature, devant lesquelles l’homme peut seulement prendre l’attitude du « laissez-faire », avouer sa complète impuissance, se soumettre avec résignation et se taire. Aussi aucun autre parti ne se pose comme but la création d’une société nouvelle, et tout au plus, sous la pression du socialisme, il formule quelques projets d’avenir, auxquels du reste, il ne croit pas lui-même. Le naturalisme comprime en eux l’action politique propre, en ramenant cette action à la réaction contre les idées révolutionnaires qui se répandent dans les masses. Le socialisme au contraire se considère comme une force, qui, quoique émanée de l’histoire, doit cependant gouverner l’histoire, et à laquelle, malgré tout le déterminisme évolutionniste, appartient le dernier mot qui décidera du développement ultérieur de l’humanité. — La contradiction se révèle d’une manière bien expressive. L’histoire, le développement naturel des rapports sociaux, détermine tout l’avenir ; la conscience du prolétariat, la lutte des classes, les courants idéaux et les revendications révolutionnaires, en un mot tout le côté moral de la vie sociale, aussi bien que le capital et la grande industrie, que les lois et les institutions politiques, apparaît en vertu de certaines causes historiques, est relié avec toute la série des phénomènes, qui en rendent nécessaire l’accomplissement. Cependant le socialisme, comme parti politique, tient pour indispensable de conquérir les nouvelles formes de la vie, quoique ces formes se déterminent spontanément ; tient pour nécessaire, dans le but d’atteindre l’idéal, de mener une action finale, de propager des idées, d’organiser, de lutter, en un mot, de pousser en avant tout le développement historique, et il le fait avec cette forte conviction, que sans ce travail créateur et final, l’idéal ne sera pas acquis, quoique scientifiquement il soit déterminé comme résultat de toute l’évolution passée, et que comme tel, en tout cas, il doive nécessairement venir. — L’idéal reste donc, dans ce cas également, libre de la causalité phénoménale, conserve la pureté de sa nature, et c’est seulement un acte de la volonté consciente, l’acte de la révolution, qui peut le réaliser.

La contradiction de ces deux méthodes, scientifique et créatrice, se manifeste donc d’une manière bien expressive. L’une a pour base la causalité, déterminisme évolutionniste, et considère chaque fait historique, économique aussi bien que moral, conscient ou inconscient, comme nécessaire, comme conditionné par toute une série de phénomènes antécédents ; l’autre admet pour base la contingence, considère les faits historiques comme pouvant arriver ou ne pas arriver, suivant l’action d’une volonté consciente, qui se conditionne elle-même. L’une envisage l’avenir social comme le résultat indispensable de toute l’évolution passée, résultat déterminé dans les phénomènes et naissant spontanément du présent ; l’autre le considère comme un idéal délivré de toute causalité, n’étant conditionné par aucun phénomène et qui peut être seulement déterminé par l’acte de la volonté consciente, par une cause finale. L’une ne connaît point de catégories éthiques, ne parle que de ce qui est ou doit arriver, absolument étrangère et inaccessible à une moralité quelconque ou à l’action politique ; l’autre au contraire pose des normes obligatoires, parle de ce qui doit être, aussi bien dans le domaine de la morale individuelle, que dans la politique.

On a cherché d’habitude la solution de cette antinomie méthodique dans la violation de la pureté de la méthode évolutionniste. Pour justifier la nécessité de l’existence d’une politique créatrice de l’histoire, devant la spontanéité du développement social, on avait par exemple recours à une division étrange des phénomènes en deux catégories : ceux qui sont soumis au déterminisme évolutif, et ceux qui ne le sont pas : les rapports « des choses » économiques, appartiendraient exclusivement au développement spontané, à l’évolution historique ; tandis que tout le domaine de la conscience humaine, et spécialement le domaine des idées sociales, l’idéologie, constituerait le terrain de la création propre, et comme s’il était délivré du déterminisme historique, justifierait l’existence du parti et de l’action politique. Il est cependant facile de voir tout ce qu’il y a d’arbitraire et de superficiel dans une telle division, puisque chaque phénomène, économique aussi bien que moral, physique comme psychique, peut être pris pour objet de la science, et alors, son classement dans la catégorie de la causalité, la recherche des causes qui conditionnent son existence, l’observation des phénomènes par le prisme de la continuité des faits, s’impose forcément à la pensée humaine, en raison de cet axiome, impliqué a priori dans notre conscience et ne connaissant aucune exception dans le monde des phénomènes, que tout ce qui devient, devient par quelque chose, est l’effet des autres phénomènes qui le déterminent. L’idéologie peut donc être aussi bien considérée comme un produit historique, que les rapports économiques mêmes, d’autant plus, que les recherches des sciences sociales démontrent sa dépendance étroite des processus économiques, son union intime et profonde avec le développement des forces productrices de la société, ses influences et ses actions mutuelles avec tout le côté matériel de la vie sociale, si bien enchevêtrées entre elles, qu’il est impossible d’apercevoir la continuité d’une évolution purement économique, libre de ces termes idéologiques qui s’interposent dans les séries des phénomènes économiques, comme leurs causes ou effets. — Il n’y a donc aucun principe qui permette de délivrer l’idéologie, les phénomènes de la conscience sociale, artificiellement éliminés, du joug du déterminisme historique, et d’en faire le champ exclusif et libre de la création politique.

Ce serait une échappatoire non moins maladroite de la pensée, qui voudrait se débarrasser de cette antinomie méthodique, que d’affirmer — comme on le fait cependant souvent — que l’action finale de la politique, quoiqu’elle ne puisse en rien changer l’évolution sociale même, l’accélère néanmoins : l’avenir sortirait du sein du présent le même avec notre action finale que sans elle ; il sortirait tel qu’il est déterminé par le développement historique, dont nous-mêmes, avec notre idéal et notre travail créateur, ne sommes qu’un terme spécifique ; l’action politique pourrait — dit-on — seulement accélérer cette naissance de l’avenir, n’ajoutant cependant rien de nouveau à la qualité de son contenu. L’accomplissement d’un certain problème historique, s’il doit arriver, arriverait nécessairement, comme étant déterminé par une causalité historique, aveugle, implacable, et ne connaissant aucune hésitation ; nous-mêmes nous ne pourrions que raccourcir son évolution spontanée, à l’aide des efforts conscients de notre volonté, à l’aide d’une action politique, de la propagande des idées. De cette manière, la contradiction serait résolue par la division du domaine de l’évolution et de la création — entre le côté qualitatif et quantitatif de la vie. Du côté qualitatif règne exclusivement l’évolution : les types des organisations sociales, le contenu de l’histoire, se déterminent par les processus spontanés ; du côté quantitatif, entendu comme durée du temps nécessaire pour un développement historique donné, règne la création, et ce n’est qu’ici qu’elle trouve pour elle le terrain libre. Le temps est ici considéré comme une certaine abstraction réelle, existant indépendamment des phénomènes, et avec laquelle on peut opérer sans toucher à son contenu, comme avec quelque chose de tout à fait vide, dépourvu de tout contenu phénoménal, planant au-dessus de la vie, et pourtant réel. — L’absurdité philosophique d’une telle conception saute aux yeux. Le temps, qui n’est que la forme de notre entendement des phénomènes, ne peut exister comme une certaine réalité indépendante des phénomènes et dépourvue de leur contenu qualitatif ; à la notion abstraite du « temps » ne correspond objectivement rien d’autre, qu’une certaine série de phénomènes, de changements successifs. Accélérer l’avènement d’un certain fait veut donc dire seulement — éliminer une certaine série de phénomènes, qui sépare une cause présente de son effet attendu, par conséquent, rompre la chaîne de la causalité, en anéantir certains chaînons. La création, agissant sur le temps d’un devenir, agirait donc nécessairement sur le contenu phénoménal même de la vie, contenu qui est déterminé par l’évolution. — Donc, la contradiction ne parvient pas à être résolue, et elle reste impossible à résoudre, tant que nous nous bornerons au domaine des phénomènes.

La solution de la contradiction doit être recherchée ailleurs. Comme c’est la contradiction des deux méthodes qui s’excluent réciproquement, et dont chacune ne peut régner dans le domaine de son objet autrement que d’une manière exclusive, par conséquent, la solution doit être recherchée sur un terrain absolument neutre pour toutes les deux, où aucune d’elles encore n’exerce son pouvoir ; car, du moment que nous entrons dans le domaine de la causalité ou de la création, nous devons nous soumettre sans condition aucune au règne absolu d’une méthode ou de l’autre, et l’une ou l’autre devra être complètement exclue ; l’idéal n’admettra point d’évolutionnisme, l’évolution point d’idéal. La solution ne peut être trouvée qu’à ce point unique, qui, inaccessible à toutes les deux, les conditionne néanmoins et les rend possibles l’une et l’autre.

Or, ce point où la contradiction envisagée disparaît, où la bi-facialité méthodique se confond dans sa source unique et commune, ce point doit être ce qui, tout en conditionnant indispensablement lephénomène, n’est pas le phénomène lui-même, ce donc, qui contient, en soi implicitement les deux principes : évolutionniste aussi bien que créateur. — Ce que c’est, cela nous est indiqué par la nature même des objets, dans lesquels apparaît la coexistence des deux méthodes. Cette coexistence n’est possible que là, où on n’a pas à faire aux phénomènes seuls, mais aussi au sujet pensant. — La méthode créatrice, caractérisée par la contingence et par la catégorie éthique, exprimée dans la formule « doit être », ne trouve, par exemple, aucune place dans les sciences naturelles, elle est tout à fait étrangère à leur esprit. Les propositions : « que l’oxygène doit s’unir à l’hydrogène », ou bien « que la chaleur doit se transformer en travail mécanique », sont dépourvues de sens. La constatation seule du fait : que l’oxygène se combine, ou que la chaleur se transforme, épuise tout le contenu du sujet donné. Il n’y a pas ici de place pour l’éthique, pas plus que pour la contingence, bannie totalement par le déterminisme de la causalité, se manifestant dans des lois constantes et invariables. — Nous retrouvons la même chose dans les phénomènes psychiques, lorsque nous les envisageons dans leurs processus inconscients, qui se déroulent sans intervention de notre aperception, de l’effort conscient de la volonté : les représentations associées par la contiguïté dans l’espace s’évoquent naturellement ; la notion générale du « chien » contient en soi les notions de tous les chiens concrets ; mais non : doivent s’évoquer, ou doit contenir ; une morale des impressions, qui exigerait