L'avenir de l'Europe - Pierre de Coubertin - E-Book

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Pierre de Coubertin

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Pierre de Coubertin (1863-1937) est connu de tous pour avoir réinventé les Jeux olympiques de l’ère moderne en 1896 à Athènes, devenus la plus grande manifestation internationale. Mais il est aussi historien et pédagogue, fortement influencé par la culture anglo-saxonne. Pour convaincre des vertus du sport par-delà les frontières, il s’est beaucoup intéressé aux relations internationales, laissant un nombre considérable de textes.

Celui sur L’avenir de l’Europe, reproduit ici dans son intégralité, résonne avec nos préoccupations contemporaines. Comment, en 1900, un homme engagé tel que lui analysait-il les ressorts du jeune Empire allemand, la position fragile de la Hongrie dans l’Europe centrale, les rigidités de la Russie tsariste prête à se briser, la puissance du monde anglo-saxon imposant ses valeurs et la signification profonde du nationalisme au tournant du xxe siècle ? Ce retour en arrière est bien utile pour mieux comprendre nos propres agitations cent vingt ans plus tard, dans une Europe à la fois plus unifiée et plus morcelée que jamais. D’autres personnages de son calibre, avec le même optimisme, lui donneraient peut-être davantage de sens et une énergie plus joyeuse, plus festive ou plus fraternelle.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre de Coubertin, né Charles Pierre Fredy de Coubertin le 1er janvier 1863 à Paris et mort le 2 septembre 1937 à Genève en Suisse, est le rénovateur des Jeux Olympiques qu'il relance à la fin du XIXe siècle, devenant le père des Jeux modernes. Il est au départ un historien et pédagogue français fortement influencé par la culture anglo-saxonne. Il a particulièrement milité pour l'introduction du sport dans les établissements scolaires français.

Dans ce cadre, il prend part à l'éclosion et au développement du sport en France dès la fin du XIXe siècle avant d'être le rénovateur des Jeux olympiques de l'ère moderne en 1894 et de fonder le Comité international olympique (CIO), dont il est le président de 1896 à 1925. Durant cette période, il dessine les anneaux olympiques et installe le siège du CIO à Lausanne en 1915 où il crée un musée et une bibliothèque. Il milite également pour la création des Jeux olympiques d'hiver dont la première édition a lieu à Chamonix en 1924.

Son intérêt pour le domaine scolaire[2] le met en concurrence avec les tenants de la gymnastique et de l'éducation physique, plus proches des préoccupations de la IIIe République. Son intérêt pour les innovations pédagogiques d'outre-Manche le rapproche du développement du scoutisme laïc français ; il participe à son émergence, dans un contexte conflictuel.

Son humanisme est contesté par des chercheurs qui décèlent chez lui un esprit colonial teinté de racisme et une misogynie affirmée. Des études récentes émettent des avis différents.

Coubertin est connu pour l'ensemble de son œuvre écrite, partagée entre d'importants ouvrages pédagogiques, le plus souvent en étroite relation avec les pratiques sportives et des œuvres historiques et politiques.























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L’Avenir de l’Europe

Pierre de Coubertin

L’Avenir de l’Europe

MAGELLAN & Cie

Table des matières

Préface7

introduction13

L’EMPIRE aLLEMAND23

L’IMBROGLIO HONGROIS45

LE PROBLÈME RUSSE65

ESPRIT PUBLIC et NATIONALISME83

LE MONDE ANGLO-SAXON101

CONCLUSIONS119

Pierre de coubertin125

7

Préface

Le baron Pierre de Coubertin (1863-1937) est une figure incontestable du patrimoine français. Les Jeux olympiques de l’ère moderne lui doivent tout ou presque, et le plus grand spectacle humain de tous les temps, qui transcende même les frontières les plus fermées, est né de son imagination, de son entregent et de son optimisme inoxydable. Ce pédagogue fortement influencé par la culture anglo-saxonne a milité sans relâche pour la place du sport dans les mœurs de la société, d’abord au sein des établissements scolaires dès la fin du xixe siècle, puis partout où c’était possible, à commencer par lui-même. Passionné de rugby, il a pratiqué avec succès l’aviron, la boxe, l’escrime, l’équitation et le tir au pistolet grâce auquel il a décroché plusieurs titres de champion de France. Un homme complet… En mars 1892, il arbitrait la finale du premier championnat de France de rugby ! Et comme il ne fait pas les choses à moitié, il a dessiné de sa main le trophée, un bouclier, dont il a confié la réalisation au graveur Charles Brennus. Dans la foulée, il a partagé cette incroyable idée qui traînait depuis plusieurs années de relancer les Jeux olympiques de la Grèce antique, vieux de plus de mille ans et interdits par un empereur romain suzerain sur les conseils d’un drôle d’évêque (un des

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Préface

quatre Pères de l’Église d’Occident, toujours honoré comme « saint »…) au prétexte de leur caractère païen ! En 1894, Coubertin réunit les bonnes volontés à la Sorbonne pour un premier « Congrès olympique », décidant symboliquement de la tenue à Athènes des nouveaux Jeux dès 1896. Le deuxième Congrès eut lieu au Havre en 1897, reprenant l’idée que, pour rendre le sport populaire, il fallait l’internationaliser davantage. Déterminé, Coubertin a fondé le Comité international olympique dont il est resté président de 1896 à 1925, dessinant les anneaux qui lient les cinq continents quelle que soit leur « couleur », installant le siège du CIO à Lausanne en 1915 pendant la Première Guerre mondiale (l’armée ne voulait pas de ce vieil homme de cinquante et un ans dans ses rangs, malgré ses multiples demandes), et poussant à la création des Jeux olympiques d’hiver à Chamonix en 1924 pour leur première édition. Il fallait avoir un tempérament d’insubmersible pour entraîner ainsi le monde entier vers d’autres horizons que les affrontements meurtriers, malgré toutes les réticences et les oppositions. À ce sujet, la devise de sa famille d’origine italienne est sans équivoque : « Voir loin, parler franc, agir ferme. »

Pour une œuvre pareille, que d’obstacles rencontrés en chemin, et que de commentaires tendancieux a posteriori ! On lui a reproché son esprit « colonial », sa vision « élitiste » du sport et de la compétition, un supposé « racisme », une « misogynie » avérée, à chaque fois sortis de leur contexte et jugés à l’aune de

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L’Avenir de l’Europe

nos principes moraux contemporains. À l’époque, la colonisation battait son plein avec l’approbation de la majorité des populations européennes ; l’« éducation » physique était plutôt objet de mépris ; les discussions sur les « races » ne choquaient personne quand aujourd’hui en supprimer la mention dans la constitution s’avère un véritable casse-tête juridique et philosophique ; la place des femmes dans la société, alors sujettes de leurs maris et n’ayant pas le droit de vote avant 1944, n’était d’évidence pas celle de l’égalité ou de la parité installées dans bien des instances malgré tout. S’il y a sûrement des choses à reprocher à Coubertin, lui faire des mauvais « procès » ne rend service à personne. Il vaut mieux retenir cette phrase parue dans La Gazette de Lausanne : « Tous les sports sont pour tous ; voilà sans doute une formule qu’on va taxer de follement utopique. Je n’en ai cure. Je l’ai longuement pesée et scrutée ; je la sais exacte et possible. Les années et les forces qui me restent seront employées à la faire triompher. » Dans cette optique, il faut lui reconnaître aussi le goût de la mise en scène, celle d’un précurseur des cérémonies grandioses entourant les Jeux modernes parce que lui-même insistait sur la nécessité de la décoration, des éclairages, des chorégraphies, de la pyrotechnie, des accompagnements musicaux pour toute manifestation sportive d’importance.

D’Angleterre, où il a séjourné trois ans, Coubertin a ramené les deux moteurs principaux de son existence : le sport et la pédagogie. L’un et l’autre ont stimulé son

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Préface

énergie au quotidien. Le sport scolaire anglais, auquel il attribuait en partie la domination britannique sur le monde, devait servir d’exemple pour améliorer le système éducatif français. Mais le « corps » enseignant, très conservateur et sous forte influence jésuite jusqu’à la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, s’y refusait globalement. Les parents d’élèves ne l’ont pas suivi pas davantage, voyant dans ces agitations physiques plus de troubles que de profits pour leurs charmantes têtes blondes vouées à l’obéissance. Ses motivations et les obstacles à surmonter poussèrent Coubertin à tout coucher sur le papier. On le sait peu, mais ses « œuvres complètes » font état à ce jour de trente-quatre livres, cinquante-sept brochures, mille deux cent vingt-quatre articles pour à peu près seize mille pages imprimées recensées. De nombreux journaux français et étrangers ont régulièrement accueilli ses chroniques de journaliste infatigable entre 1895 et 1937, portant toutes sur la pédagogie et la technique sportive, comme on pouvait s’y attendre, mais aussi sur l’histoire et la politique au sens noble du terme. Cela n’a rien d’étonnant en réalité pour quelqu’un dont la passion était de convaincre et de réunir, par-delà ce qui sépare. S’intéresser au fonctionnement des sociétés avec lesquelles on envisageait de construire un idéal commun était une nécessité. C’est dans cette optique que le texte sur l’avenir de l’Europe, reproduit ici dans son intégralité, trouve son intérêt. Comment, en 1900, un homme engagé tel que lui analysait-il les

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ressorts du jeune Empire allemand, la position fragile de la Hongrie dans l’Europe centrale, les rigidités de la Russie tsariste prête à se briser, la puissance du monde anglo-saxon imposant ses valeurs et la signification profonde du nationalisme au tournant de ce siècle ? Ce retour en arrière est bien utile pour mieux comprendre nos propres agitations contemporaines cent vingt ans plus tard, dans une Europe à la fois plus unifiée et plus morcelée que jamais. D’autres personnages de son calibre, avec le même optimisme, lui donneraient peut-être davantage de sens et une énergie plus joyeuse, plus festive ou plus fraternelle.

Coubertin passa les dernières années de sa vie en Suisse, ruiné et s’occupant de son fils Jacques lourdement handicapé. En 1937, il a été fait citoyen d’honneur de la ville de Lausanne, juste avant de mourir d’une crise cardiaque sur les bords du lac Léman à Genève. Son cœur a été enterré à Olympie, au sein du monument commémoratif de la rénovation des Jeux à l’inauguration duquel il avait participé en 1927. En dépit d’un nombre important de stades, de places, de rues ou d’établissements scolaires qui portent son nom, Pierre de Coubertin n’a jamais reçu en France les distinctions officielles que son œuvre aurait pourtant mérité. De nombreux pays étrangers s’en sont chargés.

Marc Wiltz

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introduction

En temps de guerre, ceux qui veulent se rendre un compte exact de la marche des opérations ont coutume d’acheter des petits drapeaux de papier qu’ils piquent avec des épingles sur la carte, au fur et à mesure des événements militaires dont le journal leur apporte la nouvelle. On pourrait user du même procédé pour faire le dénombrement des problèmes qui s’imposent à l’attention de l’Europe actuelle. Il suffirait de remplacer les petits drapeaux par des points d’interrogation de couleurs variées, correspondant aux divers ordres de questions : politiques, économiques, religieuses… Où n’en poserait-on point ? Depuis Dublin jusqu’à Athènes, depuis Helsingfors1jusqu’à Lisbonne, la carte en serait bientôt hérissée. Mais un tel inventaire, outre qu’il ne simplifierait guère l’étude du temps présent, aurait ce grave inconvénient de placer sur un même rang des problèmes dont l’importance, au point de vue général, est fort inégale. Qui ne comprend, en effet, que la cause de l’Irlande et celle de la Pologne peuvent être équivalentes devant la Justice suprême, mais que l’indépendance de la Pologne entraînerait de bien autres conséquences politiques que l’indépendance de l’Irlande ? Et qui ne voit qu’une révolution à Budapest

1. Ancien nom d’Helsinki, capitale de la Finlande. (N.d.É.)

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Introduction

ou à Bruxelles aurait des résultats qu’on ne saurait en aucun cas redouter d’une révolution à Madrid ou à Christiania2 ?

Pour agitée et compliquée qu’elle soit, l’Europe d’aujourd’hui n’en a pas moins acquis une certaine stabilité et, s’il est ainsi, c’est que précisément nombre des problèmes qui l’agitent et la compliquent sont plus localisés qu’ils n’en ont l’air, en sorte que l’équilibre international peut résister à des chocs comme celui de la guerre gréco-turque3par exemple. Sans doute, on doit toujours compter avec l’imprévu. Une brusque saute de vent étend parfois l’incendie dont on se croyait maître. Remarquons, toutefois, que les dernières grandes guerres européennes ont été longuement préparées : ceux qui en ont pris la responsabilité les ont jugées indispensables ; il s’agissait pour l’Italie de s’émanciper, pour l’Allemagne de s’unifier, pour la Russie de reconquérir sa prépondérance en Orient. Cavour4et Bismarck5ne faisaient point la guerre pour le plaisir de la faire, mais pour réaliser un plan politique qu’ils ne pensaient pas pouvoir réaliser autrement. L’heure n’est plus à de si vastes ambitions

2. Quartier de Copenhague, capitale du Danemark. (N.d.É.)

3. Il s’agit ici de la guerre gréco-turque de 1897, aussi appelée « guerre de Trente Jours ». Elle opposa le royaume de Grèce de Georges Ieret l’Empire ottoman du sultan Abdülhamid II. (N.d.É.)

4. Camillo Cavour (1810-1861), acteur majeur de l’unité politique italienne, considéré avec Giuseppe Garibaldi, Victor-Emmanuel II et Giuseppe Mazzini, comme l’un des « pères de la patrie ». (N.d.É.)

5. Otto von Bismarck (1815-1898), homme d’état prussien qui joua un rôle déterminant dans l’unification allemande, premier chancelier du nouvel Empire allemand de 1871 à 1890. (N.d.É.)

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L’Avenir de l’Europe

ni à de pareils remaniements. L’Europe, désormais, est trop tassée et trop conservatrice pour donner carrière aux instincts d’un Bismarck ou d’un Cavour ; les armements ont pris de telles proportions qu’une grande guerre même victorieuse équivaudrait à une ruine presque certaine ; moins que jamais, les gouvernements se risqueront à la légère dans une aventure aussi aléatoire. Envisagés à la lueur de ces faits indéniables, beaucoup de problèmes perdent leur aspect inquiétant ; la série des points « inflammatoires » se restreint.

Il en est deux pourtant qui sollicitent l’attention et qui peuvent inspirer de légitimes anxiétés. Le premier est placé au centre même de l’organisme européen. Là se meurt un empire qui aurait pu exercer une action considérable sur la civilisation et qui n’a été, en somme, qu’un vaste commissariat de police. C’est l’Autriche. Ses jours sont comptés. On ne voit pas comment, avec ses deux capitales, son triple ministère, ses six chambres, ses dix-huit diètes et ses onze nationalités, cette communauté extraordinaire pourrait reprendre racine dans la vie. Mais, d’autre part, les héritiers ne sont guère pressés d’entrer en jouissance, tant ils prévoient de dissidences et de procès ; aussi s’emploient-ils de leur mieux à prolonger l’existence du moribond. Si l’on réfléchit que l’héritage autrichien déplacera le centre de gravité de l’empire d’Allemagne, libérera une moitié de la Pologne, laissera la Bohême inorganisée et la Hongrie isolée en face de ses ennemis héréditaires, on conçoit que ni les Allemands, ni les Russes, ni les

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Introduction

Magyars6, ni même les Tchèques n’aient le désir de le voir s’ouvrir. Il s’ouvrira néanmoins et peut-être plus tôt qu’on ne pense. Un robuste optimisme est nécessaire pour que l’on ose envisager avec sérénité l’éventualité d’un semblable événement.

Le second point est situé à l’Occident, hors de tout contact continental. Là viennent s’enregistrer les progrès d’un autre empire qui semble à l’apogée de la puissance et qui est, chose curieuse, aussi disséminé géographiquement que l’Autriche est compacte et aussi uni moralement qu’elle est divisée. C’est l’Empire britannique ou, pour mieux dire – car il faut pouvoir y comprendre les États-Unis – c’est le système anglo-saxon. Ses gouvernants, à Washington comme à Londres, s’approchent d’un carrefour terrible ; de la route qu’ils choisiront dépendra ce progrès moral dont le monde a besoin pour équilibrer ses progrès matériels. Les Anglo-Saxons adhèreront-ils au nationalisme ou le rejetteront-ils ? Grave alternative ! car, s’ils y adhèrent, ils consacreront son triomphe. Or, il faut bien le reconnaître, le nationalisme est, à l’heure actuelle, le plus grand obstacle au progrès moral. Sous couleur de patriotisme, il déchaîne les haines de races7, soulève les passions cupides et ravive l’intolérance religieuse.

6. À l’origine, groupe ethno-linguistique originaire d’Asie centrale dont les migrations successives ont abouti à la création du « pays magyar », c’est-à-dire la Hongrie. Aujourd’hui, ce qualificatif désigne ce qui est relatif à la Hongrie comme État-nation moderne. (N.d.É.)

7. Le mot « race » n’a évidemment pas la même connotation à l’époque de cet écrit qu’aujourd’hui. Dans ce contexte, il est plutôt employé pour distinguer les ressortissants de telle ou telle contrée. (N.d.É.)

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L’Avenir de l’Europe

Voilà deux problèmes qui, par leur ampleur, dominent tous les autres. Notons, en passant, cette particularité, qu’il y a entre eux une sorte de lien philosophique. La question d’Autriche, c’est pour ainsi dire la victoire des patries. Elle ne se poserait point si l’on pouvait tuer les nations, mettre les races au tombeau. Il est avéré désormais qu’à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, cette triste besogne n’est pas faisable. L’échec des Habsbourg est une consolation pour l’humanité car plus cet échec est complet, plus la Justice est satisfaite. Mais, par un saisissant contraste, à l’heure même où cette loi de la survivance des nations est établie sans conteste, des peuples que rien ne menace et qui sont maîtres de leurs destins s’enferment dans l’idée de patrie et la transforment en une forteresse de fanatisme et d’un foyer de discordes internationales.

L’Allemagne, la Russie, la Hongrie, l’Angleterre et les États-Unis sont donc les pays dont vont dépendre plus particulièrement au début du xxe siècle, la paix matérielle et le repos moral de l’Europe. Les trois premiers sont directement intéressés dans la succession d’Autriche : les autres représentent le poids que fera pencher dans un sens ou dans l’autre la balance de la civilisation. Quel est, en ce qui concerne l’Empire allemand, son degré de consistance et comment supportera-t-il l’annexion des provinces autrichiennes de langue allemande ? Cette annexion est-elle compatible avec son organisation intérieure et son orientation extérieure actuelles ? N’aura-t-elle pas pour conséquence d’ébranler l’une ou

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Introduction

l’autre ? Et alors, quel esprit anime le peuple allemand ? Sous quelle forme sacrifie-t-il au nationalisme et quelles ambitions nourrit-il ? La Hongrie, à son tour, où en est-elle ? Aura-t-elle les moyens de faire accepter aux peuples que la géographie oblige à vivre avec elle et par elle, un compromis qui les satisfasse sans diminuer pour cela son prestige ni entraver ses progrès ? Les Tchèques, enfin, sauront-ils surmonter les difficultés que rencontre en Bohême et en Moravie la constitution du gouvernement autonome, et ensuite, quelle sera leur vie de quasi-insulaires entourés comme d’un océan, par l’écrasante unité germanique ? Voilà ce qu’il nous importerait grandement de savoir.

Mais ce n’est pas tout. La Russie est là, inconnue formidable qui peut-être réclamera les Ruthènes8comme ses fils légitimes, mais qui, en même temps, se trouvera en présence d’une Pologne géographiquement reconstituée, enrichie, populeuse et toujours vibrante de patriotisme. Saura-t-elle se l’attacher en lui rendant ses libertés, ou bien, l’histoire se répétant, la Pologne est-elle destinée à redevenir, entre Germains et Slaves, une pomme éternelle de discorde ? Ainsi, l’Europe n’est pas achevée ; tandis que les États qui l’encerclent ont atteint leur développement normal et réalisé leur forme définitive, une incertitude plane encore au centre. Plus on examine le temps présent, plus on cherche à en saisir l’ensemble et à en scruter les détails

8. Groupe ethnique dont le terme désignait au xixe siècle et au début du xxe siècle les populations ukrainiennes de l’Empire austro-hongrois et les « Petits-Russes » de l’Empire russe. (N.d.É.)

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et plus il semble que ce fait capital surplombe tout l’avenir. Les conflits coloniaux pourront, sinon s’éviter, du moins se circonscrire, et quelque degré d’acuité qu’atteignent jamais les rivalités commerciales, une guerre d’intérêts sera rarement populaire, par la raison que les citoyens d’un même pays auront toujours des intérêts contradictoires. Mais là,