L’Entrée dans le XXe siècle - Michel Dumoulin - E-Book

L’Entrée dans le XXe siècle E-Book

Michel Dumoulin

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Beschreibung

Du 75e anniversaire de son indépendance en 1905 à novembre 1918, la Belgique a vécu une période d’une rare intensité en termes de bouleversements qui l’affectèrent profondément.
Alors que l’Europe s’attend, au moment de l’invasion allemande de 1914, à une résistance de principe, la surprise est au rendez-vous : la Belgique résiste.
Dans la foulée, la guerre sert en quelque sorte de révélateur et d’accélérateur aux incubations de la Belle Époque dans les domaines où règnent traditionnellement les tensions : socio-économique, idéologique et communautaire, sans oublier les relations entre l’exécutif et le législatif…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Dumoulin est professeur ordinaire à l’UCL et membre de l’Académie royale de Belgique. Il est l’auteur de nombreuses publications portant sur l’histoire de la construction européenne, celle des entreprises et celle des relations de la Belgique avec les mondes contemporains.

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2021

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L’ENTRÉE DANS

LE XXE SIÈCLE

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

NOUVELLE HISTOIRE DE BELGIQUE

Sous la direction de

Michel Dumoulin, Vincent Dujardin,

Emmanuel Gerard et Mark Van den Wijngaert

1828 - 1847

Els Witte,

La Construction de la Belgique,Histoire, 2010

1846 - 1878

Éliane Gubin & Jean-Pierre Nandrin,

Avec la collaboration de Pierre Van den Dungen

La Belgique libérale et bourgeoise,Histoire, 2010

1878 - 1905

Gita Deneckere,

Les Turbulences de la Belle Époque,Histoire, 2010

1905 - 1918

Michel Dumoulin,

L’Entrée dans lexxesiècle,Histoire, 2010

1918 - 1939

Emmanuel Gerard,

La Démocratie rêvée, bridée et bafouée,Histoire, 2010

1940 - 1950

Vincent Dujardin & Mark Van den Wijngaert,

La Belgique sans roi,Histoire, 2010

1950 - 1970

Vincent Dujardin & Michel Dumoulin,

L’Union fait-elle toujours la force ?,Histoire, 2008

1970 - 2000

Marnix Beyen & Philippe Destatte,

Un autre Pays,Histoire, 2009

1885 - 1980

Guy Vanthemsche,

La Belgique et le Congo, L’impact de la colonie sur la métropole,

Histoire, 2010

Michel Dumoulin

NOUVELLE HISTOIRE DE BELGIQUE

1905 - 1918

L’Entrée dans

lexxesiècle

Histoire

Nouvelle édition revue et augmentée

[email protected]

www.lecri.be

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6718-4

© Le Cri édition,

Avenue Léopold Wiener 18

B-1170 Bruxelles

En couverture :

Anna Boch,Fillette au jardin. La Pergola(vers 1912, détail)

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Chapitre I  Toujours fière et belle

L’année 1905 est celle des tournants du début duxxesiècle. Elle commence, en janvier, par la reddition de la base navale russe de Port Arthur, l’actuelle Lüshun, aux Japonais dont la flotte inflige à celle du tsar, en mai, près de l’île de Tsushima, une cuisante défaite. Ce Trafalgar russe conduit, sous l’égide des États-Unis, à la paix au mois de septembre. Le Japon, « exécuteur des ambitions des races aux yeux bridés »1, prend résolument pied dans le club des puissances tandis que le glas commence à sonner pour la Sainte Russie. Car aux événements extérieurs se mêlent bientôt l’agitation intérieure. La révolution ébranle un peu plus encore l’assise du géant qui se révèle avoir les pieds d’argile.

Si, au plan géopolitique, l’événement marquant est l’issue du conflit russo-japonais et ses conséquences, l’année 1905 se caractérise aussi par l’annonce du divorce programmé entre la Suède et la Norvège appelées à constituer deux royaumes distincts.

En France, tout en prenant garde de ne pas céder à la séduction du passé muséifié et au piège des commémorations, la République s’engage dans la séparation entre les Églises et l’État. La loi est votée à l’Assemblée nationale le 3 juillet, au Sénat le 6 décembre et est promulguée trois jours plus tard. Cette loi qui fait écrire à Charles Woeste, leader de la « vieille droite » du parti catholique en Belgique, qu’en « achevant d’éloigner la France de ses voies traditionnelles, elle l’empêchera, si cette politique persiste, de remonter le courant de la décadence »2, ponctue une évolution marquée par les lois Combes et, en 1904, par la rupture des relations diplomatiques entre Paris et le Saint-Siège.

La France capte donc l’attention. Tant à cause de l’affirmation républicaine de la laïcité de l’État qu’à cause de ses relations avec l’Allemagne. La crise marocaine du printemps fait craindre le pire. Mais la démission du ministre des Affaires étrangères, Delcassé, le 6 juin, n’écarte pas pour autant tout danger d’affrontement. À l’automne encore, les alarmes répétées dans la presse secouent les opinions publiques et empoisonnent durablement le climat des relations internationales. C’est dans ce contexte que la Belgique commémore le 75eanniversaire de la proclamation de son indépendance.

Comte Nicolas von Wallwitz, ministre d’Allemagne à Bruxelles, au Prince Bernhard von Bülow, Bruxelles, 26 décembre 1905

Les catholiques voient dans l’Allemagne un État conservateur où règnent l’ordre, la discipline et les bonnes mœurs, tandis que la situation en France et en particulier l’actuelle législation française anticléricale exercent sur eux une action repoussante. Il en résulte en général qu’ici, la presse catholique adopte à l’égard du Reich une attitude plus aimable que la presse libérale. En outre, les feuilles catholiques belges entretiennent beaucoup moins de relations avec les journaux français que leurs consœurs libérales dont une partie, comme par exempleL’Indépendance belge, Le Petit BleuetLe Soirreçoivent de Paris des subsides plus ou moins élevés […]. Ces derniers ont mis en scène depuis quelques mois une véritable campagne d’excitation contre l’Allemagne, et ils portent aux nues la politique de Delcassé.

J.Willequet,Documents pour servir à l’histoire

de la presse belge, 1887-1914,

Louvain/Paris, 961, p. 47-48

La Belgique en 1905

La commémoration des soixante-quinze ans de la Belgique donne lieu à un impressionnant déploiement de professions de foi en la force et l’unité du pays.

Avec une superficie (29 457 km2) qui la place au 18erang européen, c’est-à-dire avant le Monténégro qui clôture la liste, la Belgique n’en est pas moins grande, proclament de multiples voix. Petite par la taille, certes. Mais à la fois densément peuplée, à tel point qu’il s’agit du pays ayant la plus forte densité de population par km2au monde (234), et tellement bien équipée en chemins de fer, routes, canaux et autres infrastructures, qu’elle constitue un modèle. Celui d’une petite nation industrieuse où le secteur secondaire a pris le pas sur le secteur primaire tandis que le commerce est particulièrement florissant. Depuis la fin du siècle précédent, en effet, la croissance est au rendez-vous. Mise à part la chaude alerte due à la crise de 1900, le mouvement se poursuit et se maintient jusqu’à la guerre. En outre, la découverte, en 1902, du charbon de Campine conforte la confiance en soi. Même si les réserves des bassins wallons venaient à s’épuiser, l’avenir est assuré.

Fière de sa réussite, la Belgique ne craint pas de le dire et de le montrer. La liste somme toute impressionnante d’expositions internationales et universelles organisées entre la fin duxixesiècle et la guerre le démontre. En 1905, précisément, c’est au tour de Liège, « la cité ardente », pour citer le titre d’unlivre de Carton de Wiart, membre de la « jeune droite », d’accueillir une World Fair. Elle vient après celle de Bruxelles de 1897 et avant celles de 1910, encore à Bruxelles, et de 1913, à Gand, sans oublier l’exposition internationale de Charleroi en 1911 et le projet d’en organiser une dans la Métropole anversoise en 1920. En outre, la Belgique est généralement représentée, et bien représentée, dans les expositions organisées ailleurs en Europe et aux États-Unis. Décidément, c’est de Belgique vitrine qu’il faut parler.

La Belgique serait donc un plaisir. Et devrait le rester semble-t-on dire généralement. Il est vrai qu’aux qualités mentionnées, il faut ajouter la conviction apparemment bien ancrée selon laquelle la Belgique perpétuellement neutre, comme l’ont arrêté les puissances au lendemain de son indépendance, ne risque rien de la part de ses grands voisins. C’est semble-t-il le sentiment qui prévaut généralement dans l’opinion. Pourtant, tout le monde ne le partage pas. Le roi en premier lieu. Et, pour d’autres motifs, une infime minorité, certes agissante, de partisans d’un statut international moins contraignant. Un avocat en vue écrit en effet, à l’approche du 75eanniversaire, que « la Nation perpétuellement neutre n’a pas le droit de veiller seule à la garde son Honneur. C’est une volonté étrangère qui décide où il commence et où il finit. » Mais la situation née des traités qui infligèrent tant de mal au pays peut être redressée. En effet « la Belgique s’est étendue et son expansion coloniale lui impose la charge de devoirs nouveaux »3. À la fois celui de civiliser et celui d’être toujours davantage présente sur la scène internationale.

À cet égard, le congrès d’expansion économique mondiale qui se tient à Mons du 24 au 28 septembre 1905 est l’occasion d’une action de sensibilisation de l’opinion en même temps que le reflet du sentiment de vivre un temps de globalisation comme l’illustre le discours inaugural d’Auguste Beernaert, ancien chef du cabinet et par ailleurs futur prix Nobel de la Paix en 1909.

« Les temps modernes, déclare Beernaert, ont été marqués par une série d’inventions extraordinaires. La vapeur et l’électricité, ces deux fées suffisaient déjà à révolutionner les conditions de la vie. Mais que d’autres découvertes ! Le télégraphe Morse, le téléphone, la machine à coudre, la dynamite, l’éclairage électrique, les nouveaux moteurs rotatifs ou à gaz, la photographie, la télégraphie sans fil, le transport de l’énergie électrique, l’automobile, que sais-je encore.

Tout cela fait au monde une autre existence, avec de nouvelles ressources et de nouveaux besoins, de nouveaux biens, de nouveaux périls.

De là, déjà, la nécessité de réunions internationales telles que celles-ci. Jamais il n’y a eu entre peuples plus de rapports, plus de transactions, plus de mélange d’intérêts et partant plus de bonne entente. Le monde entier ne forme plus qu’un vaste marché ; la mer est sillonnée de navires, le voyage est devenu le premier de tous les besoins ; on se rencontre, on se connaît, on se parle à travers les mers et ainsi tombent les préventions et les préjugés.

Ce n’est pas que la notion de patrie s’affaiblisse. Jamais la terre natale n’est apparue à tous plus chère et plus douce. Loin de se confondre, les races et les individualités nationales s’affirment avec une vigueur nouvelle et même les vieilles langues, naguère négligées, ressuscitent.

Mais ces intérêts divers, on ressent universellement la nécessité de les harmoniser, de les régler en commun, de s’entendre, de réduire les occasions de discorde et de conflits »4.

Le congrès de Mons témoigne aussi du fait que la minorité particulièrement agissante qui se plaît à agiter le thème de l’expansionnisme belge a désormais ses entrées au gouvernement. C’est celui-ci, bien plus que le roi, qui apporte son soutien à cette ambitieuse manifestation qui s’inscrit, elle aussi, dans le contexte du Jubilé national, du 70eanniversaire de la naissance de Léopold II et du 20eanniversaire de la création de l’État indépendant du Congo.

La première commémoration donne lieu à un nombre impressionnant de manifestations au plan national, provincial et communal qui s’étalent du 27 avril, jour de l’inauguration de l’exposition universelle de Liège, au 21 octobre, date de la clôture de celle-ci, même si, ici et là, d’autres manifestations revêtant un caractère strictement local sont encore mises sur pied.

Tandis que l’anniversaire du roi est marqué par la discrétion, les vingt ans de l’E.I.C. permettent de relever la présence, au sein du dispositif exaltant la Belgique indépendante, d’un nombre considérable de signes d’une osmose entre la Patrie et « notre dépendance », pour citer la formule utilisée à maintes reprises par le roi dans ses discours.

L’utilisation du mot osmose n'est pas gratuite car de manière un peu provocatrice, il renvoie à la question souvent posée du fossé existant entre la Nation et le roi au sujet, notamment, du Congo et de l’expansion.

Cette question qui reste un point sensible de l’historiographie5, doit être revisitée à la faveur de l’éclairage que rend possible l’examen de la nature et des formes des manifestations de 1905. Elle invite en effet à s’interroger sur l’existence, dans certains secteurs de la société du temps, d’une adhésion aux thèses relatives à la « plus grande Belgique ». Mais cette lecture qui appelle d’emblée une remarque relative au principe même de la célébration du 75eanniversaire de l’indépendance et aux choix d’agenda opérés afin de réduire l’impact négatif de certains gestes sur le climat, présenté comme euphorique, du Jubilé.

Comme annoncé, le roi ne partage pas l’insouciance concernant le respect de la neutralité du pays dans laquelle l’opinion paraît vivre. Les agents diplomatiques en poste à l’étranger le savent, eux qui « développent un activité de haut vol constamment focalisée sur l’intégrité et l’inviolabilité du territoire » national6. La Belgique n’est donc pas prête. Elle doit faire face à une menace potentielle venue de l’étranger, adopter des mesures consistantes, c’est ce que le roi martèle régulièrement à l’occasion des discours plus ou moins longs qu’il prononce à l’occasion des manifestations auxquelles il est présent. Ces mesures, sans parler du vif débat autour du service militaire obligatoire, portent essentiellement sur les énormes travaux qu’il est prévu d’effectuer à Anvers dans un souci de renforcement de la défense nationale en même temps que dans celui de hisser le port au premier rang mondial. En une phrase ou à la faveur d’une plus longue allocution, le roi tantôt admoneste directement tous ceux qui paraissent vouloir s’opposer à l’adoption du projet de loi relatif au projet anversois, tantôt rallie son auditoire à ses vues en le mobilisant contre ceux dont le comportement est présenté comme contraire à l’esprit patriotique responsable. Dans ces moments, la démagogie n’est pas loin.

Les exemples de l’une et l’autre méthode abondent. À Bruges, à Gand, à Anvers, et, surtout, à Bruxelles, le 21 juillet, lors de la brève allocution qu’il adresse aux parlementaires groupés au pied des marches du palais de Justice dans le grandiose décor qui a été conçu pour habiller la place Poelaert, le roi n’y va pas par quatre chemins. «A côté des discours, dit-il, (…), il faut des actes (…). Si les hommes de 1830 n’avaient pas agi, aucun de nous ne serait ici en ce moment. Puisse le soixante-quinzième anniversaire de notre Indépendance être marqué par l’adoption du beau projet soumis aux Chambres, le plus utile qui ait été présenté depuis 1834, depuis la loi décrétant nos chemins de fer, les premiers du continent ! Ce projet donne une base moderne à notre prospérité commerciale et garantit sa sécurité sans augmenter les impôts d’un centime ni le contingent d’un homme »7.

Dans le registre plus manipulateur, c’est sans doute le discours en réponse à celui de Charles Corty, président de la Chambre de Commerce d’Anvers qui l’accueille à la Bourse de la ville le 27 juillet, qui est le plus exemplaire. « La Nation, déclare le roi, en négligeant les œuvres qui assurent ses destinées, se frappe elle-même (…).Un peuple qui n’avance plus, recule, glisse sur la pente funeste et rapide, et s’expose à tomber en une léthargie qui ressemble à la mort. Anversois et Belges de toutes nuances et de tous partis, vous tous, dont les intérêts sont complètement solidaires et ne peuvent qu’être solidaires, voulez-vous qu’on vous entraîne fût-ce même involontairement sur la route fatale de la décadence ? (Non ! Non ! Non ! dans l’assistance).Je vous interroge et vous demande de me répondre (Non ! Non !). Vous ne voulez pas et alors, c’est bien simple, barricadons solidement la route de la décadence, montons-y une garde vigilante et patriotique, afin que le Pays soit préservé du malheur irréparable de s’y engager, car on ne remonte pas la pente rapide de cette route néfaste, au bout de laquelle est un précipice plus dangereux que la roche tarpéienne. Promettons-nous ici (Oui ! Oui !), foi inébranlable de citoyens libres, de poursuivre l’adop­tion du projet présenté par mon Gouvernement, qui fera d’Anvers le plus grand port du monde et assurera la sécurité indispensable à sa prospérité, prospérité indissolublement liée elle-même à celle de la Belgique » (Acclamations). Antwerpen boven ! Voor Antwerpen ! En bovenal voor Belgenland !) »8.

Mais le roi use dans certaines circonstances d’une troisième méthode. Elle consiste à laisser son vis-à-vis sans autre issue que celle d’acquiescer à ses propos, démontrant par là une habileté tactique consommée. Ainsi, le 19 juillet, il assiste à l’inauguration de l’exposition de l’art ancien bruxellois. Le discours de Paul Hymans, président du Cercle artistique et littéraire et aussi et surtout député libéral est de haute tenue. La péroraison est lyrique : « (…) La Belgique est en fête, dit-il. L’âme nationale s’épanouit en ces journées de fraternelle effusion, vouées au culte de la Patrie. Devant nous monte le chemin qui nous conduira au premier centenaire de l’Indépendance »9. Et le roi de répondre dans un style « plus libre qu’un discours officiel »10que certains attribuent directement à la crise marocaine11:

« Je tiens à vous faire particulièrement compliment sur votre péroraison. Oui, des routes s’ouvrent devant nous. Vous ne nous avez parlé avec raison que d’une seule (…). Puis­sions-nous faire le nécessaire d’une façon virile pour gravir cette route avec succès (…). Nous sommes dans une période de fêtes, mais les fêtes ne suffisent pas à assurer la vie nationale. Si les Belges veulent vivre, ils doivent vouloir des actes patriotiques. (Très vifs applaudissements dans l’auditoire). Je vous remercie, Messieurs, d’avoir souligné ces mots de vos applaudissements. Certains symptômes récents donnent à ce vœu une gravité particulière (…) »12.

Le lien entre indépendance, obligation de prendre les dispositions nécessaires afin de la préserver tout en assurant la poursuite de l’indispensable expansion économique du pays constitue un leitmotiv durant toute la durée de la célébration du Jubilé. Mais celui-ci, contrairement au discours dominant à son sujet, tout en étant « une occasion propice d’un examen de conscience national »13, l’est aussi d’un constat d’une fracture au sein de la société du temps. Les positions exprimées en décembre 1904, à la Chambre surtout, lors du débat et du vote relatifs au projet de loi de financement des manifestations de 1905, illustrent bien cette opposition. Les « deux partis historiques », comme se définissent les catholiques et les libéraux, décrètent implicitement une trêve ou, à tout le moins, le temps des assauts à fleuret moucheté. Il n’en va pas de même au sein du parti ouvrier belge dont l’hostilité à la personne du roi n’est pas le seul motif d’opposition. Des institutions et une dynastie, disent en substance les socialistes à la tribune de la Chambre, qui sont incapables, à cause notamment de la trop longue présence des catholiques au gouvernement, de concevoir l’octroi du suffrage universel et l’instauration du service militaire obligatoire pour tous, ne suscitent pas l’adhésion,a fortioriquand il s’agit d’en célébrer le 75eanniversaire puisque leur existence a continuellement lésé la classe ouvrière. Lors du vote, 25 députés socialistes, certains à l’instar d’un Jules Destrée n’étant pas absent par hasard, votent contre le projet de loi, exprimant par là leur refus de s’associer aux fêtes nationales. Dans la pratique, l’abstention des socialistes sera ambiguë, le parti étant confronté à une telle liesse populaire que toute attitude par trop sectaire lui aurait valu de connaître de sévères revers au sein de ses propres troupes. Vandervelde, au début du mois d’août 1905, doit faire appel à toutes les ressources de la casuistique afin d’expliquer que « le conseil général du parti socialiste n’a jamais songé à dire aux travailleurs de ne pas prendre part, comme individus, à des fêtes qui ont pu amuser leurs yeux, sans diminuer, le moins du monde, la ferveur de leur socialisme ». Car « il existe une démarcation entre les fêtes elles-mêmes et le régime monarchique (…) que nous répudions de toutes nos forces » ajoute une autre plume socialiste14.

Si l’ambiguïté est de mise chez les socialistes, les accents républicains étant beaucoup plus accentués chez les Wallons que chez les Flamands davantage sensibles aux thèmes internationalistes les conduisant à prendre leurs distances avec le nationalisme dont témoigne selon eux le Jubilé, la monarchie adopte à deux reprises une attitude répondant à un calcul d’opportunité. Le 25 septembre, le roi inaugure « sans pompe » l’arcade du Cinquantenaire que Vandervelde appelle l’« arcade des mains coupées ». Quelques semaines encore et leBulletin de l’E.I.C.publie le rapport de la commission d’enquête. Dans les deux cas, le choix de l’agenda a été opéré dans l’espoir de réduire l’impact négatif d’une cérémonie, d’une part ; d’une publication, d’autre part.

Dans le cas de l’inauguration de l’Arcade du Cinquantenaire, le calcul est particulièrement subtil. La veille de cette manifestation qui donne presque l’impression d’avoir été organisée en cachette, le roi a inauguré à Mons, sans y prendre la parole, le congrès d’expansion mondiale. Le 27, au palais de la Bourse, à Bruxelles, « la Belgique économique acclame le roi » comme le dit Ernest Solvay dans le discours qu’il prononce devant celui-ci à l’occasion de la réception offerte aux congressistes de Mons auxquels se sont joints bien d’autres représentants de la Belgique active. Il se conçoit dès lors aisément qu’une inauguration trop ostentatoire de l’Arcade, risquant de déclencher une tempête de protestations à propos de la source, sujette à caution, des moyens financiers mis en œuvre, devait être évitée. Ce qui avait été conçu par les partisans de « la plus grande Belgique » comme le point d’orgue de leur adhésion et de leur participation au Jubilé ayant par ailleurs fait la part belle à l’expansion en général, et au Congo en particulier, devait être une partition parfaite. Si, par malheur, risque de fausse note il y avait, il importait d’avoir introduit un bémol dès le début du programme.

Le congrès de Mons, pour intéressant qu’il ait été, ne revêtirait pas une grande importance si, dans le long terme, il n’avait été un moment de cristallisation dans l’évolution du lobby expansionniste en Belgique et, dans le court terme, le versant savant de l’étalage de la culture expansionniste auquel donnent lieu les manifestations des fêtes de 190515.

En se bornant à rappeler que la pose de la première pierre de l’Institut colonial dans le parc de Tervuren a lieu en très grande pompe le 2 juillet, il faut insister sur le fait que, sans succomber à la tentation de l’inventaire exhaustif, le Congo, généralement qualifié de « belge », est très présent dans les fêtes jubilaires. Dans le cortège historique du 22 juillet, le groupe de l’expansion coloniale est qualifié d’« éclatant ». La musique de la Force publique, les chefs arabes « d’un superbe caractère », « une troupe nombreuse de résidents et d’explora­teurs » et, clou du spectacle, le char sur lequel « la Belgique accueille une négresse couchée à ses pieds et lui tend la main, tandis que de l’autre main elle élève le flambeau de la civilisa­tion », marque les esprits. Mais la présence du Congo ne se borne pas à la mise en scène du 22 juillet. En effet, outre la présence conjointe des drapeaux belge et congolais aux fenêtres et en tête de cortèges organisés en province, il faut relever qu’à l’occasion de la plupart des manifestations au cours desquellesLa Brabançonneest interprétée, « le chant national de l’expansion belge », c’est-à-direVers l’AvenirouNaar Wijd en Zijd, l’est aussi. L’hymne de Gevaert et Antheunis fait des émules. Comme le proclame la cantate due à Oscar Lambot et Joseph Isaye et créée à l’occasion de la visite de Léopold II à Arlon : « Ô Roi, ton génie a conquis pour nos féconds labeurs/l’Afrique inviolée/Et ton rêve royal unit à nos couleurs/la bannière étoilée ». Le même souci de marier les couleurs prévaut lors de fêtes militaires. À Bruges, une compagnie de la Force publique et une compagnie du 4ede ligne exécutent conjointement un travail d’ensemble en juillet. En septembre, lors d’un cortège militaire aux flambeaux dans les rues de la ville, soldats congolais et belges défilent ensemble. À Hasselt, faute de « vrais Congolais », ce sont les soldats du 11ede ligne qui jouent les figurants dans le groupe intitulé « Le Congo ». Mais dans le chef lieu du Limbourg, les spectateurs ont également l’occasion d’admirer « L’Étoile du Congo » tandis qu’à Gand, dans un autre registre, la fête nautique permet de voir évoluer le bateau de la Mutuelle congolaise. Enfin, pour en terminer avec les exemples, il y a lieu de souligner que les fêtes de 1905 sont non seulement l’occasion de célébrer les héros de 1830 mais aussi ceux de la lutte antiesclavagiste au premier rang desquels Lippens et De Bruyne.

L’abondance de références au Congo dans l’ensemble des manifestations rythmant la période qui va d’avril à octobre 1905, références qui demandent à être étudiées de plus près, invitent à s’interroger non plus sur des témoignages éphémères se situant dans un contexte festif, mais bien sur la consistance du lobby colonial et plus largement expansionniste.

Si l’existence de milieux et d’un discours expansionniste traduisent une réalité qui fait sans doute du roi un personnage moins isolé qu’il n’y paraît, il est tout aussi vrai qu’un fossé existe entre lui et le pays légal, comme l’illustre l’affaire des grands travaux d’Anvers, mais aussi le pays réel. Un fossé qui va s’élargissant et annoncent les dernières années du règne comme difficiles.

La vie dissolue du roi qui fait notamment la joie des caricaturistes, sa manière bien particulière d’interpréter le principe selon lequel le roi règne mais ne gouverne pas, lui aliènent des pans entiers de l’opinion. Et ce d’autant plus que, sans qu’il y ait un lien de cause à effet, ces mêmes années voient se renforcer deux autres lignes de fracture au sein de la société belge. La première concerne l’unité du pays, la deuxième le champs économique et social.

L’union fait la force

Le discours dominant en 1905 mériterait une anthologie. Au-delà de l’autosatisfaction, il illustre tantôt le concept de l’« âme » belge qui est une invention d’Edmond Picard, tantôt celui de « civilisation belge » qu’élabore et illustre Henri Pirenne dans sa monumentaleHistoire de Belgiquedont le premier tome paraît, en allemand, en 1899. Intégrant l’histoire de la Belgique à l’histoire européenne, le professeur de l’université de Gand qui est en passe de devenir une figure de proue du Panthéon scientifique, développe, au sujet de la civilisation belge, quatre thèmes majeurs16.

En premier lieu, la civilisation belge qui existe depuis le Moyen Âge confère aux principautés belges une originalité qui les distingue de la France et de l’Allemagne.

Ensuite, il importe de prendre conscience qu’en Belgique, l’unité nationale a précédé l’unité du gouvernement. En d’autres termes, le peuple belge existe depuis des siècles. Sa création, en 1831, n’est pas un accident. Elle traduit le cheminement d’un sentiment national dont les ducs de Bourgogne, les premiers, perçurent l’existence et en traduisirent la réalité à travers une unité de gouvernement.

Vient en troisième lieu le thème de la Flandre, microcosme de la future Belgique. Dès le Moyen Âge, le français et le flamand s’y côtoient, ce qui permet aussi d’affirmer que la civilisation belge y est née.

Enfin, prétendre que des luttes entre races aient eu lieu dans la Belgique d’avant 1830 est une ineptie. Ce sont tous ceux qui s’en prennent à l’unité de la Belgique contemporaine qui veulent croire que de tels conflits existèrent.

L’œuvre de Pirenne exalte donc la spécificité belge, particulièrement par rapport à la France. Célébrée sur tous les tons, cette spécificité fait notamment l’objet de revendications visant son enseignement dans les écoles au moyen de manuels scolaires appropriés. Mais ce n’est là qu’un aspect d’une plus large conviction. Comme l’écrit le libéral Arthur Daxhelet, futur directeur général au ministère des Sciences et des Arts, à propos de l’enseignement moyen, c’est-à-dire secondaire, « les destinées d’une nation sont étroitement liées à ses qualités spéciales ». Celles de la Belgique sont exceptionnelles comme le démontre « l’ère de splendeur » qu’elle connaît depuis 1830. Mais ceci ne suffit pas. Les énergies profondes doivent être stimulées afin d’aider la nation « à accomplir la mission qui lui est dévolue par son tempérament et son génie ». Or, qu’est-ce qui, mieux que l’éducation, « constituera une culture rationnelle et féconde et fera épanouir l’âme nationale » ?17

L’éducation, qui appartient elle aussi au catalogue des questions débattues le plus souvent avec fracas en ce début de siècle, ne doit plus négliger le corps. Plus que jamais l’adage latinMens sana in corpore sanoest de rigueur. Charles Buls, inaugurant les cours de l’École supérieure d’Éducation physique à Bruxelles, explique : « Nous constatons avec joie et même avec fierté que les Belges ne sont pas des Narcisses immobilisés dans la contemplation de la beauté de leurs œuvres, mais de vigoureux athlètes. » Et de poursuivre : « Ce n’est que dans les temps modernes qu’on a assigné à la gymnastique une mission à la fois physique et morale que les Allemands ont exprimé dans une de ces allitérations familières aux langues germaniques par la devise :Fromm, Frei, Froh, Frisch !qui se traduit à peu près en flamand par :Vroed, Vrij, Vroelijk, Vroom !et moins bien en français par : Franc, Fier, Frais, Fort ! Voulant indiquer par là que la gymnastique doit tendre à réaliser l’équilibre harmonieux moral, intellectuel et physique, condition fondamentale de la santé, de la joie de vivre, de la droiture dans le jugement et la conduite de l’être humain. »18

Mais l’« âme nationale », éduquée, fortifiée et entretenue, ne doit rien au hasard. Les races ne sont pas égales entre elles. Comme l’explique Maurice Kufferath, un des plus grands noms de la médecine belge de son temps, recteur de l’Université libre de Bruxelles, l’âme nationale est fondée sur les structures acquises et les instincts innés. Ensemble, explique-t-il dans le discours inaugural de l’année académique 1905-1906, intitulé « Patriotisme et hérédité », ils ont déterminé une race. Ensemble, ils prédisposent les Belges, dès le premier moment de leur existence à se comprendre et à s’aimer19.

L’union fait-elle toujours la force ?

Or, au même moment, des voix dites « extrêmes », tant au Nord qu’au Sud du pays, revendiquent l’existence d’une âme flamande et d’une âme wallonne. Un tel régionalisme n’est pas uniquement fondé, comme dans d’autres pays, sur le folklore et quelques autres spécificités artistiques et littéraires.

Le 30 octobre 1905, à Gand, Lodewijk De Raet, une des figures de proue du Mouvement flamand, présente un exposé devant l’Algemeen Nederlands Verbond. Il marque une rupture certaine avec les revendications strictement fondées sur la langue et la culture. « Un programme économique pour le Mouvement flamand », tel est le titre de sa conférence20. Un peuple qui n’épouse pas les courants de son temps, dit De Raet, est condamné. Or le progrès économique, notamment l’industrialisation sans cesse croissante, exige une réponse de la part des Flamands. Celle-ci passe par la formation car les entreprises demandent une main-d’œuvre qualifiée capable de s’insérer dans un processus de production toujours plus technique et rationalisé. Et d’en appeler à la création d’une « Commissie der Vlaamsche stoffelijke belangen » ou « Commission des intérêts matériels flamands » car, faute d’une initiative de l’État, il appartient à la sphère privée de prendre l’initiative. L’idée de ce qui deviendra, au lendemain de la guerre, le Vlaams Economisch Verbond est lancée.

Un mois avant que De Raet ne prenne la parole à Gand, un Congrès wallon est organisé à Liège dans le cadre de l’exposition universelle. « L’union nationale entre nos deux races, cimentée par le pacte de 1830 », est menacée expliquent les organisateurs. Il est donc urgent d’examiner la situation. Tout en offrant aux « Wallons l’occasion de manifester leurs sentiments patriotiques », le congrès doit leur permettre « de prendre une meilleure conscience de leur originalité de race, et de fixer les moyens les plus propres à développer en Wallonie les œuvres nationales »21.

Le congrès fait une très grande place aux contributions consacrées aux domaines artistiques et littéraires. Il en ménage toutefois une à la situation morale et matérielle des quatre provinces wallonnes puisque Bruxelles, « dont le caractère ethnique serait difficile à déterminer », n’est pas prise en compte.

Le rapport de Laurent Dechesne, économiste de qualité, se révèle particulièrement intéressant. En effet, écrit-il, à l’heure où les nations européennes « cherchent à se fusionner en une vaste fédération européenne, ce serait en ce moment que la Belgique, la petite Belgique, la microscopique Belgique, prendrait […] une attitude capable d’entraîner une scission politique et un nouvel amoindrissement des frontières »22.

Ceci dit, au plan économique, si la Wallonie est plus favorisée que la Flandre, le constat n’est valable qu’actuellement, explique l’auteur. « Car les richesses charbonnières de la Campine, encore inexploitées, l’épuisement des mines métalliques de Wallonie et, d’autre part, en Flandre, le voisinage des ports maritimes, paraissent réserver pour l’avenir, aux industries de cette dernière région, une situation meilleure. »23Or, précisément, que ce soit au Nord ou au Sud du pays, le développement économique ainsi que ses implications sociales et politiques constituent un autre parmi ces champs de tension qui caractérisent la Belgique de 1905.

Patriotisme, économie, société

L’exaltation patriotique, le mot n’est pas trop fort, dont le pays paraît empreint traduit-il un sentiment général ou, au contraire, le sentiment d’une partie des élites seulement ? Si l’on suit Louis Dumont-Wilden, la célébration de 1905 est « un jubilé national que le pouvoir organise mais auquel cette fois le peuple tout entier participe »24. Dont acte. Mais ce sentiment, quels en sont à la fois la nature et le degré de conscience ? À en croire Kufferath, déjà cité, la différence est grande entre l’illettré et celui qui possède les enseignements de l’histoire. Pour le premier, « dont le cerveau ne s’élève pas jusqu’aux conceptions générales, la patrie n’est peut-être que cet endroit obscur où il est habitué à vivre et qu’il aime comme son chien aime son chenil ». Le second, « dont le regard s’étend au-delà du clocher, conçoit la patrie comme une œuvre humaine enfantée au cours des siècles, œuvre intellectuelle et grandiose dans un pays comme le nôtre, héritage ancestral, que nous acceptons en naissant et que nous devons à notre tour léguer, intact et respecté aux générations à venir ». Le même auteur nuance toutefois : « Dans ces solennités où la nation tout entière affirmait si éloquemment sa volonté de vivre et son énergie productrice, quel est celui d’entre nous qui n’ait senti vibrer en lui un sentiment intense ? C’était comme l’éclosion d’une force intérieure qui soudainement se révélait à la conscience. »25

Cette « force intérieure », il est impossible de la mesurer. De même, il paraît bien peu raisonnable de chercher à percer l’opinion du monde rural ou du prolétariat industrieL En 1905, est-ce le jubilé ou le 1ermai qui mobilise les troupes du Parti ouvrier belge, dont la ligne demeure républicaine, ou est-ce le 21 juillet ?

Louis de Brouckère écrit dansLe Peupledu 9 avril 1905 :

« Et c’est ainsi, parce que les travailleurs forment de plus en plus un corps bien organisé, un parti conscient du but à atteindre, que s’élève jour après jour l’âme prolétarienne, que se dégagent, toujours plus précis, toujours plus purs, ces éléments de l’intelligence, de la noblesse, de la beauté ouvrière, que Meunier [qui venait de décéder] distingua le premier sous la couche épaisse d’ignorance, de douleur, de haine, de servitude, de résignation et d’hébétement, qui les dérobait à tous les autres yeux.

Bientôt je reverrai passer pour la seizième fois nos cortèges de Mai, les enfants, les femmes, les hommes, heureux, énergiques, décidés, portant haut leurs bannières, leurs transparents, leurs pancartes, le résumé de leurs revendications, s’efforçant de faire avec leur manifestation de la joie et de la beauté. Cette apothéose du travail et du travailleur évoquera une fois de plus devant moi l’ancienne sortie des fabriques. Et constatant ainsi tout le chemin déjà parcouru, je me remettrai avec plus de courage à débroussailler plus avant un peu de la longue étape qui reste à parcourir. »26

Sans qu’il y ait de lien de cause à effet, il vaut la peine de relever une anecdote significative. La proposition de loi sur le repos du dimanche dans les entreprises industrielles et commerciales, déposée par les socialistes et des membres de la jeune droite, fait l’objet d’âpres discussions. Les libéraux déplorent que le choix se porte sur le dimanche car ceci constitue à leurs yeux la reconnaissance d’un empiètement de l’Église. Des catholiques de la vieille droite s’opposent au projet parce que la législation s’applique aux adultes. Le chef du cabinet s’abstient d’ailleurs lors du vote qui intervient à la Chambre le 17 juillet 190527.

Or, dans le même temps que le travail parlementaire se déroule, le Touring Club de Belgique adresse une pétition aux Chambres visant à obtenir que, la fête nationale tombant un vendredi, congé soit accordé le samedi afin de bénéficier d’un congé ininterrompu de trois jours grâce au dimanche. La requête n’aboutit évidemment pas car il est inconcevable d’y donner suite. Il demeure néanmoins qu’elle est significative de la lente évolution des mentalités, quand bien même le Touring Club ne s’adresse pas au prolétariat, au même titre que la loi qui concerne tout le monde, employés comme ouvriers.

Ces derniers s’organisent d’ailleurs toujours davantage tandis qu’insensiblement l’État intervient toujours plus afin de pallier les immenses lacunes dont souffre la condition sociale du monde du travail. Dans le même temps, le patronat, lui aussi, poursuit son organisation. Autour de 1905, la Belgique est bel et bien sur une ligne de crête. À cet égard, à tout le moins aux yeux de ceux qui en sont des acteurs et de ceux qui en sont des observateurs sensibles, l’expansion de la Belgique en Europe et dans le monde constitue le volet extérieur de l’assurance sur laquelle se fonde le discours clairement triomphaliste du jubilé.

Chapitre II  La Belgique en Europe et dans le monde

Champ de bataille ou carrefour de l’Europe, terre d’entre-deux, la Belgique est confinée dans un statut de petit État neutre où, à en croire Baudelaire, il ne se passe rien et où, dès lors, on s’ennuie. La Belle Époque aurait même été « de deuxième classe » par rapport à celle que connaissent les grands voisins ou encore la Vienne d’avant le cataclysme.

Fort heureusement pour eux, les Belges ont un grand roi. C’est lui qui, en quelque sorte, sauve la mise. La cause est entendue : « Un roi s’est rencontré dans la deuxième moitié duxixesiècle, qui a conçu ce dessein grandiose d’arracher un vaste continent aux ténèbres d’une barbarie séculaire et d’offrir et d’ouvrir ce continent à l’activité de son peuple »28.

La réalité est évidemment moins caricaturale. Son approche révèle en effet un paysage de milieux et de réseaux qui ne sont pas sans liens avec le politique. Dès lors, puisqu’ils fondent une partie du discours, peuvent incarner des clivages et sont susceptibles d’exercer un grand pouvoir d’orientation, voire de décision, ils doivent fixer l’attention. En d’autres termes, en quoi le rapport à l’Europe et au monde est-il révélateur d’une idéologie, si on entend que celle-ci est le rapport imaginaire qu’un individu entretient avec ses conditions réelles d’existence, en ce compris son rapport à l’Autre ?

La Belgique dans le monde

À l’entrée dans lexxesiècle, la présence belge dans le monde est impressionnante. Sans qu’il soit question d’en dresser l’inventaire, elle mérite toutefois d’être détaillée quelque peu car elle ne revêt pas uniquement la forme d’investissements de capitaux, même si ceux-ci en constituent le volet le plus spectaculaire.

Les capitaux

Depuis la sortie de la grande crise économique des années 1880, la tendance est à la reprise générale dans les pays industrialisés. En Belgique, les enjeux sont particulièrement importants car la sortie de crise n’a pas été accompagnée d’une manière aussi déterminante qu’en Allemagne par le passage radical aux nouvelles technologies de l’électricité et de la chimie. Le vaisseau industriel ne change que fort lentement de cap. Les grands secteurs porteurs restent le charbon, la sidérurgie, les constructions métalliques et mécaniques, la verrerie. Les nouveaux secteurs ne sont évidemment pas absents, mais il faut se garder de tout triomphalisme. Si le procédé Solvay de fabrication de la soude est à la base de l’édification d’un empire multinational ou queLa Floridienneinaugure en 1898 un intéressant parcours dans le domaine des phosphates, le secteur belge de la chimie ne pèse par très lourd en regard de l’allemand et bientôt du suisse. Une remarque analogue vaut pour le secteur de l’électricité. Le développement de l’empire Empain, dont les Ateliers de construction électrique de Charleroi (ACEC) fondés en 1904 sont le fleuron, ne doit pas constituer un alibi. La puissance industrielle de la Belgique reste tributaire des secteurs anciens.

Leknow howacquis dans ces secteurs et l’obligation de garnir les carnets de commande grâce aux marchés extérieurs conduit les milieux industriels et financiers, après quelques projets ferroviaires démesurés baignant dans un affairisme débridé au début des années 1890, soit à transformer et développer les implantations existantes à l’étranger, soit à en créer de nouvelles.