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Entre la lumière des Caraïbes et l’ombre des salons français, un amour interdit s’éveille, prêt à briser les chaînes du passé.
Élisa d’Albret n’a jamais connu que la chaleur vibrante de la Guadeloupe, la tendresse d’un père aventurier et la liberté d’une île où l’on rêve en grand. Mais lorsque le destin la propulse au cœur de l’aristocratie française, elle se heurte à des regards froids, des convenances étouffantes… et à Alexandre de Noyal, héritier aussi insaisissable que séduisant.
Entre bals étincelants, secrets de famille et promesses de mariage arrangé, Élisa doit choisir : plier sous le poids des attentes ou écouter la voix farouche de son cœur. Sur fond de plantations, d’exil et de passions contrariées, la jeune femme découvre que la vraie liberté ne se conquiert qu’au prix du scandale.
Dans la lignée des grandes sagas romantiques historiques à la Outlander, L’envol du papillon entremêle sensualité, lutte sociale et destins croisés. Les parfums de canne à sucre, le souffle des tempêtes et le frisson du premier amour… tout ici est invitation à l’audace, au risque, à l’envol. Osez succomber à la magie d’une romance où chaque choix peut tout bouleverser.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
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Château des de Bressac — Août 1830
L’après-midi touchait à sa fin. Le soleil, qui avait rayonné avec un éclat tout particulier durant toute la journée, dardait encore avec puissance la chaleur de ses rayons, plongeant les habitants du château et leurs invités dans une douce torpeur estivale.
Les conversations houleuses de l’après-déjeuner avaient cédé la place à un badinage plus léger. La distance tacitement retenue par les comtes d’Albret et de Noyal, par égard envers leurs hôtes, n’en était pas la seule explication, bien qu’il fût de notoriété publique que les deux hommes se détestaient royalement.
Il était un fait indéniable qu’ils n’avaient jamais partagé la même façon de vivre — celle de Charles d’Albret ayant toujours été une des moins conformistes qu’il soit — ni les mêmes opinions politiques, pas plus qu’aucune autre idéologie d’ailleurs.
Et les récents événements qui provoquèrent le soulèvement de Paris à la fin de juillet, obligeant Charles X à abdiquer, avaient montré encore une fois combien le point de vue des deux antagonistes différait. Le comte de Noyal s’était rangé du côté des ultra-royalistes qui prônaient un retour à l’ancien régime, au renforcement de la noblesse et au pouvoir autoritaire du roi. Tandis que le comte d’Albret, qui avait été un partisan de la révolution, voyait en Louis-Philippe une façon plus libérale de gouverner le pays, trouvant justifié une monarchie constitutionnelle et l’élection de députés par des citoyens aisés, pour voter les lois et le budget.
Cependant, à treize ans, le jeune Alexandre de Noyal se préoccupait fort peu de la politique, dont il était de toute manière tenu à l’écart par un père aussi froid qu’autoritaire qui jugeait que ce n’était pas là l’affaire d’un enfant. Si Alexandre savait que Louis-Philippe 1er, nommé lieutenant général du royaume le 31 juillet dernier, grâce aux représentants du peuple et notamment de La Fayette suite à la révolution des « trois glorieuses », venait d’être sacré « roi des Français » le 9 août, il s’en moquait éperdument. Ce n’était pas la raison qui l’avait poussé à se dissimuler un peu plus tôt dans l’après-midi derrière la grande porte du salon, où s’étaient retirés les hommes après le repas pour fumer le cigare et boire le porto comme il était de tradition. Il avait pourtant écouté avec intérêt les adultes évoquer les deux souscriptions, lancées afin d’aider les victimes de la ville de Nantes en faveur des blessés, des veuves et des enfants de ceux qui avaient péri, suite au drame du 30 juillet et qui avait meurtri la plupart des habitants de cette ville.
Les femmes, quant à elles, s’étaient retrouvées dans un autre salon pour papoter tout en s’adonnant à des travaux d’aiguille, laissant les enfants aux soins de mademoiselle Bernier, la gouvernante des enfants de Bressac, à laquelle Alexandre avait échappé.
Mais si le garçon se souciait encore peu de politique, il avait néanmoins bu les paroles de Charles d’Albret au sujet des récents événements, les enregistrant dans un coin de son cerveau en vue de les analyser plus tard, subjugué par l’aura dégagée par l’homme de haute stature toujours aussi séduisant malgré la quarantaine passée. Son père, lui, paraissait nettement plus vieux, alors même qu’il n’avait que deux ou trois ans de plus que le comte d’Albret.
Aventurier dans l’âme, le comte avait beaucoup voyagé, parcourant le monde jusqu’au fin fond de l’Extrême-Orient. Mais loin de l’attitude oisive des riches aristocrates qui entreprenaient des voyages pour tuer un quelconque ennui, Charles d’Albret s’investissait dans chacun des pays visités, vivant à l’égal des autochtones, semant ici ou là quelques conseils bien avisés pour améliorer le quotidien des habitants de ces pays.
Un peu plus tôt, amusé par l’admiration évidente du jeune garçon et de son neveu Paul de Bressac envers sa propre personne, le comte avait accepté sans renâcler d’évoquer à leur intention quelques-unes de ses aventures dans ces contrées lointaines, tandis que Philippe et Édouard préféraient s’adonner à un concours de cerceaux, astreignant leur cadet Cyprien à jouer le rôle de juge dans leur jeu d’enfant.
Le comte d’Albret était si bon conteur que le milieu de l’après-midi s’était écoulé sans s’en apercevoir et c’est avec une vive déception qu’Alexandre l’avait vu s’éloigner au détour du grand parc avec sa femme, en portant leur fillette dans ses bras après la sieste de cette dernière. Le couple avait flâné une bonne heure à l’ombre des tilleuls et des érables, avant de s’arrêter ici pour admirer un parterre de buis et d’ifs taillés en formes géométriques, là pour observer l’étang et les insectes qui y pullulaient.
La vie aventurière de Charles d’Albret s’était achevée en Italie, d’où il était revenu depuis peu nanti d’une famille. Pourtant, dans quelques jours, un bateau embarquerait le couple et l’enfant pour une nouvelle destination. Le comte venait d’acquérir une plantation dans les Caraïbes où il comptait s’installer définitivement, laissant le château d’Albret qu’il avait reçu en héritage, mais dans lequel il n’avait pas de souvenirs heureux précis, aux bons soins de fidèles serviteurs, chapeautés par son beau-frère Augustin de Bressac qui avait toute sa confiance. Il espérait refaire sa vie là-bas, loin des ragots et du dédain manifestés par son entourage envers sa jeune femme.
La grande beauté de Sofia et son extrême finesse avaient su éblouir son cœur resté jusque-là fermé à toute idée de mariage, mais elle n’était pas parvenue à conquérir sa famille et la haute aristocratie de la région, pour qui sa pauvreté et son manque de noblesse demeuraient aussi méprisables qu’impardonnables.
Il ne faisait aucun doute pour eux que la jeune Italienne n’était qu’une roturière avide de l’argent et du prestige du comte et qu’elle ne pourrait en aucun cas compter parmi les leurs.
Si Charles d’Albret se moquait éperdument de ce que l’on pensait de sa propre personne, il en allait tout autrement en ce qui concernait sa femme et sa fille. Quiconque aurait osé calomnier l’une ou l’autre devant lui n’aurait pas manqué de subir un soufflet, aussi s’abstenait-on de le provoquer publiquement. Nullement dupe, il n’ignorait pourtant pas que les mauvaises langues de la haute société n’hésitaient pas à médire derrière son dos. Aussi avait-il décidé de s’exiler loin de la France, où rien ne le retenait, pour épargner à sa femme et à son enfant le dédain de ses pairs et d’aller s’installer dans les colonies pour commencer une nouvelle vie.
Alexandre ignorait bien entendu tous ces détails qui ne l’intéressaient aucunement. Avec sa grande soif d’aventure, il retenait seulement le départ prochain du comte et de sa famille pour une contrée aussi lointaine que sauvage, se demandant s’il poserait lui-même un jour les pieds sur une île qui le faisait naturellement rêver.
La gentillesse et l’intérêt sincère que le comte d’Albret lui avait témoigné avaient conquis son cœur assoiffé de reconnaissance, lui qui en manquait tant de la part de son père, assurant l’affection du garçon à l’égard de cet homme.
Alexandre avait renoncé non sans mal à plaire au comte de Noyal. Bien qu’il excellât dans plusieurs domaines, rien de ce qu’il entreprenait ne semblait satisfaire son père. Celui-ci ne voyait en lui que sa sensiblerie qui, selon le comte, frôlait la faiblesse de caractère, trait — inutile de le préciser — qu’il méprisait au plus haut point.
Ce défaut désespérait d’autant plus Henri de Noyal qu’Alexandre était son seul fils et par voie de conséquence, l’héritier d’une immense fortune qu’il avait su faire prospérer au fil des années. Il avait bien tenté d’asseoir son autorité intraitable, dénuée de toute tendresse auprès de ses enfants et d’Alexandre tout particulièrement. C’était sans compter sur la douce comtesse de Noyal, excessivement maternelle pour tolérer une trop grande sévérité à l’égard de ses quatre enfants. Étrangement, l’homme dur et froid qu’était le comte de Noyal s’inclinait chaque fois que la frêle silhouette d’Éléonore s’immisçait entre le père et le fils. En tout autre domaine, Henri de Noyal l’emportait. Comment sa mère parvenait-elle à avoir le dernier mot quand il s’agissait de l’éducation de ses enfants ? Alexandre n’en savait fichtre rien, mais s’en félicitait. Grâce à la pugnacité de sa mère à ce sujet, il avait au moins échappé à une enfance complètement dénuée de tendresse.
Doté d’un bon sens d’observation, l’enfant s’était souvent interrogé sur les rapports qui existaient entre ses parents. Leur mariage, comme la plupart des unions de l’époque — et qui présidait encore à l’heure de cette histoire — résultait plus d’une affaire conclue entre deux familles que d’une histoire d’amour. Il n’en demeurait pas moins qu’un lien puissant unissait Henri de Noyal et sa femme. Ce qui était tout bonnement inconcevable tant les caractères des deux époux différaient. De surcroît il semblait tout à fait improbable à Alexandre que son père puisse éprouver le moindre sentiment affectif pour quiconque, hormis lui-même.
Le garçon jeta un regard affectueux sur sa mère, assise sur un grand plaid disposé sur l’herbe à l’arrière du château, à l’ombre de grands chênes qui dispensaient une agréable fraîcheur sur ce coin du parc et où avaient également pris place la comtesse de Bressac et Sofia d’Albret, revenue de sa longue promenade. On avait installé là quelques rafraîchissements et des gâteaux, que personne ne touchait, mais qui raviraient peut-être les enfants lorsqu’ils seraient revenus de leur baignade.
Éléonore de Noyal caressait distraitement les cheveux bruns du bébé qu’elle tenait sur ses genoux. Sa grande douceur attirait naturellement tous les enfants et la fille du comte d’Albret ne faisait pas exception. Pour l’heure, la fillette jouait avec le collier de perles que portait la comtesse, rêvant peut-être du jour où elle-même posséderait de tels bijoux, bien qu’à deux ans il ne fût pas certain qu’un enfant s’attardât sur ce genre de considérations.
Alexandre ne prêta guère d’attention au bébé aux grands yeux gris lové sur les genoux de sa mère et arrêta son regard sur le visage doux d’Éléonore de Noyal, dont les boucles châtain clair auréolaient un ovale parfait. Bien qu’elle eût dépassé, elle aussi, la quarantaine, sa silhouette — serrée comme il se doit dans un corset — demeurait celle d’une jeune fille. Elle avait toujours été jolie, bien que sans réelle beauté, mais ses maternités l’avaient épanoui tout autant que l’amour certain qu’avait fini par lui porter son mari au cours de leur union. Ses yeux marron emplis de tendresse rencontrèrent ceux d’Alexandre.
— Pourquoi ne vas-tu pas te distraire avec Paul, mon chéri ?
Le jeune garçon sourit à sa mère, vibrant d’un sentiment proche de la vénération.
— Il est allé se baigner à l’étang avec Édouard, Philippe et Cyprien.
— N’as-tu pas envie d’en faire autant par cette chaleur ? demanda Éléonore qui aurait elle-même apprécié se rafraîchir en s’ébattant joyeusement avec son fils, mais qui s’en abstenait eu égard aux conventions.
— Non, maman. Je crois que je vais plutôt aller chercher un livre à la bibliothèque. Si la comtesse de Bressac me le permet bien sûr, ajouta-t-il poliment en se tournant vers cette dernière.
— Mais naturellement, mon petit Alexandre, répondit celle-ci d’un ton indifférent. Vous pourrez même l’emporter chez vous, car vous n’aurez pas le temps de le finir aujourd’hui, assurément. Je dois bien avouer que Paul, tout comme ses frères, considère comme une corvée toute lecture et comme ce passe-temps n’a aucun attrait pour moi non plus, je les comprends aisément.
— Merci comtesse, répliqua le garçon en hochant la tête, ne comprenant pas qu’on puisse ne pas aimer les livres, lui qui leur vouait une grande affection et qui les considérait comme les meilleurs des compagnons.
Alexandre jeta un dernier regard affectueux en direction de sa mère qui, prenant dans la sienne la petite main potelée de la fillette qu’elle tenait sur ses genoux, l’incita à dire au revoir au garçon.
— Au revoir, Alexandre. Au revoir.
— Au voi, répéta docilement l’enfant du haut de ses deux ans, tout en fixant intensément de ses grands yeux gris le garçon qui la dominait de toute sa hauteur.
— Quel amour cette enfant ! s’exclama Éléonore de Noyal avec sincérité, en déposant un délicat baiser sur le front de la fillette.
Que l’enfant en question fût le fruit de l’union du comte d’Albret avec une roturière italienne l’indifférait quelque peu. D’ailleurs, elle était bien la seule à témoigner à Sofia d’Albret un peu d’amitié sincère. Même Eugénie de Bressac, pourtant moins encline aux médisances que la plupart de ses semblables, n’avait pas goûté le mariage de son frère avec une femme dont on ignorait tout, excepté ses origines modestes.
Sofia d’Albret s’efforça de sourire avec reconnaissance. Elle se sentait mal à l’aise en compagnie de ces dames d’une tout autre condition que la sienne et avait hâte de voguer vers d’autres horizons où personne ne connaîtrait ses modestes origines, ne la jugeant que sur ce seul critère. Elle tendit les bras vers sa fille qui vint aussitôt se blottir tendrement contre le corps de sa mère. Au moins Élisa avait-elle su conquérir le cœur de ces deux nobles dames qui la traitaient à l’égale de leurs propres enfants. C’était déjà plus qu’elle n’avait espéré en gagnant la France.
Après avoir traversé le parc en courant malgré la chaleur et pénétré dans la grande maison, appréciant à sa juste valeur la fraîcheur qui y régnait, Alexandre se dirigea vers la bibliothèque. Il attendit que ses yeux s’accoutument complètement à la pénombre pour parcourir les différents titres des livres et arrêta son choix sur « Le dernier des mohicans » de James Fenimore Cooper. Il saisissait l’ouvrage quand une voix derrière lui le fit vivement sursauter.
— Ah, tu es là mon garçon ! Tu n’as pas envie de te baigner avec les autres ? Je les ai aperçus au bord de l’étang. Ils avaient l’air de bien s’amuser. Et avec cette canicule, je dois bien admettre que je rêve de les rejoindre.
Le jeune garçon aurait bien avoué au comte que les récits dont il les avait abreuvés un peu plus tôt avaient empli sa tête d’une grande soif d’aventure qu’il pensait étancher en se plongeant dans un livre, mais il n’osa pas. Il se contenta d’expliquer en rougissant qu’il préférait l’isolement de la lecture aux jeux trop puérils de ses amis.
— La lecture est une excellente chose, mon garçon. Et sur quoi s’est porté ton choix ?
Ne s’attendant pas à ce que Charles d’Albret s’intéressât réellement à ses lectures, Alexandre resta un moment sans voix. L’homme s’approcha de lui et lut lui-même le titre de l’ouvrage.
— Très bon livre, mon garçon. Tu devrais passer un agréable moment.
Alexandre sourit timidement. Il avait remarqué qu’à l’opposé de son père, le comte d’Albret ne manquait jamais de glisser compliment ou petit mot affable aux gens qui l’entouraient, domestiques compris. Cette propension à la gentillesse n’enlevait en rien l’autorité naturelle qui se dégageait de lui. Bien au contraire, tout le monde le respectait et acceptait ses nombreuses excentricités. Tout le monde, sauf le comte de Noyal. Alexandre ignorait pourquoi, mais les deux hommes se vouaient une grande animosité que ni l’un ni l’autre n’essayaient de cacher.
— Mon garçon, si un jour il est donné à ma femme de me gratifier d’un fils, j’espère sincèrement qu’il te ressemble. Quoiqu’on te dise, ne doute jamais de tes qualités.
Charles d’Albret faisait discrètement référence à l’attitude du comte de Noyal à l’égard du garçon. Attitude qu’évidemment il réprouvait au plus haut point. Il n’admettait pas qu’on éduque un enfant dans la soumission et la peur. Bien au contraire, à ses yeux, on ne pouvait que tirer parti d’une éducation faite dans la bienveillance.
Le sourire d’Alexandre s’élargit tandis qu’une grande fierté l’emplissait tout entier. Son père le dénigrait si souvent qu’il lui arrivait constamment de se remettre en question. Mais si un homme comme le comte d’Albret reconnaissait en lui de grandes qualités au point d’espérer un fils comme lui, Alexandre ne pouvait qu’en voir son estime grandie. Son admiration pour le comte s’en trouva décuplée.
— Va maintenant mon garçon.
Ainsi congédié, Alexandre quitta la bibliothèque en laissant avec regret Charles d’Albret et passa devant le petit salon où son père et le comte de Bressac étaient en grande discussion comme à l’accoutumée. Le jeune garçon aurait discrètement passé son chemin s’il n’avait pas entendu son prénom prononcé par son père d’une voix assurée. La curiosité l’emporta. Il avança prudemment et sans faire de bruit jusqu’à la porte, désireux de savoir ce que complotaient les deux amis alors qu’il était question de lui et espionna, pour la deuxième fois de la journée, une conversation entre adultes.
— Mon cher ami, je désespérais de voir un jour s’unir nos deux familles.
— Je dois avouer que je n’y croyais plus non plus. Eugénie n’a su me donner que des garçons jusqu’à présent et je craignais qu’il en soit encore ainsi cette fois-ci. Mais Alexandre a déjà treize ans. Peut-être qu’il se mariera avant que Mathilde n’atteigne l’âge de le faire.
— Ne vous inquiétez pas de cela, mon ami. Alexandre ne se mariera que lorsque je l’aurai décidé et avec la femme que je lui aurai choisie.
Ces mots avaient été prononcés avec une telle assurance que les mains du jeune garçon serrèrent plus fort le livre qu’elles tenaient. Ses mâchoires se contractèrent douloureusement.
— Peut-être en sera-t-il ainsi, mais je tiens à préciser que je ne m’offusquerai pas si vous deviez un jour reprendre la parole que vous venez de me donner au nom de votre fils, Henri, soyez-en assuré, répliqua Augustin.
— Il n’en sera jamais question, affirma son interlocuteur. Moi vivant, Alexandre épousera Mathilde. J’en fais le serment.
Les traits du jeune garçon s’étaient figés. Ainsi, cela en était fait de son sort. À croire son père, que cela lui plaise ou non, il lui faudrait épouser le bébé qui venait de naître il y a peu. Mais il n’avait aucune envie de se marier. Il désirait parcourir le monde comme l’avait fait le comte d’Albret. Ensuite, peut-être, s’il rencontrait une femme digne de lui, il l’épouserait, mais de cela il n’en était pas tout à fait assuré.
— De toute manière, sa mère — Dieu sait pourtant toute l’affection que je lui porte — le surprotège et on ne peut que constater le résultat. Mon fils n’a malheureusement rien dans le ventre. Aussi je peux assurer qu’il n’ira jamais à l’encontre de mes décisions, croyez-le bien Augustin.
Les poings du garçon se contractèrent encore plus. Voilà la piètre opinion que son père avait de lui. Un être incapable d’affirmer ses propres volontés. Blessé dans son orgueil, les yeux remplis de larmes rageuses, Alexandre s’enfuit de la maison et traversa le jardin, passant par l’entrée du château pour éviter le regard inquisiteur de sa mère. Préférant se retrouver seul, il fit la sourde oreille aux appels insistants de Judith qui revenait de promenade avec leurs deux sœurs aînées.
La jeune fille, fraîchement sortie de pensionnat, regarda s’éloigner son petit frère avec inquiétude, frappée par le bouleversement qui se dégageait de tout son être.
— Je vous retrouve plus tard, adressa-t-elle à Mélanie et Elisabeth, aussi intriguées qu’elle par l’attitude d’Alexandre, quoique moins soucieuses ou plus indifférentes que leur sœur.
Judith rejoignit son frère qui, le corps secoué de spasmes, cachait son visage baigné de larmes, le front appuyé contre son bras, soutenu lui-même par le tronc du vieux chêne centenaire.
— Que se passe-t-il Alexandre ? Pourquoi ce désarroi ?
Incapable de proférer le moindre mot, ni même de montrer son visage ravagé de chagrin, le jeune garçon resta silencieux. Judith posa une main réconfortante sur l’épaule de son frère, le cœur serré par tant de douleur.
— Alexandre, explique-moi, supplia-t-elle, l’inquiétude se lisant sur ses traits. Que se passe-t-il ?
Le garçon leva sur elle un visage défait.
— Il… Il veut que je me marie, hoqueta-t-il à travers ses larmes. Il veut que j’épouse un bébé.
Malgré la gravité et les sanglots d’Alexandre, Judith eut grand-peine à retenir un sourire.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Qui veut te marier ? Et avec quel bébé ?
— Père, hoqueta son frère. Il veut que j’épouse la petite Mathilde. Et il se moque éperdument de ce que je peux en penser.
Judith n’ignorait pas que leur père avait toujours voulu unir sa famille avec celle de son meilleur ami, Augustin de Bressac. Leur projet avait été bouleversé par la naissance de Paul, un an après celle d’Alexandre, puis successivement par celles d’Édouard, Philippe et Cyprien. Ils avaient cru un instant que leurs vœux ne se réaliseraient jamais, mais Mathilde était née trois semaines plus tôt et les deux amis avaient vu leur désir se concrétiser enfin.
— Tu sais Mathilde va grandir. Elle deviendra certainement une belle jeune fille.
— Jamais je ne l’épouserai, la coupa Alexandre qui se moquait bien que le bébé devienne un jour la plus jolie fille du comté. Tu m’entends Judith. Jamais je n’épouserai ce bébé.
Judith appuya la pression de sa main sur l’épaule de son frère. Plus proche de lui que ne l’était le reste de la famille, elle connaissait mieux que quiconque Alexandre. Malgré son tempérament calme et tranquille, il possédait une force de caractère qui ne le faisait pas plier s’il n’en éprouvait nulle envie. Elle comprit que son frère n’obtempérerait pas aux ordres de son père sans opposition. Elle espéra en son for intérieur et pour la tranquillité de leur famille que la très jeune Mathilde saurait gagner le cœur d’Alexandre une fois adulte.
— Allez, sèche tes larmes et rejoignons les autres. Je pense qu’il est bientôt l’heure de rentrer au château. Maman va se demander ce que nous faisons.
Alexandre essuya sa figure d’un revers de main et, le visage déterminé, se jura de nouveau pour lui-même que Mathilde de Bressac ne serait jamais sa femme.
Château des de Bressac — Printemps 1847
Avec une indifférence non feinte, Alexandre regardait évoluer les danseurs au milieu de l’immense salle qui scintillait de mille feux, ignorant délibérément les yeux pleins d’espoir que jetaient sur lui un certain nombre de jeunes filles de bonne famille, attendant visiblement de le voir inviter l’une d’entre elles. Qu’un homme aussi séduisant que l’unique héritier du comte de Noyal dédaigne ce genre de mondanité était pour elles tout bonnement inconcevable et, chacune dans leur coin, rivalisait d’œillades plus ou moins discrètes dans l’espoir d’attirer son attention.
C’était peine perdue. Alexandre n’avait aucune envie de danser et n’accordait à aucune d’entre elles un semblant d’encouragement. Voir pérorer ces jeunes filles de la haute noblesse l’agaçait plus que cela ne le séduisait. Il était tout compte fait heureux que ces soi-disant fiançailles avec Mathilde le mettent à l’abri de tentatives de séduction plus ouvertes.
Ordinairement, Alexandre fuyait autant que possible ce genre de mondanités, mais ce bal était donné à l’occasion des fiançailles de Philippe de Bressac avec une vicomtesse des environs et il n’avait pas pu s’y soustraire. Le jeune homme n’ignorait pas que le comte de Bressac, tout comme Henri de Noyal du reste, avait eu l’espoir qu’Alexandre profiterait de cet événement pour demander lui-même la main de Mathilde, récemment sortie de son pensionnat, mais il n’avait pas pu s’y résoudre.
À presque dix-sept ans, Mathilde était certes une jolie jeune fille d’un caractère fort agréable. Elle rencontrait d’ailleurs beaucoup de succès auprès des jeunes gens de la haute société. Guillaume de Montemberg, en particulier, aurait sans aucun doute déjà demandé la fille du comte de Bressac en mariage s’il avait été assuré d’une réponse positive, mais comme tout un chacun dans cette soirée, il savait que Mathilde était tacitement promise au seul héritier de la famille de Noyal. Avec un profond regret, le jeune marquis s’était docilement incliné devant son rival, pourtant peu empressé auprès de la jeune femme, Mathilde ne lui ayant jamais donné l’espoir d’une quelconque attirance pour sa propre personne.
— Pourquoi cet air morose, Alex ! Ne te réjouis-tu pas du prochain mariage de mon frère avec Hortense Saint-Georges ?
Alexandre se tourna avec un sourire quelque peu désabusé vers celui qui venait troubler ses sombres pensées, ayant reconnu sans peine la voix familière de son ami Paul.
— Je suis très heureux pour lui. Elle est assez jolie et semble être tout à fait accomplie. Par ailleurs, elle a les faveurs de tes parents. Que peuvent-ils demander de plus ? Quant à moi, tu sais combien j’exècre ce genre de frivolité.
Le comte et la comtesse de Bressac n’avaient pas lésiné sur les dépenses pour marquer l’heureux événement. Ces fiançailles étaient, l’espéraient-ils, les premières d’une grande série ayant encore trois fils et une fille à marier. Des mets, plus succulents les uns que les autres, garnissaient un buffet pour l’heure caché aux regards indiscrets. Des gardénias et des roses blanches, disposés ici ou là dans des vases de cristal, embaumaient de leur parfum entêtant les différentes pièces ouvertes aux invités. L’orchestre, choisi avec soin, enchaînait avec un égal bonheur des morceaux entraînants pour les danseurs.
— Mathilde en raffole. Cela fait des semaines qu’elle parle de ce bal ! Sans doute devrais-tu songer à t’y habituer, car il est à parier qu’une fois mariée, elle veuille en donner elle-même fréquemment, fit remarquer Paul avec raillerie. Regarde comme elle s’amuse elle-même à virevolter au bras de son cavalier qui semble très empressé auprès d’elle. Ce qui a l’heur de déplaire à mon très cher père et encore plus au tien.
Alexandre accorda à peine un regard à son père dont les mâchoires tressautaient à un rythme régulier, signe évident de sa vive irascibilité et suivit des yeux le couple formé par Mathilde et le marquis de Montemberg. Ils évoluaient tous deux avec grâce et légèreté au milieu des autres danseurs, leur visage heureux vibrant d’une même communion. L’homme se pencha vers la jeune femme et lui murmura quelques mots inaudibles qui accentuèrent le joli sourire de Mathilde.
Dans sa robe de satin bleu ciel qui mettait en relief l’iris de ses yeux, elle offrait un spectacle des plus charmants. Ses boucles blondes virevoltaient tandis qu’elle tournoyait à s’en étourdir la tête, heureuse à la pensée de la soirée qui ne faisait que commencer. Il ne faisait aucun doute qu’elle aimât danser et s’amuser.
Alexandre se demanda un instant s’il ne devait pas rendre sa parole à la jeune fille. Ou plus exactement la parole que son père avait donnée pour lui, car Alexandre n’avait jamais laissé entendre quoi que ce soit de tel à Mathilde. Mais il n’avait jamais rien dit non plus qui puisse démentir les projets fomentés par leurs parents. Sans doute s’arrangeait-il de cette supposée histoire de fiançailles. Au moins, les mères de famille qui avaient des filles à marier le laissaient-elles en paix à l’idée de ce mariage attendu.
Il songea avec quelle force les convictions pouvaient s’ancrer dans l’esprit des gens. Mathilde serait un jour la nouvelle comtesse de Noyal. C’était pour tous un fait considéré comme accompli. Pourtant, jamais il n’avait émis la moindre allusion à ce sujet et son attitude était la moins équivoque à ses yeux.
Il convenait que Mathilde ferait une merveilleuse épouse. Outre le fait qu’elle fût très jolie, elle était issue d’une bonne famille, amie de longue date de la sienne de surcroît. C’était par ailleurs une jeune fille, qui pour aimer les frivolités inhérentes à son âge, n’en demeurait pas moins suffisamment intelligente. Les conversations avec elle n’étaient en rien ennuyeuses et Alexandre avait toujours apprécié sa compagnie.
Que pouvait-il demander de plus à la femme qu’il épouserait ? Pas le grand amour passionnel conté dans les livres en tous les cas. Il laissait ce genre de balivernes à ceux qui voulaient y croire. Il n’avait pas assez l’âme romanesque pour se laisser berner par des sentiments inventés de toutes pièces par des poètes, en vue de faire rêver les jeunes filles et les pauvres âmes romantiques.
Alors pourquoi retardait-il un mariage arrangé depuis de longues années par ses parents et ceux de la jeune fille ? Était-ce seulement pour contrarier son père qui tenait tant à cette union ou avait-il un autre motif qu’il ne s’expliquait pas ?
Alexandre se rappelait la promesse qu’il s’était faite à lui-même alors qu’il n’était qu’un enfant, mais restait persuadé que, malgré la joie puérile qu’il retirait à mécontenter le comte de Noyal, une raison plus profondément ancrée en lui refusait de se soumettre à ce mariage décidé depuis des années. Même s’il ne comprenait pas lui-même l’origine de cette obstination.
Il faudrait bien pourtant qu’il franchisse un jour le pas. Mathilde n’attendrait pas indéfiniment qu’il se décide à la demander en mariage, même si elle éprouvait pour lui de tendres sentiments comme il avait pu s’en rendre compte.
Paul, qui tout comme son ami manifestait peu d’empressement à prendre une épouse, le sortit une nouvelle fois de ses pensées.
— Tu fais le désespoir de la plupart des jeunes filles de cette salle, en as-tu la moindre conscience au moins ?
— Nous sommes au moins deux, si je ne m’abuse, répliqua Alexandre avec un sourire froid. Mais contrairement à toi, je n’apprécie guère de perdre mon temps à danser avec des têtes de linottes qui ne sont même pas capables d’aligner deux phrases intelligentes.
— Ce n’est pas ce que je demande à une femme, avoua son ami avec un sourire goguenard. Et je ne pense pas prendre une épouse avant longtemps, sois en assuré.
— Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, cela m’arrange que l’on ne me considère pas comme un cœur à prendre. Cela me déplairait de songer n’être qu’un bon parti pour toutes ces marieuses.
Paul sonda son ami de ses yeux bleus, qu’il avait de la même couleur que sa sœur, se demandant si c’était la seule image de lui-même qu’Alexandre pensait avoir auprès des autres.
— Ton nom et ton argent ont certes beaucoup d’attraits et pour les jeunes filles et pour leurs mères en quête d’un mari pour leur progéniture, concéda-t-il après quelques minutes de silence. Mais le séduisant Alexandre de Noyal a tout de même bien d’autres atouts en dehors de cela !
Alexandre esquissa un sourire narquois.
— Dois-je conclure de tes propos que tu as une inclination pour ma petite personne ? plaisanta-t-il, sachant qu’il ne choquerait pas son ami d’enfance par un propos aussi trivial tant les deux hommes étaient proches.
— Aucun danger, objecta Paul en éclatant d’un grand rire qui fit se tourner dans leur direction plusieurs têtes réprobatrices. J’aime trop les femmes pour cela. À la grande désolation de mon père d’ailleurs, qui se désespère de me voir marier un jour.
— Cela finira bien par t’arriver non ?
— Celle qui me mettra la corde au cou n’est pas encore née, assura Paul le visage encore rieur. Excuse-moi, Alexandre, je vois la baronne de Rémieu me faire discrètement signe. Son mari est parti régler une affaire à Paris et il en a encore pour plusieurs jours, à ce qu’il paraît. Notre pauvre baronne passe ses journées seules, boudant qu’il n’est pas daigné l’emmener à la capitale avec lui.
— Je n’ai aucun mal à imaginer comment elle compte tromper son ennui les jours prochains, persifla Alexandre.
— Que veux-tu, je me fais un devoir de distraire ces pauvres êtres esseulés qui ne demandent après tout, qu’un peu d’attention masculine.
— Méfie-toi de ton âme charitable. Un de ces jours, elle pourrait t’être fatale.
— Je sais être discret, rassure-toi. Tâche de t’amuser un peu toi aussi. J’ai l’impression qu’avec l’âge, tu deviens de plus en plus sérieux. Tu vas finir par devenir ennuyeux si tu n’y prends pas garde !
Alexandre regarda partir son ami avec un regard éloquent. À cet instant, son plus vif désir était de se retrouver seul, chevauchant son cheval à travers la campagne environnante qui bourgeonnait peu à peu à la faveur du printemps. À la rigueur, il aurait pu se contenter de se retrouver dans la bibliothèque familiale à savourer un bon livre. En tous les cas, il aurait préféré être loin de ces mondanités qui lui pesaient de plus en plus. Peut-être que son ami avait raison. Avec le temps, il semblait de plus en plus attiré par une vie plus calme et solitaire. Pourtant, il n’en éprouvait aucun regret, bien au contraire.
Désireux d’échapper quelques instants au monde qui l’entourait, Alexandre tourna les talons et s’apprêtait à gagner le jardin qui commençait à fleurir doucement quand une main le retint par le bras.
— Alexandre ?
Le jeune homme se tourna et fit face aux yeux pétillants de la ravissante Mathilde.
— Je sais que cela n’est guère conforme à la bienséance, mais je n’ai pas encore eu le plaisir de danser avec toi ce soir et je crains que, si je ne brave pas les convenances, je n’aurai pas cet honneur. Me pardonneras-tu cette entorse à l’étiquette ?
— Tu sais que je ne pourrai jamais rien te reprocher, ma chère Mathilde.
Courtoisement, Alexandre s’inclina et, proposant son bras, il guida la jeune femme sur la piste. Il n’éprouvait guère de plaisir à évoluer ainsi au milieu des autres danseurs, pourtant il demeurait un cavalier hors pair. Le couple qu’ils formaient attira aussitôt les regards. D’autant que tous se demandaient quand l’héritier des de Noyal se déciderait de solliciter la main de la fille des de Bressac.
— Je pense que nous alimentons, en ce moment même, bon nombre de conversations.
— Je le crois aussi, mais laissons-les deviser sur nous autant qu’ils le souhaitent et profitons de ces instants sans songer aux autres, veux-tu ?
— Comme tu voudras, accepta Alexandre sans toutefois parvenir à occulter les regards qui convergeaient vers eux et qui l’agaçaient au plus haut point. Tu es très en beauté ce soir.
Mathilde rosit de plaisir sous le compliment.
— Tu trouves ?
Elle était secrètement ravie de constater que les efforts déployés un peu plus tôt pour séduire Alexandre n’avaient pas été vains. Depuis toujours, il était convenu qu’elle se marierait avec lui. Ce mariage, arrangé par leurs pères respectifs, n’avait rien pour lui déplaire. Tout comme elle, Alexandre était issu de la haute noblesse. Ses affaires prospéraient. Mais surtout son charme et son intelligence faisaient de lui l’un des partis les plus enviés de leur cercle d’amis.
Elle avait toujours été subjuguée par cet homme de plusieurs années son aîné. Elle n’avait eu aucun mal à tomber amoureuse de lui et si elle avait conscience que lui-même n’éprouvait qu’une tendresse quasi fraternelle à son égard, elle restait persuadée qu’elle saurait conquérir son cœur une fois leur union scellée. Elle n’avait pas une grande connaissance de ce qui se passait entre des époux dans l’intimité de leur chambre, mais sentait confusément que c’était par là que les sentiments d’Alexandre pourraient évoluer en un véritable amour.
Tout en tourbillonnant, Alexandre ne quittait pas la jeune fille du regard. Ses yeux bleus luisaient du bonheur qu’elle ressentait dans ses bras et il s’en voulut une fois de plus de la laisser espérer une chose qu’il n’était même pas sûr de lui donner un jour.
— Mathilde, je… commença-t-il.
Le visage plein d’espoir de la jeune femme l’atteignit au cœur, le laissant hésitant à formuler ce qui venait d’affleurer à son esprit. Il serait cruel de lui annoncer devant tous ces gens ses intentions de ne pas se marier avant longtemps.
— Oui, Alexandre ?
Enfin il allait me demander ma main ! songea la jeune fille.
Mathilde s’était demandé pourquoi il tardait tant à le faire, mais le soin particulier qu’elle avait mis à se préparer ce soir allait finalement combler ses désirs les plus chers.
Saisi par une quelconque pitié, Alexandre hésita un instant à lui dire qu’elle ferait mieux de se trouver un autre prétendant qui saurait la choyer comme elle le méritait et faillit plutôt être sur le point de lui annoncer son intention de demander officiellement sa main, mais aucun son ne put franchir ses lèvres sèches. L’image de l’enfant qu’il avait été, surprenant une conversation blessante, lui revint en mémoire. Mais ce serment qu’il s’était fait à lui-même plusieurs années plus tôt, expliquait-il à lui seul cette réserve qui le surprenait, ou bien l’idée du mariage le rebutait-il à ce point ? Il n’aurait pas su le dire.
— Non, rien, laissa-t-il tomber.
Ils tourbillonnèrent encore un moment au son d’une valse, enfermés dans leur silence. Alexandre entendit avec joie s’évanouir les dernières notes et guida une Mathilde quelque peu désappointée jusqu’à ses parents, en grande conversation avec Henri de Noyal. Il salua ses hôtes, désireux de quitter le bal au plus tôt. Mathilde n’esquissa aucun geste, consciente qu’Alexandre lui échappait encore une fois et qu’il était inutile de tenter de le retenir contre sa volonté, même si elle se sentait froissée par son attitude.
Le comte de Noyal n’eut pas les scrupules de la jeune fille.
— Alexandre, puis-je te dire un mot en privé s’il te plaît ?
Le ton employé par son père n’admettait aucun refus et Alexandre le suivit à contrecœur jusqu’à la bibliothèque qui juxtaposait l’une des salles de réception.
— Ferme la porte, veux-tu. Inutile de faire profiter notre conversation à toutes ces langues de vipère.
Un silence pesant s’installa entre les deux hommes. Impatient de quitter la réception au plus tôt, Alexandre le brisa le premier.
— Vous vouliez me parler, père ?
Le comte fit face à son fils, le visage plus dur que jamais.
— Je ne te cacherai pas qu’Augustin de Bressac et moi-même espérions annoncer tes fiançailles avec Mathilde ce soir même. Tu as déjà trente ans, Alexandre. Il est grand temps que tu fondes enfin une famille. Non, ne m’interromps pas. Je te rappelle tes devoirs. Tu es le seul héritier de cette famille et je compte sur toi pour me donner un petit-fils qui saura perpétuer notre nom. J’aimerais que tu le fasses de mon vivant, inutile de te le préciser.
— Je suis désolé de ne pas encore avoir satisfait à vos désirs, père, mais j’avoue que le mariage ne fait pas encore partie de mes priorités.
Ce disant, Alexandre se félicita de ne pas avoir mentionné ses intentions à Mathilde dans un moment d’égarement. Après une telle promesse, il n’aurait pas pu avoir la satisfaction puérile de faire rager son père.
— Et pourrais-je savoir quelles sont au juste « tes priorités » comme tu dis ? s’emporta Henri de Noyal qui ne supportait pas qu’on lui tienne tête et surtout pas son fils.
— Père, avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi de vous dire que je ne vous laisserai pas régenter ma vie comme vous l’avez fait avec mes sœurs. Je n’ai plus treize ans. Lorsque je songerai qu’il est temps pour moi de me marier, croyez bien que je le ferai.
— Et crois-tu que Mathilde acceptera de t’attendre ainsi indéfiniment ? C’est une jeune fille charmante, que ne manque pas d’attrait au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Je me suis laissé entendre dire que Guillaume de Montemberg l’aurait déjà demandé en mariage s’il n’avait su qu’elle t’était destinée depuis toujours.
Si le comte espérait ainsi éprouver la jalousie de son fils, il se trompait. Alexandre n’ayant jamais été amoureux de la jeune fille, ce genre de sentiment lui était étranger.
— S’il plaît à Mathilde de se laisser séduire par le jeune marquis, je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient. Vous savez bien père, que je n’éprouve pour elle qu’une tendresse toute fraternelle. Je ne m’opposerai pas à son bonheur, dût-elle le trouver loin de moi.
— Essaies-tu de me faire croire que tu attends de trouver le grand Amour pour te marier ? tonna le comte de Noyal, contrarié par la tournure que prenait cette conversation. Balivernes que tout cela ! Un mariage solide se construit sur des bases autres que ce genre de sentiments. Ta mère et moi n’avions aucune inclinaison l’un pour l’autre lorsque nous nous sommes connus et vois combien notre mariage est une réussite.
— Rassurez-vous, père, je ne crois pas plus que vous à ce grand sentiment conté par les poètes. Quand l’heure sera venue pour moi de fonder une famille, je le ferai. Avec Mathilde ou avec une autre. Peu m’importe. À présent, si vous voulez bien m’excuser, je vais me retirer dans ma chambre.
Henri de Noyal regarda son fils quitter la pièce, encore interloqué. Au fil des années, Alexandre devenait de plus en plus sûr de lui, ce qui le rendait moins malléable. L’homme aurait pu en éprouver une quelconque fierté si cela ne mettait pas en péril le rêve qu’il avait caressé pendant des années.
Plantation Jacaranda —
Guadeloupe — Printemps 1847
Élisa pénétra dans l’enceinte de la bibliothèque avec le même sentiment de bonheur qui l’habitait toujours quand elle franchissait le seuil de la lourde porte à deux battants. Elle aimait cette pièce plus que tout autre à l’intérieur de l’habitation. Enfant, elle y passait des heures en compagnie de son père. Charles d’Albret avait su lui communiquer le goût de la lecture et le respect des livres. La petite fille aimait se blottir sur les genoux de son père et se laisser bercer par la voix grave et chaude du comte, qui narrait avec un plaisir toujours renouvelé, les aventures les plus rocambolesques de héros sortis de l’imaginaire des auteurs.
Devenue plus grande, Élisa appréciait tout autant venir lire ici, pelotonnée dans le large fauteuil de cuir brun qui faisait face à celui, à l’identique, de son père. Chacun perdu dans sa lecture personnelle, ils prenaient plaisir ensuite à échanger leurs impressions sur leur lecture, défendant avec ardeur tel roman qui les avait séduits, critiquant âprement tel autre dont ils oubliaient bien vite le titre.
C’était le début de l’après-midi. On entrait peu à peu dans la saison des pluies. Les températures avoisinaient les 27 °C pendant la journée, pour ne redescendre qu’à 22 °C la nuit et les averses, bien que brèves, se faisaient plus abondantes. Il régnait ce jour-là une chaleur humide qui incitait à la somnolence.
Élisa adorait le calme de ces débuts d’après-déjeuner, quand la grande maison demeurait plongée dans un silence feutré. Sa mère se retirait généralement dans sa chambre sitôt le repas terminé pour une courte sieste, chose qu’elle-même avait toujours abhorrée.
Enfant déjà, elle s’éclipsait de sa chambre où on la croyait endormie et à l’insu de tous, elle s’enfuyait sur la plage, préférant s’ébattre joyeusement dans les vagues avec Donatien, le petit-fils de sa nourrice antillaise. Même Lalie, généralement assoupie dans son fauteuil à bascule dans la chambre de la fillette, n’avait jamais rien su de ces courtes escapades. Aussi les deux enfants partageaient-ils jeux et baignades dans le plus grand secret.
Les yeux acclimatés à la pénombre de la pièce, la jeune fille aperçut son père sur l’un des deux fauteuils, livré lui aussi à une sieste peu coutumière chez lui, un livre ouvert sur ses genoux.
Charles d’Albret se trouvait rarement dans cette pièce à cette heure de la journée, aussi Élisa fut-elle surprise de l’y trouver, abandonné au sommeil qui plus est, lui qui à l’instar de sa fille, voyait dans la sieste une perte de temps inutile, alors que tant de choses requéraient sa présence dans le domaine. Elle s’autorisa à contempler ce visage si familier qu’elle trouva pourtant différent. Pour la première fois, elle remarqua ses tempes grisonnantes et ses traits marqués par une vie aventurière. Toute sa vie, Élisa l’avait vu tel un roc, possédant une force de caractère qu’il lui avait d’ailleurs transmise. Sa vitalité n’avait rien à envier à un homme plus jeune et plus robuste que lui.
La jeune fille esquissa un sourire attendri, nuancé d’un voile de tristesse à la vue de ce total abandon. Comme tout un chacun, son père vieillissait. Un jour il disparaîtrait, la laissant seule et désemparée. Gagnée par un sournois, mais réel malaise, Élisa tourna les talons et se dirigea sur la pointe des pieds vers le rayonnage de livres. Elle saisit celui qu’elle était venue chercher et s’apprêtait à quitter la bibliothèque sans faire plus de bruit, lorsque la voix de son père la fit sursauter.
— Eh bien jeune fille, où avez-vous l’intention d’aller lire ce livre ? Dans ce petit coin secret où Donatien et toi vous retrouviez lorsque vous étiez enfant ?
Elle se tourna vivement vers son père, les yeux agrandis de surprise.
— Tu étais au courant ?
— Sache, ma chérie, qu’à tout instant je sais où se trouvent tous les gens de cette habitation.
— Je croyais que… commença Élisa la stupeur se lisant sur son visage expressif.
— Que ton petit secret était bien gardé ? Rassure-toi, je pense être le seul à savoir que tu préfères depuis toujours aller courir sur la plage avec Donatien, plutôt que de perdre ton temps à essayer de dormir. Ta mère pense évidemment que tu t’offres un repos qu’elle juge nécessaire pour toi et je n’ai jamais songé à lui révéler où tu passais ton temps après le déjeuner.
Élisa sourit à son père, ravie comme toujours par le lien de complicité qui les unissait tous les deux. La jeune fille aimait tendrement sa mère, mais jamais elle ne s’était sentie aussi proche de Sofia qu’elle ne l’était de Charles d’Albret.
Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère l’astreignait aux cours de danse qu’elle exécrait, d’autant que sur l’île, les occasions de s’adonner à ce genre de loisirs étaient fort peu nombreuses. Pas plus qu’elle concevait l’intérêt de revêtir les jolies toilettes que sa mère aurait aimé commander pour elle. Élisa se sentait parfaitement à l’aise dans ses robes de coton, beaucoup plus pratiques pour arpenter les champs de coton ou de canne à sucre, lieux qu’elle prisait plus que le petit salon du gouverneur ou ceux des autres planteurs que Sofia aurait aimé la voir fréquenter.
Bien entendu, la jeune fille ignorait que, bien qu’il lui en coûtât de devoir un jour se séparer de son unique enfant, Sofia d’Albret espérait secrètement l’envoyer en France, chez la sœur de son mari, retrouver les avantages dus à son rang. Avantages perdus, selon elle, à cause de ses propres origines modestes.
Charles d’Albret ne partageait pas les sentiments de sa femme, persuadé que sa fille ne manquerait pas, le moment venu, de trouver un bon parti sur l’île. Mais en toute honnêteté, il devait reconnaître qu’à ce jour, il ne voyait nul prétendant digne d’épouser son Élisa.
Elle avait toujours été une enfant remarquable. D’une grande intelligence, elle montrait une curiosité pour toutes les choses qui l’entouraient, posant mille et une questions à son entourage. Il n’était guère surprenant de la voir intervenir dans les conversations d’adultes, y compris celles des hommes qu’elle ne dédaignait pas comme la plupart de ses pairs, ce qui agaçait les hommes aussi bien que les femmes de leurs connaissances. Ce qui avait le don d’amuser aussi bien le père que la fille.
Sur l’île, on avait appris pourtant à accepter sa présence partout où Charles d’Albret se montrait, Élisa le suivant comme son ombre depuis sa plus tendre enfance.
Les projets qu’entretenait sa mère à son sujet étaient loin de l’esprit de la jeune fille à ce moment précis. Quand bien même ceux-ci auraient accaparé ses pensées, elle les aurait rejetés sans trop s’en soucier, sachant compter sur le soutien de son père pour ne pas les voir aboutir.
Courant déposer un baiser sur la joue râpeuse du comte, elle s’écria :
— Merci papa.
— Merci de quoi, grands dieux ?!
Élisa haussa les épaules dans un geste très enfantin. Elle ne savait pas au juste de quoi elle remerciait son père : de n’avoir rien révélé de son secret à Sofia. De ne pas partager avec sa mère, les grandes idées que celle-ci avait pour leur fille et de la laisser vivre comme elle l’entendait. Ou tout simplement d’être là, à ses côtés, sans la juger.
— Allez, file avant que ta mère ne se réveille et ne t’oblige à je ne sais quelles stupides contraintes que tu exècres.
La jeune fille s’exécuta non sans embrasser une nouvelle fois le comte d’Albret avec une infinie tendresse.
***
Abritée sous le feuillage bruissant d’un cocotier, Élisa parcourait les dernières lignes du roman qu’elle tenait dans les mains.
« Un soupir de bonheur s’échappa de la poitrine d’Haydée et des larmes, qui pour être des larmes de joie n’en étaient pas moins poignantes, roulèrent sur ses joues ».
Elle referma doucement son livre, un sourire de contentement sur son visage hâlé par le soleil. Edmond Dantes était parvenu à s’ouvrir à nouveau à l’amour malgré la trahison de celle qu’il avait jadis aimée passionnément, trahison certes bien involontaire pour celle qui avait cru mort celui qu’elle aimait.
Elle se demanda si elle-même aurait pu, après seulement quelques malheureux mois, épouser un autre homme, même en sachant disparu pour toujours celui qui faisait battre son cœur. Elle n’en saurait sans doute jamais rien. Sa vie n’aurait probablement rien à voir avec les fresques romanesques qu’elle aimait lire depuis toujours.
Le regard perdu dans le lointain, Élisa se demandait à quoi ressemblerait sa vie. Comme la plupart des jeunes filles de son âge, elle attendait avec une impatience grandissante de rencontrer le grand amour. Elle avait été bercée depuis sa plus tendre enfance par l’histoire de ses parents qui avaient fait front ensemble pour imposer leur amour, préférant l’exil sur une île qu’ils ne connaissaient pas pour vivre heureux, loin des préjugés qui avaient cours en France ou en Italie.
Elle laissa tomber lentement son livre sur le sable et fit quelques pas en direction de la mer, envahie d’un grand sentiment de plénitude. Là-bas, au-delà de la ligne d’horizon, à des milliers de kilomètres d’elle, sa vie aurait certainement été toute autre, mais elle n’en éprouvait aucun regret. Bien au contraire, elle avait la certitude qu’elle n’aurait jamais connu là-bas un tel bonheur de vivre.
Secouant la tête pour chasser ses pensées importunes, elle souleva ses jupons et entra dans l’eau, un sourire béat sur les lèvres. Elle frémit au contact de la fraîcheur de la vague qui lui lécha les pieds. Une grande sensation de liberté la gagna.
Quel délice de vivre ici ! songea-t-elle, nullement attirée par les mondanités et la grande vie que devaient mener les jeunes filles de la noblesse, là-bas de l’autre côté de l’océan.
Et si l’idée de voguer un jour sur la mer la tentait, ce n’était que pour éprouver une sensation plus grande de liberté et non pour se retrouver en France, prisonnière d’une bienséance hypocrite.
La jeune fille pivota sur elle-même et aperçut une haute silhouette se détacher dans le fond bleu d’un ciel sans nuages. Aveuglée par le soleil, Élisa plaça sa main en visière, se demandant qui osait ainsi venir troubler sa petite retraite qu’elle gardait jalousement secrète. Son sourire s’épanouit telle une fleur au soleil, tandis qu’elle courait à la rencontre du nouveau venu.
— Donatien !
Elle se jeta dans ses bras, heureuse de retrouver après plusieurs mois de séparation, son compagnon de toujours.
— Quand es-tu arrivé ? J’ignorais que tu devais déjà revenir de Paris ! Pourquoi papa ne m’a-t-il pas avertie ? J’aurais pu venir t’attendre sur le port. Oh, comme je suis heureuse que tu sois là !
Le jeune homme riait devant ce déferlement de questions auxquelles il n’avait même pas le temps de répondre et serra son amie d’enfance dans ses bras.
— Moi aussi je suis heureux de te revoir. J’ai été surpris que ton père me dise où tu te trouvais. Je croyais que c’était notre secret ?
Élisa passa un bras complice sous celui de son ami :
— En ce qui le concerne, c’était un secret de Polichinelle. Il a toujours su qu’on se retrouvait ici tous les deux alors que j’étais censée faire la sieste, avoua-t-elle dans un sourire amusé. Ce qui est, si on y réfléchit bien, guère étonnant de la part de papa. Mais dis-moi, pourquoi ne m’as-tu pas annoncé ton arrivée dans ta dernière lettre ?
— Je voulais te faire la surprise. C’est pourquoi, à ma demande, ton père ne t’a rien dit non plus.
— Une surprise ?! Eh bien, c’est plutôt réussi.
Serrant de nouveau contre elle le garçon devenu homme, elle ajouta :
— Je suis tellement contente que tu sois rentré. Tu m’as tellement manqué, tu sais.
— Toi aussi, tu m’as manqué. Et je vois que tu as changé pendant mon absence. Tu es plus ravissante que jamais.
Nullement gênée par ce compliment qui venait de son ami d’enfance, Élisa esquissa une petite révérence en riant.
— Merci. Mais toi aussi, tu as changé. Tu as forci. Je te sens plus sûr de toi. Plus mûr. Aurais-tu rencontré une belle jeune fille là-bas ? s’enquit-elle sur le ton de la confidence.
Aucune qui ne puisse rivaliser avec toi, aurait souhaité lui répondre Donatien qui avait toujours été secrètement amoureux d’elle, mais il s’en abstint. Le moment n’était pas propice à faire de telles déclarations. Élisa avait été sa compagne de jeu depuis sa plus tendre enfance. Élevés quasiment ensemble, ils avaient tout partagé, les joies comme les réprimandes, mais le mulâtre ne lui avait jamais avoué les tendres sentiments qui l’habitaient. Et en la revoyant les pieds dans l’eau, elle lui était apparue encore plus désirable qu’auparavant. Il était cependant trop tôt pour avouer à la jeune fille l’inclinaison qu’il avait pour elle. Son amitié lui était trop précieuse pour qu’il la gâche en précipitant les choses.
— Rien à dire d’intéressant de ce côté-là, se contenta-t-il de répondre.
— Raconte-moi : comment était Paris ? As-tu visité la capitale et la campagne alentour ? Et la traversée en bateau, comme était-ce ? Avez-vous essuyé quelque tempête ? As-tu éprouvé le mal de mer ? Je veux tout savoir. Promis ?
— Promis jeune fille. Tiens, je t’ai ramené un petit cadeau de là-bas. Mais évite d’en parler à tes parents, ajouta-t-il d’un ton conspirateur. À ta mère surtout, elle n’apprécierait peut-être pas que je mette entre tes mains un roman si peu moral.
Élisa saisit l’ouvrage qu’il lui tendait et en parcourut le titre.
— « Le rouge et le noir ». Je crois savoir que ce livre de Stendhal n’a pas eu beaucoup de succès à sa sortie, mais je suis sûre, pour ma part, que je vais l’adorer.
Elle sourit, ravie de son cadeau et déposa un baiser sur la joue de Donatien.
— Merci. Ce présent me fait vraiment plaisir. Mais moins que ton retour. Viens, rentrons, tu dois être las de ton voyage et je dois te fatiguer avec mes jacasseries. Tu vas te reposer un peu. Ensuite, tu me raconteras tout.
L’heure du dîner était toujours très animée à la plantation, mais avec le retour de Donatien, il le fut plus que de coutume. Le jeune homme, qui n’avait jamais partagé leur repas auparavant, avait été convié à celui-ci par le maître des lieux et il s’efforçait de répondre à toutes les questions qu’Élisa lui posait sur Paris ou la traversée, précisant à l’attention de Charles d’Albret les détails qui ne manqueraient pas d’intéresser le comte sur la politique actuelle et les événements qui s’y déroulaient en cette période troublée.
Tout à la joie du retour de Donatien, personne ne remarqua le manque de participation de Sofia d’Albret. Ordinairement plus volubile, elle semblait ce soir-là préoccupée par quelques tourments internes, comme pouvait en témoigner le pli soucieux qui barrait ses sourcils parfaitement dessinés.
