L'évaluation psychologique en contexte multilingue et multiculturel - Jérôme Rossier - E-Book

L'évaluation psychologique en contexte multilingue et multiculturel E-Book

Jérôme Rossier

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Beschreibung

Cet ouvrage lève le voile sur les biais que l'on peut rencontrer lors d'évaluations psychologiques, causés principalement par la diversité culturelle qui découle des mouvements migratoires du XXe siècle.

Le domaine de l’évaluation psychologique a connu un essor important dès le début du XXe siècle avec le développement de différents tests qui permettaient d’établir un diagnostic. Le principe de ces tests est de soumettre des individus à des conditions standardisées pour pouvoir évaluer leurs performances ou leurs réponses au regard d’une norme représentée par la distribution des performances et des réponses de la population à laquelle appartiennent ces individus. Ces tests ont donc été conçus pour des groupes homogènes et issus d’une majorité culturelle. Mais à l’heure où les flux de population s’intensifient à cause de la crise des réfugiés, des déplacés environnementaux et des demandeurs d’asile, ces tests ne paraissent plus adéquats. Ils échouent à prendre en compte les particularités culturelles et linguistiques des individus alors même que celles-ci façonnent leur vision du monde et leur état mental. Alors, en tant que praticien, comment accompagner ces populations de manière optimale ?

C’est la question à laquelle répondent les différents contributeurs au fil de cet ouvrage. La première partie est consacrée à l’évolution du phénomène migratoire et à ses implications. La seconde montre les implications techniques de l’usage des instruments psychométriques, en termes de biais, de niveau d’équivalence, de développement ou de leur usage. Enfin, la troisième partie traite de l’évaluation de différents aspects de la personne en utilisant des instruments qualitatifs ou narratifs.

Ont également participé à cet ouvrage Camilla Alberti et Christin Achermann, Catherine Wihtol de Wenden, Antoine Roblain, Karel Héritier, Eva G. T. Green, Jean Guichard, Shagini Udayar, Jean-Philippe Antonietti, Émilie Joly-Burra, Fabio Mason, Emmanuelle Grob, Paolo Ghisletta, Laurent Sovet, Kokou A. Atitsogbe, Fons J. R. van de Vijver, Koorosh Massoudi, Cecilia Toscanelli, Thierry Lecerf, Salomé Döll, Sophie Geistlich, Laurent Sovet, Kokou A. Atitsogbe, Jean-Luc Bernaud, Kokou Amenyona Atitsogbe, Amber Gayle Thalmayer, Noureddine Kheloufi, Fabrice Brodard, Kossi B. Kouno, Federico Durante, Jonas Masdonati et Koorosh Massoudi.

Jérôme Rossier apporte, avec une rigueur scientifique, des réponses aux questions que de nombreux praticiens se posaient à propos de l'immigration et des défis qu'elle soulève en psychologie.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jérôme Rossier est professeur à l’Institut de psychologie et au Centre de recherche en psychologie du conseil et de l’orientation de l’Université de Lausanne (UNIL).

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Seitenzahl: 497

Veröffentlichungsjahr: 2021

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L’évaluation psychologique en contexte multilingue et multiculturel

Jérôme Rossier

L’évaluation psychologique en contexte multilingue et multiculturel

Questions et enjeux

Nos éditions soutiennent les luttes pour l’égalité des genres. Nous avons toutefois fait le choix de maintenir l’écriture traditionnelle pour faciliter la lecture de nos livres.

Préface

En ce début deXXIe siècle, l’Europe est, plus que jamais, une terre d’immigration. Aux mouvements migratoires intra-européens, qui existentde longue date, se sont ajoutés d’importants flux migratoires venant d’Afrique et d’Asie. Les facteurs qui sous-tendent cette immigration lais­sent penser que ce phénomène continuera, et même augmentera à l’avenir.

L’immigration soulève des défis dans de nombreux domaines comme la politique, l’économique, l’éducation ou la santé. La psychologie nefait pas exception et est, elle aussi, mise à l’épreuve par l’immigration. Lespsychologues sont confrontés quotidiennement à des questions souvent complexes posées par les personnes immigrées dont la langue et la culturesont, à des degrés divers, différentes des leurs. Les situations d’évaluation sont vraisemblablement celles où ces questions sont les plus délicates. Comment, par exemple, évaluer la santé mentale d’une personnedont les valeurs et les croyances sont très différentes de celles des Européens ?Que représentent les problèmes et les questions proposés dans nos tests psychologiques pour des individus qui ont été éduqués dans un environnement très éloigné du monde occidental ?Quelle est la légitimité de la comparaison des performances de ces mêmes individus à des normes déterminées sur la base d’échantillons représentatifs de pays européens ?

Les réponses à ces questions sont loin d’être triviales. Je suis particulièrement heureux que Jérôme Rossier ait eu le courage de s’y attaquer. Il a pu fédérer de brillants chercheurs pour construire un ouvrage solide du point de vue scientifique qui apporte aux praticiens un certain nom­bre de réponses, sans masquer les zones d’ombres et les questions toujours en suspens. La première partie de l’ouvrage permet de replacer les questions relatives à l’évaluation psychologique dans le contexte plus large du phénomène migratoire et de l’acculturation des migrants au sein des pays d’accueil. La seconde partie aborde des questions de nature psychométrique telles que l’identification des biais de mesure ou la comparaison des scores d’individus appartenant à des cultures différentes. Une importante section y est consacrée à la méthodologie de l’adaptationdes tests dans différentes langues et cultures. Enfin, dans une troisième partie, une large gamme de situations d’évaluation sont examinées du point de vue multiculturel. En parcourant les différents chapitres, le lecteurpeut avoir une vision assez complète des enjeux et des connaissances actuelles en matière d’évaluation psychologique dans un monde multiculturel. S’il souhaite approfondir l’un ou l’autre point, il peut seréférer à la riche bibliographie qui clôture l’ouvrage. Parmi les référencesqui y sont mentionnées, je me permets de recommander la seconde édition desGuidelines for translating and adapting testspubliée en 2017 par l’International Test Commission. Ces règles de bonnes pratiques en matièrede traduction et d’adaptation de tests dans diverses langues et cultures peu­vent être vues comme un résumé de nombreuses notions et méthodes développées dans le présent ouvrage.

Jérôme Rossier a réussi le tour de force de rassembler les contributions de vingt-huit auteurs pour produire un ouvrage qui n’est pas un simple collage de chapitres hétéroclites. Au contraire, sous sa direction, ces auteurs sont parvenus à réaliser un ouvrage brillant, très cohérent et agréable à lire qui répondra aux nombreuses interrogations des praticienset chercheurs à propos de l’évaluation psychologique en contexte multiculturel.

Jacques Grégoire

Professeur à l’université catholique de Louvain

Introduction

Jérôme Rossier

Le domaine de l’évaluation psychologique a connu un essor important dès le début duXXe siècle avec le développement de différents tests que l’on concevait comme diagnostiques. Le principe est de soumettre les individus à des conditions standardisées pour pouvoir évaluer leurs performances ou leurs réponses en regard d’une norme représentée par la distribution des performances et des réponses de la population à laquelle appartiennent ces individus. L’évaluation psychologique est undes aspects de ce qu’on a nommé la psychotechnique et qui résulte d’unepsychologie appliquée fondée sur la psychologie différentielle (Rossier & Fiori, 2019). Les premiers travaux d’auteurs comme Édouard Seguin (1812-1880), Francis Galton (1822-1911), suivi par ceux d’Alfred Binet(1857-1911), Théodore Simon (1873-1961), ou David Wechsler (1896-1981) avaient pour objectif l’évaluation de l’intelligence avec notamment l’idée de se donner des moyens scientifiques pour identifier les personnessouffrant d’un retard mental ou bénéficiant d’une intelligence exceptionnelle (Boake, 2002). Suite au développement des premiers tests mesurant les aptitudes cognitives, différents instruments, inventaires ou questionnaires mesurant d’autres aspects, comme l’attention, la mémoire, lesintérêts, les valeurs, la personnalité, etc. ont été développés. Ces outilsont suscité de grands espoirs concernant notre capacité à décrire et diagnostiquer les aptitudes, capacités, compétences, inclinaisons ou préférences de manière précise.

Ces espoirs initiaux qui reposent sur l’idée que ces outils évaluent des aspects stables de l’individu ont cependant été remis en cause par des auteurs comme Walter Mischel (1930-2018) ou Albert Bandura (1925-) et par une approche plus sociale des phénomènes psychologiques qui considère que les comportements sont davantage tributaires de la situation et moins de dispositions individuelles généralement conçues commelatentes et pas directement observables. L’émergence de cette perspectivesociocognitive dans les années 1970 a eu pour incidence de diminuerl’influence de la psychologie différentielle et a remis en cause certaines notions, comme la personnalité conçue comme une série de traits stables.Si cette approche sociocognitive a permis une compréhension du développement humain tenant compte d’une causalité réciproque triadiqueentre l’individu, l’environnement et les comportements (Bandura, 1978),cette approche a également permis des évolutions importantes dans le domaine des interventions psychologique. Ces développements de la fin duXXe siècle ont diminué l’importance relative de la psychologie différentielle dans notre discipline et remis en cause, parfois, la pertinence de l’usage de certains outils psychométriques. Cette remise en question a cependant aussi mis l’accent sur l’importance de l’étude de la variabilité intra-individuelle, qui ne peut être considérée simplement comme du bruit ou une erreur de mesure, et cela en complément de l’étude de la variabilité interindividuelle. Cette perspective a notamment été développée par Reuchlin (1978), avec son concept de processus vicariants, et par différents autres auteurs (Lautrey, 2003). Cette conceptualisation souligne l’importance de considérer les individus à un moment donné et l’évolution de leur trajectoire dans le temps et l’espace (Nota & Rossier, 2015).

L’évaluation psychologique a parfois pour ambition non seulement de décrire un individu, mais aussi de permettre la mise en évidence de difficultés, de signes ou symptômes qui pourraient fonder un diagnostic clinique, notamment dans une perspective différentielle. Selon cette perspective, ces différents signes cliniques et symptômes, constituant des écarts à la norme qui ne sont pas en soi nécessairement pathologiques, sont susceptibles de définir un syndrome potentiellement pathologique. Si cette approche fonctionne relativement bien pour les maladies somatiques, elle demeure plus compliquée pour les maladies mentales ou les difficultés psychologiques fondées parfois sur des signes qui ne se distribuent pas de façon polymodale, mais normale. Un exemple prototypique de cette difficulté est le cas des troubles de la personnalité. Ces troubles sont parfois envisagés comme des variations de la personnalité« normale », mais ne peuvent pas simplement être considérés comme des profils extrêmes d’une personnalité normale. La personnalité normale est généralement conceptualisée en termes de traits et dimensions qui se distribuent normalement, alors que la nosographie des troubles de la personnalité est catégorielle. La dernière version de la Classification internationale des maladies (CIM-11,https://icd.who.int/fr) de l’Organisation mondiale de la santé, adoptée par l’Assemblée mondiale de la santé (AMS) en mai 2019, est la première nosographie qui ne conçoit pas ces troubles selon une approche très différente, en partie catégorielle, mais également dimensionnelle. Si les liens entre les dimensions de la personnalité normale et les troubles de la personnalité sont très cohérents et étonnamment stables à travers les cultures, alors que les prévalencessemblent être variables, on ne peut résumer un trouble à un profil particulier, car d’autres éléments sont à considérer, comme le caractère rigideet envahissant des différentes difficultés et du mode de fonctionnement (Rossieret al., 2017). Pour cette raison, il est important d’avoir toujours à l’esprit que l’évaluation psychologique ne permet pas en soi de poser un diagnostic, mais d’enrichir la description d’un individu. Pour cette raison, il est absolument crucial de toujours contextualiser les informations obtenues à l’aide d’outils d’évaluation psychologiques et de les confronter à toutes les autres informations à disposition du praticien.

Défis techniques d’une évaluation psychologique en contexte multiculturel

Les progrès notamment dans le domaine de l’agriculture, de la médecine, et de la production industrielle ont offert des conditions très propices audéveloppement de l’espèce humaine. On a donc observé une croissance démographique très importante, la population mondiale passantd’environ 1 milliard en 1800, à 1,6 milliard en 1900, 6,1 milliards en 2000,et à une population d’environ 7,8 milliards en 2020. Les pays occidentaux sont par ailleurs touchés par un autre phénomène démographique qui aura une incidence importante sur nos assurances sociales, le vieillissement important de la population. Le progrès technologique, l’industrialisation, la consommation de masse, et l’augmentation de la population ont une incidence décisive sur notre empreinte écologique et nos modesde vie. On observe notamment une globalisation déterminante qui toucheles savoirs, l’économie, les échanges commerciaux, des ressources, des travailleurs, du capital, etc. On constate une diminution du pouvoir des états nations et à une augmentation de l’influence de certains acteurs dela société civile, comme les organisations non gouvernementales. Cette globalisation a profité de manière assez déséquilibrée aux différentes populations et on observe donc une augmentation des inégalités à l’intérieur des pays, mais aussi entre les pays. Ces évolutions placent nos sociétés face à une série de défis cruciaux en termes écologiques, de développement durable, de justice sociale, etc.

L’être humain a toujours fait preuve de mobilité comme une forme d’adaptation aux différentes contraintes contextuelles. La mondialisation contemporaine s’est notamment manifestée par une augmentation massive de cette mobilité au cours des quarante dernières années et une diversification des formes de migration. Si la plupart des flux migratoires se font à l’intérieur des différents continents, des flux importants et enaugmentation concernent la mobilité Nord-Sud qui est passée de40 millions en 1990 à près de 100 millions en 2017, selon les Nationsunies. Les cultures sont amenées à davantage se mélanger voyant ainsi les environnements sociaux devenir plus multiculturels et multilingues. On peut donc imaginer que le contexte social devienne plus hétérogène. Les pays francophones ne sont pas épargnés par ce phénomène et cette mobilité est à la fois subie, mais constitue aussi une opportunité et une richesse considérable pour nos sociétés.

De manière traditionnelle, les psychologues ont pour objectif de standardiser les conditions d’usage et de passation des tests psychologiques. L’idée est de contrôler le contexte de la production d’une performanceou d’une réponse. On sait qu’il peut être nécessaire d’adapter certains tests, inventaires, ou épreuves psychologiques lorsqu’on les transpose d’uneculture à l’autre ou d’une langue à une autre (Rossier & Duarte, 2019). Ainsi, de nombreux instruments ont été adaptés et validés dans divers contextes linguistiques et culturels. Parmi les méthodologues, un débatexiste concernant les critères à utiliser pour évaluer l’équivalence de deuxversions d’un même instrument. Certains méthodologues proposentd’utiliser des critères très stricts pour évaluer cette équivalence, qui ne sontalors jamais atteints (van de Vijver & Leung, 2011), alors que d’autresproposent des critères moins stricts (Millsap, 2011). Une méthode possible qui permet de tenir compte de l’incidence du contexte culturel sur la validité des instruments psychométrique dès sa conception est d’utiliserune approche multicentrique. Cette approche est prometteuse, mais peutse révéler très couteuse, et présente l’inconvénient de se centrer sur les similitudes des différentes cultures en négligeant les spécificités. LeSouth African Personality Inventory(SAPI ;Fetvadjiev, Meiring, van de Vijver,Nel, & Hill, 2015) qui a été développé simultanément dans les onze languesofficielles du pays est un exemple d’un instrument développé àl’aide d’une telle approche. Lorsque l’on étudie la littérature interculturelleconcernant l’évaluation psychologique, il est parfois surprenant decons­tater que l’impact des différences culturelles est faible, même lorsque ladistance culturelle semble importante, c’est par exemple le cas de l’inventaire d’intérêts, lePersonnal Globe Inventory, qui présente un niveau d’équivalence relativement élevé entre le Burkina Faso et la Suisse (Atitsogbe, Moumoula, Rochat, Antonietti, & Rossier, 2018).

Le fait que le contexte linguistique et culturel a une incidence sur la validité des instruments psychométriques a suscité différentes réponses techniques pour étudier ou contrôler les biais, les styles de réponses, ouleniveau d’équivalence des échelles de mesure. La tendance à l’acquies­cence ou à répondre de manière négative, indifférenciée, extrême, oustéréotypée a ainsi été étudié dans différents contextes. Si certaines varia­blesou valeurs culturelles semblent être associées à des biais ou stylesde réponses, telles que le collectivisme et la tendance à l’acquiescence, les différences entre les cultures et le lien entre ces variables ou valeursculturelles et ces biais ou styles restent cependant généralement assez faible(Verardiet al., 2010). Plusieurs chercheurs dans le domaine de la psychologie interculturelle ont donc développé depuis de nombreuses années différentes procédures statistiques de standardisation utilisant desmoyennes ou des écarts-types, d’individu, de sous-groupes, ou de cultures(voir par exemple, Fischer, 2004). Ces procédures n’expliquent cependant pas l’origine et la nature de ces différences interculturelles, qui semblent être fonction d’une diversité de facteurs, comme le suggère un cadre conceptuel récent qui catégorise les déterminants potentiels du style de réponse acquiescent selon les caractéristiques du répondant, les caractéristiques situationnelles, le contexte de l’enquête et les caractéristiques culturelles (Lechner, Partsch, Danner, & Rammstedt, 2019).

La question de l’équivalence des échelles de mesure est également une thématique très importante pour tenir compte d’éventuels biais culturels et résultant d’une adaptation linguistique d’un instrument psychométrique. Comme nous en avons nous-même fait état, il y a des implications en termes conceptuels ou concernant la signification d’une échelle (de la structure), en termes métriques et en termes de normes. Généralement, il est possible d’adapter un instrument en conservant son sens, mais cela ne signifie pas que différentes particularités ou spécificitésculturelles nous échappent. En revanche, il est souvent nécessaire d’avoirrecours à des normes spécifiques. Il faut cependant noter que si des normesspécifiques sont nécessaires, cela n’implique pas que ces normes soient trèsdifférentes. Ainsi, certains instruments proposent des normes uniques pourles versions francophones de tests commercialisés en Belgique, France,ou Suisse. Si l’on constate parfois des différences de faibles amplitudesentre ces trois pays, il reste cependant recommandé d’adopter dans ce casaussi une approche multicentrique lors du développement, de l’adaptation ou de la validation d’instruments psychométriques. Ainsi pour cestrois pays francophones, il s’agit de vérifier que les items soient perçus dela même manière partout, de collecter des données similaires dans chaquepays, et de procéder à une validation qui tient compte de ces différents contextes.

Le développement d’épreuves ou d’instruments psychométriques est couteux, mais il est indispensable qu’il tienne compte de cette dimensionlinguistique et culturelle si cette pratique veut conserver toute sa pertinence. Dans ce domaine, il reste un travail important à fournir qui pourrait être facilité par une numérisation de ces instruments qui permettraient d’automatiser la collecte des données et la mise à jour desnormes lorsque l’on connaît par ailleurs la structure ou la stratification dela population en fonction de différentes variables qui seraient en mesure d’avoir un impact sur les résultats. Il faut encore signaler que l’ambition d’homogénéiser les conditions de passation et de situer un individu dans une population rend les instruments psychométriques à la fois pertinents d’un point de vue scientifique, utiles et éthiques d’un point de vue pratique, mais vulnérables à ses évolutions sociales, notamment en regard des outils plus qualitatifs ou centrés sur l’individu.

Défis cliniques d’une évaluation psychologique en contexte multiculturel

Une évaluation psychologique se fait toujours dans un contexte spécifique et répond à une finalité particulière. Il faut donc tenir compte àla fois du contexte, mais aussi de l’objectif pour évaluer la pertinence d’uneévaluation psychologique. Ainsi, une évaluation psychologique comme élément d’un accompagnement ou d’une intervention psychologiqueest une situation très différente de celle d’une évaluation dans un processusde sélection ou de reconversion professionnelle. Il est très différentde recourir à une évaluation psychologique pour recueillir des informationssur les ressources, compétences, symptômes, ou difficultés, d’unindividu, faire un diagnostic, ou évaluer les compétences résiduelles dans le cadre d’une prise en charge éventuelle par une assurance sociale. En fonction du contexte et de la finalité, il est possible de confronter les résultats d’une évaluation psychologique avec d’autres sources d’informationstelles que des résultats scolaires, des données obtenues lors d’entretiens, des observations cliniques, etc. Dans ce cas, il est extrêmement important de toujours bien tenir compte de l’ensemble de ces informations pour interpréter les données mêmes de l’évaluation psychologique. Cette pratique consiste donc à confronter une diversité de sources, pour évaluer un aspect particulier du fonctionnement de l’individu, que cela concerne des aspects cognitifs ou affectifs.

Il existe différents types d’instruments psychométriques, des épreuves,des tests neuropsychologiques, des inventaires autoreportés, des interviews standardisés, etc. Ces différents types ne sont pas équivalents etpeuventêtre influencés de manière assez différente par différents paramètres techniques (passation successive de la même épreuve), sociaux (impact du niveau d’éducation), ou culturels. Dans ce contexte, il est essentiel que le praticien reste toujours critique de sa pratique de l’évaluation. Ainsi, évaluer deux fois la personnalité d’un individu ne devrait pas avoir une incidence sur la validité de ces deux évaluations. En revanche, évaluer plusieurs fois les aptitudes cognitives d’un individu peut avoir un impact sur les résultats de ces évaluations, mais cet impact dépend de l’âge, de la durée de l’intervalle entre les évaluations, et du nombre d’évaluations (Scharfen, Peters, & Holling, 2018). Par ailleurs, le niveau socioculturel ou le niveau d’éducation peut avoir une incidence sur les résultats d’une évaluation psychologique, selon la sphère évaluée. Il existe notammentdes liens entre le niveau socioéconomique et différentes variables psychologiques, comme la santé, l’obésité, la régulation des émotions, et différents traits de la personnalité. Finalement, la culture a également une influence sur l’évaluation psychologique qui est bien documentée etqui concerne la plupart des instruments développés pour évaluer les différentes sphères de vie de la personne. Ainsi, le praticien doit tenir compte de l’ensemble de ces éléments pour interpréter les résultats d’une évaluation psychologique. L’évaluation ne peut ainsi être qu’un élément d’un processus bien plus holistique pour appréhender l’individu. Le test en lui-même ne peut être porteur de sens. Les résultats à un test cognitif devraient ainsi être mis en perspective en tenant compte aussi du fonctionnement scolaire ou professionnel de l’individu. De même, les résultats à un test d’intérêts devraient être interprétés en tenant compte du contexte culturel de la personne. Il faut prendre en considération le contexte pour évaluer la validité de nos instruments et pour contextualiser les résultats d’une évaluation psychologique.

Pour penser et appréhender l’évaluation psychologique en contextemultilingue et multiculturel, il faut considérer le contexte social, les contraintes techniques, et la pratique en elle-même. Pour cette raison, cet ouvrage est divisé en trois parties, la première évoquant l’évolutiondu phénomène migratoire et ses implications en termes démographiques,géopolitiques, psychologiques et éthiques, la deuxième traitant des implications techniques de l’usage des instruments psychométriques, en termesde biais, de niveau d’équivalence, de développement ou de leurusage, et finalement la troisième partie traitera de l’évaluation de différents aspectsde la personne, cognitifs, intérêts, personnalité, ou en utilisant des instrumentsqualitatifs ou narratifs. Les évolutions sociales, économiques, politiques, ou culturelles, mettent certaines pratiques psychologiques en difficulté, et les obligent toujours à se réinventer pour répondre aux défisde notre contexte contemporain pluriel, en termes de justice, de respect des différences, et d’équité.

PARTIE I Évolution du phénomène migratoire : les implications pour les psychologues

CHAPITRE 1 Mouvements migratoires et personnes migrantes au XXIe siècle : un éclairage sur leur évolution et leur diversité

Camilla Alberti et Christin Achermann

Résumé Ce chapitre offre un éclairage sur le phénomène migratoire au XXIe siè­cle. Après avoir évoqué les questionnements théoriques et méthodologiques liés à l’étude de sociétés marquées par le mouvement, il se penche sur les motifs migratoires, en montrant la diversité et la plasticité de ces mêmes catégories. Le chapitre se termine par l’analyse des chiffres récents de la migration en Europe et la description des populations qui constituent ces flux dans trois pays francophones, à savoir la Belgique, la France et la Suisse.

Introduction

La mobilité fait partie de l’histoire de l’humanité et l’a constamment façonnée. Au cours des dernières décennies, les mouvements migratoires ont connu des évolutions significatives. L’accélération de la mondialisation depuis les années 1980 est non seulement allée de pair avec l’augmentation et la complexification des formes de migration et de dynamiques sociétales, mais aussi avec l’implémentation de politiques et de fondements légaux visant à réguler ces déplacements. La transformation considérable des schémas migratoires est alors à imputer à la diversification des destinations et des politiques migratoires qui en définissent les logiques, à l’élargissement des profils des personnes migrantes, ou encore à l’apparition et à l’interdépendance d’enjeux mondiaux d’ordre politiques, économiques, sociaux et environnementaux. Avec 244 millions de migrants internationaux1(IOM, 2018), 25,4 millions de réfugiés et 3,1 millions de demandeurs d’asile (UNHCR, 2018)2, respectivement 3,3 %, 0,3 % et 0,04 % de la population mondiale, le phénomène migratoire reste néanmoins une exception à l’échelle mondiale.

Les mouvements migratoires : une déconstruction épistémologique

Face à une société en mouvement dans laquelle la circulation des personnes s’entremêle avec la circulation des objets, des richesses et des connaissances, les sciences sociales ont démontré la nécessité d’adopter de nouvelles approches conceptuelles, théoriques et méthodologiquespour étudier un monde caractérisé par une mobilité accrue (par exemple, d’Amato, Wanner, & Steiner, 2019 ;Söderström, Randeria, Ruedin, d’Amato, & Panese, 2013 ;Dahinden, 2016). Elles complètent ainsi larecherche« classique »sur la migration. Celle-ci est principalement menée du point de vue de la société dite d’accueil et de ses capacités à transformer les personnes étrangères en citoyennes ou« indigènes ».Par ailleurs,elle fait du franchissement d’une frontière nationale un facteur déterminant pour qu’une personne soit considérée comme étrangère ou citoyenne au sein d’un État3.

Découpler la recherche sur la migration du cadre de référence de l’État-nation implique dès lors de la concevoir comme un phénomèneancré dans un contexte plus large, qu’il soit régional ou mondial(Triandafyllidou, 2017). Transcender le nationalisme méthodologique (Wimmer & Glick Schiller, 2002) des études sur la migration a ouvert de nouvelles perspectives sur la mobilité des personnes, des objets et des idées. En ce sens, les études sur le transnationalisme, qui renvoient à la construction de champs sociaux dans lesquels les migrants créent des liens–imaginaires ou réels– entre leur pays d’origine et leur société de résidence (Glick Schiller, Basch, & Blanc, 1995), remettent en question le postulat selon lequel la migration est un mouvement unidirectionnel et définitif d’un lieu d’origine à une destination. Cette perspective met en évidence les interactions continuelles entre des personnes se trouvant à différents endroits, tout en mettant l’accent sur la négociation des liens, des appartenances et des lieux au sein des divers réseaux transnationaux dans lesquels les personnes, qu’elles soient migrantes ou non, évoluent (Dahinden, 2017).

Comme le suggèrent Favell, Feldblum et Smith (2007) au sujet des migrations, nous devons également prendre en considération le pouvoir de l’État de classifier différents types de sujets mobiles et leurs pratiques. Il convient en ce sens d’appréhender de manière critique les mécanismes et les logiques par lesquels l’État distingue les personnes migrantes des résidents, notamment par des schémas de catégorisation permettant de gérer les individus en les nommant et en les comptant. Les catégories statistiques en font notamment partie (Scheel & Ustek-Spilda, 2019). Souvent réparties selon les nationaux et les non-nationaux, elles déterminent en effet notre perception de la société, nous suggérant une manière spécifique de concevoir qui fait partie et ne fait pas partie d’unepopulation donnée. Elles vont même jusqu’à proposer la nationalité comme le facteur explicatif des différences constatées (par exemple entermes de taux de criminalité, de chômage ou autre) (Achermann, 2010).Cette vision binaire de la société est dès lors en fort décalage avec une réalité beaucoup plus subtile et évolutive.

Avec les réserves qui s’imposent, nous cherchons dans ce qui suit à démontrer les nuances et la diversité des catégories de migrants déterminées par les statistiques et le droit. Nous nous penchons également de manière plus spécifique sur les motifs migratoires. Une cartographie exhaustive des« anciennes »et« nouvelles »formes migratoires qui tou­chent l’Europe dépasse toutefois la portée de ce chapitre.

Les paysages de la migration : une multiplicité de motifs migratoires

Il est communément admis que la migration est un phénomène qui a principalement lieu du Sud vers le Nord. Cela représente toutefois une image très réductrice de la complexité des flux migratoires dans le monde. Il convient donc de mentionner d’emblée que les mouvements Nord-Nord représentent une part importante des flux migratoires et que près de la moitié de la migration internationale est constituée par des flux Sud-Sud (Acosta Arcarazo & Wiesbrock, 2015). À titre d’exem­ple, comme le montre Wihtol de Wenden (2013b), les mouvements migratoires provenant d’Afrique ont comme destination principale un autre pays africain ;le Maroc, l’Algérie et la Libye deviennent des pays récepteurs de migrants provenant de l’Afrique subsaharienne, alors que d’autres pays comme la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud sont des pôles régionaux attirant la main-d’œuvre des pays voisins. De la même manière, les principaux pays de destination des réfugiés sont les pays limitrophes aux régions de conflit, à l’image des réfugiés afghans cherchant refuge au Pakistan (Collective for Social Science Research, 2006), l’un des principaux pays d’accueil au niveau mondial (UNHCR, 2018).

Dans la littérature, les motifs migratoires les plus importants sont liés au travail, à des fins d’éducation, de formation et de culture, au regroupement familial et à des raisons forcées. Les individus, les familles et les groupes se déplacent vers de nouveaux lieux géographiques et sociaux dans le but d’améliorer leurs perspectives de revenus, de conditions de vie, d’emploi, d’éducation, de formation, de mariage, ou encore pour avoir accès à de nouvelles opportunités ou fuir des situations de guerreou d’insécurité (Masseyet al., 1993 ;Meyers, 2000). En ce sens, l’intentionde migrer est une combinaison d’une multitude de facteurs :le contexte socioculturel, les facteurs individuels et psychologiques, les questions familiales, la qualité de vie, les facteurs économiques, le contexte politique, les connexions et réseaux transnationaux (Piguet, 2013).

Plusieurs paramètres de classification se sont estompés au fil du temps.La distinction entre migration temporaire (suivie par un retour) et permanente (sans retour) est un exemple parlant. D’une part, comme le souligne King (2002), l’intention (de migrer définitivement ou de retourner tôt ou tard) est souvent très différente de l’aboutissement du parcours migratoire. D’autre part, le caractère temporaire de la migration peut se décliner en différentes temporalités :une année, cinq ans, vingt ans, etc.On observe en outre que de nombreux migrants pendulent continuellement. Plusieurs études soulignent ainsi l’existence deterritoires circulatoiresqui ne suivent pas forcément les frontières ou les logiques des États-nations, mais qui ont leurs propres hiérarchies et formes de socialité (Tarrius,1993). Le« commerce à la valise »(Peraldi, 2001) qui s’est développé autour de l’espace transméditerranéen, au sein duquel les marchandscirculent continuellement entre différents pays, traversant les frontières,achetant et vendant des produits principalement sur les marchés informelsen est un exemple parlant. D’autres individus sont dans une situation temporaire qui dure ou se voient contraints à rester en mobilité à cause de leur statut précaire (Wyss, 2019).

À cet égard, on constate également un glissement dans la distinction entre migrationrégulièreetirrégulière. Une personne migrante peut naviguer entre ces différents statuts tout au long de son parcours, à l’image des demandeurs d’asile qui entrent dans un pays de manière irrégulière, obtiennent ensuite un statut régulier et retombent dans l’irrégularité en cas de refus de leur demande d’asile (De Coulon, 2019). Enfin, bien qu’elles soient toujours présentes dans le discours politique, les dichotomies entre migration volontaire et forcée et entre travailleurs étrangers et réfugiés se sont également érodées ;les sciences sociales ayant notamment montré qu’elles correspondent à des réalités et à des trajectoires plus complexes.

Au-delà de la plasticité des catégories migratoires, les profils de personnes migrantes évoluent dans l’espace et dans le temps. Les élitesurbaines hautement qualifiées, les femmes, mais aussi les mineurs non accompagnés, les immigrés âgés, les demandeuses d’asile, les déplacésenvironnementaux, les migrants pendulaires ou encore les étudiantes ont mis fin à la figure dominante du travailleur masculin, jeune, rural et peu qualifié (Wihtol de Wenden, 2013a). En ce sens, la perception stéréotypée et réductrice qui envisageait les femmes migrantes comme passives et simples accompagnatrices des hommes–découlant notamment de la catégorie souvent figée du regroupement familial–a été dépassée (par exemple Dahindenet al., 2007). Il s’agit en outre d’une conception erronéede penser que ce sont les personnes les plus pauvres et les plus désespéréesqui migrent :les ressources financières ont toujours été une conditionpréalable essentielle à la réalisation d’un projet migratoire (Acosta Arcarazo & Wiesbrock, 2015).

Enfin, les catégories traditionnelles des pays dits d’émigration sont elles aussi bouleversées. Ceux-ci se transforment, à l’image de l’histoire migratoire mouvementée de l’Espagne. Le pays a d’abord été un grand pays d’émigration avec le transfert de nombreuses personnes vers le con­tinent américain auXVe siècle, ainsi qu’avec un important mouvement migratoire vers d’autres pays européens dans la période postérieureà la guerre civile et la Seconde Guerre mondiale (Naranjo-Ramírez, 2008).En revanche, dans les années 2000, l’Espagne devient un pays d’immigration, du moins jusqu’à la crise économique de 2008 qui conduit à l’effondrement de son solde migratoire (Larramona, 2013). D’autrespays comme ceux du Maghreb, ainsi que le Mexique ou la Turquiedeviennent simultanément des régions de départ, de transit et d’accueil (Wihtol de Wenden, 2013a). La plupart des pays européens sont d’ailleurs aujourd’hui d’importants pays d’immigration, alors que les migrations desXIXeetXXe siècles ont amené jusqu’à 60 millions d’Européens dans d’autres parties du monde. Il est toutefois intéressant de noter que de nombreux pays européens présentent de nos jours de forts taux d’émigration, comme le Portugal, la Grèce ou l’Italie, pour ne citer que quelques exemples (Acosta Arcarazo & Wiesbrock, 2015).

La multiplicité et la plasticité des migrations et des mobilités contemporaines démontrent ainsi que les catégories migratoires, par nature essentialistes, ne reflètent pas la réalité sociale des individus qui emprun­tent plusieurs statuts et« profils migratoires »au cours de leur vie, voire qui appartiennent à plusieurs profils à la fois. Ces catégoriestendent à réduire un individu à une seule dimension, alors que son identité,le choix qui a conduit à sa migration ou encore son parcours migratoire résultent d’un entrelacement de facteurs complexes et en constanteévolution. La catégorisation des mouvements migratoires et des personnesmigrantes est ainsi aujourd’hui remise en cause par différentes formes demobilité, par le glissement des frontières géographiques et juridiques, ainsique par l’évolution des profils des migrants dans l’espace et dans le temps.Enfin, la vie et l’identité d’une personne sont évidemment cons­tituées par bien plus d’éléments que le fait d’avoir migré ou non–d’où la nécessité aussi de tenir compte d’un individu dans sa totalité et donc de décentrer le regard au-delà de la migration.

Nous proposons dans ce qui suit une brève analyse des chiffres récentsde la migration en Europe et une description des populations qui constituent ces flux en Belgique, en France et en Suisse. Il nous semble toutefois important de rappeler que les catégories statistiques, en tant que mesures administratives, ne fournissent pas toujours une image fine et exhaustive de la réalité démographique ou sociologique du phénomène migratoire. Il convient donc d’avoir en mémoire que les limites inhérentes à la production statistique sont nombreuses ;les catégories statistiques étant d’ailleurs souvent produites à des fins de gestion, plutôt qu’à des fins de recherche (Cornuau & Dunezat, 2008 ;voir aussi Spire, 1999).

Les chiffres de la migration

Longtemps terre de départ, l’Europe n’est devenue l’une des premières destinations migratoires au monde qu’à partir de la seconde moitié duXXe siècle. En 2017, un total de 4,4 millions de personnes a immigré dans l’un des États membres de l’Union européenne (dont 728500 demandeurs d’asile4), alors qu’au moins 3,1 millions d’émigrants auraient quitté le territoire de ces mêmes États (Eurostat, 2019)5. Parmi les immigrants, 2 millions de personnes étaient originaires de pays tiers, c’est-à-dire d’un État n’appartenant pas à l’Union européenne (UE) et à l’Association européenne de libre-échange (AELE), 1,3 million avait la nationalité d’un État membre de l’UE (autre que celui dans lequelelles ont immigré), environ 1 million de personnes ont migré vers un Étatmembre de l’UE dont elles avaient la nationalité, et quelque 16000 personnes étaient apatrides. Au 1er janvier 2018, 4,4 % (22,3 millions) des personnes vivant dans l’UE étaient des ressortissantes de pays tiers.

Le nombre de personnes étrangères résidant dans l’UE-28 est inégalementréparti entre les différents pays (Figure 1). En termes relatifs, l’État membre de l’UE présentant la proportion la plus élevée de personnes non nationales est le Luxembourg, où celles-ci représentent 48 % de la population totale, avec une grande majorité de citoyens UE. À l’inverse, en Allemagne et en France, la part de la population résidente permanente étrangère, respectivement de 12 % et de 7 %, est principalement constituée de ressortissants de pays tiers. Ces variations dans la part des personnes non nationales sont en partie dues à des règles d’attribution de la nationalité (droit du sang ou du sol) et à des politiques de naturalisation plus ou moins restrictives.

Figure 1. Part des non-nationaux dans la population résidente de l’UE/AELE (en %), au 1er janvier 2018.Source : Eurostat 2019

Figure 2. Population résidente EU-28 née à l’étranger, par lieu de naissance, 2011.Source : Eurostat –Census Hub 2011

Selon le dernier recensement de la population effectué en 2011 dans l’ensemble des États membres de l’UE/AELE (Eurostat, 2015), près de 51 millions de personnes étaient nées en dehors de l’État membre où elles vivaient, soit environ 10 % de la population (Figure 2). Malgré quelques variations entre les pays, la part de femmes et d’hommes dans la population non nationale est plus ou moins à égalité (Eurostat, 2019). Plus d’un tiers des résidents nés à l’étranger (36,9 %) étaient nés dans un autre État membre de l’UE, tandis que 14,6 % étaient nés dans un autre pays européen (hors UE). Plus de la moitié (51,5 %) du total d’habitants de l’UE-28 nés dans un autre pays que celui de résidence était donc des Européens ;ceci démontre le rôle important de la mobilité intra-UE. La plus grande communauté née à l’étranger d’un pays hors UE était composée de personnes nées au Maroc, soit 7,2 % de l’ensemble des résidentsnés à l’étranger de pays tiers ou 0,5 % de la population totale de l’UE-28.Les deuxième et troisième plus grandes communautés nées à l’étranger hors Union européenne résidant dans l’UE-28 étaient composées de personnes nées en Turquie et en Russie.

La diversité des populations migrantes : un regard sur la Belgique, la France et la Suisse

Cette partie illustre la diversité des migrations en se penchant sur troispays francophones :la Belgique, la France et la Suisse. Nous ne proposons pas d’analyser ce phénomène de manière exhaustive, mais plutôt de faire émerger des tendances en explorant quelques facettes des paysagesmigratoires de ces pays6. En analysant le profil sociodémographique de la population de nationalité étrangère, nous montrons que la population migrante se caractérise par une hétérogénéité à de nombreux égards, notamment du point de vue du genre, de l’âge, des motifs administratifs d’entrée,de la situation familiale, de l’appartenance nationale et de la catégorie socioprofessionnelle. Les situations sociostructurelles des personnes migrantes sont en ce sens aussi disparates que les raisons qui les ont amenées à migrer.

Il convient d’emblée de mentionner que la part de la populationétrangère au sein de la Belgique, de la France et de la Suisse diffère considérablement. Alors qu’en Belgique et en France la population étrangère représente respectivement 11 % (Myria, 2019) et 7 % (Insee, 2019) de la population totale, cette proportion est plus élevée en Suisse où elle représente 25 % des résidents (SEM, 2019). Avec un tiers de sa population issue de l’immigration, la Suisse est ainsi un grand pays d’immigration, à l’image du Canada et de l’Australie, loin devant les autres pays européens7. Comme évoqué précédemment, ces différences s’expliquent en partie par des règles d’attribution de la nationalité variables (droit du sang et droit du sol) et plus ou moins restrictives.

Selon le genre et l’âge. Sur l’ensemble de la population résidente étrangère en Suisse, les hommes sont légèrement plus nombreux que les femmes, respectivement 53 % et 47 % (OFS, 2019), à l’inverse de la population de nationalité suisse dans laquelle les femmes sont légèrement plus nombreuses (51,5 %). La population étrangère est plus jeune que celle composée par les Suisses et Suissesses, avec un âge moyen avoisinant 37 ans contre 44. On retrouve la même tendance dans la structure par âge et sexe des personnes étrangères en Belgique et en France, à savoir une population étrangère plus jeune et un équilibre entre hommes et femmes. En France, 52 % de la population immigrée sont des femmes (Insee, 2019). En Belgique, on note que les ressortissants de pays tiers sont en moyenne plus jeunes que les ressortissants UE, alors qu’à l’inverse la part des plus de 45 ans chez les citoyens UE est plus élevée (Myria, 2019).

Selon le motif administratif d’entrée. Dans les trois pays étudiés, on observe des différences marquées de motifs de séjour entre les citoyens européens et les ressortissants de pays tiers. En règle générale, alors que le premier motif de séjour pour l’ensemble des personnes provenant de l’UE concerne les raisons économiques (activités professionnelles et commerciales), les raisons familiales constituent le premier motif pour les ressortissants des pays tiers. Cette tendance découle directement du cadrelégal relatif à la migration en vigueur dans l’UE et les pays de l’AELE favorisant la libre circulation des travailleurs. En 2018, 47,7 % des personnes sont ainsi venues en Suisse pour y travailler, 30,4 % pour des raisons familiales et 11 % pour effectuer des études (SEM, 2019). Le motif d’immigration lié au domaine de l’asile était de 4,9 %8. En Belgique, en 2017, les raisons familiales constituaient le premier motif de séjour (42 %) des personnes provenant des pays tiers, puis vient ensuite à parts relativement égales de la protection internationale (16 %), des études (15 %) et des activités rémunérées (13 %) (Myria, 2019). En France, pour les personnes provenant des pays tiers, les raisons familiales (35,2 %) et les études (32,4 %) constituaient les deux premiers motifs de séjour, devant les raisons économiques (13 %) et humanitaires (13 %) (Insee, 2019). Pour l’ensemble de l’UE, il est intéressant de noter un effet de genre marqué : 23 % des hommes déclarent des raisons professionnelles pour obtenir un permis de séjour contre 8,7 % pour les femmes, alors que 15,6 % des femmes déclarent des raisons familiales contre 12 % des hommes (Eurostat, 2019)9.

Selon la nationalité. Une grande majorité des personnes de nationalité étrangère qui résident en Belgique (67 %) et en Suisse (68,4 %) proviennent de l’UE/AELE (Myria, 2019 ; SEM, 2019). Les ressortissants d’origine italienne, allemande, portugaise et française composent les deux tiers de la population résidente permanente étrangère en Suisse, alors qu’en Belgique cette population est en grande partie composée de personnes originaires de la France, de l’Italie et des Pays-Bas. On note dans les deux cas une forte migration provenant des pays voisins. En Belgique, les ressortissants d’Afrique du Nord (notamment Maroc), d’Asie occidentale (avec les Syriens en tête de classement) et d’Afrique subsaharienne (notamment Congo) représentent 21 % de la population étrangère. Les ressortissants européens hors UE représentent 6 % (avec les Turcs comme première nationalité). En Suisse, parmi les nationalités les plus représentées des autres pays d’Europe, se trouvent principalement des ressortissants du Kosovo, de la Serbie et de la Turquie. En revanche, dans les autres pays du monde se trouvent des ressortissants d’Asie (en majeure partie des Sri Lankais, des Chinois et des Indiens), d’Amérique du Sud (principalement des Brésiliens) et d’Afrique (principalement des Érythréens). La France présente une tendance différente quant à l’origine de la population étrangère, avec près de 46 % des immigrés10 nés en Afrique et seulement 33,5 % en Europe. Les premiers pays d’origine sont ainsi l’Algérie (13 %), le Maroc (12 %), le Portugal (9,2 %), la Tunisie (4,4 %), l’Italie (4,3 %) et la Turquie (3,6 %) (Insee, 2019). Les provenances des personnes étrangères en France et en Belgique reflètent notamment le passé colonial de ces deux pays.

Afin d’offrir un éclairage détaillé du profil sociodémographique de la population migrante, nous examinons dans ce qui suit deux dimensions supplémentaires contribuant à son caractère hétérogène :la formation et le statut d’activité. En raison de la complexité de ces données, seul le cas de la Suisse est présenté.

Selon la formation. En Suisse, le niveau de formation de la population issue de la migration varie en fonction des statuts migratoires (OFS, 2017) (Figure 3). Ainsi, la part de la population issue de la migration de première génération (née à l’étranger) ne possédant qu’une formation obligatoire (28,2 %) est deux fois plus élevée que la part des ressortissants suisses ayant atteint le même niveau de formation (14,5 %). La population de seconde génération (née en Suisse, mais dont les deux parents sont nés à l’étranger) présente un taux un peu plus bas (21,6 %)11. En revanche, le niveau de formation tertiaire entre la population issue de la migration (36,3 % pour la première génération et 27,8 % pour la seconde génération) et non issue de la migration (33,5 %) est similaire. Des différences notables s’observent toutefois en fonction de l’origine : les ressortissants UE et hors Europe ont généralement achevé un niveau de formation tertiaire (respectivement 41,4 % et 40,8 %), alors que les Européens non ressortissants de l’UE ont surtout une formation obligatoire (45,9 %). Dans la population issue de la migration de première génération, la part des hommes et des femmes hautement qualifiés est similaire ; elle est légèrement plus élevée chez les hommes (37,9 %) que les femmes (34,7 %). À l’inverse, les femmes ayant atteint un niveau de formation tertiaire sont minoritaires au sein de la population non issue de la migration (25,5 % contre 42,1 % des hommes). Elles sont en revanche 56,6 % à avoir achevé un niveau de formation secondaire, contre 47 % des hommes.

Figure 3. Niveau de formation de la population résidante permanente selon le statut migratoire en Suisse, en 2017.Source : OFS — ESPA (données annuelles)

Selon le statut d’activité.En 2015, les travailleurs étrangers représentaient 30 % de la population active en Suisse, dont près de 46 % étaient des femmes (OFS, 2017). Alors que le taux de chômage est de 3 % pour la population non issue de la migration, il est de 8 % parmi la population issue de la première génération et de 7 % parmi la population de la seconde génération. Les ressortissants UE/AELE présentent le taux d’activité le plus élevé, y compris par rapport à la population suisse, alors que les ressortissants des pays européens non-UE et hors Europe sont les plus touchés par le chômage. Par ailleurs, la répartition par profession de la population selon le statut migratoire montre que les ressortissants UE/AELE sont surreprésentés par rapport aux Suisses et aux autres groupes de pays parmi les dirigeants et cadres supérieurs. Cette population est en même temps 3,5 fois plus représentée que les autres statuts migratoires parmi les ouvriers et employés non qualifiés. À l’inverse, les ressortissantsdes pays tiers sont surreprésentés dans des postes de travail faiblement qualifiés, comme le domaine des services et de la vente. En outre, on observeque près de 20 % de la population active issue de la migration de première génération de formation tertiaire exerce une profession pour laquelle elle est surqualifiée. Parmi la population active, les ressortissantsdes pays d’Europe hors UE sont particulièrement touchés par la surqualification (40 %). Ce taux est plus faible dans le groupe des ressortissants despays tiers (27 %) et chez les ressortissants UE/AELE (16 %). À noter enfin que les femmes salariées sont plus susceptibles d’être surqualifiées dans leur poste que les hommes, notamment chez celles issues de la migration de première génération (24 %).

Bien que présentée de manière succincte, cette partie apporte unéclairage sur les multiples facettes et réalités de la population issue de la migration en Belgique, en France et en Suisse. Elle permet de sortir d’uneimage homogénéisée du phénomène migratoire et de penser la diversité des protagonistes de la migration afin de prendre en compte leurs situations spécifiques.

Conclusion

L’histoire des migrations s’écrit toujours au pluriel. Dans un monde en mouvement se croisent travailleuses salariées, réfugiés, touristes, sans-papiers, étudiants, demandeuses d’asile, candidats au regroupement familial, élites et expertes. Les catégories de la migration–et plus largement sociales–n’étant jamais étanches, il n’est pas rare de faire partie de plusieurs d’entre elles. La migration est en outre un phénomène dont les facteurs structurels dépassent bien souvent l’individu, mais qui se vit à l’échelle individuelle. Le caractère multidimensionnel du phénomène migratoire (Piguet, 2013) implique ainsi de rejoindre l’option du pluralisme théorique suggéré par Masseyet al.(1993) afin d’appréhender la diversité et complexité des migrations contemporaines.

Pour rendre compte d’une société faite de singulier et d’universel, il convient dès lors d’articuler une pluralité d’origines, de trajectoires, destatuts et d’appartenances, mais également d’expériences et de ressources individuelles pour appréhender la spécificité de chaque situation et parcours. Les catégories statistiques renvoient en ce sens une image simplifiéeet déformée de la société, souvent répartie entre deux pôles dichotomiques :les nationaux et les non-nationaux. Elles occultent en mêmetemps un pan de la population issue de la migration non traitée dans ce chapitre, mais tout autant disparate :les personnes sans statut légal. Bien que la nationalité et le statut légal et, plus encore, le fait d’avoir migré oud’avoir des parents migrants soient des éléments constitutifs de l’identité d’une personne, ils ne sont pas nécessairement les plus importants et certainement pas les seuls.

Les transformations de la société contemporaine par les mouvements migratoires sont ainsi une réalité qui représente un défi complexe et qui demande un certain nombre d’adaptations. Les pouvoirs publics, les institutions et les professionnels au cœur de l’action sociale sont en ce sens confrontés de manière de plus en plus prononcée aux défis d’une société plurielle. En percevant le phénomène migratoire comme un élément déterminant de notre société, sans pour autant oublier d’autresfacteurs de différenciation importants tels que la classe sociale ou le genre,l’objectif sociétal doit donc être d’appréhender cet entrelacs d’identités et d’appartenances de manière à élaborer un vivre-ensemble constructif et cohérent.

1. Nous opposons ici la « migration internationale », à savoir toute personne qui a changé de pays de résidence habituel, à la « migration interne », qui désigne les mouvements de personnes au sein d’un même pays.

2. En 2017, l’UNHCR comptabilisait également 40 millions de personnes déplacées internes.

3. Bien que cela ne puisse pas être généralisé aux théories migratoires desXXeetXXIe siècles, il convient de souligner que le géographe Ernst Ravenstein, à travers « les lois de la migration », s’intéressait auXIXe siècle à la migration dite interne.

4. EASO, (2018), « The situation of asylum in the EU 2017 : Overview », sur https://www.easo.europa.eu/latest-asylum-trends(consulté le 19/05/2019).

5. Ces chiffres ne représentent toutefois pas les flux migratoires de/vers l’UE dans son ensemble, puisqu’ils incluent également les flux entre différents États membres de l’UE.

6. Présentées à titre d’illustration, les données analysées dans cette partie ne sont pas entièrement comparables. En effet, les catégories statistiques pour désigner la population de migrants varient entre la Belgique, la France et la Suisse. Alors que la Suisse distingue trois catégories statistiques, à savoir la population de nationalité étrangère, la population selon le lieu de naissance, la population issue de la migration, la France distingue les personnes immigrées (nées dans un pays étranger, mais pouvant avoir acquis la nationalité française) des personnes étrangères (résidant en France sans posséder la nationalité française). La Belgique différencie quant à elle la population immigrée, de la population (de nationalité) étrangère et de la population d’origine étrangère (l’ensemble des personnes qui ne sont pas nées belges et qui résident officiellement en Belgique). Ainsi, selon que l’on se fonde sur l’une ou l’autre de ces catégories, la perception que l’on se fait de l’ampleur de la population issue de l’immigration varie considérablement. Ces modes de catégorisations différents démontrent néanmoins bien la difficulté à appréhender la diversité des populations migrantes.

7. Le visage de la population a toutefois passablement changé depuis la pre­mière moitié du XIXe siècle où elle était un pays d’émigration, sa population ne comptant pas plus de 3 % d’étrangers et d’étrangères.

8. Le taux de personnes en procédure d’asile en Suisse, à savoir 1,9 demande d’asile pour 1000 habitants, est plus élevé que la moyenne européenne établie à 1,2 ‰ (SEM, 2018). À titre de comparaison, la part des demandes déposées en 2017 a été plus élevée en Suède (2,2 ‰) et en Belgique (2,1 ‰), plus faible en France (1,4 ‰) et égale en Allemagne (1,9 ‰).

9. Il convient de préciser que cela ne concerne que les motifs d’entrée et ne reflète dès lors pas la vie et les activités de la personne une fois sur le territoire.

10. La catégorie statistique française des « immigrés » illustre bien une manière différente de classer la population de migrants. Elle inclut ici aussi bien les per­sonnes étrangères nées hors de France, que les Français par acquisition nés hors de France.

11. À noter que beaucoup de personnes entre 15 et 30 ans sont encore en for­mation et n’ont pas encore atteint leur niveau de formation le plus élevé.

CHAPITRE 2 Géopolitique des migrations internationales

Catherine Wihtol de Wenden

Résumé Le phénomène des migrations internationales est un mouvement de fond à caractère structurel et multifactoriel qui caractérise le monde entier. La crise de 2015 en a révélé l’acuité, mais elle a surtout révélé la difficulté des États d’accueil à accepter cette réalité, la considérant comme illégitime comme grand enjeu mondial, même si les migrations ne représentent que 3,5 % de la population mondiale.

Introduction

La crise de l’accueil des réfugiés de 2015 en Europe a mis sur le devant de la scène la question des migrations internationales, un thème parfois tenu pour illégitime comme grand enjeu mondial. Pourtant, le nombre des migrants internationaux est passé de76 millions en 1977 à 272 millions en 2019, soit un triplement en quarante ans, bien que cela représente seulement 3,5 % de la population mondiale. On peut même s’étonner que, malgré les crises et les inégalités de développement, les hommes et les femmes bougent si peu dans un monde aussi interdépendant que le nôtre. L’Union européenne reste la première destination migratoire au monde en termes de flux, devant les États-Unis, les pays du Golfe, la Russie, autres grands pôles migratoires. Mais alors que les flux Sud-Nord occupent l’essentiel des débats, les flux se dirigeant vers le sud de la planète (Sud-Sud et Nord-Sud) ont dépassé en nombre les flux se dirigeant vers le Nord (Sud-Nord et Nord-Nord). Cette nouvelle donne se produit dans des États du sud du monde non-signataires de plusieurs conventions internationales (comme la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, avec 50 non-signataires, la Convention de 1989 sur les droits de l’enfant et le droit de vivre en famille) et souvent en l’absence de politiques migratoires, avecun accueil automatique des migrants venus pour trouver du travail ou ayant été contraints de quitter leur pays. Au Nord, à l’inverse les droits de l’homme enca­drent le régime des migrations internationales (notamment le droit au regroupement familial, le droit d’asile, les droits de l’enfant, le droit à la santé et à la scolarisation des enfants), mais la signature de la Convention internationale sur les droits de tous les travailleurs migrants et de leursfamilles de 1990 n’a été signée que par 54 États, tous du Sud, afin d’éviterde s’engager à donner des droits aux sans-papiers. Il s’y ajoute 740 millions de migrants internes dans leurs propres pays :sur 7 milliards d’habitants, 1 milliard est en situation de migration. En Chine, il y a autant de migrations internes que de migrants internationaux dans l’ensemble de la planète, c’est-à-dire 240 millions. De nouveaux migrants, les femmes (48 % des migrants internationaux), les déplacés environnementaux(50 millions environ), les flux de réfugiés et de migrants forcés (70 millions), les mineurs isolés, les seniors installés au soleil et les migrations Nord-Nord liées à la crise économique en Europe expliquent cette redistribution des migrations à travers le monde. Depuis ces vingt-cinq dernières années, l’Union européenne a été confrontée à des mouvementsmigratoires appartenant à des profils divers :regroupement familial,demandeurs d’asile, étudiants, élites qualifiées, migrants à la recherche de travail, mineurs isolés, déplacés environnementaux. Les demandeurs d’asileont pris une ampleur inégalée avec plus d’un million d’arrivants pour l’année 2015 (1,2 million) en Europe. Contrairement à ce que l’onobservait dans le passé, les migrations de travail sont maintenant moins importantes en Europe comparées aux autres flux de regroupement familial, d’asile, d’études.

Les migrants ont-ils leur place comme citoyens dans un monde en mouvement où l’on valorise la mobilité comme une expression de la modernité, mais où ceux qui sont sédentaires ont plus de droits que ceux qui sont mobiles et où la mobilité est analysée comme un facteur essentiel du développement humain (Rapports PNUD 2009 et 2019) ?La question est posée pour les migrations internationales, car de nombreuses catégories de migrants ne trouvent pas de statut comme citoyens dans ce monde qui bouge. Pourtant, certains veulent faire de la mobilité un bien public mondial (comme le Forum mondial sur la migration et le développement depuis 2006, dont les travaux sont à l’origine du Pacte de Marrakech de 2018 intitulé« Pour une migration sûre, ordonnée et régulière ») et l’inscrire comme droit de l’homme pour leXXIe siècle. Les pays construits sur l’histoire migratoire ont dû, de leur côté, modifier le contenu de la citoyenneté des nouveaux arrivants pour leur faire une place dans une identité redéfinie en permanence par la migration. Mais les migrations introduisent ce qui est perçu comme un désordre dans le monde international des États, car le droit à la mobilité comme droit de l’homme duXXIe siècle peine à s’imposer.

Depuis les années 1990, après la chute du rideau de fer et l’ouverture de la Chine ainsi que des pays du Sud à une émigration de masse, on a assisté à une généralisation du droit de sortie, caractérisé par la possibilité, dans presque tous les pays du monde, d’obtenir un passeport. Mais les frontières des pays d’accueil se sont fermées au plus grand nombre, alors que, souvent, jusqu’auXIXe siècle, il était plus facile d’entrer dansun pays étranger que de sortir du sien. Aujourd’hui, au contraire, l’entréea été rendue plus difficile que la sortie (Wihtol de Wenden, 2013). La frontière et sa transgression sont alors devenues un point de fixation pour les décideurs politiques et pour ceux qui veulent la franchir. Des murs et des camps se sont construits et l’économie du passage irrégulier est devenue florissante pour les trafiquants et mortifère pour ceux qui y ont recours. Loin d’être une fatalité inéluctable, la migration est phénomène banal, qui fait partie de l’histoire du monde. Un décalage se creuse entre la réalité des migrations et la peur de ceux qui cherchent à s’en protéger. Le Pacte de Marrakech des Nations unies sur l’immigration et l’asile, adopté par 169 États en décembre 2018,« pour une immigration sûre, ordonnée et régulière »cherche à sortir de l’approche répressive et dissuasive qui a prévalu au sein des politiques migratoires et qui a con­duit à l’illégitimité de cette question sur la scène internationale.

Un phénomène enraciné dans l’histoire

Au cours duXIXe siècle, les migrations internationales prennent une dimension nouvelle à cause de l’ampleur des flux impliqués (Wihtol de Wenden, 2019a). Au début duXXe siècle, les migrations internationales constituaient 5 % de la population mondiale alors qu’elles n’en forment que 3,5 % aujourd’hui.

Mais c’est la Seconde Guerre mondiale qui se traduit par les plus amples mouvements de migrants et de réfugiés :tout d’abord, le départ des Allemands des territoires devenus polonais (Silésie, Poméranie, Dantzig) et russe (Königsberg devenu enclave de Kaliningrad) quand la Pologne s’est déplacée vers l’ouest après les accords de Potsdam de 1945. Ainsi, 12 millions deVertriebene(c’est-à-dire d’expulsés) sont repartis en Allemagne après 1945. Ensuite, la construction du mur de Berlin en 1961 a donné lieu à des passages clandestins qui ont fait des morts chez ceux qui ont essayé de le franchir pour s’installer à l’Ouest, lesUbersiedler(c’est-à-dire les immigrés politiques de la RDA en RFA). La chute du rideau de fer en 1989 a eu pour effet l’arrivée de nouveaux Allemands enAllemagne, installés précédemment en Russie, en Sibérie, au Kazakhstan et dans les États baltes, 2 millions d’Aussiedler(c’est-à-dire des personnes de souche allemande issues de l’émigration allemande vers des pays d’Europe de l’Est) y acquérant la nationalité allemande qu’ils n’avaientjamais eue, car ils avaient souvent quitté les territoires allemands au tempsde Catherine II.

D’autres désenchevêtrements de nationalités ont eu lieu après 1989 :des Hongrois de Transylvanie, territoire devenu roumain après 1918, sont partis vers la Hongrie, des échanges de lieux d’installation entre Tchèques et Slovaques ont eu lieu à la suite de la partition de l’ancienne Tchécoslovaquie, 500000 Bulgares d’origine turque sont allés enTurquie, 350000 Grecs du Pont-Euxin (actuelle Géorgie et Turquie de l’Est)sont retournés en Grèce, et de nombreux juifs russes se sont rendus en Israël. La migration des Albanais vers la Grèce et l’Italie en 1991 a aussi marqué les esprits par les photos de bateaux pleins à craquer d’hommes à la recherche d’un avenir meilleur.

Les décolonisations ont aussi provoqué de nombreux mouvements de population à l’image des pieds-noirs et des harkis (rapatriés et Françaismusulmans) se rendant en France pendant et après la guerre d’Algérie. Unéchange massif de population a suivi la décolonisation indienne en 1947,avec le départ des populations musulmanes par millions vers le Pakistan, parallèlement à la création de l’État indien. D’autres États multiethni­ques et multiculturels ont éclaté comme l’ex-Yougoslavie, avec le départde réfugiés vers l’Europe ou comme le Liban qui abrite déjà des réfugiésp