L'expansion chinoise - Jean Étèveneaux - E-Book

L'expansion chinoise E-Book

Jean Étèveneaux

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Malgré la traditionnelle prudence de ses dirigeants, sa volonté de domination s'appuie, en son sein, sur la promotion de l’« harmonie sociale » qui écarte toute contestation. Elle dispose aussi, en Occident, de relais très actifs et elle joue sur la naïveté de ses partenaires, par exemple dans le monde universitaire. S'y ajoutent toutes les intrusions que permettent les technologies numériques. En tout état de cause, la deuxième puissance mondiale entend bien devenir la seule hyperpuissance devant les États-Unis, la Russie n'étant considérée que comme un allié de second ordre. L'accouplement d'un totalitarisme renforcé par les dernières technologies de contrôle de la population et d'un capitalisme à la fois d'État et privé sous contrôle du Parti fournit un ensemble de moyens qui s'ancrent dans la mentalité chinoise traditionnelle, faite de soumission à l'autorité et de respect de la loi : les citoyens de la République populaire n'ont jamais connu autre chose, au contraire des Taïwanais qui se sont formés petit à petit à la démocratie.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Jean Étèvenaux, docteur en Histoire et diplômé de l'Institut d'Études politiques de Lyon, auteur d'une trentaine d'ouvrages historiques — dont certains parus aux éditions Saint-Léger —, a mené une carrière de journaliste et d'enseignant. Très impliqué dans la vie associative, au double niveau culturel et philanthropique, il préside la Société des écrivains et du livre lyonnais et régionaux et donne de nombreuses conférences, notamment sur les deux époques napoléoniennes.

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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2022

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L’expansion chinoise

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© Saint-Léger éditions, 2022.

Tous droits réservés.

Jean Étèvenaux

l’expansion chinoise

Un rouleau compresseur qui prend son temps

« En l’an 2001, qui marquera l’entrée dans le XXIe siècle, la Chine aura vu de nouveaux et plus importants changements. Elle sera devenue un puissant pays socialiste industrialisé. […] La Chine se doit d’apporter une plus grande contribution à l’humanité. »

Mao Zedong, 1956

Note sur la transcription des noms chinois

Pour le continent, on a suivi le système adopté par la République populaire en 1979, soit le hanyu pinyin sans accents, qui donne généralement deux mots pour les noms de personne. Pour Taïwan, depuis 2009, c’est une autre forme de pinyin avec la romanisation Wade-Giles, qui se traduit normalement par trois mots pour les noms de personne. Les deux méthodes traduisent le mandarin alors que le cantonais se trouve à l’origine des transcriptions de Hong Kong et de Macao. Précisons que la République populaire et Taïwan respectent scrupuleusement la graphie de l’autre partie. Enfin, il faut savoir que persistent en français des anciennes dénominations comme Pékin [Beijing] ou Yang-Tsé-Kiang [Yangzi Jiang] quand ce n’est pas le Fleuve bleu…

Introduction

Partout présente

D’un côté, la Chine se trouve partout présente : vaccins, Instituts Confucius, cinéma, Afrique noire, Extrême-Orient et Pacifique. De l’autre, elle renforce le contrôle de sa population, par exemple avec les logiciels de reconnaissance faciale, et le président Xi Jinping [prononciation correcte : ɕǐ tɕînpʰǐŋ] (né en 1953) s’assure tous les leviers du pouvoir, afin d’organiser lui-même l’expansion intérieure et extérieure. Peut-on donc résister à cette avancée, à la fois économique, diplomatique et militaire, qui se montre de plus en plus pesante ? Malgré la traditionnelle prudence de ses dirigeants, sa volonté de domination s’appuie, en son sein, sur la promotion de l’« harmonie sociale » qui écarte toute contestation. Elle dispose aussi, en Occident, de relais très actifs et elle joue sur la naïveté de ses partenaires, par exemple dans le monde universitaire. S’y ajoutent toutes les intrusions que permettent les technologies numériques.

Avance nucléaire

En tout état de cause, la deuxième économie du monde entend bien remplacer comme seule hyperpuissance les États-Unis. La Russie n’aura jusque-là guère été considérée que comme un allié de circonstance avec toutefois deux caractéristiques communes avec la Chine : la réprobation occidentale et un des cinq sièges de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. S’est donc mise en place une véritable complicité malgré les différends historiques (infra, chapitre X, p. 126) et les incertitudes de l’aventure ukrainienne (infra, conclusion, p. 186-190). Le 4 février 2022, le président chinois a ainsi déroulé le tapis rouge pour Vladimir Poutine (né en 1952) lors de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver à Pékin. Les deux pays ont du coup dénoncé l’élargissement de l’OTAN et la création de la nouvelle alliance entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. Ils avaient déjà lancé, quelques jours plus tôt, des exercices militaires communs avec l’Iran. Surtout, ils ont conclu un contrat de trente ans pour l’acheminement de gaz russe vers la Chine. Celle-ci est devenue le premier partenaire commercial de Moscou et la Russie s’est engagée à fournir pour plus de 100 milliards d’euros de gaz et de pétrole à son voisin. Les deux pays entendent aussi coopérer dans l’exploitation de l’Arctique. De même, ils souhaitent associer leurs constructeurs aéronautiques face à Airbus et à Boeing. Rosatom, le fabricant russe de centrales nucléaires, se trouve déjà à l’œuvre en Chine. Enfin, un système commun de transferts internationaux devrait leur permettre de se passer du dollar et de contourner les sanctions en vigueur contre Moscou.

Dans la construction de la suprématie chinoise, l’énergie nucléaire tient une place grandissante. En 2021, 6 réacteurs ont été mis en chantier et 4 ont été connectés au réseau. À la fin de cette année, la Chine comptait 16 réacteurs en construction (dont 12 Hualong-1), soit davantage que l’Inde (6 unités et 42 GW installés) et que la Corée du Sud (4 unités et 53,6 GW installés). De même, la première installation chinoise de vitrification des déchets liquides radioactifs a commencé à fonctionner le 11 septembre : le pays se pose dorénavant comme un des rares, avec la France, à maîtriser cette technologie permettant le traitement des déchets hautement radioactifs.

Avec 53 réacteurs couplés au réseau et une puissance installée totale de 54 GW, la Chine occupe dorénavant la troisième place mondiale juste après les États-Unis (93 réacteurs et 95 GW) et la France (56 réacteurs et 61,3 GW). Le Livre bleu publié par la China Nuclear Energy Association intitulé Rapport sur le développement de l’énergie nucléaire en Chine pour l’année 2020 soulignait que le nucléaire jouera un rôle important dans le remplacement des énergies fossiles avec 6 à 8 nouveaux réacteurs par an pendant le 14e plan quinquennal. Les réacteurs chinois de troisième génération tels que le Hualong-1 déjà cité et le CAP1400 équiperont majoritairement les nouvelles centrales. Mais ils participent aussi de l’expansionnisme chinois : ils ont été proposés au Royaume-Uni en parallèle avec les Epr français et, le 1er février 2022, un accord a été signé avec l’Argentine visant à construire un Hualong-1 sur le site nucléaire d’Atucha près de Buenos-Aires, avec un financement en grande partie assuré par des banques chinoises ; cela permet à Buenos-Aires d’obvier à ses difficultés financières.

« Une nouvelle ère »

L’exemple du nucléaire permet de se rendre compte de la réalité de la puissance chinoise aujourd’hui et, encore plus, demain. Voilà pourquoi la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver a été voulue comme une présentation de la nouvelle Chine décomplexée. Le président Xi se veut ouvertement le chantre d’une renaissance nationaliste et se gêne de moins en moins pour défier ouvertement l’ordre international dessiné par les démocraties occidentales depuis 1945. Mais, au contraire de son homologue russe, il préfère une sorte de climat de guerre froide aux bruits de bottes dans l’est de l’Europe…

Le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao a donc effectué sa grande rentrée diplomatique aux JO de Pékin, après avoir barricadé son pays pendant deux ans. S’appuyant sur Vladimir Poutine, avec lequel il a signé une « déclaration commune décrétant l’entrée des relations internationales dans une nouvelle ère », il a proposé une vision du monde alternative à celle des démocraties occidentales. Il ne faut pas oublier que, selon le langage utilisé par le Parti communiste lors d’un plenum en novembre 2021, le règne de Xi entamé en 2013 représente l’« incarnation du marxisme au XXIe siècle ». Sa mission doit lui permettre d’assurer le retour au premier plan de la puissance chinoise, effaçant « un siècle d’humiliation » face à l’Occident.

Cela suppose notamment la contestation du leadership transatlantique des États-Unis et de leurs alliés. D’où des œillades aux pays du Sud comme l’Argentine, tandis que Moscou courtise le Brésil. Les deux pays partagent une « vision commune de la sécurité internationale », selon les propos de Iouri Ouchakov (né en 1947), ancien ambassadeur à Washington et conseiller diplomatique du président russe. Il s’agit aussi d’une façon de contrer l’isolement diplomatique de la Chine, né à la fois de la fermeture des frontières à cause de la Covid-19 et du boycott lancé en décembre 2021 par la Maison Blanche pour protester contre les violations des droits de l’homme, officiellement suivi par le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada, et implicitement par la plupart des pays européens, y compris la France malgré quelques atermoiements.

Équilibrisme

Beaucoup moins remarquée a été la récente construction, à la frontière birmano-chinoise, d’un mur géant de 5 000 kilomètres, officiellement destiné à protéger le pays contre la pandémie, voire contre le trafic de drogue : on se trouve à proximité immédiate du Triangle d’Or. Il semblerait en fait qu’il s’agisse d’empêcher l’immigration des Birmans fuyant leur pays un an après le coup d’État militaire que Pékin n’a jamais condamné, envoyant même des armes à la junte. Cette sorte de zone tampon protégerait donc le régime de cet afflux de réfugiés dont il n’a que faire en même temps qu’elle lui permettrait de consolider ses frontières dans une zone où les limites entre États restent mal assurées. Ne tenant évidemment pas compte des activités transfrontalières de ses propres ressortissants, Pékin manifeste ainsi sa volonté de puissance, pour ne pas dire de toute-puissance. Entrent aussi en jeu les triades, souvent liées au pouvoir communiste tout en assurant une bonne part du trafic de stupéfiants…

La guerre déclenchée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine a, il est vrai, un peu rebattu les cartes. Pékin, officiellement neutre – ne serait-ce qu’à cause de sa position de premier partenaire commercial de Kyiv, qui lui vend beaucoup d’armes et de céréales – a dû poursuivre son numéro d’équilibriste, de plus en plus difficile au fil des jours ; à l’ONU, la Chine s’est abstenue lors des votes du conseil de sécurité puis de l’assemblée générale contre l’intervention russe. Wang Yi (né en 1953), le ministre des Affaires étrangères, a dit craindre une « perte de contrôle » si l’escalade se poursuivait. Toujours obsédés par la stabilité, les dirigeants redoutent l’impact sur la croissance mondiale et s’inquiètent de voir le camp occidental très uni. Xi lui-même aurait appelé le maître du Kremlin pour l’inciter à la négociation. L’aventurisme moscovite se trouve d’autant moins apprécié que l’année peut se révéler délicate pour le secrétaire général du PCC, avec le congrès du Parti à l’automne et le ralentissement économique. D’un autre côté, le bras de fer engagé par la Russie avec les États-Unis n’est pas pour déplaire à Pékin.

Chapitre I

Un grand et vieux pays

Le passé de la Chine apparaît double. D’abord, le développement très auto-centré du pays a longtemps semblé se suffire à lui-même, regardant l’étranger de haut ; dans cette optique, les Barbares ne pouvaient que constituer des peuples tributaires. Ensuite, les activités commerciales, souvent perçues comme consubstantielles au caractère chinois, ont obligé à des liens avec l’extérieur ; ces pratiques encourageaient donc au moins les marchands et une partie des producteurs à sortir d’eux-mêmes et à frayer avec le reste du monde. D’un côté, la Grande Muraille ; de l’autre, les routes de la soie. Mais tout cela témoigne de l’immensité du pays.

De profondes disparités

Il convient de partir des réalités en gardant présents à l’esprit quelques chiffres. La Chine comprend quelque 9 600 000 km2, soit une taille très proche des 9 800 000 km2 des États-Unis, encore qu’il y ait quelques disputes ; pour mémoire, la Fédération de Russie, le plus vaste État du monde, s’étend sur 17, 3 millions de km2 (22,4 millions à l’époque soviétique). La République populaire court de l’océan Pacifique à l’Himalaya. Son 1,412 milliards d’habitants représente la population la plus nombreuse du monde, soit 18,7 % du total, alors que les USA en ont 330 millions et l’Inde 1,326 milliard. Dans l’arène internationale, elle dispose de l’arme nucléaire, de la plus grande armée du monde, du deuxième plus grand budget militaire et de l’un des cinq sièges permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Premier exportateur mondial, elle est devenue la deuxième puissance économique, dépassant le Japon en 2010. D’après les données du FMI d’avril 2021, le produit intérieur brut de la Chine a dépassé celui des États-Unis en 2017, mais elle reste au 85e rang mondial pour le PIB par habitant. Son développement économique aura été l’un des plus rapides du monde, avec une croissance moyenne annuelle, sur 25 ans, de 9,8 %.

Il convient pourtant de ne pas se laisser aveugler par les chiffres globaux de la croissance, l’importance du produit intérieur brut ou l’augmentation constante des revenus. La Chine ne se résume en effet pas aux grandes conurbations et même aux villes moins peuplées : la moitié de la population vit encore dans des zones rurales. Dans ces régions, la malnutrition infantile reste importante et l’accès aux soins de base, tel que le traitement des vers ou la myopie, demeure limité. D’une manière générale, la qualité de vie des populations rurales doit accomplir toujours de grands progrès. Par ailleurs, comme la scolarité obligatoire se termine au collège, de nombreux élèves ruraux ne s’inscrivent pas dans les lycées ; ils avaient l’habitude de s’installer sur les côtes et de trouver du travail dans les usines des régions du Yangzi Jiang et du delta du Yue Jiang [rivière des Perles], mais, aujourd’hui, les secteurs côtiers de l’industrie manufacturière et de la construction qui les employaient n’ont plus besoin d’un grand nombre de travailleurs. Tout cela contribue au sous-développement, voire à la pauvreté de la Chine rurale.

Par ailleurs, on peut compter parmi les problèmes récurrents un manque d’eau, de surcroît très mal répartie entre le nord et le sud, et de terres arables : elle ne dispose que de 7 % de l’eau douce de la planète, d’où des projets pharaoniques pour détourner des fleuves de l’Himalaya comme le Brahmapoutre et pour utiliser les ressources des glaciers afin d’alimenter les oasis du Xinjiang. Sa sécurité alimentaire n’est en outre pas assurée, comme le montrent ses importations de charcuterie, de sucreries et de produits laitiers en provenance de France, qui s’ajoutent au vin et au champagne.

Le poids de l’Histoire

La Chine s’est façonnée dans le cadre d’une histoire plurimillénaire. Transmise de génération en génération, grâce à l’usage de l’écriture et au poids de la tradition, il s’agit de l’une des plus anciennes civilisations du monde, avec des individus vraisemblablement venus d’Afrique. Dès le néolithique, soit vers 6 000 av. J.-C., existaient en Chine des sociétés organisées sédentaires pratiquant agriculture et élevage. Le nord, caractérisé par un climat plutôt froid et sec, s’est révélé propice à la culture du millet tandis que le sud, chaud et humide, a favorisé le riz. Dans les deux cas, l’élevage du porc et du poulet aura constitué un complément essentiel. L’âge du bronze semble avoir commencé aux alentours de 2 100 av. J.-C., plutôt tardivement par rapport à l’Anatolie et à la Mésopotamie.

Le pays n’en aura pas moins inventé la boussole, le papier, le billet de banque et la poudre. Sa civilisation a fortement marqué l’Asie du Sud-Est au sens large. Mais il ne semble pas avoir été influencé par le grand foyer mésopotamien. Toutefois, cela ne l’a jamais empêché de se considérer comme l’Empire du Milieu, celui qui se trouve au centre de la terre, ce que traduit le terme Zhōngguó [中国], Zhōng désignant le centre, l’axe, le milieu, l’intermédiaire ; le caractère 中 représente effectivement une ligne traversant un carré en son milieu. Cela permet de comprendre la vision traditionnelle du monde extérieur, peuplé, comme on vient de le dire, de Barbares non civilisés devant rendre hommage à l’Empereur, fils du Ciel.

Cette tranquille conviction se double d’une appréciation héritée des maîtres chinois traditionnels. Mao lui-même aimait bien citer le mystérieux Sun Tzu [Sun Zi, Souen Tseu ou Souentse] (544-496 av. J.-C.) et son Art de la guerre, le plus ancien ouvrage de stratégie militaire connu. Il en avait notamment retenu cette maxime : « Connais ton adversaire et connais-toi toi-même et tu pourras sans risque livrer cent batailles ». S’inspirant de Lénine (1870-1924) et de son approche réaliste des problèmes, il précisait que « le marxiste doit voir le tout aussi bien que les parties ». Son matérialisme historique se voulait très pragmatique : « Les idées des hommes doivent s’adapter aux changements de circonstances ». En fait, l’approche n’a pas changé au fil des siècles, chaperonnée par l’idée très confucéenne d’une harmonie fondé sur le respect des parents, des aînés et des supérieurs. Peu familiers du poker – mais pratiquant les échecs et les dames –, les Chinois demeurent avant tout des adeptes du jeu de go, dont la stratégie consiste à encercler patiemment l’adversaire, pour mieux l’éliminer tranquillement.

La grotte de Dunhuang

Les rapports avec l’étranger ont longtemps été guidés par les routes de la soie (infra, chapitre XI). Celle-ci, cultivée en Chine au moins depuis le deuxième millénaire avant notre ère, a jalousement réussi à garder ses techniques dans le pays jusqu’au milieu du premier millénaire de notre ère. Mais les étoffes étaient depuis longtemps exportées et, très recherchées, elles constituaient une précieuse richesse. Elles ont en fait ouvert le chemin à de multiples autres produits ainsi qu’à des inventions qui n’ont guère été utilisées en Occident. Ces anciennes routes, traversant l’Asie centrale, se dirigeaient vers les Indes, la Perse [Iran], le Moyen-Orient turc et arabe, la Russie et l’Europe. Aujourd’hui encore, une province septentrionale comme le Gansu, d’ailleurs formée sur le tracé nord-ouest/sud-est de la route de la soie, exprime cette fièvre du commerce et le mélange des populations, puisqu’on y trouve aussi bien des Hui musulmans – décimés dans la seconde moitié du XIXe siècle – que des Tibétains bouddhistes. Cette forme de mondialisation aura très tôt exprimé le poids économique, l’influence politique et la prospérité de la Chine.

Aujourd’hui, on peut mesurer l’importance, l’ancienneté et la diversité des échanges engendrés par les routes de la soie à travers l’International Dunhuang Project dont le but consiste à rendre accessibles sur l’internet les images de tous les manuscrits et objets divers provenant de la grotte de Dunhuang, dans l’extrême ouest du Gansu, en bordure du désert de Gobi, et d’un millier d’autres sites archéologiques. Ces collections de quelque 250 000 objets se trouvent en effet dispersées dans le monde entier, de la BnF à la Bibliothèque nationale de Pékin et de la British Library à l’Institut des langues orientales de Saint-Pétersbourg, après leur découverte, au début du XXe siècle, par plusieurs sinologues : le Français Paul Pelliot (1879-1945), le Suédois Sven Hedin (1865-1952), l’Allemand Albert von Le Coq (1860-1930) et l’Anglais Aurel Stein (1862-1943).

L’étude de ces documents montre comment se sont développées des relations au moins à partir du premier siècle avant notre ère, lorsque le monde romain a suivi les traces d’Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), peut-être l’initiateur des premiers échanges en regardant vers l’est. C’est aussi l’époque où l’empereur chinois Wudi (141-87 av. J.-C.), attiré par les descriptions des « trente-six royaumes des contrées occidentales » et craignant l’avancée des Xiongnu, cousins des Huns, envoya une délégation dans le nord de l’Afghanistan actuel ; Zhang Qian (200-114 av. J.-C.), à la tête de l’expédition, découvrit ainsi deux itinéraires, un pour l’aller et un autre pour le retour, reliant la Chine aux portes du monde occidental. Les Chinois d’aujourd’hui situent vers 112 av. J.-C. la date de la première ouverture de cette route de la soie.

Effacer le passé colonial

Il faudrait également tenir compte des récits du Moyen Âge occidental qui firent connaître la Chine et les grands empires eurasiatiques liés aux routes de la soie, tels ceux de Jean du Plan Carpin (1182-1253), Guillaume de Rubroek (1220-1293) et surtout Marco Polo (1254-1324) : ils nourrirent l’imaginaire européen. S’est également mise en place une route maritime, grâce à la mousson : on faisait voile vers l’Inde, qu’on contournait. Enfin, les autorités chinoises entreprirent de réduire le piratage en faisant accompagner nombre de bateaux par des escadres armées : de grandes expéditions furent ainsi menées entre 1403 et 1433 par un Chinois de religion musulmane, Zheng He (1371-1433).

On peut se demander si, en définitive, le plus important aux yeux de Pékin n’est pas constitué par la mémoire et la prégnance de l’humiliation « coloniale » subie au XIXe siècle, lorsque le pays fut contraint de s’ouvrir à l’Occident à la suite de plusieurs interventions armées de pays occidentaux ainsi que de la Russie. Lorsque des ressortissants de la République populaire visitent, au château de Compiègne, le Musée chinois de l’Impératrice partiellement constitué de pièces provenant du sac du Palais d’Été de Pékin en 1860, il leur arrive de confier à leurs interlocuteurs français : « Un jour, nous viendrons reprendre tout cela »… De même, en 2013, François-Henri Pinault (né en 1962) a fait don à la Chine de deux pièces rares provenant de la collection constituée par Yves Saint-Laurent (1936-2008) et Pierre Bergé (1930-2017) que Pékin avait essayé de se faire restituer. Avis pour le futur : l’expansion culturelle pourrait maintenant s’effectuer à rebours.

Chapitre II

Cycles et cercles

Sans entrer dans les discussions philosophiques ou scientifiques permettant d’approfondir ces notions, on peut affirmer que les civilisations se sont souvent déterminées par rapport à un temps linéaire ou un temps cyclique. Le premier suppose une évolution ou, en tout cas, une succession de changements tendant plus ou moins vers un but ; il baigne l’univers judéo-chrétien jusque dans le progressisme issu des Lumières. Le second voit la répétition des mêmes phases par cycles complémentaires ; il s’incarne dans le taoïsme, avec un jeu permanent entre le yin et le yang. La mentalité chinoise en est pétrie. On ne s’étonnera donc pas, dans cette civilisation, de l’importance des roues et, surtout, des cercles, à commencer par celui qui enserre le yin et le yang.

Contrer l’Occident

Sensibles aux oppositions à condition de les dépasser, les Chinois se veulent pragmatiques et cherchent l’harmonie. Avançant prudemment, ils appréhendent les réalités sous forme de cercles concentriques, eux-mêmes se trouvant en plein centre. Ils s’intéressent d’abord et avant tout, comme les Russes d’ailleurs, à leur « étranger proche », étant entendu que Taïwan et Hong Kong n’appartiennent pas à l’étranger. Après le premier cercle de la mer de Chine, qu’ils considèrent comme leur chasse gardée, vient la région immédiate, soit l’Australie, la Nouvelle-Zélande et tout le Pacifique Sud. Ensuite seulement, dans le troisième cercle, se trouve le monde entier. Certains pays, comme les États-Unis, le Canada ou la Suède, sont alors davantage des cibles que d’autres, pour des raisons particulières.