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Une mystérieuse explosion dans l'ancien presbytère d'un village poussera les habitants à s'interroger sur la cause véritable de cet évènement.
Une explosion souffle l’ancien presbytère du village. Des décombres, on retire sept victimes, qui fêtaient ce soir-là leur quarantième anniversaire. C’est la consternation, la presse locale s’interroge, la télévision nationale interroge. Attentat, suicide, assassinats, accident les thèses s’affrontent. L’inspecteur Bolitch sillonne la campagne avec sa Ford rouge. Epris de littérature, de jazz et de chanson française, il mène ses investigations dans un monde rural, fruste, et rencontre une galerie de personnages parfois attachants, parfois revêches, typiques ou atypiques. Bolitch est l’acteur solitaire de cette enquête, mais aussi spectateur de cette petite communauté qui vit en Lorraine en toute fin du vingtième siècle. Il y pose un regard tour à tour amusé, curieux ou tendre. D’interrogation en certitude, son parcours est fait de méandres. Et la vérité adviendra, mettant fin à la quête du policier. Une vérité qui trouve source dans le lointain, nourrie du mauvais temps qui a passé. Une vérité froide d’une tragédie oubliée, brûlante d’un chagrin jamais étouffé.
Sillonnez la campagne en compagnie de l'inspecteur Bolitch afin de découvrir la vérité de cette histoire.
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Seitenzahl: 100
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Christian Schott
Roman policier
ISBN : 979-10-388-0151-6
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : mai 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
Un amas de pierres, de chairs, de tuiles, d’os, de poutres. Les hommes creusent, fouillent sous une pluie fine. Ils retirent un tronc, un membre, un fragment sanguinolent. Parfois l’un d’eux s’éloigne de la zone éclairée pour se diriger vers un bosquet. Puis il revient, blafard, les yeux agrandis, le corps encore secoué de spasmes. Pris d’une violente crise de nerfs, le plus jeune, un gars du village voisin, a dû être évacué. Et les autres continuent le ballet macabre rythmé par le son des sirènes.
Le malheur semble écraser la foule qui se presse près du mur d’enceinte de l’ancien presbytère. Les gyrophares allument et éteignent les visages des premiers rangs. Insensibles au drame, les caméras épient, les micros enregistrent…
— Monsieur Wagner, vous êtes maire d’Ouglange depuis près de vingt ans, je comprends votre émotion, mais racontez-nous ce qui s’est passé.
Le gros homme bredouille, se trompe dans les prénoms des victimes, rectifie. Il cherche ses mots, ou plutôt ceux des autres, les siens lui paraissent si pauvres, laisse échapper un juron, s’en excuse, reprend pour mieux bafouiller. L’épreuve est redoutable. Le poids de l’émotion se marie à la crainte d’une prestation ridicule devant la télévision nationale.
À quelques mètres de lui, le vieil instituteur s’entretient avec le journaliste du grand quotidien régional.
— Un coup de tonnerre ! Les vitres ont tremblé. Ma femme s’est mise à crier. Je suivais tranquillement une émission à la télévision quand…
***
Le lendemain, des lettres de trois centimètres barrent la une du journal :
EXPLOSION À OUGLANGE, SEPT MORTS. Sous le titre, une photographie des décombres mange presque toute la page pour ne laisser place qu’à une courte phrase cliché sur le petit village paisible réveillé vers minuit par une violente explosion.
À l’intérieur, un long article détaille la tragique histoire des cinq enfants du village, tous nés en 1956,qui avaient décidé de se retrouver avec leurs conjoints autour d’une table pour célébrer leur quarantième anniversaire. Il y avait là Marie et Sébastien Mouillet, Brigitte et Joseph Reuter, Annie et Jean-Marie Passeur, et Stéphanie Lapierre, réunis sur une photographie prise trois heures avant leur fin. Suivent quelques lignes qui retracent une parcelle de la vie de chacun, qui parlent des familles durement éprouvées, des orphelins dans la peine. Ailleurs, un encadré sur le témoignage de l’instituteur. Enfin, un dernier paragraphe traite de l’enquête de la police qui, pour l’heure, n’a pas pu déterminer les causes de l’explosion.
***
Abasourdi, Patrick appuie mécaniquement sur la commande à distance. Écran noir. Il agrippe les accoudoirs du fauteuil, tente de se soulever, retombe telle une masse. Fébrilement, il tire une gauloise de son étui, cherche les allumettes, les trouve sous une pile de revues. Mais la boîte est vide. Rageusement, il la broie au creux de sa main. Il doit en rester à la cuisine, il se souvient d’avoir entamé le paquet jeudi soir. Il s’étonne de cette mémoire soudain si précise, lui qui se rappelle rarement le repas de la veille, lui qui ne retrouve jamais les clefs de la voiture.
Nouvelle tentative.
Miracle ! Ses jambes le portent et se dirigent tout naturellement vers l’armoire. Soudain la voix de Raimu gronde à ses oreilles : « L’honneur, c’est comme les allumettes, ça ne sert qu’une fois ! » Pourquoi Raimu ? Ah oui ! À cause des allumettes. Logique. Logique ou folie ! Il s’efforce de ne plus penser. La raison le fuit.
— Alors, mon grand, encore en train de rêver ? N’importe qui peut entrer chez nous.
Il se retourne, voit Mélanie dans l’embrasure de la porte. Il la regarde, croit lui sourire. Elle hurle.
— Patrick ! Que se passe-t-il ?
Et Patrick s’effondre.
***
— C’est impossible ! tonne M. Wagner.
Son poing lourd s’abat sur le bureau. La table de travail si frêle menace de rompre, ce qui ne saurait déplaire à Monsieur le Maire, très attaché à l’ancien meuble, solide, rustique, tout à son image. Mais voilà, les conseillers fraîchement élus l’avaient convaincu. « La mairie doit être l’image, la vitrine d’un village jeune, moderne. » Alors d’étranges squelettes biscornus avaient chassé l’ameublement massif qu’il affectionnait. C’était à entendre les nouveaux édiles « magnifique de dépouillement » prononcé avec trois ou quatre « a » à « maaagnifique ». Mais lui, il n’aimait pas le « dépouillé ».
Le « dépouillé », c’est moche, froid, et surtout, surtout, trop fragile. Par deux fois déjà, l’ouvrier communal avait remplacé la poignée de l’unique tiroir. Même Chirac semblait se moquer de lui dans son cadre. D’ailleurs, il n’aimait pas non plus Chirac, trop dépouillé à son goût.
— J’imagine votre stupeur, Monsieur le Maire, mais nos experts sont formels, reprend calmement le jeune inspecteur.
— Une bombe à Ouglange ! Comme en Corse ou je ne sais où. Je rêve ! Des terroristes à Ouglange !
— Nous n’écartons aucune hypothèse, bien sûr, mais…
— Une bombe ! Vous avez dit une bombe ! Mais qui pouvait en vouloir à ces braves gens ? Qui ?
— L’enquête nous le dira. À ce propos, j’aurai certainement besoin de votre concours pour connaître les victimes, leurs familles, les habitants…
— Soyez assuré de mon aide, inspecteur Bolitch, cependant, vous faites fausse route. Ce n’est pas dans ce village que vous trouverez la solution.
— Peut-être… Peut-être… Bon… À très bientôt.
Le gros homme se lève difficilement et raccompagne le policier, tout en psalmodiant à voix basse : « Une bombe, une bombe, une bombe… »
***
Dès l’aube, la nouvelle secoue le village engourdi par le deuil. À l’origine, c’est « on » qui a parlé d’une bombe. Puis la Marie. Qui le tient de l’Étienne. Qui, lui-même, rapporte les propos du Justin Kieffer. Comme un pétard tiré un 14 juillet, l’information fuse à travers la longue rue principale pour aller éclater en gerbe sur les quelques habitations alentour. Tous sont interloqués. Les incrédules attendent fébrilement l’heure du journal, parole d’évangile. Marcel, le doyen, y voit une punition divine : un presbytère, même abandonné, ne pouvait être le cadre de fêtes païennes. D’autres pensent à un obus, une mine datant de la guerre. Mais personne n’ose émettre l’hypothèse d’un crime. La mort violente n’est pas de tradition rurale, et un village sans histoires ne veut pas d’histoires.
***
La Ford rouge de Bolitch laboure l’épaisse pellicule d’eau qui inonde l’asphalte. Les vieux balais d’essuie-glaces gémissent et couvrent par instants le son de l’autoradio. L’excité de la météo ne s’est pas trompé, car depuis plus d’une semaine il pleut. Les grands marronniers se serrent la branche par-dessus la route. Un panneau luisant annonce Ouglange à cinq kilomètres. Bolitch écoute distraitement la fin des infos quand Julio Iglesias menace de déverser son sirop. D’une pichenette, il engage une cassette et Comme à Ostende envahit l’habitacle. Il fredonne avec Caussimon tout en dépassant les premières maisons du village. Avant de se rendre chez le maire, il décide de s’arrêter au café.
Deux fenêtres toutes neuves jurent sur la façade décrépie du bâtiment. La pluie a picoré les lettres en s’acharnant plus particulièrement sur les voyelles et on devine plus qu’on ne lit l’enseigne originale du Café des Amis. À droite de l’entrée, des graffitis à peine effacés invitent une célébrité locale àse rendre aux toilettes. Bolitch pousse la lourde porte qui s’ouvre sur une salle surchauffée. Il salue la dizaine de clients et se dirige vers le comptoir désert. Dans un angle obscur, un quatuor d’ancêtres joue àla belote. Dès qu’un atout surgit, il est accompagné d’un violent coup de poing sur la table comme pour mieux signifier que le pli est coupé. À la fin de chaque partie, quatre coudes se lèvent et guident un ballon de vin rouge jusqu’aux lèvres dans un ballet parfaitement synchronisé. Les dialogues se font dans un patois incompréhensible où l’inspecteur happe quelques mots qui ressemblent à de l’allemand, lointain souvenir douloureux de son passé scolaire.
À l’opposé, trois adolescents bousculent un antique billard électrique et s’évertuent à lui tirer des parties gratuites.
Au milieu de la pièce, quatre hommes devisent à voix basse en sirotant un apéritif anisé.
Chaque génération possède son propre territoire d’où, manifestement, la gent féminine est exclue.
Une voix s’élève :
— Pitt ! Il y a quelqu’un.
Comme un diablotin, un petit homme chauve jaillit d’une ouverture placée derrière le comptoir et s’adresse à Bolitch d’une voix rauque :
— Bonjour, Monsieur. Excusez-moi, je ne vous avais pas entendu entrer, vous prenez ?
— Un grand café, s’il vous plaît.
Le patron perd un instant son sourire, peu habitué à une telle commande.
— Je vais vous en préparer à la cuisine. Je ne possède pas de machine. Vous savez, à la campagne, elle ne serait guère rentable.
— Bien entendu, acquiesce le policier.
— Vous êtes sur l’affaire, n’est-ce pas ?
— Eh bien…
— Ne soyez pas étonné, les nouvelles vont vite dans un petit village. La Ford rouge est déjà repérée. Et rares sont les étrangers qui franchissent le seuil de ce bistrot. À la fête patronale, ou parfois en été, un malheureux touriste belge ou hollandais qui a perdu la route des vacances.
— Inutile donc de jouer l’anonymat par ici, d’ailleurs ce n’était pas mon but. Vous connaissiez sans doute les victimes ?
— Oui, bien sûr, comme je connais tous les habitants. C’est horrible. Un véritable cauchemar. Pauvres jeunes. La semaine dernière encore, il y en avait trois, juste à cette table derrière vous.
— Qui ?
— Stéphanie, Joseph et Jean-Marie.
— Stéphanie Lapierre, Joseph Reuter et Jean-Marie Passeur.
— Oui, c’est ça. Depuis quelques mois, ils avaient pris l’habitude de se réunir régulièrement, en général le vendredi soir. Quand son travail le lui permettait, Sébastien se joignait à eux. Tous de braves petits, polis, drôles. C’est chez moi qu’ils mettaient au point les préparatifs de la fête.
La fête ! L’homme s’arrête, s’essuie les yeux d’un revers de la main. Les mots de la joie sont cruels quand ils se conjuguent au passé. Il déglutit et reprend de sa voix usée :
— Vous savez, il ne se passe jamais rien ici. La plupart des jeunes ont quitté le village. Dans le passé, tout le monde était paysan. Maintenant, il reste une seule ferme, et encore, le fils ne reprendra pas. On remue plus de terre au cimetière que dans les champs. Alors, leur soirée était devenue un événement. Chacun voulait y participer un peu.
La porte claque. Un « Salut, Justin ! » général accueille le nouvel arrivant. Un grognement lui répond. Coiffé d’un chapeau sombre gorgé d’eau, vêtu d’un gilet tricoté par Anémone pour Thierry Lhermitte, le dénommé Justin traîne ses brodequins jusqu’au comptoir. Avec une souplesse insoupçonnée, l’étrange créature se hisse sur le tabouret haut. Aussitôt un demi crémeux apparaît sans qu’il ait proféré un mot. Immédiatement, il fiche le verre au milieu de sa barbe hirsute et la bière disparaît, laissant des nuages blancs dans les poils. Une deuxième, puis une troisième bière suivent la même trajectoire. Un rot tonitruant arrache des rires et met fin à la cérémonie. L’homme jette alors quelques pièces de monnaie qui viennent carillonner sur le zinc, pivote d’un quart de tour, fixe Bolitch de ses yeux railleurs et lâche un « sale flic ». Enfin, il saute au bas de son siège et se faufile vers la sortie.
— Ne vous formalisez pas, Monsieur, reprend le patron. Il n’est pas mauvais, Justin, c’est notre idiot du village.
— Oui, j’ai l’impression qu’il est plutôt bizarre, mais enfin… Dites-moi, vous disiez que tout le monde voulait participer à la fête des quadragénaires, de quelle façon ?
— Oh ! C’est tout simple. La totalité du repas avait été offerte : la viande par Fernand Streit, le cultivateur ; le gâteau par madame Krémer, la boulangère ; les légumes par les parents de Stéphanie, j’ai donné des bouteilles de vin, et j’en passe. De plus, ces jeunes souhaitaient animer, ou plutôt réanimer Ouglange. Avec l’aide de l’instituteur, monsieur Eckert, ils avaient l’intention de préparer une brochure, ou une exposition retraçant les quarante dernières années du village. Plus qu’un simple anniversaire, cette journée devait être le départ de quelque chose. Hélas…
— Oui, hélas…
Bolitch enfonce ses mains dans les multiples poches de son blouson, et après cinq tentatives, extrait un trousseau de clefs.
