Là-bas est ici - Jean-Paul Inisan - E-Book

Là-bas est ici E-Book

Jean-Paul Inisan

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Beschreibung

Ce livre rassemble plusieurs textes de genres différents, qui ont tous pour objet la "Vision Sans Tête" (VST), méthode de développement spirituel créée par Douglas Harding (1909-2007) à la fin du vingtième siècle. Des textes didactiques ainsi que des explicitations claires de poèmes et contes originaux créés par l'auteur (publiés dans ses ouvrages précédents) revisitent créativement les conceptions du grand maître britannique en y intégrant notamment la dimension du langage. Ils soulignent la fonction différenciatrice de celui-ci, qui s'exerce "là-bas" dans les miroirs en entretenant et maintenant à distance l'image de nous dans notre passé, inscrite (par des mots) dans notre mémoire. La distance avec notre image dans les miroirs n'est alors plus seulement d'ordre visuel/spatial, mais elle est aussi d'ordre verbal/temporel. Le silence intérieur qui s'ensuit s'associe à l'invisibilité de notre personne pour nous faire vivre une vie à la fois de créativité et d'unité paisible avec soi et avec les autres.

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Seitenzahl: 231

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

NOTE AU LECTEUR

La VST revisitée

PRÉLIMINAIRE

FONCTION DU LANGAGE

LE SILENCE, LES ÉMOTIONS ET LE « MENTAL »

UN DISCOURS MIROITANT

LE DANGER DE MÉMOIRE

LÀ-BAS EST ICI L’ESSENCE EST L’EXPÉRIENCE..

UN VA-ET-VIENT IMMOBILE

LA CONSCIENCE QUE L’AUTRE A DE LUI-MÊME ET DES AUTRES EST-ELLE LA MÊME QUE LA MIENNE ?

UN HAVRE SILENCIEUX AU FOND DE MOI

L’AUTRE DE L’AUTRE, C’EST MOI

LA CONSCIENCE EST-ELLE UN PRODUIT DU CERVEAU OU LE CERVEAU EST-IL UN CONTENU DE LA CONSCIENCE

Mêmes sujets, autres points de vue.

HARDING ET LEVINAS : DEUX CONCEPTIONS DE L’ALTÉRITÉ

« L’AUTRE » SUIVANT LEVINAS ET « L’AUTRE » SELON HARDING

LE VRAI VISAGE D’ALBERT JACQUARD

À PROPOS D’UN LIVRE D’INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE

LA VÉRITÉ N’EST PAS D’AVOIR RAISON SUR L’AUTRE

QU’EST-CE QUE LA PERTE DE CONSCIENCE ? .

ENTRE LE UN MAINTENANT ET ICI ET LE DEUX LÀ-BAS DANS LES MIROIRS

LE JE, LE MOI, L’AUTRE ET L’INFINI

Commentaires explicatifs de quelques poèmes extraits du livre

L’Autre Ici

ICI

PAYSAGE

CLANDESTIN

AUTO-DÉCAPITATION

ALIBI

SANS-PAPIERS

NAVETTE

JAMAIS À MOI PAREIL

PASSAGER

PAS BEAU L’AUTRE

JAMAIS UN SANS DEUX

DU FOND DE MA MARMITE

LE VAUT-RIEN

RE-PRÉSENTATION

BELLE BAGARRE

LA MAISON DU POÈTE

CONSCIENCE DOUBLE

L’AUTRE EN MOI

COLÈRE

Commentaires explicatifs de contes extraits du livre

Voyages au-delà du miroir

CONTE DU MIROIR MAGIQUE

LE PHILOSOPHE ET L’ARPENTEUR

LES DEUX MOINES

L'APPEL DE L’AUTRE

INVISIBLE BEAUTÉ

LE SILENCE DU MAÎTRE

LE PROFESSEUR ET LE CHAMAN

Extrait d’un entretien avec l’auteur (2014)

DU MÊME AUTEUR

L’Oiseau Blanc – La Nouvelle Proue, Amiens, 1989 – réédition (format de poche) : Edmond Chemin, Rennes, 2016.

Une psychothérapie spirituelle – essai – Barré et Dayez, Paris, 1990.

Le je-nous de l’être – essai – Traverses, Rennes, 1999. Le maître des miroirs – théâtre – Traverses, Rennes 2001. Philo-circus – théâtre – L’Harmattan, Paris, 2014.

L’Autre Ici – recueil de poèmes – Éditions Edmond Chemin, Rennes, 2015.

Infiniment Autre – essai – LEN, Paris, 2014.

Mohamed et Véronique – théâtre – L’Harmattan, Paris, 2014.

Écrans et Miroirs – théâtre – L’Harmattan, Paris, 2014.

Étranger est l’Éternel – Éditions Edmond Chemin, Rennes, 2015.

L’Être et l’Autre – essai – Éditions Edmond Chemin, Rennes, 2015.

Le Multiple et le Un – essai – Éditions Edmond Chemin, Rennes, 2015.

Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques – Edmond Chemin, Rennes, 2016.

Pratique de l'Infiniment Autre – Edmond Chemin, Rennes, 2016.

Aide-mémoire de l'Infiniment Autre – Edmond Chemin, Rennes, 2016.

Poèmes de mon nouvel âge – réédition : Edmond Chemin, Rennes, 2016.

Le théâtre en idées – 1200 citations et textes classés et référencés – ouvrage collectif, réalisé sous la direction de J.P. Inisan – Association Traverses, Rennes, 2018.

Le double jeu du Je entre le Un et le Deux (1) – Edmond Chemin, Rennes, 2018.

Le double jeu du Je entre le Un et le Deux (2) – Edmond Chemin, Rennes, 2018.

Éclats de miroirs – Edmond Chemin, Rennes 2019.

Anthologie poétique – Edmond Chemin, Rennes, 2019

Il nous faut retourner notre regard vers nous-même et voir à partir de quoi nous regardons.

Il s'agit de remonter à ce point où nous disparaissons en tant qu'ego (apparence) pour renaître à notre véritable Moi, ou véritable nature, notre visage originel.

La vocation de cette quête est d'englober à la fois la nature et l'immensité de l'univers, par l'immensité de l'esprit et du cœur.

Douglas Harding

Le sujet est un hôte. La dimension du divin s’ouvre à partir du visage humain.

Le face-à-face fonde le langage. La conscience de soi est en même temps la conscience de tout.

Seuls les êtres libres peuvent être étrangers les uns aux autres.

La connaissance a toujours été interprétée comme assimilation. Même les découvertes les plus surprenantes finissent par être absorbées, comprises, avec tout ce qu'il y a de « prendre » dans le « comprendre ». La connaissance ne met pas en communion avec le véritablement autre ;

Emmanuel Levinas

NOTE AU LECTEUR

Ce livre rassemble quelques-uns des textes que j’ai écrits ces dernières années au sujet de l’enseignement1 spirituel de Douglas Harding (1909-2007).

Je me suis efforcé de les classer suivant leurs genres, sans me préoccuper de respecter une chronologie exacte. En se référant à la table des matières ou en survolant préalablement l’ensemble de l’ouvrage, le lecteur pourra ensuite (s’il le souhaite) prendre connaissance des différents écrits dans l’ordre qui lui convient. Toutefois, il se peut qu’il découvre alors qu’il lui manque quelques notions pour capter le sens exact de certaines explications Dans ce cas, il devra se reporter aux publications antérieures du présent livre.

Celui-ci est divisé en cinq grandes parties :

1. La V.S.T.2 revisitée : articles et lettres proposant une critique constructive de la Vision Sans Tête ;

2. Mêmes sujets, autres points de vue : autres points de vue, avec des notions qui ne sont pas nécessairement celles de la VST et des confrontations à d’autres systèmes conceptuels.

3. Commentaires explicatifs sur certains de mes poèmes, inspirés (au moins en partie) par la V.S.T. (et, secondairement, par l’œuvre d’Emmanuel Levinas) et publiés dans mon livre « L’Autre Ici » (2014) ;

4. Commentaires explicatifs sur quelques-uns de mes contes, (inspirés par la VST), publiés dans mon livre « Voyages au-delà du miroir » (2016) ;

5. Un extrait d’un entretien de 2014.

Si la plupart de ces textes ne remettent pas fondamentalement en cause la méthode et l’enseignement de Douglas Harding, ils en soulignent cependant les insuffisances et les manques. Ils proposent de les compléter par de nouveaux concepts et outils afin de les rendre plus cohérents et plus efficaces. Par ailleurs, certains commentaires sur les poèmes et les contes ne sont que de simples interprétations permettant de mieux comprendre ce qu’est la VST (Vision Sans Tête).

Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas celle-ci le premier texte (Préliminaire) du présent ouvrage en fait (je crois) un résumé assez clair et complet. Bien sûr, ils auront toujours la possibilité de se référer aux nombreux livres publiés sur le sujet, notamment ceux de Douglas Harding lui-même et ceux aussi nombreux de certains de ses disciples, notamment ceux de José Leroy, dont je recommande à tous de consulter le site internet dédié à la VST : https://www.visionsanstete.com/.

Je veux aussi signaler un référentiel secondaire que le lecteur rencontrera à plusieurs reprises dans cet ouvrage. C’est celui du philosophe Emmanuel Levinas (1905-1995), bien que je me limite à ses premières œuvres de caractère exclusivement laïque. L’outillage conceptuel que propose ce grand penseur moderne pour construire sa conception de l’altérité me paraît particulièrement riche d’enseignements et de découvertes lorsqu’on le confronte au point de vue plus pragmatique et plus « orientaliste » de Douglas Harding sur le même sujet.

Ceci est sans doute dû au fait qu’ils puisent leurs inspirations à des sources tout à fait étrangères l’une à l’autre. Le haut degré d’abstraction du premier (en particulier dans son livre phare Totalité et Infini) procède d’évidence d’une culture de la spéculation philosophique propre à l’Occident. Le deuxième propose une voie qui ne cache pas sa filiation avec des spiritualités traditionnelles venant d’Orient et plus particulièrement de l’Inde ancienne (hindouisme, bouddhisme…).

Ce choc de cultures aussi opposées ne permet pas d’en réaliser une synthèse vraiment satisfaisante, mais elle aura été pour moi source d’une réflexion qui m’aura permis d’approfondir ma compréhension de la VST (vision sans tête) et d’en élaborer une interprétation très personnelle qui satisfait à la fois mon besoin typiquement occidental de rationalité et ma recherche d’un sens supérieur à cette vie qu’il m’a été donné de vivre. J’espère qu’il en sera de même pour certains des lecteurs de cet ouvrage.

1Douglas Harding récusait les termes d’enseignement, de maître et de disciple. Il préférait parler de partage et ses disciples étaient ses « amis ». Les deux terminologies me paraissant également valides, j’ai fait le choix de les utiliser sans les opposer et sans me soucier de polémiquer sur la pertinence de l’une ou de l’autre.

2 V.S.T. : Vision sans Tête : sigle et expression désignant l’enseignement spirituel de Douglas Harding et tout particulièrement la série d’expériences (exercices) qu’il propose.

I La VST revisitée

PRÉLIMINAIRE

À l’intention des lecteurs qui ne connaîtraient pas (ou peu) la VST (Vision sans Tête), méthode de connaissance de soi et de développement spirituel, conçue par le philosophe mystique Douglas Harding, je reproduis dans ce chapitre préliminaire quelques extraits de mon livre Pratique de l’Infiniment Autre3qui résument, de manière concrète, l’essentiel de cette approche particulièrement créative et aidante. Les initiés noteront certainement quelques différences avec la conception originelle de Douglas Harding. Mais il s’agit de points de désaccord qui n’altèrent pas son message d’origine et qui feront de toute façon l’objet d’explications conséquentes dans le corps du livre.

[...] Il y a une petite expérience amusante et instructive qu’un ami qui m’est cher m’a fait connaître et que j’ai un peu modifiée à ma façon. Je la recommande aux débutants suffisamment humbles pour bien vouloir la réaliser avec le minimum nécessaire de rigueur et d’honnêteté. Je vous invite à la faire maintenant, en même temps que moi.

Premièrement, dirigez votre attention vers tout ce qui vous entoure maintenant, ici, dans ce lieu où vous vous trouvez. Et, s’il vous plaît, faites comme moi, désignez chaque objet, chaque meuble, chaque personne que vous voyez dans cette pièce. En restant à distance d’eux, délimitez leur contours avec votre index puis nommez-les : une table, une chaise, une fenêtre, un tableau, une personne, etc. N’oubliez pas votre propre corps : un pied, une jambe, deux jambes, un ventre, une poitrine.

Deuxièmement : Maintenant dirigez votre index et votre attention sur ce que moi, j’appelle votre visage. Que voyez-vous ? Dites-moi ce que vous voyez.

Q. : Euh, oui, c’est vrai, je ne vois rien, mais…

Restez dans l’évidence du moment présent ! Vous ne voyez personne ici, dans votre « ici » à vous, à zéro millimètre de vous, car vous ne pouvez pas voir vos propres yeux ni votre visage, sauf avec un miroir, n’estce pas ! Eh bien, essayez donc maintenant de nommer ce rien. S’il n’y a rien que vous percevez ici vous ne pouvez que le nommer « rien ». Ou le nommer « tout » car, en réalité, ce que vous voyez, en dirigeant votre attention vers votre ici, ce sont tous les objets et les personnes qui sont en face de vous. Ceci, c’est la conclusion de cette expérience quand vous voulez bien jouer le jeu d’oublier votre mémoire pendant un court instant. Pendant ce court instant, maintenant, vous ne voyez personne ici, à zéro millimètre de vous, et vous ne pouvez donc pas vous nommer.

Mais, troisièmement, prenons maintenant un miroir (il donne un miroir au questionneur et en prend un lui-même). Regardez-vous à présent dans le miroir. (Ils le font tous les deux). Vous voyez bien un visage, n’est-ce-pas ? Mais où se trouve cette image ? Cette image que vous voyez dans le miroir se trouve à une distance de vous, une distance d’environ vingt centimètres de vous. D’évidence, ce visage n’est pas le vôtre puisque vous, vous vous trouvez ici, à zéro millimètre de vous. Certes, c’est peut-être un reflet de vous, une représentation de vous, mais ce n’est pas vous. Pour le vérifier, posez le miroir et servez-vous de vos mains, comme moi, pour toucher votre ici (il touche son visage et le questionneur l’imite). C’est par les sensations physiques que vous savez où vous vous trouvez. Le contact de vos mains vous prouve bien que vous êtes ici et non là-bas, dans un miroir, à vingt centimètres de vous.

Et quand vous vous ressentez être ici, vous ne voyez que “de l’autre” : des choses, des personnes, des espaces, etc. Si bien que, dans la conscience du maintenant, il est tout à fait impossible de maintenir son attention dirigée vers ici, à zéro millimètre de soi si, en même temps, on ne la maintient pas dirigée vers quelque chose d’autre que soi, qui est « là-bas », à une distance variable de soi, mais pas du tout dans un miroir.

Une conséquence notable de cette expérience, c’est que, ne voyant rien ici, à zéro millimètre de vous, il vous est aussi impossible de nommer ce qu’il y a dans cet ici. Non seulement c’est un espace infiniment immense, donc indélimitable, qui contient tous les autres là-bas, mais c’est aussi un lieu indéfinissable, car il ne peut être nommé. Ici, il n’y a rien qui puisse être nommé, c’est donc totalement anonyme, totalement silencieux. Cela ne veut pas dire que vous n’existez pas réellement, cela veut dire qu’il ne faut pas confondre votre image – désignée par vos nom et prénom – qui vous est indispensable pour vivre, communiquer avec les autres, mener votre vie pratique, avec ce que vous êtes essentiellement, c’est-à-dire sans distance avec vous.

Exemple (Le motard) :

C’est une expérience que certaines personnes ont parfois faite spontanément Par exemple, il m’a été rapporté l’histoire d’un motard victime d’un accident de la route qui l’avait défiguré, sans pour autant l’enlaidir particulièrement. La communication du personnel médical avait été sans doute mal organisée, car c’est sans qu’on l’ait prévenu de sa nouvelle apparence qu’il découvrit son nouveau visage dans le miroir du cabinet de toilette de l’hôpital.

Sa première réaction fut de se retourner pour vérifier s’il n’y avait pas une autre personne derrière lui. Puis il se mit à toucher le miroir pour s’assurer que ce n’était pas une fenêtre déguisée. Ensuite, il ferma les yeux et se tâta fébrilement le visage. Et quand il rouvrit les yeux, ce fut comme une révélation : en même temps qu’il vit ses mains, il continua à en ressentir le contact sur son visage.

C’est cette sensation de contact ici, à zéro millimètre de lui-même, qui le persuada que c’était bien lui qui était là en face de ce miroir, mais que cette image qu’il voyait dans le miroir n’était pas lui-même. Ce n’était qu’une image ! Et il comprit en même temps que son ancien visage aussi n’avait été qu’une image, une autre image, une autre apparence ! Et alors il éprouva comme une merveilleuse impression d’expansion, il se sentit soudain devenir immense, immense et immensément libre !

Il ouvrit grand la fenêtre de la chambre et regarda les gens qui passaient dans la rue. C’était comme si, soudainement, toute espèce de miroir avait disparu de sa vie, il les percevait directement, directement : il ressentit clairement que toutes ces personnes faisaient partie de son être, faisaient partie de cette immensité infinie (spatiale et temporelle) qu’il se sentait désormais être ici, à . Tout était devenu d’une simplicité merveilleuse, car toute distance (celle qui jusque-là avait été entretenue par les miroirs) avec lui-même et avec les autres avait disparu, il vivait la réalité comme étant d’une évidence immédiate, éclatante et intensément vivante ! Il se sentit heureux et en paix avec lui-même.

Nous verrons plus loin que la distance avec vous-même dans les miroirs n’est pas que de nature spatiale. Elle est aussi de nature temporelle. Ce qui répond à l’objection de la mémoire – objection souvent émise, suivant laquelle votre mémoire vous rappellerait sans cesse votre image visuelle de vous-même ainsi que les nom et prénom qui la désignent. Mais, en réalité, cette identification à votre image de vous se fait et se refait à chaque instant. Autrement dit, elle se fait maintenant. La mémoire est donc dans la dimension temporelle ce qu’est le miroir dans la dimension spatiale, c’est un miroir temporel qui reflète des images (et leurs noms) de votre passé auxquelles vous vous identifiez (maintenant). Tout comme, dans la dimension spatiale, vous transportez « ici » (à votre insu) les images de vous perçues dans des miroirs matériels ou sociaux (regards des autres sur vous, jugements…), dans la dimension temporelle vous transportez « maintenant » (et à votre insu) les images de vous (et leurs noms) enregistrées dans votre mémoire, autrement dit les images de votre passé.

Mais qui donc procède à cette identification maintenant et ici ? Autrement dit, qu’êtes-vous avant de vous identifier à telle ou telle image de vous et qu’êtes-vous en dehors de tout miroir ? Qu’êtes-vous à « zéro fraction de seconde » (maintenant) et à « zéro millimètre de vousmême » (ici) ?

La réponse est que lorsque vous êtes libre de toute identification à une image de vous dans le présent ou dans le passé, vous pouvez revêtir une multiplicité infinie d’identités ou bien n’avoir absolument aucune identité. Vous pouvez alors faire preuve d’une créativité illimitée et vous êtes imprévisible. C’est aussi un silence duquel jaillissent des pensées (et, possiblement, des paroles, des écrits…) toujours imprévisibles et auxquelles nous ne vous attachez pas.

Bien entendu, vous avez besoin d’une identité stable et définissable pour vivre, en particulier pour vivre en société. Les autres doivent pouvoir vous reconnaître par des attributs stables qui vous définissent comme ayant toujours la même identité. C’est une condition incontournable pour pouvoir vivre une vie (dite) normale et adaptée au contexte social et même physique. Mon propos n’est donc pas de vous faire abandonner toute forme identitaire de ce que vous êtes ou/et de vous enfermer dans un silence qui ne vous permettrait pas de communiquer avec vos semblables. Mais c’est de vous amener à faire l’expérience consciente (mais non exclusive) de cette part silencieuse et non identitaire de vous-même que vous méconnaissez et qui existe en amont de toute identification aux images des miroirs, cette part de vous-même qui se trouve à zéro fraction de seconde et à zéro millimètre de vous, c’est-à-dire maintenant et ici. Je peux vous assurer qu’il s’agit là d’une expérience formidable qui peut bouleverser totalement votre vie dans le sens d’une transformation très positive de son versant identitaire.

3 J.P. Inisan, Pratique de l’Infiniment Autre, Edmond Chemin, Rennes, 2018.

FONCTION DU LANGAGE

Je précise préalablement que ce qui est écrit ci-dessous n’a pas pour but de remettre en cause la validité des exercices4 mis au point par Douglas Harding.

Cependant, malgré mon adhésion à l’essentiel de son « enseignement », je pense qu’il a largement sous-estimé la fonction distanciatrice et objectivante du langage. Lorsqu’il raconte (avec une remarquable maîtrise du langage !) qu’on lui a dit que « là-bas dans le miroir, cette image était celle du petit Douglas », il n’a pas compris que ceci était un « acte de langage » créateur (de son image de lui) tout aussi important que ce qu’il désignait.

Il n’a pas vu que, du point de vue du sujet, toute image, tout objet, ne pouvait conserver son statut d’objet (donc sa distance vis-à-vis du sujet) que, grâce à sa nomination (en l’occurrence : « Douglas »). Le nom et la forme sont indissociables. En effet, si le petit Douglas avait reconnu cette image là-bas dans le miroir comme étant la sienne sans la nommer (« Douglas ») et donc sans lui conférer ensuite des attributs particuliers, il aurait immédiatement oublié que c’était « lui Douglas ». Mais, puisqu’il s’était incarné il n’avait pas d’autre choix que de la nommer ou de demeurer dans un état d’innocence peu recommandable. Il s'en est suivi très naturellement une chaîne ininterrompue (jusqu’à la fin de sa vie) de qualifications différenciatrices, enregistrées dans sa mémoire : « petit », « grand », « masculin », « féminin », « jeune », « vieux », « gentil », « méchant », « brillant », « médiocre », etc., etc.

Une conséquence de cette sous-estimation du langage comme outil d’entretien de l’image de soi là-bas dans les miroirs, c’est que Douglas Harding a méconnu la nature du silence. Il a beaucoup parlé (et écrit) mais en demeurant totalement inconscient de la fonction distanciatrice-objectivante du langage, de ce langage que lui utilisait abondamment et brillamment pour enseigner sa méthode. Il ne pensait pas que des paroles (et des écrits), des pensées, des actes signifiants, pouvaient créer et entretenir une nouvelle image de soi, fondée sur des nouvelles interprétations, certes originales, mais tout aussi « imageantes » que les autres. Il séparait l'image de soi dans le miroir d’une part et d’autre part sa désignation par un nom ainsi que toutes les qualifications qui y étaient associées. En ce qui me concerne, je suis convaincu que les deux (image et nom) sont indissociables. D'ailleurs, les enfants qui ne peuvent acquérir ou conserver la mémoire de leur nom présentent des pathologies graves, même lorsqu'ils reconnaissent leur image dans le miroir. Ils sont inadaptés à la vie sociale.

Bien sûr, Douglas Harding propose une expérience (parmi la cinquantaine qu’il a créée) sur le silence, mais l’exercice lui-même n’est pas silencieux. Outre qu’il est encadré par le flot de paroles de « l’ami » qui la dirige, celui-ci suggère fortement une série d’interprétations à adopter. Le véritable silence est une expérience vraiment silencieuse, qu’aucune interprétation ne peut expliquer. Je veux dire qu’une expérience vraiment silencieuse n’a aucune signification particulière, au moment où je suis en train de la faire. Même pas celle qu’ici, c’est le silence, l’accueil, le vide, une immensité sans limites, etc. Cela ne peut être vécu qu'avec discrétion et humilité, l'humilité du dépouillement (de toute signification distinctive), de la non-visibilité et du silence.

Cette sous-évaluation du silence (en tant qu'absence d'interprétations) explique le peu d’écoute de l’autre qu’induit la pratique de la VST (vision sans tête). Elle me permet sans doute de « voir » le visage de l’autre, de l’accueillir visuellement. Ce qui me paraît tout à fait merveilleux, et je l'ai vécu souvent. Mais ce que l’autre pense, ce qu’il ressent, son vécu présent, ses sentiments, ses émotions présentes, son histoire, sa vie, etc., me restent totalement étrangers. Toute mon attention est absorbée par la perception (visuelle) de son visage, de son apparence en fait ! J’accueille certes l’autre mais sans surtout vouloir le connaître comme il est réellement. Je lui impose le silence, je ne veux surtout pas l’entendre parler de sa vie, de ses problèmes, je ne veux surtout pas me laisser envahir par ses émotions (encore moins par sa souffrance) afin de pouvoir jouir tranquillement de ma (re)découverte que, face à son visage, ici il n’y a personne, c’est le vide, qu’ici je suis une immensité anonyme.

Mais un vide, une immensité pour accueillir quoi ? Uniquement un visage ? L’autre ne serait-il que son visage ? Ou/et une conscience, comme le suggère Douglas Harding? Mais si c’est une conscience vide (et pleine de l’autre) comme la mienne, je risque fort de ne jamais le connaître et de ne jamais l’accepter en tant qu’être vivant et sensible, en tant qu’être différent de moi.

Écouter vraiment l’autre implique que je fasse d’abord le silence à l’intérieur de moi. Ce qui implique d’évacuer de mon esprit même mes idées ou croyances concernant la conscience, concernant le « petit » là-bas dans les miroirs et « le grand » ici à zéro millimètre de moi, ce qui implique d’oublier même cette conception du silence que je suis en train d’exposer en ce moment même.

Quand ce silence intérieur est là, je peux accueillir l’autre totalement : pas seulement son visage, mais aussi son discours, ses opinions, son vécu présent et passé, sa problématique personnelle, son histoire, ses sentiments et ses émotions, ses peurs, ses espoirs, etc. Je les ressens comme étant les miens, comme étant semblables (mais non identiques) aux miens. J’accepte et je ressens d’autant plus sa vulnérabilité qu’elle est semblable à la mienne et que cela me permet d’être conscient (sereinement) de la mienne ! Je ne me sens pas supérieur à lui (par exemple, dans cette zone d’invulnérabilité que serait « ici », à zéro millimètre de moi).

Ne le jugeant pas et n'interprétant pas son comportement, je ne ressens aucune distance entre lui et moi. Mon esprit n’est pas occupé à préparer une réponse brillante ou aimante, qui va lui suggérer une autre image de lui-même (sous forme de généralisations spirituelles ou autres). Même ses critiques violentes de ce que je viens de signifier à l’instant, ou de la « Vision Sans Tête » conçue par Douglas Harding, je les ressens comme étant les miennes. Je n’éprouve pas le besoin d’y réagir car, ici, je n’ai aucune image de moi à défendre. Si j’y réagissais je recréerais immédiatement une nouvelle image de moi (ou « des miens ») là-bas dans les miroirs.

Ce silence-là me rend tranquille et aimant, tout en me permettant de connaître vraiment l’autre. Mais ce n’est pas moi qui le crée (le silence). Je ne fais que (parfois) reprendre conscience de quelque chose qui a toujours été ici et qui ne m’appartient pas. Et je ne peux même plus l’appeler silence, n’est-ce pas !

En conclusion : mon but n’est pas de remettre en cause la validité des idées et expériences de Douglas Harding. Je continue d’ailleurs à les pratiquer, mais en restant conscient de la portée objectivante-distanciatrice de chacune de mes pensées et de mes paroles (et de celles des autres), lesquelles me replongent inéluctablement dans les miroirs.

Et puis « Ici » est un silence accueillant inconditionnellement toutes les opinions. Douglas Harding disait que, dans la conscience de l’immobilité de l’ici, le « monde danse ». Je crois qu’en plus de danser il chante. La multiplicité infinie des significations et des opinions (en particulier dans le domaine spirituel), même si elle est souvent source de conflits, est pour moi une merveille de ce monde qui ne cesse de me surprendre.

4 nommés « expériences » par Douglas Harding.

LE SILENCE, LES ÉMOTIONS ET LE « MENTAL ».

Aujourd'hui, je pense qu'il y a un raccourci formidable qui permet de décrypter instantanément tous les messages que mon inconscient m'adresse. Ce n'est pas seulement « la vision » au sens de Douglas Harding. C'est surtout le silence. Douglas Harding n'insiste pas suffisamment sur la fonction du silence. Si bien que ses « amis » parlent beaucoup et, finalement, ils s'approprient mentalement l'expérience de la vision. Ce qui les amène à rejeter la différence, la nature essentiellement contradictoire de l'autre. Je me souviens d'une vidéo où Douglas Harding déclare au sujet de la VST, la méthode qu’il a créée : « C'est la seule voie ». Pour ma part, j’aime beaucoup l'image de celui qui, parvenu au sommet de la montagne, découvre qu'il y avait des dizaines d'autres sentiers qu'il aurait pu emprunter pour obtenir le même résultat. Cependant, à mon avis, il est impossible de gravir ce type particulier de montagne jusqu'au sommet tant que précisément l'on n'a pas accepté la multiplicité des sentiers pour y parvenir.

Le silence dont je parle, c'est le silence intérieur, bien sûr. Ou, plus exactement, la conscience de ce silence intérieur, qui est la conscience claire d'un ici immense (« à zéro millimètre de soi »), d'un maintenant immense (« à zéro fraction de seconde de soi »), bien en-deçà de toute cause antérieure, bien en-deçà de tout objectif désiré (ou d’un mauvais résultat craint). Ce silence, il avait toujours été là, mais simplement je n'en avais jamais eu conscience.

C'est dans ce silence, à l’intérieur de ce silence total que se déploient toutes les pensées, toutes les perceptions, toutes les émotions, toutes les significations et, le cas échéant, toutes les paroles, tous les discours. Leur vraie nature est d'être silencieuse, c'est-à-dire de ne rien signifier de ce que je suis essentiellement. Je n'ai donc pas à les exprimer (ou à ne pas les exprimer), mais simplement à être conscient du silence dans lequel elles se manifestent, qu'elles manifestent. Quand il m'est arrivé de faire l'expérience sublime de ce silence (qui est aussi vision, il est vrai), ce n'était plus moi qui en faisait l'expérience ! Et alors il y avait un amour et une joie incomparables que « je » ressentais aussi silencieusement.

Je ne pense pas que le mental soit le mal (le « malin »). Je pense que je ne peux avoir conscience du silence que par différenciation avec le mental. Au risque d’adopter le jargon de la philosophie occidentale, je dirais même : « Je ne peux avoir conscience de l'indifférenciation silencieuse que par différenciation avec la différenciation mentale5