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La Belgique nous interpelle. Pour certains, ses chances de survie sont limitées. Il n’y a plus aucune affinité entre le Nord et le Sud du pays. Dès lors, pour permettre à chacun de s’épanouir, la séparation s’impose. Pour d’autres, au contraire, il faut rester attaché à la Belgique telle qu’elle a été voulue par les Constituants en 1830, sans exclure cependant certaines adaptations, notamment la nécessité d’une plus grande décentralisation.
Ces conceptions diamétralement opposées ne sont généralement que l’expression de visions irrationnelles ou la traduction de réflexes purement émotifs, que leurs auteurs s’efforcent de justifier en se référant à des données qu’ils qualifient d’objectives, mais qui sont souvent erronées ou tronquées. (…)
L’ouvrage de
Sylvain Plasschaert vient donc à son heure. Il constituera une précieuse contribution pour tous ceux qui réfléchissent à l’évolution de la Belgique et qui, dans les prochains mois, se pencheront sur son avenir.
D’abord, parce que l’ouvrage précise, voire rectifie, un certain nombre de données sur lesquelles se fondent les détracteurs de l’État belge. (…)
L’ouvrage du professeur
Plasschaert apparaît comme une somme au sens étymologique du terme, c’est-à-dire « une œuvre qui résume toutes les connaissances relatives à un sujet ». Effectivement, sur le passé, le présent et l’avenir de la Belgique, on y trouve des réponses aux questions que l’on peut se poser…
(Extrait de la préface d’
Étienne Cerexhe)
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sylvain Plasschaert est professeur émérite de l’ Université d’Anvers et de la KULeuven. Son enseignement et ses publications ont été consacrés principalement à des problèmes économiques internationaux, et notamment au développement économique de la Chine. Il s’est également intéressé à l’évolution économique et institutionnelle de la Belgique, qu’il a pu observer, en sa qualité de membre, durant de longues périodes, du Conseil supérieur des finances, du Conseil central de l’économie, et du Conseil économique flamand.
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Seitenzahl: 271
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Le Green deal,Jean-Marc Nollet, 2008
Wallonie 2.0, Jean-Yves Huwart, essai, 2009
Sylvain Plasschaert
La Belgique
dans tous ses états
La Flandre et la Wallonie
dans un nœud bruxellois
Essai
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6662-0
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : © Le Cri
Graphisme d’aprèsÉpisode de la Révolution belge, des journées de septembre 1830,Gustave Wappers (1803-1874).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
« La Belgique dans tous ses états. La Flandre et la Wallonie dans un nœud bruxellois ? » est une version en français du livre en néerlandais « België in alle staten. Vlaanderen en Wallonië in een Brusselse knoop ? », publié par la maison d’édition Garant (Anvers), en mai 2009.
Qu’il me soit permis d’indiquer brièvement les considérations qui m’ontmotivé.Tout en n’ayant pas rempli un rôle quelconque dans un parti politique, j’ai essayé d’observer, aussi attentivement et objectivement que possible, l’évolution institutionnelle de la Belgique et sa transformation d’un État unitaire en une configuration fédérale. Cette restructuration n’a, malheureusement, pas encore abouti à une véritable paix entre les deux grandes communautés linguistiques du pays. En effet, les disputes restent nombreuses et vives.
Il est vrai que la situation en Belgique présente certains traits spécifiques mais inévitables, qui restent sous-exposés dans les débats incessants. Si le monde politique et les médias pouvaient mieux identifier les causes profondes du malaise belge, ils seraient probablement à même d’adopter des approches plus constructives et ne dépenseraient pas tant d’énergie à des épiphénomènes secondaires. L’analyse dans la Partie I de ce livre souligne ainsi que l’aménagement fédéral, à deux composantes principales, à savoir les Communautés flamande et francophone, était inéluctable mais fragile, puisque les deux partenaires se retrouvent naturellement face à face dans une relation adverse. Néanmoins, une telle structure duale n’aurait probablement pas subsisté s’il n’y avait pas, au centre du pays, une troisième Région, celle de Bruxelles-Capitale, qui semble de plus en plus appelée à constituer un nœud entre les deux Communautés. Ceci amène à la conclusion, dans la Partie III, que les deux grandes Communautés, et la Région de Bruxelles-Capitale, sont condamnées à coexister comme des jumeaux siamois d’un genre inédit : ce qui devrait inciter ces partenaires à rechercher des formules de coopération et de fonctionnement des institutions plus efficaces que celles actuellement en vigueur. La Partie II est consacrée à un aperçu des points les plus litigieux dans le débat communautaire, comme celui relatif aux transferts financiers interrégionaux.
J’aimerais attirer l’attention du lecteur sur quelquesaspects plus formelsdu livre :
•Le périmètre large de la problématique traitée ne permet pas d’approfondir chaque sujet en détail, ni de faire l’exégèse des multiples prises de position dans les mondes politique et universitaire. Ainsi, de nombreux évènements qui ont marqué les disputes communautaires n’ont pas été abordés. Par conséquent, j’esquisse les grandes lignes de la démarche intellectuelle, qui sous-tend l’analyse dans ce livre. Ce faisant, j’ai sans doute dû sacrifier certaines nuances qui seraient pourtant de mise dans des matières aussi complexes.
• Le processus de fédéralisation en Belgique a engendré une littérature abondante et variée de la part de constitutionnalistes, d’économistes, d’hommes politiques, de journalistes, et autres. En cours de route, et en raison de la grande complexité de l’édifice institutionnel fédéral en Belgique, cette littérature a généré un jargon technique propre. J’ai essayé, tant bien que mal, de tracer les contours essentiels des différents sujets, de sorte que le lecteur puisse suivre l’exposé sans une connaissance approfondie préalable de la problématique communautaire.
• La rédaction du texte original, en néerlandais, a été achevée vers la fin 2008, peu après l’éclatement du tsunami mondial financier – et économique – lors de la chute du gouvernement Leterme et l’avènement du gouvernement Van Rompuy. Ce livre, y compris la version en français, ne tient pas compte d’évènements postérieurs, qui par ailleurs n’ont pas modifié les paramètres de la problématique communautaire.
Une dernière remarque se rapporte à latraduction en français.J’ai essayé dans cette version de rester fidèle au contenu du texte original en néerlandais, tout en respectant les exigences de la langue française. Si j’espère avoir réussi passablement une telle épreuve, je le dois en grande partie à plusieurs amis francophones qui, connaissant la version néerlandaise, ont bien voulu relire des chapitres du texte français et suggérer des corrections judicieuses. Ma reconnaissance s’adresse tout particulièrement à mon épouse. J’ai pu bénéficier de son précieux support moral, mais également d’un apport essentiel lors de l’élaboration de la version française.
Sylvain Plasschaert,
Professeur émérite de l’Université d’Anvers (UFSIA)
et de la KULeuven.
La Belgique nous interpelle. Pour certains, ses chances de survie sont limitées. Il n’y a plus aucune affinité entre le Nord et le Sud du pays. Dès lors, pour permettre à chacun de s’épanouir, la séparation s’impose. Pour d’autres, au contraire, il faut rester attaché à la Belgique telle qu’elle a été voulue par les Constituants en 1830, sans exclure cependant certaines adaptations, notamment la nécessité d’une plus grande décentralisation.
Ces conceptions diamétralement opposées ne sont généralement que l’expression de visions irrationnelles ou la traduction de réflexes purement émotifs, que leurs auteurs s’efforcent de justifier en se référant à des données qu’ils qualifient d’objectives, mais qui sont souvent erronées ou tronquées.
Y-a-t-il place pour une vision intermédiaire ? Le Constituant a répondu par l’affirmative en déclarant, lors de la réforme de 1993, que « la Belgique est un État fédéral composé de régions et de communautés ». Le pays était ainsi engagé dans une mutation qui permettait de tenir compte des spécificités propres à chacune des régions. Le propre du fédéralisme est, en effet, de trouver un équilibre entre les exigences de l’État central et des entités fédérées. En refusant toutes positions extrêmes, on espérait trouver dans un fédéralisme de coopération et de participation une réponse aux tensions qui minaient la Belgique. Pour avoir vécu cette période, je crois pouvoir dire qu’on avait retrouvé en 1993 la confiance qui, en 1830, avait présidé à la naissance de l’État belge.
Malheureusement, les rouages institutionnels se sont rapidement grippés. Les revendications pour plus d’autonomie, surtout au Nord du pays, se sont multipliées. Les incompréhensions n’ont fait que croître, au point qu’une nouvelle réforme s’impose.
L’ouvrage de Sylvain Plasschaert, professeur (émérite) aux Facultés universitaires Sint Ignatius à Anvers et à la K.U. Leuven, brillant juriste et économiste reconnu, vient donc à son heure. Il constituera une précieuse contribution pour tous ceux qui réfléchissent à l’évolution de la Belgique et qui, dans les prochains mois, se pencheront sur son avenir.
D’abord, parce que l’ouvrage précise, voire rectifie, un certain nombre de données sur lesquelles se fondent les détracteurs de l’État belge. On sent chez l’auteur un très grand souci d’objectivité et de rigueur scientifique. À cet égard, sur le problème des transferts financiers interrégionaux, il fournit un éclairage exhaustif qui permet d’en saisir la portée réelle, tout en reconnaissant qu’au sein d’une même région il peut également y avoir des déséquilibres justifiant des transferts « intrarégionaux ».
Ensuite, on trouvera dans l’étude du professeur Plasschaert une recherche des causes du malaise belge. Pour lui, parmi d’autres, « la dualité linguistique offre le facteur explicatif fondamental des heurts chroniques dans la politique et la société belges », plus que « les oppositions d’intérêts économiques ou les options philosophiques divergentes ». C’est sans aucun doute exact, mais au-delà des problèmes linguistiques, il y a, tout spécialement du coté flamand, l’aspiration à la reconnaissance d’une plus grande identité, le souci d’une réelle autonomie et, dès lors, le refus de toute « dépendance ». Ce qui est inquiétant, c’est que ce réflexe identitaire qui, en général, n’est chargé d’aucune agressivité n’est plus exclusivement l’apanage des politiques et des intellectuels mais s’infiltre dans l’esprit de la population.
Le professeur Plasschaert a en outre été conscient que, pour bien comprendre la Belgique d’aujourd’hui, il fallait tenir compte de la dimension historique. C’est ce qui l’amène à nous donner un panorama très complet des évènements des cinquante dernières années qui ont jalonné l’évolution de l’État belge : le dossier de la sidérurgie, la scission de l’alma mater de Louvain, la question royale, la loi unique… évènements souvent ignorés des jeunes générations.
L’ouvrage du professeur Plasschaert apparaît ainsi comme une somme au sens étymologique du terme, c’est-à-dire « une œuvre qui résume toutes les connaissances relatives à un sujet ». Effectivement, sur le passé, le présent et l’avenir de la Belgique, on y trouve des réponses aux questions que l’on peut se poser.
Sur l’avenir, on retiendra en termes de conclusion deux considérations de l’auteur : la première, c’est que Bruxelles, malgré sa complexité, peut être le ciment « qui retient les composantes d’un corps complexe » ; la seconde, c’est la nécessité d’une coopération entre les entités fédérées.
Enfin, comme l’auteur le souhaite, relativisons nos querelles communautaires face aux défis auxquels le monde est confronté.
Étienne Cerexhe *
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* Étienne Cerexhe est un éminent juriste. Docteur en droit des universités de Louvain et de Paris, il fut professeur extraordinaire à la Faculté de droit de l'UCL et des Facultés universitaires de Namur dont il fut plusieurs fois doyen. Il a été sénateur coopté pendant une dizaine d'années et juge à la Cour constitutionnelle jusqu'en 2003. Le Roi Albert II l'a récemment annobli en lui conférant le titre de Baron.
Il est peu probable qu’en l’absence de dualité 1 linguistique, un État fédéral aurait pu se construire en Belgique. En effet, les considérations qui suivent me paraissent pertinentes.
Les sensibilités linguistiques ont, plus que les conflits d’intérêts économiques, nourri les querelles communautaires et retenti, souvent bruyamment, dans la caisse de résonance des opinions publiques, avec des tonalités bien différentes au Nord et au Sud du pays. En énonçant cela, je ne prétends nullement – comme ce fut le cas il y a un demi-siècle, dans une presse conservatrice – que les frictions linguistiques et communautaires devraient être qualifiées de faux problème.
Au contraire, la dualité linguistique constitue une donnée essentielle des avatars de la vie politique en Belgique. Elle suscite beaucoup de tensions qui n’ont malheureusement pas pu être dissipées par la transformation d’un État unitaire en une constellation fédérale. En effet, la composition linguistiquement dualiste du pays rend sa gestion nettement plus malaisée, comme il sera démontré au chapitre 3.
Constatons d’abord que des structures fédérales se trouvent principalement dans :
a) des pays à grande étendue où une gouvernance centralisée n’est guère praticable en raison de leurs paramètres physiques. On peut citer p.ex. les États-Unis, le Canada, l’Australie et le Brésil.
b) des pays linguistiquement hétérogènes, même sur de petites superficies. La Suisse en fournit l’exemple le plus frappant, mais également la Belgique depuis 1971.
c) à plus forte raison, des pays qui conjuguent les deux traits distinctifs précités. L’Inde appartient à cette catégorie, ainsi que l’ancienne Union soviétique et la Russie d’aujourd’hui. Dans les fédérations multilingues, mentionnées sous (b) et (c), la gestion en matière de culture et d’enseignement est typiquement confiée aux États fédérés, c.-à-d. aux autorités décentralisées 2.
d) la Belgique, telle que constituée en 1830 – et, en fait, déjà auparavant, puisque la plupart des provinces belges faisaient partie d’un ensemble plus vaste sous le même souverain – est caractérisée par une hétérogénéité linguistique, mais seulement à deux composantes. L’option fédérale qui s’est substituée au modèle unitaire était une évolution compréhensible et inévitable, une fois que l’aspiration du peuple flamand à l’équivalence de sa propre langue et à son émancipation culturelle et économique avait pris son envol.
Cette lutte a duré très longtemps. Ceci s’explique essentiellement par la domination de la langue française, qui était celle de l’élite intellectuelle, sociale et politique dans la Belgique d’après 1830, même en Flandre. Plusieurs facteurs ont contribué à cette prédominance : le français, forgé en langue officielle codifiée, dans un État qui avait déjà atteint auparavant un haut degré d’unité politique et culturelle, rayonnait d’un prestige international considérable. Ainsi, il fut à l’honneur à la cour des tsars et même au royaume des Pays-Bas.
Dans la Belgique, qui en 1830 fut séparée des Pays-Bas, l’enseignement à l’université et également au niveau secondaire fut longtemps organisé uniquement en français. Ce n’est qu’en 1883 que des écoles secondaires officielles furent autorisées dans la langue populaire, c.-à-d. en flamand ; dans le réseau libre, catholique, ce changement n’eut lieu qu’en 1910. De plus, à partir de la Grande-Bretagne, la révolution industrielle étendait son emprise vers le continent, en premier lieu vers la Belgique, et surtout vers la Wallonie, dotée de richesses en charbon et autres matières premières. Par contre, en Flandre, restée essentiellement région rurale, l’essor économique était faible et comportait peu d’industries.
Dans une telle configuration, la langue française devint un vecteur puissant d’élévation sociale et la suprématie du français fut solidement implantée. Celle-ci fut en outre promue par le faible rayonnement du néerlandais (dans sa variante flamande), comme langue officielle. Dans chaque région de la Flandre, on pratiquait un patois, qui restait difficilement compréhensible ailleurs. De plus, depuis le traité de Munster (1648), la Flandre avait été séparée des frères de langue aux Pays-Bas et la littérature flamande avait pâti d’un déclin sérieux. Le bref intermède de la coexistence de la Flandre (et de la Wallonie) avec les Pays-Bas, sous Guillaume 1erd’Orange (1815-30), n’apporta pas de modification fondamentale à cette situation ; dans beaucoup de milieux, à prédominance catholique en Flandre, l’antipathie à l’égard des Pays-Bas protestants, était profondément enracinée, ce qui renforçait la prépondérance de la langue française.
La francisation prolongée des élites économiques et politiques en Flandre est illustrée par le fait qu’un grand nombre de littérateurs en Belgique, auxixesiècle et même par la suite, étaient des francophones, résidant en Flandre. Ceci ne veut pas dire qu’ils manifestèrent automatiquement de l’inimitié vis-à-vis de la culture flamande – pour autant que, comme argumenté ci-après, la culture ne s’identifie pas exclusivement à la langue. En effet, des auteurs éminents ont fait preuve d’un lien affectif sincère avec la culture flamande ; on peut ainsi mentionner Charles de Coster (La légende de Tyl Ulenspiegel et de Lamme Goedzak), Émile Verhaeren (Toute la Flandre) et Georges Rodenbach (Bruges-la-Morte).
La « lutte flamande » était principalement axée sur la sauvegarde et la reconnaissance de sa propre langue. Cette émancipation fut lente à se réaliser. C’est seulement en 1898 que l’équivalence officielle des deux langues nationales fut acquise. Le droit de vote censitaire, qui déterminait les résultats électoraux jusqu’en 1899, impliquait par ailleurs que la voix du petit peuple n’entrait pas en ligne de compte.
En raison de la prédominance de l’élite francophone, peu de notables en Flandre s’engagèrent dans le combat pour leur propre langue. On peut toutefois mentionner Jan Frans Willems et Jan Baptist David, qui, plus tard, ont inspiré la constitution du Willemfonds (libre-penseur) et du Davidsfonds (catholique). Dans ce contexte, il convient également de citer Hendrik Conscience, « l’homme qui a appris à lire à son peuple et a contribué à éveiller la conscience collective des flamands » (Le Lion des Flandres).
Parfois on regrette, et notamment du côté wallon, qu’en 1932 les dirigeants politiques wallons aient rejeté l’option d’une Belgique bilingue, sur la totalité de son territoire. J’ose néanmoins avancer que, dans cette hypothèse, une langue flamande cultivée, n’aurait pas encore pu s’implanter solidement en Flandre pour endiguer sa francisation.
À partir de 1932, l’homogénéisation linguistique, tant de la Flandre que de la Wallonie, était entamée. Il faut néanmoins regretter que, comme actuellement admis par d’éminentes personnalités francophones, les aspirations flamandes n’aient pas été reconnues plus tôt.
Ainsi, il a fallu attendre 1970 avant que l’avènement officiel de l’unilinguisme en Flandre, (et dès lors également en Wallonie), ne soit acquis dans le cadre de l’autonomie culturelle qui se rapportait principalement à l’emploi des langues. C’est alors que le premier wagon du long train de le « réforme de l’État » a été mis sur les rails.
En 1973, le Conseil culturel flamand, dans le cadre de ses nouvelles compétences, promulgua un décret, dont l’impact a été considérable. Dorénavant, les entreprises opérant sur le territoire flamand devaient utiliser le néerlandais dans les contacts oraux et écrits avec leurs employés, ainsi que dans les documents officiels. L’effet de ce décret s’illustre dans le changement de gestion des deux plus grandes banques de l’époque, à savoir la Banque générale et le Banque de Bruxelles et ceci dans un laps de temps fort bref. Dans la plupart des sièges régionaux, en Flandre, le français était la langue véhiculaire. Le nombre de cadres supérieurs, qui maitrisaient le néerlandais de façon correcte, était encore limité. De plus, la clientèle de ces deux banques se composait assez largement d’entreprises, évoluant dans le giron de sociétés holdings (dont la Société générale de Belgique), établies à Bruxelles et qui étaient dirigées principalement par des francophones. En Flandre, alors en ascension, les chefs des petites et moyennes entreprises s’adressaient plutôt à la Kredietbank.
Ce décret provoqua de vives critiques de la part de la presse francophone qui y décela une atteinte à la liberté de l’emploi des langues. Néanmoins, ce décret modifia fondamentalement la stratégie des deux banques précitées. Elles confièrent désormais la direction de leurs sièges régionaux à des cadres néerlandophones ou bilingues.
La position dirigeante de l’élite francophone en Flandre s’est érodée lentement sous l’influence de ce que, de façon générique, on peut appeler le « mouvement flamand ». Ce terme n’est nullement univoque. En effet, il englobe un large éventail de courants, qui diffèrent grandement selon leurs objectifs immédiats, leur engagement activiste ou leur attitude à l’égard de l’État belge. Cependant il faut admettre que l’aspiration à la reconnaissance de la langue néerlandaise a finalement été portée par de larges couches du peuple flamand, bien que l’attirance du français, en tant que vecteur d’ascension sociale, ne se soit effritée que graduellement.
À partir des années septante, l’influence politique des francophones en Flandre – auparavant perceptible principalement dans les grandes villes et au littoral – a quasi disparu. Jusque dans les années soixante, des personnes, dont les liens avec la population flamande étaient plutôt minces, figuraient encore sur les listes de partis politiques proches des classes bourgeoises. Comme signalé, leur influence, à partir de 1970, a fortement décliné. J’ai déjà mentionné le décret de 1972 sur l’emploi des langues dans le monde des affaires. Deux journaux, qui s’adressaient à la bourgeoisie francophone,La Flandre libérale(Gand) etLa Métropole(Anvers) disparurent du paysage de la presse. Plus pertinente encore est la constatation que la plupart des francophones, éduqués dans des écoles francophones, se réconcilièrent avec leur environnement flamand. Ceci s’explique en raison de l’essor remarquable de l’économie en Flandre dans les « Golden Sixties » et de l’ascension d’une nouvelle élite intellectuelle flamande aux postes de direction. Les enfants de parents francophones en Flandre recevaient maintenant leur éducation dans des institutions flamandes et poursuivaient souvent leurs études dans des universités flamandes.
Le dernier recensement linguistique, organisé en 1947, montrait notamment qu’à Gand, 10 % de la population était enregistré comme francophone. À Louvain où l’université comportait une aile francophone, ce chiffre se situait à 14 % et, à Knokke, à 12 %. De nos jours, nous ne disposons pas de données officielles récentes sur le nombre de francophones en Flandre. Dans des milieux francophones, on cite parfois un pourcentage de 3 %, mais ce chiffre englobe également les fameuses communes à facilités près de Bruxelles (voir le chapitre 5). Quoi qu’il en soit, l’impact des francophones de Flandre sur la politique est devenu minimal. Ceci n’implique pas qu’ils renient leur attachement à la langue et à la culture françaises. Ils éprouvent quelque rancœur, parce que l’organisation publique d’activités culturelles en français est gênée par des groupements flamands plus radicaux.
Il faut noter que, durant la longue lutte d’émancipation linguistique en Flandre, plusieurs organisations à caractère spécifiquement flamand ont été créées, en particulier dans l’entre-deux-guerres. On peut citer leVlaamse Automobielbond(L’Association automobile flamande), leVlaamse Toeristenbond(l’Association touristique flamande) ou leVlaams Economisch Verbond(de nos jours rebaptisé en VOKA l’Association économique flamande). On peut l’expliquer par le fait que des organisations similaires, qui offraient des services parallèles partout dans le pays, étaient aux mains de francophones. Ces associations se sont engagées dans la lutte pour une spécificité flamande sans nécessairement faire preuve de « flamingantisme » – une expression qui connote une attitude plus activiste et même radicale.
La saga de ce que l’on peut à vrai dire appeler « la re-flamandisation de la Flandre », qui a été esquissée ici à grands traits, explique combien la lutte d’émancipation flamande (i) s’est focalisée sur la reconnaissance de sa propre langue aux niveaux administratif et politique, (ii) a souvent montré des aspects tranchants et (iii) résonne encore dans l’opinion publique en Flandre. Et ce, quoique, depuis plusieurs décennies, la situation ait fortement évolué, en raison tant de la reconnaissance et de l’apprentissage plus répandu du néerlandais (voir le chapitre 5) que de la croissance économique relativement plus forte en Flandre qu’en Wallonie (voir le chapitre 6).
Que faut-il entendre par « culture » ?
Tous ceux qui préconisent une décentralisation plus poussée des compétences vers les entités fédérées ou, de façon plus radicale, l’éclatement de la Belgique, avancent l’argument que la Flandre et la Wallonie diffèrent trop sous l’angle culturel pour qu’elles puissent continuer à fonctionner ensemble dans l’enceinte de la Belgique. Mais faut-il comprendre la dualitéculturelle, ou même seulement sa diversité, comme un synonyme d’une dualitélinguistique ?La « culture » se rapporte-t-elle uniquement à des manifestations artistiques ? Ou également à des « modes de vie », ce qui est probablement mieux rendu par le terme « civilisation » ? En effet, l’expression « culture » se prête à des significations passablement divergentes, comme on peut le constater en consultant un dictionnaire explicatif.
La langue comme vecteur de l’identité
La langue représente sans doute un élément primordial de la culture propre d’un « peuple », d’une « nation » ou d’un « pays ». Elle constitue un ressort vital d’une identité autochtone. La littérature dans la langue maternelle est d’ailleurs une des expressions essentielles d’une propre culture. Une langue façonne dans une certaine mesure la faculté d’expression, puisque dans chaque langue, des mots spécifiques et des expressions raffinées émergent qui traduisent des sensibilités particulières.
Les différences entre les langues s’élargissent à mesure que l’on compare des groupes linguistiques divergents. Structurellement, le flamand (néerlandais) se rapproche plus de l’allemand que du français. La langue de Voltaire accuse une parenté évidente avec l’italien et l’espagnol. Le clivage entre nos deux langues nationales est manifestement moins profond que l’écart entre nos deux langues nationales et le polonais ou une autre langue slave, même si ces langues appartiennent au large groupe indo-européen. Quant aux différences culturelles, qui engendrent des modes de pensée spécifiques, elles apparaissent encore plus clairement lorsque l’on compare nos langues avec, par exemple, le chinois, langue construite au moyen d’idéogrammes.
Des facettes communes
Cette brève parenthèse nous avertit qu’il faut être prudent lorsqu’on parle de « diversité culturelle » dans la situation concrète de la Belgique. Certes, la dualité linguistique ne peut pas être niée. Par contre, nos deux groupes linguistiques ont un style de vie « bourguignon » semblable, qui diffère encore aujourd’hui de celui des Pays-Bas. Le lien des habitants de la Belgique avec le terreau culturel européen – sédimenté par des couches de droit romain, des religions chrétiennes et des idées issues du Siècle des Lumières – ne doit pas être négligé, si l’on établit la comparaison avec d’autres cultures, la chinoise, l’hindoue, ou même l’américaine (dans ses modes de vie). Richard Hill, un Britannique qui habite depuis bien longtemps dans notre pays qu’il observe avec perspicacité etcon amore, écrivait dans une interview dansDe Tijd(22/12/07) : « Les Flamands et les Wallons possèdent une culture commune, mais sont divisés par la langue. Mais ils sont un accident de l’histoire, qui plonge ses racines dans une authentique réalité. »
La formation d’une nation flamande et wallonne
Les considérations qui précèdent renforcent la conclusion que, certes, la Belgique est linguistiquement divisée, mais qu’on peut difficilement déceler un profond clivage culturel. Dans ce contexte, il s’indique d’apporter une réponse nuancée à la question : de nos jours, existe-t-il une « nation » belge ou celle-ci était-elle déjà présente auparavant – avec la connotation, qui est généralement attribuée au mot « nation », à savoir un sentiment profond de solidarité et de la conscience d’une identité spécifique.
Un certain courant flamingant récuse le concept d’une nation belge et tend à imputer tous les maux de la Belgique actuelle aux grandes puissances qui, en 1815, lors du Congrès de Vienne, auraient fondé un État tampon artificiel. Cette vision passe sous silence le fait que, aux siècles précédents, les provinces belges actuelles étaient généralement englobées dans un même régime d’État, groupant des comtés, duchés ou autres circonscriptions territoriales qui appartenaient à un souverain étranger, dans le cadre d’une union personnelle. Comme l’historienne Sophie De Schaepdrijver le remarque à juste titre, ces possessions territoriales et, dès lors, leurs délimitations étaient en porte-à-faux avec la frontière linguistique qui, depuis des temps immémoriaux traversait la Belgique selon un axe horizontal. Cette frontière n’a quasiment pas subi de modifications, sauf après la Seconde Guerre mondiale dans la périphérie si disputée autour de Bruxelles. L’auteur affirme que « la Belgique n’est pas issue de la Flandre et de la Wallonie, mais que la Flandre et la Wallonie ont leur origine dans la Belgique » (Buelens e.a. 2007, p. 54). Il faut admettre que le nouvel État, créé en 1830 a, en peu de temps, fait preuve de sa capacité industrielle et a imprimé le concept « Belgique » sur la carte du globe, en particulier sous l’angle économique. Quoique les premiers défenseurs de la langue flamande ne s’opposèrent pas au régime belge, on peut dire que la thèse de l’historien Henri Pirenne, qui affirma l’existence d’une nation belge, même lors des siècles précédents, est largement forcée, en raison précisément du poids économique et politique inégal des deux groupes linguistiques.
En toute objectivité, un destin commun à l’intérieur du territoire belge après 1830, entre les groupes linguistiques flamands et français, ne peut être nié, quoique le sentiment d’attachement de la population à la Belgique fût moins solide. Paradoxalement, le processus de maturation vers une nation soudée par un sentiment flamand n’a débuté que nettement plus tard, en l’occurrence autour du début duxxesiècle. Antérieurement, le concept « Flandre » se rapportait aux habitants du comté de Flandre. Le nationalisme flamand, c.-à-d. l’identification de la population avec les aspirations et les valeurs à l’intérieur du territoire où l’on parlait la langue flamande s’est développé lors de la lutte d’émancipation dans les domaines linguistique et social, particulièrement après la Première Guerre mondiale. Dans ce sens nouveau, mais d’actualité, le concept « Flandre » inclut non seulement l’ancien comté de Flandre mais également le duché du Brabant (sauf ce qui constitue aujourd’hui le Brabant wallon) et le Limbourg (belge).
Le processus de fédéralisation a sans doute renforcé cette identification. Aujourd’hui, les entités fédérées disposent d’organes législatifs et exécutifs propres, tandis que les médias rapportent davantage les évènements dans leur propre Région ou Communauté et commentent autant les statistiques régionales ou communautaires que celles qui concernent le niveau national. En Wallonie, ce processus d’identification a évolué plus lentement et s’y est moins enraciné. Par ailleurs, il s’est développé dans une large mesure en réaction contre les velléités flamandes et les menaces qu’on y discernait.
Une structure étatique pour sa propre nation ou son propre peuple ?
On peut se demander si les personnes qui parlent la même langue doivent nécessairement pouvoir se retrouver à l’intérieur des frontières d’un même État. Ceci n’est pas une nécessité. Malgré une langue commune, l’idée d’une fusion entre la Flandre et les Pays-Bas manque de réalisme, en raison des divergences insurmontables entre les mentalités, formées au cours de l’histoire. La réunion des anciennes provinces des Pays-Bas dans un seul organisme étatique, avec ou sans la Wallonie, doté d’accès multiples à la mer, d’un état d’esprit marchand précoce et d’un riche patrimoine artistique aurait pu constituer une nation prospère de taille moyenne, mais a été empêchée par les guerres de religion auxviesiècle. L’idée d’une nation pannéerlandaise n’a par ailleurs pas mobilisé d’adeptes, même pas durant la lutte d’émancipation flamande. En Wallonie, il y a des partisans d’une absorption par la France, mais ceux-ci constituent une nette minorité. Si la Flandre se séparait de la Belgique, la réunion de la Wallonie à la France récolterait plus d’adhésion, comme des enquêtes récentes semblent le suggérer.
Dans certains autres cas, la langue du pays n’a pas été maintenue. Ainsi, on ne peut pas nier l’identité irlandaise, qui a été, après une lutte âpre, arrachée à la Grande-Bretagne. Les grands auteurs irlandais comme George B. Shaw, James Joyce et Samuel Becket se sont cependant exprimés en anglais. En d’autres mots, la pesanteur de l’évolution historique propre, qui est partiellement déterminée par des facteurs occasionnels, contrarie parfois l’aspiration de communautés linguistiques pour s’organiser dans un moule politique séparé. N’oublions pas, comme ce fut rappelé au début du chapitre présent, que le modèle d’un État fédéral offre un cadre approprié à la coexistence de populations de langues différentes. En effet, dans un tel cadre, chaque population jouit d’une ample autonomie dans les domaines artistiques et culturels.
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1 La Communauté germanophone, qui compte 71 000 habitants, trouve son origine dans son incorporation, comme une sorte de butin de guerre, en vertu du traité de Versailles (1919). Ses compétences « personnalisables » sont analogues à celles des deux grandes Communautés. Quant aux autres compétences, que j’appellerai « territoriales » (« bodemgebonden », en néerlandais), cette petite Communauté fait partie de la Région wallonne, mais au cours des années, quelques compétences ont été détachées de celle-ci vers un exercice autonome. Il est significatif que dans ces « cantons de l’Est », il n’y a pas de mouvement en faveur d’une réintégration dans l’Allemagne. Ceci s’explique par la jouissance de l’autonomie linguistique, tandis que la Communauté germanophone est également bien choyée en termes financiers. Dans ce livre, je fais abstraction de la petite communauté germanophone.
2 La traduction officielle de deelstaten est rendue par « les États fédérés ». Dans le contexte belge, ces deux termes se rapportent tant aux Communautés qu’aux Régions, les deux types de pouvoir décentralisé.Qu’il soit permis de signaler des connotations quelque peu divergentes. « Deelstaten » suggère une évolution d’un État unitaire vers un État fédéral, comme c’est le cas en Belgique. Par contre, dans « entités fédérées », le terme « fédéré » connote la constitution d’une structure fédérale à partir d’entités autonomes.
3 Il convient de noter que le néerlandais est la langue officielle en Flandre, même si l’intonation de la langue cultivée en Flandre diffère de façon perceptible de son pendant aux Pays-Bas, tout comme un chacun distingue immédiatement un Américain d’un Britannique.
Il est rappelé dans ce chapitre que l’aménagement institutionnel d’un pays fédéral est généralement plus complexe que dans une structure de pays unitaire. Ceci se vérifie encore plus dans la Belgique actuelle, étant donné que deux variétés d’entités fédérées y coexistent et que de surcroît, les structures institutionnelles de la Flandre et de la Belgique francophone sont rapidement devenues asymétriques. Ces complications supplémentaires sont commentées dans la deuxième section du chapitre.
Plus d’étages dans l’échafaudage de l’État
