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Il fallait un Corse pour arriver à décrire avec une telle justesse la société de l'île telle qu'elle se présentait au début du XXe siècle. Il nous fait ici la description émue et fidèle d'un pays en souffrance, analyse les causes, ébauche des pistes de solutions... Que dirait-il s'il revenait aujourd'hui ?
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Fait par Mon Autre Librairie
À partir de l’édition de la Société Générale
d’Éditions, Paris, 1910.
https://monautrelibrairie.com
__________
© 2020, Mon Autre Librairie
ISBN : 978-2-491445-37-9
La Corse
d’aujourd’hui
Ses mœurs, ses ressources,
sa détresse
Pierre Piobb
Table des matières
Avant-propos
I – Le pays
1. Les cinq régions de la Corse
2. Aspect général
II – Le peuple
1. Caractère général des Corses
2. Traditions antiques
3. Les Pomontinchi
4. Les Castagnicciaj
5. Les Balanini
6. Les Capi-Corsini
7. Les Bonifazini
8. Le dialecte corse, sa décadence
9. La religion
10. Les citadins, leurs embarras
11. Les propriétaires, leur situation difficile,
leur politique
12. Les paysans, leurs métiers, leur pauvreté
13. Les bergers, leur mentalité, leurs mœurs
14. Situation de la Corse vis-à-vis desgouvernements français
III – Le mal
1. La détresse et la pauvreté générales
2. La légende du dédain des Corses pourl’agriculture
3. La question des Lucquois
4. Géologie agricole de la Corse
5. Région des pâturages ; état de l’élevage en Corse
6. Les cultures entreprises et projetées
7. Le paludisme, ses ravages et ses causes
8. L’assainissement, son urgence
9. La question du déboisement, la vérité surl’exploitation des châtaigneraies
10. Évolution de la mentalité des Corses
11. Mines, carrières, eaux minérales
12. État actuel du commerce
13. Le chemin de fer, son insuffisance, son prix derevient, ses bénéfices
14. Les routes et les bateaux
15. La politique et le jeu des partis
16. Corruptions et fraudes électorales
17. Incurie administrative
18. Emmanuel Arène et son clan
19. La commission d’enquête de 1908
20. Les réformes projetées
Avant-propos
Ceci est l’étude clinique du mal d’un peuple et d’un pays.
Par sa situation insulaire, la Corse, ainsi que toute île, forme une petite nation homogène.
Certes cette nation est française dans l’âme. Elle l’a prouvé maintes fois en versant son sang sur les champs de bataille, et en se dévouant pour les institutions et la gloire de la France. Néanmoins elle garde sa personnalité propre et ses enfants aiment leur sol ancestral comme une véritable patrie.
Les Corses sont très français, mais ils restent Corses. Il ne faut pas les incriminer de ce fait ; au contraire. Entrés dans l’histoire de France depuis le XVIIIe siècle, ils ne peuvent, ils ne doivent pas oublier qu’ils ont vécu auparavant plusieurs siècles d’histoire personnelle.
Et les peuples n’échappent pas plus à leur histoire que les individus à leur hérédité.
Depuis quelque temps on semble négliger cette vérité scientifique. Les divers gouvernements qui se sont succédé en France après la Révolution n’ont fait que perpétuer l’œuvre de la monarchie. Ils ont continué à imposer une formule unique à toutes les parties du territoire. Ont-ils eu tort ? Ont-ils eu raison ? C’est à la postérité de les juger. En l’espèce, le résultat de cette manière de gouverner a été néfaste à la Corse.
La Corse subit aujourd’hui une crise terrible. L’opinion publique s’en est émue. De toutes parts les réunions s’organisent, les commissions délibèrent et les feuilles publiques reflètent, comme des échos, l’agitation qui croît. La Corse se débat, impuissante, et pleure sa détresse. La France entière la plaint.
La littérature et la polémique se sont donné jusqu’ici libre cours. Mais la Corse souffre. Ce n’est pas avec du sentimentalisme qu’on peut comprendre son mal, ni avec de l’invraisemblance qu’on doit y remédier.
Une étude réellement clinique est seule capable d’éclairer la situation.
Paris, juillet 1909.
I – Le pays
1. Les cinq régions de la Corse
La Corse ! Un nom magique à la consonance âpre, prestigieux évocateur de souvenirs farouches et de sensations sauvages ! La Corse ! Île étrange, bien différenciée, dont l’histoire est palpitante comme un drame et héroïque comme une épopée ! Pays surprenant où, ainsi qu’en un microcosme, se trouvent réunis les échantillons de tous les pays européens ! La Corse est encore demeurée, malgré les progrès de la locomotion, une terre qui étonne à chaque pas le voyageur – tant on dirait que la nature a voulu y accumuler à profusion les tableaux de maître !
Quiconque l’a traversée en garde éternellement un souvenir ineffaçable, comme celui d’un musée où ne seraient exposés que des chefs-d’œuvre !
Résumer la Corse est chose impossible : on ne résume pas une contrée aussi diversifiée, où le paysage méditerranéen de la Riviera, aux rochers rouges se profilant sur la mer bleue, voisine avec la falaise dieppoise et avec la sapinière norvégienne – où le désert asiatique fait suite à la prairie normande et confine à la lagune hollandaise – où la cascade suissesque est à flanc d’un coteau d’olivets et de vignobles, dont l’allure rappelle ceux du Péloponnèse !
Il faut détailler de telles merveilles, il faut les admirer successivement, en évitant de les parcourir avec trop de hâte, car il n’en resterait qu’une kaléidoscopie de rêve.
La Corse cependant peut se diviser en cinq grandes régions, qui se distinguent entre elles par leurs aspects généraux.
C’est d’abord le Delà des Monts. On dit le Delà des Monts, comme on dit la Gaule transalpine par rapport à Rome. Le Delà des Monts – Di là dei Monti, en italien ou Pomonte en dialecte corse (Post Montes) – comprend tout l’arrondissement d’Ajaccio et la majeure partie de celui de Sartène. C’est la région sauvage par excellence, où les coteaux offrent des contours capricieux, où les torrents dévalent rapidement les pentes abruptes vers la mer. Il y a beaucoup de verdure ; le maquis est à la base des monts et prend au littoral même ; les châtaigniers croissent à mi-côte et sont tôt remplacés par les pins et les mélèzes, et les pics des monts se dressent, dominateurs, abrupts, dénudés. Les plaines sont rares ; à peine quelques hectares d’alluvions s’étalent-ils de ci de là dans les anfractuosités des criques à l’embouchure des torrents. La côte est déchiquetée ; des roches capricieuses s’y hérissent, des écueils et des îlots la défendent au large : elle présente aux navigateurs des abris remarquablement sûrs et des parages notablement dangereux.
Les villages sont éloignés les uns des autres. Ils sont juchés dans les ravins, sur des croupes rocheuses ; ils ont été établis dans des positions stratégiques ; ils ont été les théâtres des longues luttes intestines qui ravagèrent le pays jusqu’à l’annexion française. Ces villages communiquent mal entre eux ; ils possèdent chacun une autonomie bien caractéristique, et leurs habitants gardent au plus haut point le farouche sentiment de leur personnalité.
Le sol est granitique, revêche à la culture ; il est sec et en plusieurs endroits désespérément aride. Le langage des Corses de cette région a des accentuations rauques qui rappellent celles du castillan, et leurs mœurs même sont empreintes d’une certaine rudesse ; elles sont pleines de fierté, de dignité et d’intransigeance.
Mais si l’on franchit par les cols élevés la chaîne médiane de l’île, l’aspect change. Les pentes sont moins abruptes, les vallées plus longues et plus larges. Les torrents plus copieux arrivent même parfois à prendre des allures de fleuves. La verdure arrondit toutes les cimes, les villages fourmillent et se tapissent sous la futaie des châtaigniers séculaires. Le langage et les mœurs sont moins rudes, et dans les manières des gens, on sent poindre de ci de là l’industrie et la souplesse italiennes.
Le sol est schisteux, mol et friable ; la charrue l’entame aisément, l’eau le corrode avec facilité. Aussi, vers la mer, le relief s’atténue au point de former de vastes plaines.
C’est la région du Deçà des Monts ou de la Castagniccia (la Châtaigneraie). Et tandis que le Pomonte fut jadis la terre féodale, celle-ci fut la Terre des Communes (Terra delle Commune), dans laquelle les habitants gardent toujours des idées de liberté et de démocratie, mises en pratique à des époques lointaines où par ailleurs, on ne soupçonnait même pas de telles conceptions.
Les plaines de la Côte Orientale sont un vaste ruban, qui s’étend depuis Bastia jusque presque à la pointe Sud de l’île. Elles sont constituées par les alluvions des gros torrents du versant du Deçà des Monts. Elles présentent un littoral bas, au contour uni, dans lequel la mer s’est taillé de larges étangs qui forment des ports naturels.
Ces plaines sont éminemment fertiles ; elles furent autrefois un des principaux greniers de Rome. De grandes propriétés se les partagent et les exploitent en vignobles et en cultures de céréales. Çà et là, les habitations agricoles s’élèvent, entourées d’eucalyptus, d’oliviers ou de chênes-lièges. Mais aucun village ne s’y étale, car ces plaines admirables sont ravagées par la malaria : les mois de septembre et d’octobre y ramènent périodiquement l’atroce paludisme, qui terrasse les volontés les plus robustes et annihile les efforts les plus généreux. Aussi les habitants de la Côte Orientale n’existent-ils point, ce sont les hiverneurs des villages perchés très haut sur les contreforts des monts qui, pendant un temps, les constituent.
Les plaines confinent, au sud, à la région bonifacienne, dont le sol crétacé est brusquement brisé en face de la Sardaigne par des falaises à pic, témoins du gigantesque effort de la nature pour séparer les deux îles. La région de Bonifacio est exiguë mais nettement caractérisée : c’est un plateau cultivé et boisé d’oliviers et d’orangers, morcelé de clôtures en lignes courbes ayant un aspect de fortifications. Elle ne renferme pas de villages, mais une seule ville, qui est elle-même une forteresse. Elle présente un fjord étroit et profond, tel qu’on en rencontre en Norvège, au cul-de-sac duquel Bonifacio est bâti. Les habitants ici ont des allures spéciales ; doux et affables, leur langage affecte des consonances farouches qui contrastent, et leurs coutumes sont empreintes de souvenirs mauresques.
L’extrémité nord de l’île est une protubérance allongée qui constitue le Cap Corse. Le Cap Corse commence à l’ouest à Saint-Florent, et à l’est à Bastia. Ses assises sont l’arrondissement de Calvi, que l’on désignait autrefois sous le nom de Balagne. La Balagne et le Cap forment une cinquième région, dans laquelle les montagnes sont moins abruptes et les villages en grande partie maritimes. Cela ne veut point dire que tous les groupes d’habitations soient des ports de mer ; on aurait une fausse idée de la Corse en la supposant ornée d’une ceinture de ports de mer ; mais chaque village, quoique bâti à mi-côte sur les flancs de collines peu élevées, est à proximité d’un petit havre que l’on appelle une marine. Ces marines ont leur flotte ; ce sont des balancelles qui vont au large pêcher la sardine, l’éponge ou le corail et qui, parfois, se hasardent plus loin, jusqu’en France ou en Italie, exportant des denrées insulaires et important des produits continentaux. Ces marines ont donné le goût du trafic et des voyages aux habitants de la région, et ceux-ci se sont expatriés – en Amérique du Sud principalement – pour mettre en valeur leurs remarquables qualités de persévérance et de négoce. Plusieurs ont fait des fortunes inusitées en Corse, et que seules pouvaient procurer des tentatives hardies. Aussi les villages de cette région se disputent-ils les habitations modernes et somptueuses que leurs heureux enfants y ont élevées.
Tel est dans son aspect général cette île de Corse qui, en son exiguïté, est toute une patrie, presque tout un monde.
2. Aspect général
De même que l’on y rencontre les aspects les plus divers de la nature, on peut y jouir de tous les climats.
Alors qu’Ajaccio, tapi au fond de son vaste golfe de satin bleu, défendu par les îlots rouges des Sanguinaires, est baigné par les tièdes effluves d’un soleil clément et rappelle Naples, les cimes du Renoso, du Rotondo ou du Cinto s’élèvent à plus de deux milles mètres du niveau de la mer, et recèlent en leurs ravines de véritables petits glaciers qui fondent quelques instants à peine vers la mi-août.
Dans les plaines de la Côte Orientale, à Marana, à Aléria ou au Fium’orbo, les plantes des tropiques croissent aisément, tandis que, sur les cimes les plus élevées, les mélèzes eux-mêmes ont de la peine à vivre.
Entre ces deux extrêmes se placent les Châtaigneraies tempérées d’Orezza, d’Alésani, de Verde ou de Rostino.
Tout vient en Corse, depuis le dattier et l’oranger jusqu’à la betterave. Le pays est capable de se suffire. Il devrait même contribuer par ses productions aux besoins de contrées moins favorablement dotées.
Les eaux minérales abondent ; elles soignent presque toutes les maladies : les sources d’Orezza ou de Pardina, qui sont ferrugineuses, guérissent l’anémie et la chlorose, celles de Pietrapola, de Caldaniccia, d’Urbalacone ou de Guagno, l’arthritisme, les névralgies et les vices du sang, celles de Puzzichello, de Baracci ou de Guitera, les affections cutanées. On a même découvert récemment une source radioactive : celle de Dirza, près de Calvi.1
Les villages se campent sur les hauteurs et se groupent par vallées. Entre les hameaux, des chemins muletiers ont été jadis établis. Ce sont les chiassi, qui rendent toujours de grands services, malgré leur mauvais entretien. Les communes sont reliées par des routes, qui contournent indéfiniment les croupes des montagnes et côtoient des précipices dangereux. Ainsi les vallées communiquent entre elles, péniblement, à travers des cols d’où la vue s’étend sur des panoramas uniques au monde.
Une voie ferrée tortueuse et hardie relie les deux pôles de l’île, Ajaccio et Bastia. Elle franchit les torrents sur des ponts aventureux et traverse la chaîne médiane sous un tunnel de près de cinq kilomètres. Elle projette un premier embranchement par la Balagne vers Calvi, et un second le long de la Côte Orientale qui se perd, inachevé, dans les maquis du Fium’orbo.
La vie est resserrée dans les villages et circonscrite aux vallées. Conséquemment elle y est plus intense et plus lente que partout ailleurs.
Si la Corse est une patrie, chaque vallée est une province distincte, chaque hameau un centre. Nulle part ailleurs, sauf peut-être dans la Grèce antique, on ne trouverait des différences plus profondes entre les éléments d’un même peuple vivant sur un si petit espace.
La nation corse est ainsi fractionnée en groupes minuscules, où le moindre fait prend une importance exagérée. Ces groupes forment des clans, des partis. Les jalousies naissent aisément et les haines s’attisent. L’histoire du pays raconte ainsi des luttes farouches et des guerres héroïques, dont les vendette modernes ne sont, en somme, que la suite.
Ces luttes, ces guerres et ces vendette furent cruelles parce qu’elles n’avaient nécessairement qu’un champ restreint ; elles furent longues, interminables, parce que dans les pays montagneux la nature s’oppose sans cesse à l’expansion de l’activité humaine.
La Corse est à la fois homogène et diversifiée, le peuple corse est également uni et diversifié.
II – Le peuple
1. Caractère général des Corses
Le peuple corse est un peuple antique. On peut dire qu’il continue au XXe siècle les traditions de la période gréco-latine. Sur son île est venu battre le ressac de la civilisation méditerranéenne. Le christianisme a pu passer sur lui, il s’est implanté dans les mœurs, mais celles-ci gardent toujours le reflet lointain des institutions anciennes.
On croit, avec quelque raison, que la race primitive, autochtone, se rattache à celle des Ibères. Cependant tant de Phéniciens, de Carthaginois, de Ligures, de Grecs et de Romains vinrent échouer dans l’île que le fon de la population, malgré l’intrusion du sang italien au Moyen-âge, conserve toujours son caractère antique.2
Le Corse est beau, beau comme l’étaient les héros d’Homère, les bergers d’Arcadie, les soldats de Xerxès, les compagnons de César. C’est un ancêtre, à la barbe vénérable, à la parole doctorale, aux allures graves, froides, dignes, à l’attitude noble, à la démarche lente, au regard vif, inquisiteur. C’est un sage, un chaste, un sobre. Il ne rit jamais, ne parle que de choses sérieuses et de profère aucun mot inutile. Il n’est pas poète, il est philosophe. Il ne rêve pas, il pense.
Le plus grand éloge qu’on puisse faire de quelqu’un en Corse se résume dans ces mots : Posa e pensa, è un uomo di poche parole. « Il reste assis et pense, c’est un homme de peu de parole. »
Tout en lui est noble : sa fierté farouche, son orgueil immense, son désir insatiable de domination, sa réserve dédaigneuse. Il a un grand respect de soi-même et un mépris profond pour son voisin.
Rien en lui n’est vulgaire. Ses mains sont fines, intelligentes, ses pieds menus, son geste calme, ses traits reposés. Il ne s’enthousiasme pas et n’admire jamais. Il est franc et d’amitié solide.
C’est un seigneur, plein de générosité et de grandeur d’âme, imbu d’une haute idée de sa personnalité. En Corse, le moindre berger s’estime autant que quiconque, il porte en lui l’hérédité de siècles d’indépendance et de liberté. À travers l’Antiquité et le Moyen-âge, le peuple corse a échappé à l’avilissement de l’esclavage et au joug de la féodalité.
Au Moyen-âge, « en Corse, dit M. Colonna de Cesari-Rocca dans son histoire,3 le droit héréditaire à l’autorité est presque toujours contesté. Le fief passe péniblement à ses héritiers naturels ; l’autorité suprême ne se transmet jamais. Aucune constitution n’assure au chef du jour une prépondérance certaine pour sa race. Tous les Corses aspirent au pouvoir, et les plus forts l’arrachent tour à tour au caprice de l’opinion populaire, qu’actionne tout un rouage de volontés unies par des intérêts trop immédiats pour être stables. Ces rouages constituent le clan, dont l’organisation ne permit pas au système féodal de s’imposer dans toute sa rudesse germanique. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès inhérents à toute organisation, même défectueuse, et nourrit uniquement le sentiment de l’indépendance. »
Ainsi le peuple corse est parvenu à l’ère de la liberté individuelle, en conservant toujours intactes les habitudes émancipées que lui avaient léguées la civilisation gréco-latine.
2. Traditions antiques
Dès lors, les traces de cette civilisation se révèlent partout dans les mœurs. Celles-ci constituent un archaïsme perpétuellement vivant.
Si la filiation des traditions est perdue, du moins les coutumes se continuent.
C’est d’abord une aptitude pour le montagnard corse à établir des mythes pour le moindre fait. Or le mythe n’est jamais un mensonge, jamais non plus une poétisation de la réalité. C’est une méthode commode de rassembler en un symbole les éléments de la vérité.4
Quand on parcourt la Corse, on est surpris de ne pas entendre raconter de légendes concernant les sites bizarres et pittoresques. Le lion de Rocapina, les calanche de Piana, les gorges de l’Inzecca, qui sont des productions tourmentées de la nature, ne paraissent pas avoir frappé les imaginations insulaires. Mais, au cœur de l’été, les paysans vous diront aisément : « Dormez pendant le jour, croyez-moi. Le soleil est en ce moment dans le signe du Lion (sul’ Leone), faites donc comme le lion, reposez-vous dans la journée ! »
Que voulez-vous ? En Corse les bœufs s’appellent encore Orion et Géryon, comme jadis en Grèce,5 et ils traînent des charrues semblables à celles dont on se servait au temps d’Homère !
Et ainsi qu’alors également, les vieillards avisés sont appelés des mages (magoni) ! Toujours autour des cercueils s’improvisent les thrènes funèbres (voceri) et toujours aussi les morts demeurent dans la tradition respectueuse comme des auteurs d’aphorismes qu’ils n’ont peut-être pas émis, mais que l’on répète consciencieusement !
Le peuple corse est bien de la race de ceux qui ont écrit des épopées, des bibles et des évangiles.6
Un autre trait de mœurs antiques c’est l’anthropocratie. Il semble toujours que le Corse revienne de la victoire des Amazones. La femme à ses yeux est un être inférieur. Elle est reléguée aux travaux domestiques, exclue de la table et de toute l’administration du ménage. Jamais un Corse ne prendra conseil de sa femme, jamais il ne l’accompagnera même aux jours de fête. La femme est pour lui une chose dont il est le maître. Tant qu’il ne l’aura pas possédée il la courtisera peut-être, en secret toutefois, sans que nul n’en sache rien. Il rougirait si l’on surprenait ses amours. Mais un beau jour, il l’enlèvera et la conduira dans sa demeure.
Les parents s’étonneront. Ils ignoraient tout des projets de leur fils. Mais ils accepteront la nouvelle venue avec la plus grande simplicité. Ils ne se livreront à aucun geste, à aucun rite, à aucune expansion ; ils donneront seulement un lit aux époux.
Le lendemain le village apprendra qu’une union s’est conclue en voyant vaquer aux occupations une ménagère de plus. Jamais ni le jeune homme, ni la jeune fille, ni les parents, n’informeront personne de leur alliance.
Quant aux cérémonies officielles de la mairie et de l’église, on les accomplit plus tard, lorsqu’on a le temps ; ce ne sont pas elles qui comptent dans le mariage. On les accomplit toujours néanmoins, par habitude.
Or, c’est là le pur mariage antique par preemptio, sans rite, tel sans doute que les fondateurs de la société anthropocratique l’avaient institué. C’est le plus simple, en effet.
