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Ce volume, consacré à la période d’entre-deux-guerres, traite de la démocratisation rapide de la politique belge après la Première Guerre mondiale, de la crise parlementaire des années trente, conséquence d’une tentation autoritaire présente dans toute l’Europe, de la dépression économique et de l’intégration problématique des travailleurs dans le système politique. L’auteur s’intéresse également à la nouvelle culture politique qui se met en place après la guerre, aux changements affectant le paysage des partis, aux relations entre mondes politique et financier, à l’impact de la politique étrangère et militaire et, enfin, au rôle de la monarchie.
Il est difficile de jeter sur cette période un regard impartial. Le souvenir laissé par l’interbellum en général et ses dix dernières années en particulier est sombre. En 1918, beaucoup voulaient en revenir à la Belle Époque, mais en 1945, personne ne souhaite retourner aux années trente. Dans la mémoire collective, l’interbellum représente une période de crise. Cette impression tient en grande partie à l’association presque automatique des années trente au fascisme et à l’issue funeste de cette décennie. Elle ne correspond toutefois pas complètement à la réalité : un large éventail de jeunes, et pas seulement des fascistes, veulent introduire une « nouvelle ère » et poursuivront après la guerre sur cet élan rénovateur. Si l’on regarde l’histoire de façon pragmatique, on doit constater que beaucoup de réformes de la période de la Libération trouvent leur origine dans le creuset et le laboratoire de pensée des années trente.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Emmanuel Gerard, historien et politologue belge, est professeur à la K.U.Leuven et ancien doyen de la Faculté des sciences sociales.
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Seitenzahl: 475
Veröffentlichungsjahr: 2021
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LA DÉMOCRATIE RÊVÉE,
BRIDÉE ET BAFOUÉE
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Nouvelle Histoire de Belgique
Sous la direction de
Michel Dumoulin, Vincent Dujardin,
Emmanuel Gerard et Mark Van den Wijngaert
1828 - 1847
Els Witte,
La Construction de la Belgique,Histoire, 2010
1846 - 1878
Éliane Gubin & Jean-Pierre Nandrin,
Avec la collaboration de Pierre Van den Dungen
La Belgique libérale et bourgeoise,Histoire, 2010
1878 - 1905
Gita Deneckere,
Les Turbulences de la Belle Époque,Histoire, 2010
1905 - 1918
Michel Dumoulin,
L’Entrée dans lexxesiècle,Histoire, 2010
1918 - 1939
Emmanuel Gerard,
La Démocratie rêvée, bridée et bafouée,Histoire, 2010
1940 - 1950
Vincent Dujardin & Mark Van den Wijngaert,
La Belgique sans roi,Histoire, 2010
1950 - 1970
Vincent Dujardin & Michel Dumoulin,
L’Union fait-elle toujours la force ?,Histoire, 2008
1970 - 2000
Marnix Beyen & Philippe Destatte,
Un autre Pays,Histoire, 2009
1885 - 1980
Guy Vanthemsche,
La Belgique et le Congo, L’impact de la colonie sur la métropole,
Histoire, 2010
Emmanuel Gerard
NOUVELLE HISTOIRE DE BELGIQUE
1918 - 1939
La Démocratie rêvée,
bridée et bafouée
Avec la collaboration de
Frederik Verleden
Traduit du néerlandais par
Anne-Laure Vignaux
Histoire
[email protected] www.lecri.be
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6733-2
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Manifestation de chômeurs pendant la crise de 1930-1931.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
L’entre-deux-guerres est une période fascinante. C’est le temps du « suffrage universel » – pour les hommes, pas pour les femmes –,le temps du pouvoir grandissant des syndicats, mais aussi de la violence politique, du fascisme et des menaces de dictature. Le temps du progrès social, de la journée de huit heures et de l’indice, celui des congés payés et des premières vacances à la mer, mais aussi celui de la grande dépression et du chômage massif et de deux dévaluations traumatisantes.
L’interbellum est une époque de paradoxes et d’attentes déçues. De la réunion au château de Lophem et de l’entrée triomphale du roiAlbert à Bruxelles, en novembre 1918, à la rupture survenue au château, lui aussi ouest-flandrien, de Wijnendaele et à la capitulation deLéopold III, en mai 1940, de la révolution russe à l’effondrement de la Troisième République en France. Et au centre de tout cela :Hitler et le national-socialisme. Ce que certains considèrent en 1918 comme la fin de l’histoire – le triomphe du libéralisme, de la démocratie et de la coopération internationale – se change en 1940 en un cataclysme et en un rejet par beaucoup des bases libérales de la société européenne.
La période doit son unité aux deux conflits entre lesquels elle est coincée. Mais quelle différence entre les années vingt et les années trente ! Les deux décennies présentent chacune une « conjoncture » et un esprit propres. L’interbellum est le théâtre d’une confrontation entre deux périodes et deux générations : le vieuxxixesiècle, bourgeois, qui prend fin sous les coups de la Grande Guerre et de la crise économique, et l’ère nouvelle caractérisée par la massification et l’intervention de l’État. Les années vingt sont dominées par des hommes formés avant 1914 : beaucoup, en particulier chez les socialistes, voient en la démocratie le couronnement de plusieurs années de lutte. La nouvelle génération qui fait son entrée dans les années trente est marquée par la guerre et séduite par la révolution de droite. Vers 1933, l’interbellum bascule. Le Parti ouvrier belge illustre bien ce virage. ÉmileVandervelde, le leader historique qui, en 1918, a fait entrer le parti au gouvernement après trente ans d’opposition, est de plus en plus isolé. À sa mort, en décembre 1938, le POB traverse une période de grande confusion, marquée par le duel entre un courant traditionnel et le néo-socialisme d’HenriDe Man, qui débouchera bientôt sur l’acceptation de l’Ordre nouveau.
La Grande Guerre a tiré la Belgique d’une certaine indolence. Jusqu’en 1914, le pays était, en dépit d’un puissant expansionnisme économique, plutôt tourné vers lui-même. Après le conflit, plus rien n’est pareil. La Belgique devient petit acteur d’une grande politique. Les questions extérieures et militaires (dont la problématique du service militaire, devenu servitude démocratique et, en tant que telle, un phénomène qui touche les électeurs) prennent une place centrale. L’horizon s’élargit. Qui aurait pensé que le Japon allait siéger dans la Commission des XIV, chargée de revoir les traités de 1839, et que le ministre belge des Affaires étrangères, PaulHymans, deviendrait le premier président de la Société des Nations ? Les développements de la politique européenne influencent plus que jamais la politique belge, qui est entraînée dans la course fébrile de l’entre-deux-guerres. L’onde de choc de la révolution nazie de 1933 nous heurte également de plein fouet. En défendant l’idée de front populaire, les communistes belges appliquent les instructions du Komintern, basé à Moscou. La politique européenne et mondiale est présente en direct par le biais de la radio et des actualités cinématographiques. Démocratie ou dictature, parlementarisme ou corporatisme : ce sont là les questions qui agitent l’Europe et la Belgique.
De plus en plus, l’activité économique, sociale et politique se déploie à l’échelle nationale. La concentration industrielle et bancaire, les grands magasins et les Priba, les fusions dans le domaine de la presse, la publicité barnumesque qui envahit économie et politique, les syndicats nationaux et les partis qui imposent leur discipline aux associations locales : tout cela se joue dans la période d’entre-deux-guerres. Cet accroissement d’échelle est la conséquence d’une évolution technologique continue et des progrès intervenus dans les transports et les communications. Les médias, comme la radio, touchent la nation tout entière. Dès 1940, 240 000 voitures roulent en Belgique. Cette nouvelle échelle est aussi la conséquence de l’action renforcée de l’État, à la suite de laquelle la lutte politique et sociale se concentre au niveau national. La Grande Guerre en est la première responsable. Elle a mobilisé les masses et transposé la politique dans un champ plus vaste.
Dans les domaines de l’économie, de la culture et de la politique, la masse devient le mot-clé. Les hommes politiques et les partis sont désormais tributaires du suffrage universel ou de l’une ou l’autre forme de plébiscite. L’économie est caractérisée par une grande échelle anonyme, les rapports professionnels subissent l’influence des syndicats de masse, la culture découvre les conséquences del’enseignement pour tous, la radio et le cinéma envahissent les premierstemps de loisirs. La masse, cependant, est autant objet d’espoir que de crainte. Pour les socialistes, la classe ouvrière est porteuse d’une mission messianique. Les conservateurs craignent quant à eux l’effet nivelant de la démocratie et les effets destructeurspour la vie nationale et sociale d’une masse jugée incompétente. Les fascistes combinent masse et autorité en un nouveau mouvement totalitaire. Désormais, masse ne veut plus forcément dire démocratie.
La Belgique se débat avec la démocratie. Et se voit confrontée à ses dilemmes. Il en sera largement question dans cet ouvrage. Dans une société idéologiquement divisée, le compromis est nécessaire, d’autant que l’on a mis un terme à une hégémonie catholique longue de trente ans. Mais le compromis et la formation de coalitions ne minent-ils pas la démocratie, puisque le premier est perçu comme le renoncement à une identité propre ? Dans une société complexe, dominée par les questions économiques et financières, une action efficace et d’autorité est cruciale. Mais le parlementarisme classique est-il en état de concilier les deux ? La démocratie doit favoriser la participation et, donc, l’intégration, mais à mesure qu’elle s’installe, la néerlandisation de la Flandre apparaît de plus en plus inévitable et la dualité Flamands-Wallons se renforce. La Belgique est l’une des rares monarchies à se maintenir après la percée démocratique de la Première Guerre mondiale.Albert offre même à la monarchie une popularité sans précédent, à laquelle la princesseAstrid ajoute une touche de légende. Mais cette institution peut-elle s’accommoder d’un rôle limité dans une démocratie qui la bride fondamentalement ?
Dans cet ouvrage, nous présentons l’entre-deux-guerres sous forme de triptyque : la « petite révolution » de 1918, la restauration des années vingt et l’impasse des années trente. En 1940, après vingt-deux ans et autant de gouvernements, le régime politique n’a pas de solutions à offrir aux deux questions fondamentales qui se sont imposées à l’avant-plan après la guerre, à savoir la réconciliation de la Belgique avec la Flandre et l’intégration des socialistes dans le jeu politique.
Il est difficile de jeter sur cette période un regard impartial. Le souvenir laissé par l’interbellum en général et ses dix dernières années en particulier est sombre. En 1918, beaucoup voulaient en revenir à la Belle Époque, mais en 1945, personne ne souhaite retourner aux années trente. Dans la mémoire collective, l’interbellum représente une période de crise. Cette impression tient en grande partie à l’association presque automatique des années trente au fascisme et à l’issue funeste de cette décennie. Elle ne correspond toutefois pas complètement à la réalité : un large éventail de jeunes, et pas seulement des fascistes, veulent introduire une « nouvelle ère » et poursuivront après la guerre sur cet élan rénovateur. Si l’on regarde l’histoire de façon pragmatique, on doit constater que beaucoup de réformes de la période de la Libération trouvent leur origine dans le creuset et le laboratoire de pensée des années trente.
Resurgam
Lorsque, le 11 novembre 1918, les armes se taisent sur le front occidental, c’est sur un conflit dévastateur que le rideau tombe.
Si grande soit la joie de la population, chanter la Brabançonne ne lui suffira pas à effacer la souffrance et la misère de quatre années de guerre et d’occupation. Dans la région du front, située dans le sud de la Flandre occidentale, les villes et les villages ont été entièrement détruits et le paysage s’est transformé en un vaste cimetière boueux. La cité historique d’Ypres a été rasée. Certains se demandent même si ces tristes ruines ne doivent pas être conservées pour la postérité en témoignage de la « Grande Guerre ». À l’intérieur du pays, les vestiges de Dinant, Namur, Tongres, Aerschot, Louvain, Malines et Charleroi rappellent l’avancée brutale de l’armée allemande au cours de l’été 1914.
Le pays pleure ses morts. Environ 40 000 officiers et soldats sont tombés au combat ou portés disparus, soit un peu plus de 10 % des 380 000 hommes qui ont servi sous les armes. Les pertes sont pourtant relativement limitées au regard de celles qu’ont subies la France et le Royaume-Uni, mais ce n’est qu’une maigre consolation, surtout quand on sait que le Premier ministre britannique,Lloyd George, exploitera cyniquement cet argument lors des négociations de paix. 6 000 civils sont morts au début de la guerre et 3 000 autres mourront des suites de leur déportation en Allemagne. L’impact de ces événements sur la population belge va bien au-delà du nombre de victimes militaires et civiles. Le recensement de 1920 enregistre 7,406 millions de Belges, soit environ 650 000 de moins qu’attendu. Cette baisse démographique s’explique par une diminution sensible des naissances et par une forte hausse de la mortalité, due à la sous-alimentation à partir de 1917 et à la grippe espagnole à la fin de la guerre.
Au moment de l’armistice, plus d’un demi-million de réfugiés belges sont encore dispersés à l’étranger : 163 000 se trouvent en Angleterre, 325 000 en France et 100 000 environ aux Pays-Bas. Le retour des réfugiés engendre une grave pénurie de logements, un problème dû aux 72 000 habitations détruites et aux 200 000 gravement endommagées pendant la guerre. Dans la région du front, des milliers de gens trouvent refuge dans des villages de baraquements construits à la hâte. Le reste du pays est touché par la pénurie avec, à la clé, une hausse des loyers et des tensions sociales. Des mesures exceptionnelles sont prises afin d’empêcher que des locataires soient mis à la porte en raison de retards de payement ou que les loyers n’augmentent en flèche. En juin 1919, le gouvernement prévoit une « crise sociale redoutable »1.
Les dommages économiques sont également considérables. La paralysie industrielle de la période de guerre et, plus encore, la destruction systématique des usines et du parc de machines, le pillage des métaux non ferreux, de la fonte et de l’acier et la confiscation des stocks par l’occupant se conjuguent pour expliquer un chômage dramatiquement élevé, que l’on évalue à près d’un million de personnes à la fin de 1918 et qui se maintiendra pendant plusieurs mois à ce niveau. Seuls 11 des 57 hauts fourneaux du pays sont encore debout, 30 % des fours à coke sont inutilisables, l’industrie textile tourne à la moitié de sa capacité et la situation de l’industrie chimique est désespérée. Par chance, les mines de charbon et le port d’Anvers sont en revanche restés intacts. Le gouvernement décide de maintenir provisoirement l’allocation de chômage gratuite du Comité national de secours et d’alimentation (désormais rattaché au ministère du Travail), et ce, au mécontentement des patrons, qui voient en cette mesure un obstacle à la reprise du travail. Le payement de ces allocations coûte environ 30 millions par mois à l’État.
Les trains roulent à peine. Un quart des lignes, 350 ponts et environ le même nombre de gares ont été rasés, sans compter les dégâts infligés au reste de l’infrastructure. Des lignes et des ponts ferroviaires ont été volontairement détruits par les Allemands lors de leur retraite. Ces derniers ont également confisqué la totalité des locomotives. L’état lamentable du réseau s’aggrave encore après l’armistice suite à la répartition de sa gestion entre quatre administrations militaires distinctes, parmi lesquelles les Français.
L’approvisionnement en nourriture reste précaire. 120 000 ha de terres agricoles sont détruits et le cheptel est décimé. Au début 1919, les comptages officiels signalent environ 3,5 millions de Belges dépendant directement des quelque 180 000 tonnes d’aide alimentaire acheminées chaque mois par le Comité national de secours et d’alimentation. Le marché noir continue à prospérer. En raison de l’inflation galopante, le gouvernement est contraint d’accorder aux fonctionnaires des primes pour compenser l’augmentation du coût de la vie.
La Belgique sort de la guerre ravagée et appauvrie. Selon l’économiste FernandBaudhuin, le total des dégâts s’élève à une somme comprise entre 8 et 10 milliards de francs-or, qui représente, en 1914, 16 à 20 % de la richesse nationale 2.
Pendant les premiers mois qui suivent l’armistice, le pays ressemble fort, avec les quarante divisions de troupes d’occupation alliées initialement cantonnées sur son territoire, à un camp militaire. L’armée compte alors 220 000 hommes, auxquels s’ajoutent 70 000 prisonniers ou soldats internés rentrés chez eux. Dans la première moitié de 1919, un quart de million de Belges ou presque sont encore sous les armes. Deux divisions doivent stationner en Allemagne : cette obligation empêche dans l’immédiat tout projet de démobilisation et une lourde incertitude pèse sur le moral des troupes. Sous la pression de cette sombre situation financière, le gouvernement procédera toutefois plus tôt que prévu, c’est-à-dire en juin, à la démobilisation, qui prendra fin au mois d’août.
La Belgique a payé un lourd tribut à la guerre.
1918-1921
Le vendredi 22 novembre 1918, le roiAlbert entre solennellement à Bruxelles à la tête de ses troupes. Une foule compacte s’est rassemblée dans les rues de la capitale pour l’acclamer. Il se rend au Palais de la Nation et prononce devant les Chambres réunies un impressionnant discours du Trône. Après avoir rendu hommage à ses soldats et aux Alliés, il évoque la situation intérieure : « On ne comprendrait pas que l’union féconde dont les Belges ont donné un si admirable exemple pendant la guerre fit place, dès le lendemain de la libération du territoire, à la reprise de querelles stériles. Cette union doit rester une réalité dans les circonstances présentes. » Au nom du gouvernement, le roi promet d’introduire le suffrage universel pur et simple pour les hommes à partir de 21 ans dès les prochaines élections, d’accorder le droit de grève, d’instaurer l’égalité linguistique et, en lien avec cette dernière, de jeter les bases d’un enseignement supérieur de langue néerlandaise à Gand.
Les paroles solennelles du roi consacrent le changement de pouvoir qui s’est produit depuis le 11 novembre. Le parti qui dirigeait le pays depuis plus de trente ans s’est retrouvé sur la défensive. Le gouvernement de guerre, dominé par les catholiques, a été désavoué dans des circonstances humiliantes. Un nouveau cabinet a été formé en toute hâte, en l’occurrence un gouvernement d’union nationale, dans lequel les partis de gauche, libéraux et socialistes, non contents de détenir la moitié des portefeuilles, ont pu imposer leur programme. Ces décisions ont été prises à Lophem, un village des environs de Bruges où le roi a installé son quartier général pendant les dernières semaines du conflit. Lophem devient dès lors le symbole d’un revirement fondamental dans la politique belge.
Ce revirement s’annonce dès le début de la guerre. En effet, l’agression allemande déclenche une véritable explosion de patriotisme. La séance parlementaire du 4 août 1914 se transforme en une manifestation spontanée d’unanimité combative et enthousiaste autour du roi et de son gouvernement, dont l’élan ne faiblira pas. Les antagonismes politiques font place à une union sacrée entre partis et à un esprit d’union nationale. Après des années de polarisation entre la gauche et la droite, la Belgique vit là un changement de taille. L’attitude du Parti ouvrier belge, qui a toujours manié un discours révolutionnaire et internationaliste et se range à présent derrière le roi et le gouvernement, est déterminante. Dès l’annonce de l’ultimatum allemand le 2 août, les libéraux PaulHymans et EugèneGoblet d’Alviella sont nommés ministres d’État. Le 4 août, c’est au tour du leader socialiste ÉmileVandervelde de recevoir ce titre en séance des Chambres réunies. Et si l’union nationale est parfois célébrée en termes exaltés et artificiels, cela ne l’empêchera pas, sur le terrain, de déboucher sur des résultats très concrets.
Dans le pays occupé, l’union sacrée s’exprime principalementviale Comité national de secours et d’alimentation, fondé à l’initiative de banquiers bruxellois en octobre 1914 ; il a pour but d’assurer l’approvisionnement du pays en collaboration avec la Commission for Relief in Belgium, organisme américain, et d’organiser les importations et la distribution de vivres et d’autres produits de première nécessité. Le Comité se transforme progressivement en une entreprise gigantesque, une entreprise d’affaires avant tout, possédant des ramifications internationales. Environ 2,5 millions de citoyens bénéficieront pendant la guerre de l’aide alimentaire et des autres formes d’assistance de cette organisation, qui compte plus ou moins 125 000 collaborateurs. La gestion quotidienne est assurée par ÉmileFrancqui, l’un des directeurs de la Société générale, qui met à la disposition du Comité le personnel et les bureaux de la banque. Des personnalités des trois partis y collaborent, non seulement au sein du Conseil national, mais aussi dans les sections locales et provinciales. Ce pluralisme permet de nouer des contacts au-delà des frontières de partis et de créer un milieu propice à l’épanouissement d’une nouvelle culture politique, fondée sur la coopération et l’estime mutuelle. Pour la première fois, les hommes politiques du parti catholique entrent personnellement en contact avec leurs collègues de la gauche et les socialistes sont admis dans les salons de la capitale. La tolérance fait désormais partie des codes sociaux et les prises de position intransigeantes cèdent le pas à un certain pragmatisme. Grâce à son rôle central dans l’assistance aux personnes et à la légitimité qu’il emprunte à ses fondements unionistes, le Comité national de secours et d’alimentation acquiert au cours de la guerre une position solide, devenant une sorte d’État dans l’État et préfigurant le gouvernement d’union nationale souhaité par beaucoup à la fin de l’après-guerre.
L’élan patriotique ne suffit pourtant pas à effacer tous les antagonismes. On s’en aperçoit aux tensions qui se font jour dans le courant de 1915, lorsque le Comité émet le désir de coordonner et de soutenir diverses œuvres liées à l’enfance, en particulier le soutien aux orphelins de guerre, qui constituent un grave problème humanitaire. Les tentatives du vieux leader catholique conservateur, CharlesWoeste, pour affirmer, dans ce domaine éducatif éminemment sujet aux influences confessionnelles, l’identité catholique mènent, après une réaction des cercles libres penseurs, à la fondation d’une Œuvre nationale des orphelins de la guerre qui traduit à nouveau une volonté d’union nationale. Le cardinalMercier en personne en accepte la présidence d’honneur, tandis queFrancqui en préside le comité de direction avec HenriJaspar comme secrétaire général. Le comité compte en son sein un autre avocat catholique, LéonDelacroix, qui a fait office de médiateur entre les siens et le Comité national, gagnant ainsi l’estime du cardinal. Ce lien portera largement ses fruits à la fin de la guerre.
Alors que, dans le pays occupé, l’union nationale prend forme au sein du Comité national, le gouvernement du Havre reste dans un premier temps entièrement composé de catholiques. Très tôt pourtant, l’entrée dans le cabinet des partis de gauche devient un sujet de discussion passionnée. La plupart des ministres catholiques, JorisHelleputte en tête, y sont opposés. Ils savent très bien qu’au-delà de sa signification symbolique, l’élargissement du gouvernement met fin à trente ans de domination catholique. Soutenu par son beau-frère FranzSchollaert, le président de la Chambre,Helleputte n’hésite pas à parler, à propos d’un éventuel remaniement au profit de l’ancienne opposition, de « coup d’État ». La situation du cabinet catholique, dirigé par Charles deBroqueville, devient toutefois de plus en plus critique. Il apprend queFrancqui, qui est de tendance libérale, souhaite se soustraire à la tutelle du « cabinet clérical » et que, par conséquent, seul un gouvernement d’union nationale recevra le soutien de celui-ci. De plus, les ministres subissent de fortes pressions de la part du roi qui, pressentant une situation politique difficile, refuse de lier son sort à celui de la droite. Lorsqu’il apparaît, fin 1915, que la guerre durera plus longtemps que prévu, les ministres catholiques s’inclinent. Le 18 janvier 1916,Hymans,Goblet etVandervelde, qui ont suivi le gouvernement au Havre, entrent dans le Conseil des ministres. Ce sont là les débuts encore incertains d’un gouvernement d’union nationale. Dans le protocole qui fixe ses bases, les nouveaux venus s’engagent à s’abstenir de toute politique partisane et à collaborer en faveur du meilleur règlement de paix possible.
Les partis de gauche accroissent progressivement leur influence. Lorsque la guerre prend fin,Hymans est ministre des Affaires étrangères,Vandervelde ministre de l’Intendance,Goblet ministre sans portefeuille, et un deuxième socialiste, ÉmileBrunet, a également été admis sans portefeuille dans le gouvernement. Il est de plus en plus évident qu’après la guerre, un gouvernement d’union nationale sera nécessaire pour rester maître de la situation. Reste à savoir quel prix politique les partis de gauche exigeront en échange de leur collaboration. La question électorale joue dans ce contexte un rôle majeur. Dans le courant de 1916-1917, un arrangement est sur le point d’être trouvé au sujet du droit de vote : le chef de cabinet deBroqueville, qui se montrait déjà conciliant avant la guerre, atteint avecVandervelde un compromis sur le suffrage universel à partir de 25 ans, avec une voix supplémentaire pour le père de famille. L’opposition des ministres catholiques fait toutefois échouer le projet. Jamais par la suite, un compromis aussi avantageux pour eux ne se représentera.
L’Allemagne, dont la politique de guerre se concentre sur la fondation de quelques États satellites afin d’établir son hégémonie, tente avec l’aide du mouvement flamand de diviser la Belgique. Appâtés par laFlamenpolitik, une série de flamingants, plus précisément ceux que l’on nomme les activistes, collaborent avec l’occupant. L’université de Gand est néerlandisée, la séparation administrative est mise en place en 1917 et, dans la dernière année de la guerre, l’indépendance de la Flandre est proclamée.
Toutefois, la plupart des Flamands ont l’activisme en horreur ; tant dans le pays occupé qu’à l’extérieur, ils restent fidèles à la Belgique et à son gouvernement. Leur principal leader est le jeune député catholique Frans Van Cauwelaert, qui séjourne aux Pays-Bas. Tout en rejetant l’activisme, il s’efforce d’obtenir du gouvernement les réformes nécessaires, soutenu en cela par les ministres catholiques flamands ProsperPoullet, JorisHelleputte et AloysVan de Vyvere. De plus, il œuvre à la construction d’un pouvoir flamingant qui sera prêt à la Libération. Avec le journaliste libéral, JuliusHoste jr., il fonde le Vlaams-Belgisch Verbond (« Ligue flamando-belge ») qui formule, en mars 1918, un programme provisoire comportant la reconnaissance officielle de l’unilinguisme de la Flandre comme garantie de son indépendance culturelle. C’est la première formulation de ce qui deviendra, dans l’immédiat après-guerre, le « programme minimum flamand ». Mais dans l’intervalle, l’influence deVan Cauwelaert diminue sur le front de guerre. Les discriminations subies par les soldats flamands y ont en effet entraîné le développement d’un nouveau radicalisme flamingant. Le Frontbeweging (« Mouvement du front »), créé en 1917 dans la clandestinité, voit dans l’autodétermination politique de la Flandre l’unique solution de la question flamande et juge l’attitude deVan Cauwelaert trop modérée. En 1918, une rupture se produit entre les dirigeants du mouvement, pour la plupart de jeunes intellectuels, etVan Cauwelaert. Elle constitue les prémisses de la fracture qui se produira au sein du mouvement flamand après la guerre entre les partisans du programme minimum et ceux de l’autonomie politique.
La question flamande devient peu à peu une pomme de discorde pour le gouvernement. Au printemps de 1918, deBroqueville semble prêt à faire des concessions àVan Cauwelaert afin de couper l’herbe sous le pied aux activistes et aux frontistes, mais il se heurte à l’opposition du ministre libéralHymans, qui invoque l’union sacrée entre partis pour exiger lestatu quo. DeBroqueville démissionne, d’autant qu’un désaccord s’est produit entre le roi et lui au sujet de la position du premier en tant que commandant en chef de l’armée. Il est remplacé par GerardCooreman, ex-président de la Chambre, qui, ainsi queFrancqui, compte parmi les directeurs de la Société générale. Comme son prédécesseur, celui-ci fait exécuter un abondant travail d’étude sur l’inévitable réforme de la Constitution, la question linguistique flamande, la question scolaire et d’autres sujets brûlants. Mais lorsque la guerre se termine, le gouvernement n’a pas pour autant de solutions applicables à ces problèmes. Pour le roi,Cooreman n’est rien de plus qu’un personnage de transition et, aux yeux de beaucoup, le gouvernement du Havre a perdu tout son crédit. La lutte de pouvoir entre le gouvernement et le Comité national deFrancqui entre à présent dans sa dernière phase.
Après avoir traîné en longueur, la guerre connaît un dénouement plus rapide que prévu. L’été 1918, l’offensive alliée ébranle le front et le 11 novembre, l’Allemagne se voit contrainte de signer un armistice équivalant à une capitulation sans conditions. Mais, si la guerre est finie, la situation de l’Europe reste sombre et confuse. La révolution menace. Depuis le coup d’État des bolcheviques, en novembre 1917, la Russie est en proie à la guerre civile. Le tsar et sa famille ont été assassinés. De grandes parties de l’Europe centrale et de l’Est sombrent dans le chaos. Les trônes impériaux allemands et autrichiens n’ont pas survécu à la défaite militaire. À Berlin, les socialistes ont proclamé la république à la veille de l’armistice. L’empereurGuillaume II et une vingtaine de têtes couronnées sont forcés de trouver refuge à l’étranger. L’empire des Habsbourg se démantèle et, dans ce qu’il reste de l’Autriche, les socialistes prennent également le pouvoir. La force de séduction du socialisme, voire du bolchevisme, est grande. Même les Pays-Bas, restés neutres, sont en novembre 1918 au bord de la révolution. D’une manière générale, la guerre a mobilisé les masses et radicalisé l’idée d’égalité politique et sociale.
La Belgique n’échappe pas à ces remous. Entre le 11 et le 14 novembre, le roi tient, dans son quartier général de Lophem, des pourparlers avec différents leaders politiques restés dans le pays occupé. Les discussions mèneront à l’installation du premier gouvernement d’union nationale d’après-guerre et à l’annonce de l’introduction immédiate du suffrage universel pour les hommes.
Pour comprendre les événements de Lophem, il faut connaître la position des partis. Car, si l’union sacrée les a rendus, du moins en apparence, moins combatifs, elle ne les a pas éliminés. Dans quel état d’esprit sont-ils à l’approche de la Libération ? En octobre, tant les libéraux que les socialistes du pays occupé font connaître leur point de vue : ils exigent la formation d’un gouvernement d’union nationale dans lequel les partis de gauche recevront la moitié des portefeuilles, mais lient leur participation à l’instauration immédiate du suffrage universel pur et simple à partir de 21 ans. Les libéraux posent néanmoins deux conditions supplémentaires : l’exclusion du droit de vote féminin et l’élargissement de la représentation proportionnelle. Les socialistes, enfin, exigent l’abrogation inconditionnelle de l’article 310 du code pénal, qui limite le droit de grève.
Chez les catholiques, on manque à la fois d’organisation, de direction et de programme. Les principaux leaders du parti se trouvent au Havre et la division règne parmi ceux qui sont restés en Belgique. D’un côté, il y a ceux qui s’accrochent à leur position de 1914 et, de l’autre, ceux qui jugent inévitable un compromis avec les gauches. Entre mai et août 1918, les parlementaires catholiques en Belgique se sont rencontrés à trois reprises. Dans les conclusions transmises au gouvernement, la droite exprime le souhait que l’on attende deux ans avant d’organiser des élections et que, dans l’intervalle, un gouvernement d’union nationale se consacre à la reconstruction. Les questions politiques doivent être mises entre parenthèses. Le 7 août, on décide de mettre fin aux réunions, car un désaccord s’est produit au sujet de la question linguistique. CharlesWoeste, qui craignait que des propositions trop radicales ne soient formulées, est satisfait.
Quelques catholiques, parlementaires et autres, décident toutefois de poursuivre les concertations à l’insu deWoeste. L’initiative émane d'HenriJaspar, un brillant avocat bruxellois âgé de 48 ans, qui s’est jusque-là tenu en dehors de la politique. Ancien étudiant de l’Université libre de Bruxelles, il ne s’est converti au catholicisme qu’à un âge plus avancé. Il est l’ami du libéral Paul-ÉmileJanson depuis sa jeunesse. Son frère est chef de cabinet du ministre socialisteBrunet. Ex-collaborateur du ministre de la Justice JulesLe Jeune,Jaspar a toujours inclus dans sa pratique d’avocat une dimension sociale. Depuis le début de la guerre, il collabore étroitement avecFrancqui au sein du Comité national de secours et d’alimentation, où il est devenu le pilier des œuvres pour l’enfance. En tant que tel, il est, comme nous l’avons dit, entré en conflit avecWoeste.Jaspar est convaincu de la nécessité d’un gouvernement d’union nationale, tant pour la reconstruction du pays que pour le renouvellement de la vie politique. À ses yeux, l’union nationale doit reposer sur un accord préalable concernant quatre grands points litigieux, à savoir la question électorale, la question linguistique, la question scolaire et la fiscalité. On ne peut parvenir à un accord qu’avec de nouveaux leaders, des hommes qui ont vécu l’occupation et ont une vision d’avenir, des hommes qui sont prêts à renoncer aux vieux antagonismes. En d’autres mots, il n’y a plus de place pour des personnages commeWoeste ouHelleputte qui s’accrochent à des positions catholiques intransigeantes.
À partir de septembre,Jaspar réunit une dizaine de personnalités catholiques, parmi lesquelles les députés MichelLevie (démocrate chrétien et contact officiel du gouvernement à Bruxelles), AlphonseHarmignie et Léon duBus de Warnaffe, l’avocat LéonDelacroix et CyrilleVan Overbergh, secrétaire général de la Ligue démocratique belge, organisme central de la démocratie chrétienne. Un accord est atteint sur trois points. Concernant la loi électorale, il prévoit la suppression du vote plural, l’introduction du suffrage universel à 25 ans, mais aussi le droit de vote sans distinction d’âge pour les militaires et le droit de vote pour les femmes. En ce qui concerne la question scolaire, les catholiques promettent d’approuver l’introduction d’un cours de morale dans l’enseignement primaire en échange de l’égalité de subsides. La question linguistique doit être résolue sur la base de la liberté et de l’égalité. Il faut élargir le bilinguisme des fonctionnaires et flamandiser l’université de Gand, du moins les quatre facultés (à l’exclusion des écoles spéciales). Des négociations ont également lieu entre le groupeJaspar, les libéraux et les socialistes, mais elles n’ont pas encore livré de résultats lorsque la guerre prend fin : chacun campe sur ses positions au sujet de la loi électorale et, en ce qui concerne la question scolaire, les gauches refusent de débattre de l’égalité de subsides.
Un incident inattendu change la tournure des événements. Le 9 novembre, les socialistes allemands proclament la république à Berlin et, le dimanche 10 novembre dans la matinée, l’empereurGuillaume quitte son quartier général de Spa pour se réfugier aux Pays-Bas. L’agitation révolutionnaire gagne Bruxelles. À la veille de l’armistice, une mutinerie se produit au sein des troupes allemandes de la capitale et un Conseil d’ouvriers et de soldats prend possession de la Kommandantur. Des drapeaux rouges flottent sur la ville. Dans le courant de la journée, des incidents et des fusillades éclatent. À l’initiative deFrancqui et de l’ambassadeur d’Espagne, le libéral Paul-ÉmileJanson accepte d’aller voir le roi à Lophem afin de le mettre au courant de la situation et d’insister sur la nécessité d’un retour rapide du souverain et de ses troupes. Le lendemain,Janson traverse les lignes allemandes en compagnie du consul espagnol Pedro Saura ; il est rejoint à Gand par le leader socialiste ÉdouardAnseele. Arrivés à Lophem, ils expliquent la situation au roi et lui exposent aussitôt le programme de la gauche en faveur d’un gouvernement d’union nationale. Celui-ci se résume principalement à l’introduction immédiate, sans révision de la Constitution, du suffrage universel pur et simple pour les hommes à partir de 21 ans.
Le 13 novembre sera une date décisive. Dans la matinée, le roi fait son entrée à Gand, où il s’entretient avecFrancqui en personne. Pendant ce temps, les ministres (du moins neuf sur quatorze) délibèrent à Bruges et se déclarent prêts à remettre leur démission dès leur retour à Bruxelles. Mais à la stupéfaction de ses collègues,Cooreman remet la démission de son cabinet le soir même, après un entretien avec le roi, entre-temps rentré de Gand. Tout indique queFrancqui a réclamé la démission immédiate du gouvernement de guerre et son remplacement par un gouvernement d’union nationale fondé sur un programme de réformes. Le soir même, de retour à Bruxelles, le leader du Comité national annonce que LéonDelacroix sera le prochain Premier ministre. Jugeant cette démission humiliante,Helleputte parle, ainsi qu’il l’avait déjà fait en 1916, de « coup d’État ».
Dès le lendemain, le roi consulte une dizaine de personnalités du pays occupé, invitées à Lophem par l’intermédiaire deJanson. On trouve parmi elles des grands noms des partis libéral et socialiste comme JosephWauters, ÉdouardAnseele et LouisBertrand d’une part, Paul-ÉmileJanson et LouisFranck de l’autre, mais pour les catholiques, uniquement des membres du groupe Jaspar. Aucun des trois grands leaders catholiques de 1914 n’est présent à Lophem : le président de la Chambre,Schollaert, est décédé en 1917, l’ancien chef de cabinet deBroqueville est loin de là etWoeste, l’éminence grise de la droite, a été délibérément ignoré par le roi. Les consultations, pour une bonne part superflues, ne servent de toute façon qu’à entériner ce que le roi etFrancqui ont décidé. Le même jour et avant même la fin des entretiens, LéonDelacroix est chargé par le roi de former un gouvernement d’union nationale.
Nous en savons très peu sur ces négociations gouvernementales.Delacroix aurait, semble-t-il, d’abord proposé une répartition de 7-6 entre catholiques et non-catholiques et le suffrage universel pour les deux sexes à partir de 25 ans, mais les partis de gauche auraient exigé une représentation paritaire et le suffrage universel pour les hommes seulement et à partir de 21 ans.
Le 21 novembre, trois jours après que le Conseil général du POB s’est prononcé en faveur d’une participation au gouvernement, le nouveau cabinet est mis en place. Il se compose de six catholiques, de trois libéraux et de trois socialistes. Le fait queDelacroix reçoive, outre le portefeuille des Finances, le titre de Premier ministre, une première dans l’histoire de Belgique, doit probablement être considéré comme une concession symbolique à la droite. Huit ministres viennent du Comité national, quatre du gouvernement du Havre. Les partis de gauche sont représentés par des sommités, à savoir les socialistes ÉmileVandervelde (Justice), ÉdouardAnseele (Travaux publics) et JosephWauters (Industrie, Travail et Ravitaillement) et les libéraux PaulHymans (Affaires étrangères), FulgenceMasson (Guerre) et LouisFranck (Colonies). Les ministres catholiques n’ont pas la même autorité : ils comptent parmi eux deux nouveaux venus extraparlementaires sans lien avec la droite, LéonDelacroix (Premier ministre et ministre des Finances) et HenriJaspar (Affaires économiques), ainsi que Charles deBroqueville (Intérieur), AlphonseHarmignie (Arts et Sciences), AlbéricRuzette (Agriculture) et JulesRenkin (Chemins de fer, Poste et Télégraphe). DeBroqueville, qui séjourne alors en France, a été nommé par le roi contre sa volonté et à son insu ;Albert compte sur lui pour faire accepter les réformes au parti catholique.
Telle est la situation lorsque le lendemain, 22 novembre, le roi fait son entrée solennelle dans la capitale. Son discours du Trône est vivement applaudi, même si la promesse d’introduire le suffrage universel simple pour les hommes à partir de 21 ans dès les prochaines élections, d’abroger l’article 310 du code pénal, d’instaurer l’égalité linguistique et de jeter les bases d’un enseignement supérieur flamand à Gand fait froncer les sourcils à plus d’un.
Bien des rumeurs circuleront par la suite au sujet de la formation du « gouvernement de Lophem ». Certains parleront, pour des raisons diverses, de « coup d’État », d’autres d’escroquerie. Les catholiques conservateurs, mis de côté lors des négociations, ont été pris au dépourvu. C’est dans leurs cercles que naîtra le mythe du « coup de Lophem », une image forte qui y restera vivace jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à ce que prévoit la tradition parlementaire, le roi a formé un gouvernement qui ne tient pas compte de la majorité politique à la Chambre et au Sénat et qui n’a de surcroît pas l’intention de respecter la Constitution. Ce n’est pourtant pas lui, mais bien les socialistes que les critiques conservatrices visent en premier lieu.Albert est présenté comme la victime d’un chantage, l’homme qui a capitulé face à la menace révolutionnaire.
Comme HenriHaag l’a bien démontré, cette image ne correspond pas à la réalité 1. Depuis son avènement en 1909, le roi supporte difficilement la longue hégémonie du parti catholique et son inébranlable maintien au pouvoir. Soucieux de la popularité et de la survie de la dynastie, il ne veut pas être identifié au « régime clérical ». C’est pourquoi, dès 1912, il espère en la victoire du cartel électoral de gauche, au point d’avoir déjà un gouvernement en vue. Ses inquiétudes quant à ce qui pourrait se passer à la fin de la guerre le renforcent dans cette conception. De là aussi le fait qu’en 1915 et 1916, il insiste personnellement pour que le cabinet catholique soit élargi. Sa préférence va, bien avant l’armistice, à un gouvernement d’union nationale et, bien qu’il ait manifesté une grande sympathie pour le compromis deBroqueville-Vandervelde sur la question électorale, il est probablement convaincu, avant même le 11 novembre, de la nécessité d’instaurer rapidement le suffrage universel simple, afin de briser l’hégémonie des catholiques et d’accélérer l’intégration des socialistes au régime. Le roi n’a pas caché son inquiétude face à la fièvre révolutionnaire qui s’est emparée de l’Europe depuis 1917. Si ce n’est pas la présence des drapeaux rouges à Bruxelles qui le détermine, elle légitime en tout cas le revirement qu’il envisageait depuis longtemps. Le roi profite de ces circonstances exceptionnelles pour mettre la droite devant le fait accompli. Son prestige, le discrédit du gouvernement du Havre, l’union qui s’est formée autour du Comité national et le vide constitutionnel qui s’est creusé depuis le début de la guerre facilitent l’opération.
Dans ses efforts, le roi trouve un allié en la personne d’ÉmileFrancqui, directeur influent de la Société générale et leader du Comité national de secours et d’alimentation. Les plans de ce dernier vont également dans le sens d’un gouvernement d’union nationale qui, grâce à quelques réformes politiques radicales, déminera la situation socioéconomique explosive du moment.Francqui est persuadé que la raison d’État recommande de dominer les événements plutôt que de les subir. La démission du gouvernement de guerre se produit après une concertation entreAlbert etFrancqui, qui pousse LéonDelacroix, son collaborateur au Comité national, au poste de Premier ministre.
Les socialistes, de leur côté, adoptent, au regard de ce qui se passe ailleurs en Europe, une attitude particulièrement modérée. À Bruxelles, ils refusent de s’engager dans la voie de la polarisation et prennent leurs distances par rapport au Conseil des soldats et des ouvriers en rébellion. Ils se limitent à des exigences exprimées bien avant 1914 – en particulier le suffrage universel et l’abrogation de l’article 310 – et se montrent loyaux à l’égard des pouvoirs constitués. L’idée d’une république à la mode soviétique ne les effleure pas. C’est le socialiste ÉdouardAnseele qui, en qualité de bourgmestre faisant fonction, accueille le roi Albert lors de son entrée à Gand le 13 novembre. Quel plus beau symbole de l’intégration future pourrait-on trouver ? Le 15 novembre,Wauters écrit au roi : « Je souhaite ardemment, pour la paix du pays, que Votre Majesté puisse annoncer bientôt que, sans marchandage sur des détails, sans restrictions judaïques et sans formalisme énervant, Son Gouvernement décrètera le S.U. à 21 ans avec la R.P. intégrale, supprimera l’article 310 et établira le droit d’association complet, y compris pour les agents des services publics. Ce geste de Joyeuse Rentrée, dans l’allégresse générale, soulèverait dans le pays une vague d’enthousiasme et ramènerait tout de suite la paix et l’espoir dans les cœurs. » 2Remarquons que le langage employé n’est pas très menaçant. Quelques jours plus tard, dans son discours du Trône, le roi parle, non sans emphase, d’« une alliance loyale du Capital et du Travail ». La participation gouvernementale, qui s'est réalisée dans les faits depuis 1914, est validée par le POB lors du Conseil général du 14 novembre et du congrès de Noël de 1918, et ce, sans opposition significative. Il faudra attendre les élections du 16 novembre 1919 pour que les critiques de l’aile gauche dirigée par JosephJacquemotte, prennent de l’ampleur, menant finalement au schisme et à la naissance du parti communiste.
Même si les événements de Lophem ne méritent pas l’appellation de coup d’État, ils provoquent au sein du parti catholique un véritable bouleversement. Ses leaders ont été mis de côté. L’initiative prise parJaspar avant le 11 novembre prend tout son sens lorsque nous la confrontons à une confidence deFrancqui au ministre libéralHymans quelques jours après la formation du gouvernement de Lophem. « Il me raconta, déclaraHymans par la suite, que c’était dans les milieux du Comité national qu’avait surgi l’idée de porter au pouvoir M.Delacroix et M.Jaspar. Le but était de faire surgir des hommes nouveaux et de remplacer les anciens chefs du parti clérical, usés et impopulaires, par des catholiques modérés et conciliants que la droite n’oserait pas récuser et que la gauche accepterait. »3Jaspar, proche collaborateur deFrancqui, reçoit un portefeuille dans le nouveau cabinet. Il s’agit non pas de celui des Arts et des Sciences comme initialement prévu, mais de celui des Affaires économiques. Le cardinalMercier a en effet insisté auprès du formateur pour que l’enseignement ne soit pas confié à Jaspar, ce qui témoigne d’un évident manque de confiance.
Quant au personnage quelque peu énigmatique deDelacroix, il est lui-même un catholique convaincu et pieux, qui a gagné la confiance du cardinalMercier en faisant office de médiateur dans l’affaire des orphelins de guerre en 1915. Ex-collaborateur du ministre d’État AugusteBeernaert pour les affaires internationales, notamment à la Cour de La Haye, il n’a pas d’autre passé politique si ce n’est en tant que conseiller communal d’Ixelles et parlementaire suppléant pour Bruxelles. Ce brillant avocat de la Cour de cassation est unhomo novus, dont le profil correspond à la nécessité de trouver des catholiques modérés au moment où un gouvernement d’union nationale est indispensable à la reconstruction du pays. Le seul problème est que le roi l’impose à son propre parti. Son premier contact avec la droite – dénomination traditionnelle des parlementaires du parti catholique – a lieu le 28 novembre, sept jours après la mise en place de son gouvernement et six jours après le discours du Trône. Pour sa mission délicate,Delacroix n’aura droit de la part de la majorité de la droite, qui ne l’a jamais accepté, à aucune reconnaissance. Il est trop doux et peut-être trop naïf pour faire de la politique, pas assez compétent pour le portefeuille des Finances. Après la chute de son second gouvernement, en 1920, il quittera la politique, déçu, pour prendre la présidence de la délégation belge auprès de la Commission internationale des réparations de guerre.Jaspar, en revanche, saura s’imposer comme l’un des leaders incontestés du parti catholique dans la période de l’après-guerre.
La formation du gouvernement et le discours du Trône ont créé une situation insolite. La Chambre compte 99 catholiques, 45 libéraux et 40 socialistes. Mais bien que la droite détienne la majorité absolue à la Chambre et au Sénat, le nouveau cabinet se compose pour moitié de libéraux et de socialistes et s’est approprié pour une bonne part le programme de l’ancienne opposition. Les premiers actes du gouvernement confirment le caractère irréversible de la situation. Dans sa déclaration devant la Chambre, le 28 novembre, le Premier ministreDelacroix répète les promesses du discours du Trône, mais en donnant moins de précisions. Cette première séance de la Chambre illustre une nouvelle fois le fait que les catholiques ont en pratique perdu leur position majoritaire. Sous la menace d’une crise gouvernementale, la parité entre la droite et les gauches est introduite dans les instances de la Chambre. Ainsi, le catholique ProsperPoullet est choisi comme président de la Chambre, mais la droite doit accepter que l’on désigne en plus, au mépris du règlement, un vice-président et un secrétaire afin de donner aux libéraux et socialistes une place dans le Bureau. La commission chargée de rédiger l’adresse répondant au discours du Trône est également composée, contrairement à ce que prescrit le règlement, de huit membres, à savoir quatre catholiques, deux libéraux et deux socialistes. Le 11 décembre, l’adresse est approuvée par vote assis et levé sans qu’il ait été question d’un débat concernant la déclaration gouvernementale ni d’un vote individuel.
L’approbation de l’adresse par les catholiques n’implique pas un soutien unanime au gouvernement, loin de là. La droite critique violemment la façon dont se déroulent les événements. Ses membres n’ont pas été impliqués dans les pourparlers de Lophem. La plupart des parlementaires catholiques ont été surpris par les événements, si bien qu’ils ne se sentent pas liés. Leur critique n’est pas tant dirigée contre la formation d’un gouvernement d’union nationale – ce que la plupart,Woeste y compris, considèrent comme une nécessité –, mais bien contre le discours du Trône, surtout lorsqu’il s’avère que celui-ci annonce une violation de la Constitution.
La résistance des catholiques émane de deux tendances opposées, celle du démocrate chrétienHelleputte et celle du conservateurWoeste. L’ex-ministreHelleputte mène la marche. Nous avons déjà vu qu’il parlait ni plus ni moins de coup d’État et était indigné de la démission déshonorante du gouvernement du Havre et de l’attitude du roi. Il est aussi très préoccupé par l’ordre public, qu’il juge dans le nouveau gouvernement insuffisamment protégé parVandervelde. Il presseDelacroix de prendre des mesures, si nécessaire l’appel de volontaires : « Nous ne pouvons nous laisser dominer par une minorité factieuse, nous laisser égorger comme du mouton, suivre l’exemple des Russes et des Allemands. » 4Il condamne la violation de la Constitution : « Il faut laisser aux Allemands le monopole de déchirer les traités comme des chiffons de papier. »5Woeste formule, lui aussi, des critiques à l’encontre du gouvernement, mais de façon moins dure, car il est meilleur tacticien. Certains, comme les ministres catholiques et, surtout, les membres du groupeJaspar, ne s’embarrassent pas tant de la violation de la Constitution. C’est le cas en particulier de Léon duBus de Warnaffe, qui décrit la période initiée en 1914 comme un « régime d’inconstitutionnalité », balayant du même coup tout reproche constitutionnel. D’autres encore, comme les anciens ministresVan de Vyvere etSegers, se résignent, contraints et forcés, à cette procédure.
Si le gouvernement est résolu, le roiAlbert l’est tout autant. Au Conseil des ministres du 23 décembre 1918, présidé par le roi, on approuve le projet de loi électorale et l’exposé des motifs après suppression, à la demande du ministreFranck et avec l’accord explicite du roi, d’un passage faisant allusion à la violation de la Constitution. Le projet gouvernemental abroge le vote plural et instaure le suffrage universel pour les hommes à partir de 21 ans dès les prochaines élections. Le 28 décembre, il est déposé à la Chambre par le ministre de l’Intérieur, deBroqueville.
Les socialistes ont exigé que des élections aient lieu dans un délai de six mois. Dans les cercles gouvernementaux, on envisage de les fixer à juin 1919. Ayant insisté le 23 décembre pour que le projet gouvernemental soit exécuté rapidement afin de dissiper la méfiance de la classe ouvrière,Vandervelde réitère cette exigence au Conseil de cabinet du 14 janvier 1919 (en Allemagne, des élections sont prévues pour le 19 janvier 1919).Delacroix confirme une fois de plus le refus du gouvernement du droit de vote féminin et son intention de poser la question de confiance. Le soir du 16 janvier, alors que la plupart des catholiques ont voté contre le projet dans les sections de la Chambre ou ont soutenu un amendement en faveur du droit de vote des femmes, le Conseil de cabinet s’exprime plus clairement encore : soit la droite approuve le projet, soit le gouvernement se retire.
Pour le Premier ministreDelacroix, le respect de la procédure de révision prescrite par la Constitution constitue une « impossibilité morale ». Est-il possible, dans les circonstances données, de commencer par élire une constituante selon l’ancien droit de vote, qui exclut tous ceux qui ont moins de vingt-cinq ans, donc les soldats du front, mais accorde des voix supplémentaires aux usuriers de guerre ? La réponse coule de source. Même l’intervention du cardinalMercier, profondément déçu par la tournure des événements, reste vaine. Le 13 janvier 1919, la réunion des évêques, encouragée par le cardinalMercier et l’évêque de LiègeRutten, décide que le serment à la Constitution est contraignant. Le roi, le Premier ministre et l’ex-ministreSegers sont mis au courant de cette décision. Le point de vue des évêques est également porté à la connaissance des députés catholiques lors de leur réunion du 15 janvier. Surprise dans l’assistance, qui estime en général que cette intervention est inopportune et qu’elle aura des conséquences regrettables. Le président de la Chambre,Poullet, est chargé de rapporter ces objections au cardinalMercier. L’épiscopat baisse le ton et, le 26 janvier, fait savoir au roi, au Premier ministre et au président de la Chambre que chaque parlementaire doit juger en son âme et conscience. « En présence des attestations et de renseignements plus précis que nous ont fournis plusieurs députés, nous croyons pouvoir laisser à chacun de vous le soin de juger s’il lui est moralement possible, dans la situation de l’heure présente, d’observer son serment constitutionnel. »6Dans la presse, rien ne filtre de ce problème.
DeBroqueville, qui a été introduit dans le gouvernement par le roi pour dompter la droite, ne parvient pas à convaincre ses collègues de parti. Au sein de celle-ci, un consensus se dégage progressivement en faveur de l’approbation de la procédure inconstitutionnelle, en échange de laquelle on compte exiger un suffrage universel réel, y compris, donc, le droit de vote des femmes. Les véritables partisans de cette réforme sont peu nombreux : la plupart y voient plutôt un avantage électoral. En dehors du Parlement, la Ligue démocratique belge, en particulier son secrétaire CyrilleVan Overbergh, lance une campagne en faveur du droit de vote féminin. Les associations catholiques locales soutiennent également des motions en sa faveur. Mais cela restera une campagne de papier et la droite ne forme en aucune façon un bloc cohérent. Lors des votes déjà mentionnés dans les sections de la Chambre, l’amendement en faveur du droit de vote féminin est rejeté par 70 voix contre 62 et 3 abstentions grâce au soutien des ministres catholiques et de quelques membres dissidents de la droite, parmi lesquelsPoullet lui-même. Le 27 février, le projet gouvernemental est approuvé en section centrale de la Chambre par 4 voix contre 2 abstentions après le rejet de l’amendement en faveur du droit de vote féminin par 4 voix contre 2. Du reste, les libéraux ont d’emblée fait savoir qu’ils considéreraient une majorité en faveur du droit de vote féminin comme la fin de l’union nationale.
Le débat de la Chambre sur la loi électorale débute le 26 mars par une importante confession du Premier ministreDelacroix, qui admet que la droite en tant que telle n’a pas pris d’engagement à Lophem. Cet aveu ne l’empêche toutefois pas de poser la question de confiance. Une dernière tentative de sa part pour convaincre la droite reste vaine. Le 1eravril, il échoue à convaincre les groupes catholiques de la Chambre et du Sénat à voter le projet gouvernemental tel quel. Tous ses membres ou presque s’accordent à dire que la droite doit défendre le droit de vote féminin jusqu’au bout. Quelques jours plus tard, un nouvel amendement en ce sens est effectivement déposé parSegers.
Alors que les socialistes n’y sont pas hostiles, toute concession sur la question du droit de vote féminin se heurte au veto libéral. Les négociations entre délégués des trois groupes, poursuivies presque chaque jour à partir du 26 mars, ne donnent donc rien. Le 9 avril, le POB hausse le ton : son Conseil général déclare qu’en cas de désaccord, le parti ne participera pas à un nouveau gouvernement. Le 10 avril, jour du vote de la Chambre, rien n’est encore réglé et il règne une vraie atmosphère de crise. Le pays est en ruine, il compte encore près d’un million de chômeurs, on négocie le statut international de la Belgique à Paris et le gouvernement est sur le point de tomber. Lors d’une réunion, convoquée en toute hâte, des groupes catholiques de la Chambre et du Sénat, deBroqueville annonce que, si le projet gouvernemental n’est pas approuvé, le roi a l’intention de dissoudre le Parlement et d’introduire le suffrage universel « par décret » pour les prochaines élections. La nouvelle ébranle de nombreux catholiques. Le reste de la matinée et une partie de l’après-midi se passent en négociations entre délégués des trois fractions. Un compromis prévoyant que le droit de vote soit accordé à certaines catégories de femmes et que les socialistes soutiennent le droit de vote féminin pour les communales, est atteintin extremis. Lors de la réunion suivante du groupe catholique de la Chambre, la résistance est déjà décapitée. Contre l’avis deWoeste, qui veut maintenir l’amendement sur le droit de vote féminin, la grande majorité se range derrière le compromis obtenu. La séance publique peut enfin commencer. Le député catholique LéonMabille, encouragé parHelleputte, pose tout de même la question préalable. L’anticonstitutionnalité du projet est, comme attendu, rejetée par 122 voix contre 43 et 3 abstentions.Carton de Wiart donne alors lecture de l’accord. Après queWoeste a, soi-disant pour raisons de santé, quitté la séance, le projet amendé est approuvé à l’unanimité par les 166 personnes présentes. L’union sacrée est sauvée !
Le Sénat, qui a démontré son caractère conservateur en protestant énergiquement, dans l’adresse rédigée en réponse au discours du Trône, contre la possible flamandisation de l’université de Gand et en s’opposant à la loi, d’inspiration socialiste, sur les loyers, n’est pas en mesure d’empêcher cette réforme électorale cruciale. Le vote du projet controversé, qui a créé pendant des semaines des tensions politiques à la Chambre, a lieu le 6 mai 1919… sans le moindre débat ! Les huit orateurs inscrits se sont retirés après un accord entre les trois partis. Seuls les porte-parole de ceux-ci prononcent une courte allocution. Le socialiste JulesLekeu parle en premier : « Ce que le sentiment public attend de nous, ce n’est pas un débat plus ou moins inédit et sensationnel, mais un vote unanime d’apaisement. » Chez les catholiques, mais aussi chez les libéraux, on trouve, à défaut d’enthousiasme, de la résignation. Le ministre de l’Intérieur, deBroqueville, qui est aussi le dernier orateur, reconnaît humblement qu’il n’a même pas eu, ou pris le temps de lire le rapport de la Commission sénatoriale. Les 96 sénateurs présents votent oui, à l’unanimité. Le vote au Sénat était donc clairement superflu. Sa majorité catholique, dont les membres comptent parmi les citoyens les plus riches du pays, se résigne, sous la pression des tensions tant belges qu’européennes, à une inévitable démocratisation. Le 9 mai, la loi sur le suffrage universel est promulguée.
Protocole conclu à la Chambre
entre les trois partis le 10 avril 1919
M.Carton de Wiart.(Mouvement d’attention.)– Messieurs, un même désir d’union patriotique a déterminé les trois groupes représentés dans cette assemblée à désigner des délégués qui se sont rencontrés cette après-midi et qui, après avoir délibéré, ont arrêté le protocole suivant :
« Au cours d’une conversation tenue entre eux, les délégués des trois groupes de la Chambre ont envisagé la possibilité d’une solution à proposer à leurs groupes respectifs sur les bases suivantes :
1° L’application de la représentation proportionnelle intégrale dans le sens de l’utilisation des excédents serait réalisée au cours de la présente session ;
2°
