La dent garou 1- la comédie des espions - Eric Lysoe - E-Book

La dent garou 1- la comédie des espions E-Book

Éric Lysøe

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Beschreibung

Anthelme, le jeune verrier, et Enguerrand, autrement dit le baron de Tranchemerle, accompagnent Colombe, la petite aubergiste, à la recherche de son père. Afin de pénétrer facilement en Austrasie, les trois amis se prétendent acteurs de théâtre et donnent la comédie dans les différents villages qu’ils traversent. Mais pour quelle raison d’horribles meurtres ont-ils lieu, chaque fois, peu après leur passage ? Pourquoi Enguerrand disparaît-il régulièrement ? Est-il bien prudent de laisser Colombe et Anthelme seuls, alors que les hommes du vicomte de la Mours rôdent dans les parages ? Nos héros sont bien décidés à surmonter les obstacles que le destin met en travers de leur route, mais en seront-ils capables ? Vous le saurez en les accompagnant dans leurs aventures passionnantes. Sachez toutefois qu’il leur faudra faire preuve de beaucoup d’imagination pour éviter tous les pièges qui leur seront tendus.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Éric Lysøe est un écrivain, compositeur et professeur des universités français, d'origine norvégienne.

Il est l'auteur d'essais, de romans et de nouvelles.

Après avoir étudié l'harmonie et le contrepoint, il se fait connaître comme compositeur de jazz et comme auteur de chanson. Il abandonne la composition, après un ultime essai ("Montserrat, Oran", 1984) pour se consacrer à la littérature.

Auteur de fictions, il est surtout connu pour ses travaux sur la littérature fantastique. Spécialiste de la littérature fantastique belge et de l'œuvre d'Edgar Allan Poe, il a également édité et longuement analysé l'œuvre de Rosny aîné, de Gabriel Deblander, d'Erckmann-Chatrian.

Éric Lysøe est professeur de littérature comparée à l'Université Blaise-Pascal (Université Clermont-Ferrand-II). Il s'est remis à la composition depuis 2005.

Après avoir vécu en Algérie, au Maroc, en Égypte et en Italie, il s'est fixé depuis peu en Auvergne, région qui lui a inspiré une "Petite Symphonie auvergnate" (2007) et diverses œuvres pour Quatuor à cordes et récitant.









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Seitenzahl: 352

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Table des matières

I - Un bien charmant spectacle

II - La joyeuse Compagnie

III - Pieux mensonges

IV - Les masques tombent

V - La Bête de Rumilly

VI - En plein mystère

VII - Le secret d’Enguerrand

VIII - La fin de l’homme en noir

XI - L’étau se resserre

X - Mathilde de la Mours

XI - La séparation

XII - Traquenards et chausse-trapes

XIII - Ainsi font, font, font les petites marionnettes

XIV - L’orteil de verre

XV - Zorzi, dit Il Ballerino

L’auteur

L’illustrateur

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Éric Lysøe

Illustrations Cyrille BREGERE

une aventure d’Anthelme et Colombe

I - Un bien charmant spectacle

- [ I ] -

– Ah, ça pour sûr, on a drôlement ri !

– Oui-da ! Surtout quand, d’un seul coup, plouf ! … Le gars est tombé dans la cuve !

À cette remarque, dont il n’avait compris qu’une partie, le premier des deux villageois mit sa main en cornet autour de son oreille. Par ce geste, il comptait bien sûr indiquer à son acolyte qu’à cause du bruit autour d’eux, il l’entendait bien mal. Il avait dû malgré tout saisir l’essentiel de ses propos, car il s’était brusquement arrêté sur le bord du chemin et il restait là, figé, à considérer le sol d’un œil vide. On aurait pu le croire paralysé par l’intense réflexion qui creusait trois profondes rides au sommet de son crâne presque entièrement chauve. Et il n’y avait rien de plus étrange que cette grande carcasse épaisse, raide et immobile, comme pétrifiée sur le bas-côté. Pour se rendre au spectacle, l’homme n’avait pas pris le temps d’ôter son tablier de boucher. On aurait dit qu’on venait tout juste de le tirer de son échoppe alors qu’il évaluait mentalement la qualité d’un plat de côte ou la résistance d’un filet de bœuf.

La représentation théâtrale s’était achevée depuis peu. La foule commençait à peine à se disperser. Elle s’agglutinait encore en groupes compacts autour de la vieille grange où s’étaient produits les trois acteurs. Et il montait de cette grappe humaine un joyeux brouhaha qui obligeait à hurler pour se faire entendre.

– Ce que je te dis, c’est qu’on a surtout ri quand le gars est tombé dans la cuve ! répéta le second villageois, un petit homme étroit et maigre, le visage en lame de couteau.

– Le gars ? reprit le boucher, toujours figé dans sa pose méditative, comme s’il avait du mal à comprendre.

– Ben oui ! renchérit l’autre. C’était un gars, non ?

Puis il considéra longuement son interlocuteur, le regard en coin, avant d’ajouter :

– Ah, mon pauvre Herlemond, ce que tu peux être naïf, parfois !

Le géant qu’il venait d’interpeller de la sorte se renfrogna. Il s’agissait pourtant là d’une évidence : le rôle de l’épouse acariâtre, précipitée par son mari dans l’eau bouillante, ne pouvait avoir été tenu que par un homme. De tout temps, on avait fait interdiction aux femmes d’embrasser la carrière de… ah, quel nom, déjà, fallait-il donner à cette corporation peu recommandable, cette engeance que l’Église estimait pernicieuse, mais dont le plus dévot des villageois n’aurait, pour un empire, pas manqué le moindre spectacle ? Ah oui ! les « histrions » ! Tel était le mot qu’utilisait son père en ficelant ses rôtis, une moue dédaigneuse aux lèvres, mais une étincelle quelque peu polissonne au fond de l’œil. Ce devait être, là encore, le mot qu’utilisait le père de son père, boucher, lui aussi, de son état ; un mot qui, Dieu merci ! ne connaissait pas de féminin. Jamais les mères, les épouses ou les jeunes filles ne seraient autorisées à monter un jour sur les tréteaux pour y jouer la comédie. Et ceci, où qu’on soit dans le bon Royaume de Neustrie.

N’empêche ! À considérer les baladins qui s’étaient démenés devant les villageois pendant près d’une heure, l’illusion engendrée par le spectacle avait été complète. Pas un instant, Herlemond n’avait envisagé qu’il puisse s’agir de trois hommes. C’était bien d’ailleurs parce qu’il avait vu deux horribles mégères persécuter le seul « garçon » de l’histoire que le pauvret lui avait paru à ce point sympathique. Pour un peu, il se serait levé de son banc pour aller le défendre, exactement comme il l’aurait fait pour son fils, du moins s’il en avait eu un. Il l’aurait serré contre son large poitrail, avant de faire battre en retraite l’épouse tyrannique et sa grincheuse de mère.

Or voici qu’une simple remarque de son compagnon – parfaitement justifiée, il est vrai – imposait au maître boucher de reconsidérer la frontière, si fragile au théâtre, qui sépare les hommes des femmes !

Herlemond était d’autant plus embarrassé que, pour l’essentiel, la fable mise en scène par la joyeuse troupe des comédiens était composée à la gloire de la gent masculine. Au début, bien sûr, on aurait pu en douter. C’était plutôt ce qu’on appelle le « sexe faible » qui semblait tenir le haut du pavé. On voyait un petit mari, terrorisé à la fois par son épouse et sa belle-mère, accepter de ces harpies la liste des corvées dont il lui faudrait s’acquitter chaque jour. Le malheureux tentait bien de se rebeller. Mais lutter contre deux mégères en même temps, c’était de toute évidence peine perdue ! Il finissait par consentir à prendre note des tâches qu’il devrait accomplir désormais quotidiennement.

Tout en laissant Lubin, son compagnon de goguette, prendre un peu d’avance, Herlemond le boucher s’efforçait de répéter mentalement les meilleures répliques de la pièce :

La belle-mère Jaquette :

– Allez quérir un parchemin,

Écoutez ce que je vais dire,

Puis de votre plus belle main

Écrivez bien, qu’on puisse lire.

Évitez les pattes de mouche

Qui sont votre spécialité.

De ce vélin faites la couche

De larges pleins et déliés.

Jaquinot, le mari va prendre sur la cheminée un parchemin, un encrier et une grande plume. Il dispose le tout sur la table:

– Me voici prêt, je vais écrire

Mot à mot ce que vous dictez…

Il réfléchit un instant.

- Un mot sur deux pourrait suffire,

Cela ferait peut-être assez ? 

À cet instant précis, Herlemond s’en souvenait parfaitement, un grand éclat de rire avait parcouru toute l’assemblée. Quelques instants plus tard, l’hilarité avait même atteint des sommets. Au point que la grange du père Macquaire, où se donnait la représentation, en avait tremblé depuis le sol en terre battue jusqu’au vieux toit de chaume. Les plaisanteries avaient fusé : « Faut point les laisser porter la culotte, mon gars ! Oui, mon fils, montre-z-y que t’es un homme ! »

Un instant, les visages, rouges d’une franche gaieté, s’étaient tournés les uns vers les autres, comme pour mieux communiquer leur enthousiasme. Puis les regards s’étaient à nouveau braqués en direction de la scène. On y voyait le pauvre Jaquinot assis à une table et prenant en note tout ce qui passait par l’esprit de ses deux tortionnaires en jupons. La liste des corvées était impressionnante. Le petit mari devait chaque matin se lever de bonne heure, rallumer le feu, puis préparer le déjeuner de sa « tendre moitié », l’acariâtre Jeannette, etc., etc.

Une fois établi son catalogue interminable, l’époux par trop docile avait posé sa plume et s’était mis à courir en tous sens afin d’accomplir point par point l’ouvrage qui lui était imposé : tisonner, balayer, épousseter, astiquer, éplucher, cuisiner, servir, débarrasser… Il avait dû attendre que sa femme soit tombée dans la cuve à lessive pour pouvoir espérer une revanche.

Il faut dire, pour commencer, qu’il l’avait un peu aidée à choir de la sorte. Alors que la Jeannette se préparait à plonger un grand drap dans l’eau brûlante et l’appelait en maugréant à la rescousse, Jaquinot s’était emparé du coin de tissu qu’elle lui avait tendu. Puis il avait si bien tiré que, patatras ! la face de Carême avait basculé d’un seul coup dans le baquet fumant…

Le public avait alors écarquillé les yeux, car on ne voyait plus qu’une vapeur épaisse s’élever de la cuve. La mégère allait-elle cuire comme un vulgaire buisson d’écrevisses ? Herlemond se doutait bien que ce n’était là en rien la fin imaginée par les saltimbanques. Durant une minute ou deux cependant, il en avait oublié l’histoire et ses rebondissements. Ce qui retenait son attention était cette fumée qui montait au-dessus de la scène. Comment nos trois histrions s’y prenaient-ils pour donner l’impression que la Jeannette était réellement tombée dans l’eau bouillante ?

Aucune explication ne s’imposait à ses yeux. Aussi le bon géant avait-il longuement considéré son compagnon dans l’espoir de l’entendre lui confier à mi-voix la solution. Mais Lubin était resté muet. Sans doute se refusait-il à déranger ses voisins. Rien n’est plus irritant en effet que de voir un bavard se dresser sur son banc pour pérorer au moment le plus palpitant d’une pièce. Mais quand même ! le cordonnier aurait pu au moins, en ami, mimer un début de réponse. Car c’était sûr : lui, il devait savoir comment s’y prendre pour obtenir un miracle de cet acabit. Il n’avait pas seulement l’œil perçant et le cerveau agile. Il était avant tout grand connaisseur en prouesses techniques.

Il avait fabriqué une série de machines censées l’aider dans son métier. Ainsi était-il particulièrement fier de sa « piqueuse à roue dentée » qui permettait de coudre n’importe quel morceau de cuir sur la plus résistante des semelles ; une opération pénible qui s’effectuait désormais presque sans effort. Lubin revendiquait également l’honneur d’avoir été le premier à imaginer « l’emporte- pièce à triple mâchoire », ustensile bien commode en ce qu’il avait l’avantage de percer d’un seul coup trois œillets pour y glisser les lacets. Et ce n’était là que deux inventions parmi d’autres. Il suffisait de songer à celles qui s’entassaient par dizaines dans sa modeste boutique.

Deux ans plus tôt d’ailleurs, Lubin avait tenté de faire reconnaître l’excellence de ses trouvailles par le roi Robert et sa cour. À l’époque, il se voyait déjà obtenir par décret le titre d’ingénieur ès cordonnerie. Il avait, dans ce but, rejoint la capitale avec une charrette remplie de ses instruments. Malheureusement, le jour fixé pour son audience, le Haut Chancelier qui devait l’introduire auprès de Sa Majesté avait dû s’absenter. Il fut reçu par un petit ministre grincheux qui, de toute évidence, souffrait des pieds plats – ce fonctionnaire malgracieux avançait en chaloupant et en forçant exagérément sur les talons. Inutile de préciser qu’un tel personnage ne portait pas les cordonniers dans son cœur. De sorte que Lubin fut éconduit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Sans doute en conçut-il une secrète amertume. Pour autant, l’inventeur impénitent qui sommeillait en lui ne cessa d’innover et de multiplier les machines en tout genre. Il proposa même à Herlemond de mécaniser sa boucherie. Le bon géant n’osa pas froisser son vieil ami. Il n’en avait pas moins peur de voir les couperets s’emballer et trancher soudain tout ce qui leur tombait sous la lame. Un appareil à compter les sous et les liards lui semblait ne présenter de ce point de vue qu’un faible risque. Tout au plus recracherait-il son contenu dans tous les coins de la boutique. Aussi Herlemond prétexta-t-il avoir du mal à effectuer des calculs précis, surtout lorsqu’il s’agissait de petite monnaie.

Lubin se consacra immédiatement à l’ouvrage. En moins de quinze jours, il fabriqua une machine extraordinaire, toute rutilante d’éléments découpés dans le cuivre ou le fer damassé. On y glissait les pièces dans une fente, puis l’on tournait une manivelle. Aussitôt, toute une série de plaquettes de bois garnies de chiffres se mettait à danser, puis quelques secondes plus tard la somme perçue s’affichait sous vos yeux. Le nombre était toujours exact. Cela tenait du miracle !

Lubin d’ailleurs n’était pas peu fier de son invention. Il ferma la cordonnerie pendant une semaine et servit à la boucherie, au prétexte d’apprendre à Herlemond le fonctionnement de sa « compteuse ». En réalité, il se pavanait devant l’étal et dès qu’une jolie cliente y déposait une poignée de piécettes afin de payer le montant dû, le maître ingénieur s’exclamait de sa voix aigre et un peu nasillarde :

– Ne vous inquiétez point de tomber juste, très chère dame, ma machine va faire le calcul à votre place.

Alors vous pensez si, pour un esprit comme le sien, la cuve des comédiens avait dû rapidement livrer son secret ! Mais messire le Grand Génie ignorait les interrogations muettes de son compagnon. Il faisait mine de ne s’intéresser qu’aux répliques échangées par les acteurs et, tout en laissant errer son regard de l’un à l’autre, il se curait distraitement les ongles avec l’une de ses alènes. En entrant dans la grange, il ne s’était pourtant pas privé de soulever un pan du drap blanc accroché devant les tréteaux. C’était évidemment pour considérer l’arrière du décor et les aspects techniques de la représentation. Toutefois, à peine avait-il senti son ami le boucher se presser derrière lui pour examiner à son tour la scène, que notre expert en mécanique avait aussitôt fait retomber le coin de toile. De toute évidence, il entendait dérober les éventuels trucages des baladins à tous les regards – ceux des autres spectateurs bien sûr, mais ceux de son compère en particulier.

Il était comme ça, Lubin. Il ne détestait pas garder pour lui seul le fruit de ses découvertes, du moins dans un premier temps, afin de pouvoir s’affirmer en tant qu’esprit supérieur. Pour le reste, c’était un compagnon fidèle, toujours prêt à voler au secours de son vieux camarade, surtout pour l’aider à modérer son appétit. Car Herlemond était un bon vivant. Il aimait la nourriture riche, le vin épais et les plaisanteries grasses – « aussi grasses qu’une couenne épaisse autour d’un rôt juteux », avait-il coutume de dire. Sans Lubin, ce brave géant serait sans doute devenu énorme.

Par cette belle nuit d’été où la grange du père Macquaire résonnait des cris de tout le village, Herlemond n’en voulut donc pas à son compère de faire mine de l’ignorer. Au théâtre après tout, ce n’était pas la technique qui devait primer, mais le talent des comédiens. Or, il faut le reconnaître, ceux qui jouaient ce soir-là étaient tout à fait excellents. Et le public entendait bien le leur faire savoir. À peine interrompu par l’irruption de la vapeur, le rire s’était emparé à nouveau de l’assistance.

Au pied de la cuve, Jaquinot consultait ses notes manuscrites et ne trouvait nulle part où soit consigné, parmi toutes les tâches qu’on lui avait demandé d’accomplir, « de tirer sa femme de l’étuve dès lors qu’elle s’y est laissée choir » :

Jeannette:

– Mais enfin, je vais être cuite.

Mon doux mari, soyez humain,

Sortez-moi de là tout de suite…

Jaquinot, faisant mine de chercher:

– Ce n’est pas sur mon parchemin… 

Tout en se remémorant ces moments d’allégresse collective, Herlemond avait repris sa marche. En quelques pas, il eut rattrapé son ami qui, tout comme lui, devait revivre les passages saillants de la pièce. Moins sans doute pour se rappeler les répliques les plus drôles que pour tenter de saisir les subtilités du jeu et les détails de la mise en scène. Peut-être après tout s’interrogeait-il lui aussi sur la façon qu’avaient eue les comédiens de réaliser le miracle de la cuve. Car il ne trottinait pas de son allure habituelle, tel une souris qui vient de humer un morceau de fromage. Il marchait posément, le menton dans son poing, avec cette mine soucieuse qu’il arborait toujours lorsqu’il lui fallait affronter un nouveau problème de mécanique. Les histrions étaient-ils finalement meilleurs ingénieurs que lui ? Était-ce la perspective de ne pas avoir compris certains de leurs trucages qui laissait ainsi le cordonnier songeur ?

Herlemond, quant à lui, avait abandonné depuis longtemps l’idée de savoir comment les acteurs s’y étaient pris pour faire jaillir la vapeur sans brûler personne. Mais cela ne changeait pas grand-chose à l’affaire. Lubin était son ami, et il fallait absolument lui prêter secours. Pas en lui soufflant, bien sûr, la solution de l’énigme. Le boucher n’était pas en mesure d’expliquer à quiconque le moindre mystère de la représentation. Mais il devait apporter une assistance morale au cordonnier, l’aider à mettre au clair ses idées, à formuler ses conjectures.

Il faut reconnaître cependant que ce n’était pas uniquement l’amitié qui dictait au brave géant sa conduite. Le visage du petit mari, le plus jeune des trois comédiens, lui trottait toujours dans la tête. À revoir ses yeux, le gauche surtout, qui à la lueur des bougies, lançait des étincelles d’or, Herlemond sentait d’étranges frissons lui parcourir tout le corps. Cela vous nouait le ventre et vous coupait l’appétit. Il valait mieux songer à autre chose. La cuve et son mystère constituaient à ce propos un bon dérivatif.

– Ainsi toi non plus, tu n’as pas compris comment ils s’y étaient pris ? s’enquit innocemment le boucher en réglant son pas sur celui de son camarade.

– S’y prendre pour quoi faire ? demanda aigrement Lubin.

– Ben, pour la vapeur, quand la femme… Enfin ! je veux dire… quand « le gars » est tombé dans la lessive.

Le cordonnier éclata de rire.

– Parce que tu penses vraiment que le baquet était rempli d’eau bouillante à ras bord ?

Herlemond rougit jusqu’aux oreilles.

– Non, bien sûr, convint-il d’un air penaud… Mais on en avait l’impression, à cause de cette vapeur qui montait tout autour.

Lubin eut un long soupir.

– Il n’y a aucun mystère là-dedans. Tu m’as vu, en entrant, soulever un coin du rideau qui masquait la scène, n’est-ce pas ?

Le boucher hocha muettement la tête. Il ne voulait pas interrompre par un mot maladroit ce qui ressemblait à des débuts de confidence.

– J’ai donc levé un pan du voile. J’ai pu ainsi découvrir l’essentiel de ce que tu tiens pour un mystère. Car j’ai aperçu l’arrière de la grande cuve. Je me doutais bien qu’elle serait différente de celles dans lesquelles on fait les vraies lessives. De fait, j’ai pu vérifier qu’on ne l’avait construite qu’à moitié. Ce qu’on nous présente, figure- toi, n’est rien qu’un demi-baquet, une simple façade, juste assez arrondie pour abuser le public. Derrière, les baladins ont dressé un petit banc. Voilà ce qui a permis à la Jeannette – ou plutôt à l’acteur qui interprète le rôle – de ne nous montrer que sa tête. Les deux mains posées sur le rebord, on a tous eu l’impression de la voir agrippée aux parois, ordonnant à son époux de la tirer du mauvais pas où son humeur chagrine l’avait conduite.

 – J’imaginais bien un artifice de ce genre, acquiesça Herlemond, mais la vapeur… Comment s’y sont-ils pris pour faire monter toute cette vapeur ?

– C’est bien là qu’est le problème, convint Lubin.

Le boucher considéra un instant son compère. Une nuance de dépit s’afficha sur sa grosse face rougeaude. Ainsi donc, l’ingénieur ès cordonnerie lui-même n’était pas parvenu à percer l’essentiel du mystère !

– Tu es donc comme moi, conclut le géant. Moi non plus, je ne vois pas du tout comment ils se sont arrangés pour produire leurs effets.

– Tu n’y es pas, grogna Lubin en haussant les épaules, mais alors pas du tout. Car moi, très cher, j’ai parfaitement compris. C’est simplement leur méthode qui m’étonne.

Herlemond fronça les sourcils :

– Leur méthode ? que veux-tu dire ? demanda-t-il.

Le cordonnier prit sa mine la plus savante. Il adopta la pose qu’il affectait d’ordinaire lorsqu’il tentait d’expliquer quelque chose : il se dressa sur la pointe des pieds, comme pour se donner de l’importance, et se mit à battre l’air de son index tendu.

– Tu as remarqué, bien sûr, commenta-t-il de son ton le plus doctoral, que seuls Jacquinot et sa femme étaient sur scène au moment où la vapeur s’est répandue au-dessus d’eux ?

Cette fois, Herlemond fut bien forcé de reconnaître qu’il n’avait pas prêté attention à ce détail.

– Eh bien ! poursuivit Lubin, c’est tout simplement parce qu’à cet instant précis, le troisième larron, la prétendue belle-mère si tu préfères, actionnait la machinerie. En soulevant le coin du drap, j’ai constaté que l’intérieur de la fausse cuve était tapissé de minuscules tubes qui se rejoignaient pour passer par un trou creusé dans le plancher. Voilà ainsi tout le mystère ! Sous la scène, un récipient quelconque, rempli d’une poussière blanche et muni d’un soufflet envoyait un peu de poudre dans chacune de ces canules. C’est ce qui crée l’illusion de vapeur. Tu n’as donc pas remarqué, quand nous sommes sortis, que le pourtour du baquet était en partie recouvert d’une fine couche de craie ?

Herlemond fixa son ami d’un air admiratif et se mit à frapper dans ses mains pour l’applaudir :

– Bravo ! fit-il. Je savais bien qu’un tel mystère ne pouvait te tenir très longtemps en échec. Mais alors, pourquoi me montres-tu cette mine préoccupée ?

– Hé ben justement ! c’est parce que le fin mot de l’affaire n’est pas dans l’effet obtenu, mais une fois de plus dans la méthode.

– La méthode ? répéta là encore le boucher sans comprendre.

L’air un peu niais, il se massait le front du plat de la main.

– Absolument, commenta Lubin. Pour conduire la poudre jusqu’en haut de la cuve, on aurait pu s’attendre à ce que les comédiens utilisent des tubes de plomb ou même d’un métal quelconque. Mais ils ont préféré se servir de verre. Du verre, tu te rends compte ?

– Oui, acquiesça Herlemond en hochant sa grosse tête. C’est là un matériau pour le moins fragile !

– Exactement ! s’exclama Lubin. Tu imagines cela, dans leur carriole de baladins, avec les cahots des chemins… Ce n’est pas pour rien qu’on nomme ce genre de voiture « char branlant ». Ça brinquebale de tous les côtés. Le moindre objet un peu délicat est réduit en miettes dès le premier jour du voyage. Pourquoi prendre à ce point des risques inutiles en employant des matériaux aussi peu solides ?

– À moins que ces tubes soient soufflés dans une pâte spéciale… qui en augmenterait tout à la fois les effets et la robustesse, murmura Herlemond songeur, après un long moment de réflexion.

– Voilà ce que j’aimerais savoir, grogna à mi-voix son compère. Quel est le diable d’artisan qui a pu concevoir une mécanique de ce genre ?

– Tu penses pouvoir utiliser ses découvertes pour tes propres inventions ? poursuivit le brave géant en tentant de comprendre où le cordonnier voulait en venir.

– Mais non, gros malin ! À ce qu’on rapporte, l’Empereur est à la recherche de maîtres verriers qui soient en mesure d’aider son ingénieur … M’est avis que, de l’autre côté de la frontière, ces tubes pourraient faire la fortune de leur créateur…

– La belle affaire ! Cela ne nous concerne en rien. Et tu voudrais qu’un sujet de notre bon roi loue ses services à Maximilien d’Austrasie ?

– Bah ! Ce ne serait pas le premier. Nos voisins accueillent à bras ouverts une foule de gens, artistes, saltimbanques ou artisans.

– Sans doute, concéda Herlemond. Des acteurs, des baladins, des jongleurs… d’accord ! Tout ce petit monde ne fait que réjouir les populations et entretient de la sorte un climat de sérénité. Mais se mettre en tête d’aider l’ingénieur, voilà une tout autre chanson ! Ce sale bonhomme n’est à l’origine que d’inventions diaboliques. Faut-il que je te rappelle les dégâts engendrés il y a quelques années par les choryphèles ?

Le cordonnier marqua un temps d’arrêt. Une légère grimace déforma un instant ses traits. Mais son interlocuteur ne parut pas s’en rendre compte.

– Nous sommes en pleine période de paix, mon ami, protesta-t-il.

– Une paix qui n’est pas plus solide que les petits os qu’on trouve dans l’oreille d’une génisse ! D’ailleurs sais-tu ce qui se passe dans la tête de l’ingénieur ? Je ne serais pas étonné, moi, d’apprendre qu’il ne songe à rien d’autre qu’à la guerre…

La conversation s’arrêta net, et les deux amis reprirent la route en silence.

*

Ils arrivèrent ainsi sur la place du village. Lubin coula un œil en direction de « La Broche dorée », l’auberge dont l’enseigne arborait un joli porcelet de tôle, percé d’une longue pique de cuivre.

– Si nous allions féliciter un peu nos trois artistes ? suggéra-t-il. On m’a dit qu’ils avaient pris pension chez le père Gringoire.

Il pensait que son ami le boucher n’hésiterait pas une seconde à l’idée de prendre un second dîner – ils avaient avalé le premier, une bonne heure avant le spectacle et trop rapidement à son goût. Aussi ne fut-il pas peu surpris de voir son compagnon résister plus qu’à l’ordinaire à l’idée de se remplir la panse.

– À cette heure, protesta Herlemond, ils doivent démonter leurs tréteaux et en charger leur charrette.

– Tu n’as pas regardé la grande affiche qu’ils ont placardée en arrivant ? Ils se donnent en spectacle trois jours durant, et même avec trois pièces différentes. J’ai bien l’intention d’y retourner demain, dans la grange du père Macquaire. Non, je t’assure, ils doivent se préparer à déguster un bon souper à l’auberge.

– Des baladins logés comme des bourgeois, on aura tout vu ! grogna le compagnon de Lubin.

Mais le cordonnier n’écoutait pas. Il trottinait, de son allure habituelle de souris, en direction de « La Broche dorée ». Herlemond lui emboîta le pas sans protester plus longtemps. Mais son visage s’était curieusement fermé, comme si l’idée d’une petite collation lui déplaisait à l’extrême. Lui que la vue d’un bon rôt soigneusement lardé faisait saliver plus que de raison semblait avoir perdu tout ou presque de son formidable appétit !

II - La joyeuse Compagnie

-[ II]-

En pénétrant dans la grande salle, les deux hommes furent saisis par la chaleur épaisse qui régnait autour d’eux. En ces premiers jours d’été, on goûtait moins qu’à l’ordinaire les bonnes odeurs de cuisine que répandaient les marmites du père Gringoire, le patron de l’auberge. Car la vapeur qui montait des soupes et des ragoûts stagnait un peu partout dans la pièce, créant une atmosphère presque suffocante.

– On se croirait dans une étuve, bougonna Herlemond.

– Justement, c’est bien ce qui m’intéresse ! assura Lubin.

Peut-être allait-il réussir à savoir pourquoi les comédiens avaient utilisé du verre pour donner au public l’impression de jouer près d’une cuve remplie de véritable eau chaude. Il fit un clin d’œil au boucher et s’avança en direction d’une table d’angle dans le fond de la pièce. C’était la seule où l’on avait disposé des écuelles, trois beaux disques de cuivre qui rutilaient sous l’éclat du feu. Cela faisait comme trois soleils dans la brume qui montait des marmites. Il était fort tard, et Gringoire, visiblement, n’attendait plus que le trio d’acteurs avant de retirer ses casseroles de la grande cheminée et jeter un peu d’eau sur les braises.

Lubin s’assit à une table voisine de celle qu’occuperaient bientôt les baladins. Il fit signe à son compagnon de prendre place à ses côtés. Puis il sortit de ses basques une courte lame sans manche. C’était un tranchet, un outil destiné à tailler le cuir, mais dont il se servait communément pour découper la viande. Il fit tinter le métal contre le gobelet d’étain qui trônait devant lui, afin de tirer le maître des lieux, Gringoire Audeveng, du fond de sa cuisine.

De fait, quelques instants plus tard, le patron de « La Broche dorée » se plantait devant les deux compères. On aurait dit qu’il venait de surgir d’une niche creusée dans un des recoins de la pièce ou même d’un passage secret.

– Ah, ça, l’ami ! lança Herlemond à l’aubergiste, c’est que tu m’as fait grande peur !

– Tu sais bien cependant que, du sol au plafond, ce palais des gourmets est troué comme un bon fromage ! plaisanta Lubin.

Il distribua de légers coups de poing en plusieurs endroits de la muraille, composée d’épais moellons. Et effectivement, l’un d’entre eux fit sonner le creux.

– Tu vois bien, poursuivit-il, il ne faut pas s’imaginer qu’on est entouré de miracles. Notre petit monde aussi fonctionne comme un théâtre…

– À cette différence, répliqua Gringoire, que mes passages secrets ne sont pas là pour amuser la galerie. Ils ont sauvé tant de braves citoyens d’Audepange quand les mercenaires mal payés venaient nous rançonner ! À combien de jambons, d’andouilles bien grasses ont-ils permis d’échapper au pillage ? Ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre : trop souvent, nous devons nous défendre par nous-mêmes. Contrairement à tant d’autres, nous n’avons pas de grands seigneurs prêts à nous accueillir au premier danger, entre les remparts de leurs demeures.

Les poings sur les hanches, il fixa Lubin, comme pour lui reprocher sa boutade sur le gruyère. Se moquer d’un si bon fromage qu’on affinait à quelques lieues de là, à peine avait-on passé la frontière ! C’est qu’avec Gringoire, on ne plaisantait ni avec la nourriture, ni avec l’architecture de son auberge ! Son courroux n’en était pas moins de pure comédie. Sous le ton un peu bougon, on le sentait prêt à éclater d’un rire jovial.

Par sa remarque, malgré tout, il avait rappelé à ses deux amis que leur village était assujetti à un ordre précaire et bien fluctuant.

– Le duc de Basse-Morne et ses châteaux sont si loin, soupira Herlemond. Ceci dit, voici quand même bien longtemps qu’Audepange n’a pas été mise à sac par des troupes en armes.

– N’empêche que cela pourrait bien revenir, et plus vite qu’on y pense ! s’exclama Gringoire.

Et comme ses deux clients le fixaient, d’un air vaguement inquiet, il ajouta :

– Il doit se préparer quelque chose. Il n’y a pas trois semaines, j’ai reçu la visite d’un émissaire du vicomte…

– Messire de la Mours ? demanda Lubin en fronçant légèrement les sourcils. Il t’a envoyé un de ses hommes ?

L’aubergiste hocha la tête.

– Un certain Égilon de Mortemayne s’est en tout cas réclamé de lui. Il a exigé d’inspecter mon établissement de fond en comble et il a consigné sur un grand registre toutes les portes dissimulées, tous les passages dérobés…

– Mais dans quel but ? s’étonna Herlemond.

– Pour y cacher des hommes, répondit Gringoire. On ne sait jamais… Si l’on venait à rouvrir les hostilités avec l’Empire, nous serions ici aux premières loges. Renseignements pris, ce vilain sire – car on ne peut pas dire qu’il soit bien beau – ce vilain sire, donc, a mené le même genre d’enquêtes tout le long de la frontière. Aldebert le Roux, au village de Jumianges, a dû le laisser fouiller jusque dans la cave à vins de sa taverne.

– Brrrr ! fit le boucher, en agitant sa grosse carcasse. Tu me fais un peu peur avec tous ces préparatifs de guerre ! C’est que je n’aime pas bien la bagarre, moi ! Je préfère découper mes rôtis plutôt que les membres de mes semblables.

Lubin, qui arborait depuis un long moment son air le plus méditatif, parut soudain balayer ses idées du revers de la main.

– Mais nous ne sommes pas venus pour trembler à la menace d’une invasion prochaine, trancha-t-il, ni même pour évoquer les passages secrets de « La Broche dorée ». Il est un autre mystère bien plus passionnant, mon cher Gringoire : celui de ta cuisine ! Aurais-tu quelque chose de consistant pour apaiser l’estomac de deux spectateurs affamés ?

Revenu à son idée première, le cordonnier, d’un œil brillant, quêtait l’assentiment de son compère. Mais contre toute attente, sa proposition ne suscita aucune réaction d’enthousiasme de la part d’Herlemond. Décidément, le maître boucher ne devait pas être dans son assiette. En temps normal, sa grosse face rougeaude se serait littéralement embrasée à la perspective de ce dîner supplémentaire. Mais ce soir-là, son visage restait terne et ses traits inexpressifs. Quelque chose avait dû se produire entre le moment où ils étaient sortis hilares de la grange du vieux Macquaire et celui où ils avaient pris tous deux la direction de « La Broche dorée ».

Gringoire Audeveng, les poings sur les hanches, ne permit pas au cordonnier de poursuivre plus avant sa réflexion.

– C’est que… vous auriez dû réserver, les amis, commença-t-il. Je n’ai gardé que trois belles portions de ragoût, et elles sont pour les comédiens. Le plus jeune ne mangera certainement pas tout, il est tellement fluet, le mignon ! Je ne peux néanmoins prélever de sa part une ration suffisante pour deux braves citoyens comme v...

– Nous ne toucherons pas à son repas ! lança soudain Herlemond, comme saisi par une brusque colère.

Lubin considérait le maître boucher avec des yeux ronds.

– Dans ce cas, fit Gringoire, vous vous contenterez peut-être de beaux morceaux de fromage. Je peux ajouter quatre ou cinq tranches de jambon, si vous voulez.

– Ce sera parfait, répondit le cordonnier sans quitter son ami du regard.

Tout en tournant et retournant dans ses grosses pattes le gobelet d’étain placé devant lui, Herlemond en contemplait le fond, les bords, la surface guillochée. On aurait pu croire que l’objet lui paraissait soudain digne du plus haut intérêt. On devinait pourtant qu’il songeait à tout autre chose. Il avait l’œil absent et vide, comme si son esprit vagabondait à des lieues de l’endroit où il se trouvait.

Lubin avança la main et se mit à tapoter le poignet de son vieil ami. Celui-ci se recula aussitôt comme s’il venait de se brûler :

– Ne me touche pas, grogna-t-il.

– Mais enfin, répliqua le cordonnier, vas-tu me dire ce qui t’arrive ?

– Rien, fit Herlemond soudain radouci.

Il reposa le gobelet sur la table, jaugea longuement son compagnon du regard avant de poursuivre :

– C’est cette histoire de théâtre où les hommes sont des femmes… Ça m’a tout chamboulé.

– Mais pourquoi, diantre ? lança Lubin en fronçant les sourcils.

– Comment me trouves-tu, je veux dire : physiquement ? demanda Herlemond, comme pour changer brusquement de sujet.

– En voilà une idée ! s’exclama le cordonnier en considérant dans son ensemble la grosse masse voûtée et arrondie de toute part qui lui faisait face.

On ne pouvait pas dire que la nature avait doté le maître boucher de dehors très avenants. Entièrement chauve, à l’exception de deux bouquets de poils au-dessus des oreilles, le pauvre homme avait le visage plat et charnu, endeuillé par d’épaisses moustaches noires, des moustaches si broussailleuses qu’elles semblaient lui boucher les narines. Comparé à ce buisson ample et touffu, le nez paraissait ridiculement petit, d’autant plus d’ailleurs qu’il s’enfonçait à demi dans des joues pleines et rebondies. Les yeux néanmoins contrastaient étrangement avec le reste du portrait. Larges, d’un noir de jais, ils rayonnaient d’ordinaire d’une joie intense mêlée d’affectueuse bonhomie. De sorte que ce plantureux personnage, tout à la fois pataud et doux, était en règle générale perçu comme infiniment sympathique. Ce soir-là cependant, Herlemond n’avait nullement besoin de sympathie. Et ses prunelles, exceptionnellement ternes, ne donnaient pas envie de sourire.

– Je dirais que toute ta physionomie suggère…

Lubin cherchait ses mots.

– Plus exactement, poursuivit-il en hésitant, on peut estimer que ta présence puissante et entière inspire un sentiment de sécurité, de bien-être, de plénitude…

C’étaient là des termes savants et fleuris, mais qui sans doute devaient paraître un peu creux au maître boucher. Celui-ci d’ailleurs, planté sur son banc en face de son vieil ami, semblait bien décidé à ne pas se contenter de vagues compliments. Il fixait son interlocuteur d’un air suppliant, comme pour exiger de lui qu’il précise enfin sa pensée :

– Mais encore ? finit-il par lâcher.

– Encore, encore… Tu en as de bonnes, gronda le cordonnier. Je ne suis pas une femme…

– Justement !

– Que veux-tu dire ? demanda Lubin en écarquillant largement les yeux.

– Mais tu l’as vu comme moi, bon sang ! rétorqua Herlemond. Avec cette histoire de théâtre, on ne sait plus qui est mâle et qui est femelle.

– Et alors ? Ne me dis pas que tu t’es entiché de l’une des deux mégères ?

– Non, précisément, c’est l’autre, le mari… Je l’ai trouvé si… si frêle, si gentil, malgré toute la malice dont il a fait preuve… C’est le genre d’individu qu’on a envie de protéger.

– Je vois, fit le cordonnier en éclatant de rire. C’est d’un fils dont tu as besoin, pour le cajoler, l’éduquer, lui apprendre le métier. Il faut que tu te déniches une épouse, mon ami, et bien vite. Mais ne t’inquiète pas ! On va te trouver une gentille villageoise, ronde et épanouie comme toi. Elle te fera un beau garçon et t’aidera à tenir la boucherie.

Herlemond allait répondre que ce n’était nullement à ce genre de noces qu’il songeait, mais la porte de l’auberge s’ouvrit brusquement, livrant le passage à une joyeuse compagnie. Trois hommes venaient ainsi de faire leur entrée. Les deux premiers, de taille plutôt modeste, semblaient à peine sortis de l’enfance. Le dernier, qui les suivait d’un pas en arrière, paraissait les surveiller. Trop jeune pour être leur père, il montrait cependant dans sa démarche cette aisance si particulière aux êtres dont la vie a forgé avant l’heure le caractère.

– Les acteurs ! murmura Lubin en se masquant la bouche de la main.

Effectivement, c’étaient les comédiens qui, avec La Farce du cuvier – tel était le titre de la pièce –, venaient de procurer tant de joie et de plaisir à la foule des villageois rassemblés dans la grange du vieux Macquaire. Tous trois s’avancèrent, en lançant gaiement un tonitruant « Bonsoir, la compagnie ». Ils agrémentèrent ce salut d’un geste de la main en direction d’un chapeau imaginaire, puis de l’esquisse d’une révérence aux airs de parodie. Après quoi, ils rejoignirent sans plus attendre les places que Gringoire leur avait attribuées depuis la veille.

– La bienvenue ! répondit Lubin, tandis qu’un grognement indistinct montait des lèvres de son compagnon de table.

Le cordonnier aurait aimé entamer sur-le-champ la conversation, dire à quel point Herlemond et lui-même avaient apprécié le spectacle, mais Gringoire venait d’apparaître avec, dans chaque main, deux larges écuelles débordant de fromage et de jambon. Après avoir déposé cette appétissante nourriture sous le nez des deux villageois, il détailla à l’intention des acteurs le dîner qu’il leur avait tout spécialement préparé :

– J’ai pensé que vous pourriez commencer par un verre d’hypocras blanc avec un joli pâté aux cèpes. Ensuite, je vous ai cuisiné un ragoût aux trois viandes. Je l’ai fait mijoter toute l’après-midi dans une bonne sauce au vin de Cahors. Mes clients habituels se seraient presque battus pour en obtenir plus que leur part. Mais je suis parvenu à vous en réserver trois belles portions. C’est sûr, vous allez m’en dire des nouvelles ! Et puis… N’oublions pas les douceurs. J’espère qu’il ne vous sera pas trop désagréable de terminer par une pleine écuelle d’oublies…

– Mon dessert préféré ! ne put s’empêcher de murmurer Herlemond, imaginant déjà l’arrivée sur sa table de cette friandise, faite d’une gaufre très fine roulée en cylindre, succulente gâterie qu’il aimait, par goût personnel, saupoudrer de cannelle.

– Après un tel festin, je n’aurai sans doute plus faim ! lança le plus jeune des trois comédiens – celui qui, dans la pièce, avait interprété le rôle de Jacquinot.

Oui ! C’était le petit mari qui finissait par triompher de son épouse acariâtre et que les spectateurs avaient tout particulièrement applaudi. Il regarda le boucher avec un charmant sourire, avant de poursuivre :

– Je vous laisserai volontiers ma part !

Le visage du gros homme, d’ordinaire passablement rouge, arborait les teintes les plus soutenues de la pivoine.

– Messire, bredouilla Herlemond, je serai parfaitement honteux de vous ôter quoi que ce soit de la bouche !

– Allons ! fit le plus âgé des acteurs. Nous n’allons pas rester chacun dans notre coin. Mettons-nous à la même table. S’il faut verser un peu de nos écuelles dans les vôtres, ce sera plus commode. D’autant qu’il ne me déplairait pas de goûter au jambon bien gras que vous a si généreusement servi notre hôte.

Herlemond ne sut que répondre. La surprise – ou l’effroi ? – paraissait l’avoir cloué à son siège. Mais Lubin se poussa contre la muraille, de façon à libérer un maximum de place sur le banc et les acteurs s’installèrent, deux de son côté et le troisième de l’autre. Le maître boucher crut qu’il allait défaillir lorsque la petite troupe fut assise. Car, comme par hasard, c’était le plus jeune des histrions, le Jacquinot de la pièce, qui avait choisi de se caler contre lui. Le brave villageois fit glisser ses larges fesses vers la droite afin de laisser le plus d’espace libre possible entre lui et son voisin.

– Trouveriez-vous que je sens mauvais ? demanda celui-ci dans un sourire.

Herlemond eut l’impression de se liquéfier depuis la tête jusqu’aux pieds. Il déglutit avec peine avant de parvenir à improviser une réponse :

– Non, non ! Certes non. Mais il ne convient pas qu’un simple boucher approche de si près un artiste. Loin de moi l’idée de vous froisser, messire.

– Messire ! Artiste ! Que de grands mots ! Appelez-moi Colomban, comme tout le monde.

– Et moi Anthelme, son frère ! lança en riant le jeune homme qui venait de s’asseoir aux côtés de Lubin.

Des deux autres acteurs, c’était celui qui, comparé au précédent, semblait le plus proche en âge et en taille.

– Eh bien ! conclut le plus vieux des trois comédiens, puisque nous en sommes à présenter « La Joyeuse Compagnie », je terminerai le tour de piste en vous disant que je me nomme Enguerrand et que je suis l’aîné de la famille !

– Comme si cela ne se voyait pas ! observa en riant Colomban.

Les deux villageois déclinèrent à leur tour leur identité et par la même occasion leur métier.

– Vous allez ainsi de place en place ? demanda Lubin une fois accomplies ces formalités. Comme je vous envie, moi qui ne quitte mon commerce que pour la grande foire d’Yvecôtes.

– Faire le tour de notre bon Royaume est chose effectivement fort plaisante, lança le comédien qui répondait au nom d’Anthelme. Mais il nous vient parfois un peu de nostalgie à l’idée de passer les fêtes loin des nôtres.

– Et vous ne poussez jamais au-delà de nos frontières ?

– Si fait, répliqua Enguerrand. Comme vous nous voyez, nous avons le projet de parcourir les chemins d’Austrasie dès la prochaine semaine.

– N’est-ce pas un peu dangereux d’aller se perdre ainsi en terre ennemie ? protesta Lubin en fronçant exagérément les sourcils.

Herlemond eut un sursaut d’étonnement. Pourquoi diable le cordonnier affichait-il une telle expression de contrariété ? Et surtout, pourquoi forçait-il à ce point cette grimace, tout en mentant sur ses propres déplacements ? Car il était loin de ne quitter Audepange qu’une fois par an, pour se rendre à la ville voisine.

La frontière entre le Royaume et l’Empire se situait à quelques lieues de là. En temps de paix – ou même, comme ces dernières années, en temps de guerre larvée –, on la franchissait presque sans s’en rendre compte, et cela fort régulièrement, ne fût-ce que pour aller acheter telle ou telle denrée manquant au village. Tout au long de son histoire d’ailleurs, le maigre hameau où Lubin et son compère tenaient commerce s’était trouvé ballotté d’une nation à l’autre. En fonction des victoires ou des défaites, on le désignait sous le nom actuel d’Audepange, ou sous celui, plus guttural, d’Audenpanghem. Bref, le maître boucher ne s’attendait guère à une telle méfiance chez son ami le cordonnier.

– Les comédiens n’ont pas d’ennemis ! avait entre-temps rétorqué Enguerrand.