Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
À présent qu'ils connaissent le secret d'Enguerrand, Anthelme et Colombe décident de se séparer, pensant qu'ils seront plus efficaces pour mener à bien leurs différentes missions. Pendant que Colombe va au secours de Mathilde de la Mours qui s'est enfuie chez son père le vicomte, Enguerrand et Anthelme suivent Zorzi, une sorte de marionnettiste qui fait jouer de minuscules automates avec verve. Les deux amis espèrent ainsi que cet artiste hors norme va les conduire tout droit jusqu'à l'ingénieur de l'Empereur. Ils sont en effet arrivés à la conclusion que c'est dans les prisons de cet affreux savant que doit être retenue la sœur de Colombe, et que c'est vraisemblablement aussi dans ces souterrains que se trouve le remède qui guérirait Enguerrand... avant qu'il ne soit trop tard. Si vous êtes curieux, suivez nos héros dans leur course folle aux péripéties extraordinaires, car il va falloir qu'ils se battent et fassent preuve d'une imagination exceptionnelle pour triompher de toutes les épreuves qui les attendent.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 385
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Table des matières
Éric Lysøe
Illustrations Cyrille BREGERE
une aventure d’Anthelme et Colombe
Le château de la Mours était une fort belle bâtisse. Voilà bien ce qu’à coup sûr devaient se dire le gros moine et le jeune novice qui se préparaient à franchir le col des Passereaux. Construit sur un piton qu’on voyait se dresser fièrement un peu en contrebas de la montagne, l’édifice était cerné de remparts. Il ne comptait pas moins de sept tours, toutes coiffées de poivrières. Deux d’entre elles flanquaient une large porte d’entrée que protégeait en outre une herse monumentale.
Pour y accéder, il fallait suivre un chemin en lacets jusqu’au sommet d’un premier pic rocheux. On se trouvait bientôt devant un pont-levis qui enjambait un abîme d’au moins deux cents pieds. Une fois ce premier obstacle franchi, on devait décliner ses noms et qualités si l’on voulait avoir quelque chance de s’introduire dans la cour intérieure. Selon la renommée du visiteur, les gardes en faction à l’ombre des tours décidaient alors de le faire passer soit par l’entrée principale, soit par la poterne attenante. Dans ce second cas, il lui fallait se faufiler sous une voûte si basse et si étroite qu’à moins d’être nain, il devait amplement courber l’échine et sans doute rentrer le ventre.
Tout ceci, bien sûr, s’il était établi que vous veniez en amis. Car si l’on suspectait la moindre intrigue, le plus léger signe d’animosité, le pont-levis était immédiatement relevé et l’on vous accueillait à coups de balistes ou, si vous vous étiez trop approché des remparts, à grands seaux d’eau bouillante.
Depuis le chemin étroit qui descendait en serpentant depuis le col des Passereaux, on devinait plus qu’on ne le découvrait vraiment l’agencement général du corps de logis, posé comme une sorte de pâtisserie au milieu de ces fortifications. À en observer l’étage supérieur, le seul que pouvaient apercevoir les deux voyageurs, les bâtiments d’habitation et d’entretien étaient formés d’un ouvrage central, prolongé par deux ailes massives. Milon, vicomte de la Mours et grand intendant du Royaume, devait résider au cœur de cet imposant dispositif et avoir réparti autour de lui la petite armée de mercenaires censée défendre ses intérêts, à défaut de faire régner la loi.
– La tâche ne va pas être aisée, soupira le gros moine, considérant l’épaisseur des remparts.
– Mais nous ne sommes pas venus en soldats, mon père ! rétorqua d’une voix flûtée le novice.
À en juger par la taille, c’était un tout jeune garçon dont le visage se trouvait enfoui sous une ample capuche. Il mit pied à terre avant de poursuivre, tout en tenant son cheval par la bride :
– Il est grand temps d’ailleurs de dissimuler nos montures et de descendre dans la vallée en parfaits ecclésiastiques, pleins d’une sainte componction. Je vous rappelle que nous appartenons, comme nos frères de Fontfroide, à un ordre mendiant. Voyager à cheval, voilà bien qui pourrait paraître contraire à nos vœux de pauvreté… Enfin ceux que vous avez prononcés, père Herlemond, et que je suis censé formuler un jour… Nous devons faire preuve de modestie, ainsi que l’indiquent nos habits de bure grossière.
– Nos habits ! s’exclama le gros moine… Ce ne sont que vêtements de carnaval. Évidemment, vous qui êtes actrice, mademoiselle Colombe, vous…
– Tutt tutt, mon père ! N’oubliez pas que je suis supposée être un garçon. Vous ne devez en aucun cas m’appeler par mon prénom. Il y a dix jours à peine, vous étiez persuadé que j’étais l’un des trois fils Desmarest. Vous me preniez pour un jeune homme et me donniez du Colomban… Essayez d’y croire encore un peu, ne serait-ce que durant quelques heures !
Le boucher déguisé en moine voulut protester :
– Ce n’est plus pareil, à présent, grommela-t-il. Désormais, je sais que vous êtes une fille ! Et à cela, hélas ! on ne peut rien changer.
Il se récriait sans réelle conviction. Le plan qu’avait mis au point sa jeune amie était à ses yeux la meilleure façon de pénétrer dans le château de la Mours. De toute manière, il aurait été bien incapable d’en imaginer un autre.
– Bien, frère Colomban, fit-il, partons à l’assaut de cette forteresse diabolique.
Le faux novice réprima un petit rire. Puis il s’approcha de son compagnon pour l’aider à mettre à son tour pied à terre.
– Cachons nos chevaux, dit-il. Les bonnes âmes qui nous protègent à distance depuis dix jours en prendront soin si, par malheur, nous devions nous attarder plus que prévu entre ces murs.
Les brigands qui les suivaient depuis leur départ d’Audepange les avaient, effectivement et à plusieurs reprises, tirés d’un mauvais pas. Ils n’étaient pourtant que cinq. Mais ce petit nombre suffisait d’ordinaire à dissuader les coupe-jarrets assez impies pour s’attaquer à un gros moine et à son novice. En deux ou trois occasions, il est vrai, les hommes de Théotard avaient dû dégainer leurs épées ou agiter leurs piques. Mais le plus souvent, ils n’avaient eu qu’à sortir la tête d’un fourré voisin ou même, plus simplement, qu’à donner un peu de leurs voix rocailleuses pour voir les rôdeurs mal intentionnés fuir sans demander leur reste.
Une fois, cependant, la situation s’était révélée passablement délicate. Des gens d’armes du vicomte avaient arrêté les ecclésiastiques pour les interroger sur leur destination et les raisons de leur voyage.
– Il n’est guère prudent de se déplacer de la sorte, sans protection aucune, mon père, avait lancé l’un des soudards, d’un timbre nasillard et faussement caressant. Et à cheval, qui plus est, ce qui ne convient guère, vous me l’accorderez, à de très saints hommes tels que vous.
Colombe avait parfaitement saisi la nuance d’ironie qui affectait les propos de l’inconnu. Elle frémit lorsqu’elle le vit mettre pied à terre et se diriger vers elle.
– Et le moinillon ? A-t-il bien récité ses patenôtres avant de partir en voyage ?
La jeune fille se préparait à répondre en bredouillant les quelques mots de latin qu’elle avait appris pour interpréter La Farce de L’Ermite dans son tonneau. C’était d’ailleurs pour jouer cette pièce qu’Anthelme et elle avaient emprunté trois ou quatre frocs aux moines de Fontfroide. Pour autant, il n’était pas sûr que, dans la situation présente, un orémus de théâtre suffise à donner le change.
Au moment où elle allait ouvrir la bouche, les buissons à côté d’elle s’étaient mis à bouger et une grosse voix avait crié : « Sus à la Mours et à ses sbires ! ». L’homme qui s’était approché d’elle pour l’interroger était aussitôt remonté en selle. Il n’allait pas renoncer au plaisir de prendre en chasse les brigands qui venaient de se manifester aussi bruyamment. Ses camarades l’avaient suivi, abandonnant Herlemond et Colombe : ces deux-là n’étaient plus à leurs yeux que des proies de moindre importance. Évidemment, moins d’une heure plus tard, les cinq voleurs assuraient à nouveau leur garde à distance. Ils avaient lancé les gens d’armes de la Mours sur une fausse piste. Leurs protégés seraient tranquilles un bon moment.
Ce genre de diversion ne pouvait se tenter que sur les routes et les grands chemins. Une fois qu’ils auraient pénétré chez le vicomte, le prétendu moine et son novice ne pourraient bénéficier du soutien des brigands. Ils se retrouveraient seuls au milieu de voleurs et d’assassins dont aucun ne se comporterait avec autant de scrupules et d’honnêteté que les hommes de Théotard.
*
Les deux amis s’efforcèrent toutefois d’oublier au plus vite leur appréhension. Ils attachèrent leurs chevaux près d’un ruisseau et veillèrent à ce que leurs longes permettent aux deux bêtes d’atteindre aisément l’eau pour s’y désaltérer. Puis Colombe poussa un bref hululement ainsi qu’Enguerrand le lui avait appris et qu’elle avait été amenée à le faire à maintes reprises durant le voyage. La réponse, deux « hou ! » étouffés et rapides, lui parvint aussitôt. Leurs anges gardiens se tenaient prêts à intervenir en cas de problème. Rassurée, elle fit signe à Herlemond et tous deux reprirent leur route.
Le boucher s’exerçait à emprunter des mines et des allures dignes d’un homme d’Église. Mentalement, il se remémorait les conseils que sa jeune compagne lui avait prodigués à propos de son rôle. Et à le voir marcher ainsi, courbé dans une attitude de méditation, le capuchon descendu jusqu’aux sourcils, les deux mains enfoncées chacune dans la manche opposée, on pouvait raisonnablement penser avoir affaire à un vrai moine.
*
Le soleil se couchait lorsqu’ils arrivèrent en vue de l’entrée monumentale.
– C’est maintenant que les choses sérieuses commencent, murmura Colombe.
À peine eurent-ils fait trois pas sur les épais madriers composant le pont-levis qu’une sorte d’aboiement se fit entendre sur leur gauche, un jappement sinistre et menaçant :
– Qui va là ?
Surpris, les deux faux moines tournèrent la tête en direction de l’endroit d’où provenait le cri. Ils découvrirent alors une construction si parfaitement dissimulée entre des pans de rocher que nul n’aurait pu en soupçonner la présence depuis le col des Passereaux.
– Une barbacane, murmura Colombe. Nous aurions dû nous en douter !
Un large demi-cercle de grosses pierres de taille, haut comme la moitié d’une tour permettait en effet de protéger le pont-levis et de sonner l’alarme dès que des individus un peu louches se présentaient. La façade du bâtiment se trouvait percée d’une dizaine de meurtrières dont chacune devait être occupée par un homme en armes, archer ou arbalétrier :
– Qui va là ? répéta la voix.
Le malheureux boucher n’était point accoutumé à se frotter ainsi à la soldatesque. La perspective d’être pris pour cible avant même d’avoir prononcé un mot lui fit une impression terrible. Ses mains, qui déjà commençaient à trembler, n’allaient pas tarder à communiquer leur agitation à tout le reste du corps. Par chance, l’idée qui s’était naturellement imposée à lui de les glisser à l’abri de ses manches, les dissimulait à tous les regards. De sorte que personne, pas même Colombe, ne pouvait savoir à quel point l’émotion en lui était vive.
– Je suis le père Herlemond de Boutreguy, mon fils, lança-t-il en s’efforçant d’assurer sa voix. Je me rends à Fontfroide avec mon novice, et je me suis un peu perdu dans la forêt.
– Je vois bien que tu portes la bure. Mais qu’est-ce qui me prouve que tu ne caches pas une épée par-dessous, ou même un bon gourdin ?
– Allons, mon enfant, tu ne voudrais pas que je me mette nu pour t’offrir l’occasion de me contrôler ? Sache que si j’avais une arme, je serais bien en peine de dire par quel bout l’empoigner. Je suis le confesseur de madame de Saint-Cros.
Comme Colombe l’avait vérifié auprès des brigands, il n’y avait aucune duchesse, marquise ou comtesse de ce nom dans l’entourage de Milon de la Mours. La supercherie ne risquait pas d’être découverte de sitôt. Le garde d’ailleurs s’était tu sur-le-champ. Sans doute était-il parti demander conseil à quelque supérieur après avoir récapitulé mentalement la liste de tous les hauts personnages qu’il connaissait.
– Et le petit ? fit une autre voix depuis la barbacane.
– Un novice que je conduis sur la voie de la sainteté ! répondit Herlemond.
Un grincement lugubre se fit entendre. On relevait la grande herse pour laisser passer les deux moines par l’entrée de cérémonie. « Nous prendrait-on pour des visiteurs de première importance ? » se demanda un instant Colombe. Puis, considérant l’imposante silhouette de son compagnon, elle se dit en souriant que les gardes devaient plutôt en avoir appelé à leur sens pratique : ils voulaient éviter au brave géant de se retrouver coincé sous le linteau de la petite porte latérale.
Les deux voyageurs se redressèrent et franchirent dignement le seuil, avec sans doute un peu moins de modestie que l’exigeait l’humilité monastique. Dans la cour d’honneur, une sentinelle leur barra le chemin, la hallebarde au poing.
– L’intendant de monsieur le vicomte va recevoir vos excellences, déclara-t-il. Si vous voulez bien attendre à l’ombre du chêne de justice.
Il désigna du doigt un petit banc placé sous l’imposant feuillage d’un arbre centenaire.
– C’est là qu’on pend les traîtres et les malfrats, ajouta-t-il avec un sourire mauvais.
Herlemond, qui, un instant plus tôt, se réjouissait d’être gratifié du titre d’« excellence », se mit à nouveau à trembler. N’allaient-ils pas, lui et sa jeune compagne, terminer leur brève carrière de moines comiques accrochés à l’une des branches de ce vieux chêne ? Heureusement, tant qu’il restait muet, son agitation pouvait passer inaperçue, l’épais habit de bure cachant frémissements et soubresauts. Il fit quelques pas dans la direction qu’indiquait le factionnaire et se sentit peu à peu redevenir maître de ses émotions. De sorte qu’il finit par s’asseoir avec une gravité tout ecclésiastique. Colombe le suivit sans un mot et prit place sur le banc, assez près de lui pour pouvoir lui parler sans être entendue de qui que ce soit d’autre.
– Ce n’est pas le moment de craquer, murmura-t-elle. Il n’y a aucune raison d’avoir peur.
– Pour l’instant ! grommela le boucher entre ses dents. Nous allons devoir nous méfier de tout le monde.
Il n’osa pas poursuivre. Dans un grincement strident, une porte venait de s’ouvrir au beau milieu du corps de logis. Une silhouette chétive apparut et projeta son ombre à une vingtaine de pas de l’endroit où étaient assis les deux voyageurs. C’était un petit homme, un peu bossu, aux jambes courtes. Son regard, comme perpétuellement à l’affût, passait continuellement d’un objet à l’autre, sans jamais se fixer sur un point quelconque.
– Je suis Fulbert Cortegambes, fit-il, lorsqu’il se fut suffisamment approché du banc. Vous pouvez m’exposer votre requête, avec autant de sincérité que si vous vous adressiez à notre bon vicomte. Je suis tout à la fois ses yeux et ses oreilles, mon père.
– Nous étions sur la route de Fontfroide, mon fils, commença Herlemond d’un ton qui s’efforçait d’être mesuré. Malheureusement, nous nous sommes égarés. Si votre maître pouvait nous accorder l’hospitalité pour une nuit et nous indiquer le chemin à suivre.
– Demain, à l’aube, je vous ferai reconduire par nos gens, fit le petit homme à visage de fouine. Ils vous accompagneront jusqu’au carrefour des Trois Corbeaux. C’est là sans doute que vous avez pris la mauvaise direction. Vous avez dû emprunter le sentier de droite et non celui de gauche. Vous verrez, après deux ou trois coudes, la route file directement vers l’abbaye. Mais pour l’heure, il vaut mieux en effet que mon maître vous offre le gîte et le couvert...
Il marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre, dans un sourire forcé qui n’estompait rien de son air cynique :
– Comme il se doit lorsqu’on a affaire à un saint homme.
Puis, comme s’il se ravisait et regrettait d’avoir usé d’un ton par trop ironique, il ajouta :
– Je vais prévenir le vicomte. Si vous voulez bien me suivre...
Les deux amis lui emboîtèrent le pas. Ils pénétrèrent tout d’abord dans un grand hall aux pierres froides et nues où ils durent patienter quelques instants. Par cette belle soirée d’été, la lumière extérieure était encore vive. Il fallait laisser à leurs pupilles le temps de s’adapter à la clarté mouvante des chandeliers. Lorsqu’ils furent en mesure d’apercevoir leur guide, ils le suivirent dans une enfilade de pièces et débouchèrent enfin dans une large salle aux murs tendus de tapisseries.
– Attendez-moi là, mon père, ordonna Fulbert Cortegambes, en désignant de l’index deux fauteuils à hauts dossiers sculptés de dragons et de tarasques.
– Mon père, mon père, protesta Colombe lorsque l’intendant eut disparu par une petite porte. Il n’y en a que pour vous, Herlemond. J’ai l’impression de ne pas exister.
– C’est peut-être mieux ainsi, murmura le bon géant en s’asseyant. Vous n’aurez pas à parler et pourrez vous faufiler plus facilement.
– Dieu que ces sièges sont inconfortables, grogna le faux novice en prenant place près de lui. Finalement, je suis bien heureuse de n’être point riche !
– Allez-vous vous taire, mon jeune ami ! grommela le boucher, avec une note de moquerie dans la voix. Dans notre abbaye des Ambles, les fauteuils sont plus durs encore.
– L’abbaye des Ambles ! reprit Colombe entre ses dents. Elle est toute nouvelle, celle-là !
– Il faut bien que j’apprenne à improviser ! rétorqua Herlemond. Si notre plan fonctionne convenablement, vous ne serez pas toujours derrière moi pour me souffler mes répliques.
Il se tut sur-le-champ, car des bruits de pas venaient de se faire entendre. On s’approchait de la petite porte par laquelle Fulbert Cortegambes avait disparu quelques instants plus tôt. Un homme de haute taille, le poil noir et l’air ténébreux, fit presque aussitôt son entrée. Il portait des vêtements magnifiques, tout chamarrés d’or et rehaussés de perles. Ses manches amples, comme le bas de sa longue robe bleue, étaient bordées de fourrure blanche, de l’hermine vraisemblablement. Un grand chapeau recouvert de plumes de paon complétait sa mise. Il serrait dans le creux de son coude un chien minuscule, à la face horriblement aplatie et ridée.
De toute évidence, il s’agissait là du propriétaire des lieux. Derrière lui, comme dissimulé dans son ombre, se tenait l’intendant au visage de fouine. On ne voyait cependant qu’à peine ce sinistre personnage, car son maître captait toute l’attention et le peu de lumière qui baignait la pièce. Le vicomte avançait en faisant force gestes. On aurait dit qu’il cherchait à se donner plus d’ampleur encore. Colombe ne pouvait s’empêcher de penser qu’il aurait fait un excellent acteur.
– Ah ! Mon père ! s’exclama-t-il de façon théâtrale. Quelle bonne idée vous avez eue de vous tromper de route ! Voilà une petite erreur qui va me permettre de vous faire profiter des quelques agréments de mon humble demeure. C’est un plaisir et un honneur de vous offrir l’hospitalité.
Si naïf fût-il, Herlemond lui-même sentit que le vicomte exagérait. Et le brave boucher se mit brusquement à craindre que leur plan – celui de Colombe à vrai dire – n’ait été éventé. Si leur hôte avait été prévenu de leur véritable identité, il était probable que ce ne serait pas dans un bon lit qu’ils allaient passer la nuit prochaine, mais dans les oubliettes du château. Et ils y seraient sans doute encore la nuit suivante. Par chance, l’épais habit de bure ne permettait pas de deviner qu’une fois de plus le pauvre géant tremblait de tous ses membres. Il dominait pourtant Milon de la Mours d’une tête. Mais s’il tranchait allègrement la viande, il était bien moins à l’aise lorsqu’il s’agissait de distribuer des coups. Or, si l’ennemi se préparait à déjouer les stratagèmes imaginés par la jeune aubergiste, il fallait s’attendre à ce qu’une armée entière se tienne à proximité, prête à l’attaque.
– Vous vous rendiez à Fontfroide, je crois ? demanda le vicomte d’un air faussement candide.
– C’est cela même, Messire, fit Colombe de sa voix la plus grave.
Ce n’était pas elle évidemment qu’interrogeait leur hôte. Mais à un certain mouvement d’épaule, elle avait senti que son compagnon cédait à une vague de panique. Il valait mieux répondre à sa place, afin de lui laisser le temps de se reprendre.
– Je m’adresse à notre bon père ! gronda le vicomte. Et non à quelque impertinent novice.
L’« impertinent novice » baissa la tête qui se trouva aussitôt entièrement dissimulée sous la large capuche de son habit. Le faux moinillon se moquait bien de se faire réprimander de la sorte. Son objectif était atteint, car la voix de son compagnon s’était tout à fait raffermie :
– Si vous saviez le mal que j’ai parfois à lui imposer le silence ! déclara en effet Herlemond feignant la colère. C’est que ces animaux-là parlent sans réfléchir et, hélas ! sans jamais compter leurs mots.
« Je t’en ficherai, moi, de me traiter de bête », se dit Colombe en donnant du coude une légère bourrade dans les côtes du prétendu père.
Stimulé par la réaction de la jeune fille, le bon géant se sentit gagner en assurance. Le moment était venu d’attaquer la seconde phase du plan mis au point par Colombe…
– Ceci dit, le novice a dit vrai, votre Excellence. Nous nous rendons tous deux à Fontfroide.
– Pour y goûter à la cuisine des convers ? demanda Milon, ricanant de sa propre plaisanterie. L’auberge des pèlerins est réputée pour sa bonne chère.
– Y faire bombance n’est point pécher, convint Herlemond. Après tout, nous voilà loin du carême. Mais pour tout dire, nous y allons pour une tout autre raison.
– J’oubliais que vous êtes confesseur, fit le vicomte, un étrange sourire aux lèvres. Mais… l’abbé de Vrœil ne suffit-il pas à la tâche ?
– Si assurément, répliqua le boucher. D’autant qu’à ce qu’on dit, ses ouailles sont de mœurs chastes et plutôt austères. Mais il leur applique des pénitences par trop sévères. Je viens donc lui porter un message de Sa Sainteté le Pape l’enjoignant à plus de tolérance.
Colombe ne quittait pas le vicomte du regard. Herlemond en était arrivé à l’instant fatidique du plan. À présent tout pouvait basculer. Comme elle lui avait suggéré de le faire, son compagnon prenait tout son temps, afin de ne commettre aucun impair.
Le visage de Milon de la Mours s’était figé. L’iris de son œil avait subitement foncé et ses deux pupilles, braquées sur le plus imposant de ses deux visiteurs, s’étaient comme rétrécies. On le sentait à l’affût d’un mot qu’il attendait avec impatience, tiraillé entre la nécessité de rester courtois et l’envie de contraindre le gros moine à presser un peu le rythme de son discours.
– Tolérance… tolérance…, répéta le vicomte. Vous ne voudriez pas parler plutôt… Ah ! j’ai le terme exact sur le bout de la langue…
– Indulgence ? proposa Herlemond, un sourire aux lèvres.
– C’est cela même ! s’exclama son hôte triomphalement. Est-il vrai que l’on peut acheter son salut ?
– Oui et non, messire ! répondit le faux confesseur. En vérité, les choses ne sont pas si simples…
– Oh ! Vous aurez tout loisir de me les expliquer pendant le repas, si vous voulez bien me faire l’honneur de partager mon modeste dîner, mon père.
– Nous devons savourer les bienfaits de Dieu en silence, mon fils. C’est une règle de mon ordre, à laquelle je ne dérogerai point. Mais je promets de vous exposer en détail toutes ces belles choses sitôt que nous aurons fait bombance. Ou, plus exactement, sitôt que Dieu aura daigné calmer les gargouillis de nos pauvres panses.
Le visage enfoui sous sa capuche, Colombe ne put s’empêcher de sourire. Herlemond aurait fait le même genre d’acteur qu’Anthelme. Il ne pouvait se retenir de broder, d’improviser, même lorsque la trame de ses propos avait été nettement établie. En effet, à cet endroit de la pièce de théâtre qu’ils jouaient au vicomte, il aurait dû s’en tenir à une réplique bien plus banale : « C’est que, messire, je n’aime guère mélanger les affaires du ventre avec celle de l’âme ». Il avait préféré une formule plus recherchée qu’il avait enjolivée de considérations d’ordre gastronomique.
L’essentiel était que, par ce biais, il parvienne à gagner du temps. Son « novice » ne pourrait se consacrer à sa mission qu’après le dîner. Il fallait monopoliser l’attention de leur hôte jusque tard dans la nuit pour que Colombe ait la moindre chance de retrouver Eudoxie et d’élaborer un plan pour l’arracher aux griffes d’Égilon de Mortemayne.
Évidemment, en avançant des explications fantaisistes, son compagnon prenait un risque. Quelle règle monastique imposait de se taire en mangeant, surtout pour disserter de sujets religieux ? S’il venait au vicomte l’idée d’interroger ses deux invités sur leur congrégation, le mensonge du prétendu confesseur éclaterait en plein jour. Mais il n’y avait pas de danger qu’on en arrive à ce point. En promettant d’évoquer dans le détail la vente des indulgences plénières et perpétuelles après le dîner, Herlemond tenait son hôte à sa merci. Comme l’avait expliqué Théotard, Milon de la Mours, bien qu’il soit coupable d’exactions et de trahisons sans nombre, n’en était pas moins excessivement dévot. Il espérait décharger sa conscience de voleur, d’assassin et de père indigne en versant quelques liards à telle ou telle bonne œuvre.
Car c’était bien cela, ces fameuses « indulgences » dont l’Église tentait ces derniers temps de promouvoir le commerce. Quelles que soient vos fautes, il suffisait de les monnayer pour être dispensé de faire pénitence. Une fois votre obole déposée dans sa besace, à condition qu’elle soit jugée conséquente, l’intermédiaire du pape vous remettait un beau parchemin en témoignage de votre « juste foi ». Nul doute que le grand criminel qui, ce soir-là, accueillait les deux amis avec tant de dignité et de sourires, souhaitait acquérir ce genre de sauf-conduit. Il devait être persuadé qu’un tel viatique lui permettrait de franchir allègrement les portes du paradis.
Pour Colombe, le fait qu’Herlemond ait choisi d’inventer une nouvelle réplique était d’excellent augure. Le boucher montrait par ce biais qu’il était parvenu, comme disent les acteurs, à « se mettre dans la peau de son personnage ». Or c’était là un point essentiel. Car après le repas, il se retrouverait seul en face du vicomte et, alors, il devrait improviser jusqu’au plus banal de ses propos. Qu’il ait anticipé ce moment prouvait qu’il avait réussi à dominer sa peur. À présent, il prenait plaisir à jouer les moines. On aurait retroussé son gros habit de bure qu’on n’aurait pu voir le moindre poil de ses mollets se hérisser d’effroi.
À tout prendre donc, il était préférable qu’il réagisse de la sorte. Au lieu de s’en tenir à son naturel de géant un peu trop pacifique, il acceptait allègrement de courir tous les risques, dans la mesure même où ceux-ci étaient judicieusement calculés. Car ce n’était que trop évident : le vicomte avait tellement hâte d’assurer son salut qu’il semblait avoir oublié sa défiance coutumière.
– Les nuits d’été sont claires, mon père, fit-il d’ailleurs d’une voix mielleuse. Nous aurons tout loisir d’aborder ces questions après votre dîner !
Et dans un geste plein d’emphase, il invita le faux confesseur et son apprenti moine à le suivre.
*
« Jamais je n’ai connu de dîner à ce point silencieux », songeait Colombe tandis qu’elle entamait la portion de tourte aux cerises qu’on venait de lui servir. La domestique qui avait disposé les écuelles devant son maître et les deux voyageurs l’avait pourtant gratifiée de son plus gentil sourire. Mais il lui était interdit de la remercier plus amplement que par un bref salut de la tête.
– Ils n’ont point droit de parler durant les repas, ma petite Ode ! avait expliqué Milon de la Mours qui, lui, n’était pas tenu par cet étrange vœu de « mutisme gustatif » ainsi que l’avait baptisé Herlemond un peu avant de se mettre à table.
Pendant quelques instants, la grande salle de réception renvoya les échos de cette phrase unique, puis le silence retomba sur les convives. Le vicomte lui-même réduisait ses propos autant qu’il le jugeait nécessaire, n’ouvrant guère la bouche que pour appeler un serviteur et lui donner un ordre. Cent questions devaient lui tourner dans la tête. Mais comme celles-ci ne pouvaient donner lieu à des réponses immédiates, il préférait largement se taire ou peut-être les méditer en secret. Les domestiques eux-mêmes ne pipaient mot. On avait l’impression qu’ils s’efforçaient de faire le moins de bruit possible en marchant ou en manipulant les plats et les grosses louches de service.
Colombe n’était pas loin de trouver cette atmosphère angoissante, plus encore que si elle avait dû mettre tout de suite en œuvre la phase suivante de son plan. Elle essayait d’oublier ses appréhensions en songeant à son cher Anthelme qui, à présent, devait avoir pénétré sur le territoire de l’Empire. Quelle sorte de farce jouait-il avec « La Joyeuse Compagnie » ? Quel genre de repas prendrait-il après la représentation ? Mais bien vite, le visage du jeune verrier s’effaçait derrière celui de Milon de la Mours, tout à ruminer des idées, dont certaines n’avaient peut-être rien à voir avec la religion.
Après avoir engouffré une dernière part de tourte, Herlemond se baissa et s’essuya les mains puis la bouche dans la longue pièce de tissu qui recouvrait les bords de la table, doublant la nappe pour le confort des invités.
– Voilà une bien belle étoffe ! s’extasia-t-il en tâtant la fine toile qu’il venait de tacher de sauce et de vin.
Par ce propos plutôt banal, il signifiait à son hôte qu’il pouvait à présent parler et répondre à ses questions. Le vicomte réagit aussitôt :
– Ainsi, mon père, nous allons pouvoir aborder l’important sujet des… des indulgences… et…
Herlemond l’interrompit d’un geste de la main :
– Mon fils, mon fils ! N’allons point trop vite en besogne. Si, au terme de mes explications, vous souhaitez acheter votre salut, je devrai, malgré tout, vous entendre en confession. Avouez que le lieu n’est guère propice. Quant à mon novice, il ne doit évidemment rien savoir de ce que vous voudrez bien me confier.
– Suis-je bête ! soupira le père de Mathilde. Nous allons nous retirer dans mes appartements privés.
Il tapa dans ses mains avant d’ajouter :
– Ode, mon petit !
La jeune servante apparut aussitôt sur le seuil de la porte.
– Conduis frère Colomban jusqu’à sa chambre, ordonna Milon de la Mours. Tu mettras un broc d’eau à sa disposition pour sa toilette.
Puis il se tourna vers Herlemond :
– Cela suffira-t-il, mon père ?
– Ce sera parfait, assura le faux moine en multipliant les manifestations de satisfaction : deux ou trois hochements de la tête, gestes de la main, et même une courbette maladroite qui lui fit un peu ressentir le comique, voire le ridicule de la situation.
« J’espère qu’il ne va pas continuer ainsi à en faire trop ! » songea Colombe en se levant. Elle rajusta son froc, tirant sur la capuche où son visage était demeuré enfoui durant tout le repas, et salua humblement le maître de maison :
– Vous remerciant pour tous vos bienfaits, monseigneur, je vous souhaite la bonne nuit.
Puis fixant Herlemond dans les yeux, comme pour l’inciter à plus de pondération, la jeune fille poursuivit de sa voix la plus grave :
– Que Dieu veille sur vous, mon père !
Enfin, emboîtant le pas à Ode, elle quitta la grande salle des banquets, tout en priant le ciel que le faux confesseur parvienne à jouer convenablement son rôle. Car visiblement, l’excellent « père » était passé d’une réserve qu’on aurait pu dire excessive à une hardiesse qui ne l’était pas moins. Le bon vin dont l’avait régalé Milon de la Mours y était peut-être pour quelque chose !
Les corridors succédaient aux passages, les passages aux corridors. Réglant son pas sur celui d’Ode, Colombe trottinait aux côtés de la jeune servante. Elle s’arrêta soudain devant une large baie qui donnait sur une terrasse plantée d’arbres et de fleurs. Une fontaine faisait entendre sa musique cristalline. On aurait dit qu’elle n’attendait qu’un rossignol pour en accompagner le chant dans une tendre sérénade. Comme la petite aubergiste l’avait espéré, l’architecture grandiose du château de la Mours lui offrait l’occasion d’une pause, événement absolument nécessaire à l’exécution de son plan.
– Les nuits d’été sont si douces, lança-t-elle d’une voix musicale, sans doute un peu trop flûtée pour être celle d’un jeune homme.
Elle s’appuya contre le pilier et fit mine d’enjamber le muret qui la séparait de l’espèce de jardin suspendu où elle comptait bien faire halte. Mais Ode lui barra le passage.
– C’est que… nous sommes là devant l’enclos personnel de la vicomtesse, expliqua-t-elle.
– La belle Mathilde ?
– Non ! Madame sa mère.
– Je la croyais décédée, objecta Colombe en fronçant légèrement les sourcils.
Peut-être espérait-elle que, malgré sa capuche, on puisse au moins deviner son expression de surprise.
– Voici en effet bien des années qu’elle nous a quittés ! reconnut Ode. Mais sa fille m’a chargée d’entretenir ses appartements, et cela inclut également ses plantations. Je viens souvent ici, au prétexte de veiller à la bonne tenue des massifs, et j’avoue qu’entre deux tâches pénibles, il m’arrive aussi d’y faire une petite pause.
Elle avait embrassé d’un geste tout l’espace de la terrasse.
– Il n’y a donc aucune objection à ce que vous y pénétriez, conclut Colombe.
– Aucune, certes. Mais ce qui s’applique à moi ne peut s’appliquer à vous.
– Mais, diable, pour quelle raison ? demanda la jeune aubergiste.
Elle se mordit aussitôt la lèvre pour s’être laissé aller à invoquer un personnage dont la nature convenait assez mal au déguisement qu’elle portait.
– Messire le vicomte interdit aux étrangers de pénétrer dans ces lieux, expliqua Ode. Je le soupçonne de craindre qu’on entretienne un peu trop à son goût la mémoire de son épouse défunte.
– Il n’y a personne pour le vérifier, constata Colombe en jetant à son tour un regard circulaire sur tout ce qu’on pouvait apercevoir du corridor longeant le jardin.
– C’est que je risque gros ! objecta la jeune domestique.
– Vous direz que je vous ai forcée, lança le faux moinillon de sa voix la plus ténébreuse.
– Vous ? demanda Ode en éclatant de rire. Mais vous êtes gentil comme tout. J’ai bien vu tout à l’heure quand je faisais le service. Vous brûliez de m’adresser un mot aimable chaque fois que je m’occupais de vous.
Elle poussa un portail que dissimulait une tenture :
– Bien ! Passons plutôt par ici. Je n’ai pas envie de me retrousser jusqu’aux genoux pour franchir le muret.
– Vos mollets sont donc si vilains ? plaisanta Colombe.
Ode se contenta de hausser les épaules. Jugeant qu’il commençait à faire bien sombre, elle saisit une lanterne de cuivre ajouré qui semblait abandonnée à son intention près du fût d’une colonne. Elle sortit de sa poche un petit briquet d’acier qu’elle se mit à battre avec un morceau de silex. Des étincelles jaillirent, embrasèrent la mèche d’amadou et bientôt la flamme de la bougie entama une danse joyeuse derrière les guipures du métal.
– Nous en aurons grand besoin tout à l’heure lorsque nous reprendrons notre promenade, expliqua-t-elle en posant le joli lumignon sur le bord du muret.
Puis elle se dirigea vers un petit banc de pierre qu’éclairait un rayon de lune, juste en face de la fontaine. Colombe la suivit. Elle marchait lentement, ruminant intérieurement le projet qui occupait pour l’heure toutes ses facultés intellectuelles : comment convaincre Ode sinon de la conduire à Eudoxie, du moins de lui indiquer le chemin menant à l’endroit où l’on avait enfermé la femme de chambre. Le plan élaboré en compagnie d’Herlemond comportait ainsi une large part d’inconnu. Le tout était de mettre à profit sans trop perdre de temps le moindre des imprévus qui pouvaient se présenter. Et le jardin d’agrément était de ceux-là.
– Vous vivez dans un bien beau château, soupira Colombe en s’asseyant près de son guide. Quand je pense que bientôt je serai enfermée entre quatre murs sinistres…
– Il n’y a pas de verdure dans votre abbaye ? demanda Ode. Pas de verger, de potager ? Pas de cloître avec une jolie petite fontaine comme celle-ci ?
– Ma pauvre demoiselle ! Je me prépare à résider dans un monastère de montagne. Il y fait froid, et pour toute culture, on élève une herbe malodorante qu’on emploie pour parfumer une liqueur… Un tord-boyaux infect qui a plus goût de potion médicamenteuse que de nectar de fruit.
– Mais rien ne vous force à prononcer des vœux qui vous font le cœur si lourd, protesta la jeune servante en saisissant la main de celle qu’elle prenait pour un apprenti moine. Par tous les saints, quelles sont donc les raisons qui vous obligent à rejoindre un endroit aussi sinistre ?
– L’amour, hélas, l’amour.
– L’amour de Dieu ? suggéra Ode.
– Oh non ! L’amour d’une femme… Une femme dont le rang est bien supérieur au mien. J’ai tenté de lui faire comprendre ce que j’éprouvais à son égard. Mais comment pourrait-elle se préoccuper de ce que peut ressentir un simple valet d’écurie ?
Colombe n’était pas très fière de mentir de la sorte. Mais sur le moment, elle était incapable d’imaginer un autre moyen d’atteindre son but : inciter une jeune fille, dont tout montrait à quel point elle était sensible et douce, à s’apitoyer sur le sort parfaitement fictif d’un moinillon de comédie.
– Eh bien ! s’exclama Ode. Si cette dame n’a pas de cœur, la solution n’est pas de s’enfermer dans votre sale monastère. Moi, je vous le dis tout net ! Vous allez passer le restant de vos jours à désespérer de n’être point aimé.
Elle s’était levée et balançait nerveusement la main de Colombe qu’elle tenait étroitement serrée dans la sienne.
– Il y a tant de braves filles, oh ! de moindres conditions, certes, mais qui seraient heureuses de partager l’existence d’un garçon aussi gentil que vous !
Elle parlait sur le ton de la colère, comme si soudain elle épousait la cause de ce jeune homme qui se préparait à gâcher sa vie pour une simple tocade.
– C’est que... objecta Colombe, j’ai passé l’essentiel de mon enfance dans les parages des écuries. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir des demeures d’une telle beauté, et des demoiselles à ce point agréables et douces… Si j’osais…
Elle se sentait honteuse de manipuler de la sorte la pauvre servante. Abuser d’une créature aussi franche et naïve était ignoble. Mais c’était la seule façon de sauver Eudoxie et de faire en sorte que Milon de la Mours ne puisse découvrir l’endroit où se cachait Mathilde.
– Si vous osiez ? reprit Ode.
– Je vous demanderais de me faire visiter un peu ce magnifique château. Ainsi, quand j’irai me terrer dans mon sinistre monastère, je conserverai le souvenir de tant de belles pierres, et celui, tout autant, de la jolie fille qui m’aura guidée parmi elles.
Le visage de la petite servante se rembrunit. Que ce diable de novice se contente d’un dérivatif et ne revienne pas sur sa décision stupide d’entrer dans les ordres lui déplaisait au plus haut point.
– C’est que je n’en ai guère le droit, mon gentil moine, assura-t-elle avec son plus doux sourire.
– Aviez-vous celui de m’introduire dans ce charmant jardin ? répliqua Colombe, non sans quelque perfidie.
Sa capuche tombait presque au ras de ses sourcils. Le bas de son visage était noyé dans l’ombre. Seuls ses yeux bleus brillaient dans le noir, le gauche notamment, qui étincelait avec une intensité toute particulière.
– Et puis… qui sait ? ajouta-t-elle.
– Qui sait ? répéta Ode en fronçant le nez.
– Peut-être qu’en chemin, je pourrais réfléchir à ma vocation.
La servante marqua un temps d’arrêt. Elle était loin d’être sotte et se doutait bien que les propos de l’apprenti moine ne laissaient rien espérer d’autre qu’un badinage galant. Mais cela la changeait des plaisanteries grasses qu’elle essuyait en cuisine et des ordres toujours secs que proférait à son endroit le vicomte de la Mours.
– Bien, finit-elle par lâcher après un long moment de réflexion.
Elle s’empara de la lanterne qui ne jetait guère qu’une lueur incertaine sur les pierres du muret. Elle souffla légèrement sur la flamme de la bougie pour rendre la lumière plus vive et poursuivit après avoir réglé avec soin l’arrivée d’air :
– Je vais vous montrer les endroits les moins… comment dit-on ? les moins stratégiques… Cela vous convient-il ?
– Je vous suis ! fit aussitôt Colombe en se levant d’un bond.
Sous la bure du moine qui, curieusement, lui donnait parfois des allures désinvoltes, la jeune fille était partagée entre des impulsions contradictoires. D’un côté, quitte à l’exagérer un peu, elle reconnaissait l’urgence de la situation. De l’autre, elle devait consacrer un minimum de temps pour obtenir toutes les informations nécessaires à la réussite de son plan. Il fallait localiser Eudoxie, trouver le moyen de s’introduire auprès d’elle, puis organiser sa fuite. Brusquer Ode risquait de la rendre inutilement méfiante, voire ombrageuse.
Tout en emboîtant le pas à la jeune servante, Colombe passait ainsi en revue les forces qui menaçaient de la faire échouer et le court répit dont elle pouvait bénéficier. Égilon de Mortemayne ne s’était pas encore montré. Seul Fulbert Cortegambes était revenu au château. Mais celui-ci s’était mis en route avant l’attaque de l’auberge. Depuis leur départ d’Audepange, Herlemond et Colombe avaient, sans qu’il y paraisse, mené leurs chevaux à train d’enfer. Cette course folle leur avait sans doute donné de longues heures d’avance, peut-être même un jour ou deux. De son côté, le capitaine des mercenaires ne devait pas être trop pressé de rejoindre le domaine de la Mours. Avant d’extorquer à la femme de chambre de Mathilde les renseignements relatifs à la fuite de sa maîtresse, il allait devoir confesser l’échec du piège qu’il avait tendu à Enguerrand de Tranchemerle. Il revenait les mains vides et, pour un homme de sa trempe, ce n’était pas là un aveu des plus faciles. Colombe pouvait donc espérer avoir au moins toute la nuit devant elle. Pour autant, Ode ne serait pas disponible indéfiniment. Elle devait sans doute se lever aux aurores, comme l’ensemble des domestiques, et donc se coucher tôt.
*
La jeune servante avait promené celle qu’elle prenait pour un novice d’étage en étage. Ici, elle lui faisait admirer le luxe d’une pièce aux murs tendus de riches tapisseries. Là, elle l’invitait à caresser l’accoudoir d’un fauteuil, le couvercle d’un coffre afin de mieux éprouver la finesse, le poli du bois. À chaque fois, elle semblait se déplacer librement et à sa guise. Pourtant, il n’était pas difficile de deviner, à un brusque demi-tour devant un escalier ou une porte entr’ouverte, qu’elle évitait avec soin certains secteurs du château.
– Et par là ? demandait alors la visiteuse en pointant le doigt dans la direction qu’il lui était manifestement interdit d’emprunter.
– Euh ! Là, ce… ce n’est pas possible ! répondait Ode, la voix bégayante.
Ce manège s’était répété à six ou sept reprises. Les deux jeunes gens venaient de traverser une partie du dernier étage. Colombe sentit le moment propice arriver. Elle devait se rebiffer devant ces reculades.
– C’est curieux ! dit-elle, à chaque fois que nous risquons d’atteindre cette partie de l’aile ouest – que ce soit par des marches ou un simple couloir –, voilà que vous tournez les talons. Serait-ce là un endroit du château qui vous est interdit ?
– Oh non, mon gentil moine ! Je m’y rends chaque jour, mais je crains qu’on ne voie d’un mauvais œil l’étranger qui oserait s’y aventurer.
– Et pour quelle raison, que diantre ?
– Ce sont les appartements de mademoiselle Mathilde, expliqua Ode, des trémolos dans la gorge.
– Mais je la croyais disparue, grogna Colombe en se faisant la voix la plus grave possible. C’est là du moins ce que prétend la rumeur et les paysans alentour… Pourquoi donc ces visites quotidiennes ? On vous a chargée de l’entretien de sa chambre en son absence ? Et si elle ne revient jamais ?
– Ne dites pas cela, je vous en prie, supplia la servante. Elle a été enlevée par un sale brigand et messire de la Mours ne songe plus désormais qu’à une chose : la retrouver et châtier son agresseur.
– Telle est donc la fable qui se raconte au château ! s’exclama Colombe.
– Mais c’est la pure vérité, rétorqua Ode.
À son expression et au ton de sa voix, on sentait que la jeune servante ne croyait qu’à demi aux rumeurs qui couraient autour d’elle. Mais elle devait faire bonne figure devant un étranger. Elle regrettait d’ailleurs d’avoir laissé percer quelques instants plus tôt la méfiance que lui inspirait l’attitude du vicomte à l’égard de sa défunte épouse. Aussi ajouta-t-elle, pour mieux jouer les domestiques sinon zélées, du moins respectueuses :
– Je l’ai entendu dire de la bouche même de notre maître.
– Cela ne suffit pas pour que l’histoire soit authentique, rétorqua Colombe.
– Parce qu’un apprenti moine, qui rechigne à rejoindre son couvent, serait quant à lui plus au courant de nos affaires ! protesta la servante.
– Oui, et je vais vous expliquer pourquoi, répliqua le faux novice. Mais avant toute chose… J’ai cru comprendre, au hasard de nos discussions, que vous l’aimiez bien, mademoiselle Mathilde. Je me trompe ?
– Tout le monde l’aime ici. Moi peut-être plus qu’une autre, à l’exception d’Eudoxie, bien sûr, qui est sa confidente. C’est que j’étais la femme de chambre de sa mère et que celle-ci sur son lit de mort m’a fait promettre de veiller sur sa fille.
– Alors, poursuivit Colombe, si j’affirmais devant vous qu’elle s’est enfuie de son plein gré pour échapper au mariage que projetait son père ? Si j’ajoutais qu’elle ne souhaite rien d’autre qu’épouser le « sale brigand » que vous évoquiez à l’instant ?
– Passemuraille ? demanda Ode en écarquillant les yeux.
– Dites plutôt le baron Enguerrand de Tranchemerle !
– J’ai du mal à vous croire, même si j’ai entendu mademoiselle Mathilde chanter les louanges de ce sire. Mais c’était avant que la vie fasse de lui un voleur.
Colombe se mit à relater en l’abrégeant considérablement toute l’histoire telle qu’elle lui avait été rapportée. Chaque nouvel événement de son récit plongeait la servante dans un état d’étonnement de plus en plus complet. Mais son visage s’éclaircit brusquement lorsqu’à la fin il fut question d’Eudoxie.
– Ah, je comprends mieux, s’exclama-t-elle. Je ne m’expliquais pas pourquoi on s’en était pris à la chambrière de mademoiselle Mathilde. Mon Dieu ! Enfermer la pauvrette comme une vile criminelle ! Bien sûr, on prétendait qu’elle avait aidé le fameux Passemuraille lors de l’enlèvement. Mais de pareils agissements me paraissaient étranges, venant de quelqu’un qui adorait sa maîtresse. Et puis l’intendant qui lui rend à présent des visites régulières dans le seul but de la faire avouer… Mais avouer quoi ? Moi qui la connais bien et lui apporte chaque matin un peu d’eau et de pain, je ne l’imagine pas en train de participer à une intrigue quelconque.
