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Anthelme est un jeune apprenti verrier. Avec son maître Barthélemy Ranquelm, ils sont en route pour restaurer la rosace de l'église d'un monastère. Après la découverte d'un mystérieux choryphèle sur le chemin, le comportement du maître d'Anthelme devient étrange. Quel secret cache-t-il ? Comment expliquer les phénomènes singuliers qui ont lieu dans la région ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
C’est dans Le Petit Prince qu’Éric Lysoe, alors âgé de six ans, a découvert le joli nom de « stylographe ». Il a aussitôt compris que les mots étaient pétris de magie. Il s’est donc efforcé de les dompter avec toutes sortes d’instruments bizarres : avec une machine à écrire, tout d’abord, sorte de créature noire, aussi grosse que lui et posée à même le plancher de sa chambre puis, bien plus tard, avec ces objets légers qu’on nomme ordinateurs ou tablettes. Mais il sait aussi que l’endroit où les mots se sentent le plus à l’aise, c’est entre les pages d’un livre. Lui-même vit entouré de livres dans une maison perdue entre des volcans endormis et des prairies sémillantes. C’est là qu’il attend le soir, quand les mots entrebâillent leurs couvertures cartonnées pour venir lui raconter leurs propres histoires, quand les adjectifs s’étirent en accordéon, les verbes se font des grimaces et les noms jouent toutes sortes de tours : tours de force, tours de cartes, tours de piste, tours de magie, et même tours de reins.
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Seitenzahl: 313
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Table des matières
Table des matières
Les choryphèles de l’Empereur
Un choryphèle
A l’auberge de "La Pomme de Pin”
La main de verre
En route vers Fontfroide
L’abbaye
Enguerrand de Tranchemerle
Le bleu de guède
Une main coupée
Colombe
Une touche d’alchimie
La passion de Barthelemy Ranquelm
La grande rosace
Le cristal de guède
Le pique-nique
Charmante compagnie
Le manuscrit palatin
Les bains de Fontfroide
Secrets de Polichinelle
Le prophète Ézéchiel
La véritable histoire des choryphèles
L’oeil d’Ézéchiel
L’oeil de Colombe
La fin du grand Ranquelm
En guise d’Épilogue
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Eric LYSØE
Illustrations Y.EBAN
Un choryphèle ! grogna le vieil homme. Si je m’attendais à trouver une chose pareille et cela en des lieux si paisibles !
Il faisait rouler dans sa paume la petite bille de métal à moitié rouillée qu’il venait de ramasser sur le bord de la route. Quelques instants plus tôt, un rayon du soleil couchant en avait caressé la surface irrégulière, éveillant parmi les hautes herbes une série de reflets irisés. Un minuscule arc-en-ciel s’était formé, dont les couleurs chatoyantes avaient immédiatement attiré son attention.
– Un chori… quoi… messire Ranquelm ? demanda le jeune garçon qui l’accompagnait.
Il devait avoir seize ans, peut-être dix-sept. Néanmoins, compte tenu de sa petite taille, on ne lui en donnait que onze ou douze. Il se haussa sur la pointe des pieds afin de mieux voir ce que son maître tenait en main.
– Un choryphèle ! Mon jeune ami, un cho-ry-phèle.
– Mais qu’est-ce donc que cela ? Et à quel usage le réserve-t-on ?
L’objet paraissait si pitoyable qu’on était en droit de s’interroger. Le plus surprenant toutefois était l’intérêt disproportionné qu’accordait le vieil homme à une telle babiole. Car il l’enserrait entre le pouce et l’index pour l’observer à la lumière du crépuscule et le considérait sous toutes ses faces.
– C’est une chose bien mystérieuse, mon cher Anthelme. Dans la langue d’Aristote, « koruphè » désigne ce qui est en haut. On prétend que, dans des contrées lointaines, les gens placent ces sortes de billes sur les toits des demeures ou dans les chaumes des masures pour chasser les mauvais esprits et même, tu vas rire, les dragons !
Mais le jeune garçon avait tout sauf envie de rire.
– Des dragons, maître Ranquelm ? demanda-t-il, de légers trémolos dans la voix. Le village qu’on aperçoit dans le fond de cette vallée verdoyante et sereine serait donc infesté de monstres de ce genre ?
Il s’efforçait de cacher son émotion. Mais on sentait bien qu’il s’était mis à trembler de tous ses membres. Il ne pouvait même pas s’empêcher de claquer par instants des dents.
– Mais non, imbécile ! grogna le vieil homme. Tout cela n’existe pas, voyons !
– Alors, ça ne sert à rien, un choryphèle ? marmonna le dénommé Anthelme, à peine rassuré. Et pourtant, nous l’avons bien vu lancer des éclairs !
– La lumière du soleil, mon enfant. Elle aura éveillé des reflets inattendus à la surface du métal. Allons ! Ne va pas chercher la présence de je ne sais quel prodige démoniaque dans les miracles ordinaires du quotidien.
Le jeune garçon baissa la tête. S’il affectait une attitude plutôt humble et soumise, il était loin cependant, de s’avouer absolument convaincu. Son maître était fort savant, soit ! Pour autant, il n’était pas plus qu’un autre à l’abri d’une erreur. Tant de gens avaient vu des dragons, tant de gens en avaient décrit l’allure générale, la physionomie et ce parfois jusque dans les moindres détails, depuis la longue queue à triple pointe jusqu’à la gueule crachant un feu d’enfer, en passant par cette horrible carapace toute recouverte d’écailles !Bref, tant de gens avaient parlé de ces bêtes immondes qu’il paraissait difficile, quand même, de douter de leur existence, ou de leur dénier le plus léger fond de vérité. Et puis, n’était-ce pas messire Ranquelm en personne qui les avait évoqués en premier à propos de cette chorymèle, non, chorifulle, enfin de cette chose ?
– Malgré tout, poursuivit le vieil homme, je comprends que tu t’interroges. Cet objet doit bien servir à un usage quelconque ! Mais voilà, je crois que personne n’en a la moindre idée. Et sur ce vide, comme d’ordinaire, l’imagination brode autant qu’elle peut.
– Et si ce n’était pas un chotyfière…
– Un choryphèle, Anthelme. CHO-RY-PHÈLE ! Ce n’est pourtant pas compliqué ! gronda le vieil homme.
– Oui ! Si ce n’était pas un… choryphèle, mais une simple bille de métal tombée de je ne sais où. Tenez ! Du manteau d’un clerc auquel elle aurait servi de bouton.
Barthélemy Ranquelm secoua la tête et abaissa la main pour venir placer l’objet juste sous le nez de son apprenti.
– Tu vois ces fines cassures, irrégulièrement réparties sur la surface ? Observe comment les points de rouille se sont formés de part et d’autre des lignes qu’elles dessinent. Enfin, regarde ces piquants minuscules et pourtant acérés comme des pointes d’aiguille ! Ce sont là des caractéristiques certaines, les preuves indubitables que je ne m’abuse en rien.
– Mais comment pouvez-vous si bien connaître cette chose et cependant ne pas savoir à quoi elle sert ?
– On prétend que cela vient d’Austrasie. Il est rare en tout cas d’en trouver sur le bord des routes et surtout dans notre bon royaume. De toute ma vie, c’est le second choryphèle que je vois, jeune Anthelme. Mon maître, il y a fort longtemps, en a découvert un. On le lui avait glissé entre les tuiles de son toit. Il m’en a fait remarquer les détails. Puis il s’est empressé d’aller le jeter dans son four de gentilhomme verrier.
– C’est donc qu’il en mesurait les dangers !
Barthélemy Ranquelm soupira.
– C’est surtout parce qu’il n’aimait guère ce qui échappait à ses connaissances. Lesquelles, pourtant, étaient fort vastes.
Anthelme regarda son compagnon de voyage droit dans les yeux, ce qu’il n’osait faire qu’exceptionnellement.
– Mais vous allez procéder comme lui, n’est-ce pas ? Jeter cette chose dans le premier creuset que nous rencontrerons, même s’il s’agit d’une simple forge…
– Sans doute, mon jeune ami, sans doute ! Auparavant toutefois, j’aimerais comprendre. Et comprendre veut dire avant tout… observer.
L’air songeur, le vieil homme faisait tourner le choryphèle entre ses doigts. Ses gestes étaient lents, mesurés à l’extrême. Il veillait, bien sûr, à ne pas se blesser aux nombreuses aspérités qui déformaient la surface de l’objet. Mais de toute évidence, ce n’était pas là l’unique cause de l’attention méticuleuse qu’il vouait au plus subtil de ses mouvements. On le sentait pénétré par une volonté ou plus exactement par un désir qui exigeait de lui une intense concentration. Il voulait à tout prix percer le secret de cette bille de métal.
Une ride profonde s’était creusée au milieu de son front. Elle dessinait une patte d’oie dont les deux branches supérieures accentuaient le froncement des sourcils. Anthelme connaissait bien cette marque. Elle s’imprimait en général sur le visage du maître verrier lorsqu’un événement quelconque le contrariait. Pour tout dire, elle n’annonçait rien de bon. Le plus souvent, un accès de colère dont le pauvre garçon, qu’il fût ou non coupable, faisait immanquablement les frais.
Cette fois cependant, Barthélemy Ranquelm se contenta d’esquisser une moue de dépit avant de glisser le choryphèle dans la petite bourse de cuir qui pendait à sa ceinture.
– Nous verrons cela plus tard ! lança-t-il en contemplant le ciel. Il est temps de reprendre notre marche si nous voulons nous dénicher un gîte avant qu’il fasse nuit noire.
Derrière eux, le soleil couchant dessinait un large disque flamboyant, à moitié caché par le dos bombé des collines. Tout en rajustant les lanières de la sacoche qu’il portait depuis les premières heures du jour et qui, depuis ce temps-là, lui sciait les épaules, Anthelme jeta un coup d’œil admiratif à son maître. Il fallait l’avouer, le vieil homme avait fière allure sous l’éclairage doré du crépuscule. Sa haute silhouette, drapée dans un manteau de moire, paraissait absorber tout ce qui restait de lumière. Elle tranchait sur le décor sombre de la forêt et s’en découvrait des aspects presque fantastiques.
C’était sous des apparences à peine différentes que, neuf ans plus tôt, le grand artiste verrier s’était montré pour la première fois à son jeune disciple. Le père d’Anthelme avait accompagné son fils jusqu’à la ville. Il avait timidement frappé à la porte d’une demeure étrange, très haute, très étroite, puis il avait attendu patiemment qu’une voix caverneuse retentisse des profondeurs de l’habitation.
– Qui vient donc me troubler ainsi, en plein ouvrage ?
L’organe puissant qui résonnait de la sorte paraissait sortir des entrailles de la terre et il fallut un long moment au petit Anthelme pour comprendre qu’il n’y avait rien de surnaturel dans tout cela. À ses pieds, un soupirail entrouvert avait laissé monter jusque dans la rue les sons de cette basse ronflante et fort peu mélodieuse.
À peine l’enfant eut-il saisi les causes du phénomène qu’une femme un peu boulotte s’encadra dans l’embrasure de la porte. Elle paraissait effrayée par la réaction du propriétaire des lieux qui, de toute évidence, devait être son maître. Elle se frottait sans cesse les mains sur son gros tablier de serge, comme pour tenter de se donner une contenance.
– Messire Ranquelm est fort occupé à sa nouvelle œuvre, lança-t-elle d’une voix flûtée. Il vaudrait mieux repasser plus tard.
– C’est que nous sommes attendus, protesta le père d’Anthelme en retirant son bonnet de bièvre* et en poussant un peu sur le lourd vantail que la servante avait eu soin d’à peine entrebâiller.
* Ancien nom du castor.
– Qui est-ce ? poursuivit la voix venue des profondeurs.
La bouche ouverte, la petite femme se préparait à répondre – sans doute allait-elle suggérer que ces inconnus n’étaient rien d’autre que des fâcheux –, mais le plus âgé des deux visiteurs la devança :
– Foulques Droizorviaud, monseigneur. Je viens avec mon gamin, vous savez, celui qui veut devenir verrier et dont je vous ai montré les si jolis dessins !
– Faites-les entrer, Gènevote, qu’ils me rejoignent dans la cave ! gronda le timbre de basse.
Son père avait-il tout oublié de sa timidité naturelle ? Anthelme se sentit en tout cas entraîné par lui d’une main ferme à l’intérieur de l’habitation. Déjà impressionné par la voix sépulcrale qui avait si fortement résonné à ses oreilles, le petit garçon fut littéralement époustouflé par la hauteur de la pièce dans laquelle il venait de pénétrer ; la ferme familiale était si basse de plafond ! Il n’eut guère le temps cependant de s’attarder sur l’épaisseur des poutres noires, d’une taille phénoménale à ses yeux, ni même sur les caissons aménagés entre chacune d’entre elles et dont la surface, peinte avec soin, représentait des figures étranges, des femmes et des hommes dans des cercles ou des triangles avec tout au-dessus des images de planètes entrecroisées.
Bouche bée, l’enfant commençait à peine à détailler ces prodiges qu’ils se trouvèrent brusquement soustraits à ses regards. Car, sur une indication de la servante, Foulques Droizorviaud avait poussé son fils en direction de marches qui, sur la droite, émergeaient d’une sorte de bouche d’ombre.
L’escalier de la cave ! Un vrai gouffre taillé dans la matière même de la nuit et au fond duquel palpitait une lueur blafarde. Comme pour se rassurer, Anthelme se raccrocha par tous les sens à cette clarté diffuse. On aurait dit le rougeoiement d’une étoile lointaine, à ceci près qu’il en montait comme un relent de poudre et de moisissure. Un peu comme quand on vient de tirer un coup d’arquebuse. L’un de ses oncles lui avait montré le fonctionnement de cette arme toute nouvelle dans le fond du jardin paternel. Et le bruit de la détonation avait créé un beau charivari dans le poulailler du voisin ! L’odeur que l’enfant avait alors perçue n’était guère différente de celle qui, à présent, lui montait à la tête. Mais la lumière qui le fascinait n’avait, quant à elle, strictement rien à voir avec la fugitive clarté qui était sortie du canon de l’arquebuse…
Car dans cet escalier sombre, fait d’une seule volée de marches plongeant directement dans le vide, ce qui, à l’origine, n’était qu’un point vaguement brillant s’élargissait à mesure qu’on descendait. L’éclat en devenait plus vif, bientôt presque aveuglant. C’était le rayonnement du four dont la gueule en feu apparut soudain comme un gigantesque soleil, un disque flamboyant que masquait en partie une silhouette longue et étroite, d’un noir intense et absolument terrifiante. Le pauvre Anthelme se crut transporté en enfer et confronté à Satan en personne. Il chercha derrière lui, dans les ténèbres, la main de son père et, ne la trouvant pas, glapit un respectueux « Bonjour, maître ! ». Les inflexions chevrotantes de sa voix traduisaient l’épouvante la plus complète.
Ce ne fut qu’un peu plus tard, lorsque Foulques, le prenant par les épaules, le poussa jusque devant l’apparition, que le petit garçon parvint enfin à se ressaisir. Il considéra alors le gentilhomme verrier sous un tout autre angle. Cette sorte de géant n’était pas un diable, assurément, mais plutôt une espèce de sorcier, de nécromant, un être de grand savoir qui visiblement n’ignorait rien des secrets de son art. Derrière sa haute stature, le creuset faisait bouillonner une pâte épaisse. Cette matière mystérieuse, dont Anthelme ne connaissait encore ni la composition, ni le tempérament, rougeoyait sur toute sa surface, à l’exception du bord le plus éloigné du feu. À cet endroit où le verre fondu commençait à refroidir, on voyait miroiter des reflets bleutés d’une pureté tout à fait extraordinaire. L’artiste qui parvenait à jouer de si belle façon avec l’azur et la lumière ne pouvait tenir son pouvoir des démons, mais bien plutôt des légions célestes ! L’enfant cessa dès lors de ressentir la moindre peur. Le désir de voir et de comprendre l’emportait sur toute autre aspiration.
Il allait s’approcher du four et peut-être toucher du doigt ce bleu magique quand Barthélemy Ranquelm l’arrêta et lui posa la main sur la tête.
– Ainsi mon garçon tu veux devenir verrier ? C’est un apprentissage difficile où tu te brûleras plus souvent qu’à ton tour. Mais tu y trouveras aussi bien du plaisir.
Telle avait été leur première rencontre. Depuis, Anthelme avait vu à maintes reprises le vieillard arpenter les rues des villes, les chemins de campagne sous les éclairages les plus divers. Mais c’était à chaquefois pour révéler la toute-puissance de son inspiration et avec elle la force du feu mystérieux qui habitait sa personne. Or il en allait de même ce soir-là, tandis qu’ils descendaient tous deux le raidillon menant à ce paisible village des Marches, et que la nuit, peu à peu, envahissait toute l’étendue de la vallée.
À y regarder de plus près cependant, le jeune garçon nota un détail inhabituel dans la démarche de son maître. On aurait dit que le vieil homme boitait légèrement. Sans doute la fatigue du voyageavait-elle eu raison de ses jambes. Anthelme soupira un peu. Ah, cette manie qu’avait messire Ranquelm de vouloir se déplacer toujours à pied ! Jamais il n’aurait daigné prendre un chariot pour rejoindre quelque endroit que ce fût lorsqu’il devait y réaliser un vitrail. Quant à voyager à cheval ? Balivernes ! Comme il l’expliquait volontiers, un artiste de sa trempe devait pouvoir s’imprégner en toute quiétude de l’atmosphère du lieu. Des lieues ! aurait bien aimé rétorquer l’apprenti qui se trouvait contraint de le suivre partout et de marcher, marcher sans cesse. On voyait à présent le résultat : une allure claudicante qui témoignait d’un besoin pressant de repos ! C’est que le gentilhomme verrier n’avait plus ses mollets de vingt ans. Il fallait bien le reconnaître. Même si son esprit demeurait remarquablement clair, ses muscles, eux, s’affaiblissaient. Anthelme se garda bien, néanmoins, de faire la moindre réflexion à ce propos. Barthélemy Ranquelm n’aimait pas qu’on lui fît remarquer qu’il avançait en âge.
Un silence de mort planait sur le village lorsque les deux voyageurs atteignirent les premières chaumières.
– Vous croyez qu’ils dorment déjà tous ? demanda Anthelme en soufflant dans ses mains pour tenter de les réchauffer.
– Non point, mon garçon ! Regarde les cheminées comme elles fument ! Et ce doux parfum ! Tu ne sens pas d’alléchants effluves de carottes, de choux et de navets ? Les braves bourgeois sont calfeutrés chez eux, bien au chaud, autour d’une soupe brûlante et odorante. Alors que nous sommes, nous, deux pauvres sots à nous être tant attardés en route que nous devons à présent affronter le froid et les ténèbres. Par le diable ! Quand même, il doit bien y avoir une auberge dans ce maudit village !
Ils avaient atteint la place centrale autour de laquelle les demeures, blotties les unes contre les autres, décrivaient un cercle sous l’éclairage falot de la lune. En plein milieu, une fontaine laissait couler un mince filet d’eau dans une large vasque presque entièrement verdie par la mousse.
– Il y a quelqu’un ! murmura Anthelme, en désignant une forme adossée aux pierres du bassin.
C’était un mendiant qui s’emmitouflait autant que possible dans ses maigres hardes. Barthélemy Ranquelm s’en approcha.
– Hé, l’ami ! N’y a-t-il pas dans les environs quelque grange où tu pourrais trouver meilleur abri pour la nuit ? demanda-t-il en laissant tomber quelques piécettes dans la sébile que le malheureux tenait entre ses jambes.
– Si fait, monseigneur ! répondit l’homme. Mais j’m’étions assoupi !
Il se dressa brusquement de toute sa taille et parut alors aux yeux d’Anthelme être presque aussi grand que son maître et maigre, effroyablement. Le visage distordu par une vilaine grimace, un œil torve et luisant sous l’éclairage de la lune, un seul, le droit, car l’autre…
Anthelme se serra contre son compagnon de route. Sous le sourcil gauche, effroyablement broussailleux, le pauvre hère ne présentait qu’une orbite creuse, un trou purulent où se formait une sorte de glaire rougeâtre et mousseuse.
Le mendiant, après avoir glissé le montant de l’aumône dans le repli d’une manche, avait déjà détalé.
– Vous avez… vu, maître, bredouilla le jeune garçon, il n’avait… qu’un œil !
– Oui, gronda le vieil homme, en repoussant un peu sèchement son apprenti. Tu ne songes pas à me faire croire que c’est la première fois que tu aperçois un borgne ! Au lieu de trembler comme une fillette, tu devrais regretter qu’il se soit esquivé aussi vite. Je voulais lui demander de m’indiquer l’auberge du village. Nous en sommes réduits à présent à la trouver par nos propres moyens et dans ces ténèbres, la chose ne va pas être des plus faciles.
– Ah, messire Ranquelm, répliqua Anthelme, sans parvenir à étouffer tout à fait le rire qui s’était formé dans sa gorge, cela vous irait-il de souper et de dormir à l’enseigne de « La Pomme de Pin » ?
Peut-être était-il plus émotif que son maître, mais au moins jouissait-il d’une bonne vue, surtout dans le noir où, à ce que disait sa mère, il savait se repérer avec autant d’aisance qu’un chat.
– Conduis-nous jusque-là ! soupira le vieil homme. Une fois au chaud, nous verrons s’il s’agit en effet d’un gîte digne de nous.
Ils n’eurent qu’à gagner l’extrémité de la place et faire trois pas dans une ruelle latérale. Un peu de lumière filtrait sous la grosse porte de chêne et à travers les fentes des volets. Nul doute qu’il faisait bon et clair à l’intérieur. Mais par-dessus tout, un agréable fumet vous chatouillait les narines. L’établissement devait être réputé pour sa cuisine et le grincement de l’enseigne bercée par le vent d’hiver, en devenait fabuleusement sympathique.
Barthélemy Ranquelm fit sonner son timbre de basse profonde.
– Holà, aubergiste ! clama-t-il en tambourinant contre la porte. Pourrais-tu offrir le gîte et le couvert à deux voyageurs qui ne rejoindront que demain l’abbaye de Fontfroide ?
Une voix, presque aussi puissante et sombre, monta de l’intérieur.
– Offrir n’entre point dans mes habitudes, messeigneurs. En revanche, je sais faire des miracles contre quelques deniers sonnants et trébuchants !
On entendit alors le grincement de clefs qu’on tourne dans des serrures, le claquement d’un loquet dont on relève la clenche, puis le crissement aigre d’un verrou résistant à la manœuvre. Enfin, la porte s’entrouvrit et une tête parut dans l’embrasure.
Le pauvre Anthelme eut bien de la peine à retenir un cri. Il ne put s’empêcher en tout cas de se coller, une fois de plus, contre son maître. Le visage qui venait d’apparaître n’était pas simplement horrible, comme taillé à la serpe, avec un nez énorme et la bouche toute de travers. C’était un masque de carnaval certes, mais plus encore une vraie tête de cyclope. L’aubergiste ne possédait plus qu’un œil, une grosse bille bleue et blanche qui roulait dans l’orbite droite alors qu’à gauche la paupière rabattue et légèrement creusée indiquait que, de toute évidence, il était borgne.
– Mais entrez donc, messeigneurs ! fit l’homme de sa voix de stentor. Réchauffez-vous près d’un bon feu pendant que j’agrémente les restes d’un civet de lièvre. J’en garde la recette secrète. Mais je puis vous dire que, ce tantôt, sa saveur délicate en a laissé pantois ce cher vicomte de la Mours…
Ouvrant largement la porte, il désignait une table, près de la cheminée.
Barthélemy Ranquelm ne se fit pas prier plus longtemps. Pendant que l’aubergiste attisait les braises et jetait une poignée d’épices dans la marmite de cuivre qui se balançait au-dessus, le maître verrier s’approcha de l’âtre. Il tendit ses mains vers les flammes, puis quand il les eut suffisamment réchauffées, s’en alla s’asseoir sur l’un des sièges que leur hôte avait pointés du doigt, un fauteuil massif qu’il avait repéré d’emblée comme particulièrement confortable, en ce qu’il était pourvu de larges accoudoirs et d’un épais coussin de velours. Ce ne fut que lorsqu’il eut pris place, les reins calés contre le dossier capitonné de cuir, qu’il eut une pensée pour son apprenti.
Anthelme, tout grelottant, se tenait encore sur le pas de la porte.
– Mais enfin, entre mon jeune ami ! Qu’attends-tu donc ?
Le pauvre garçon fixait la trouée sombre où l’aubergiste venait de s’engouffrer, sans doute pour remonter de sa cave quelque bonne bouteille de vin.
– Vous… vous… a… avez… vu ?
– Vu quoi, par tous les saints ?
Pour seule réponse, Anthelme se masqua l’œil gauche de la main.
– Ah, voilà donc ce qui t’effraie ? Que nous ayons affaire pour la seconde fois à un borgne ! s’exclama Barthélemy Ranquelm avant d’éclater de rire.
Son apprenti était loin de partager pareille hilarité. Guettant les marches qui menaient au sous-sol, il s’approcha lentement de la table. Tout en avançant, il frappait l’air devant lui de ses deux mains en cadence comme pour faire signe à son maître de parler moins fort.
– Mais enfin, mon garçon ! Nous sommes ici aux frontières du royaume. C’est une contrée ravagée par les guerres et le brigandage. Même en temps de paix, les troupes de l’Empereur y multiplient leurs incursions. Durant les batailles comme durant les pillages, des bras s’arrachent, des mains se tranchent, des yeux se crèvent. Il n’y a rien d’extraordinaire à croiser quelques éclopés.
– Mais deux borgnes de suite et avec le même œil en moins ? protesta Anthelme tout en s’asseyant en face de son maître.
– Simple coïncidence ! fit Ranquelm d’un ton sentencieux.
– Si vous le dites ! convint l’apprenti.
Sans doute Anthelme aurait-il aimé poursuivre plus avant son argumentation. Mais d’un froncement de sourcil, le vieil homme venait de lui faire comprendre que leur hôte remontait de la cave. Un rapide coup d’œil vers l’arrière suffit à convaincre le jeune garçon. Il devait se taire sur-le-champ : l’aubergiste était désormais à portée de voix. Il avançait de sa démarche chaloupée en serrant sur son cœur, comme il l’eût fait d’un nourrisson, une bouteille large et pansue. À chaque pas, le feu qui crépitait dans la cheminée éveillait sur la surface du verre des chatoiements de rubis. Le nectar contenu dans le flacon devait assurément être des plus exquis. Dans de telles conditions, il aurait été bien malpoli de continuer à alimenter la moindre controverse sur les borgnes et les malbâtis.
Le brave homme posa son précieux fardeau sur le coin de la table et s’employa à en faire sauter le cachet de cire :
– J’ai pensé, commenta-t-il, qu’un bon vin de Bourgueil vous revigorerait. Régalez-vous, pendant que Jacob, mon palefrenier, vous réchauffe le civet dont je vous ai vanté les mérites. Je ne puis malheureusement me joindre à vous, car je dois de ce pas aller soigner ma petite Colombe.
– Vous avez un pigeonnier ? demanda Anthelme, tout en fixant le ventre bien rond de la bouteille.
– Disposition fort utile par ces temps de fausse paix ! acquiesça maître Ranquelm.
L’aubergiste éclata de rire :
– Ah que nenni ! Il s’agit de ma fille. Elle est…
Le bon cyclope parut buter sur la suite de la phrase et chercher maladroitement ses mots :
– Oui ! Elle est… disons… malade, la pauvrette. Sinon ce serait elle qui aurait fait le service et non ce grand diable de Jacob.
Il marqua une pause, considéra alternativement les deux voyageurs puis, clignant de son œil unique, il ajouta dans un murmure :
– Car je dois l’avouer, messeigneurs, l’allure de ce malheureux garçon rebute parfois mes clients. Il a fait la dernière guerre, voyez-vous ! Et les machines démoniaques de l’Empereur ne l’ont guère épargné. Mais il est brave et c’est, après moi, le meilleur cuisinier du pays !
Il haussa un peu le ton pour conclure :
– Là-dessus, mes amis, permettez-moi de vous souhaiter une excellente nuit. Jacob vous montrera votre chambre.
Anthelme serra les dents en voyant s’éloigner l’aubergiste. Il se demandait quel genre de monstre pouvait bien être plus laid encore que ce borgne velu et contrefait. Barthélemy Ranquelm était quant à lui parfaitement détendu. Six hanaps avaient été disposés sur la table. Il en tira deux vers lui, les remplit de l’excellent vin qu’on venait d’abandonner à leur usage et avança le moins plein en direction de son apprenti :
– Tu vois bien, mon garçon ! Ce qui t’effraie n’est guère que la conséquence des incursions menées par l’ennemi en cette bonne terre des Marches. Au lieu d’avoir peur de nos pauvres infirmes, nous devrions leur être reconnaissants d’avoir si vaillamment repoussé les attaques de l’Empereur.
Anthelme plongea les yeux dans la coupe d’argent ciselé que son maître venait de lui placer sous le nez. Il se sentait un peu ridicule et ne savait plus trop quoi dire. Certes, il doutait que l’aubergiste eût jamais servi dans les armées royales. Il imaginait toutefois assez bien qu’il aurait pu perdre un œil en défendant son village. Non point lors d’une bataille ou d’un siège, car les bâtiments alentour ne présentaient aucune trace d’un événement de ce genre. Mais plus probablement à l’occasion d’une offensive perpétrée par une poignée de mercenaires parvenus au terme de leur engagement. Il avait entendu tant d’anecdotes à ce propos ! Les guerriers laissés sans solde partaient en maraude, ils pillaient les hostelleries,les fermes abandonnées, brûlant les pieds des riches paysans pour leur faire avouer où ils cachaient leur magot.
Le jeune garçon réprima un frisson à l’idée de voir débarquer dans l’auberge une telle troupe de scélérats. Et pour chasser les images qui lui venaient à l’esprit, il leva bien haut son hanap et fixa son maître droit dans les yeux.
– À votre triomphe futur et à l’artiste que vous êtes ! Que les moines de Fontfroide soient témoins de votre génie sitôt que le soleil aura embrasé la rosace dont vous allez orner leur église abbatiale !
– À notre humble artisanat et à tous ceux qui l’illustrent ! Aux maîtres verriers du royaume ! riposta Barthélemy Ranquelm.
D’ordinaire le vieil homme n’était pas si modeste, mais il avait senti sinon de l’ironie, du moins un peu d’outrance dans les propos de son apprenti.
Anthelme avait encore sa coupe en l’air lorsqu’une ombre poussa la porte de la cuisine, à l’endroit même où s’était engouffré l’aubergiste quelques instants plus tôt. Il devait s’agir du dénommé Jacob : une silhouette massive, voûtée et dont la tête semblait frôler les poutres du plafond. Plissant les paupières pour mieux voir au loin, l’apprenti verrier considéra alors le nouveau venu. Certes, son visage était laid, l’aile du nez fendue, les joues couturées de cicatrices, mais au moins le bonhomme possédait-il ses deux yeux ! Et puis sa démarche, un peu bancale, traduisait une fragilité secrète qui, d’emblée, vous rassurait. Décidément, le prétendu monstre était loin d’être aussi rebutant que son patron. « Pour un peu, on lui trouverait quelque chose de sympathique », se dit Anthelme en lui adressant aussitôt un sourire de connivence.
Ce ne fut que bien après, lorsque le palefrenier déposa sur la table le plat qu’il venait de remplir copieusement de civet, que le jeune garçon saisit tout le bien-fondé des propos tenus un peu plus tôt par l’aubergiste. Car la main qui se préparait à les servir après s’être armée d’une longue cuillère de bois, cette main qui faisait couler sur chaque morceau de viande une sauce onctueuse et odorante, cette main qui, à l’écurie, devait seller les chevaux ou leur porter leur bonne avoine, cette main-là n’avait rien de très ordinaire. On aurait dit la serre d’un squelette. Ce n’était que des os articulés, à ce détail près qu’au lieu d’être taillés dans l’ivoire, ils étaient moulés dans le verre, une matière d’une qualité exceptionnelle, tout à la fois légèrement nacrée et teintée d’admirables reflets bleutés.
À considérer cette prothèse, Barthélemy Ranquelm lui-même ne put réprimer un mouvement de recul. Puis l’étonnement laissa place à la curiosité et bientôt à la fascination :
– D’où tenez-vous cette merveille ? demanda le vieil homme, incapable de détacher ses yeux des phalanges translucides.
– De l’Empereur ! grogna Jacob en reposant sa cuillère.
Il considéra un instant les deux voyageurs avant de poursuivre :
– Je devrais, pour être exact, accuser plutôt l’ingénieur et sa clique. C’est même le fils de ce misérable qui me l’a greffée, cette main d’enfer. Il s’agissait de tenter une expérience, comme il l’a assuré, la carne !
– Greffée, mon brave ? Que voulez-vous dire ?
La grosse voix du maître artisan s’efforçait d’être douce et chantante. Le palefrenier cependant eut comme une grimace de douleur. Il remonta la manche de sa chemise et fit contempler son poignet. Là où l’on aurait pu s’attendre à une séparation nette entre la chair et le verre, on voyait tout au contraire les deux matériaux étroitement se fondre et se mêler. Les nerfs, les veines, les fibres musculaires s’amincissaient, formaient un réseau qui peu à peu se vitrifiait et cédait la place à des osselets transparents et bleutés.
Le compagnon d’Anthelme ne pouvait détacher les yeux du prodige. Il frottait la table du bout des doigts, décrivant d’incessants allers et retours qui, progressivement, le rapprochaient d’un des ongles de verre, si délicatement ciselé. À le voir ainsi captivé, on devinait que s’il avait pu palper le membre amputé, s’il avait pu en examiner de près le prolongement artificiel, il n’aurait pas hésité un instant. Mais quelque chose en lui semblait retenir son geste, une force secrète que son apprenti prit pour un sentiment assez naturel de répugnance.
– Lorsqu’on m’a fait prisonnier, expliqua Jacob, on a commencé par me couper la main, la droite, comme si j’étais un voleur ! Mais ce ne fut point là le pire. Car ensuite, un drôle de personnage est venu, courtaud, épais, avec des yeux de chat. Il se prétendait fils de l’ingénieur… En tout cas, il en connaissait toutes les ruses et méchancetés ! Il m’a enfoncé de petits tubes de verre dans le moignon. Les chairs à vif, je poussais des cris d’effroi. Mais lui paraissait ne rien entendre. Toute son attention était concentrée sur sa tâche. Ensuite, il m’a trempé tout le bras dans un liquide dont je peux vous affirmer que ce n’était pas de l’eau bénite. Ah, ça non ! Car il brûlait comme de l’acide ! Enfin, cette engeance de Satan m’a badigeonné le poignet avec un onguent, « pour activer la pousse », qu’il disait. Je vous assure que j’ai eu drôlement mal quand ça a commencé à bourgeonner. Parfois encore, lorsque le printemps arrive, je souffre le martyre.
– Absolument magnifique ! siffla Barthélemy Ranquelm entre ses dents, les yeux toujours braqués sur la main artificielle.
Insensible au calvaire de l’ancien soldat, le vieil homme était comme ensorcelé par le spectacle qu’offraient ces osselets de verre où, par quelque prodige insensé, un savant de haut vol avait réussi à insinuer la vie.
– Et par la suite, on vous a laissé retourner parmi les vôtres, mon brave ? demanda Anthelme qui s’efforçait quant à lui de chasser de son esprit les sensations de douleur que pouvait éprouver le palefrenier.
– Bien sûr que non, mon petit monsieur ! rétorqua celui-ci. Tout en attendant de retrouver l’usage de mes cinq doigts, j’ai préparé mon évasion et à la première occasion, je me suis enfui. C’est comme ça que j’ai été blessé à la jambe.
Le brave homme recula d’un pas et les deux voyageurs perçurent très nettement un léger grincement. À plusieurs reprises, Anthelme avait cru entendre un bruit du même genre à l’occasion d’un des déplacements de Jacob. Mais il était alors si préoccupé par l’apparence générale du colosse, puis par sa main fantastique qu’il n’y avait pas réellement pris garde.
– Votre pied… heu… l’un de vos mollets est aussi en verre ? demanda-t-il en écarquillant largement les yeux.
– Ah non ! fit le palefrenier. Quoique blessé à la cheville, j’ai pu rejoindre nos rangs. C’est un chirurgien du roi qui m’a soigné. Ce qu’il m’a posé n’est rien d’autre qu’une belle et bonne jambe de bois. Rien à voir avec les diableries de l’Empereur. Ça ne me procure plus la moindre douleur. Regardez !
Tout sourire, le colosse avait retroussé ses chausses jusqu’aux cuisses. À droite, une sorte de pieu s’enfonçait dans sa botte. À hauteur du genou, on discernait une articulation de cuivre et d’acier.
– Je la dévisse tous les soirs, avant de me coucher ! ajouta Jacob. Vous voulez voir ?
– Je crois que nous en avons parfaitement compris le principe, lança sèchement Barthélemy Ranquelm. Si nous pouvions avoir un peu de pain pour accompagner le civet, ce serait parfait.
On le sentait contrarié de ne pouvoir observer plus longtemps le mécanisme de verre. La jambe de bois était loin de présenter à ses yeux le même intérêt. Le palefrenier le regarda, bredouilla une vague excuse, puis, grinçant et claudiquant, s’en retourna à la cuisine. Il en revint avec une belle miche ronde et dorée qu’il posa sur la table. Anthelme sentait que son maître aurait voulu pouvoir éterniser l’instant où la main merveilleuse s’immobilisa à nouveau sous leur nez. Mais Jacob la retira presque aussitôt.
– Prenez votre temps, messires ! dit l’infirme.Je débarrasserai demain matin à la première heure. Je me lève tôt afin de m’occuper des chevaux. Il ne me reste plus qu’à vous donner la clef de votre chambre.
– Vous ne voulez pas partager avec nous un peu de cette bouteille ? demanda maître Ranquelm.
Le vieil homme fixait le bras droit du palefrenier, dissimulé presque jusqu’au coude derrière le gros tablier de cuir.
– Ce vin de Bourgueil est un véritable délice, je vous assure ! affirma-t-il, dans l’espoir, bien sûr, de voir réapparaître la main de verre.
– Ça serait avec grand plaisir, monseigneur, répondit Jacob mais je dois aller ranger ma pauvre viande.
Il regarda les deux voyageurs avant d’ajouter dans un bref éclat de rire :
– Du moins, ce qu’il en reste ! Mais avant, n’oublions pas votre clef !
Il avait glissé un petit objet de métal brillant sur le rebord de la table.
– Elle n’est pas bien grosse, commenta-t-il. Mais, vous le verrez, la serrure en est robuste. Et le patron ne s’est pas fait défaut d’ajouter deux verrous et un loquet. Vous serez en sécurité. Quand vous aurez pris l’escalier, c’est la première porte à votre droite. Je vous souhaite la bonne nuit.
Il fit demi-tour, non sans un léger grincement et se dirigea vers la cuisine. Anthelme aurait bien aimé lui demander pourquoi l’établissement s’entourait de tant de précautions pour défendre l’accès de ses chambres. Il avait déjà été fort surpris de voir combien de clenches et de targettes l’aubergiste avait dû manœuvrer avant de les laisser entrer. Quels dangers redoutaient donc les gens d’ici ? Mais Jacob avait disparu. À présent que l’apprenti était seul avec son maître, il devenait inutile de poser la question. Barthélemy Ranquelm aurait évidemment répondu qu’on était en terre frontalière, à la merci de la moindre échauffourée, etc., etc. Et puis le vieil homme avait bien d’autres sujets d’émerveillement que ces histoires de serrure. À l’instant où le palefrenier avait déposé la clef, son regard s’était une fois de plus arrêté sur la main de verre. Visiblement, il brûlait d’envie d’en percer les secrets.
– J’aurais tant aimé y toucher ! murmura-t-il, l’air rêveur.
– À quoi donc, mon maître ? demanda Anthelme en lui servant une large portion de civet.
Il connaissait d’avance la réponse, mais il aurait tant voulu inciter le vieil homme à changer d’idée.
– À ce prodige, pardi ! grogna le vieux Ranquelm. As-tu déjà vu une prothèse aussi… miraculeuse ?
– Moi, je crois surtout qu’il y a de la diablerie là-dessous, rétorqua l’apprenti.
Le gentilhomme verrier ne réagit pas. Il avait le regard dans le vague, comme à chaque fois qu’il concevait un nouveau vitrail. Si seulement il avait pu songer à la grande rosace dont il devait orner l’abbatiale de Fontfroide ! Hélas, c’était là chose fort peu probable. À coup sûr, il rêvait plutôt à l’ingénieur de l’Empereur, à toutes les merveilles que la rumeur attribuait à ce mystérieux personnage, merveilles dont la main de Jacob était peut-être la plus surprenante. Dirigée sans les voir vers les poutres du plafond, la prunelle du vieillard, curieusement fixe, brillait en tout cas d’une lumière inhabituelle. Anthelme considéra uninstant les braises qui rougeoyaient dans l’âtre. Ce n’était malheureusement pas elles qui allumaient de tels reflets dans les yeux de son maître. Alors, dans un soupir, le jeune garçon remplit son écuelleet se mit à mastiquer pensivement la viande gorgée de sauce.
