Les tambours du vent - Eric Lysøe - E-Book

Les tambours du vent E-Book

Éric Lysøe

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Beschreibung

Écartelés sur d’infâmes gibets, trois hommes résonnent comme des tambours sous le souffle du vent. Telle est l’image sur laquelle s’ouvre la première des huit nouvelles fantastiques réunies dans ce recueil. La musique s’y découvre ainsi le pouvoir de porter la souffrance à ce point extrême où la douleur, devenue exquise, s’apparente au plaisir. Passions musicales donc – telles que Bach en écrivit –, ces histoires mettent en scène un compositeur ou une violoncelliste, un pianiste ou une cantatrice et entremêlent en un tissu étrangement serré les émotions que font naître les désordres de l’amour et la magie des sons. Pas seulement parce que la musique y prend l’allure d’un tendre supplice, mais aussi parce qu’elle entraîne les amants sur les chemins les plus divers, les sentiers les plus inquiétants. De Paris à San Francisco, d’Oslo à Amsterdam, ce sont autant de stations qui jalonnent le parcours de ces personnages en quête d’un idéal tout à la fois érotique et musical.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Professeur d’université, Éric Lysøe a renoué avec la fiction voici une dizaine d’années. Il a publié depuis une soixantaine de nouvelles et sept romans, dont "Turquoise", paru en 2024 chez Ex Æquo. Également compositeur, il montre avec "Les Tambours du vent" comment s’épousent musique et littérature.

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Seitenzahl: 400

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Éric Lysøe

 

Les Tambours du vent

et autres passions musicales

 

suivi de

 

Bois morts

 

Nouvelles érotico-fantastiques

 

 

 

 

ISBN : 979-10-388-1011-2

Collection New Romance

ISSN : en cours

Dépôt légal : avril 2025

 

© Couverture Ex Æquo

© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

 

Éditions Ex Æquo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières Les Bains

 

www.editions-exaequo.com

Avertissement

 

Quelques scènes explicites à caractère érotique sont présentes au sein de cet ouvrage. C’est pourquoi, en adéquation avec les dispositions légales au moment de la parution, nous avons fixé à 18 ans l’âge minimum conseillé pour aborder cette lecture.

 

 

 

 

 

 

 

Deuxième édition

 

Ce recueil de nouvelles a fait l’objet d’une première édition en 2014 et a reçu en cette occasion le prix « La Cour de l’imaginaire ». Le texte reproduit ici a été profondément remanié.

 

 

Les Tambours du vent

 

 

Alors, Yahvé modela l’homme avec la glaise du sol, et insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.

Genèse, II, 7.

 

— Tu es comme le vent, lui dit-elle, le vent qui descend des hautes plaines et va se perdre dans nos oyats. Tu es comme le vent, caressant, mais insaisissable. Tendre, frais, enivrant. Comme le vent parfois lorsqu’il souffle en rafale, lorsqu’il devient violent, terrible, déchaîné.

Il lui sourit, posa la main sur sa joue, en redessina maladroitement la courbe, suivit d’un doigt rêveur le tracé de la lèvre supérieure, s’arrêta un peu, mais à peine, sur la cicatrice qui ne parvenait pas à entamer vraiment la beauté de la jeune femme, et enfin se coula contre elle, plutôt glaise souple que courant d’air.

— Le vent est mon ennemi fidèle, Douce, ce n’est en rien mon frère…

— Et d’où tiens-tu, amour, que deux fils issus de la même mère ne se peuvent haïr ? Ne penses-tu pas qu’au contraire, ils se jalousent, précisément parce qu’ils sont sortis d’un seul ventre ?

Il eut un bon rire franc.

— Si, de la sorte, l’hostilité est gage de fraternité, alors oui, mon âme, je suis comme le vent.

 

Douce ferma les yeux. Les premières images de leur rencontre lui revinrent en mémoire. Elle s’était levée tôt, comme à l’ordinaire, pour aller se laver au fleuve et remplir les deux sacs d’argile qu’elle utilisait quotidiennement dans son petit atelier. Mue par un instinct qu’elle ne s’expliqua guère par la suite, elle avait cependant légèrement dévié de sa route habituelle. Elle s’était rapprochée de la ville et, soudain, s’était trouvée face aux tambours du vent…

Elle était restée un long moment à contempler ces immenses gibets où l’on suspend les condamnés à une toise du sol, après leur avoir lié les poings et les pieds. On tire sur les cordes jusqu’à écarteler les suppliciés, puis on les laisse se dessécher au soleil. Tout le temps que dure leur agonie, le souffle inconstant de la steppe les projette dans une direction, puis une autre, faisant sonner leurs corps comme la peau d’un bendir. Plus que de la soif ou de la faim, plus que des déchirements qu’entraîne la tension des longes, c’est, dit-on, de l’atroce musique du vent que périssent les condamnés, de ce battement inégal qu’ils accompagnent de hurlements, de vociférations ou de prières.

Il y avait là trois suppliciés, portés ensemble par chaque mouvement de l’air. Le plus proche de Douce était visiblement mort. La tête couchée sur le côté, il donnait l’impression d’avoir la nuque brisée. Plus loin, sur la troisième potence, dansait un individu qui ne cessait de gémir, d’insulter des passants imaginaires ou encore d’implorer leur pitié. La jeune femme en aurait ressenti de la compassion si le regard de l’inconnu ne l’avait trahi. Ses prunelles noires, étrangement lumineuses, révélaient à quel point il était veule et fourbe. Elle examina les alentours, comme à la recherche des interlocuteurs du condamné, et constatant qu’à cette heure du jour, toute la ville dormait encore, elle adressa au misérable une brève réprimande :

— Eh ! l’homme ! il n’y a personne. Tu ferais mieux de te taire, afin d’économiser tes forces.

Mais l’autre reprit de plus belle, se répandant en propos outrageux à l’encontre de la jeune femme.

Le supplicié que ses deux frères de douleur encadraient de la sorte se gardait bien, quant à lui, de prononcer le moindre mot. Brûlé par le soleil, son corps robuste, épais même, couvert de cicatrices, de plaies restées à vif, indiquait qu’il devait avoir été pendu là bien avant ses compagnons d’infortune. Ses paupières mi-closes laissaient tout juste deviner l’éclat d’yeux clairs, à peine teintés, comme l’eau qui court sur les pierres grises et sur le sable mordoré.

— Et toi, le taiseux, lança Douce, qu’as-tu donc fait pour être en si bonne posture ?

— Rien, répondit-il, j’ai tué.

— Un meurtre ? Et toi, tu considères cela comme une simple bagatelle ?

— Il ne méritait pas de vivre.

— Tu peux constater en tout cas que la justice ne t’a pas suivi dans son opinion !

— Il était riche, répondit froidement l’agonisant, avant de retomber dans un complet mutisme.

Que se passa-t-il alors en Douce ? Eut-elle peur que ce silence ait été signe de mort, et que, par ses questions, elle se soit rendue solidaire, voire complice de la sanction infligée à l’assassin ? Eut-elle plus simplement envie de ce grand corps abandonné sur le seuil de l’au-delà ? Cela faisait si longtemps qu’un homme ne l’avait pas prise… Elle effectua un tour complet sur elle-même afin de s’assurer que personne ne pouvait la voir. Elle sortit alors de sous sa chemise le petit ciseau de sculpteur qui ne la quittait jamais, et elle trancha les liens de quatre coups nets, libérant les pieds tout d’abord, puis les poignets.

Dans un gémissement à peine audible, le malheureux s’effondra sur le sol, comme une masse pesante et molle. Le vent l’avait brisé, le soleil desséché, il était évidemment incapable de se mouvoir et elle de le porter. « Es-tu sotte ! se dit Douce. Ne pouvais-tu songer à cela plus tôt ? »

Dans quelques instants, les portes de la ville s’ouvriraient, livrant passage aux premiers ouvriers de la mine. Il était certain que l’un d’eux apercevrait la forme frémissante, tombée au pied du gibet. Et, presque aussitôt, on sonnerait l’alarme. Il fallait provisoirement soustraire le supplicié aux regards, puis trouver un moyen de le conduire en lieu sûr.

Douce rassembla ses forces et poussa l’homme, le faisant rouler sur lui-même, en contrebas de la colline. À chaque tour, les débris de roche déchiraient un peu plus ses muscles, rouvraient ses plaies, mais lui ne réagissait déjà plus.

— Ne bouge pas, dit-elle enfin à la pauvre dépouille, je vais te tirer de là.

Elle dissimula grossièrement son protégé en jetant sur lui sa longue robe du désert, couleur de sable et de pierres jaunes. Elle fila à demi nue jusqu’à sa demeure, hésita un moment à atteler son âne au tombereau, puis, songeant que l’animal serait assurément trop lent, se résolut à prendre une simple charrette à bras. Courant comme une folle, elle regagna l’endroit où elle avait abandonné le moribond, le fit glisser sur le large plateau de bois, récupéra sa robe, l’enfila et emporta au pas de course son précieux butin chez elle. Le vent, qui avait redoublé d’activité avec les premiers bruits de la ville, semblait la porter sur la route.

 

Douce cacha l’agonisant dans une remise, derrière de vieilles faïences ébréchées, et le soigna pendant trois semaines. Bien sûr, des hommes d’armes vinrent enquêter. Le conseil de la cité les avait lancés sur la trace de ce condamné qu’un mauvais citoyen, à ce qu’ils dirent, s’était plu à débrancher nuitamment. Douce emprunta un sourire de circonstance et les guida dans sa demeure, son atelier et ses réserves. Ils marchèrent dans la glaise, cassèrent quelques pots, forcèrent la porte de la remise. Mais, comme le jour baissait, ils étaient pressés de rentrer chez eux pour y culbuter femmes ou souillons. Ils ne s’aventurèrent guère au-delà du seuil.

Cet incident mis à part, Douce put se consacrer, dans les moments de liberté que lui accordait son ouvrage, à panser les plaies de son protégé. Toutes les nuits, elle le veillait en silence, le moindre gémissement la tirant de la suave somnolence où la fatigue finissait par la plonger. Au matin, elle le nourrissait, mâchant longuement de la mie de pain trempée dans du lait avant de se pencher sur lui et d’appliquer ses lèvres sur sa bouche entrouverte pour y laisser descendre la pâte juteuse qu’elle avait patiemment élaborée. Le soir, quand la fraîcheur tombait, elle enduisait ses blessures d’un baume fait d’argile et d’herbes apaisantes. Enfin, chaque fois qu’elle le pouvait, elle passait lui donner un peu d’eau dans un joli bol bleu qu’elle avait façonné la veille de leur rencontre.

 

Un jour, c’était à la sixième heure, le soleil pénétrait par tous les interstices de la remise, il lui ôta l’objet des mains, le porta au-dessus de sa tête avant d’y boire, et le contempla un instant en pleine lumière.

— Très joli, fit-il simplement.

— C’est moi qui l’ai modelé et cuit au four, mon ami.

Il avala une longue gorgée, reposa le bol à côté et, pour la première fois, ouvrit largement les yeux dans sa direction. Elle détourna le regard. Mais il lui saisit affectueusement le menton et ramena vers lui son visage.

— Cela aussi est très joli, ajouta-t-il.

Douce frémit. Elle se savait vilaine, du moins enlaidie par un méchant bec-de-lièvre. Les hommes qui l’avaient eue ne s’étaient jusque-là intéressés qu’à son corps — tourné, lui, à la perfection. À chaque fois d’ailleurs, ils l’avaient prise par-derrière, comme pour ne pas voir son visage. Elle pointa de l’index la cicatrice qui déformait légèrement sa lèvre supérieure.

— Parce que tu trouves cela joli ? demanda-t-elle, presque agressive.

Le blessé eut un sourire triste, il la considéra longuement, puis passa un doigt malhabile sur la courte entaille.

— Un des stigmates de la vie. Regarde, mon corps en est plein. Cela ne nous rend pas plus laids. Qu’est-ce que la beauté ?

Il marqua une pause avant de poursuivre :

— La beauté, c’est ce qui sans cesse meurt en nous, ce qui sans cesse se fane et qui pourtant s’attarde comme si le temps ne nous était pas compté. Cette balafre, mon amie, c’est la trace de ta beauté perdue et cependant à jamais présente.

Douce eut le sentiment de comprendre ce que l’homme lui disait, même si, prises une à une, les formules qu’il avait employées lui semblaient impénétrables. Elle s’étonna de ce qu’un corps aussi gauche, aussi grossier, puisse proférer de telles sentences. De sorte que, l’esprit préoccupé, elle ne réalisa pas vraiment qu’une main venait de se poser sur sa nuque. Le toucher en était si délicat qu’on aurait pu le prendre pour le frôlement d’une étoffe battue par le vent. Puis les doigts se firent plus insistants, plus pesants. Comme s’ils recouvraient un peu d’une force perdue depuis trop longtemps, ils se mirent à presser le tracé énergique que dessinaient les vertèbres. Douce eut alors l’impression qu’une corde venait de se rompre en elle et que ses muscles, un à un, se dénouaient. Quelques instants plus tard, quand, d’une légère traction, l’homme l’invita à approcher son visage du sien, elle s’abandonna à cette étreinte sans la moindre résistance. Leurs lèvres se touchèrent, se frôlèrent, parurent un moment s’éviter. Quêtant d’un regard son consentement, le blessé la serra plus fermement contre lui et l’embrassa enfin, avec cette violence presque désespérée de ceux que la mort traque. Elle se rejeta en arrière.

— Je me réjouis de constater que vous allez beaucoup mieux, et je…

Elle ne put achever sa phrase. L’homme l’avait à nouveau basculée contre sa poitrine. Elle voulut résister encore, mais par jeu, comme pour attiser le désir qui brûlait en eux. Puis, dans un sourire mélancolique, elle céda et sentit fondre en elle toute réticence, toute honte pour son visage meurtri et sa lèvre fendue. Elle laissa son compagnon se glisser entre ses cuisses — des cuisses qu’il écartait de ses larges paumes de mâle. Puis, posant ses mains sur cette vaste poitrine de brute, elle entreprit de le chevaucher. Alors, sans cesser de la fixer, l’homme l’empoigna par la taille et la pénétra sauvagement. Elle eut l’impression qu’il allait la déchirer, et pourtant, elle ne ressentit qu’une douleur exquise. Tout comme les mots qu’il avait eus un instant plus tôt, le regard qu’il posait à présent sur elle, presque sans ciller, formait un incroyable contrepoint à la violence de ses mouvements, à cet organe dur qui semblait s’enfoncer en elle jusque dans des profondeurs inconnues, à ces mains qui lui pétrissaient les seins ou les fesses. Telle une saveur douce-amère, ces noces subites faisaient s’épouser les contraires, la brutalité en devenait caressante, et la tendresse presque batailleuse. D’abord passive, quasiment inerte, la jeune femme se contenta un long moment d’obéir aux gestes de l’homme. Puis, peu à peu, le désir irradia chacune de ses terminaisons nerveuses. Elle se mit à tanguer, à onduler sur le ventre de son partenaire, le souffle de plus en plus court.

 

De ce jour, Douce et son protégé connurent des extases répétées, des étreintes bouleversantes. Et chaque fois, tant que le plaisir se diffusait dans tout son corps, les yeux grands ouverts de son amant restaient obstinément fixés sur elle, comme pour la pénétrer avec une tendresse inouïe — une tendresse que contredisait pourtant chacun de ses gestes. Même lorsqu’il la prenait par-derrière, elle finissait invariablement par tourner la tête, quitte à s’en rompre l’échine, afin de réussir malgré tout à le dévisager. À l’instant de l’orgasme, elle en vint bientôt à ne plus voir que ce regard, ces prunelles larges qui scintillaient d’étrange façon, pareilles à l’eau qui court sur les pierres grises et sur le sable mordoré.

 

L’homme recouvra peu à peu la santé. Dissimulé sous des loques de paysan, il aidait Douce dans son atelier, l’approvisionnait en glaise, tisonnait son foyer, parfois même moulait une statuette. La jeune femme le couvait alors d’un œil attendri, émue par la maladresse de ce grand corps, redevenu si puissant après la longue période de convalescence. Elle venait à ses côtés, prenait ses mains énormes dans les siennes, guidait ses gestes, lui apprenait à jouer avec la glaise comme avec une chair complice.

— Pense à un sein, au sein de celle que tu aimes, lui disait-elle alors, laisse la terre respirer, son pouls battre sous tes doigts.

Il éclatait d’un rire grave, venait poser sa grosse patte sale sur la tunique souillée de son initiatrice. Il faisait mine de pétrir ce corps qui semblait s’offrir lui à travers des gestes et des mots choisis. Mais aussitôt, la jeune femme se reculait en gloussant et jouait à se réfugier dans le coin le plus éloigné de l’atelier.

 

Avec le temps néanmoins, Douce constata que les absences de son compagnon s’allongeaient chaque jour un peu plus lorsqu’il s’en allait, au petit matin, lui chercher de l’argile près du fleuve. Elle en conçut une jalousie dont, quelques mois plus tôt, elle ne se serait pas crue capable. Persuadée qu’une rivale le retenait là-bas, elle se résolut à le suivre. Dissimulée derrière des touffes d’oyats, elle le vit alors remplir de glaise les deux sacs dévolus à cet effet, puis s’asseoir à même le sol et tirer de sa veste grossière un objet mince et long qu’il plaça avec soin entre ses doigts énormes. Une mélopée monta bientôt, lancinante et mélancolique, comme une douleur ancienne vous assaille par vagues successives, se mêlant au vent qui passe, épousant ses moindres vibrations, ses sautes d’humeur, ses hésitations et ses fulgurances.

Elle s’approcha de lui, ondulant involontairement au rythme de la mélodie.

— J’ignorais, mon ami, que tu étais musicien !

Le visage de l’homme se fendit d’un franc sourire qui lui dénuda largement les dents. Rangées de façon parfaite autour d’une langue presque noire, les trente-deux pièces d’ivoire éclatèrent soudain d’une blancheur insoupçonnée.

— Je l’ignorais aussi, Douce, jusqu’au jour où je suis arrivé ici. Il m’est venu l’idée de couper un roseau, d’y percer des trous. Oh ! tu t’en doutes, j’ai dû m’y employer à plusieurs reprises… Je suis tellement maladroit. Mais avec un peu de patience et d’obstination, on arrive à tout.

Elle contempla un instant le fleuve qui doucement descendait vers l’estuaire, les flots chargés d’alluvions, la ligne ondoyante des collines alentour, la végétation clairsemée, luttant contre les pierres, et surtout la lumière intense qui baignait le décor.

— Le paysage t’a inspiré, insufflé sa musique ? demanda-t-elle.

— Ce n’est pas tant le paysage, fit-il, que le vent qui le caresse. L’un des vents. Il m’a parlé lorsque j’étais pendu au gibet. À chaque fois qu’il soufflait, lui et lui seul, tout à charrier ses parfums d’épices et de jasmin, oui, à chaque fois qu’il soufflait, j’entendais une musique étrange qui me bouleversait. J’imaginais alors que c’était le chant du trépas… Puis j’ai compris que la mort n’était pas une sirène, que c’était d’autre chose qu’il s’agissait, quelque chose que j’ai cru trouver le long de ce fleuve. Quelque chose… ou quelqu’un.

Il la fixa intensément avant d’ajouter :

— Mais il me manque une note. Je n’arrive pas à savoir laquelle. Une note ronde comme ton sein, bleue comme ton regard, et pleine d’une tendre souffrance.

Il retint un long soupir et rangea la flûte dans sa veste. Puis il se leva, se chargea des deux sacs qui avaient triplé de volume depuis l’époque où Douce allait elle-même s’approvisionner en glaise. Après quoi, il prit le chemin du retour, en invitant sa compagne à le suivre d’un simple mouvement de la tête.

 

Il cessa dès lors de se cacher pour jouer — il n’avait d’ailleurs aucune raison de le faire. Une fois revenu du fleuve avec son chargement d’argile, il s’asseyait dans un coin de l’atelier et, tout en contemplant la jeune femme penchée au-dessus du tour de potier, il interprétait sur sa flûte la chanson du vent lointain. Il s’arrêtait toujours au même endroit, cherchant la note qu’il disait manquer en une certaine phrase et dont les oreilles, il est vrai, peu exercées de sa compagne ne percevaient aucunement l’absence.

— Cet air est parfait, mon ami ! Je ne crois pas qu’il faille y ajouter quoi que ce soit, lançait-elle sans quitter des yeux son ouvrage, lorsqu’elle sentait qu’il commençait à désespérer d’achever un jour la mélodie.

Il abandonnait alors sa flûte, avançait jusqu’à la jeune femme, se plaçait derrière elle, posait un baiser brûlant sur son épaule d’ambre et lui prenait les seins à pleines mains. Puis, bien sûr, il la forçait à se retourner et la fixait de ses yeux presque incolores, comme l’eau qui court sur les pierres grises et sur le sable mordoré.

 

La note ronde et bleue se changea peu à peu en obsession. Dès que Douce émettait un son — qu’un fer retentisse en frappant le tour, qu’une poterie tombe et soudain se brise —, il écoutait avidement jusqu’à la dernière vibration, espérant de tout cœur y retrouver le timbre perdu. La nuit, il se réveillait en sueur, bondissait hors du lit, prenait sa flûte…

— Je viens de l’entendre en rêve, Douce, je la tiens, je l’ai.

Il tirait alors de son roseau une note, une seule, jamais plus. Mais c’était pour tomber presque aussitôt dans un abattement complet :

— Non, ce n’est pas cela…

 

Un soir lui vint une idée singulière. Prétextant que Douce portait sans doute en elle le son manquant, il résolut de le lui extirper. Il exigea d’elle une totale obéissance, l’attacha nue sur leur pauvre couche, pieds et poings liés, comme il l’avait été aux tambours du vent, puis il se mit à la caresser avec une lenteur, une douceur enivrantes. Dès que la jeune femme commença à gémir, il retira ses mains et entreprit de souffler sur elle, sur le visage d’abord, juste à l’endroit de la bouche. Douce, persuadée qu’il allait l’embrasser, se tendit tout entière vers cet improbable baiser. L’étreinte tant espérée cependant ne vint point, seules leurs haleines se mêlèrent. Ce fut alors sur elle comme un vent léger qui descendit très lentement en direction de sa gorge, s’attarda sur ses seins, sur ses mamelons érigés. La jeune femme se débattait, cherchait à se libérer. Le souffle de son amant la rendait folle. Elle voulait que les paumes épaisses de l’homme se décident enfin à pétrir ses chairs, que ce sexe qu’elle voyait haut dressé à côté d’elle la pénètre au plus profond de son être. Mais il n’y avait qu’une brise pour venir à elle, une brise chaude et caressante qui sortait de ces lèvres dont elle désirait tant le contact. Et cette brise se mit bientôt à souffler entre ses cuisses, à effleurer son ventre, soulevant le duvet brun de son pubis.

Douce ferma les paupières, se sentit devenir la maîtresse du vent, et laissa monter peu à peu le plaisir en elle. Elle eut longtemps l’impression que sa jouissance n’aurait pas de fin, jusqu’à ce que, soudain, tout se brise en elle. Elle baissa les yeux, vit les prunelles de son amant fixées sur elle, et fit jaillir, dans le silence de la nuit, un son, un seul, une note si aiguë qu’elle se croyait incapable de l’atteindre. Son compagnon se rua sur sa flûte, et reproduisit avec une précision prodigieuse l’exacte résonance de ce cri si longtemps espéré. Riant à en pleurer, il la détacha, la prit dans ses bras, la serra à lui en briser la nuque avant de l’embrasser tendrement. Ils s’endormirent presque aussitôt, d’un sommeil unique, pensant l’un comme l’autre qu’ils avaient enfin trouvé la paix.

— Tu es comme le vent, lui dit-elle au réveil, le vent qui descend des hautes plaines et va se perdre dans nos oyats…

 

Pendant quelques jours, le musicien s’abandonna à la joie d’avoir complété l’étrange mélodie. Bientôt cependant, il en vint à désirer un autre air, un air que lui soufflerait cette fois l’autan ou le zéphyr. Il se mit à dresser l’oreille en toutes circonstances, cherchant des chansons nouvelles, nées sous des latitudes inconnues. Puis, un matin, il réveilla Douce par un léger baiser.

— Je dois partir, mon âme. Mais je reviendrai, dès que j’aurai achevé mon œuvre…

— Tu ne reviendras jamais ! Tu te perdras dans le vent et je resterai seule et triste.

D’un doigt, il écrasa la larme qui perlait à la paupière de la femme aimée. Il embrassa tendrement ces lèvres qui se tendaient vers les siennes, puis il tourna les talons et partit en direction du levant. Douce réprima un sanglot. Elle savait qu’il était inutile de crier, de lui dire le vide qui venait soudain de se creuser en elle. Elle savait qu’il était inutile de protester. Plus rien ne pouvait le retenir. Son frère le vent avait parlé.

 

Il marcha des années en direction de l’orient, collectant une à une les mélodies qui chantaient à ses oreilles à mesure qu’il s’enfonçait dans les steppes, progressait vers le grand désert. Il s’arrêtait au hasard des routes, dormait dans les jardins ou les étables, effectuait les menues tâches qu’on voulait bien lui confier afin d’assurer sa subsistance.

— Je vis de l’air du temps ! avait-il coutume de dire en riant.

Parfois on l’invitait aux noces, aux fêtes et on lui demandait d’interpréter sur sa flûte les mélodies, de plus en plus nombreuses, qu’il avait désormais à son répertoire.

 

Un soir, alors que la fatigue le gagnait, il vit se déployer, au pied d’une colline qu’il venait péniblement de gravir, une interminable étendue de pierres et de sable, rougeoyant sous les derniers feux du crépuscule. Il reprit peu à peu son souffle. L’âge était là, à présent. Il ralentissait chacun de ses gestes, à la seule exception de ses doigts énormes sur le minuscule roseau qui lui servait d’instrument. Il tendit instinctivement l’oreille et reconnut très nettement sa première mélodie, mais avec de place en place des variantes dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Il descendit l’autre versant de la butte, s’allongea derrière une grosse pierre, s’enroulant dans son épais manteau de bédouin.

« Je collecte ce dernier air, et je reviens vers Douce, se dit-il. Il me faut refermer le cercle des choses. »

Il se réveilla tôt le lendemain, et se mit en marche vers le soleil levant, guettant chacune des sonorités matinales. Il avançait difficilement. Était-ce le vent contraire qui se prenait dans les larges manches de sa tunique, ou encore le sol meuble dans lequel ses pieds enfonçaient presque jusqu’aux chevilles ? Ses pas ralentissaient peu à peu, le sable s’amoncelait dans les plis de son manteau, lui collait à la peau.

 

Très loin de là, une vieille femme mettait une poignée d’argile sur son tour et, petit à petit, lui faisait prendre forme. La glaise, fuyante tout d’abord, se laissa guider par les gestes sûrs, les mains habituées à son contact. Elle se fixa en une courbe presque parfaite, à peine déformée par les légers sillons qu’y avaient creusés les doigts.

 

Au même instant, en plein cœur du désert, la grande silhouette du musicien s’était, elle aussi, immobilisée. Le sable lui pénétrait les yeux, la bouche, les oreilles. Malgré ses vêtements épais, l’écume poussiéreuse des dunes s’enfonçait jusqu’aux moindres pores de son être. L’homme savait qu’il allait mourir, mais cela lui importait peu. Il entendait à présent le simoun siffler la mélodie céleste dans son ineffable totalité. Ce qu’il en avait perçu, lorsqu’il y a bien longtemps, on l’avait attaché aux tambours du vent, n’en constituait qu’une faible partie. Et pourtant, chaque courbe nouvelle ne faisait que rendre plus émouvante encore la note ronde et bleue, cette fragile bulle sonore que Douce, au comble de la jouissance, lui avait permis de trouver.

Il cessa de lutter contre les pierres, contre le vent implacable qui s’abattait sur lui. Il ferma les yeux et se laissa peu à peu prendre par le sable. Un instant, il ne fut plus que musique aérienne, puis il s’abandonna, s’engloutit dans l’insondable conscience du monde.

Le soleil dessécha sa dépouille qui se mêla petit à petit au limon, de sorte que, quelques mois plus tard, il n’était plus qu’une statue minérale. Pendant longtemps, les bédouins le désignèrent à leurs enfants comme l’un de ces caprices qu’engendre l’érosion éolienne.

— Celui-là, avaient-ils coutume de dire, nous l’appelons « Le Musicien ». Regardez comme il ressemble à un homme qui tend l’oreille pour rejouer sur sa flûte la chanson du désert !

Puis le vent vint à bout de cette forme haut dressée. Il l’émietta en une multitude de grains dorés. Un soir, il n’en resta plus qu’une pincée de sable. Un dernier tourbillon l’emporta, guidé par le hasard.

 

Assise devant son tour de potier, la vieille femme avait modelé un joli bol, rond comme un sein d’adolescente. Il fallait à présent le recouvrir d’une couche épaisse de pigment bleu…

 

Le soleil déclinait quand elle put enfin contempler son ouvrage. Elle eut un sourire de satisfaction qui fit presque entièrement disparaître la légère cicatrice qui lui déformait la lèvre supérieure et se noyait dans les rides. Elle allait glisser l’objet dans le four quand une saute de vent fit voleter autour d’elle une poignée de sable. Quelques grains vinrent se coller à la substance vitreuse dont elle avait enduit la glaise, y formant comme un motif improbable. Douce poussa le bol au milieu du foyer et en referma la porte, sans même s’apercevoir que chacune des particules soulevées dans l’air scintillait d’étrange façon, un peu comme l’eau qui court sur les pierres grises et sur le sable mordoré. Instinctivement cependant, un certain regard lui revint en mémoire, celui de l’homme qui lui faisait l’amour en la fixant droit dans les yeux.

— Dire que je n’ai jamais su son nom ! soupira-t-elle en considérant les flammes qui léchaient doucement la base du bol, derrière la vitre épaisse du four.

Au loin, de nouveaux suppliciés faisaient résonner les tambours du vent.

 

 

 

 

Une ancienne ballade irlandaise

 

 

 

Cette nuit-là, après qu’une désagréable sensation de moiteur l’eut tout à coup tiré du sommeil, Florimond sut qu’il venait de tomber éperdument amoureux d’une ombre. Une jeune fille allait occuper le reste de ses jours, une jeune fille dont il n’avait pu entrevoir le visage, ni même saisir le nom lorsqu’elle le lui avait murmuré à l’oreille. Il avait à peine douze ans et ignorait encore tout, bien sûr, de la force des sentiments, de la violence de la passion. Mais le rêve — un rêve curieusement long et cohérent — lui avait offert, quelques minutes plus tôt, sa première expérience érotique.

Il s’était retrouvé nu au milieu d’une place noire de monde. Animé d’un vague sentiment de honte, il avait aussitôt pris la fuite et s’était engagé dans une ruelle ténébreuse qui, immédiatement à sa gauche, dessinait comme une bouche d’ombre. Il sentait dans sa course quelque chose battre contre ses jambes ; à chaque pas, une sorte d’épaisse lanière venait flageller ses cuisses trop maigres. Son sexe ! il ne pouvait s’agir d’autre chose. Cet inutile morceau de chair semblait s’être considérablement allongé, tout en demeurant flasque comme une liane. Florimond n’eut néanmoins pas le temps de s’interroger plus avant sur cette particularité anatomique. C’était en vain qu’il avait cru pouvoir profiter d’un instant de répit en obliquant brusquement dans ce boyau sombre. Derrière lui retentissait le martèlement de pas innombrables. La foule à ses trousses, il venait de réaliser, mais trop tard, qu’il s’était engouffré dans une impasse.

À sa droite, une porte d’entrée battait, s’entrebâillant par instants sur une large section de dallage sombre. Il en poussa le vantail et s’introduisit rapidement dans la demeure. Après avoir tiré derrière lui le verrou, il s’efforça de considérer calmement l’endroit dans lequel il venait de faire irruption. Il ne distinguait guère toutefois que les vagues contours d’une pièce dont l’essentiel de l’ameublement se trouvait noyé dans d’épaisses ténèbres. Il hésita à presser le commutateur électrique, puis estima qu’il valait mieux s’en abstenir : la lumière, à coup sûr, trahirait sa présence auprès de la meute qui, de façon inexplicable, s’était mise à le pourchasser. Il attendit donc que ses pupilles se soient habituées à l’obscurité. Peu à peu, il parvint à discerner les objets alentour : un canapé, deux fauteuils, une table basse, des étagères chargées de livres. Dans un coin se dessinait la volute d’un escalier en spirale. Sans réfléchir, il l’emprunta et, bondissant de marche en marche, il atteignit bientôt le palier.

L’étage baignait dans une lumière laiteuse, celle du clair de lune sans doute. Mû par un instinct qu’il ne s’expliquait guère (mais après tout, ne s’agissait-il pas d’un rêve ?), il se rua dans le couloir et poussa — au hasard, lui sembla-t-il — la dernière porte sur sa gauche. C’est alors qu’il l’aperçut.

Nue, étendue sur un lit recouvert d’un simple drap vert pâle, elle n’offrait presque rien à la vue. Florimond ne discernait guère que deux jambes repliées, le talon plaqué contre les fesses. C’était à peine si les cuisses, légèrement écartées, le laissaient deviner en outre un horizon de chair délicatement bombé — une ligne arrondie sur laquelle frissonnait un fin duvet brun. Et sous cet arc à la courbure incertaine, le rayon de lune gagnant soudain en intensité lui permit d’admirer la fleur merveilleuse dont il n’avait appris jusqu’alors l’existence que par ouï-dire : le glaïeul pâle et velouté du sexe, qui s’abandonnait au regard des visiteurs, révélant tout le mystère de ses pulsations les plus intimes.

L’enfant s’approcha de la troublante silhouette ainsi étendue devant lui et chercha à en contempler le visage. Mais les traits de l’inconnue demeuraient noyés dans les ténèbres, il était impossible d’en discerner ne serait-ce que l’allure générale.

Comme si ce bizarre anonymat l’intimidait, Florimond baissa les yeux et sentit aussitôt son regard comme happé par la tache claire de la poitrine. Il resta un long moment à la contempler, confondu, éberlué… Il en avait pourtant déjà vu des seins et combien ! Pas simplement devinés à travers une étoffe translucide ou dans l’échancrure d’un décolleté profond. Non ! vus, ou plus exactement visualisés : délimités, esquissés, puis modelés avec soin. Et cela trois étés durant, pendant des heures entières.

 

Depuis qu’il avait neuf ans, la « mammoscopie » était devenue en effet, à l’occasion des grandes vacances, l’occupation favorite du couple mal assorti qu’il formait avec Valenthym, son aîné de quatre ans. Pour dire vrai, Florimond, qui commençait tout juste à apprendre le grec, aurait préféré parler de « mammographie ». Mais c’était son frère qui avait forgé le mot. Or, ce garçon robuste et déluré évoluait avec une telle aisance dans le monde, on le sentait à ce point prédestiné à devenir l’orgueil de la famille qu’il était vain de chercher à l’emporter sur lui. Florimond, en tout cas, s’en gardait bien. Il se faisait même un devoir de l’accompagner dans la plupart de ses expéditions secrètes — en été surtout, lorsqu’il s’agissait de participer à la réalisation de l’album où Valenthym consignait ce qu’il appelait, non sans une touche de mystère, sa « collection ». Les deux adolescents montaient tout en haut du blockhaus qui surplombait la plage. Là, ils s’asseyaient l’un à côté de l’autre. Florimond sortait de son sac une pochette de papier canson, une gomme, des ciseaux et cinq crayons qu’il rangeait par ordre de dureté croissante : 9B, 5B, HB, 4H et 9H. Pendant ce temps, avec autant de précautions que s’il s’était agi d’un vase datant de l’époque Ming, Valenthym extirpait de son étui la grosse paire de jumelles que son oncle lui avait offerte, soi-disant pour « observer les bateaux ». Le garçon pointait l’instrument en direction de la plage, scrutait la région la plus peuplée, fouillait un peu parmi les serviettes éponges, puis soudain se figeait, mettait au point les lentilles et enfin criait à son jeune frère :

— J’en ai de jolis ! T’es prêt ?

Florimond saisissait aussitôt la plus sèche de ses mines et commençait à la faire courir sur le papier en suivant attentivement les indications de son maître arpenteur. L’aîné était l’œil et le cadet la main. Ils avaient mis au point tous deux un code complexe qui permettait de décrire avec précision la taille, la forme, le galbe des seins, la configuration exacte de l’aréole, et l’aspect plus ou moins singulier du mamelon. Valenthym pratiquait, à partir des épaules, une sorte de relevé visuel, exprimant les directions et les dimensions avec une rigueur toute mathématique :

— Tu descends de quatre millimètres à soixante degrés sud-est. Bon ! Maintenant, un millimètre plein nord. Tu y es ? Alors un autre à présent, mais à dix…

Florimond suivait chacune de ces indications avec une exactitude minutieuse. Au bout de quelques minutes, les deux seins se trouvaient parfaitement reproduits sur le papier, et le jeune artiste n’avait plus qu’à poser les ombres de façon à leur restituer leur volume d’origine. Son frère examinait alors le travail réalisé, lui en faisait au besoin corriger un détail, avant de lui adresser ce qu’il fallait bien prendre pour un compliment :

— Parfait ! C’est exactement cela. Numéro 1327. Ce qu’elle a de beaux nichons, la garce !

Florimond inscrivait consciencieusement sous le dessin le nombre qu’on venait de lui dicter. Puis il découpait le papier de façon à n’en conserver que la partie utile, partie qu’il tendait ensuite à son frère d’un air quelque peu cérémonieux, comme il l’aurait fait avec un document secret, riche d’informations de la plus haute importance. Valenthym rangeait alors ses jumelles, puis glissait le morceau de bristol dans la poche avant de l’étui. Il le collerait avec soin, une fois rentré à la maison, dans le registre correspondant à sa collecte du moment : « Été 1990. Campagne d’août »… C’était tout. Les deux garçons se retrouveraient sans doute dans une heure ou deux pour « en croquer une nouvelle paire », selon l’expression qu’ils se plaisaient à employer communément entre eux. Pour autant, les rôles ne s’échangeraient pas. Pas une seconde les jumelles ne passeraient des mains de l’un à celles de l’autre. Jamais l’aîné n’autoriserait son cadet à jouer à son tour les voyeurs.

— T’es trop jeune pour ça, expliquait-il, et puis tu perdrais bien vite ton talent, si tu devais contempler de près ces merveilles.

Florimond se consolait en descendant en direction de la plage pour observer du coin de l’œil les poitrines offertes au soleil estival. Le plaisir, toutefois, n’était pas le même. À marcher les pieds dans l’eau, on avait l’impression d’un spectacle filmé à la sauvette. Rien à voir avec ce qui se passait au sommet du blockhaus. Car là-haut, votre œil pouvait prendre son temps pour parcourir la feuille, et quand, du gras du doigt, vous estompiez une ombre, c’était comme si la phalange effleurait réellement ce sein qui, sans réserve aucune, offrait son galbe délicieux à vos caresses.

 

Dans le rêve cependant, Florimond ne se contentait plus d’épouser les contours d’une image inerte, à la cambrure artificiellement suggérée par les lois de la perspective. Il explorait du regard une peau fine, si douce, si chaude en apparence — une peau toute palpitante de vie… Et il voyait pointer sous ce derme presque transparent une éminence ferme et ronde dont il suivait des yeux la forme émouvante. Le tissu adipeux était encore trop mince pour dissimuler le relief de chaque lobule. « Une poitrine de jeune fille ! » dit en lui une voix dont il ne connaissait pas l’origine, mais qui lui semblait puiser toute sa science dans la vieille encyclopédie de son père. Et il se prit soudain à songer à ces quelques pages qui correspondaient à l’article « Sein ». Il les avait consultées à maintes reprises, de sorte qu’elles avaient fini par se décoller et par déborder légèrement de la tranche dorée du volume.

Florimond étudiait avec soin tous les détails de cette poitrine, la courbe de chaque hémisphère, la vallée entre l’une et l’autre, le cabochon de l’aréole, la saillie du mamelon découpée de façon si nette, comme au rasoir. À l’emplacement du cœur, un grain de beauté minuscule donnait l’impression qu’on avait, en ce point précis, enfoncé une épingle. On n’en apercevait plus que la tête.

Le jeune rêveur se sentit aussitôt poussé par une audace d’autant plus déconcertante qu’elle paraissait fort peu adaptée à son âge. On aurait dit que les années s’étaient succédé à une folle vitesse. Si bien qu’il n’agissait plus en adolescent, mais en homme, peut-être même en individu d’âge mûr. Il entreprit de poser les lèvres sur cette piqûre presque invisible. Il commençait à peine à se pencher au-dessus d’elle quand il en fut brutalement écarté. Le corps qui s’était jusque-là offert à la contemplation sans la moindre retenue lui était désormais interdit. On aurait dit qu’une cage de verre en défendait l’accès.

Florimond demeura quelques secondes incapable d’agir. Puis, tâtant le vide qui s’était soudain créé autour de la dormeuse, il tenta de faire le tour du bizarre catafalque sur lequel elle était étendue. Il avait l’impression d’être monté sur des roulettes. Il en vint même à regarder un instant ses pieds pour vérifier qu’il n’avait pas chaussé des patins. Après tout, rien n’est impossible dans un rêve ! Il découvrit alors qu’il portait de gros brodequins de cuir largement trop grands pour lui. De vrais souliers de clown qui l’obligeaient à glisser, d’une jambe après l’autre, sur le parquet fraîchement ciré.

Il progressait toutefois avec une infinie lenteur, comme si le corps dont il longeait à présent l’épaule avait pris soudain des proportions gigantesques. Quand il fut arrivé au niveau de la tête, il constata, non sans désarroi, qu’aucun des traits de l’inconnue n’était identifiable. On lui avait comme flouté le visage, la moindre ligne était estompée. On aurait dit que les chairs avaient fondu. En s’efforçant malgré tout d’en suivre la courbe incertaine, Florimond entendit qu’on lui chuchotait deux syllabes à l’oreille — cela ressemblait à un prénom. À peine en eut-il perçu les sonorités chantantes qu’une chaleur intense se diffusa à travers toute sa poitrine. Une étreinte silencieuse, très tendre et cependant d’une violence presque désespérée, s’empara aussitôt de son être. La jeune fille, toujours étendue sur son drap vert, n’avait néanmoins pas bougé d’un pouce. Mais il se sentait bizarrement comme en étroite communion avec elle. Une saveur de sel lui vint aux lèvres, sans qu’il sache à coup sûr si c’était elle ou lui qui pleurait, ni même si ce qu’il goûtait se composait de larmes ou de perles de sueur.

Ce fut alors qu’il entendit monter dans la pièce un chant très pur, telle une eau cristalline qui court sur les pierres et se déchire en larges gerbes d’écume sur chaque aspérité de la roche. Cela ressemblait à une ancienne ballade irlandaise, exécutée sur un tempo passablement lent. Une quinte très appuyée tout d’abord, bientôt suivie d’une fine guipure de croches en mode de ré. Toutes les huit mesures, la voix marquait une pause sur la tonique ou la dominante, laissant à l’oreille le temps d’en saisir toutes les harmoniques.

En vérité, Florimond, qui ne distinguait toujours rien du visage de sa partenaire, ne percevait pas ce chant par les organes ordinaires de l’ouïe. Il ressentait la mélodie à travers les vibrations qui la faisaient naître dans la poitrine de la jeune fille. Chaque note ainsi émise produisait une sorte de battement qui se communiquait sans le moindre détour à son cœur. Celui-ci, comme enserré dans la mâchoire d’un étau, agissait un peu à la manière de cette pièce secrète dont il avait oublié le nom et que les luthiers dissimulent à l’intérieur d’un violon, d’un alto ou d’un violoncelle. Grâce à ce mince morceau de bois, les vibrations des cordes se transmettent à toute la caisse de résonance, jusque dans ses recoins les plus intimes. Florimond sentait qu’en lui se produisait un miracle de ce genre. Son cœur amplifiait l’onde sonore, puis l’infusait à leurs deux corps réunis. Et dans l’harmonie qui, de la sorte, gouvernait leurs êtres, le jeune garçon discernait, avec une précision exquise, ce qui lui semblait constituer une pointe particulière. À peine plus épaisse que la tête d’une aiguille, une fine nervure venait battre contre sa poitrine, exactement à l’endroit où le minuscule grain de beauté s’était formé sur le sein de la dormeuse.

La sensation de griserie qui l’avait transporté quelques minutes plus tôt s’empara à nouveau de lui, irradiant toutes les fibres de son organisme, jusque dans leurs régions les plus secrètes. Une même vague de chaleur courut sur la peau de sa partenaire et en fit frémir les moindres pores. Leurs mains s’étreignirent avec fièvre, la jeune fille se cambra soudain alors que la mélodie atteignait le point d’orgue final. Florimond eut l’impression de se fondre en elle, comme s’ils n’étaient plus l’un et l’autre qu’un seul brandon de chair vibrante. Il chercha désespérément dans la masse d’ombre le visage, les lèvres, les yeux de l’inconnue. Puis il sentit se rompre en lui des digues battues par un océan en furie, il murmura quelques syllabes sans suite, retint un cri…

 

… Et il se réveilla. Son pyjama était plein d’un liquide blanchâtre, épais et visqueux. Il ignorait que c’était du sperme, mais il en conçut aussitôt un vif sentiment de culpabilité. Il ne fallait pas que sa mère puisse deviner ce qui s’était passé ! Il fila sans un bruit dans la salle de bains, nettoya le vêtement sous un filet d’eau, regagna discrètement sa chambre, mit à sécher l’objet du délit sur la chaise près de son bureau, puis se glissa nu dans les draps. Il espérait donner une suite à son rêve, y retrouver la mystérieuse jeune fille. Il se concentra sur le spectacle de ce corps trop brièvement entr’aperçu. Presque aussitôt cependant, sa vue et ses souvenirs se brouillèrent. Il ne conserva plus que l’image des seins, leur forme, leur galbe encore juvénile, le bouton de corail qui s’épanouissait à leur sommet et le minuscule grain de beauté piqué à l’endroit du cœur. Il étreignit son oreiller, l’embrassa avec passion, tout en murmurant :

— Je t’aime, Belle Inconnue, je vais parcourir le monde pour te retrouver et alors, plus jamais je ne te quitterai !

Puis il se rendormit comme une masse, sombrant dans un sommeil de brute, sans vision ni fantasme.

Le matin au réveil, un rapide coup d’œil à sa montre lui permit de constater qu’il disposait de quelques minutes encore avant de devoir se plier à la routine quotidienne de la toilette, du petit-déjeuner et de la vérification minutieuse du contenu de son cartable. Il mit ce temps à profit pour reconstituer de mémoire la poitrine qui s’était offerte en songe durant la nuit et dont il était bien décidé à retrouver le modèle original. Il venait à peine de pointer l’endroit du cœur de sa mine la plus fine, afin de marquer l’emplacement du grain de beauté, quand son frère fit irruption dans sa chambre. Florimond tenta bien de dissimuler aussi vite qu’il le put son esquisse — il l’avait glissée dans un des compartiments de son secrétaire. Hélas, Valenthym avait l’œil à tout ! Armé ou non de ses jumelles, il perçait les moindres mystères du quotidien. Il avait immédiatement saisi la situation et lança d’un ton enjoué :

— Mais qu’est-ce que tu caches là, frérot ? Des nénés pour ma collec’ ? Tu me les files ?

— Tu pourrais frapper quand même ! fit Florimond la mine faussement scandalisée. Tu vois pas que je suis tout nu ?

— Même pas remarqué, mon bonhomme ! C’est sans doute parce qu’y a rien à zyeuter… Allez, on me file la jolie petite image et puis on passe son peignoir pour pas montrer son zizi à sa môman. On lambine pas, le troufion ! Exécution…

Le ton devenait presque menaçant. Valenthym avança la main vers le tiroir dans lequel se trouvait caché le dessin. Mais son jeune frère se cabra. Collant son bassin contre la façade du secrétaire, il empêchait l’intrus d’approcher et le défiait du regard. Son agresseur n’était pas habitué à une telle résistance de la part d’un adolescent qu’il tenait pour un gamin timide et maladroit. Sans doute estima-t-il qu’une altercation sérieuse risquait d’alerter leur mère, descendue depuis quelques minutes seulement pour préparer le petit-déjeuner. Toujours est-il qu’il se contenta de rebrousser chemin en haussant les épaules.

— Mon pauvre Flo ! T’es bien qu’un branleur ! Et au sens premier du mot, même !

Comme pour illustrer son propos, Valenthym se retourna brusquement et, dardant sur son cadet un regard brûlant de colère, il fit mine de se masturber, la main s’activant autour d’un pénis imaginaire, et la langue pendant sur le côté pour simuler, de façon caricaturale, quelque jouissance obscène.

— En tout cas, conclut-il, tu peux toujours te brosser pour qu’on aille ensemble mater les filles sur la plage !

— Je m’en fous, répondit Florimond.

Il bravait son frère avec une audace toute nouvelle.

— Pour ce que tu me laisses voir ! J’ai bien mieux que cela, maintenant ! ajouta-t-il entre ses dents avant de claquer la porte au nez de l’indésirable.

Sur le point de regagner sa chambre, Valenthym se demanda si, par hasard, son petit frère n’avait pas jeté bien avant lui sa gourme, et il donna un violent coup de poing contre la cloison, fou de rage à l’idée de se retrouver ainsi dépouillé de son droit d’aînesse.

 

Au lycée ce jour-là, chaque instant fut pour Florimond l’occasion de considérer les plus jolies de ses camarades, essayant d’évaluer les chances qu’avait leur poitrine naissante d’atteindre plus tard un développement comparable à celui de la jeune fille du rêve. Durant un cours de mathématiques où mademoiselle Duflot avait entrepris d’initier ses élèves aux mystères des équations à deux inconnues, il observa ainsi avec un soin tout particulier les formes encore anguleuses de sa petite voisine de droite, Coralie Montrevert. Comme il avait l’habitude de le faire depuis le sommet du blockhaus, mais sans que son frère vienne cette fois lui dicter une conduite, il analysa avec précision le mouvement du vêtement, s’efforçant d’imaginer le dessin que pouvaient suivre les chairs sous les plis de l’étoffe. Son regard était à ce point rivé sur le corps de la gamine que celle-ci, surprenant son manège, lui glissa à l’oreille :

— Ben, qu’est-ce qui t’arrive, Flo ? T’as jamais vu de filles ?

Florimond décida de miser gros et murmura en retour :

— D’aussi jolies que toi ? Jamais !

Son interlocutrice dut rougir un peu. Elle s’efforça cependant de masquer son trouble en lui assenant une joyeuse bourrade, d’un geste gauche où elle s’appliqua à mettre le moins de féminité possible :

— T’es con ! chuchota-t-elle. Comme si j’étais du genre à me laisser draguer…

Elle le considéra un instant d’un air narquois.