La dernière concubine - Catt Ford - E-Book

La dernière concubine E-Book

Catt Ford

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Beschreibung

Lorsque le frère de la Princesse Lan'xiu la livre, sous la contrainte, à la cour du Général Hüi Wei en tant qu'offrande politique, elle ne se demande une seule chose : combien de temps va-t-il se passer avant que son secret ne soit découvert ? Elle ne se fait pas d'illusions ; quand le général découvrira qu'elle est en réalité un homme, la mort sera son seul avenir… Même s'il ne lui rendra pas la tâche facile. Lan'xiu s'est habillé comme une femme toute sa vie, mais il n'a rien d'une demoiselle en détresse. Il sait manier l'épée aussi bien que son prochain. Le Général Hüi Wei possède tout ce qu'un homme pourrait vouloir : le pouvoir, la richesse, le succès sur les champs de batailles et un pavillon de concubines. Tout d'abord, il traite Lan'xiu avec suspicion, mais il se trouve étrangement attiré par elle. Quand il découvre que la belle jeune femme est en réalité un homme, sa première réaction consiste à tirer son épée. Mais plutôt que de gâcher une telle beauté, il décide de jouir de la soumission du fougueux Lan'xiu... et allume les flammes d'une passion et d'un désir plus profond que tout ce qu'il a pu ressentir pour ses autres épouses. Mais les intrigues de la cour, les ambitions politiques et les doutes du général seront peut-être trop de choses à surmonter pour leur amour.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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Copyright

Publié par

Dreamspinner Press

5032 Capital Cir. SW

Ste 2 PMB# 279

Tallahassee, FL 32305-7886

http://www.dreamspinnerpress.com/

Ceci est une œuvre fictive. Les noms, les personnages, les lieux et les faits décrits ne sont que le produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux ou des événements ou des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.

Titre original : The Last Concubine

Copyright © 2012 by Catt Ford

Traduit de l’anglais par Céline Etcheberry

Illustration de la couverture : Catt Ford

Tous droits réservés. Aucune partie de cet e-book ne peut être reproduite ou transférée d’aucune façon que ce soit ni par aucun moyen, électronique ou physique sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans les endroits où la loi le permet. Cela inclut la photocopie, les enregistrements et tout système de stockage et de retrait d’information. Pour demander une autorisation, et pour toute autre demande d’information, merci de contacter Dreamspinner Press, 5032 Capital Cir. SW, Ste 2 PMB# 279, Tallahassee, FL 32305-7886

http://www.dreamspinnerpress.com/

Édité aux États-Unis d’Amérique.

Première Édition

Juillet 2012

Édition e-book en français : 978-1-62380-932-4

Pour Bodie

AUTEMPS de la Dynastie Qing, pendant le règne du Fils du Ciel, l’Empereur Jun, le Seigneur Wu Min ordonna à une caravane d’entreprendre le dangereux voyage qui la mènerait jusqu’à la cour du Général Qiang Hüi Wei, gouverneur des états du Yan et du Qui, pour y porter un présent d’une grande valeur, car il tenait à gagner des faveurs et un titre auprès du représentant de l’empereur. Le temps ayant passé, on a depuis longtemps oublié s’il avait été satisfait ou déçu que les courtisans et soldats désignés aient réussi ou non à atteindre la forteresse de Qiang Hüi Wei après avoir traversé des territoires hostiles. L’histoire indique seulement que la caravane arriva à bon port et que lorsque cette nouvelle parvint au Général Hüi Wei, il accorda une audience afin de recevoir ces cadeaux dans le respect des coutumes de l’époque.   

I

— QUEPENSES-TUque Wu Min ait pu considérer comme un présent approprié, Hüi ? demanda le Seigneur Jiang tandis que les deux hommes arpentaient les couloirs du palais, se dirigeant vers la salle d’audience.

Hüi Wei émit un bref rire attristé.

— Comme pot-de-vin, tu veux dire. Il meurt d’envie d’attirer l’attention du Fils du Ciel et espère y arriver par mon biais.

— Tu es cynique, observa Jiang.

— Et grâce à cela, je respire encore.

Hüi Wei offrit un sourire carnassier à son ami et s’arrêta devant la porte. Les deux soldats stationnés à cet endroit levèrent leurs lances pour les laisser passer et demeurèrent ainsi, le visage impénétrable, comme s’ils ne pouvaient pas entendre les commentaires des deux hommes.

— Nous verrons bien quels beaux mensonges ses représentants essaieront de me vendre.

Sur ces paroles, Hüi Wei hocha la tête et l’un des soldats écarta le rideau pour révéler de lourdes portes en bois, aux charnières de fer. Il repoussa une porte sans bruit et Hüi Wei précéda son ami et conseiller pour entrer dans la pièce, émergeant de riches rideaux damassés pour arriver sur une estrade qui surplombait un sol carrelé et brillant.

Il resta debout, silhouette imposante devant ceux qu’on lui avait envoyés, musclé et puissant, son beau visage impassible, patiné toutefois par le temps passé sur les champs de bataille, son regard dur tandis qu’il attendait que l’assemblée s’agenouille et s’incline, en hommage à sa présence dominante.

Son expression ne changea pas lorsqu’il découvrit le spectacle incongru d’une belle femme mince au milieu des hommes et son regard glissa sur elle sans même une lueur d’intérêt. Il s’installa sur son trône massif, posa ses mains sur les têtes de tigres rugissantes gravées au bout des accoudoirs et attendit en silence. Afin d’insulter discrètement les représentants de Wu Min, Hüi Wei avait choisi de les recevoir en s’habillant de vêtements rudimentaires plus adaptés au combat, portant encore son plastron de cuir et son épée à son côté.

La voix du Seigneur Jiang retentit.

— Son impériale personne, le gouverneur de la province de Changchun, des états du Yan et du Qui, protecteur assermenté du Fils du Ciel, l’Empereur Jun, le Général Qiang Hüi Wei a daigné recevoir les représentants de Wu Min, seigneur de la province de Liaopeh. Qui parle au nom de Wu Min ?

L’un des courtisans précieusement habillé hocha la tête tandis qu’il fixait toujours son propre reflet sur le sol poli.

— Sa grâce le Seigneur Wu Min a exigé que je transmette son respect, ainsi que ce petit gage infime de son allégeance à Qiang Hüi Wei.

— Tu t’adresseras à mon Seigneur en tant que Seigneur Général Qiang Hüi Wei ou ton maître sera heureux de te récupérer – découpé en un millier de morceaux, le réprimanda vertement Jiang, usant du titre militaire de Hüi plutôt que de son titre civil, comme un nouvel affront.

Hüi Wei essaya d’empêcher ses lèvres de se retrousser. Son ami Jiang n’aurait certainement jamais mis une telle menace à exécution personnellement, à moins qu’il n’ait jugé cela nécessaire pour la sécurité de la province, mais il avait convaincu beaucoup d’hommes de son impitoyable cruauté en usant de telles paroles. Apparemment, le courtisan était l’un d’eux puisqu’il eut un mouvement de recul visible et s’empressa de corriger la façon dont il s’était adressé à lui.

— Un million d’excuses, votre Honneur ! s’exclama-t-il, sa voix quelque peu étouffée puisqu’il était obligé de parler directement contre le sol. Je ne voulais pas vous offenser. Ce n’est que ma misérable ignorance qui m’a poussée à m’adresser à son Excellence le Général de manière incorrecte. Je prierai pour que vous n’exerciez pas vos représailles sur mon gracieux maître, à cause de mon épouvantable infamie.

Hüi Wei n’osa pas lancer de regard vers Jiang mais il savait combien son ami savourait tout cela.

— Redresse-toi ! ordonna-t-il impatiemment. Que veut ce Wu Min ?

Le courtisan se rassit sur ses talons, le visage rougi, comme si sa corpulence ne l’avait pas habituée à cette position de respect. Aucun de ses autres compagnons n’osait même relever les yeux, mais Hüi Wei remarqua que les quatre soldats imposants qui entouraient la femme restaient en groupe serré autour d’elle, comme si elle possédait un grade important et nécessitait du même coup une protection constante.

— Rien, mon Seigneur ! Il n’ose rien vous demander.

Le courtisan releva sournoisement les yeux puis fixa de nouveau le sol.

— Si, dans le futur, vous souhaitiez lui accorder une marque infime de vos faveurs… Mais il est bien conscient qu’il ne mérite rien venant de vous. Non, nous sommes venus vous présenter quelques présents d’une grande valeur, simplement pour exprimer la loyauté et l’allégeance de Wu Min à votre égard, Protecteur du Nord et au Fils du Ciel, l’Empereur Jun, et…

— Le Général Qiang apprécie ce geste gracieux mais c’est un homme important. Il a beaucoup de responsabilités en tant que serviteur de l’empereur, l’interrompit doucement Jiang. Je t’assure que n’importe quel cadeau provenant de Wu Min sera apprécié à sa juste valeur.

Le courtisan sembla comprendre qu’on lui intimait d’en venir au but, même s’il aurait vraisemblablement été heureux de s’écouter parler encore pour quelques heures. Il releva une main.

— Si je pouvais vous demander la permission d’ordonner à ces misérables serviteurs d’approcher notre gracieux gouverneur…

Jiang hocha la tête.

— Tu peux. Jusqu’à cette ligne, pas plus près.

Il pointa une ligne de pierres noires gravée au sol, à plus de trois mètres de Hüi Wei.

Le courtisan releva le petit doigt et un serviteur approcha du trône à genoux en tenant un petit coffre. Il ouvrit celui-ci pour révéler la présence de nombreux taels d’argent empilés à l’intérieur.

— Une petite offrande en monnaie, dit le courtisan comme si le montant était négligeable et ne valait pas une petite fortune.

Il releva l’annulaire de la main qu’il tenait toujours en l’air.

Un second servant s’approcha, apportant un autre petit coffre. Cette fois-ci, le couvercle révéla la beauté lustrée de perles de tailles diverses et de couleurs allant du noir au rose, puis au blanc le plus pur.

— Des perles rares récoltées dans l’océan, au prix de nombreuses vies, psalmodia le courtisan.

Il releva son index.

Un troisième serviteur s’avança pour dérouler un rouleau de soie chatoyante.

— La plus belle soie de toute la province de Liaopeh. Notez la beauté subtile de la fleur d’orchidée tissée dans le motif.

Hüi Wei bâilla avec ostentation sur son trône pour signaler l’ennui que lui procurait ce défilé d’offrandes.

Le courtisan sembla consterné.

— Ces cadeaux sont de petits riens, indignes de la grandeur du gouverneur. Bien qu’ils aient été recueillis grâce à une grande austérité de la part de Wu Min, ces gages sont trop insignifiants pour votre grande fortune et votre importance. Non, le trésor que Wu Min souhaite vous présenter n’est aucun de ceux-là. Il attend encore.

Enfin, il releva son majeur.

Les quatre soldats se redressèrent et l’un d’eux tendit la main à la femme qui était encore prostrée afin de témoigner  son respect le plus complet. Elle posa sa main sur son avant-bras musclé, aussi légèrement qu’un colibri en plein vol et se leva gracieusement, son regard baissé comme il se le devait, voilé par ses cils. Les soldats l’escortèrent et restèrent en cercle autour d’elle, comme s’ils la gardaient de toute attaque imminente. Sa qipao{1} bleue était brodée de fils d’or dessinant des dragons et des phénix et sa couleur sombre mettait en valeur sa beauté d’ivoire.

D’une voix calme, le courtisan parla – comme s’il était tellement impressionné par ce qu’il disait qu’il pouvait à peine supporter la signification de ses paroles.

— Wu Min a consenti au plus profond sacrifice en vous envoyant sa demi-sœur, la Princesse Zhen Lan’xiu, pour qu’elle devienne votre épouse.

Hüi Wei ne jeta pas même un regard vers la femme.

— Remercie ton maître, mais je ne pourrais accepter un cadeau qui cause une douleur si cruelle à celui qui l’offre. L’intention est louable, mais le sacrifice est inutile. Je n’ai pas besoin que Wu Min choisisse mon épouse pour moi.

Le courtisan reprit rapidement la parole, nerveux.

— Il ne souhaitait pas vous offenser ! Il est bien connu que votre Grandeur possède déjà une femme et plusieurs concubines ! Wu Min n’a jamais envisagé que la Princesse Lan’xiu puisse remplacer l’une de ces dames vénérées. Non ! En réalité, vous pouvez l’utiliser comme bon vous semblera et la rejeter si elle vous déplaît !

— Est-ce qu’il s’engage à accepter de reprendre son cadeau si elle est jugée défectueuse ? demanda Jiang.

Choqué, le courtisan répondit :

— Elle est intacte ! Chaste et pure ! La plus belle vierge que l’on puisse trouver dans tout Liaopeh ! Personne n’arrive à résister au charme de sa beauté. Elle est de caractère modeste et sage ! Et elle été gardée avec grand soin. Il n’y a eu aucun rendez-vous galant sournois au clair de lune pour la dépouiller de sa pureté…

— Tu transmettras mes remerciements à Wu Min pour ces tributs impressionnants, dit Hüi Wei d’un ton ennuyé. Je suis sûr que se séparer de sa sœur lui a causé une grande douleur.

— Oh, en effet, en effet, l’assura le courtisan d’une voix mielleuse. Si seulement vous acceptiez de recevoir ces humbles présents, cela lui procurerait assez de plaisir pour surmonter le tourment…

— Nous tiendrons compte de ces gages. Avez-vous une requête ? l’interrompit le Seigneur Jiang d’un ton avisé.

— Il se trouve que j’en ai une. Wu Min souhaite s’assurer que sa Grâce est consciente de sa loyauté…

— Vous l’avez déjà mentionné, en effet.

Jiang tendit la main vers le parchemin.

Le courtisan se releva et s’approcha de l’estrade, extirpant le parchemin de la manche de sa robe. Il grimaça lorsque Jiang agrippa son bras d’une main en acceptant le parchemin de l’autre. Il jeta un regard vers le visage de Hüi Wei mais celui-ci ne daigna rien montrer, aussi abandonna-t-il le parchemin sans résistance.

— L’audience touche à sa fin. Vous pouvez tous vous retirer, annonça Jiang. Qu’on amène la Princesse Lan’xiu au quartier des femmes.

Il claqua des doigts à l’attention des soldats du général, qui s’avancèrent immédiatement.

— Mais… la princesse… sa garde… Elle ne doit pas demeurer sans protection ! bredouilla le courtisan. Ses gardes doivent…

— Je suis sûr que nous saurons la protéger de façon adéquate. Les gardes que vous avez amenés peuvent repartir avec vous. Pendant qu’ils le peuvent encore, dit Jiang, sa voix impliquant qu’il ne tolérerait aucune discussion.

— Son serviteur, alors. Permettez au moins à son eunuque de lui tenir compagnie, jusqu’à ce qu’elle se sente ici chez elle…

Pour la première fois, Jiang examina le petit serviteur mince, au visage doux, légèrement féminin.

— Es-tu un eunuque ?

Rougissant, le servant hocha la tête sans relever les yeux, se rapprochant d’un minuscule pas de la princesse.

Le beau visage de la princesse ne montra rien de l’émotion qu’on aurait attendue d’une fille noble livrée à une cour inconnue – et au lit d’un étranger – mais elle sembla se pencher légèrement en direction de son serviteur eunuque.

Hüi Wei secoua une main et ses soldats s’avancèrent pour mener la jeune femme et son servant hors de la pièce. Les soldats qui la gardaient ne bougèrent pas, ne semblant pas avoir la moindre idée de l’attitude à adopter face à cette circonstance imprévue.

Le visage du courtisan arbora une expression frustrée lorsque la princesse disparut, mais il sembla accepter son impuissance et, une nouvelle fois, pressa son front contre le sol.

— Je transmettrai à sa gracieuse Seigneurie Wu Min que le Seigneur Général Qiang Hüi Wei a accepté les cadeaux qu’il a choisis avec beaucoup de soin et de réflexion pour le plaisir et l’enrichissement de la demeure de Sa Seigneurie…

Les épaules de Hüi Wei s’agitèrent lorsqu’il quitta la salle en riant, accompagné de Jiang.

— Penses-tu qu’il parle encore ?

— J’ai ordonné aux gardes de noter ce qu’il disait mais j’ai peur qu’il soit vain d’espérer une quelconque indiscrétion. Il est versé dans l’art de cracher beaucoup de mots pour dire peu de choses. Je n’ai aucune idée de ce que souhaite obtenir Wu Min grâce à cet étalage.

Les lèvres d’Hüi s’affinèrent en un sourire lugubre tandis qu’il traversait de nombreux couloirs.

— Vraiment aucune ? Toi, d’ordinaire si sage, à moins que tu ne me flattes en me permettant d’élucider ce mystère, réponds à cela : comment un homme qui gouverne une province enclavée, à plusieurs kilomètres de la mer, arrive-t-il à obtenir une telle quantité de perles sans pareilles ?

Jiang sembla réellement surpris tandis qu’il hâtait le pas pour arriver à suivre.

— Voici une question très intéressante. Cela ajouterait grandement à son pouvoir et à son contrôle s’il avait accès à un port, mais je ne vois pas en quoi vendre sa sœur lui permettrait de gagner cela.

— Pas à moi, du moins. J’ai suffisamment de femme et de concubines. On pourrait supposer qu’en ajouter une autre serait excessif.

— On dit que l’empereur possède une maison de la félicité céleste d’une centaine de concubines.

— L’empereur est l’empereur et il n’a pas besoin d’aller à la guerre ou d’enrayer de rebellions de provinces arrivistes, rétorqua Hüi Wei sèchement. Un homme simple, tel que moi, n’a pas besoin d’une femme différente pour réchauffer son lit chaque nuit.

— En parlant de choses sans pareilles, dit Jiang en changeant avec tact le sujet de leur conversation. Je n’avais jamais vu de femme plus belle que cette princesse.

— Je n’ai pas remarqué, mentit Hüi Wei.

— Bien sûr que non, mais quand tu en auras le temps, tu pourrais regarder son visage, soupira Jiang avec admiration. Une forme tellement parfaite. Sa peau est aussi impeccable que les perles livrées avec elle. Des yeux en amande, profonds comme un ciel nocturne, une bouche à la courbe semblable à…

— Celle d’un serpent à l’agonie ? Assez ! Je te prendrai au mot si tu dis qu’elle est le parangon de toutes les grâces féminines, dit Hüi Wei en riant. Attention de ne pas tomber, toi, sous son charme. Badiner avec la concubine d’un autre homme est passible de mort.

— Tu veux donc la garder ?

— Je n’ai pas encore décidé, dit Hüi froidement.

— Mais tu ne la renvoies pas ?

Hüi ouvrit la porte vers ses quartiers privés.

— Viens avec moi.

Jiang entra dans la pièce et referma la porte derrière lui.

— À quel jeu joues-tu ? Ne fais pas de cachoteries avec moi.

— Que dit-il dans ce parchemin ?

Jiang le déroula.

— Si je lis correctement entre les lignes, il espère t’empêcher d’envahir sa province et espère que tu respecteras vos frontières mutuelles. Cela veut dire qu’il est en train de faire quelque chose qu’il ne veut pas que tu saches mais qui justifierait une invasion. Peut-être qu’il espère distraire ton attention avec la beauté de cette femme.

Hüi s’affala sur une chaise, sans plus aucune trace de la solennité délibérée dont il avait fait preuve dans la chambre d’audience lorsqu’il était sur le trône.

    Il leur versa à chacune une tasse de huáng jiǔ et en but une gorgée avant de parler.

— Je la garderai un temps, au moins pour pouvoir découvrir le plan de Wu Min. Il est ambitieux et intelligent, mais il ne prête allégeance qu’à lui-même. C’est un homme prudent. J’ai combattu sur les mêmes champs de bataille que lui et il ne s’investit pas dans une attaque si elle ne lui profite pas personnellement, peu importe le traité qu’il a signé. Il recourt à la tromperie et à la ruse pour obtenir ce qu’il veut.

— Et en t’offrant cette fille, il espère gagner – quoi ? Que sa beauté t’occupera au point de pouvoir se créer sous ton nez, un chemin vers la mer ?

Jiang rit à la pensée que n’importe quelle femme puisse distraire Hüi Wei au point de négliger son devoir sacré, décrété par le Fils du Ciel.

— Ce serait mal te connaître.

— Au moins, si tu avais autorisé sa garde à rester avec elle, il aurait pu bénéficier de quelques espions dans ma cour. Qui sait ? Peut-être qu’elle espionne pour lui.

Hüi Wei releva son verre vers la lumière, observant la liqueur dorée.

— Il estime que les autres sont de moins bons stratèges que lui. C’est le plus grand handicap de Wu Min. Non, il a d’autres raisons pour m’envoyer cette femme. Quelque chose qu’il espère gagner en la mettant en ma possession. Peut-être est-elle née maudite ou amène la malchance à ceux chez qui elle réside, malgré sa beauté. Les dieux s’amusent parfois en offrant un cadeau d’une main et en le reprenant de l’autre.

Il rit.

— Il n’a pas dû offrir ce tribut d’argent, de perles et de soie de bon cœur, seulement pour masquer sa véritable intention. Il doit avoir bon espoir de pouvoir les récupérer, le moment donné. Wu Min n’ouvre pas facilement le poing.

— Il ne peut espérer que sa présence provoque un conflit au sein de ton palais des plaisirs, réfléchit Jiang à voix haute, d’une voix perplexe. Un homme ne s’inquiète pas des querelles mesquines de simples concubines.

— Même Wu Min ne ferait pas cette erreur, admit Hüi Wei sèchement. Fais-la escorter à la septième maison.

— Quand tu la verras, penses-tu qu’elle te dira pourquoi Wu Min l’a envoyée ?

— Elle ne le sait peut-être pas. Et je ne la verrai pas, pas tout de suite, dit Hüi.

— Je ne le pensais pas, dit Jiang d’un ton satisfait. La nouvelle sera transmise à Wu Min que tu as ignoré ses présents. Les laisser sur le sol comme tu l’as fait en quittant la salle d’audience était un trait de génie. Peut-être que cela l’incitera à une action plus imprudente.

— Peut-être, dit Hüi. Dans tous les cas, fais cataloguer tous les tributs et fais-les emmener à la chambre forte.

— À l’exception de la Princesse Lan’xiu, le taquina Jiang.

— Renseigne-toi sur cette famille, dit soudain Hüi. Il faut être un homme des plus cruels pour envoyer sa propre sœur subir le destin d’une concubine au sein d’un quartier des femmes déjà établi. Je ne pourrais pas le faire, même si l’empereur me l’ordonnait. Il y a quelque chose de bizarre derrière toute cette affaire.

— Je m’assurerai qu’on installe la princesse dans la septième maison, avec son servant, mais je ne vais pas la mettre trop à l’aise pour le moment. Et peut-être que je pourrais arranger une rencontre entre elle et votre première épouse, Dame Mei Ju ?

Un lent sourire étira les lèvres de Hüi.

— Je savais bien que j’avais une bonne raison de garder un bouffon à ma cour.

— Bouffon ! Je ne suis pas un bouffon ! s’exclama Jiang en feignant d’être scandalisé. Tu serais bien attrapé si je prenais cette insulte à cœur et que l’humour devenait mon principal rôle à ton service.

— Je n’insulterais personne de cette manière s’il n’était pas mon plus proche ami, Jiang.

Hüi se releva et posa une main sur l’épaule de Jiang.

— Nous y verrons plus clair ensemble, comme nous l’avons toujours fait, advienne que pourra.

— En effet, admit Jiang.

II

LAPRINCESSELAN’XIU suivit le soldat qui ouvrait la marche, une épée à la main, l’entraînant, ainsi que son servant, à sa suite. Elle jetait de petits regards discrets autour d’elle, découvrant les murs solides en pierre autour du palais, trop haut pour qu’on puisse les escalader et trop lisses pour permettre d’y trouver la moindre prise si on avait voulu tenter d’y grimper. Et au-delà se trouvait un mur similaire autour de la ville, à franchir également, si on arrivait à passer le premier.

Des gardes armés patrouillaient devant chaque issue possible de sortie pour éviter qu’un intrus puisse y pénétrer. Un grand talent artistique avait été déployé à l’intérieur des murs pour donner aux résidents la sensation de se trouver au cœur d’un beau parc. Des arbres et des buissons avaient porté des fleurs à la bonne saison, bien que désormais un peu de neige saupoudre le sol. Désespérée, Lan’xiu remarqua les empreintes qu’elle laissait dans le blanc manteau, rendant toute évasion furtive impossible.

Elle suivit docilement jusqu’à une autre cour solidement gardée, une sorte d’enclave dans la forteresse et son cœur se serra quand elle reconnut le quartier des femmes. Il était clos par de grandes portes en fer constamment verrouillées. Le soldat se servit d’une clé pour leur permettre d’entrer et lorsqu’il frappa, elle entendit qu’on relevait une barre de l’intérieur en réponse. Le soldat verrouilla à nouveau les portes une fois entrés. Cependant, au lieu d’un grand bâtiment avec des parties communes, elle vit douze maisons éparpillées autour de la cour. Des pêchers et des pruniers nus se trouvaient au centre du parc, entourés de buissons bruns dépouillés de leurs feuilles à cause de la saison. Six bancs étaient disposés dans cet espace.

 Toutes les maisons, hormis la première, étaient identiques. Là où les tuiles de toutes les autres maisons étaient d’un bleu cobalt, la demeure la plus splendide était couronnée de tuiles d’un pourpre éclatant, afin d’apporter la bonne fortune sur ceux qui résidaient sous celles-ci. La maison était la plus grande, la plus magnifique, avec des chiens de temple en céramique, fixés à chaque coin recourbé du toit, pour empêcher la chance de s’échapper. Un passage couvert conduisait à la porte d’entrée et une lumière brillait à l’intérieur, diffusant une lueur chaleureuse derrière des rideaux rouges. Les ombres qui bougeaient derrière les voilages suggéraient la présence d’une famille à l’intérieur, profitant des divertissements de la soirée.

Lan’xiu regarda cette maison avec envie. Elle était appropriée pour quelqu’un née comme elle, mais son rang ne lui permettait plus aucune gratification. Elle savait que malgré le destin annoncé à sa naissance, son avenir avait pris un chemin plus sombre et plus sinistre.

Chaque maison dans la cour possédait une lanterne suspendue à droite de la porte. Cependant, celle-ci n’était allumée qu’à la cinquième maison, brillant dans le crépuscule bleu et froid. Lorsqu’ils passèrent devant, l’un des soldats grogna.

Supposant à raison que ce commentaire inarticulé ne la concernait pas, la Princesse Lan’xiu continua de suivre le soldat en silence jusqu’à ce qu’il s’arrête devant la septième maison, extirpant une énorme clé en fer. La serrure grinça en signe de protestation et les charnières gémirent quand le soldat ouvrit la porte.

Lan’xiu rassembla les pans de sa cape avant de pénétrer dans le couloir froid et sombre, se raidissant en prévision de ce qui risquait de suivre. Après tout, peut-être que les soldats avaient reçu l’ordre de l’amener ici et de l’exécuter. Elle put sentir la chaleur du corps de Shu Ning, son eunuque, lorsqu’il s’interposa entre elle et le soldat qui la suivait. Elle ne fut pas rassurée de réaliser qu’il avait les mêmes soupçons qu’elle.

Elle contrôla son sursaut instinctif lorsque le premier soldat parla, ne voulant pas que l’homme puisse voir combien elle était terrifiée.

— Ma Dame, mon Seigneur Jiang vous présente ses excuses. Nous n’étions pas informés de votre venue et la maison n’a pas été préparée pour vous. Si Ma Dame veut bien patienter, des servants seront bientôt là pour allumer les feux et les lampes. La maison a été gardée propre, elle est donc habitable. Vos bagages vous seront apportés.

— Jiang ? Je pensais que le nom du général était Qiang Hüi Wei ? demanda sèchement l’eunuque au soldat.

— Le Seigneur Jiang est le commandant en second du Général. Il s’assure que le domaine du Général Qiang fonctionne correctement. C’est à lui que vous adresserez vos plaintes ou vos demandes.

Lan’xiu agita une main gracieuse mais ne parla pas. Une dame de sa condition ne donnait pas d’ordre direct aux serviteurs. C’est pour cela qu’elle possédait un eunuque.

Une nouvelle fois, Shu Ning parla.

— Je suis certain que la princesse n’aura aucune raison de se plaindre. Comment puis-je me procurer de la nourriture pour elle ?

— La nourriture vous sera amenée bientôt, avec l’eau, le thé et le vin.

Le soldat ne semblait pas vouloir discuter plus longuement. Il se retira avec ses compagnons pour aller monter la garde de l’autre côté de la porte.

 Les volets étaient barrés de l’extérieur et le crépuscule rendait les ombres de la maison encore plus opaques. Seule la faible lueur de la lune rayonnant à travers une fenêtre circulaire au-dessus de la porte nacrait le sol poli tandis que Lan’xiu écoutait le moindre bruit, le son de pas étouffés ou le bruissement d’un vêtement, pour savoir quand l’attaque commencerait.

L’assaut ne vint jamais, du moins pas sous forme violente. On frappa à la porte et l’un des soldats l’ouvrit pour révéler une véritable armée de serviteurs composée d’eunuques et de femmes habillées de vêtements simples mais de bonne qualité. Ils portaient des lanternes, des plateaux couverts dont émanaient des odeurs alléchantes et des longueurs de tissu précieux. L’un d’eux portait un braséro de charbons ardents, qu’il apporta dans le salon. Il s’agenouilla devant la cheminée et alluma bientôt un feu.

Les autres eunuques se précipitaient en tous sens, plaçant des lanternes, accrochant des rideaux aux fenêtres, retirant les draps des meubles pour révéler des chaises et des tables en bois de rose, sculptées, incrustées de dessins de nacre. En quelques minutes seulement, ils transformèrent la pièce déserte et froide en un endroit confortable et chaleureux.

Shu Ning parlait avec les servants, commandant à plusieurs d’entre eux de préparer la plus grande chambre à coucher pour la princesse, à un autre de se consacrer aux bagages et à un dernier de dresser une table avec les plateaux couverts de nourriture. Puis il leur ordonna à tous de quitter la pièce.

— Venez, Princesse Zhen Lan’xiu, asseyez-vous et mangez. Vous devez être épuisée et affamée.

— Ning, pourquoi parles-tu comme ça ?

Ning indiqua la porte de la tête posant une main en coupe sur son oreille.

— Rompez votre jeûne, ma Dame. Puis je vous escorterai à votre chambre à coucher et vous mettrai au lit.

Lan’xiu lui offrit un sourire attristé et soupira.

— J’ai peur de ne pas avoir très faim.

Ning renifla les plats avec envie et insista.

— Il faut que vous mangiez quelque chose.

Il souleva un couvercle et dit :

— Voici du riz avec des morceaux de pêches dorées.

— Très bien, dit Lan’xiu, résignée. Tu peux me servir un peu de cela.

Elle ramassa ses baguettes et mangea avec modération. Puis elle fixa longuement Ning en murmurant :

— Mange, idiot, ne m’attends pas. Je sais que tu as faim. Arrête de faire semblant.

— Oui, ma Dame, dit Ning fortement avant de souffler. Il faut les forcer à vous traiter comme vous le méritez, de par votre naissance.

— Oh, Ning. Que ferais-je sans toi ?

Lan’xiu tendit une main fine et tapota son bras.

— Je suis si heureuse que tu aies choisi de m’accompagner.

— Rien ne pourrait me tenir loin de vous, Lan’xiu, dit Ning doucement.

Puis il commença à manger avec appétit, choisissant du porc, du riz et des légumes pour remplir son bol. Lorsqu’il fut rassasié, il releva les yeux et découvrit Lan’xiu en train de le regarder. Il déposa un doigt sur ses lèvres.

— La chambre à coucher est en haut. Vous avez besoin de repos.

Il ouvrit la porte et jeta un œil dans l’entrée. Pendant leur absence, les servants s’étaient occupés de leur intérieur. Le reste de la maison se réchauffait peu à peu et les lanternes étaient allumées. Grâce à leur lumière, il apercevait désormais la courbe de l’escalier qui rejoignait le palier de l’étage. Trois eunuques et trois femmes étaient alignés en silence dans le couloir, comme s’ils les attendaient.

— Ma Dame va maintenant se retirer pour se reposer, annonça Ning.

La plus vieille des servantes claqua des mains et les trois eunuques filèrent vers la porte. Ils sortirent de la maison et les deux soldats les suivirent. Dans le silence, Lan’xiu et Ning purent entendre la clé grincer dans la serrure et ils surent qu’ils étaient désormais emprisonnés dans cette luxueuse maison.

— Montrez-moi la chambre à coucher, ordonna Ning vigoureusement.

La vieille femme esquissa une révérence et parla pour la première fois.

— Vous êtes l’esclave de son Altesse ?

— Je suis son serviteur personnel, souligna Ning. Je la sers de toutes les manières possibles.

— Des restrictions sont en place, répondit la femme. Aucun homme n’a le droit de passer la nuit, dans aucune des maisons. Toutefois, vos coutumes semblent être différentes. Mon nom est Jia et je serai la gouvernante de la Princesse Lan’xiu. Je suis à votre service. Ces filles stupides sont Din et Miu. Ne vous préoccupez pas d’elles. Vous me transmettrez tous les ordres nécessaires et je m’occuperai du reste.

Ning s’inclina.

— Je suis Shu Ning. Vous pouvez vous adresser à moi en m’appelant Ning. Maintenant, la Princesse Lan’xiu est lasse de notre voyage et aimerait se reposer.

— Bien sûr. Suivez-moi.

Jia claqua des mains à l’attention des deux jeunes femmes, qui gloussèrent et s’enfuirent vers l’arrière de la maison, en continuant à jeter de petits coups d’œil furtifs à la princesse en chemin.

— Ne faites pas attention à elles, Ning-xiānsheng. Elles sont jeunes et idiotes et n’ont encore jamais vu de princesse. Moi, toutefois, j’ai servi dans les plus grandes maisons et je sais comment les choses doivent être faites. Veuillez me suivre, Ning-xiānsheng.

Elle se détourna et ouvrit la marche vers l’étage.

Lan’xiu sourit en voyant Ning bomber le torse devant le titre de respect que Jia lui avait accordé, même si elle ne se sentait pas très joyeuse. Toutefois, elle laissa échapper un petit hoquet de plaisir à la vue de la belle chambre qui lui avait été attribuée.

Le lit en bois de rose était énorme, posé au milieu de la pièce, pourvu d’un baldaquin et de planches cornières sculptées de dragons et de phénix détaillés. Des peintures à l’huile représentant des champs et des cours d’eau décoraient l’arche du baldaquin, au-dessus du lit. Des rideaux de soie jaune étaient accrochés autour du lit et brillaient à la lueur chaleureuse des lampes à huile et du petit poêle en céramique. Une soie assortie recouvrait les fenêtres et l’édredon douillet couvert de satin vert donnait un aspect confortable à la pièce. Des oreillers moelleux, couleur lavande, paraient le lit. Une coiffeuse en bois de rose, avec sa chaise pourvue d’un coussin jaune, se trouvait près d’une fenêtre. Un tapis épais, décoré de motifs aux tons crémeux, jaunes et verts, avec de petites touches de saumon et de bleu cobalt, recouvrait le parquet.

Jia ouvrit la porte d’une armoire de palissandre qui occupait tout un mur pour montrer que les habits de Lan’xiu avaient été soigneusement pendus à l’intérieur, tandis que les vêtements plus intimes avaient été pliés et placés dans des tiroirs.

Elle rejoignit une porte dissimulée derrière des rideaux, du même côté que le lit et les ouvrit pour révéler une grande salle de bain entièrement équipée.

— La pompe amène l’eau à l’intérieur. Si Ma Dame souhaite un bain, un feu peut être allumé sous la baignoire pour chauffer l’eau.

Jia indiqua la gigantesque cuve en cuivre. La pièce alliait de merveilleux carreaux de céramique et de cuivre et utilisait un appareillage des plus modernes.

Puis elle ouvrit une autre porte sur le mur qui faisait face, menant à une chambre plus petite. 

— J’imagine que vous voudrez dormir à portée de voix de Ma Dame, dit-elle en s’adressant à Ning.

Elle n’avait toujours pas regardé la princesse directement.

— Cela conviendra parfaitement, dit Ning. Je suis très satisfait. Vous avez pensé à tout pour que la princesse soit à l’aise.

— Merci, monsieur.

Jia esquissa une révérence et jeta enfin à regard à Lan’xiu, retenant un hoquet en découvrant l’ampleur de sa beauté. Puis la gouvernante se retira en refermant la porte derrière elle.

Lan’xiu et Ning ne bougèrent pas, se contentant d’écouter attentivement. Ning marcha jusqu’à la porte sur la pointe des pieds et l’ouvrit. Le couloir était vide. Il secoua la tête à l’attention de la princesse.

— Je vais aller jeter un œil, dit-il en ramassant l’une des lanternes.

Il fouilla la salle de bain puis la chambre qui lui avait été attribuée, avant de sortir dans le couloir.

Lan’xiu enroula ses bras autour de son corps pour tenter de s’arrêter de trembler, attendant son retour. Ou pire, que quelqu’un n’entre, peut-être recouvert du sang de Ning pour lui annoncer sa mort. Elle n’avait pas réalisé qu’elle retenait son souffle jusqu’à ce que la porte s’ouvre à nouveau pour laisser passer son loyal serviteur, de retour auprès d’elle.

— Nous sommes seuls à cet étage, dit Ning doucement. Le grenier est vide. Je n’ai découvert aucun moyen de nous espionner, mais mieux valait être prudents.

— Prudents ! s’exclama Lan’xiu en riant amèrement.

— Chut, l’avertit Ning. Vous êtes fatiguée. Vous seriez mieux au lit. Dois-je faire couler un bain ?

— Non ! frissonna Lan’xiu. Pas ici ! Pas maintenant. Et tu dois trouver un moyen de sortir. Si aucun de nous ne peut dormir, tu dois t’échapper.

— Je ne vous laisserai pas, ma Dame, dit Ning d’un air peiné.

— Même si on m’a livrée ici pour mourir, il n’y a aucune raison que tu partages mon sort, dit Lan’xiu. Tu ne peux pas me sauver. Tu dois te sauver, toi.

— Vous n’en savez rien, cela ne mènera peut-être pas à votre mort, dit Ning avec espoir.

— Tu as toujours été un optimiste, mon Ning. Pour toi, la théière est toujours à moitié pleine, dit Lan’xiu en riant faiblement. Mais tu connais mon frère. Il aurait préféré me faire jeter d’une falaise, mais en me livrant aujourd’hui, il obtiendra ma mort sans se salir les mains. Tu sais qu’il trouvera un moyen d’utiliser mon assassinat à son avantage.

— Le gouverneur n’a pas choisi de venir à vous, ce soir, souligna Ning. Cela n’est pas habituel pour un guerrier accoutumé à revendiquer tout ce qu’il possède. Peut-être a-t-il déjà une favorite et n’est pas vraiment intéressé par vous. Vous l’avez entendu, pendant l’audience. Il a dit qu’il avait assez de femmes. Peut-être ne viendra-t-il jamais.

— Le Seigneur Qiang Hüi Wei possède un visage intelligent, dit Lan’xiu. Il n’aura pas l’indécence de revendiquer son trophée trop vite. Mais il est aussi trop intelligent pour ignorer l’ambition démesurée de mon frère. Il pourrait me tuer d’emblée sans chercher à savoir si je connais la source de ce complot. Entre eux deux, je ne suis pas en sécurité et, en tant que mon serviteur, tu n’es pas en sécurité non plus, mon cher ami. Il faut que je te sorte de là.

— Peut-être qu’ils me laisseront sortir pour aller vous acheter de la poudre pour le visage, ou quelque chose comme ça, suggéra Ning.

— Peut-être. Et peut-être qu’un des soldats n’est pas assez satisfait de son sort pour refuser une fortune en bijoux. Si seulement je possédais une fortune en bijoux, je soudoierais chacun de ces hommes afin de te libérer.

Ning la rejoignit et tomba à genoux, commençant à pleurer légèrement. Il agrippa sa main et l’embrassa, incapable de parler jusqu’à ce qu’il sente son autre main caresser sa tête.

— Si vous deviez mourir, je mourrais avec vous, déclara-t-il.

— Qu’ai-je donc fait pour mériter un ami aussi sincère et loyal que toi ? s’émerveilla-t-elle. Cela me rendrait tellement plus heureuse de savoir qu’au moins tu survivrais, plutôt que de partager mon destin.

— Que ferais-je ? Où irais-je ? se lamenta Ning.

— Qui d’autre pourrait te supporter ? dit Lan, sa voix tremblait légèrement de rire même si des larmes retenues brillaient dans ses yeux.

Ning rétorqua immédiatement :

— Qui vous supporterait, vous ? Si Hüi Wei a un cerveau dans la tête, il découvrira bien vite que votre beauté dissimule la piqûre d’une guêpe.

Lan se mit à rire.

— Un point partout, alors. Nous mourrons ensemble.

— Ou peut-être que nous vivrons ensemble, dit Ning en s’essuyant les yeux sur sa manche. Vous étiez une interprète des dieux, ou du moins votre mère vous a-t-elle appris cet art. Êtes-vous sûre que nous allons mourir ?

— Tu sais que l’on ne peut pas connaître ses propres présages, dit Lan à regret. Et depuis la mort de ma mère, les dieux ont refusé de me parler et la voie n’est pas claire. Des nuages obstruent ma vision.

Ning soupira.

— Au moins nous sommes loin des laquais de votre frère et nous pourrons dormir ce soir. Nous monterons la garde tour à tour.

— Si tu me réveilles quand tu piqueras du nez, le réprimanda Lan.

— Ce n’est arrivé qu’une seule fois, j’étais si fatigué que je ne pouvais pas garder les yeux ouverts, protesta Ning.

Lan sourit.

— Je prends le premier tour de garde.

— Je ne peux pas dormir dans votre lit, souligna Ning.

— Il y a une adorable banquette près de la fenêtre, qui est juste à ta taille, dit Lan en indiquant l’alcôve partiellement cachée derrière les rideaux. Je crois qu’il y a un autre édredon dans ta chambre. Tu peux l’amener ici et t’envelopper pour avoir chaud.

Ning bâilla, la bouche grande ouverte comme un chat, sans se donner la peine de couvrir sa bouche.

— Je pense que je vais faire ça, si vous en êtes certaine.

— J’en suis sûre, dit Lan.

Elle observa son ami et servant se précipiter vers la petite antichambre.

— J’aurai tout le temps de dormir lorsque je serai morte.

III

DAME MEI JUse tenait près de la fenêtre et attendait. Parfois, lorsque les neiges de l’hiver apparaissaient ou que les brumes délicates de l’été obscurcissaient la cour, elle arrivait à prétendre qu’au lieu de regarder des maisons identiques, elle était encore chez elle, avec ses parents, ses sœurs et ses frères, avec une vue dégagée sur les champs de riz et les montagnes au-delà.

Cela faisait si longtemps qu’elle n’était pas sortie hors de ces murs qu’elle se sentait vieille. Mei Ju soupira puis gloussa sans bruit. Elle était vieille ; du moins plus vieille que les autres concubines. Et elle s’en sentait reconnaissante. Elle était la seule survivante de sa famille, parce qu’elle se trouvait ici lorsque des hordes avaient envahi son village, le rasant entièrement et tuant toute sa famille et ses amis. Cela avait été une époque de rébellion terrifiante, mais son Seigneur Qiang Hüi Wei avait ramené la paix et la sérénité dans la région, au nom du Fils du Ciel, l’empereur de Chine.

Elle essaya d’éviter de regarder son reflet dans la vitre tandis qu’elle attendait cette nouvelle concubine, le cœur lourd. Avant même qu’elle n’ait été désignée première épouse, elle avait su que son seigneur ajouterait des concubines à leur foyer, mais cela lui serrait le cœur à chaque fois. Pendant un temps, il serait distrait ou captivé par sa nouvelle possession et sa lanterne ne s’allumerait plus. Mei Ju connaissait l’amour de son Seigneur pour la conquête et, connaissant les autres femmes, elle se torturait en imaginant que chaque cour et capitulation éventuelle était suivie d’un déroulement différent de ce qu’elle connaissait. Qiang Hüi Wei était un homme très intelligent, connu pour sa maîtrise des stratégies et de son amour pour les batailles. À chaque fois, il finissait par revenir à elle mais Mei Ju savait parfaitement que son cœur ne lui avait jamais appartenu.

La rumeur de l’extrême beauté de la septième concubine avait envahi l’enceinte de la forteresse et Mei Ju avait consciencieusement célébré ce fait en l’honneur de son cher Hüi Wei. Il ne méritait que le meilleur. De plus, la beauté seule n’était pas suffisante pour Hüi. Même si la seconde et la sixième concubine étaient très jolies, elles n’avaient pas réussi à retenir son intérêt très longtemps.

Quand elle aperçut le petit groupe qui s’approchait de chez elle, Mei Ju s’écarta de la fenêtre et frappa dans ses mains deux fois. Son serviteur alla à la porte et, pendant qu’elle écoutait le bruit des ombrelles qui se refermaient et rejoignaient le porte-parapluie, des châles retirés et accrochés pour sécher, Mei Ju s’installa devant le feu et se composa un visage impassible afin de recevoir sa visiteuse.

Sa servante apparut à la porte.

— La princesse Zhen Lan’xiu demande l’honneur de rencontrer Votre Seigneurie.

Mei Ju ne put retenir un minuscule sourire. Sa servante faisait toujours semblant d’être très respectueuse lorsqu’on venait lui rendre visite. C’était un grand contraste avec sa façon de se comporter quand elles étaient seules.

— Je serais heureuse de recevoir la princesse. Vous pouvez l’escorter jusqu’ici.

La servante s’inclina puis se retira.

Mei Ju ne put retenir un hoquet d’étonnement en voyant la Princesse Lan’xiu pour la première fois. Si sa propre peau était blanche, celle de Lan’xiu était pareille à de l’ivoire lustré. Son visage était exquis : des pommettes hautes sculptées à la perfection, la ligne pure de sa mâchoire s’étendant vers un cou long et gracieux. Son nez était peut-être un peu gros, mais il convenait à son visage ; ses lèvres étaient d’un rose pâle et courbées comme les ailes d’un oiseau en plein vol. Ses yeux étaient baissés, comme il se devait, voilés par des cils noirs et fournis. Ses boucles d’oreilles étaient en argent avec de longues pendeloques de turquoise en forme de poire et un bracelet de jade, vert pâle encerclait son poignet gauche.

C’était une femme mince qui bougeait avec grâce, comme un roseau ployé par le vent lorsqu’elle marchait, mais qui se tenait droite lorsqu’elle était immobile. Mei Ju réalisa que si elle se tenait devant elle, elle devrait relever la tête vers la princesse et cela ne convenait pas du tout. La qipao de Lan’xiu, faite de soie couleur lavande et incarnat, se mariait à la perfection à sa beauté, tandis que ses mains étaient cachées à l’intérieur de ses manches, qui était soulignées de turquoise. La combinaison audacieuse des couleurs rappela à Mei Ju qu’il était peut-être temps qu’elle se fasse faire elle aussi une nouvelle robe. Elle était devenue bien trop à l’aise dans ses vieux vêtements et ne s’intéressait plus à la mode du jour, malgré les supplications de la troisième et la cinquième concubine pour qu’elle se pomponne un peu. Elle utilisait toujours l’excuse de devoir courir après les enfants, que c’était salissant. Désormais, elle pensa qu’elle aurait peut-être besoin de se commander une nouvelle robe finalement

La Princesse Lan’xiu se prosterna au sol et attendit sans bouger, la tête baissée, comme si elle était consciente qu’elle était en train d’être inspectée.

Malgré le grade plus élevé de la princesse dans le monde du dehors, Mei Ju était rassurée par le fait qu’en tant que première épouse, sa position ici était imprenable et cela lui donna assez de confiance pour accueillir son invitée. Soudain, elle remarqua que la Princesse Lan’xiu tremblait et le souvenir de sa propre venue, lorsqu’elle avait été à la même place, lui revint à la mémoire. Sa compassion naturelle surpassa son sens des formalités et elle se leva, s’avançant pour faire relever Lan’xiu et l’accueillir chaleureusement. Évidemment, Mei Ju se retrouva en train de lever les yeux pour pouvoir observer ce visage exquis.

— Princesse Lan’xiu, c’est un plaisir de vous accueillir ici en temps que septième concubine en devenir. Cela doit être très étrange pour vous.

Mei Ju posa sa main sur le bras de Lan’xiu et la mena vers une chaise.

— S’il vous plaît, asseyez-vous, nous allons prendre une tasse de thé.

— Après vous, Ma Dame la Première Épouse, dit Lan’xiu d’une voix douce et musicale, au timbre grave.

Mei Ju s’assit et observa Lan’xiu s’enfoncer dans la chaise face à elle, ses yeux toujours fixés au sol.

— Nos coutumes doivent vous sembler étranges, vous qui venez du Nord.

— Elles sont quelque peu différentes, admit Lan’xiu. Je ne voudrais pas vous offenser par mon ignorance.

En se penchant un peu, Mei Ju toucha la manche de Lan’xiu.

— Regardez-moi, ma chère.

Surprise, Lan’xiu releva les yeux et Mei Ju s’exclama une nouvelle fois en découvrant ses adorables yeux profonds en amande. Quelle beauté ! Puis elle oublia sa propre douleur et fut emplie de pitié. Cette pauvre fille était terrifiée et souffrait d’une indicible agonie. Mei Ju savait qu’elle ne pourrait pas aller au fond des choses pendant leur premier entretien, mais peut-être qu’elle pourrait apaiser un peu sa peur.

— Quel âge avez-vous, Princesse ?

— J’ai presque dix-huit ans, répondit Lan’xiu. S’il vous plaît, appelez-moi Lan’xiu. Je ne suis pas une princesse en dehors de ma propre province et cela me manque d’entendre mon nom.