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Dans "La duchesse bleue", Paul Bourget explore les thèmes de l'amour, de la passion et des conventions sociales à travers l'histoire de l'héroïne, une duchesse éprise de liberté dans un monde étouffant. Écrit dans le style psychologique caractéristique de Bourget, ce roman se distingue par sa prose raffinée et ses dialogues incisifs, tout en reflétant les préoccupations du tournant du XXe siècle. Les décors sont soigneusement décrits, permettant au lecteur de plonger dans l'élégance de la haute société française tout en s'interrogeant sur les aspirations individuelles face aux normes rigides de l'époque. Paul Bourget, écrivain français influent et membre de l'Académie française, puise dans ses propres expériences et réflexions sur la bourgeoisie et l'aristocratie pour donner vie à ses personnages. Sa formation en philosophie et son intérêt pour la psychologie l'ont amené à s'intéresser aux conflits internes et aux dilemmes moraux, éléments centraux de "La duchesse bleue". En tant que témoin des transformations sociales de son temps, il dresse un portrait nuancé des tensions entre désir et obligation. Je recommande vivement "La duchesse bleue" à toute personne avide de comprendre les nuances des relations humaines et les luttes sociales à la fin du XIXe siècle. Ce roman n'est pas seulement une histoire d'amour; c'est une analyse profonde de l'âme humaine, de ses aspirations et de ses conflits, présentée avec une érudition et une sensibilité qui marqueront le lecteur. Sa richesse thématique et ses portraits psychologiques en font une lecture incontournable. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Entre l’éclat d’un rang hérité et la gravité d’une conscience qui se sait observée, La duchesse bleue médite la tension entre l’image que l’on offre au monde et la vérité que l’on se doit à soi-même, en faisant sentir, sous le velours des convenances, le frottement des désirs, des dettes morales et des loyautés rivales, dans un univers où chaque geste est un signe, chaque silence une stratégie, et où l’on comprend, au fil d’une attention impitoyable aux nuances, que la dignité la plus impeccable n’est jamais qu’un fragile arrangement avec le regard des autres.
Publié par Paul Bourget, écrivain français associé au roman psychologique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, La duchesse bleue appartient à ces récits où l’observation des mœurs mondaines sert d’instrument d’analyse morale. L’intrigue se déploie dans des milieux aristocratiques, entre salons, demeures historiques et scènes de représentation sociale, où les codes gouvernent les attitudes aussi sûrement que les sentiments. Sans multiplier les péripéties, l’ouvrage installe un cadre sobre et précis, favorable à l’examen des consciences. À travers ce dispositif, Bourget inscrit son livre dans la tradition française de l’étude de caractère, éclairée par une sensibilité moderne.
Le récit se concentre autour d’une figure féminine d’exception, dont l’autorité sociale et l’élégance constituent à la fois un capital symbolique et une cage invisible. Plutôt que d’enchaîner les rebondissements, Bourget privilégie une progression feutrée, où chaque visite, lettre ou conversation déplace imperceptiblement les lignes de force. Le lecteur est guidé par une voix narrative précise, attentive à l’inflexion d’un regard comme à la cadence d’une réplique. Le ton, mesuré et pénétrant, installe une tension continue, faite de sous-entendus et d’hésitations, offrant l’expérience d’une immersion lucide dans les calculs, les pudeurs et les scrupules d’un monde réglé.
Au cœur du livre se déploient des thèmes que Bourget travaille avec constance: la responsabilité individuelle face aux rôles imposés, le prestige et ses illusions, la fragilité du lien entre convenance et vérité, la fidélité à soi contre les obligations du rang. La duchesse bleue interroge la manière dont une identité se compose de regards croisés, d’habitudes et de serments parfois contraires. L’amour, la loyauté, la mémoire et la réputation y apparaissent comme des forces qui attirent et repoussent. L’enjeu n’est pas la chute spectaculaire, mais l’éclairage progressif d’un système d’équilibres où chaque choix engage tout un monde.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’intérêt de La duchesse bleue tient à sa lucidité sur la fabrication sociale des existences. À l’ère où l’image publique, la mise en scène de soi et le jugement instantané pèsent sur les trajectoires, Bourget rappelle combien la visibilité peut renforcer les contraintes morales autant que les privilèges. La précision de l’analyse offre des instruments pour penser la pression du regard collectif, la négociation de l’intégrité et les renoncements nécessaires. On y reconnaît aussi la persistance des hiérarchies symboliques, sous d’autres costumes, et la difficulté d’agir juste lorsque le moindre geste a valeur d’exemple.
Le style de Bourget se distingue par une langue limpide, d’un classicisme souple, qui accueille l’abstraction sans perdre le concret des situations. Les descriptions, brèves mais exactes, donnent au décor une fonction morale: un salon devient un théâtre, une porte entrebâillée, un signe, un échange de politesses, un duel. L’auteur use d’une ironie légère, jamais cruelle, qui laisse au lecteur la liberté du jugement. La composition ménage des pauses réflexives et des scènes dialoguées où les sous-entendus valent aveu. La musique générale du livre est tenue, presque chambriste, afin que chaque nuance psychologique résonne distinctement.
Lire La duchesse bleue, c’est entrer dans un laboratoire de la conscience, où l’intelligence du détail éclaire la logique des sentiments et des devoirs. Le livre prolonge une tradition française qui, de l’étude de caractère au roman d’analyse, observe le cœur humain au sein des structures sociales. Sans chercher la démesure, il atteint une intensité patiente, celle des vérités qu’on découvre à force de scruter. Cette exigence en fait une porte d’entrée accessible à l’œuvre de Paul Bourget et un repère durable pour qui s’interroge sur la justesse de nos choix lorsque l’honneur, l’amour et le monde s’entrecroisent.
La duchesse bleue de Paul Bourget est un récit de milieu qui place au centre une figure d’aristocrate, reconnue pour l’éclat de son rang autant que pour l’opacité de ses sentiments. L’intrigue, tenue et discrète, observe la circulation des regards, des confidences retenues et des convenances qui guident une société où l’image prime. Bourget installe sa protagoniste dans un réseau d’alliances, d’amitiés prudentes et de souvenirs tamisés, puis en suit les gestes mesurés et les silences. Le surnom qui la désigne suggère une aura à la fois froide et fascinante, dont la continuité sera mise à l’épreuve par les événements.
Le début met en place des circonstances mondaines apparemment anodines qui introduisent un léger décalage dans l’ordre établi. Une rencontre, un retour ou une demande imprévue, sans fracas, suffit à faire affleurer la question centrale du livre : comment concilier la fidélité à un rôle social avec la fidélité à soi-même. La duchesse, observée avec une rigueur psychologique caractéristique de l’auteur, mesure les risques de chaque geste. Les scènes se succèdent à travers visites, conversations et invitations, où la politesse sert de paravent à des calculs, des scrupules et des élans, dont aucun ne peut se montrer sans nuire à l’équilibre du groupe.
Au fil de ce déplacement intérieur, le récit confronte la protagoniste à des interlocuteurs qui incarnent des voies divergentes, entre prudence héritée et aspiration plus personnelle. Chacun, par ses attentes et ses souvenirs, met à l’épreuve une facette de son identité. La réputation, patiemment accumulée, devient ressource autant que contrainte. L’enjeu est moins l’éclat d’un succès immédiat que la cohérence d’une existence entière. Bourget laisse apparaître, dans les nuances d’un dialogue ou d’un silence prolongé, la tension entre ce que prescrivent les convenances et ce que réclame l’expérience intime, sans que l’une ou l’autre voie n’offre de solution sans perte.
Un premier tournant se dessine lorsqu’une situation publique, où l’on attend d’elle un signe, concentre les regards. La scène, sans emphase, oblige la duchesse à hiérarchiser ses loyautés et à mesurer l’effet d’un geste sur un réseau entier de dépendances. La moindre décision risquant de se répercuter en rumeurs, elle doit choisir entre temporiser, clarifier ou se taire. Ce resserrement théâtral, si discret soit-il, éclaire la mécanique sociale que l’auteur analyse: prestige, dette morale, et peur de l’irrémédiable. La protagoniste en sort à la fois éprouvée et aiguillonnée, consciente que l’équilibre ancien ne pourra se maintenir sans renoncements explicites.
À ce moment, un éclaircissement d’ordre privé, connu de peu, recompose la carte des motifs et des contraintes. Non pas un coup de théâtre, mais une compréhension plus nette de ce qui, chez elle et chez autrui, tient de la conviction, de l’intérêt ou de l’illusion. Portée par un échange discret et l’épreuve du temps, la duchesse redéfinit ce qu’elle peut accorder, refuser ou taire. Ce resserrement intime a des effets tangibles sur le cercle qui l’entoure, où chacun lit dans son attitude l’indice d’un avenir souhaité ou craint, tandis que les malentendus s’installent ou se dissipent.
À travers cette progression, Bourget déploie sa réflexion sur la puissance du milieu, la formation des habitudes morales et la fragilité de la volonté lorsqu’elle affronte la peur du jugement. Le récit scrute la gestion de l’image, la responsabilité attachée à un nom, et la manière dont une femme, au centre d’attentes contradictoires, négocie entre devoir, mémoire et désir. Le motif chromatique suggéré par le titre renvoie moins à une anecdote qu’à une tonalité: distance, idéal, mélancolie. Sans prêcher, l’écriture met à nu les rationalisations élégantes et les scrupules authentiques, jusqu’à ce qu’une ligne, ténue mais réelle, sépare la prudence de la renonciation.
Sans dévoiler son dénouement, on peut dire que La duchesse bleue s’inscrit dans la veine psychologique de l’œuvre de Paul Bourget, où l’examen précis des comportements prime sur l’événement spectaculaire. L’histoire, menée à faible voix, interroge ce que vaut une fidélité quand le cadre qui l’a rendue possible se transforme, et ce qu’une figure exemplaire peut consentir pour rester fidèle à une certaine idée d’elle-même. Au-delà de l’intrigue, le livre propose un portrait de classe et une méditation sur l’authenticité, dont la résonance demeure actuelle partout où l’apparence, la réputation et la responsabilité orientent silencieusement les vies.
À la fin du XIXe siècle, sous la Troisième République, Paris concentre le pouvoir symbolique des élites françaises. La Belle Époque installe une prospérité relative, une sociabilité brillante et l’autorité des salons du faubourg Saint‑Germain, où l’ancienne noblesse conserve prestige et réseaux, sans privilèges juridiques. Les codes de l’étiquette, les alliances mondaines, les notaires et les académies structurent ce monde. Dans ce cadre, La duchesse bleue s’inscrit au cœur d’un aristocratisme observé au plus près, à l’endroit où titratures, généalogies et patronage artistique façonnent les existences. Le roman scrute la surface polie des rangs pour sonder la réalité des affects, des scrupules et des ambitions.
Le régime républicain, stabilisé après la crise du 16 mai 1877, traverse de vives secousses: l’épisode boulangiste (1888–1889) puis l’Affaire Dreyfus (1894–1906) polarisent l’opinion et divisent les familles influentes. Le pape Léon XIII appelle en 1892 au ralliement des catholiques à la République, tandis que monarchistes et nationalistes demeurent actifs. Dans les hôtels particuliers et les salons, la politique se mêle aux fidélités de caste, à la sociabilité littéraire et aux logiques d’alliances. En arrière‑plan, la fiction met en lumière comment loyauté dynastique, patriotisme et calcul social s’entrecroisent, révélant une aristocratie sommée de composer avec l’État laïque et les nouvelles autorités de la presse.
Les transformations économiques de la Belle Époque renforcent la haute bourgeoisie financière et industrielle, qui entre dans les cercles titrés par les mariages d’intérêt. Le Code civil, avec le partage égalitaire des héritages, fragilise les grands patrimoines; les fortunes s’adossent aux valeurs mobilières et à la rente. La loi Naquet (1884) rétablit le divorce, redéfinissant statut conjugal et stratégies familiales. Notaires, banquiers et avoués deviennent acteurs décisifs de la reproduction sociale. Dans ce contexte, La duchesse bleue éclaire les modes de conservation du prestige et le coût intime des arrangements matrimoniaux, en montrant comment l’argent, plus que le sang, recompose positions et dépendances.
Le catholicisme, très présent dans l’aristocratie, connaît un renouveau de pratiques et d’œuvres charitables, tandis que l’école publique laïque (lois Ferry, 1881–1882) et les combats anticléricaux gagnent du terrain. La loi sur les associations (1901) puis la Séparation des Églises et de l’État (1905) redessinent institutions, vocations et patronage. Paul Bourget, moraliste attentif à la vie intérieure, inscrit ses récits dans cette tension entre norme religieuse, discipline sociale et tentations mondaines. Sans prêcher, la fiction met à l’épreuve la cohérence des consciences: elle interroge la sincérité de la piété, l’usage social de la charité et la capacité des principes à résister aux commodités du monde.
La fin de siècle voit s’imposer le roman psychologique, nourri par Taine, Ribot et la médecine des passions. Bourget, critique et romancier, contribue à ce mouvement par ses Essais de psychologie contemporaine (1883) et des intrigues qui sondent motifs, héritages et milieux. Parallèlement, le goût des portraits, la redécouverte des maîtres anciens et un marché de l’art international (Durand‑Ruel, Bernheim‑Jeune, Goupil) valorisent l’image aristocratique et les collections privées. La duchesse bleue exploite cet imaginaire du rang et de la représentation: l’identité sociale s’y réfléchit comme dans un miroir, soumise au regard, au jugement esthétique et aux conventions qui figent ou magnifient les êtres.
Le théâtre mondain s’étend de Paris aux stations de villégiature et aux villes d’art. Le rail (réseau PLM vers la Côte d’Azur, lignes vers l’Italie) facilite séjours à Nice, Cannes ou Florence, où se croisent aristocrates, collectionneurs et cosmopolites. Les châteaux provinciaux, les loges d’opéra, les clubs et les cercles forment autant de scènes de reconnaissance et d’épreuves. Bourget situe fréquemment ses analyses dans ces passages entre capitales et retraites, espaces où le rang se confirme ou vacille. La duchesse bleue met en évidence ce va‑et‑vient: l’attrait des horizons étrangers et la nécessité du retour au foyer social, où se tranche le destin.
Le développement de la grande presse (Le Figaro, Le Gaulois, Gil Blas) transforme réputation et scandale en forces publiques. Les chroniques mondaines, la rumeur et les correspondances privées trament une surveillance permanente des comportements. Les crises financières, telle l’affaire de Panama (1892–1893), nourrissent la défiance envers élites et intermédiaires. Dans ce climat, la moindre entorse aux codes entraîne réprobation ou exclusion. La duchesse bleue montre comment l’opinion, plus que la loi, gouverne les marges de liberté des individus bien nés. Elle met à nu la diplomatie des apparences, ce gouvernement par la visibilité qui contraint la vérité des sentiments et des choix.
Paul Bourget (1852–1935), élu à l’Académie française en 1894, s’impose par une prose d’observation et de diagnostic moral. Ses romans, de Le Disciple (1889) à L’Étape (1902), examinent les effets des idées et des milieux sur les consciences, privilégiant les classes dirigeantes comme laboratoire. La duchesse bleue s’inscrit dans cette veine: sans dévoiler son intrigue, on y reconnaît l’exigence de précision sociologique, la critique des illusions de caste et l’attention à la responsabilité individuelle. L’œuvre reflète la Belle Époque dans sa splendeur et ses fêlures, en pesant le prestige hérité à l’aune des épreuves modernes du choix, du temps et de l’argent.
J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais tous mes journaux intimes—et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je tenu!—abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés, ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces deux stances:
En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,
Les derniers que la main du poète ait écrits:
«Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris
Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!
En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui
J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!
Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,
De mourir aussi tôt pour vivre comme lui...
A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de grandes actions, de passions magnifiques,—avec l'espérance en moins. De retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts, soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de ce programme, ce soir-là,—ce premier soir de ma trente-septième année! Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades parisiens,—nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV[3],—le célèbre romancier et auteur dramatique Jacques Molan:
—«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une table.»
Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un alibi immédiat. Peu de personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit, cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du «moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant? Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de Jacques. Ses livres, ses pièces, ses ennemis, ses projets, ses gains, ses maîtresses, sa santé, lui seul existe pour lui, et il ne parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude, précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les ignore[1q]. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence, des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe. Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot d'atelier, un profiteur, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable Assommoir[1] de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès. Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: Martyre intime, Cœur brisé, et Anciennes amours. Là encore, il sut se préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'Abbé Constantin: Blanche comme un lys. Sur quoi les préoccupations sociales étant devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille d'ouvriers,—Une Épopée de ce temps,—un ouvrage d'imagination en deux volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a donné Adèle, aux Français, qui fut un triomphe, La Vaincue, à l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique: La Duchesse Bleue. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien: «Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de Séville...»—Je cite de mémoire.—Et l'animal a nourri ses relations, arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda:
—«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons ici, l'un et l'autre...»
—«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.
—«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'extra-dry, et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...»
—«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.»
—«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça n'a pas l'amertume d'Adèle, ni les deux ou trois couplets de haute éloquence de la Vaincue... Mais c'est un principe quand on veut réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier, hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout haut ce que je pense. Quand j'ai publié Tendres Nuances, l'année dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume...» La Duchesse Bleue, c'est autre chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et nous sommes à la soixante-septième...»
—«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.
—«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette question? Tu ne connais donc pas le Blue Boy[2], l'Enfant bleu, de Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse Bleue,—à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un air Watteau, Pompadour et fête galante? La Duchesse Bleue!...»
—«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes mots, maintenant?» l'interrompis-je.
—«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer Adèle et La Vaincue. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la petite Favier!...»
—«Qui est la petite Favier?» demandai-je.
—«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...»
—«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.
—«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux auteurs... Elle y croit trop!...»
Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le ça, dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.—Qu'il inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le brouhaha du service—nous devions bien être trente ou quarante à dîner dans les deux salles à manger—achevait de couvrir les éclats trop vifs des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas, comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes les joies:
—«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?» lui demandai-je.
—«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure, j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois, pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher, parfaitement sage... Tu m'entends?...»
—«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.
—«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite, son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace, comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil, gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là, me vois-tu, à mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait de ce Paris où tout n'est que vanité.»
—«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cœur humain! Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»
—«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable, un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,—puis, sans transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète: «Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?»
—«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,» répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau, que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas dans le noble faubourg, quoique j'y habite...»
—«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»
—«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je. «C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la vraie.»
—«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu donnes dans le godant radical, révolutionnaire et café de province, tu quoque, mî filî? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre. Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas marcher. Hé bien! mon plaisir à moi c'est de les faire marcher, quand elles en valent la peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans aucun de, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre, dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason pendant ce temps-là, comme les cadets du peerage Anglais qui font du commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et ils l'ont tous été, je crois bien,—jusqu'ici...»
—«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et raconte-moi cette autre aventure...»
J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait un nouveau mystère, et,—toujours la même incroyable suggestion de cette vibrante vitalité,—ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:
—«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de temps la reine Anne—comme l'appellent ses intimes en jouant sur son prénom—refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter. Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La Duchesse Bleue est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et, là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de ses rabatteurs,—elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses soupirants plus ou moins domptés,—Senneterre, tu le connais bien? le grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?» pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,—un des coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce tuyau en passant, pour une aquarelle mondaine,—Mme Pierre de Bonnivet...»
—«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette, coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»
