La Faute - Daniel MONNAT - E-Book

La Faute E-Book

Daniel MONNAT

0,0

Beschreibung

Vingt ans ont passé depuis que Michel a commis l'irréparable. Il va tout de même tenter de réparer sa faute...

Comment se racheter quand on a commis une trahison aux terribles conséquences ?
Genève 1939 : l’Europe va s’enflammer bientôt et pourtant la joyeuse bande d’étudiants ne s’en soucie pas trop. Faire la fête jusqu’à l’aube, draguer des filles et, accessoirement, réussir les examens, voilà ce qui les occupe. Mais Michel a un souci supplémentaire : il est pauvre et ses copains sont riches. Pour se hisser au-dessus de sa condition, l’étudiant désargenté commet l’impardonnable : il vole et précipite en enfer Daniel, Judith et la petite Sarah, une famille de fugitifs juifs allemands. Tenaillé par le remords, Michel va tout tenter pour réparer sa faute et sauver cette famille. Le jeune étudiant choisit de quitter le confort et la sécurité suisses pour se plonger volontairement au coeur du gigantesque massacre qui ensanglante l’Europe et le monde, dans une épopée qui le conduira en Allemagne, en Russie et en Biélorussie. Ce roman historique très documenté confronte le héros avec des faits et des personnages historiques bien réels qui ont laissé leur trace dans l’histoire de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un roman historique poignant.

EXTRAIT

La toile est accrochée là, au-dessus de cette cheminée monumentale qui détonne dans le petit appartement genevois. Elle y trône depuis presque quinze ans. Il l’a tant regardée qu’il ne sait plus s’il doit admirer le génie de celui qui l’a peinte ou maudire le destin qui lui a fait croiser la route de cette tête de femme bizarre avec cette énorme main en premier plan. Une pâle lumière de fin d’après-midi tombe sur le tableau et accentue la tristesse de ses gris et de ses beiges. Mais quelle mouche a piqué le peintre espagnol quand il a jeté sur la toile ce portrait monstrueux ? Un instant, une idée farfelue traverse son esprit. C’est une toile magique. L’artiste y a dissimulé un sort qui est à l’origine de tout ce malheur. Quelle pitoyable excuse ! Non, il n’y a là-dedans aucune magie noire et Picasso est parfaitement innocent. C’est lui, Michel, lui seul qui est responsable. Et l’heure de payer est venue. Demain, il lui dira tout et c’en sera fini de leur petit paradis domestique. Elle ne viendra plus se blottir dans bras. Elle ne l’affublera plus de sobriquets charmants. Elle ne lui lancera plus ses regards à la fois graves et tendres, protecteurs parfois. Elle ne lui dira plus gentiment :
– Mais papa, il faut te trouver une compagne !
À quoi il répond invariablement :
– Pourquoi ? On n’est pas bien tous les deux ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Daniel MONNAT est né à Berne en 1951. Titulaire d’une licence en histoire contemporaine, il a ensuite exercé la profession de journaliste à la Radio Suisse Romande avant de poursuivre sa carrière à la Télévision Suisse Romande pour laquelle il a réalisé de nombreux reportages, notamment pour le magazine Temps présent.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 362

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0



Couverture

Tête et main d’une femme, Pablo Picasso, 1921, huile sur toile. © Succession Picasso/2020, Prolitteris, Zurich.

Page de titre

Prologue

Genève, 1959

La toile est accrochée là, au-dessus de cette cheminée monumentale qui détonne dans le petit appartement genevois. Elle y trône depuis presque quinze ans. Il l’a tant regardée qu’il ne sait plus s’il doit admirer le génie de celui qui l’a peinte ou maudire le destin qui lui a fait croiser la route de cette tête de femme bizarre avec cette énorme main en premier plan. Une pâle lumière de fin d’après-midi tombe sur le tableau et accentue la tristesse de ses gris et de ses beiges. Mais quelle mouche a piqué le peintre espagnol quand il a jeté sur la toile ce portrait monstrueux ? Un instant, une idée farfelue traverse son esprit. C’est une toile magique. L’artiste y a dissimulé un sort qui est à l’origine de tout ce malheur.

Quelle pitoyable excuse ! Non, il n’y a là-dedans aucune magie noire et Picasso est parfaitement innocent. C’est lui, Michel, lui seul qui est responsable. Et l’heure de payer est venue.

Demain, il lui dira tout et c’en sera fini de leur petit paradis domestique. Elle ne viendra plus se blottir dans ses bras. Elle ne l’affublera plus de sobriquets charmants. Elle ne lui lancera plus ses regards à la fois graves et tendres, protecteurs parfois. Elle ne lui dira plus gentiment :

– Mais papa, il faut te trouver une compagne !

À quoi il répond invariablement :  

– Pourquoi ? On n’est pas bien tous les deux ?

Comment va-t-elle réagir ? Quels sentiments éprouverait-il lui-même après une telle révélation ? La tristesse, la colère, le mépris ou pis, un désespoir muet ? Il n’en sait rien. Impossible de se mettre à sa place.

Il essaie de résister à la tentation de s’apitoyer sur lui-même mais ce n’est pas facile. Si elle s’en va, si elle refuse désormais tout contact avec lui, si le terrible secret les sépare à jamais, sa seule raison de vivre disparaîtra et grande sera sa solitude.

Pourtant, depuis dix-huit ans, son éden tient à peu de choses. Un appartement modeste, un peu sombre, dont le seul charme tient à sa position au cœur de cette Vieille-Ville de Genève qu’il aime et qu’il déteste à la fois. Son travail de médecin généraliste répétitif et effacé : dix heures par jour à entendre tous les bobos de la cité, une clientèle de gens pauvres qui ne paient pas toujours leurs factures. Quelques rares copains, pas même des amis. Pas d’activité politique, pas de club de boulistes ou de randonneurs alpins. Et pas la moindre amourette. Depuis le drame, il a vécu presque comme un moine. Il s’est puni lui-même.

Mais il y avait elle, son soleil, qui a rempli son univers d’une lumière si chaude que tout le reste ne lui a presque pas manqué. Quelle joie insensée quand elle a déchiffré sa première phrase ! Et quelle fierté quand elle a été désignée meilleure élève du collège en français !

Au fil des années, elle est devenue une jeune femme sérieuse, un peu solitaire, comme lui, même si ses éclats de rire ont souvent résonné dans le petit appartement trop monacal. Cette mue n’a pas toujours été facile à accompagner pour un homme seul. Sarah l’a aidé. Elle a d’abord effacé de sa mémoire les terribles images, un mécanisme courant, semble-t-il, chez les très jeunes enfants confrontés à l’insupportable. Elle n’en a jamais parlé et lui, il a tout fait pour qu’elle ne se souvienne de rien. Simplement, elle avait toujours besoin d’être rassurée, ses petits bras tendus pour qu’il la prenne sur ses genoux ou contre lui. La nuit, dans sa chambre, la veilleuse restait allumée jusqu’au matin. Elle n’a jamais supporté les cris, les bruits soudains et intenses. Enfant, elle était un peu potelée, comme si cette enveloppe devait la protéger d’une menace. Mais sinon, c’était une petite fille joyeuse, curieuse de tout, taquine parfois avec ce père seul et maladroit.

Elle a traversé l’adolescence avec légèreté en lui épargnant les grandes révoltes théâtrales. Ces futilités ne pouvaient concerner la survivante d’une famille qui avait traversé des épreuves si atroces. C’est ainsi qu’il a interprété cette sérénité, rare à cet âge-là. Bien sûr, elle a dû, comme les autres, conquérir son indépendance de jeune adulte. Les barrières qu’il avait érigées pour la protéger, elle a parfois élevé la voix pour les faire tomber. Elle revenait de si loin qu’il a eu de la peine à la lâcher dans le monde, toute seule, sans la surveiller constamment. Mais il s’est fait violence pour que sa vie d’enfant soit aussi normale que possible. Il a aimé passionnément jusqu’à ses caprices, ses colères, les mots blessants que les enfants disent alors à leurs parents pour le regretter aussitôt. Il se dit qu’elle lui a donné beaucoup. Compte tenu des circonstances, une épouse n’aurait pas pu le rendre plus heureux. Mais sa honte n’en est que plus grande. Ce bonheur, il ne le mérite pas.

Aujourd’hui, les hommes se retournent sur elle dans la rue, sur ses cheveux noirs et ses jolies jambes. Ils restent muets et intimidés quand elle repousse leurs avances lourdaudes d’un simple éclair de ses yeux d’un bleu des mer du sud, les mêmes yeux que Judith. Et lui s’inquiète et se réjouit à la fois de ses succès.

Tous ceux qui élèvent des enfants connaissent ces étapes, ces satisfactions et ces chagrins. Mais à ces joies ordinaires de père s’ajoutait le sentiment réconfortant qu’il était un peu pardonné.

En réalité, il sait très bien qu’il n’est qu’un voleur. Il a dérobé ces joies à ses vrais parents. Et dans son âme meurtrie depuis tant d’années, la grande ombre de la culpabilité reprend à chaque fois ses droits.

Alors pourquoi lui dire ? Après tout, elle a autant à perdre que lui. Jusque-là, elle n’a posé que très peu de questions. Elle s’est contentée des bouts de réponses qu’il lui a données, des légendes qu’il a inventées : que le cœur de sa mère, déjà très malade, n’a pas supporté l’accouchement. Mais le sujet les gêne tous les deux et la conversation dévie rapidement vers autre chose.

Dans son entourage, plus personne n’est au courant de cette histoire. Déjà, à l’époque, très peu de ses proches ont su ce qui s’était réellement passé. Et il a pris soin de couper les ponts avec tous ceux qui ont participé à cette dramatique aventure. Même en cherchant dans les papiers officiels, elle ne trouverait pas grand-chose qui puisse l’alerter. Elle pourrait seulement s’étonner de lire qu’elle est née loin d’ici.

Il s’est juré il y a bien longtemps de lui dire la vérité le jour de ses vingt ans. Il ne veut pas lui voler son passé en plus du reste.

La tradition veut qu’il l’emmène dans un bon restaurant le jour de son anniversaire. Il y a invariablement l’entrecôte aux morilles et les pommes allumettes au menu. C’est elle qui a imposé ce rite depuis qu’elle est en âge d’exiger quelque chose. Elle n’a pas eu besoin d’insister beaucoup. Pour lui, c’est un instant de pur bonheur de la voir dévorer avec enthousiasme en lui racontant les mille futilités de sa vie d’étudiante. Ensuite on rentre à la maison où les attend le gâteau qu’il a commandé chez l’incontournable Castrischer. Cette année, ce sera le moment de vérité.

Elle ne lui pardonnera sûrement pas : il est impardonnable. Le comprendra-t-elle ? Non plus. La cupidité est un mobile trop vil pour être compris à cet âge-là. Réclamera-t-elle le tableau ? Il n’ose pas le lui proposer. Cette tête de femme, ce Picasso à l’origine de toute cette tristesse, le poursuit comme un grigri maudit, comme le rappel de son ignominie. Ce tableau appartient légitimement à Sarah. Sa valeur dépasse désormais plusieurs centaines de milliers de francs sur le marché de l’art. Et pourtant, à sa place, il choisirait de le brûler. Il ne l’a gardé que pour elle.

Elle voudra s’en aller, s’éloigner de lui, et il ne pourra évidemment pas refuser. Mais en même temps il est sa seule famille. Ses vrais parents, grands- parents, frères, oncles ont tous été exterminés. Elle va payer autant que lui son terrible aveu. Il a tourné cent fois le problème dans sa tête. Mais il est convaincu qu’il y a dans le mensonge une force destructrice plus redoutable que la vérité. Le moment est venu et il lui parlera demain.

Première partie

Genève, 1939

Chapitre 1

–O n se retrouve au Landolt !

La formule magique est prononcée. La joyeuse bande de carabins se veut frondeuse, elle affirme qu’elle ne respecte pas les conventions, mais elle a ses traditions. Les bières, les très nombreuses bières, se boivent au Landolt. Même Lénine y a eu ses habitudes. Il faut parler et rire très fort, se moquer des connus et des inconnus, avoir la répartie rapide et cinglante, professer des opinions politiques tranchées et plutôt très à droite, porter des vêtements froissés mais sur-mesure.

Les discussions sont interminables, les arguments de plus en plus incohérents à mesure que la soirée avance et que les chopes de bières s’entassent sur les tables de bois. Et qu’importe s’il faudra se lever demain la tête très lourde pour suivre tant bien que mal les cours de l’université.

Parfois la fête se poursuit chez Madame Simone et sa maison bien proprette, qui accueille ces messieurs les étudiants pour une partie de jambes en l’air tarifée. Le monde essaie de se remettre de la Grande Crise et les filles en mal d’argent ne manquent pas. De blondes Allemandes dont les marks ne valent plus rien, des aristocrates russes auxquelles les bolchéviques ont tout pris, et, pour les amateurs d’exotisme, deux Chinoises arrivées là on ne sait pas comment et qui sont particulièrement dociles. Une institution bien utile, cette maison de Madame Simone, pour apaiser les ardeurs et les tempêtes d’hormones des futurs médecins, avocats, notaires, banquiers. Les filles de la bonne société de la Cité de Calvin, rue des Granges, Champel, Florissant, ne prendraient jamais le risque de céder aux avances sexuelles de ces jeunes étudiants insouciants. Un scrupule religieux qui leur commanderait de préserver leur virginité pour le mariage ? Absolument pas ! Le dieu de cette caste, c’est l’argent. Et les mariages sont là pour consolider le patrimoine. Une grossesse non désirée qui conduirait à une mésalliance serait une catastrophe. Et aucune de ces demoiselles n’a envie de se retrouver sans le sou, la pire des situations pour une jeune Genevoise de la bourgeoisie aisée. La passion amoureuse n’est pas vraiment au programme et le déchaînement de la chair non plus. Quatre siècles de calvinisme ont laissé des traces.

Quand Michel entre au Landolt, il est à la fois joyeux et inquiet. Joyeux parce que la hautaine Oriane a enfin répondu à l’une de ses nombreuses lettres. Mais inquiet parce que son budget mensuel est presque épuisé et que la soirée risque de vider complètement son gousset. C’est son talon d’Achille depuis qu’il est arrivé à Genève, au printemps de 1939 : la vie y est beaucoup plus chère qu’à La Chaux-de-Fonds, sa ville d’origine dans les montagnes neuchâteloises. La fréquentation de ses camarades étudiants, souvent bien mieux lotis que lui, lui a permis de rencontrer Oriane, la sœur de son ami Arthur, une brune pétillante un peu moins snob que ses amies. Mais il peine à suivre le train de vie de ses camarades. Ces derniers sont amicaux et chaleureux, mais pas au point de compenser son manque d’argent. Les riches Genevois n’ont pas la réputation d’être très généreux. Michel n’a pas d’argent, mais il a du charme. Svelte, de taille moyenne, les cheveux sombres, légèrement bouclés, des yeux myopes qu’il refuse par coquetterie de cacher derrière des lunettes et qui lui donnent un air rêveur, le teint mat, il sait que son sourire compense bien souvent la platitude de sa bourse auprès de filles.

« Et voilà Suter le fauché ! » Son arrivée est saluée par un concert de cris de bienvenue gentiment ironiques. Sous les boiseries du Landolt, la beuverie a commencé et les tournées défilent déjà. Si Michel ne dédaigne pas la fête, une légère ivresse et, pourquoi pas, une petite gâterie prodiguée par une professionnelle, il participe surtout à ces réjouissances pour ne pas s’isoler.

Genève peut être impitoyable pour un jeune Neuchâtelois sans argent et sans pedigree. Les rejetons des grandes familles du cru ont la dent dure envers les faibles et les pauvres. Heureusement pour lui, Michel a la langue bien pendue, en plus de son sourire irrésistible. Un membre de la joyeuse bande est précisément en train de raconter comment lui et quelques amis ont accablé de sarcasmes la secrétaire de la faculté, une jeune femme dont le salaire n’atteint pas le dixième de leur argent de poche. Elle est un peu trop rondelette et s’habille sans se soucier de la mode. Ils se sont moqués de son aspect jusqu’à ce qu’elle fonde en larmes, ce qu’ils considèrent comme un exploit particulièrement amusant.

Michel a un peu honte de dépenser le peu d’argent qu’il a à sa disposition pour ces distractions futiles, un argent si péniblement gagné par son horloger de père. Enfant, il a vécu la crise mondiale qui a laissé des millions d’ouvriers sur le carreau. Elle a frappé rudement l’arc jurassien et ses fabriques d’horlogerie. Beaucoup d’ateliers ont fermé. Il n’y avait plus de travail. Même son père a connu l’humiliation du chômage pendant quelques mois. La dévaluation du franc suisse en 1938 a donné un coup de fouet aux exportations horlogères, mais les gros nuages qui s’assemblent sur l’Europe et l’agressivité du chancelier Hitler, qui a annexé l’Autriche et envahi la Tchécoslovaquie, inquiètent. Et c’est très mauvais pour les affaires, sauf celles des marchands de canon.

Pour envoyer leur fils étudier la médecine à Genève, les parents ont économisé sur tout, même sur la nourriture. Sur leur table, les pâtes ont droit de cité plus souvent qu’à leur tour. À la Chaux-de-Fonds, contrairement à Genève, ça ne pose pas trop de problème. C’est le lot de la plupart des familles du coin. Les parents de Michel se sacrifient pour lui parce qu’ils sont généreux. Mais ce n’est pas leur seule motivation : ils investissent dans l’avenir. Un fils médecin ne serait que peu touché par une nouvelle crise. Des médecins, on en a toujours besoin. Même en temps de guerre. Quand il sera installé, ce fils pourra les soutenir financièrement dans leurs vieux jours, quand les yeux fatigués du père ne lui permettront plus de créer et de réparer les mécaniques minuscules sur lesquelles il se penche quotidiennement. C’est du moins ce qu’ils imaginent.

Les ouvriers des montagnes neuchâteloises s’énervent parfois, quand il s’agit de défendre leurs droits ou d’améliorer leurs conditions de travail. Mais ce sont des pragmatiques qui ne font pas confiance aux grandes gueules, aux faiseurs de discours. Ils s’en méfient et pensent vite qu’on tente de les embobiner.

En arrivant à Genève, Michel a complètement changé d’univers, il a vécu un véritable choc culturel. Ici, le verbe est roi. La ville se remet lentement d’une décennie d’affrontements hautement idéologiques, avec des joutes verbales homériques qui ont parfois dégénéré et fait des victimes. Lucien Tronchet, Léon Nicole, Géo Oltramare et bien d’autres n’ont cessé de jeter de l’huile sur le feu et d’engager leurs troupes à monter à l’assaut, pas seulement à coup de slogans et d’injures. Les poings ont souvent participé au débat. Les amis de Michel lui ont montré la place où, en 1932, la troupe a tiré sur les manifestants. Il y a eu des morts. La passion n’est pas retombée, attisée par la situation internationale et les succès nazis et fascistes. Michel n’a pas du tout envie de choisir un camp. Les excités de l’extrême gauche de Léon Nicole et de l’extrême droite de Géo Oltramare lui inspirent la même inquiétude. Ses origines ouvrières et jurassiennes le rapprochent de la gauche, mais son ambition de s’intégrer dans la bourgeoisie locale l’oblige à s’en distancer. Jusqu’à maintenant, Michel a réussi à ne pas exprimer d’opinion politique tranchée. Quand ses camarades vitupèrent contre la lâcheté des partis bourgeois trop timorés pour faire barrage aux Rouges, quand certains, à mots plus ou moins couverts, disent leur haine du juif, responsable, selon eux, de la crise et des tensions du moment, il ne dit rien. Il sourit d’un air entendu mais ne se prononce pas.

Les plus imaginatifs de ses amis pensent que c’est parce qu’il a adhéré à un de ces groupuscules fascistes plus ou moins légaux qui pullulent en ces années troubles, mais qu’il veut garder cette affiliation secrète. Cette hypothèse paraît d’autant plus plausible que son frère, Alain, arrivé quelques années avant lui à Genève, a adhéré immédiatement à l’Union Nationale, le parti fasciste de éeo Oltramare. Ce frère est un antisémite virulent, un anticommuniste fanatique et un admirateur passionné de Benito Mussolini. Pourtant, l’hypothèse est totalement fausse. Michel n’aime pas les extrêmes ni les extrémistes. Ils lui font peur. S’il se tait et s’il sourit, c’est uniquement pour ne pas perdre ces amis qui lui ouvrent les portes invisibles, mais bien réelles, de la cité.

Michel a une relation bizarre avec ce frère aîné qui lui ressemble si peu. Alain le traite avec un certain mépris, le même qu’il réserve à la bourgeoisie affairiste de banquiers et d’industriels qui font la pluie et le beau temps depuis toujours à Genève. Son travail au guichet d’une grande banque a plutôt renforcé ses convictions et sa haine des riches. D’un autre côté, sous cette condescendance, Michel sent chez son frère un sentiment d’infériorité et de jalousie. Lui aussi aurait voulu entreprendre des études universitaires. À cause de leurs moyens financiers limités, les parents ont décidé que seul Michel, dont les résultats scolaires étaient très supérieurs à ceux d’Alain, serait envoyé à l’université.

Michel se force à le rencontrer au moins une fois par mois, poussé par un obscur sentiment de culpabilité et pour ne pas faire de peine à ses parents. Mais il en a vite assez des slogans et des discours de son aîné, qui vient parfois à leurs rendez-vous en uniforme de son parti, chemise grise et béret basque.

Assis à leur stamm du Landolt, les étudiants parlent maintenant politique. La bière aidant, le volume de leur voix est devenu impressionnant, les opinions émises de plus en plus tranchées et les mots lancés à la volée dans le feu des débats dépassent souvent la pensée de ceux qui les prononcent. Arthur Blanchart a précisément apporté un exemplaire du Pilori, le journal de Géo Oltramare. « Géo a encore fait des siennes. Il en a mis plein la gueule à ce salaud de Rouge de Dicker. Le youpin ne va pas s’en relever. Géo va trop loin dans le style, mais sur le fond, on est bien obligé de reconnaître qu’il n’a pas tout tort. Ce Dicker et ceux de sa race nous empoisonnent la vie. » À une table voisine, un jeune homme tourne vivement la tête et murmure quelque chose à l’oreille de sa compagne qui lui pose la main sur le bras pour le calmer. Blanchart, à qui la réaction n’a pas échappé, continue de sa voix rendue brumeuse par l’alcool : « Et j’emmerde tous les youpins qui sont dans ce bistrot. » À la table voisine, le jeune homme brun fait mine de se lever brusquement. Mais les compagnons de Blanchart font rapidement taire ce dernier pour éviter la bagarre qui s’annonce. Le couple règle sa consommation et sort précipitamment du Landolt.

Michel est perturbé par l’incident. Il n’approuve pas du tout l’arrogance stupide de ce rejeton d’une grande famille bourgeoise, que ces provocations amusent quand il est ivre. S’il osait, il le lui dirait et irait s’excuser auprès du jeune inconnu. Mais ça signifierait probablement la fin du compagnonnage avec ses amis étudiants et la solitude de sa minuscule mansarde comme seul horizon. Donc il se tait. Et il pense à Oriane, la sœur d’Arthur : a-t-elle des sentiments ou même seulement de l’attirance pour lui ? Et lui, l’aime-t-il ou ne voit-il en elle que le moyen de mieux s’intégrer dans la bonne société locale ? C’est vrai, elle a de la classe mais est-elle vraiment belle ? Sa silhouette est élancée et les indispensables cours de danse ont donné à la petite fille cette grâce qui profite maintenant à la jeune femme. Son visage porte déjà les traces de l’arrogance caractéristique des nantis. Elle arbore un air un peu hautain qui gâche son charme. Michel chasse cette vilaine pensée. Dans sa réponse à ses lettres, Oriane lui a marqué un certain intérêt, à lui, l’étudiant qu’elle doit savoir désargenté. Elle ne doit donc pas être aussi pimbêche que ça. Et peut-être se dit-elle qu’un futur médecin, plutôt joli garçon, ne restera pas longtemps sans le sou, surtout s’il choisit une spécialisation prestigieuse comme la chirurgie par exemple.

« Toujours à rêver, Michel, à quoi ou plutôt à qui penses-tu en fronçant les sourcils ? C’est peut-être ma sœurette qui hante ce cerveau torturé ? Eh bien, réjouis-toi. Grâce à moi, tes affaires avancent. Mes parents veulent t’avoir à dîner samedi. La belle Oriane sera bien sûr de la partie. Alors c’est d’accord, dix-neuf heures, samedi, route de Chêne 95. » Dans l’esprit d’Arthur, ce n’est pas une question mais un ordre de marche. Comment imaginer un refus de la part de Michel, étudiant pauvre, invité dans une des plus anciennes familles genevoises ? Un honneur rare car dans ce monde on reçoit peu et on n’étale pas ses richesses. Michel est d’abord surpris, ensuite flatté, mais bientôt il s’inquiète. Comment doit-il s’habiller, se comporter dans un tel milieu ? Va-t-il se ridiculiser devant ces grands bourgeois ? Heureusement, leur ladrerie va peut-être jouer en sa faveur. Ils apprécieront sa modestie, son manque d’ostentation.

Vingt-trois heures, les bières et les tournées se succèdent de plus belle. Il est de plus en plus question d’« aller voir les filles ». Michel s’esquive discrètement. Il n’a plus un sou en poche et ne veut pas se couvrir de honte au bordel.

Toujours préoccupé par l’invitation inattendue d’Arthur, il traverse le parc des Bastions sans remarquer tout de suite un petit groupe caché dans l’ombre d’un grand séquoia et qui soudain l’entoure. « C’en est un, il était avec eux ! » Le jeune homme brun du Landolt est là avec quatre autres personnes menaçantes. « Alors, tu n’aimes pas Dicker ni les juifs, petit con fasciste ? » Michel est bousculé. Il reçoit un grand coup de pied dans les fesses qui l’envoie bouler dans l’herbe. Et la valse des coups commence, dans les côtes, les jambes ; heureusement la tête est épargnée. Michel commence à avoir vraiment peur. Il se demande si ses assaillants veulent lui régler son compte définitivement ou l’estropier et le laisser infirme. Mais subitement, tout s’arrête. « C’est un échantillon ! Va dire à Hitler et à Mussolini qu’on va leur claquer la gueule. » Michel entend des pas qui s’éloignent. Il ose enfin ouvrir les yeux, regarder autour de lui et se relever pour constater qu’il est seul dans la nuit. Il a mal partout, il a eu très peur, mais il est surtout mortifié. Lui qui voulait tout à l’heure s’excuser auprès de ce jeune homme, le voici bien mal payé. Le retour dans sa mansarde est un peu pénible mais il n’a rien de cassé.

Chapitre 2

La route de Chêne est belle en ce début d’automne. C’est encore Genève mais déjà la campagne. En voyant les érables rougir gentiment, Michel se dit que les nantis du bout du lac ont bien raison de se faire bâtir des hôtels particuliers dans ce décor de conte de fées, si près de la ville et pourtant loin du bruit de la populace. Il est venu à pied pour ne pas gaspiller l’argent d’un taxi. Et il a même loué un costume d’assez belle coupe pour la circonstance. Par contre, il est en nage. La route est longue, du quartier des Pâquis où il loge jusqu’à cette banlieue huppée. L’air est doux et il a marché vite pour ne pas être en retard. Il ne manquerait plus que son veston se décore de deux belles auréoles sous les bras. Par précaution, il ôte la précieuse veste et la porte sur son épaule. Autres investissements pour cette importante soirée : un bel arrangement floral pour la mère d’Oriane et une bouteille de Bordeaux pour le maître de maison. Après toutes ces dépenses, il ne sait pas très bien comment il va manger la semaine prochaine, mais l’amitié de la sœur d’Arthur vaut bien quelques sacrifices.

Oriane en personne vient lui ouvrir la porte, très belle dans une robe de couturier, sobre et extrêmement élégante à la fois. « Mais c’est le père Noël ! », s’exclame-t-elle malicieusement en le voyant les bras chargés. Le regard de la jeune fille glisse rapidement sur son costume et ses chaussures un peu fatiguées et Michel n’arrive pas à déterminer si elle approuve ses choix ou si elle se moque de lui. La poignée de main du père est ferme et chaleureuse. Celle de la mère est… condescendante. Les alliés et les ennemis sont facilement repérables. « Arthur est sous la douche, il est rentré un peu tard du golf. Mais dites-moi, jeune homme, vous vous êtes battu ? Quelles sont ces marques sur votre cou et votre visage ? » Michel se taille un petit succès en racontant son aventure du parc des Bastions. Le père ne dit rien mais hoche la tête d’un air entendu et Michel a la satisfaction de voir passer un peu d’inquiétude dans les yeux d’Oriane.

Arthur apparaît enfin. Il manifeste bruyamment son plaisir d’accueillir son ami et lance avec un clin d’œil à sa sœur : « Bon, à quand le mariage ? » La plaisanterie jette un léger froid. Oriane rougit et la mère réagit vivement : « Arthur, quand cesseras-tu de faire l’enfant ! » On passe tout de suite à table. L’atmosphère se détend. Le père, dont la banque gère la fortune de nombreux clients français et italiens, voyage régulièrement dans ces deux pays dont il apprécie la culture et la cuisine. Il n’est jamais à court de propos sur les peintres italiens, les auteurs français, la dernière création théâtrale parisienne. Sa table reflète heureusement ses goûts. Les mets sont italiens et les vins français. Le tout est raffiné et délicieux, faisant mentir la réputation de pingrerie des banquiers genevois.

La maîtresse de maison, par contre, ne dit presque rien. Son hostilité est évidente. Elle pose quelques questions à l’invité sur sa famille et, ses craintes confirmées, elle se tait. Plus réconfortante est l’attitude d’Oriane qui tente de valoriser Michel en le faisant parler de ses ambitions. Chirurgien, voilà la réponse de Michel, à demi sincère. C’est effectivement une spécialisation qu’il envisage mais il sait qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Aura-t-il la persévérance et les moyens financiers nécessaires pour arriver jusque-là ? En tout cas sa réponse fait mouche. Il a l’impression que la mère s’adoucit.

Mme Blanchart est une grande femme un peu maigre avec un nez busqué. Son allure est aristocratique, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’elle est née de Merville, une famille noble de Normandie. Un soir d’ivresse, en veine de confidences, Arthur, qui trouve sa mère beaucoup trop collet monté, a tout raconté à Michel : c’est la fille d’un très gros client de la banque Blanchart. Son père l’a rencontrée à Paris, dans le salon de l’hôtel particulier de la famille de Merville, boulevard Hausmann. Contrairement à d’autres, la famille n’a pas été ruinée par la Révolution. Exilée à temps en Angleterre avec ses biens, elle en est revenue enthousiasmée par le développement industriel qu’elle y avait observé et a investi sa fortune dans l’acier. La Grande Guerre lui a ensuite offert de nouvelles possibilités que la famille a su saisir. Jacques de Merville a estimé plus prudent de mettre une partie de cette belle fortune à l’abri du fisc français dans une banque suisse. C’est une pratique très à la mode parmi la classe aisée de son pays. Les autorités françaises ont bien tenté d’y mettre fin au début des années trente. Des succursales de banques helvétiques à Paris ont été perquisitionnées. Leurs dirigeants ont même connu l’ombre des cachots pour quelques jours. Mais la Suisse a riposté avec un texte de loi qui punit sévèrement quiconque fournira des informations sur les clients de banques suisses à des autorités étrangères. La Confédération helvétique a ainsi officialisé son soutien à la fraude fiscale. Depuis, le fameux secret bancaire suisse attire des capitaux du monde entier, mais surtout français. Paris est-il sincère et motivé dans sa lutte contre les fraudeurs ? La rumeur dit que de nombreux hommes politiques détiennent eux-mêmes des comptes en Suisse et qu’ils ne sont pas vraiment pressés de sévir. En épousant Anne de Merville, François Blanchart a consolidé les liens avec la famille d’un gros client. Anne étant fille unique, de belles perspectives d’héritage se dessinent également. Et enfin, pour un roturier, arrière-petit-fils de huguenots chassés de France par Louis XIV et la révocation de l’Édit de Nantes, épouser une aristocrate, c’est une sorte de petite revanche. C’est du moins l’avis d’Arthur.

Anne Blanchart estime de son devoir de maintenir son rang et celui de sa famille. La richesse de son époux lui permet de se persuader qu’elle n’est pas déchue en l’épousant. Mais Michel, ce petit provincial descendu sans le sou de ses collines jurassiennes, c’est un peu trop pour elle. En fine observatrice, elle a remarqué que sa fille, malgré ses grands airs, est sensible au charme du jeune homme. À dix-neuf ans, n’est-ce pas, on se laisse emporter par son cœur et on ne pense pas assez à l’avenir. À cette idée, une légère rougeur envahit ses joues. Elle-même, à cet âge, n’a-t-elle pas fondu dans les bras d’un jeune et vigoureux sculpteur parisien qui, sous prétexte de faire son portrait en marbre, avait obtenu qu’elle enlève un peu trop de vêtements ? Heureusement, papa a remis de l’ordre, a rappelé sa fille à la raison et a obtenu que l’artiste soit exilé très loin de la capitale où, de toute façon, il n’aurait plus obtenu la moindre commande. Quant à la virginité de la demoiselle, il y a des artifices pour remédier au problème. Les hommes sont tellement idiots quand le démon de la chair les tient et quand, en plus, de gros intérêts financiers sont en jeu. François, alors âgé de trente ans, manifestait un certain enthousiasme pour son long corps un peu mince, mais orné de deux beaux seins rebondis. Il a eu la courtoisie de ne pas remarquer qu’il n’était pas le premier. Instruite par les égarements de sa propre jeunesse, Anne Blanchart, née de Merville, n’a pas l’intention de laisser à sa fille commettre les mêmes erreurs qu’elle. Par conséquent, elle espère bien trouver un moyen d’étouffer cet amour dans l’œuf.

Après le café, le maître de maison invite Michel à passer au fumoir où il lui met d’autorité dans les mains un cognac et un cigare. Ni Arthur ni Oriane ne sont de la partie. Quant à la mère, après avoir légèrement incliné la tête en direction de l’invité, elle a prétexté une migraine pour s’éclipser dès le repas terminé.

Michel est inquiet. Il se dit que ses affaires progressent un peu trop rapidement. Pourquoi cet entretien en tête-à-tête avec le père, qui lui paraît soudain bien solennel ? Va-t-il lui parler d’Oriane ? N’est-ce pas un peu prématuré ? Il la connaît à peine. Il n’a même jamais vraiment été seul avec elle. La joyeuse bande d’étudiants était toujours de la partie.

– Mon cher Michel, le récit de votre mésaventure au parc des Bastions m’a fait forte impression et confirmé mes inquiétudes. Vous auriez pu y laisser votre peau. Ces gens-là sont des fanatiques. Les avez-vous reconnus ? Vous devriez porter plainte.

Michel proteste et essaie de dire que l’incident n’est pas si grave que ça, mais le banquier ne l’écoute pas vraiment.

– Arthur m’a expliqué que vous aviez certains engagements envers des gens décidés à réagir contre les voyous qui prétendent mettre à bas l’ordre établi.

Décidément, ce malentendu poursuit le jeune homme qui ne sait que répliquer. D’un côté, le banquier a l’air d’approuver cet engagement et le détromper ce serait aussi le décevoir. De l’autre, ce mensonge risque bien d’être découvert et de le faire passer pour un affabulateur. Pendant qu’il hésite, Blanchart poursuit :

– Vous ne dites rien, je vous comprends. Pour être efficace vous devez être discret. Ce n’est pas un banquier qui vous le reprochera. Je voudrais simplement vous dire que je vous approuve. Et je vous permets de rapporter mes paroles à vos amis. Non, ne protestez pas. Encore une fois, je ne vous demande rien. Vous savez, à Genève, nous sommes nombreux à souhaiter une reprise en main et la fin du chaos. En 1936, nous sommes venus à bout de Léon Nicole et de son gouvernement de bolchéviques. Mais la situation demeure délicate. Comprenez-moi bien : il ne faut pas confondre les méthodes et le but. Par exemple, je ne partage pas vraiment cette haine du juif sans cesse proclamée par le chancelier Hitler et par ses admirateurs locaux ici à Genève. Bien sûr, les Israélites ont leurs défauts. Ils sont durs en affaire et se soutiennent entre eux. Mais nos ancêtres ont aussi été des proscrits. On les a accusés d’être à l’origine de tous les maux et on les a persécutés sans raison. Je juge cette attitude malsaine. Oltramare et ses amis crient fort mais ils n’ont pas vraiment de vision politique. Et d’ailleurs, ils viennent de connaître une véritable déroute aux élections. Cependant, l’Europe évolue très vite et les problèmes du moment n’ont pas disparu. Par conséquent, vous pouvez compter sur mon soutien et celui de mes partenaires.

Lâchement, Michel, dans un souffle, articule un petit « merci » qui ne peut qu’entretenir le malentendu. Le banquier s’est tellement engagé devant lui que l’étudiant ne peut plus reculer.

– Ces partenaires, je vous les présenterai bientôt, ou du moins certains d’entre eux qui pourraient peut-être vous être utiles. Vous avez certainement déjà entendu parler de l’ex-conseiller fédéral Jean-Marie Musy, un vieux camarade. C’est un homme fermement engagé dans la lutte contre le communisme. Il s’est retiré du Conseil fédéral, mais il demeure très actif. Entre nous, je peux vous dire qu’il a aujourd’hui une envergure internationale et des contacts utiles dans l’entourage des nouveaux dirigeants de l’Allemagne. Mais je n’en dis pas plus pour l’instant. Je fais comme vous : motus et bouche cousue ! Quant à nous deux, ce soir, je vous propose mon amitié. Et, qui sait, peut-être un jour serons-nous encore plus proches qu’aujourd’hui ?

Michel est très embarrassé. Quel crétin cet Arthur qui a rapporté à son père les rumeurs concernant son appartenance à un groupuscule fasciste ! En fait de bouche cousue, il se dit que François Blanchart parle beaucoup. Si Michel doutait encore du soutien financier que certains banquiers locaux apportent à l’extrême droite genevoise, il vient d’en avoir la confirmation. Il saisit la main tendue de son interlocuteur et il prend congé, prétextant de prochains examens à préparer.

Oriane l’attend près de la porte. Elle sort sur l’escalier monumental et, à sa grande surprise, lui pose un léger baiser sur les lèvres… et lui propose un rendez-vous !

– Demain, à seize heures au Landolt.

Munich

Chapitre 3

–Non Judith, je n’ai pas de nouvelles de tes toiles. Elles sont bloquées quelque part, à la frontière, vers Constance. Les nazis font traîner les choses. Il manque toujours un tampon sur un papier, une signature sur un document... Depuis Saint-Gall, notre cousin Dreifuss fait tout ce qu’il peut. Mais Samuel n’aime pas trop aller en Allemagne. Il pense que son passeport suisse ne le protège pas nécessairement. Avec ces fous furieux, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Ils ne respectent rien.

Daniel Tauchner est désolé pour sa femme. Elle a peint ces toiles à Munich. Ils n’ont pas pu les emmener lors leur départ précipité et ils tentent maintenant de se les faire expédier en Suisse. Mais elle risque bien de ne jamais les revoir. Et ils ont des soucis bien plus graves que la récupération d’une dizaine de tableaux.

En quelques mois leur vie a été brutalement bouleversée. Ils habitaient un vaste appartement dans la capitale bavaroise, une véritable galerie d’art aux parois couvertes de toiles célèbres, un cocon luxueux. Ils avaient à leur service une cuisinière et une femme de chambre et menaient la vie de grands bourgeois. Et ils se retrouvent à Genève, dans ce minuscule logement de la place De-Grenus au confort rudimentaire, où ils ont entassé les affaires qu’ils ont pu emporter. Pour le logement, ils n’ont pas fait les difficiles. Un seul propriétaire a accepté des réfugiés juifs au statut plus qu’incertain. Le bébé joufflu aux belles boucles noires qui les accompagne et quelques billets de banque l’ont attendri.

Qui occupe maintenant leur magnifique appartement munichois de la Veterinärstrasse où ils ont vécu si heureux et insouciants ? Sans doute un dignitaire nazi et sa famille. Ils ont été terriblement naïfs face à la grosse vague brune qui montait. Leur bonheur de jeunes mariés passionnément amoureux les a tellement accaparés que le monde extérieur leur était indifférent, ou presque. Comme la vie les a gâtés avant de les précipiter dans ce cauchemar !

Fils d’un riche marchand munichois de tapis d’Orient, Daniel a pu se consacrer très jeune à sa passion, la peinture contemporaine, sans se préoccuper des questions matérielles. Au début des années trente, Munich est un centre incontournable du commerce de l’art et des antiquités. Les collectionneurs du monde entier y affluent. Avec le soutien de son père, il a créé sa galerie, à la Maximilianstrasse, où il a exposé la fine fleur de la peinture moderne : Matisse, Picasso, Braque, Léger. Grâce à son poste de correspondant, à Munich, de la célèbre galerie parisienne de Paul Rosenberg, il a eu un accès privilégié à ces artistes d’avant-garde, qui commencent à rapporter beaucoup d’argent à ceux qui leur ont fait confiance à leurs débuts.

Quand Daniel a conquis le cœur de Judith Salamon, une jeune artiste-peintre étoile montante du courant de la Nouvelle Objectivité, membre comme lui de la communauté juive de la capitale bavaroise, il s’est convaincu qu’un bon génie veillait sur lui.

La jeune Salamon, cadette d’une fratrie de huit enfants, a toujours fait preuve d’un caractère bien trempé. La petite fille en a eu besoin pour se tailler une place dans cette tribu bruyante et chamailleuse, gouvernée par des parents trop indulgents et très occupés par leur commerce de livres anciens.

La petite Judith devenue adolescente, les soucis des parents ont changé de nature. La beauté de leur fille a tourné la tête de tous les jeunes Munichois. Ses longs cheveux noirs bouclés et une silhouette de statue grecque ne pouvaient les laisser indifférents. Quand elle vous fixait de ses yeux d’un bleu intense, et elle ne se privait pas de le faire, on avait l’impression qu’elle plongeait au plus profond de votre âme. Et ces jeunes messieurs se bousculaient pour se soumettre à cette douce introspection. Il a donc fallu monter la garde autour de la demoiselle, dont le tempérament passionné et indépendant pouvait faire craindre le pire : un brutal coup de foudre qui lui ferait oublier toute prudence. Heureusement, Daniel est arrivé. La jeune femme a visité sa galerie. Elle a parlé peinture avec le propriétaire qui, malgré son assurance naturelle, a été intimidé par tant de beauté et de vivacité. Elle lui a montré ses toiles. S’il n’a pas été totalement convaincu par les orientations choisies, il a cru y déceler les prémices d’un réel talent. Les yeux bleus et les belles boucles noires ont certainement contribué à forger cette conviction. De son côté, dès ce premier entretien, Judith a décidé qu’ils allaient vivre une folle passion. Daniel n’a pas été difficile à convaincre, et son bureau a fourni le décor de leurs premiers baisers et même un peu plus, Judith n’ayant pas l’habitude de freiner les élans de son cœur… et de son corps.

En grommelant, les parents Tauchner ont renoncé à unir Daniel avec la fille d’un concurrent, comme ils l’avaient prévu. Pourtant, cette alliance aurait permis de développer leur commerce de tapis d’Orient. Mais la passion des deux tourtereaux ne souffrait aucun obstacle, aucune contradiction. Il a fallu expliquer aux parents de la promise que leur fils n’était plus disponible et ça n’a pas été agréable. Les époux Tauchner ont sagement conclu qu’ils ne pouvaient rien pour contrer cet amour brûlant et que c’était donc la seule décision raisonnable pour garder de bonnes relations avec leur fils.

Du côté des Salamon, au contraire, les parents ont poussé secrètement un grand ouf ! de soulagement quand leur fille de dix-huit ans leur a annoncé qu’elle se mariait avec Daniel Tauchner et que ce n’était pas négociable. Ils ont fait semblant de s’indigner du diktat en riant sous cape. Certes, on ne voyait pas souvent les Tauchner à la synagogue. Mais ils étaient riches, et estimés dans la communauté. Savoir leur fille bientôt mariée à un bon parti plutôt que lâchée dans la nature, la bride sur le cou, les a rassurés.

Le mariage a été célébré dans l’intimité. Les temps sont durs pour une partie de la population munichoise et il aurait été malséant, voire dangereux, de trop étaler son opulence. D’un commun accord, les deux familles ont renoncé à la grande fête de rigueur en de pareilles circonstances. Les tourtereaux ne s’en sont pas souciés. Seuls comptaient leur amour et la soif qu’ils avaient l’un de l’autre. En outre, la jeune peintre a été ravie de ne pas sacrifier aux conventions qu’elle prétendait rejeter en tant qu’artiste d’avant-garde. La nuit de noces a été un feu d’artifice. Daniel aurait été au paradis si… s’il n’y avait pas eu ces foutus nazis, de plus en plus présents, de plus en plus arrogants et violents.

Dès l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir, les juifs munichois ont été l’objet de multiples brimades, comme leurs coreligionnaires dans le reste de l’Allemagne. Les commerces israélites ont été affublés d’un panneau indiquant la religion du propriétaire. Leurs clients sont désormais intimidés, menacés, parfois malmenés par des hommes en uniforme. Croiser un SA dans la rue, c’est souvent l’occasion d’une injure ou même d’une gifle. À la dernière Oktoberfest, le père Salamon, qui participait joyeusement aux beuveries habituelles, s’est fait renverser une bière sur la tête par un SA qui lui a demandé si son nez crochu lui servait à ramasser les billets de banque, à la grande joie des témoins de l’incident. Ces jeunes militants nazis savent qu’ils bénéficient d’une impunité totale. Munich se veut la Mecque du national-socialisme et ses habitants font du zèle pour manifester leur attachement au nouveau Führer. La ville a chassé les juifs de son administration dès les premières semaines du nouveau régime. Et depuis, les brimades et les intimidations ont été crescendo.