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Après 25 ans de mariage avec Jason, un homme manipulateur et abusif, Lili décide de tout quitter pour se reconstruire. Le couple vend ses biens et embarque pour une année de croisière à bord du voilier Cannelle, espérant échapper aux tensions et trouver un renouveau.
Au delta de l’Ébro, un lieu mystique où beauté naturelle et phénomènes inexplicables se mêlent, une piqûre de méduse provoque la disparition de l’ombre de Lili, symbole de sa quête d’identité et de liberté. Isolée et en proie au doute, elle rencontre Blirage, un pêcheur énigmatique devenu son guide spirituel, qui l’aidera à surmonter ses traumatismes et à découvrir la véritable nature des ombres.
Entre confrontations personnelles et forces mystiques, Lili doit affronter ses peurs pour se libérer de l’emprise de Jason et embrasser pleinement sa transformation.
"La femme parfaite" est une histoire poignante de résilience et de transformation, où mysticisme et réalité s’entrelacent. À travers des épreuves intenses et des rencontres spirituelles, Lili trouve la force de se réinventer, soutenue par ses amitiés et guidée par des forces invisibles, offrant un voyage inspirant vers la paix intérieure.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Isabel Lavarec, professeure agrégée de SVT, a enseigné en France et outre-mer avant de se consacrer à l’écriture. Lauréate de nombreux prix littéraires, elle explore l’imaginaire à travers romans, contes et nouvelles. Comédienne et conteuse, elle partage des récits riches d’humanité et d’aventure.
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Seitenzahl: 293
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Isabel Lavarec-Molina
La femme parfaite
Roman
ISBN : 979-10-388-0975-8
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : février 2025
© Couverture Ex-Æquo
© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
« Quiconqueluttecontredesmonstresdevraitprendregarde,danslecombat,ànepasdevenirmonstrelui-même.Etquantàceluiquiscrutelefonddel’abysse,l’abysselescruteàsontour. »
FriedrichNietzsche
Il y a un an, Jason, mon ex, disparaissait en mer.
Noé, son jumeau, toujours inconsolable, désire honorer sa mémoire. Pour ce faire, il a invité dans leur ancienne maison de vacances, tous ceux qui l’ont connu et apprécié.
— Peut-être, m’a-t-il confié au téléphone qu’à la fin du séjour, je comprendrai mieux les choix de vie de mon frère bien-aimé ?
Ce samedi en fin d’après-midi, le taxi me conduit devant la maison de vacances (que je connais bien) située au milieu de châtaigniers, un peu à l’écart du hameau.
— La Castanée semble toujours aussi mystérieuse, dis-je à la cantonade.
— Toujours aussi belle. Je te suis reconnaissant, belle-sœur d’être là. Je sais combien il t’est difficile de quitter ta cassine…
Noé se penche pour prendre ma valise. J’ai subitement un coup au cœur, j’ai cru voir mon ex-mari. Jeunes, ils étaient la photocopie l’un de l’autre. Puis, le grand air ayant buriné le visage de mon époux, ils s’étaient différenciés et Noé semblait être le benjamin « En un an, il a rattrapé le retard. Cheveux blancs, front barré, rides marquées. Il a beaucoup maigri. Est-ce la mort de son frère qui… »
— La voilà !
Le groupe d’amis, perdus de vue depuis plusieurs décennies, me reçoit à grand bruit.
Étonnant, ils me reconnaissent tous. Amusant aussi le mimétisme social de la scène des retrouvailles : face-à-face, bras tendus, mains posées sur les épaules, yeux dans mes yeux, chacun et chacune certifient avec conviction :
— Tu n’as pas changé. Oui, oui, ta voix est toujours la même.
Mon mutisme ne trouble personne.
Seule une femme élégante, encore d’une grande beauté, emmitouflée dans son manteau et sa grosse écharpe, reste en retrait. Je vais vers elle, sourire aux lèvres, elle fait une brusque volte-face et s’écrie :
— Les amis, je rentre, inutile de se geler.
Surprise, je la regarde s’éloigner. « Tout semble froid en elle… même la couleur de son pardessus. Est-elle nouvelle dans le groupe ? Je ne me souviens pas l’avoir connue… »
Noé, Éliette, sa compagne enveloppée dans une longue cape, Rémi aux cheveux neige, Théo, Patrick, Julien, tous m’entourent, tapotent mon dos, mes épaules, comme s’ils voulaient excuser l’impertinente.
— Marie-Jo a raison, remarque Éliette en me prenant par la taille, il ne fait pas très chaud. Rentrons, un bon feu nous attend.
Une odeur de châtaigne grillée, mêlée à celle de la brioche, nous accueille dès l’entrée. J’apprécie. Ayant pris confiance en moi depuis ma dernière rencontre avec ce groupe, cette réunion ne me met plus mal à l’aise.
Comme autrefois, après le dîner, nous nous installons autour de la cheminée.
Noé, dos rond, écharpe noire autour du cou, semble fragile :
— Merci, dit-il d’une triste voix, merci, chers amis, d’avoir répondu à mon invitation. Un an déjà ! Un an que mon bien aimé frère a disparu…
Un grand soupir arrête notre hôte. Main sur le diaphragme, il reprend son souffle et la parole :
— Quelques jours après la grosse tempête qui a fait tant de ravages, le bateau de Jason a été retrouvé échoué sur les rochers de Columbreta. Personne à bord. Les experts maritimes ont déclaré le capitaine du Cannelle décédé. Tombé dans l’onde amère, froide, déchaînée, il se serait noyé… Cette explication nous a convaincus et permis d’accepter son départ… enfin…
Noé, sèche ses larmes et reprend sa respiration avec difficulté. Éliette, d’un signe amical l’encourage à poursuivre. Il me regarde et ajoute :
— Pour Lili, Jason a choisi sa mort. Lors de leur dernière rencontre, ne lui a-t-il pas dit : «Lutter jusqu’à la mort contre les éléments naturels en furie, et, disparaître en mer n’est-ce pas ce qui pourrait m’arriver de mieux ? » Pour ma tendre épouse, fataliste, comme vous la connaissez, le départ de mon frère était programmé. Le grand horloger l’avait décidé. Mais moi, je me culpabilise. J’aurais dû l’aider, aller le soutenir, discuter et lui prouver que c’était idiot de finir si tôt. Il avait encore de belles années devant lui.
L’émotion est vive. Éliette s’approche de lui, caresse ses cheveux, l’embrasse :
— Mon Noé, tu as tout fait pour sauver ton jumeau. Tu as même mis en place une stratégie originale pour récupérer tous les films qui étaient en sa possession. Rappelle-toi. Tu souhaitais lui faire une surprise pour son anniversaire en créant un livre sur sa bio. Tu m’as impliquée, en inventant une histoire à dormir debout. «Fana de paranormal, avais-tu écrit, Éliette voudrait élucider le mystère de la belle Sylvide, ton énigmatique compagne… etc., etc.» Tu espérais surtout qu’après la lecture du récit il reprenne goût à la vie simple que vous aviez connue lorsque vous étiez enfants. Hélas, la mer Méditerranée en a décidé autrement. Est-ce un hasard ou une prédestination ?
L’air semble se refroidir, se raréfier dans le salon. Personne n’ose prendre la parole. L’atmosphère devient lourde, électrique.
Rémi, le cinéaste du groupe, réagit en proposant un film sur leur jeunesse.
— Chers amis, annonce-t-il, voilà quelques prouesses de notre cascadeur et les cris de peur du petit jumeau. C’est très ludique.
Cette séquence provoque des rires et tout devient alors plus léger. Des rires résonnent, entrecoupés de rappels, de souvenirs communs, d’anecdotes amusantes. Les photos, les objets, rapportés en souvenir de Jason circulent, réchauffent l’ambiance, la rendent moins nostalgique et resserrent les liens. Seule Marie-Jo fait tache. Très agressive à mon égard, elle paraît gêner tout le monde. Le sentant, elle se lève, pousse un gros soupir, puis me fixant pesamment comme si je lui avais volé quelque chose, jette :
— Contrairement à vous, moi, je n’accepte pas sa mort. C’est trop bête ! Si on pouvait remonter le temps…
Un lourd silence suit. Théo, le sage, la prend par la main, la console et la fait asseoir loin de moi. « Qui est-elle ? Pourquoi m’en veut-elle autant ? Ne sommes-nous pas libres du choix de notre vie ? Elle commence à m’agacer celle-là. »
Notre hôte, peiné par la tournure des événements, effectue les cent pas devant l’âtre. Rémi met bruyamment une nouvelle bûche dans la cheminée et attise le feu. Lorsqu’il regagne sa place, Noé reprend la parole :
— Jason est parti le premier, il nous ouvre la voie… où est-il en ce moment ?
— Dans le grand néant, jette Marie-Jo avec brusquerie en se penchant pour bien signifier qu’elle s’adresse à moi. Et cela à cause de qui ?
Ne m’attendant pas à ce genre d’attaque, j’avale de travers la châtaigne grillée. Le maître de maison se précipite pour taper mon dos avec vigueur. Rémi me propose un verre d’eau. Très vite, un silence pesant s’installe encore une fois. Marie-Jo semble embarrassée.
— Excusez-moi. Il doit être… je ne sais pas. Tombé en pleine mer, il a sans doute fait le bonheur de quelques prédateurs…
— Mouais, coupe Rémi, être boulotté par des vers, des bactéries ou des poissons, c’est pareil. Il n’est pas momifié.
Marie-Jo, pleurant en sourdine, ne peut s’empêcher de murmurer :
— En aucun cas, je ne puis l’imaginer dans l’estomac d’un requin. Jason a peut-être rejoint le néant, mais mon Jason reste dans mon…, pardon, dans nos cœurs… Nous sommes ici pour lui.
Cette femme commence à m’intriguer. « Pourquoi dit-elle mon Jason ? Il était mon époux et d’aucune façon le sien. Après m’avoir abandonnée, il s’était entiché d’une certaine Sylvide et non de Marie-Jo. Mon ex m’aurait-il trompé au début de notre mariage ? » J’ai une envie folle de la piquer, de lui faire mal. Me souvenant de la discussion que j’avais eue avec José, mon voisin du parc à huîtres, je m’entends articuler avec étonnement :
— Marie-Jo, qu’est-ce que la mort ? Y avez-vous songé ? Le corps matériel de Jason a disparu, certes, mais, qu’est devenue sa quintessence ? Où est passée son âme ? Sa conscience ? Le savez-vous ?
Une horde d’anges passent soudainement dans le salon. Au bout d’un moment Remi toussote et essaie de lancer un débat. Comme il est difficile d’écouter l’autre lorsqu’on a des certitudes ! Et, ce qui devait être une confrontation d’idées s’est vite transformée en un patchwork d’affrontements. Certains affirmant l’existence d’un monde parallèle. Pour preuve ils citent la troublante adéquation entre leurs convictions avec les nouvelles déclarations de certains scientifiques. D’autres, les scientistes, rigolent et traitent ces physiciens d’imposteurs, les métaphysiciens, eux, lèvent les yeux au ciel sans toutefois faire le signe de croix. L’effervescence est grande et le brouhaha s’impose. Je fais un clin d’œil à Noé qui, pensant à son frère, ajoute en élevant la voix :
— Si la conscience extracorporelle était réelle, cela changerait notre façon de voir la vie et la mort. Seul le corps de Jason serait parti. Sa conscience se perpétuerait dans un espace qui nous est inconnu. Et, à ma disparition, je pourrais le retrouver.
Marie-Jo, hors d’elle, se lève brusquement en faisant tomber sa chaise avec fracas :
— C’est insensé ! Pour les religieux, le souffle de Dieu dans les poumons donnerait la vie et pour vos charlatans de physiciens, leur truc appelé conscience extracorporelle, serait capté par le cerveau et nous rendrait éternels ? Mes amis, c’est de la poésie, tout ça, vous ne croyez pas ? Il a été démontré que nous venons de la fusion de deux noyaux, de celui d’un spermatozoïde avec celui d’un ovocyte. C’est cette cellule-œuf qui en se divisant nous crée et en fonction de notre environnement, nous devenons ce que nous sommes. Après la mort, notre corps, avec notre conscience, se volatilise. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est dur à admettre, je le reconnais, mais c’est comme ça. Pour tous les êtres vivants. Sans exception.
Rémi, tête basse, se lève, attise le feu. Éliette le suit des yeux, hésite et finit par intervenir :
— Le cadavre disparaît ! s’exclame-t-elle, oui et non. Nous savons tous que les substances prises à la nature y retourneront. N’oubliez pas les grands cycles de la matière et la photosynthèse des végétaux.
— Attention, mes amis, ajoute Antoine, avec vos croyances, nous sommes en plein anti-darwinisme. Je vous ressers à boire pour que vous puissiez retrouver vos esprits cartésiens ?
L’intermède arrosé, réveille ceux qui ne s’étaient pas encore exprimés.
— Les apports de la physique quantique, remarque Théo, le plus âgé, sont dérangeants.
— Et si on fait un rapprochement avec les EMI…
— EMI ?
— Expérience de mort imminente.
Le nouveau silence n’est pas d’or, Marie-Jo, n’y tenant plus, l’interrompt.
— Ah ! Non. Et dans l’histoire de ce machin truc extracorporel reçu par le cerveau, que devient le libre arbitre ? Revenez sur Terre, les amis, avec vos croyances et votre fatalisme vous seriez des irresponsables donc. C’est votre théorie ?
— N’est-ce pas déjà le cas ?
Gros rire général. Rien ne change. Les inconditionnels du dessein divin s’élèvent contre les adeptes du déterminisme dicté par les lois physiques et biologiques. Les joutes verbales vont bon train et deviennent rapidement agressives.
Les châtaignes grillées arrosées par une nouvelle bouteille de vin blanc ne nous calment pas.
Croyant bien faire, Rémi allume le spot qui est derrière nous. L’ombre allongée de Marie-Jo, la seule debout, se projette sur le parquet. L’espèce de mégère qui apparaît soudain nous surprend. Nous nous esclaffons tous en même temps.
— Et si l’ombre de Marie-Jo se détachait pour entreprendre Noé ? dis-je en plaisantant.
Furieuse, la propriétaire de l’ombre se plante devant moi, me brave sans vergogne et crache :
— La sorcière pourrait vous lancer un mauvais sort ! Mais hélas, il est trop tard ! Jason est mort.
— Waouh hou !
Je remplis les verres, lève le mien en fixant celle qui m’en veut autant, sans que je sache pourquoi :
— Sans rancune, amie. Je n’ai pas dit cela au hasard. Noé, si tu le permets, je peux raconter ce qui m’est arrivé.
L’air moqueur de Marie-Jo m’irrite. Rémi la fait asseoir. D’une voix peu assurée, je commence à relater ma vie.
— L’estuaire de l’Ébro où je demeure, a apporté des éléments de réponse à la question qui me tarabuste depuis l’enfance : le normal peut-il cohabiter avec le paranormal ? Dans ce lieu mystérieux, j’ai expérimenté des choses étonnantes, et c’est une litote. Jugez par vous-même.
— Eh bien, s’exclame Marie-Jo, on va s’amuser. Cependant, je voudrais quand même vous entendre. Pour savoir jusqu’où peut aller l’idiotie.
Noé lui lance un regard noir, Rémi tousse, Éliette caresse mes épaules. L’ombre noire se reprend. Avec un large sourire, elle chantonne légèrement :
— Excusez-moi, mais j’exècre ce genre de poésie sans rimes. Elle nous en a donné un avant-goût.
Je fais semblant de ne pas comprendre et continue.
Jason, ancien prof de sciences physiques en collège de banlieue, et moi, étions mariés depuis vingt-cinq ans. Et souvent le soir, dans notre appart, (que vous connaissez presque tous), il rêvait d’affronter de fortes tempêtes. Ne buvait-il pas déjà le rhum à la bouteille, comme les vieux loups de mer ?
Des rires pleins de souvenirs se font entendre. Théo, le sage, croise et décroise les bras. J’attends un court instant et ajoute :
— Il en avait le courage et la compétence. Il l’a prouvé.
Pour moi, les quarantièmes rugissants ne sont toujours pas ma tasse de thé. À l’époque, j’étais simplement passionnée de spiritualisme. Très attirée par le paranormal, je recherchais constamment des témoignages et je photographiais à tout va dans l’espoir de fixer une scène extraordinaire.
Je m’arrête, souris, lance un regard empli d’amour. Il est vrai qu’à cette période, Jason était mon univers, mon horizon et puis… je reprends après un soupir :
— Jason se moquait de moi. Nous formions un vieux couple, comme il y en existe tant. Vers la fin de notre vie commune, nos échanges se réduisaient à des petits papiers que nous déposions à tour de rôle sur la table à carte. Nos petits mots n’étaient jamais doux, mais essentiellement utilitaires.
C’était son souhait. Il vaut mieux en rire, aujourd’hui.
Cela n’a pas toujours été ainsi. Bien que nous ayons des sensibilités différentes, nous nous sommes aimés dans les premières années de notre mariage. Puis, le temps s’écoulant, les mauvaises habitudes aidant, les liens se sont distendus et ce que je croyais être de la complicité a disparu. Cependant, il nous arrivait encore de nous rencontrer après un repas bien arrosé.
C’est ce qui se passa ce soir-là, une veillée de nostalgie. Nous décidâmes, après quelques petits punchs et une bonne bouteille de bordeaux, de tout larguer et de vivre autrement.
— En croisière pendant un an ! avions-nous crié ensemble.
Très rapidement, dans l’euphorie du changement, tout fut vendu, immobilier, mobilier et le voilier Cannelle fut acheté.
Le rêve se réalisait !
Et, nous partîmes, vent en poupe, bravant gaillardement les flots méditerranéens.
Nous voilà arrivés dans l’embouchure de l’Ébro. Une beauté mystérieuse d’après les guides touristiques !
Mes chers amis, Noé, m’a demandé de raconter mon histoire. Il voudrait mieux saisir son frère. Ce ne sera pas la première fois que je revois mon vécu… Il fait partie de mes terribles introspections où, je ne me fais aucune concession. Je pleure et tremble parfois. Vous comprenez pourquoi, j’ai hésité. Il a insisté…
Aujourd’hui, je me lance un défi. Je désire parler au présent, à haute voix, assise et face à vous. Mon aventure sera ainsi banalisée, mais cela m’intimide. J’ai l’impression de me dénuder. Vais-je aller jusqu’au bout ? Je l’espère. Mon histoire aidera-t-elle à faire comprendre les choix de Jason ? Je ne sais pas. Nous sommes ici pour lui.
Je sollicite votre bienveillance et de pardonner mes troubles, mes larmes, mes silences, ma rage, en fait toutes ces réactions qui pourront vous paraître complètement irrationnelles… N’oubliez pas que, comme vous, je suis faite de chair et d’os avec des qualités et des défauts. Ne me jugez pas trop sévèrement…
C’est donc, avec une boule au ventre que je commence à raconter mon vécu au présent pour mieux faire revivre mes émotions :
Tard dans la nuit, Cannelle plante son ancre dans une des lagunes formées par le delta de l’Ébro.
Curieuse et avide de beautés naturelles, je me lève tôt pour admirer le paysage. J’en ai le souffle coupé !
Le voilier est mouillé au milieu d’un cercle de lagons parsemés de parcs à huîtres. Pas une ride sur le grand miroir salé. De temps à autre, quelques poissons en chasse déforment la monotonie de la surface. Une odeur iodée, des chants de goélands, un léger vent dans le nez. Le calme…
Une mer de dunes à bâbord, des hautes, des basses, des ocres, des émaillées de plantes que je ne connais pas, et la fameuse et si étrange réserve ! Je la cherche avec les jumelles. Waouh, j’en suis interloquée. Je n’ai jamais vu autant d’oiseaux marins regroupés en si peu d’espace.
J’aperçois une grue qui avale un syngnathe. Inouï ! Elle a chassé un petit poisson furtif, peu visible, qui évolue en général entre rochers et herbiers pour se camoufler. Bravo l’échassier !
J’essaye de photographier la scène. Zut ! Je suis trop loin, mon zoom n’est pas assez puissant. Je dois aller à terre. Je griffonne rapidement un mot pour avertir Jason de mon désir de me promener sur le chemin balisé qui traverse le parc naturel. Avant de déposer le billet près de mon mari, je prends le temps de le regarder dormir. Bouche bée, cheveux en bataille, je le trouve attendrissant. Je ramasse au passage la bouteille de whisky vide qui traîne par terre. Je sais qu’il sommeillera un bon moment encore.
— OK, me dis-je, je vais pouvoir aller jusqu’au milieu de la réserve.
Munie de mon appareil photo, me voilà canotant jusqu’à la plage. Il me faut déhaler la prame pour la mettre au sec. Cet exercice est difficile pour moi qui suis petite et frêle. Je tire de toutes mes forces. La zone de ressac à peine passée, je ressens une douleur vive au mollet. Je lâche tout et cours dans l’eau.
— Une méduse, sale bête !
Le feu de l’animal paralyse ma jambe. Subitement, tout se brouille, paysages, sons, cris. Ma tête se met à tourner. En boitant, je parviens au bord où je m’allonge. Au bout d’un moment, je me souviens avoir emporté un citron. Il doit être dans la poche latérale de mon sac à dos, resté dans la barque. Je récupère le fruit acide, le coupe avec mes dents et en verse sur les nombreuses petites brûlures. Pour surmonter l’irritation et la douleur, je me concentre sur ma respiration, me traîne ensuite jusqu’en haut de la plage. Puis, regardant l’horizon, je laisse passer le temps. Je pense au bateau, au pont que je devrai laver en rentrant.
Le tiraillement semble s’être atténué, je reprends ma marche.
En vacances, loin du tumulte urbain, j’aime me promener de bonne heure le matin. Discrète, comme toujours, pour me faire oublier, comme si j’étais coupable.
Coupable de quoi ? Je ne sais pas. Une impression. Une boule qui s’installe très souvent au fond de mon estomac et me ronge.
— Le stress du boulot et une alimentation trop riche, avait décrété le toubib à l’époque.
Peut-être, mais alors pourquoi le poids n’a-t-il pas disparu avec mon nouveau mode de vie ? Bon ! Il vaut mieux ne pas y penser.
Dans cet environnement apaisant, assis dans une barcasse, un pêcheur tient au bout de sa ligne une daurade qui gigote comme la danseuse du dernier spectacle vu avant notre départ. Un tableau simplement magnifique. Je me détends, le mouvement doit être fixé.
Mon ombre dans le champ gêne la mise au point. Voulant garder mon angle de vision, je me déplace légèrement, mais l’ombre s’impose toujours. Craignant de louper la photo du jour, je m’énerve.
— Pourquoi avons-nous une ombre ? À quoi sert-elle ? À embêter.
Les déclics de l’appareil m’apaisent. Je continue mon chemin. Une méduse se meurt entre eau et sable. Est-ce la même que tout à l’heure ? Peu probable, elle n’est pas au même endroit. Le bleu de l’animal me réjouit. Je m’arrête un moment. Superbe lorsqu’elle ne pique pas ! Klein a essayé de retrouver cette couleur. Vite une photo, juste pour immortaliser la merveille avant qu’elle ne se dessèche au soleil. Le bruit des vagues m’empêche d’entendre le doux clic clic qui me rassure.
— Forme élégante, coloris réconfortants, mais longs tentacules munis de minuscules seringues remplies de venin. Sale bête !
Tout à coup, sans raison apparente, je ne me sens pas bien. J’ai l’impression d’être dans du coton, un voile noir se développe devant mes yeux.
Que m’arrive-t-il ?
Le malaise s’est envolé, je reprends ma recherche de photos énigmatiques. Les rets qui sèchent sur le toit d’une cahute attirent mon attention. Subitement, je me rends compte que j’ai pris la mauvaise direction.
Je rebrousse chemin. Le soleil m’aveugle, j’enfonce mon chapeau aux larges bords jusqu’aux oreilles et mets de grosses lunettes noires. Je repasse à côté de la méduse et admire encore une fois sa beauté.
Une inquiétude soudaine : la photo a dû être gâchée par mon ombre.
— Lorsque je prenais le cliché, je tournais le dos à la source de lumière. Je m’en souviens. Les couleurs ne doivent pas être terribles.
Je visionne l’image, elle est splendide, rien ne l’obscurcit.
Cependant, quelque chose me gêne encore. Je ne sais pas quoi, un pressentiment, un truc qui cloche. D’ailleurs, mon estomac se contracte.
— Peu importe, c’est comme d’habitude.
Je ne dois pas tenir compte de ce petit aléa. J’ai décidé de découvrir la région, je dois y aller. Tournant le dos au soleil, j’en profite pour ôter chapeau et lunettes qui limitent mon champ visuel et modifient la lumière. À l’affût de l’inédit, du mystérieux, je marche lentement, attends quelques secondes. Un léger crissement, une tête de rongeur sort d’un trou. En un rien de temps, j’étudie la situation et trouve l’angle de prise de vue.
Soudain, je me fige. Le soleil est derrière moi et JE N’AI PAS D’OMBRE !
— Impossible, raisonne à haute voix la femme du physicien que je suis, tout corps arrête les rayons lumineux et a donc une ombre. Soleil derrière, ombre devant !
Je me retourne. Je ne vois aucune ombre. Je me frotte les yeux, les ferme, les rouvre, tourne et retourne sur moi-même plusieurs fois de suite, en stoppant régulièrement pour percevoir une quelconque trace sombre autour de moi. Rien.
Je tente de me rassurer :
— Il n’y a pas d’ombre en ce lieu, voilà tout ! C’est certainement la raison pour laquelle le guide touristique qualifie la région d’unique.
Mon scientifique de mari ne me croira pas. J’essaye de me calmer en réfléchissant :
— Endroit spécial sans doute, comme celui où se créent les aurores boréales. Jason, expliquera-t-il ce curieux phénomène ? Ses connaissances pourront-elles soulever le voile du secret ?
J’emprunte le sentier balisé situé sur le côté, trouve enfin un panneau indiquant diverses directions. Pour prouver que cet espace est sans ombre, je me place dans l’alignement du poteau, dos au soleil, fais deux prises de vues, l’une avec l’appareil photo, l’autre avec mon portable. Un coup d’œil avant de l’envoyer à Jason.
Ai-je la berlue ? La pancarte possède une ombre ! Je regarde avec plus d’attention, frotte de nouveau mes yeux, observe, encore et encore.
Je dois me rendre à l’évidence : JE SUIS LA SEULE à ne pas avoir d’OMBRE !
Je me replace à côté du panneau, tourne autour, mais n’obtiens pas de meilleur résultat.
Le malaise revient, j’ai l’impression d’être dans du coton. Désespérée, je me laisse tomber entre deux dunes.
— Seule, dans un trou… seule… comme toujours…
Le paysage devient hostile. Tout ce qui me paraissait harmonieux, plaisant, chaud n’est plus que cacophonie et froideur. Les monticules surmontés de végétation rabougrie qui étaient magiques il y a un instant ont tout à coup l’apparence d’animaux préhistoriques. Un cauchemar !
— C’est toujours pareil. Avec moi, tout se transforme vite en invivable. On me l’a souvent répété pendant mon enfance. J’ai fait pleurer maman, avec Jason, ce n’est pas mieux, nous cohabitons… Des oiseaux traversent le ciel sans nuages, des corbeaux menaçants se dirigent vers moi.
Brusquement, une explication de l’étrange phénomène me vient à l’esprit.
— Ici, seuls les êtres humains n’auraient pas d’ombre !
Soucieuse de vérifier ma curieuse théorie, mais qui serait au moins un début d’analyse, je me lève pour observer le passant qui est au loin. Son ombre le suit sur le côté !
Tous, vivants, non vivants, ont une ombre.
MOI SEULE EN SUIS DÉPOURVUE.
Mon cœur s’emballe comme s’il voulait sortir de ma poitrine. J’essaye de me calmer, m’oblige, comme au cours de Pilates, à inspirer profondément et à expirer lentement. Je recommence plusieurs fois.
Rien n’y fait. Je tremble de tous mes membres.
Après avoir réussi une longue apnée, je m’oblige à maîtriser ma respiration, essayant de me raisonner.
— Tout va, dis-je à haute voix pour me prouver que je suis toujours normale. Réfléchissons : si je n’ai plus d’ombre, cela veut dire que je n’arrête plus les rayons lumineux… et donc que je n’existe pas. C’est faux.
Malgré moi, je pousse un hurlement. Cela me fait du bien.
— Transparente, invisible. Suis-je une vivante-mor… mort… e ?
J’ai du mal à prononcer le mot.
— Non ! Je dois me corriger : transparente, je l’étais déjà au bureau, cela ne me change guère.
Une volée de goélands piaillant passe au-dessus de ma tête en direction de la mer. Découragée, sentant soudain la puanteur des lagunes, j’ai un haut-le-cœur. Je vais m’abriter à l’ombre d’un petit tamaris souffreteux pour reprendre ma réflexion.
— Donc pas d’ombre… la lumière me traverse… je ne l’arrête plus… ne brille plus… Est-ce grave de ne pas briller en société ? Rayonner attire les jalousies, être invisible ne suscite pas l’envie.
Cette histoire aux conséquences inattendues est incroyable, et à mourir de rire. Sauf, que c’est la mienne et elle m’inquiète.
Abandonnée, rejetée. Seule, dans l’immensité des dunes. Que vais-je devenir ? Quel monstre suis-je ? Comment réagira Jason en me voyant arriver sans ombre ?
Bizarrement, assise en oblique au sommet d’un monticule, tournant le dos, l’Ombre est là, à portée de voix. J’ai du mal à la reconnaître. Sans réfléchir, hors de moi, j’invective la fugueuse :
— Reviens ! Tu es à moi. Ne l’oublie pas.
L’avatar se retourne négligemment. Non, mais je rêve ! Ou si je rêve, le rêve me déborde. J’enjoins à l’ingrate de reprendre sa place.
L’Autre secoue la tête.
— Tu n’as pas le droit de partir, lui dis-je. Rejoins-moi. Ici, contre mon organisme !
Baissant sa tignasse, elle s’oriente dans ma direction. Je distingue le paysage à travers son corps sombre comme dans une vitre déformante ! J’apprécie la posture soumise de la fugueuse.
— Mais, que tiens-tu dans la main ? Un carton en forme de cœur avec des inscriptions ? Love and Peace ? Mon pauvre double ! Tu as fière allure avec ta revendication qui date.
L’avatar vexée par cette réflexion garde le silence. Je m’impatiente :
— Trêve de plaisanteries. Reprends ta place et j’oublierai ta lubie. C’est un ordre !
— Un ordre ? hurle-t-elle soudain, bondissant pour se poster sur la dune la plus proche de moi. Mais tu ne sais pas ce que tu veux. Il y a une demi-heure tu pestais contre moi et maintenant tu souhaiterais que je te rejoigne. Tu es une inconstante !
Elle parle enfin. Sa voix est rauque, je l’entends plus basse que la mienne.
— Non ! reprend-elle. Non, Lili ! Sache que mon corps m’appartient. C’est la loi…
— Reviens !
— Que nenni ! Lili, tu es finie. Sans moi, tu ne fais plus le poids. Vérifie-le toi-même, lève-toi et marche.
Elle me commande maintenant ? Le monde à l’envers. Je fixe l’insolente sans bouger d’un iota. Sourire en coin, la silhouette sombre insiste.
— Lève-toi et marche. Tu constateras que tu ne pèses plus rien.
Hésitante, je ne cesse de la dévisager. Vais-je faire ce qu’elle me demande ? Je réfléchis : qu’est-ce que je risque ? Et pourquoi ne ferais-je pas le poids ? De toute façon, je ne l’ai jamais fait. Et puis, une ombre, même ténébreuse, est légère, donc… « J’ai décidément pénétré dans un monde absurde. »
Je me tâte encore, inspire profondément et lui propose un deal :
— Si, dis-je, je fais le poids, tu reprendras ta place ? Sinon, bougre d’idiot…
Voyant sa grimace, je m’arrête et résume sur un ton qui me semble persuasif :
— Parce que si nous nous séparons, tu seras encore plus dans l’embarras que moi. Sans être attachée à un corps, tu n’existeras pas. Réfléchis. Je suis matière et esprit. Je SUIS, tandis que toi…
Elle rit sans retenue comme si elle me jouait un mauvais tour, elle accepte ma proposition :
— T’existes, toi ? Laisse-moi rire.
Elle m’énerve. Grrr.
De mauvaise grâce, je m’exécute. Je fais quelques pas en portant tout mon poids sur les pieds. Toujours aussi ironique et sûre d’elle, l’Ombre s’esclaffe en montrant la piste :
— Alors ? Ton passage sur terre ne laisse aucune trace, n’est-ce pas ? Mais tu ES. Je découvre enfin ton humour.
Je recommence plusieurs fois. Le résultat est constamment le même, je ne laisse aucune empreinte.
— Sans ton ombre, tu ne pèses pas lourd, ma pauvre Lili. Ne suis-je pas ta projection ? Sans moi, t’as plus de passé ni d’avenir… Plus d’ancrage, plus de projets ! waouh ! Désormais, qui filtrera ta conscience ?
Avec un sourire narquois, elle me fixe en soulevant le bout du nez. Je n’en reviens pas ! Pour qui se prend-elle ? Elle contiendrait mon passé, mon avenir et serait « mon filtre de conscience » ?
Elle secoue la tête pour affirmer ma pensée.
— Quoi ? Le filtre de ma conscience ? Rien que ça !
Elle ne manque pas d’air. Je réagis fortement. Je relève le menton, fronce les sourcils et d’un ton professoral explique :
— Ombre, reste à ta place. Ma conscience est interne. C’est mon cerveau qui la fabrique. Comment pourrais-tu la filtrer puisque tu te situes toujours à l’extérieur de mon corps ?
Et, je l’attaque sur son propre terrain en lui demandant de marcher à son tour. Elle s’exécute, ne laissant pas plus de marques que moi.
— Ce n’est pas mieux pour toi ! dis-je en tapant des mains. De plus, tu te déplaces sur la dune où le sable est meuble alors que moi, je me tiens sur la piste où le sol est plus compact.
Toujours oblique, elle tressaute sans raison valable.
— Oui, mais moi, je suis magique, rétorque-t-elle de sa voix profonde et tremblée. Je contrôle tout, rien n’arrive dans ta tête sans mon consentement. Je forme ton sentiment, ton humeur. Sans moi, tu es sans cœur…
— Sans cœur ?
Je palpe ma poitrine. Le cœur est toujours là et bat la mesure naturellement. L’Ombre veut donc m’effrayer. Je l’interpelle vertement :
— Ingrate ! Tu es dans le sens contraire de la vie, systématiquement à l’envers et à l’horizontale. Pauvre Créature qui ne prend jamais de la hauteur, que vas-tu devenir sans moi ? Regagne vite ta place !
L’Ombre à qui la séparation a permis la station oblique, s’en va d’un pas allègre. Je la suis en demeurant sur la piste. Essoufflée, je l’appelle, trébuche, essaye de la convaincre, tombe, me relève. À court d’arguments, je réussis à crier :
— Nous formons un tout. On n’a jamais vu un être humain sans ombre. Reviens !
— Cette embouchure est un lieu privilégié pour nous. Ici, les ombres peuvent rester vos prisonnières ou se libérer. C’est un choix de leur part. Et moi je te quitte.
La silhouette sombre fait demi-tour, éternellement penchée comme une flèche vers l’horizon. Elle retourne sur ses pas, s’arrête à quelques mètres de moi.
À bout de souffle, je lance avec hargne :
— T’as pas honte de courir en brandissant ton carton sexe à tout vent ?
— Toujours dans ta position verticale ! Lili, tu es droite comme un I. Une, deux, une, deux…
La créature sombre s’avance tout doucement vers moi. La croyant repentie, je tends brusquement la main pour la rattacher à mon corps, mais agile, elle s’échappe.
— Tu ne m’auras pas ! Tu ne m’auras pas ! chante-t-elle en se sauvant. Finies les brimades. Sache qu’en me libérant, je me suis déformatée. Love and peace est mon nouveau projet.
Désappointée, je regarde la pancarte s’éloigner. Reprenant mon souffle, je vocifère pour me faire entendre :
— Reviens, je te dis !
Sans ombre, suis-je une pestiférée ? Je me lève d’un bond et crie à tue-tête pour me donner des forces :
— Se lamenter, ne sert à rien et ne fait pas de bien. Voyons plutôt le côté positif.
J’utilise mon chapeau comme un éventail. Le mouvement de l’air me revigore :
— Libre, je suis libre de mes choix, moi aussi !
Je me ravise. Non, pas tant que ça. J’appuie sur mes semelles comme une forcenée. Pas de marques sur le sable. Dégoûtée, je me laisse de nouveau tomber à terre. Dans notre société, peut-on ne rien peser ? Était-ce cette chose sombre, insignifiante et fuyante qui me donnait un semblant de présence ? Me voilà reprise de panique et, telle une louve ayant perdu son petit, je pousse un cri désespéré :
— Je ne veux pas être délestée, je veux être plombée, estampillée, timbrée, comme tout le monde !
Le ciel bleu sans un seul nuage forme un cercle au-dessus de moi. Deux canards le traversent. Les cris moqueurs des mouettes me donnent la chair de poule, je me sens minuscule dans cette aire immense. Déprimée, je m’agenouille, trace un rond sur la piste, m’allonge à l’intérieur, écarte les quatre membres au maximum :
— Je ne pèse pas une broutille, mais je veux occuper l’espace d’une bastille ! Je suis mal. J’ai chaud. Je transpire. J’ai l’impression d’être dans une étuve ! Au s’cours ! Non, non, NON ! Je veux être Lili, la première Femme de Vitruve.
Des larmes inondent enfin mon visage. Je les laisse couler.
— Ouais. Avec mon ombre, je ne l’étais déjà pas, alors sans elle… Je sais ce qui va arriver. Comme dab, je vais rester immobile dans mon cercle.
Une buse traverse le ciel azur. Cela me donne une idée :
— Ainsi, je serais déchiquetée par les oiseaux carnassiers puis, comme pour la méduse, je finirai déshydratée par le soleil.
Yeux fermés, je donne libre cours à mon imagination. Au bout d’un long silence, des images surgissent. Elles deviennent vite insupportables. Je cache mon visage sous mon chapeau, comme pour le protéger de mes propres visions. Sans ombre, sans poids, quelle femme de Vitruve puis-je être ?
Je me représente le dessin de Léonard de Vinci, revois un premier humain, bras en croix enserré dans un carré et un deuxième homme, bras et jambes écartées en constant mouvement, s’inscrivant dans un cercle.
Lequel suis-je ?
Dynamique ? Non, abandonnée par tous, je stagne. Un rapide constat traverse mon esprit. Je hurle de douleur.
— À mon âge, je n’ai pas encore tracé le cercle de ma vie. En réalité, je suis clouée, bras en croix dans ma dépendance à Jason, dans son pré carré… enfin… non, dans Cannelle, un bateau de douze mètres… Il faudrait me remuer. Je suis une empoissée, une engluée ! Je dois bouger !
Soudain, une noirceur se pose sur mon visage.
— Elle revient !
Je me fige, arrive à maîtriser mon souffle, mais pas l’accélération de mon cœur.
