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La collection intitulée 'La Jérusalem délivrée' explore les thèmes intemporels de la foi, du devoir et du combat spirituel et littéraire, via une variété de styles littéraires allant de la poésie épique à la prose introspective. Ce volume met en avant des pièces significatives qui intègrent mythologie et histoire tout en se parant d'un lyrisme et d'une profondeur émotionnelle remarquables. À travers cette anthologie, les œuvres sélectionnées illustrent les préoccupations artistiques et les aspirations religieuses, ancrées dans un espace médiéval sublimé par l'imaginaire collectif des auteurs. Les auteurs contributeurs tels qu'Alphonse de Lamartine et Le Tasse apportent une richesse intertextuelle à cette compilation, en lien avec des mouvements littéraires tels que le romantisme et l'humanisme renaissant. Lamartine, avec ses réflexions sur le temps et la nature, insuffle une sensibilité moderne à la conception du devoir chevaleresque, tandis que Le Tasse, représentant de la poésie épique italienne, établit des charnières littéraires entre le réalisme historique et le mysticisme chrétien. Ensemble, ces voix capturent les dynamiques complexes de la quête spirituelle des croisés vers la Terre Sainte, intégrant des perspectives variées et historiquement enrichissantes. Cette compilation se révèle être une opportunité unique pour les lecteurs avides de compréhension approfondie d'un cadre spirituel et historique difficilement saisissable par une seule œuvre. 'La Jérusalem délivrée' incite à des réflexions multidimensionnelles, laissant entrevoir la valeur éducative de son contenu. Les lecteurs sont encouragés à s'immerger dans cet ouvrage pour apprécier la richesse des perspectives, la diversité stylistique et les dialogues profonds entre les différentes œuvres qui ne cessent d'interroger le fragile entrelacement du mythe et de la réalité. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Au cœur d’une guerre s’allume une tentation plus ténébreuse que les batailles: celle qui détourne le héros de son devoir par l’éclat trompeur des songes et des charmes. Dans cette tension fondatrice se joue l’ambition de La Jérusalem délivrée, poème où l’épopée ne célèbre pas seulement des victoires, mais interroge les motifs qui les rendent possibles ou incertaines. En conjuguant ferveur, courage et fragilité, l’œuvre installe d’emblée un théâtre d’âmes aux prises avec le destin. Le lecteur y découvre une énergie narrative mesurée par une conscience morale aiguë, qui donne à la geste héroïque sa profondeur humaine durable.
Classique de la Renaissance européenne, La Jérusalem délivrée doit son statut à l’alliance rare d’une architecture poétique souveraine et d’une interrogation toujours actuelle de la foi, de l’honneur et du désir. Son impact se mesure à la longévité de ses thèmes, à la finesse de ses images et à la circulation ininterrompue de ses épisodes dans la mémoire culturelle. L’ouvrage a façonné des imaginaires entiers, de la littérature à la musique et aux arts visuels, et a offert à des générations d’écrivains un modèle d’épopée spirituelle réglée par la mesure, mais travaillée par l’inquiétude. Ainsi s’explique sa présence inlassable parmi les grands livres.
Son auteur, Torquato Tasso — le Tasse —, compose ce poème à la fin du XVIe siècle, dans le cadre intellectuel et politique de l’Italie de la Renaissance. Achevée et publiée en 1581, l’œuvre répond aux ambitions d’une époque qui cherche à concilier l’héritage antique, la sensibilité chrétienne et les exigences d’un art maîtrisé. Le Tasse y ordonne la tradition épique reçue de Virgile et d’Arioste à une finalité plus intérieure, attentive aux remous de la conscience. Cette élaboration exigeante confère au poème une unité rare: celle d’un récit ample, soutenu par un dessein poétique et moral rigoureusement concerté.
La prémisse en est connue sans que rien n’en soit ici dévoilé: dans le cadre de la première croisade, un chef conduit une coalition de chevaliers vers Jérusalem, entre combats, épreuves et séductions. À l’horizon de la conquête se dessine une géographie à la fois historique et imaginaire, où s’affrontent forces terrestres et puissances de l’enchantement. Le poème installe ses protagonistes à la croisée des obligations collectives et des élans personnels, de la stratégie et de la tentation, de la prière et du doute. C’est ce réseau de tensions, plus que le seul récit militaire, qui fonde la gravité dramatique de l’ensemble.
Sur le plan formel, La Jérusalem délivrée adopte l’ottava rima, strophe exigeante qui impose à la narration une cadence mémorable et un art de la transition. L’œuvre se déploie en vingt chants, dont l’agencement soigneux ménage contrastes, reprises et ralentissements méditatifs. L’écriture allie l’éclat des tableaux à la souplesse du dialogue, et porte une attention soutenue aux gradations du sentiment. Cette maîtrise prosodique confère à l’épopée un mouvement respiré, alternant l’ampleur héroïque et les pauses lyriques. La musique du vers devient ainsi l’instrument même de la pensée, modulant l’action selon ses dilemmes intérieurs.
L’influence du Tasse traverse les siècles et les arts. Des compositeurs ont puisé dans ses épisodes des drames qui ont façonné l’opéra européen, de Lully à Handel, tandis que Monteverdi a tiré de l’un de ses combats une scène musicale exemplaire. Les peintres des écoles baroque et classique ont immobilisé dans la couleur des instants de bravoure ou d’égarement, faisant circuler l’imaginaire tassien au-delà des lecteurs. Cette fécondité témoigne moins d’un simple répertoire de sujets que d’une force de vision: la capacité à convertir la matière héroïque en affect, le récit en figure, et la figure en mémoire collective.
La postérité littéraire n’est pas moindre: des poètes ont trouvé chez le Tasse une voie pour repenser l’épopée à l’âge moderne, où la grandeur n’exclut ni la lucidité ni la plainte. Sa manière d’accorder la discipline du style à l’instabilité des passions a offert un modèle de complexité qui a nourri des traditions diverses. En France, la fortune de La Jérusalem délivrée a cheminé par les traductions, les imitations et les commentaires, installant durablement ses personnages et ses motifs dans l’horizon de la culture. Le poème devint une référence partagée, à la fois source d’images et pierre de touche critique.
Si l’œuvre a tant compté, c’est qu’elle place la victoire extérieure sous le signe d’une conquête intérieure plus incertaine. Elle mesure le prix de l’héroïsme à l’épreuve du doute, la force de la foi à la traversée de l’illusion. Les séductions qui jalonnent l’itinéraire des chevaliers ne sont pas de simples obstacles; elles éprouvent la souveraineté de la volonté et dessinent, pour chacun, la vérité d’une vocation. Le Tasse n’oppose pas brutalement les vertus et les charmes; il met en scène leur proximité dangereuse, où la beauté devient parfois risque et tremplin, écueil et révélation.
Cette densité thématique s’appuie sur une conscience aiguë des pouvoirs de la fiction. Sortilèges, jardins, miroirs et songes ne relèvent pas seulement de l’ornement: ils figurent les pièges d’une imagination qui peut distraire de la tâche commune ou l’élever. Le poète interroge ainsi l’usage de la poésie elle-même, capable de séduire et d’édifier, d’égarer et de guider. En donnant forme à ces ambiguïtés, La Jérusalem délivrée regarde la littérature comme épreuve morale: un exercice de discernement, où l’éclat des images doit être soumis à la lumière d’un jugement, sans renoncer à l’enchantement qui les porte.
La réception française, du classicisme aux sensibilités romantiques, a constamment revisité le poème, y reconnaissant tantôt un modèle de tenue, tantôt un foyer d’émotions. Sa traduction en langue française — sous le titre consacré de La Jérusalem délivrée — a multiplié les perspectives de lecture, selon les choix de versification, d’équivalence et de rythme. Cette pluralité n’a pas dilué l’œuvre: elle en a au contraire montré la solidité. Les variations de la langue d’accueil laissent intacte l’armature dramatique et spirituelle, confirmant que l’essentiel du poème tient à son architecture et à sa vision.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’entrée dans le texte gagne à suivre le double fil de l’action et de la méditation. Laisser l’intrigue conduire, mais écouter les ralentissements où s’éprouvent les motifs: d’un côté, la cohésion d’une armée et la stratégie d’un siège; de l’autre, les épreuves d’une liberté exposée aux fascinations. On y trouvera un art très sûr de la scène, qui ne dissocie pas l’événement du regard qu’on y porte. Cette attention, patiente et curieuse, permet d’accueillir l’épopée comme un récit vivant, dont chaque épisode ouvre sur une question plus vaste.
Enfin, la pertinence contemporaine de La Jérusalem délivrée tient à la clarté avec laquelle elle met en balance conviction et désir, communauté et individu, vérité et apparence. Dans un monde qui interroge la légitimité des causes et la puissance des fictions, l’épopée du Tasse rappelle que l’imaginaire n’est jamais neutre: il oriente les gestes, élève ou détourne. Sa séduction demeure, non par nostalgie des croisades, mais par la juste inquiétude qu’elle instille face aux promesses séduisantes. C’est pourquoi ce livre, ancien et neuf, garde sa place: il enseigne à voir, et à choisir, sans renoncer à la beauté.
La Jérusalem délivrée est un poème épique de Torquato Tasso, dit Le Tasse, publié en 1581. Située pendant la Première Croisade, l’œuvre suit l’expédition menée par Godefroy de Bouillon contre Jérusalem, en mêlant à l’histoire des éléments merveilleux et des intrigues chevaleresques. Tasse y combine réflexion spirituelle chrétienne, codes de l’épopée classique et sensibilité amoureuse de la Renaissance. Au cœur du poème se déploient le conflit de foi et de pouvoir, la tentation et la gloire, la charité et la violence de la guerre sainte. Le récit chante l’ardeur des guerriers tout en sondant leurs fragilités intimes et leurs dilemmes.
Au début, l’armée chrétienne, affaiblie par les rivalités, se cherche un chef. Godefroy est élu pour unir les princes et conduire le siège. Face à lui, Jérusalem est défendue par des combattants aguerris et des alliés qui se rassemblent, tandis que l’Orient prépare des renforts. À cette trame historique s’ajoute l’intervention de forces infernales qui souhaitent détourner les croisés de leur mission. L’élection de Godefroy fixe la ligne morale du camp chrétien, mais ne suffit pas à apaiser les dissensions ni à prévenir les pertes qui marquent les premières escarmouches autour de la cité et de ses approches.
Dans ces affrontements initiaux se distinguent des figures chevaleresques dont le courage est tempéré par des passions contradictoires. Tancrède rencontre Clorinde, guerrière ennemie, et une fascination réciproque naît sans suspendre l’exigence de la guerre. Erminie, princesse en exil, nourrit un attachement discret pour Tancrède qui complique ses allégeances et ses initiatives. Ces liens, à la fois courtois et problématiques, humanisent les antagonistes et déplacent l’enjeu de la victoire vers des questions de loyauté, d’identité et de compassion. Le poème inscrit ainsi l’héroïsme dans un horizon affectif où la bataille se double d’un combat intérieur.
Pour contrer les croisés, une séductrice, Armide, est envoyée pour égarer les champions. Elle pénètre le camp chrétien sous des apparences d’innocence et fait naître désir, rivalités et défiance. Plusieurs chevaliers la suivent, et le plus fameux d’entre eux, Renaud (Rinaldo), s’éloigne, captif d’un enchantement amoureux. L’absence de ce héros met à nu la vulnérabilité d’une armée dépendante d’exploits individuels. Le poème explore ici la tension entre gloire personnelle et devoir commun, et montre comment la beauté et la magie, loin d’être de simples ornements, deviennent des forces capables de détourner l’histoire de son cours attendu.
Autour de Jérusalem, le siège s’organise mais se heurte à des défenses puissantes et à des champions adverses. Les duels opposent l’audace à l’orgueil, et l’ardeur des chevaliers à l’âpreté d’une guerre prolongée. Argant incarne la valeur ennemie, forçant les héros chrétiens à mesurer leurs limites et à repenser leurs stratégies. La cité, bien gardée, demeure un symbole autant qu’un objectif militaire. Les combats, réglés par le code de l’honneur, laissent apparaître une réciprocité de respect entre adversaires, tout en rappelant que la piété affichée par les uns et la bravoure des autres ne dissolvent ni la souffrance ni la lassitude des hommes.
À l’obstacle matériel des murs s’ajoutent des barrières surnaturelles. Une forêt ensorcelée rend impossible la fabrication des engins de siège et sème le désarroi. Les croisés cherchent alors un secours spirituel et reçoivent le conseil d’un ermite qui leur indique une voie de purification et d’ordre. L’épreuve n’est plus seulement tactique: elle devient ascétique, réclamant pénitence, discipline et clarté intérieure. Le récit met en relation salut collectif et conversion personnelle, suggérant que la victoire, si elle doit advenir, ne saurait se réduire à la force des armes sans une rectification des cœurs et des desseins.
Deux chevaliers sont envoyés pour retrouver Renaud et dissiper l’enchantement qui l’éloigne. Leur parcours les conduit à l’île et au jardin où Armide retient le héros dans une volupté suspendue au temps. Renaud, confronté à son image et aux exigences de sa vocation, opère un retournement intérieur. Sa libération n’annule pas la complexité du lien avec Armide, mais elle offre au camp chrétien la promesse d’une vigueur retrouvée. De retour, il affronte la forêt maudite et rompt le charme qui paralysait l’armée, ouvrant la possibilité d’une avancée décisive sans clore pour autant les tensions morales que son histoire a révélées.
Au fur et à mesure que les renforts ennemis approchent, l’épopée condense ses fils narratifs: duels de champions, opérations du siège, choix personnels lourds de conséquences. Des combats nocturnes et des méprises funestes scellent des destins et approfondissent la mélancolie de Tancrède. L’ennemi extérieur se double d’un adversaire intime fait de remords, de deuil et de tentations. La perspective d’un choc final s’affirme, portée par le retour des héros et la montée d’un espoir mesuré par l’expérience des défaites passées. Le poème prépare ainsi une résolution à la fois militaire et morale, sans en dévoiler l’issue.
La Jérusalem délivrée conjugue récit historique, merveilleux chrétien et romanesque pour interroger la légitimité de la guerre, le poids du vœu, l’attrait du monde et la miséricorde. Elle a durablement nourri la littérature, la peinture et la musique, en imposant des figures devenues emblématiques. Sa portée tient à l’équilibre qu’elle cherche entre admiration de la bravoure et critique des passions, entre reconnaissance de l’Autre et affirmation d’une finalité sacrée. En laissant au lecteur la charge des conclusions ultimes, l’épopée propose moins une morale close qu’une méditation sur la puissance et la fragilité de l’âme héroïque.
La Jérusalem délivrée prend pour cadre la Première Croisade, à la fin du XIe siècle, mais elle est composée au cœur de l’Italie du XVIe siècle. Le récit se déroule entre l’Occident latin, régi par la papauté et la féodalité, et l’Orient méditerranéen, alors partagé entre puissances musulmanes. Son auteur, Torquato Tasso, écrit au sein d’institutions dominées par la cour princière, l’Église réformatrice et la censure religieuse. L’œuvre naît donc d’un double ancrage: un Moyen Âge chevaleresque recréé et une Renaissance tardive marquée par la Contre-Réforme, dont les normes dogmatiques orientent la manière de raconter le passé héroïque et sacré.
La Première Croisade est lancée par l’appel du pape Urbain II à Clermont en 1095. Des armées de princes, passées par Constantinople, prennent Antioche en 1098, puis Jérusalem en 1099. Godefroy de Bouillon est souvent placé au premier plan comme chef exemplaire. Tasso transforme ces faits en matière épique: la conquête apparaît comme une entreprise guidée par la Providence, structurée par des commandements, des serments et des rites. Les traits historiques majeurs demeurent reconnaissables, mais le poème les ordonne pour en faire une fresque morale où le gouvernement de soi et la discipline collective portent la victoire.
Jérusalem, à la charnière du XIe et du XIIe siècle, est une ville multiconfessionnelle, passée des Seldjoukides aux Fatimides peu avant 1099. Lieu de pèlerinage, carrefour de routes et d’imaginaires, elle condense enjeux politiques et religieux. Les sources médiévales décrivent sièges et négociations, violences et sacralisations des lieux. Tasso, écrivant plusieurs siècles plus tard, s’empare de cette charge symbolique: la Ville sainte devient le théâtre d’une épreuve des mœurs chrétiennes et d’un dialogue conflictuel avec l’Autre, que la poésie magnifie sans effacer l’âpreté d’une guerre de religion.
L’idéologie de croisade articule prédication, indulgences et promesse de salut, soutenues par des réseaux de clercs et de seigneurs. Les conciles, les lettres pontificales et les chroniques fixent le langage de l’“armée de Dieu”. Tasso reprend cette langue en la soumettant aux exigences de l’épopée: dignité du sujet, exemplarité des héros, providentialisme. Il interroge implicitement les tensions entre zèle religieux et passions humaines en montrant comment la victoire exige autant la pénitence et l’obéissance que la prouesse. Le dispositif épique devient ainsi un laboratoire moral pour la foi militante.
Torquato Tasso naît en 1544 à Sorrente et meurt en 1595 à Rome. Formé à Naples, Padoue et Bologne, il sert des mécènes puissants, notamment à la cour des Este à Ferrare, sous le règne d’Alphonse II. Cet environnement curial, raffiné et concurrentiel, offre une protection mais impose des attentes: célébrer le prestige dynastique, cultiver le bon goût, respecter l’orthodoxie. Tasso y compose l’essentiel de son œuvre, équilibrant ambition littéraire et prudence doctrinale. La figure du poète de cour, tributaire de la faveur et exposé à la rumeur, marque fortement la genèse de La Jérusalem délivrée.
La composition s’étale sur la seconde moitié des années 1560 et le début des années 1570, suivie de relectures et de corrections. La diffusion imprimée a lieu au début des années 1580, parfois contre la volonté de l’auteur, ce qui nourrit des querelles de texte. Tasso, soucieux d’orthodoxie et de perfection formelle, revoit son poème et en propose plus tard une version remaniée, La Jérusalem conquise, pour répondre à des objections morales et théologiques. Ce va-et-vient éditorial reflète les contraintes d’un marché du livre dynamique et d’un climat religieux où la poésie est scrutée de près.
L’Italie du Tasse vit sous l’ombre de la Contre-Réforme. Le concile de Trente (1545-1563) redéfinit doctrine, liturgie et pratiques de contrôle des livres. Les tribunaux ecclésiastiques et les indices expurgent ou surveillent. Tasso internalise ces contraintes: il sollicite avis de théologiens, corrige des passages jugés équivoques et flatte la piété. Le choix d’une épopée chrétienne, en lieu et place d’une geste païenne, est aussi une réponse culturelle à l’époque: montrer que la poésie peut servir la vérité catholique, sans sacrifier l’invention ni la grandeur du style.
Le paysage littéraire italien est dominé par l’héritage d’Homère et de Virgile, revivifié par la Renaissance, et par la veine chevaleresque de Boiardo et d’Arioste. Tasso prend position dans ses Discours sur l’art poétique, plaidant pour l’unité, la décence et la finalité morale de l’épopée. La Jérusalem délivrée conjugue la rigueur des modèles antiques et l’énergie romanesque des chevaleries italiennes. Ce programme esthétique, à la fois théorique et pratique, cherche un équilibre: magnifier la vertu et plaire, discipliner la fantaisie et conserver la variété, faire de l’ancienne croisade un poème moderne et catholique.
La diplomatie italienne du XVIe siècle se déroule à l’ombre de la puissance ottomane et des rivalités Habsbourg-Valois puis Habsbourg-Espagne. La bataille de Lépante (1571), victoire navale de la Sainte Ligue, réactive l’imaginaire de croisade en Europe. Sans traiter l’événement, Tasso écrit dans une atmosphère où l’affrontement confessionnel semble contemporain et pressant. La transposition épique des conflits du XIe siècle résonne alors comme une allégorie des angoisses et espérances de son temps, exaltant l’unité chrétienne et la discipline militaire face à l’adversité.
La culture de cour, à Ferrare comme ailleurs, affectionne fêtes, tournois feints, spectacles musicaux et pastorales. Tasso y excelle aussi avec Aminta (1573), qui illustre le goût pour l’élégance, la brièveté et la suavité sentimentale. Cette expérience du théâtre, des intermèdes et des mascarades nourrit sa sensibilité scénique et sa maîtrise des épisodes. L’épopée hérite de cette dramaturgie: scènes fortement profilées, contrastes rythmiques, variété des tons. Les attentes du public curial, friand de beauté formelle mais attentif à la bienséance, orientent ainsi l’équilibre entre merveilleux, amour et édification.
L’essor de l’imprimerie italienne, dominée par des places comme Venise, facilite la circulation des textes et des querelles. Les académies littéraires, nombreuses, discutent langue et poétique, tandis que les réseaux de mécénat assurent subsides et diffusion. La Jérusalem délivrée profite de ce dynamisme, mais en subit les revers: éditions concurrentes, débats sur la langue et sur l’orthodoxie, réponses de l’auteur. Les lecteurs humanistes, juristes, ecclésiastiques et courtisans forment un public exigeant qui compare Tasso aux Anciens et à Arioste, et qui attend de l’épopée une exemplarité conforme à l’esprit du temps.
Les thèmes amoureux et le merveilleux enchanté s’inscrivent dans une culture pétrarquiste et néoplatonicienne, raffinée mais surveillée. L’Église tridentine tolère les allégories si elles servent la vertu et ne scandalisent pas. Tasso agence passions, tentations et enchantements de manière à éprouver la constance des héros sans franchir les limites morales: beauté et danger coexistent pour mieux mettre en valeur le gouvernement de l’âme. Cette stratégie répond à une éthique de la poésie utile et agréable, où l’exploration du désir doit finalement confirmer l’ordre chrétien.
L’information géographique du XVIe siècle, issue de chroniques médiévales, de cartes et de récits de voyage, nourrit l’imaginaire oriental. Les toponymes, les descriptions de sièges et de marches armées, les rites et coutumes adverses sont filtrés par des sources latines et italiennes antérieures. Tasso assemble ces matériaux en un Orient poétique, souvent stylisé, qui renvoie autant à la Jérusalem du XIIe siècle qu’aux représentations contemporaines de la Méditerranée. Les contraintes de l’épopée, son goût du contraste et du symbole, transforment la documentation disponible en décor signifiant plutôt qu’en reportage.
Le savoir militaire de l’époque moderne, marqué par l’art des sièges et l’usage de l’artillerie, influence indirectement l’écriture des combats. Même si l’action se situe en 1099, Tasso pense le siège comme un théâtre d’obéissance, d’ingénierie et de discipline, familiers aux contemporains. La chevalerie médiévale y est élevée au rang de paradigme moral, non de manuel tactique. Les duels, les conseils de guerre, la hiérarchie commandée par un chef pieux reflètent des valeurs militaires partagées au XVIe siècle, où la bravoure se mesure aussi à l’aptitude à obéir et à coopérer.
La réception fut rapide et européenne. En Italie, le poème s’impose comme modèle d’épopée chrétienne; ailleurs, il suscite traductions, adaptations et débats. La musique s’en empare: Monteverdi met en scène un épisode fameux dans Il combattimento di Tancredi e Clorinda (vers 1624), Händel fait triompher Rinaldo à Londres (1711), et Lully avec Quinault compose Armide (1686) en puisant dans la tradition tassienne. La peinture et la gravure popularisent des scènes exemplaires. En France, classiques et modernes discutent Tasse, admirant l’élévation du sujet tout en disputant la place du merveilleux amoureux.
Au XIXe siècle, l’Europe romantique redécouvre la croisade, le Moyen Âge et l’Orient. En France, Lamartine participe à ce mouvement par sa poésie, ses méditations historiques et son Voyage en Orient dans les années 1830. Tasse devient une figure exemplaire du poète tourmenté et dévot; son épopée, un réservoir de symboles chrétiens et de passions nobles. Les rééditions, traductions et commentaires situent La Jérusalem délivrée au croisement d’une curiosité historique et d’une quête spirituelle moderne. Ainsi, l’œuvre circule dans un horizon d’attentes neuves, que les romantiques élargissent et infléchissent.
Lamartine et ses contemporains ont vu dans Tasse un prédécesseur: un poète qui accorde la grandeur biblique et la délicatesse du sentiment, aux prises avec son siècle. Sans nécessairement transformer le texte lui-même, ils en commentent la portée morale et politique, opposant violence sacrée et idéal de charité, héroïsme antique et intériorité chrétienne. Le regard romantique relit la croisade comme une épreuve de l’âme occidentale. Cette réception n’ajoute pas de faits à l’épopée, mais elle en change la focale: la victoire extérieure cesse d’être l’unique horizon, la conscience devient un champ de bataille essentiel pour l’époque moderne et contemporaine.
Alphonse de Lamartine (1790–1869) est une figure majeure du romantisme français, dont l’œuvre lyrique et l’engagement civique traversent la Restauration, la Monarchie de Juillet et la Révolution de 1848. Poète, prosateur, historien et homme d’État, il impose, dès les années 1820, une voix méditative où la nature, le temps et l’infini servent de cadres à l’expérience intime et spirituelle. Sa notoriété, d’abord littéraire, s’élargit vite au champ politique, faisant de lui l’un des rares écrivains à peser sur les événements de son temps. Son nom demeure attaché à la naissance d’une poésie moderne et à une parole publique soucieuse d’éthique et de liberté.
Sa formation est marquée par une culture classique et religieuse, dans laquelle il puise un sens du sublime et de la méditation. Les lectures de Rousseau et de Chateaubriand, l’héritage biblique et la redécouverte de la Renaissance italienne orientent très tôt son imaginaire. Des séjours en Italie renforcent son goût pour les paysages, l’art et la mémoire poétique, qui irrigueront ses vers. Il entre en littérature avec un recueil qui rompt avec la rhétorique héritée, privilégiant l’élan lyrique et l’émotion personnelle. Cet ancrage humaniste et spirituel demeure la clé de voûte de son esthétique, de la jeunesse à la maturité.
La parution des Méditations poétiques en 1820 est un jalon décisif: elle fixe les contours d’une poésie nouvelle, ample, musicale, tournée vers la confidence et l’élévation. Des pièces devenues emblématiques, telles que Le Lac, installent un rapport inédit entre le sentiment individuel et l’immensité du monde. La réception est considérable, et Lamartine confirme cette veine avec de nouvelles livraisons lyriques, puis avec les Harmonies poétiques et religieuses (vers 1830), où la réflexion métaphysique s’intensifie. Il y élabore une langue qui cherche, au-delà du pittoresque, à dire l’accord incertain de l’âme humaine avec l’éternité.
Au-delà du lyrisme bref, Lamartine explore la forme de vastes poèmes narratifs et méditatifs. Jocelyn (1836) propose une épopée intime, tandis que La Chute d’un ange (1838) mêle vision cosmique et drame spirituel. Sa prose voyageuse, avec Voyage en Orient (1835), nourrit l’imaginaire romantique du lointain et de l’altérité. Il s’illustre aussi dans le roman d’inspiration autobiographique, notamment Raphaël (1849) et Graziella (1852), où s’approfondissent les motifs de l’amour, de la mémoire et de la foi. Parallèlement, Histoire des Girondins (1847) révèle un historien-orateur capable d’embraser l’opinion par une fresque politique et morale.
Son engagement politique s’affirme dans les années 1830 et culmine en 1848, lorsqu’il participe au gouvernement provisoire de la Seconde République. Orateur influent, il défend la continuité nationale autour du drapeau tricolore et promeut des libertés publiques élargies. Il plaide pour le suffrage plus large, la liberté de la presse et des avancées humanitaires, notamment contre la peine de mort et en faveur de l’abolition de l’esclavage. Malgré son aura, il échoue à transformer ce capital moral en force durable et se retire progressivement de la vie politique, tout en poursuivant des travaux d’écriture et de réflexion civique.
Dans cet ensemble, la figure de Torquato Tasso occupe une place singulière. Lamartine lui consacre un poème intitulé Le Tasse, méditation sur le destin du créateur aux prises avec la souffrance, la gloire et l’enfermement intérieur. À l’instar d’autres romantiques européens, il voit en Tasso un miroir du génie blessé et une interrogation sur la valeur salvatrice de la poésie. Ce portrait, plus allégorique que documentaire, éclaire l’esthétique lamartinienne: la poésie devient l’espace où l’épreuve individuelle prend sens universel, et où l’histoire littéraire sert de réservoir d’images pour penser la dignité et la fragilité de l’esprit humain.
Les dernières années voient décliner son influence politique, mais son autorité littéraire demeure. Réédité, anthologisé et lu comme l’un des pères de la lyrique moderne en langue française, Lamartine continue d’inspirer une tradition de méditation poétique, de l’élan romantique aux sensibilités ultérieures. Sa manière d’articuler intériorité, nature et histoire, sa foi en une parole publique responsable, et des pièces comme Le Tasse, Le Lac, Jocelyn ou Histoire des Girondins, nourrissent aujourd’hui la réflexion sur le rôle de la littérature dans la cité. Son héritage s’évalue moins en dogmes qu’en horizons ouverts à l’émotion et à la pensée.
TRADUCTTON NOUVELLE ET EN PROSE,
PAR
M. V. PHILIPON DE LA MADELAINE,
Augmentée d’une description de Jérusalem,
PAR M. DE LAMARTINE.
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE;
ÉDITION ILLUSTRÉE PAR MM. BARON ET NANTEUIL.
PARIS.
J. MALLET ET CIE, ÉDITEURS,
RUE HAUTEFEUILLE, 20.
1841.
Depuis Blaise de Vigenère, qui entreprit le premier une traduction de la Jérusalem délivrée, jusqu’à M. Auguste Desplaces, qui en a fait paraître une dans ces derniers temps, plusieurs écrivains ont essayé de nous faire connaître les beautés admirables de ce poème immortel. Ceux qui paraissent avoir recueilli le plus de suffrages sont, sans contredit, Lebrun et M. Baour-Lormian. On s’étonnera donc que j’aie préféré l’œuvre inédite de M. Philipon de la Madelaine aux traductions répandues et estimées de ces auteurs. Je dirai avec une entière franchise les motifs qui m’ont dirigé.
Exposant pour faire cette Illustration des capitaux considérables, je n’aurais point voulu risquer la publication d’une traduction en vers. Quelque belle que soit celle de M. Baour-Lormian, on convient généralement qu’elle est une preuve manifeste de l’impossibilité de faire passer dans la nôtre les beautés de la poésie italienne. La licence poétique rend excusables et presque nécessaires des paraphrases et des développements qu’une traduction exacte ne saurait comporter; et si on admire les beaux vers et le style élégant du traducteur, on ne connaît point pour cela ceux de l’original.
Parmi les traductions en prose qui étaient à ma disposition, je n’aurais choisi que celle de Lebrun. Mais les infidélités, les phrases sonores, les longueurs, l’enflure de cet écrivain m’ont inspiré une défiance que d’autres esprits plus éclairés que le mien ont partagée. Il est d’ailleurs facile de se convaincre que les comparaisons et les images (celte richesse du poète), qui demandent le plus d’efforts de la part du traducteur, ont été en grande partie laissées de côté par Lebrun. Je crois en outre, et ici je ne fais, comme éditeur, qu’une observation typographique, je crois, dis-je, que la manière de traduire par strophes, et de diviser l’édition française ainsi qu’est divisé le poème italien, en rend la lecture si fatigante que les hommes les plus sérieux ne peuvent en achever la lecture. Il faut cependant qu’un livre populaire arrive à toutes les classes de lecteurs.
Je n’ai point manqué de propositions, même de personnes qui occupent un rang élevé dans les lettres et qui se montraient jalouses de voir leur travail édité avec le luxe et le soin qui ont présidé à cette publication. Cependant, mes voyages en Italie et ma connaissance de la langue italienne m’ayant permis d’apprécier le mérite de la traduction de M. Philipon de la Madelaine, je n’ai point hésité à lui donner la préférence, après avoir consulté des hommes éminents qui ont partagé mon opinion. Ce n’est point à moi de louer l’œuvre que je publie, mais je peux dire que l’on y trouvera une élégance et une correction remarquables jointes à beaucoup d’exactitude et de précision. Poète lui-même et auteur de deux épopées traduites dans toutes les langues, la Grande-Prieure de Malte et le Pontificat de Grégoire VII, M. Philipon de la Madelaine pouvait sentir et comprendre le Tasse: le succès déjà bien assuré de ma publication et l’approbation durable des personnes éclairées me prouveront, j’ose l’espérer, la justesse de mon choix.
MALLET.
Paris, ce25août1841.
IL y a des lieux sur la terre qui semblent avoir leurs destinées: comme certains hommes, ils semblent marqués du sceau d’une glorieuse fatalité. Ce sont les sites où se sont accomplies quelques-unes des grandes phases de l’humanité. Le drame inaugure la scène; et quand les merveilleux personnages ont disparu, l’imagination, qui cherche long-temps leur trace ou leur ombre, s’attache aux lieux qu’ils ont habité, les visite, les décrit, les raconte, quelquefois les consacre, et ramène sans cesse la pensée des générations sur tout ce qui reste des plus grandes choses humaines après quelques siècles: un monticule, comme à Troie; un débris de temple, comme à Athènes; un tombeau, comme à Jérusalem. Mais s’il est donné à la poésie et à l’histoire d’illustrer un site, il n’est donné qu’à la religion de le sanctifier. Quelque curieux de la gloire ou des arts s’embarque de temps en temps pour aller mesurer le temple vide de Thésée, les gigantesques ruines de Palmyre, ou conjecturer le palais de Priam et le tombeau d’Achille, sur les collines de Pergame, à la lueur des feux des bergers de l’Ida. D’innombrables caravanes de pèlerins traversent chaque printemps les flots de la mer de Syrie, ou les déserts de l’Asie-Mineure, pour venir s’agenouiller un instant dans la poussière de Jérusalem et emporter un morceau de cette terre ou de ce rocher dont leur foi religieuse a fait l’autel du genre humain régénéré. Le nom même de Jérusalem n’est pas prononcé par eux comme un nom vulgaire. Quelque chose de pieux et de tendre pénètre leur accent quand ils le nomment; ils inclinent la tête à ce nom: on sent que ce mot est plein pour eux de souvenirs, de retentissement, de mystères. On comprend que Jérusalem est en quelque sorte la patrie commune de leurs âmes. Ils le prononcent comme on prononce dans l’exil le nom de la patrie. Pour ceux même à qui la foi manque, Jérusalem est encore une foi de leur imagination: leur mère leur en a tant parlé! ils ont tant entendu éclater le nom sonore de Sion dans les hymnes de leur culte natal, sous les voûtes de leurs cathédrales, au fracas des cloches, aux fumées ondoyantes de l’encens, que cette ville s’élève toujours radieuse dans leur mémoire d’hommes faits,
Sort du sein des déserts brillante de clarté!
(RACINE.)
On n’échappe pas, par la critique la plus froide, à ce prestige des souvenirs de la jeunesse: involontairement on attache de la pensée et de la gloire à ce site; car la gloire n’est autre chose qu’un nom souvent répété. Ce double sentiment m’y a conduit moi-même. On a besoin de voir avec les yeux ce qu’on s’est si souvent dépeint avec l’imagination; à peu près comme les enfants qui veulent gravir la montagne pour atteindre de la main le firmament et les étoiles, qui leur semblent, d’en bas, toucher aux rochers de la cime: pour le voyageur comme pour l’enfant, l’illusion s’évanouit en approchant.
Jérusalem, ou vision de paix, fut fondée par Melchisédech[1], pontife et roi, qui lui donna son nom. Elle s’élève sur le penchant occidental d’un plateau qui couronne le groupe des montagnes de Judée. Refuge d’un peuple faible et pauvre, forteresse contre ses persécuteurs, rien dans son site n’indiquait la capitale future d’une nation. Nul fleuve ne l’arrose, nulle grande vallée n’y débouche, aucune mer voisine ne lui offre les ressources du commerce: on y arrive par d’étroits sentiers creusés sur les lianes de rochers inaccessibles; son sol est rare et ingrat, son été brûlant, et ses hivers rigoureux; à peine quelques sources d’eau fraîche suintent de distance en distance entre les rochers. Cependant David ne crut avoir conquis une patrie à son peuple qu’après l’avoir enlevée de force aux Jébuséens, l’an du monde2988, 1,047ans avant Jésus-Christ. Elle devint le siège de ce petit empire dont les fastes mystérieux sont, devenus les fastes du monde. Salomon y bâtit ce temple qui contint long-temps seul au monde la majestueuse unité de Jéhova. Prise et reprise par les rois de Perse et d’Égypte, par les Romains, elle vit souvent son peuple traîné en captivité; elle vit tomber et se relever son temple, monceau de ruines: son peuple y revenait toujours chercher la liberté de son culte, et attendre les promesses de Jéhova.
Après le Christ, Titus attaqua Jérusalem aux environs de la fête de Pâques, qui avait attiré la population presque entière de la Judée dans ses murs. Après quatre mois de siège, et un peuple immense immolé, Titus, le plus doux des hommes, accomplit la prophétique menace du Christ allant au supplice. Il ne laissa pas pierre sur pierre dans la cité de Salomon; Adrien profana tous les lieux saints que le culte des premiers chrétiens cherchait et vénérait sous ces ruines. Jupiter, Vénus, Adonis, eurent leurs statues officielles sur le Calvaire et à Bethléem: mais ces dieux des vainqueurs étaient morts, quoique debout; et de la crèche de Bethléem, et du tombeau inconnu d’un supplicié, la religion nouvelle, avec la force invincible du verbe divin et d’une morale réparatrice, grandissait sous leurs pieds, et devait bientôt chasser des temples de Borne elle-même tous ces fantômes de la divinité effacés par des symboles plus purs. Lorsque Constantin eut embrassé le christianisme, la ville hébraïque disparut devant une ville toute chrétienne; chaque scène du drame de la rédemption fut attestée par un monument et par un autel: Jérusalem ne fut plus que le vestibule du sacré tombeau.
Jérusalem subit encore plusieurs fois les colères des saccageurs du monde. Adrien, pour disperser les Juifs, non content de profaner la ville, fit vendre le peuple à l’encan, à différentes foires, au prix des chevaux. Par une amère ironie des vainqueurs, ou par une amère ironie de la Fortune, ces foires d’hommes se tenaient dans le vallon de Membré, lieu vénéré des Hébreux, où Abraham avait planté ses tentes et reçu les anges. On appelait ces foires les foires du Thérébinthe, du nom d’un arbre séculaire qu’on y voyait encore du temps de saint Jérôme, et que la tradition faisait remonter aux premiers jours de la création. L’empereur fit frapper une médaille pour éterniser cette honte que ce peuple barbare et contempteur de l’humanité prenait pour de la gloire.
Un phénomène historique, inouï dans les fastes du monde, fut le mouvement qui entraîna les peuples et les rois de l’Occident vers ce rocher stérile de la Palestine pour reconquérir un tombeau: ce fut le plus grand effort matériel du christianisme; il reprit Jérusalem, mais il ne put la garder. Les rois, depuis Godefroi de Bouillon, ne régnèrent que88ans sur ces ruines. Saladin, roi de Syrie et d’Égypte, les chassa en1187; depuis cette époque, l’islamisme triompha sur ce berceau du christianisme: mais l’islamisme lui-même, pénétré de la sainteté de la morale évangélique, ne profana point le tombeau de celui qu’il considère comme le grand prophète et comme l’envoyé de Dieu; les chrétiens continuèrent à honorer et à visiter les lieux saints, sous la tolérance des musulmans. Les pèlerinages ne souffrirent point d’interruption ni d’obstacles; seulement les possesseurs du tombeau du Christ firent payer un léger tribut à ses adorateurs. Les choses sont encore ainsi aujourd’hui. Depuis qu’Ibrahim-Pacha est maître de la Judée, cet impôt sur les chrétiens a même été supprimé: le conquérant égyptien a rougi de recevoir du pauvre pèlerin d’Occident, qui a traversé la terre et la mer pour baiser le rocher sacré, le denier de sa foi; il n’a pas voulu imposer la foi ni taxer la prière.
Les descriptions du tombeau du Christ sont partout. C’est une petite coupole enfermée dans une grande, et dans laquelle un fragment de rocher recouvert de plaques de marbre blanc indique à la vénération du voyageur la place vraie ou vraisemblable du sépulcre. Celui qui adore le Christ en sort écrasé du mystère et anéanti de contemplation et de reconnaissance; celui qui comprend seulement le christianisme en sort écrasé aussi de la toute-puissance d’une idée qui a renouvelé le monde, qui a vécu dix-huit cents ans, et qui semble porter encore en elle la vie morale de plus d’une nation et de plus d’un siècle. Ce tombeau, de quelque point de vue qu’on le considère, est la borne qui sépare deux mondes intellectuels: faut-il s’étonner que des armées se le soient disputé, que le croyant le vénère, et que le philosophe le respecte?
L’aspect de Jérusalem, au sommet de la colline des Oliviers, est trompeur comme l’aspect de toutes les villes de l’Orient. Posée sur un plateau légèrement incliné, comme sur une base élevée, entourée de hautes murailles en gros blocs qui soutenaient les terrasses du temple de Salomon, flanquée de ses tours crénelées, qui s’élèvent de cent pas en cent pas au-dessus de ses murs, avec ses piscines, ses portes hautes et voûtées, ses minarets, qui se perdent comme des végétations pétrifiées dans le bleu profond de son ciel; étalant aux yeux ses terrasses de maisons où les femmes et les enfants sont assis sous des tentes de couleur, faisant pyramider devant vous la triple mosquée d’Omar, qui couvre à peu près l’espace jadis occupé par le temple de Salomon.
C’est une splendide apparition de la cité de Jéhova. La lumière limpide et réverbérée de son atmosphère l’inonde comme d’une gloire céleste; on dirait d’une ville pleine encore de son peuple, et ce n’est qu’un éclatant tombeau: les portes sont silencieuses, les routes désertes, les rues vides, les voix mortes; le Juif en haillons se traîne humblement entre le musulman qui le méprise et le chrétien qui l’insulte. Attaché cependant par la racine de sa foi à ce sol si ingrat pour lui, ce peuple, tant honni, est le plus vivant exemple d’un patriotisme invincible que l’humanité ait jamais offert. Il va errer par toute la terre, mais ses regards sont toujours tournés vers Sion; il revient mourir dans ses murs, et il meurt content s’il peut penser qu’un peu de terre d’Abraham recouvrira ses os. Je rencontrais à chaque instant des vieillards conduits par leurs enfants, montés sur des mules ou sur des ânes, paraissant accablés par la maladie et par les années; et quand je leur demandais: Où allez– vous, d’où venez-vous? Nous venons, me disaient-ils, de Venise, de Varsovie, de Vienne, de Turin, et nous allons mourir à Jérusalem ou à Saphad, pour que nos ossements reposent auprès de ceux de nos pères; car il n’y a plus de patrie pour nous que sous la terre: et celle-là du moins, les musulmans et les chrétiens ne nous la disputent pas.
L’intérieur de Jérusalem est triste, muet et morne. M. de Châteaubriand l’a admirablement décrit, avec toute la mélancolie et la solennité de son génie: lui seul, après les prophètes, a eu des mots pour exprimer cette inexprimable désolation des lieux. La population indigène, mélange de Juifs, d’Arabes, de Turcs, d’Égyptiens, est pauvre et inactive; tout semble dormir dans cette ville de la mort. Les pèlerins seuls, arrivant et partant sans cesse, marchent dans les rues sombres et dans les bazars infects: mais ils marchent recueillis et le front baissé, sans bruit, sans parole, comme des hommes remplis de la pensée qui les amène, et foulant ce sol des miracles avec le silence et le respect qu’on apporte dans un sanctuaire. C’est la ville du monde d’où s’élève le moins de rumeurs; c’est comme un vaste temple: il n’en sort que des soupirs et des prières. Souvent, en me promenant le soir autour de ses murailles, je me demandais s’il y avait encore là un peuple, et j’entendais tout à coup le sourd bourdonnement des offices de la nuit, qui résonnait gravement dans l’air, s’échappant des voûtes des églises ou des couvents des moines grecs entremêlé du son de la cloche des monastères et du chant des prêtres latins. L’éternel soupir du Calvaire semble sortir de cette terre où tomba le sang du Juste. Son âme, en s’exhalant dans le sein de son père céleste, a laissé dans ces lieux comme un éternel écho de la prière. Aux lieux où prophétisèrent les voyants, où chanta David, où pria le Christ, on n’éprouve qu’un besoin, qu’une pensée: contempler, adorer et prier.
Le paysage qui entoure Jérusalem est un cadre solennel et grave, comme, les pensées que cette ville suscite en vous. Du sommet de la citadelle de Sion, où est le tombeau du poète-roi, l’oeil descend d’abord sur la sombre et ardue vallée de Josaphat: au tond de ce ravin, un peu sur la droite, quelques bouquets d’arbustes, un peu moins gris que le reste, secouent la poussière de leurs feuilles sur le filet d’eau qui s’échappe delà fontaine de Siloé; en face est une noire muraille de rochers à pic; quelques grottes creusées dans ce roc vif furent autrefois des tombeaux, et sont aujourd’hui les demeures de quelques misérables familles arabes. En suivant la pente de cette vallée, qui roule en s’élargissant, le regard passe entre les cônes multipliés des montagnes sombres et nues de Jéricho et de Saint-Sabas. Au delà, à un horizon de sept ou huit lieues, vous voyez resplendir la mer Morte, éclatante et lourde comme du plomb nouvellement fondu: elle est encadrée enfin elle-même par la chaîne bleue des montagnes d’Arabie que ne passa pas Moïse. Tout est silence, immobilité, désert, dans ce paysage: rien n’y distrait la pensée; le voyageur n’y entend que le bruit de ses pas; aucun nuage même n’y traverse le ciel.
Les grands aigles des pics décharnés de la Judée y tournoient seuls sur votre tête, et font courir par moments l’ombre de leurs ailes grises sur le flanc rapide des coteaux; de loin en loin vous apercevez un figuier aride que le vent a poudré de sable et qui semble pétrifié dans le roc, quelques chacals au poil fauve qui se glissent entre les monticules de pierres roulantes en poussant de lamentables hurlements; vous rencontrez de distance en distance une pauvre femme montée sur un âne et portant sur ses bras des enfants décharnés et brûlés du soleil, quelque berger arabe gardant ses chèvres noires au pied des collines pierreuses, ou quelque Bédouin de Jérémie ou de Jéricho sur la jument du désert, marchant au pas, sa longue lance élevée dans sa main droite comme une toise, et semblant arpenter ces ruines, comme le génie de la destruction. Voilà tout ce qui couvre maintenant les voies pleines du peuple de Sion.
Telle est cependant la ville dont le nom est dans toutes les bouches, dont l’histoire est dans tous les esprits, dont les poésies sacrées se chantent à toutes les heures de la nuit et du jour, dans toutes les langues du monde; voilà les collines dont les croisés emportaient la terre sur leurs navires pour en recouvrir le sol des cathédrales qu’ils élevaient dans leur patrie. Ce n’est ni l’importance des événements historiques, ni la fécondité du sol, ni la beauté de la nature, qui attirent sur ce point du globe les regards du genre humain; mais c’est sur ces collines que brilla l’éclair au milieu des ténèbres du monde ancien, c’est sur ce sol que le Christ imprima la trace de ses pieds, c’est dans ces murs qu’il donna son sang à Dieu pour l’humanité, et qu’il s’écria, dans sa prophétique certitude du triomphe de sa doctrine, «J’ai vaincu le monde.» Le lieu de cette grande victoire de l’unité de Dieu sur le polythéisme, de la fraternité sur l’esclavage, de la charité sur l’égoïsme, devait rester à jamais présent et cher aux générations. De là cette éternelle célébrité de Jérusalem. Un de ses plus obscurs enfants, celui dont elle ne savait même pas le nom, celui qui s’appelait lui-même le rebut du monde, meurt sur une croix infâme dans un de ses faubourgs, et c’est à lui qu’elle doit son nom, sa mémoire, son immortalité!
Extrait du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture.
Torquato Tasso, que nous nommons ordinairement le Tasse, naquit le Il mars1544, à Sorrento, dans le royaume de Naples, de Bernardo Tasso et de Porcia de Rossi. Sa famille était ancienne et illustre; son père, un des meilleurs poètes de l’Italie, eut avec Boyardo et l’Arioste la gloire défaire triompher la langue nationale, créée par le Dante et Pétrarque, des préjugés que la cour de Rome et la superstition des savants se plaisaient à entretenir en faveur du latin. Bernardo a composé une foule de pastorales et de poésies légères; mais son poème d’ Amadiji, imité du roman espagnol d’ Amadis des Gaules, lui assure un titre sérieux au souvenir de la postérité. Le jeune Torquato commença, dès le berceau, à bégayer les vers de son père, et à former son oreille à l’harmonie poétique. Les premiers développements de son esprit furent extraordinaires, et les historiens de sa vie se plaisent à nous en raconter des prodiges. A peine âgé d’un an il prononçait exactement sa langue, et répondait avec bon sens aux questions qu’on lui adressait; il n’y avait dans ses discours rien d’enfantin que le son de sa voix, et il donnait déjà des marques de la force de caractère qu’il a montrée depuis dans ses malheurs. A neuf ans il savait le grec et le latin, il écrivait en prose et en vers; et l’on cite une pièce de vers fort touchante qu’il adressa à sa mère lorsqu’il la laissa à Naples, pour suivre son père. L’infortune commença de bonne heure pour lui. Bernardo, qui s’était attaché à San Severino, prince de Salerne, avait été obligé de s’expatrier. Il eut ses biens confisqués comme rebelle; et les frères de sa femme, profitant de sa disgrâce, refusèrent de lui payer la dot de leur soeur, qui mourut de chagrin. Elle laissait à son mari deux enfants, Cornelia et Torquato. La misère le poursuivit en France, où il s’était retiré, et il fut obligé de revenir en Italie. Il revit à Rome le jeune Torquato, et le trouva familiarisé avec les philosophes et les poètes de l’antiquité. Alors il l’envoya à Padoue pour y étudier le droit. Torquato y forma avec le jeune Scipion de Gonzague une liaison qui dura jusqu’à la mort. Après cinq années d’études sérieuses, il soutint avec éclat des thèses sur la théologie, la philosophie et la jurisprudence, et reçut le bonnet de docteur dans ces différentes facultés.
Son amour pour la poésie s’était déjà révélé; et il composait, à l’âge de dix-sept ans, Rinaldo, qu’il publiait à Venise (1562) sous les auspices du cardinal d’Esté. Le succès de cet ouvrage ne fit qu’accroître les alarmes de Bernardo Tasso sur l’avenir de son fils: il avait dû aux lettres une partie des chagrins et des misères de sa vie, et il voulut, mais en vain, que Torquato suivît une carrière plus sévère et plus heureuse.
Il y avait à Padoue une académie qui avait pris le nom d’Etherei. Scipion de Gonzague y fit recevoir le jeune poète, qui prit le nom de Pentito (repentant): pour exprimer peut-être son regret d’avoir dérobé aux lettres les années qu’il avait consacrées à la jurisprudence.
C’était alors l’époque des romans de chevalerie, des contes de sorciers et de magiciens, des nouvelles galantes et licencieuses. Boyardo venait de publier X Orlando inamorato, dont le succès fut bientôt effacé par celui de l’Orlando furioso. Les vers de l’Arioste excitèrent dans toute l’Italie une sorte d’ivresse. Bientôt, retenus, répétés, chantés dans les campagnes comme dans les villes, ces vers ne purent garantir le poème de reproches fondés sur le désordre, sur la bizarrerie des incidents, les combats sans objet, les aventures sans vraisemblance et souvent sans décence. Le Tasse, en écrivant son Rinaldo, sacrifia au goût général; mais ce qui prouve la supériorité de son esprit et la maturité de sa raison, c’est que les éloges qu’il avait reçus de toutes parts ne purent l’aveugler sur les défauts de cet heureux essai. Il conçut le plan d’un nouvel ouvrage et jugea qu’il fallait attacher l’action épique à un événement important de l’histoire, si on voulait lui donner une véritable grandeur et un intérêt solide. Il crut trouver dans la conquête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon[2] un sujet tout palpitant et qui offrait les éléments les plus propres à échauffer et à étonner les esprits préoccupés des luttes dont l’Orient était alors le théâtre et des entreprises de Soliman contre les descendants des anciens Croisés. Mais, au moment où il abordait un sujet si noble et si splendide, il dut s’arracher aux loisirs de la vie studieuse pour se jeter au milieu du tumulte d’une cour également renommée par le luxe de ses fêtes, par le mérite de ses poètes et de ses savants.
Le cardinal Louis d’Este, frere d Alfonse, duc de Ferrare, le reçut au milieu de ses gentilshommes; et les deux princesses Lucrèce et Léonore d’Este, à qui leur mère, Renée de France, fille de Louis XII, avait inspiré l’amour des sciences et des lettres, accueillirent avec faveur l’auteur de Rinaldo.
Peu de temps après, le cardinal fit un voyage en France. Il mena avec lui le Tasse, qui y avait été précédé par sa réputation. Charles IX, dont le nom a été flétri par l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy[3], aimait et protégeait les lettres. Versé dans la littérature italienne, il avait goûté le poème de Rinaldo, et connaissait quelques fragments de la Jérusalem. Ce poème, où les Français jouent un rôle si important, ne pouvait manquer de plaire à Charles IX. Le roi aimait a causer avec le Tasse, et lui accordait des grâces qu’il refusait à toutes les autres sollicitations; mais il paraît que la faveur dont il jouissait se bornait à de simples démonstrations d’estime: car, la franchise de ses discours sur les affaires politiques de religion ayant déplu au cardinal-ambassadeur, il fut privé de son traitement, et réduit à un tel dénument qu’il emprunta un écu. Il dut alors retourner en Italie; et il ne paraît pas avoir rapporté de la France une idée bien avantageuse. Dans ses lettres, il critique les moeurs, les habitations, les monuments et jusqu’aux produits de notre sol; mais il ajoute que Venise était peut-être la seule ville d’Italie qui fût digne d’être comparée à Paris. Il admire Ronsard; et un tel témoignage relève aux yeux de la postérité ce poète, qui, adulé de son vivant, retomba après sa mort dans un injuste oubli.
De retour à Ferrare (1571), il y fut reçu par le duc avec la même bienveillance. Il s’occupa à finir sa Jérusalem sans renoncer pour cela a d’autres ouvrages en prose et en vers, moins considérables et moins difficiles. Alors parut l ’Aminta, poème charmant qu’imitèrent Guarini et Bonarelli.
La manière dont il avait peint l’amour dans son Aminia, des pièces de vers dans lesquelles il exprimait des sentiments tendres pour une beauté qu’il n’osait pas faire connaître, enfin un sonnet où il donne le nom d’Eléonore à l’objet de sa flamme, firent soupçonner qu’une intrigue secrète existait entre lui et Léonore d’Esté alors âgée de trente-trois ans. La plupart des historiens du Tasse n’élèvent aucun doute sur la vraisemblance de cette passion, que les moeurs du temps, la gloire du poète, sa bonne mine et l’âge même de la princesse rendent assez probable. Cependant, en la désignant sous le personnage de Sophronie, il la représente comme une vierge fière et réservée, inculta e sola, se dérobant aux louanges et aux hommages; et il laisse supposer que ses voeux ne furent jamais connus de l’objet de sa flamme téméraire. Batista Guarini, qui s’était déclaré, ainsi que lui, l’adorateur de la belle comtesse de Scandiano, publia un sonnet où il accuse son rival de brûler de deux flammes à la fois, de former et rompre tour à tour le même lien, et d’attirer sur lui (qui le croirait?), par un semblable manège, la faveur des dieux! La comtesse de Scandiano s’appelait aussi Léonore, ainsi qu’une autre beauté de Ferrare à laquelle le poète adressa des vers de galanterie. Cette intrigue, sur laquelle se sont épuisées toutes les conjectures, ne mériterait pas d’arrêter l’attention si long-temps, sans les conséquences qu’on lui a attribuées.
Ces succès ne ralentissaient pas l’application sérieuse qu’il mettait à la composition de sa Jérusalem. Aux difficultés que lui présentait ce grand ouvrage se joignait celle de balancer la réputation de l’Arioste et l’admiration qu’avait excitée l’Orlando furioso. Ce fut au commencement de l’année1575qu’il termina enfin son poème; mais, avant de le publier, il voulut le soumettre à Scipion de Gonzague, qui était alors à Rome. Celui-ci s’associa quatre hommes de lettres estimés; ils firent de concert un examen détaillé de l’ouvrage, en analysèrent le plan et les détails, et, après de longues conférences, Scipion en renvoya au Tasse le résultat. Les critiques portaient sur le rôle trop prépondérant attribué à Godefroi, sur l’épisode d’Olinde et Sophronie comme trop peu lié à l’action, sur le caractère romanesque d’Herminie, enfin sur les détails voluptueux des amours d’Armide et de Renaud. Le Tasse écouta ces conseils; mais il ne se soumit qu’à ceux qui lui parurent fondés sur le gout et la raison. Il se livra à la correction de son poème avec une nouvelle ardeur; et, constamment occupé de son travail, il se réveillait souvent la nuit pour corriger ses vers et en faire de nouveaux. Cet excès d’application échauffa son sang. Il était d’un caractère mélancolique et sérieux. Dégoûté depuis long-temps du métier de courtisan et de son esclavage, il ne savait comment s’en affranchir. Traité avec distinction par le duc de Ferrare, il ne pouvait s’empêcher de désirer que les marques de considération dont il était entouré ne fussent accompagnées de dons honorables qui eussent assuré son indépendance. Vorreo, disait-il, vorreo frutti e non fiori. Ce sentiment d’ennui, ce désir de secouer un joug trop pesant, étaient contrariés par un autre sentiment, celui de la reconnaissance pour son souverain. Cet état de trouble et d’agitation augmenta son inquiétude naturelle, et donna à la disposition triste de son caractère un degré d’activité funeste qui empoisonna le reste de sa vie. Son imagination se remplit de vaines terreurs et d’injustes défiances: il se crut entouré d’ennemis et d’envieux; il s’imagina que l’on interceptait ses lettres, et que l’on s’introduisait chez lui à l’aide de fausses clefs pour y dérober ses papiers. Tout à coup il apprend que sa Jérusalem s’imprime sans son aveu dans une cour d’Italie. Son désespoir est au comble. Il implore le duc Alfonse; il va jusqu’à solliciter du pape lui-même un bref d’excommunication contre ceux qui lui ont dérobé le manuscrit fruit de tant de labeurs, et sur lequel il fondait toutes ses espérances de gloire et de fortune. A ces justes douleurs se mêlent d’autres terreurs, il se persuade qu’on l’avait déféré à l’inquisition; et il court à Bologne se jeter aux pieds du grand-inquisiteur, qui le rassure, l’absout, et ne parvient pas à le calmer.
Inquiet et violent, il rencontre un jour un homme qu’il soupçonnait de lui avoir rendu de mauvais offices; il le frappe. Celui-ci s’éloigne sans proférer un seul mot; mais, quelques jours après, accompagné de ses frères, il attend le poète au moment où il sortait de la ville: tous trois fondent sur lui, l’épée à la main Le Tasse se défend avec un tel succès qu’il blesse deux de ses assassins, et les force à s’enfuir. Ils furent obligés de sortir de Ferrare. Cette aventure fit un grand bruit, et on répéta long-temps, comme une phrase proverbiale, que le Tasse, avec son épée, comme avec sa plume, était au-dessus des autres hommes.
Depuis lors il se persuada qu’on en voulait à sa vie et qu’on emploierait contre lui le fer et le poison; il ne goûta plus de repos. Il entra dans une sombre méfiance même de ses domestiques. Son état était vraiment digne de pitié. Un soir, étant chez la duchesse d’Urbin, il voulut tuer d’un coup de couteau un des serviteurs de cette princesse. On prévint ce malheur; on se saisit du Tasse, que l’on enferma dans une prison. Alfonse, touché de compassion, le fit, au bout de deux jours, ramener dans sa maison; puis il le conduisit dans son palais de Bel riguardo, où il mit tous ses soins à le distraire et à calmer des terreurs que le grand-inquisiteur n’avait pu faire cesser. Enfin on le conduisit à Ferrare chez les moines de Saint-François. Là, il ne voulut jamais consentir à faire les remèdes qu’on lui prescrivait. Le duc, fatigué des lettres dont il l’accablait, offensé peut-être aussi des expressions inconvenantes qui lui échappaient, lui fit défendre de lui écrire davantage, ainsi qu’aux princesses. Cette sévérité acheva d’aliéner tout à fait un esprit malade; de sorte que le Tasse, ne se croyant plus en sûreté dans le couvent, s’échappa et sortit de Ferrare, le20juin1577. Il partit sans argent et sans guide, et arriva sur les confins du royaume de Naples. Caché sous les habits d’un pâtre, il se présente chez sa sœur Cornélia qui ne le reconnaît pas. Il lui remet une lettre où il lui annonce que son frère est dans une position cruelle et en danger de perdre la vie. Cornélia, à la lecture de ces effrayantes nouvelles, témoigne une si vive douleur, que le Tasse ne peut garder son déguisement et se hâte de la consoler en se jetant dans ses bras.
Le repos dont il jouissait chez sa soeur, les caresses et les soins dont elle le combla, le beau climat de Naples, calmèrent pendant quelque temps son humeur mélancolique, mais ce calme ne fut pas de longue durée. Il s’ennuya de cette vie tranquille et monotone, et le désir de retourner à Ferrare devint plus fort que tous les motifs qui avaient pu l’en éloigner. Il écrivit au duc pour obtenir la permission de revenir, et, sans attendre sa réponse, il quitta Naples malgré sa sœur et ses amis qui redoutaient quelque imprudence de sa part. Il revit Ferrare après un an d’absence, et fut reçu avec les marques de faveur les plus distinguées: mais l’enthousiasme n’existait plus. Il sentit bientôt qu’il n’obtenait plus la considération dont il avait été si long-temps entouré. Il crut s’apercevoir que le duc cherchait à l’éloigner des travaux de la littérature; on ne lui avait pas rendu ses papiers, qu’on avait saisis après sa fuite, et on lui refusait le manuscrit de son poème. Comme tout aigrissait son humeur mélancolique et le rendait chaque jour plus insociable, on avait fini par lui interdire l’entrée de l’appartement des princesses: dans son désespoir, ne pouvant plus supporter le séjour de Ferrare, il en partit secrètement une seconde fois.
Il se dirigea vers Mantoue: il pensait que son père ayant été long-temps au service du duc, ce prince l’accueillerait avec bienveillance; mais il n’en éprouva que froideur et dédain. Alors il se rendit dans les états du duc d’Urbin, mari de Lucrèce d’Esté, qui le reçut comme un ancien ami. Ces procédés généreux relevèrent l’esprit abattu d’un homme que tant de malheurs réels ou imaginaires avaient tout à fait découragé. Il passa soudain à des espérances immodérées. Puis ses terreurs reparurent bientôt, et, sans avoir essuyé aucun dégoût à la cour d’Urbin, il s’enfuit brusquement, une nuit, pour aller implorer la protection du duc de Savoie contre des ennemis qui n’existaient que dans ses rêves. Il arriva aux portes de Turin dans un état si misérable que les sentinelles lui refusèrent le passage. Un homme de lettres protégea son entrée dans la ville, et, après lui avoir donné les secours dont il avait besoin, le présenta au prince de Piémont qui l’accueillit avec distinction. Charles-Emmanuel lui fit les offres les plus avantageuses pour le retenir à son service. Le Tasse jouit un moment de cet état prospère, mais il retomba bientôt dans les mêmes inquiétudes. Le souvenir de la perte de ses papiers le reportait sans cesse vers Ferrare; et au milieu des tristes chimères qui avaient égaré sa raison, on voit, par ses lettres, que l’amour de la gloire était sa passion dominante.
