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Cet essai fait le parallèle entre l'impact sociétal des idéologies biaisées issues des monothéismes, et l'influence des religions amérindiennes sur les sociétés sans Etat typiques chez les indigènes d'Amérique du Nord. Quand sur le vieux continent, destructions, conquêtes et asservissements, furent les compagnons de route de celui qu'ils nommaient le vrai Dieu, de l'autre côté du monde, en Amérique du Nord, les indigènes "primitifs" passaient de la formule Chef/Suiveurs, à la démocratie la plus poussée, à savoir les sociétés sans Etat. Pourquoi, dixit Leibniz, "ce miracle politique inconnu d'Aristote et ignoré par Hobbes"? Dans cet exposé, l'auteur ne scrute pas ceux d'en face en analysant ce qui leur fait défaut, mais se déplace chez eux, pour comprendre ce qui "nous" est arrivé. En rehaussant les religions amérindiennes au même niveau de "validité" que les doctrines monothéistes, La Ligne et le cercle offre une approche et une explication différente, dans l'analyse du présent et la recherche d'alternatives.
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Seitenzahl: 182
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Avant-propos en 4 scènes et 1 déclic
Introduction
La ligne - Le calibrage - L'uniformisation
La démission par le livre
En dernier, le jugement
Les laissés-pour-compte
Deux bergers pour un troupeau
La doctrine chrétienne de la découverte
Johnson contre McIntosh 1823
Théologie de la libération / Théologie du peuple
Le cercle – L'adaptation – L'harmonisation
Pour le petit corps, comme pour le Grand Corps
Ce sont tes propres pas qui fabriquent ta route
Justice pour l'harmonie
Le cercle et l'étranger
La compagnie des cents associés – 1627 / 1663
Francisation programmée / Indianisation imprévue
La Constitution iroquoise
Conclusion
Notes
Ouvrages de référence
Remerciements :
1/ Montréal – Québec
Attaquant mon deuxième litre de café de la journée, condition de survie sinequanone pour un Marseillais au Québec en hiver, je discute avec un ami.
Ce dernier m'explique que le problème avec les autochtones, c'est qu'ils ne veulent pas s’intégrer. Je fais tourner dans ma tête la définition du mot "autochtone" et je me demande ce que peut constituer pour ces derniers, la notion d'intégration à leur propre territoire...
2/ Sioux Falls – Dakota du Sud – Pénitencier d'état
J'en suis à ma quatrième conférence en deux jours. Pendant les trois premières, les détenus Lakota m'ont écouté avec curiosité et dans un silence complet. Aujourd'hui, à leur surprise générale, j'ai décidé d'inverser les rôles.
Je leur demande de me considérer comme un extraterrestre, ne connaissant absolument rien de leur histoire et de venir à tour de rôle, s'ils le souhaitent, m'expliquer ce qui est le pire dans leur situation. Après quinze minutes de silence total, l'un d'entre eux se lève et se dirige vers le micro. Il est ensuite suivi par une vingtaine d'autres.
Jeremy "Pepper" Thin Elk, 21 ans : "J'ai une gueule de Sioux, j'ai un nom Sioux, je suis Sioux, mais je ne sais même pas ce que cela veut dire... Ils ont volé ma mémoire".
3/ Cimetière familial, au milieu de la plaine, réserve de Rosebud – Dakota du Sud
Je suis devant la tombe de Marvin Ted Thin Elk, dernier chef ou responsable incontesté et regretté du Clan des Thin Elk. Tout autour de sa tombe, je suis frappé par les patronymes inscrits sur les autres sépultures. Pinaux, Meynard, Pelletier, Archambault, etc.
Quelques heures plus tard à Mission, petite ville mitoyenne de la réserve, chez la fille de mon amie Wilma Janis Thin Elk :
Alyssia (8 ans) : Grand-mère, c'est quoi un homme blanc ?
Wilma : Tous les hommes qui ne sont pas Indiens
Alyssia : Jean Michel est un Indien aussi ?
Wilma : Non, Jean Michel ce n'est pas pareil, c'est un Français.
4/ White River, communauté de Horse Creek, Dakota du Sud.
Je m'apprête à assister à une messe en langue Lakota. Webster Two Hawk. Le pasteur qui officie a comme tant d'autres, subi l'acculturation par les pensionnats pour enfants. Il a cependant réussi à conserver les deux cultures.
Le centre communautaire est transformé en lieu de culte ponctuel et une dizaine de personnes se trouvent là, dans la chaleur intense de juillet et la semi-obscurité de la pièce artisanalement éclairée...
Wilma est l'assistante du pasteur. Considéré comme faisant partie de la famille, je lui pose une question sans détour : "Avec tout ce que les jésuites vous ont fait subir au pensionnat et ailleurs, comment se fait-il que vous pratiquiez aussi le culte chrétien ?"
Wilma : "Le message est bon, ce sont les prêtres qui n'ont rien compris".
À une époque où, en quelques " clics ", la plupart d'entre nous ont accès à une véritable information, à la culture et au savoir nécessaire à l'émancipation, comment se fait-il que l'écart soit si gigantesque entre le génie d'un astrophysicien et l'abyssale bêtise d'un "reality-show" ?
Plutôt qu'une histoire impliquant une "vérité cachée", ne serait-ce pas la "volonté" qui est sapée ? La réaction qui est gérée ?
Le sens des mots qui est confisqué ? Comment se faitil qu'au Moyen Âge, quand le paysan paye son impôt par la contrainte, en étant parfaitement conscient de la non-compassion du maître, aujourd'hui le citoyen de base vote pour ses oppresseurs ?
Quel programme d'entraves mentales peut maintenir la servitude, l'acceptation et l'ordre des choses, avec plus d'efficacité qu'une paire de menottes ?
Et pourquoi d'un autre côté, d’anciennes sociétés bien que mourantes ou à l'agonie, semblent posséder l'antidote à la substance hallucinogène qui nous maintient dans l'illusion ?
C'est en me remémorant mes expériences et tranches de vie parmi les indiens d'Amérique, que je me suis posé la question.
Le déclic
Paris, dans un café, je surfe sur les réseaux sociaux.
Je me vide la tête en faisant défiler les "posts" du chat qui pète, de la mariée qui se casse la gueule, d'une nouvelle décapitation et d'une énième notification d'invitation à "Candy Crush".
Je m'arrête sur une vidéo qui attire mon attention : un prêtre meurt à la fin de son Homélie. Voici le texte d'accroche de la vidéo : "Regarde ce prêtre qui meurt à la fin de son Homélie et revient vers Dieu. Toi aussi tu peux mourir à tout moment. Es-tu prêt ?"
C'est en constatant la négation du présent, la culpabilisation et la perversion de ce message, que j'écris "La Ligne et le cercle".
Un journaliste interroge un ancien de chez les Lakota Sioux (1) :
- Le journaliste : Aujourd'hui, comment définiriez-vous la vie sur une réserve indienne ?
- L'ancien : Au sein de mon âme, il y a une guerre entre deux chiens. Un bon chien et un mauvais chien.
- Le journaliste : Lequel va l'emporter ?
- L'ancien : Celui que je vais nourrir.
Qu'est-ce qu'un bon chien ? Un mauvais chien ? Quels critères différencient l'attitude du bon chien de celle du mauvais ? Et surtout, le bon chien pour les uns est-il bon pour les autres ? Pour l'homme dont l'âme devient ce champ de bataille, pour l'individu à qui il reste assez de fierté, d'identité et de volonté pour ne pas se laisser dissoudre dans un solvant idéologique aux vertus autoproclamées civilisatrices, quelles sont les influences exercées par sa culture, son identité et la vision du monde qui en découle dans le choix du chien à nourrir ? Le chien le plus représentatif du juste choix, devra-t-il oublier d'où il vient, ce qu'il est et ce qu'il sait, afin de devenir l'honnête citoyen d'un monde où il ne sera plus personne ? Ou bien au contraire devra-t-il s'efforcer de garder vivace et par tous les moyens, le souvenir de ses ancêtres, de leurs histoires, de leurs combats, pour ne jamais perdre de vue que toutes les actions d'un homme se répercutent sur les autres ? Le bon chien obéira-t-il à la logique linéaire de la vision monothéiste et à l'acceptation d'une souffrance considérée comme essentielle à l'obtention d'une promotion dans l’au-delà ? Ou alors, percevra-t-il la vie sous un aspect circulaire et cyclique, déduit des lois d'une nature où la responsabilité de l'homme est tout sauf l'affaire des Dieux ? L'issue d'un tel conflit, le but ultime de ce combat, sera-t-il la sacralisation de l'un pour la quasi-destruction de l'autre ? L'annulation de A par B ? L'interaction entre les deux ? Comprendre l'état du monde aujourd'hui et le contexte de ce combat, évaluer les conséquences et les répercussions certaines qu'impliqueront nos décisions, commence par l'identification des forces œuvrant sur ce champ de bataille. Je pourrais, partant de là et sans pouvoir être exhaustif, m'enliser immédiatement dans une comptabilité sans fin des réalisations passées ou des innombrables méfaits que l'on impute volontiers par la sentence automatique à cette "Nature Humaine". Or, je pense sincèrement que ce concept de nature humaine et les très nombreux débats qu'il suscite ou a suscité, sont à l'intellectuel ce que la "Foir’fouille" est au bricoleur. Un formidable terrain de doutes, d'hésitations et de spéculations, où tout peut être comparé, apprécié, déprécié, réhabilité, et finalement abandonné à souhait, sans pour cela qu'il y ait eu véritable coup de théâtre... Ce faux débat constitue aussi le terrain de prédilection sur lequel ne manquent pas de vous attirer tous les anti-libertaires, quand ils veulent se défiler en justifiant le hiérarchisme, l'autorité et les structures du pouvoir. C'est d'ailleurs une bonne manière d'éviter toute réponse cohérente á la question que voici : "Permettez-moi, Messieurs les adultes responsables, mais en tant que socialistes libertaires et donc en tant qu'individu étant frappé d'illusions infantiles, je vous demande par quel concours de circonstances, ce formidable système produit de votre bienveillance nous a conduit plus sûrement que lentement vers ce nihilisme abject ?"
Revenons à l'identification de ces forces. Avez-vous en tête ces images de foules exclusivement masculines, hurlant des slogans religieux plus clamés comme des menaces ou des promesses de violences, que comme des invitations à la paix ? Avez-vous vu tous ces visages cramoisis de pseudo émotions, masquant difficilement cette constante pulsion de mort en réponse à la frustration ? Avez-vous aussi vu ces masses de fidèles et de pratiquants, souvent issus de milieux modestes, manifester cette joie intense à la vue de la fumée blanche symbolisant l'avènement de celui qui sera pour un temps, l'intercesseur auprès de Dieu de leurs malheurs, de leurs douleurs, bref de leurs souffrances terrestres ? Mais qui pour ce même temps sera accessoirement responsable de l'un des plus gros pécules mondiaux, dont la charité des fidèles (du point de vue du montant) ne constitue que les pourboires ! Avez- vous vu, pour finir, l'opportunité de passer un petit moment, pour la culture ou pour la gloire que cet effort représente, devant une chaîne TV consacrée aux prêcheurs en Amérique ? Si oui, vous avez pu constater que les délires mercantiles associés aux textes sacrés sont souvent les fondements de quelques doctrines originales. Je me souviens d'ailleurs d'une anecdote à ce sujet, qui remonte à mon dernier séjour au sein de la colonie américaine. C'est en regardant un prêcheur qui avait excité ma curiosité en arborant sur sa carte de visite la mention de sa double fonction "Prêcheur et Conseiller fiscal personnel" que je décidai de m'informer sur sa vision du monde. C'est devant une foule d'individus béats, dont le singulier en son sein faisait plutôt penser à une barrique de pop-corn humidifiée par du Pepsi, qu'à un héros hollywoodien, que j'entendis avec stupéfaction, mais non sans une admiration certaine pour le culot déployé, qu'il n'y avait nulle contradiction dans l'accumulation des biens, puisque Jésus lui-même avait multiplié les pains...
Comment, partant de là, ne pas considérer les dérives idéologistes, la transformation des messages et les interprétations douteuses liées à l'histoire des monothéismes, comme des facteurs primordiaux agissant sur le comportement de l'homme ? Comment, si ce n'est par ce biais, expliquer l'improbable trajet qui mène de la tolérance à la décapitation ? De l'amour du prochain au suprématisme génocidaire ? De la notion d'égalité de tous les hommes devant Dieu, à la hiérarchisation de l'humain sur la base de ses croyances ? D'ailleurs, si on se penche sur le phénomène actuel de retour aux idéologies religieuses les moins souples, on peut facilement et sans examen minutieux se rendre compte que dans la plupart des cas, cet acte est moins le fruit d'un jaillissement de lumière que d'une réaction à un profond ressentiment. Aujourd'hui, les médias nous vendent l'intégrisme comme un mal de notre époque, alors qu'il suffit de se pencher un minimum sur l'histoire des religions pour se rendre compte que les factions extrémistes ont toujours été de la partie. Les problèmes à ce jour, pour reprendre ce que j'écris plus haut, ce ne sont pas les courants extrémistes, mais les gens qui s'y réfugient.
Ce sont en effet ces individus pour lesquels la société actuelle ou plutôt la "non-société" n'apporte aucune réponse valable ou cohérente à leurs questions existentielles, qui vivent le radicalisme non pas comme une condition préalable à un désir d'élévation, mais simplement comme vengeance en réponse au ressentiment, comme suicide intellectuel en réponse à la confusion. Voilà comment le traumatisme dû à l'usinage mental produit depuis de nombreux siècles, offre à l'individu en proie à ses contradictions toxiques, le choix d'un nouveau traumatisme comme désintoxication : c'est la saignée pour l'hémophile.
Si j'ai employé ces termes de "contradictions toxiques" et de "désintoxications", c'est simplement en référence au poète et activiste John Trudell (2) de la tribu des Santee Sioux, auquel je me référerai encore un peu plus loin dans l'exposé. Il part simplement du principe que toute forme d'usinage, de calibrage, de formatage qui soit forcé ou contre nature, créait invariablement des déchets dont le traitement devient alors une nouvelle problématique à traiter.
Avant d'aborder le thème de la ligne et du cercle, c'est-à-dire de l'influence sur le comportement humain que peut avoir la vision linéaire du monde pour les monothéistes, ou la vision circulaire pour la plupart des religions Amérindiennes, je voudrais attirer l'attention sur une forme insidieuse de comportement humain, qui vient parasiter et altérer le jugement de la plupart des personnes ayant grandi dans un contexte monothéiste et plus exactement pour cet exemple, occidental et chrétien. En effet, l'expansionnisme territorial par la conquête qui a caractérisé l'Occident et sa propension au suprématisme par l'imposition de sa culture, sa religion, sa société, nous a longuement placés au rang d'une sorte de nouveau peuple élu, dont la destinée manifeste était légitimée par Dieu. En conséquence aujourd'hui, et même si pour beaucoup il sera difficile de l'admettre, il est extrêmement compliqué de se placer de manière neutre quand on étudie ou que l'on essaye de comprendre les comportements liés aux autres cultures. Même si je considère que la neutralité est un état inatteignable, il est néanmoins périlleux quand on observe le bout du monde, de ne pas se placer par réflexe sur le piédestal du "peuple qui a découvert" les autres... Un peu comme si ces derniers avaient commencé à penser seulement à notre arrivée. D'ailleurs, la formule "la découverte de l'Amérique" est un sujet de plaisanterie pour les Amérindiens qui, en parlant du passé, préfèrent dire : "avant que nous découvrions Christophe Colomb". Bien sûr, quand je parle de ce réflexe, je ne fais pas du tout allusion à ce désordre émotionnel qu'illustre le paternalisme, mais à un phénomène beaucoup plus fin, qui a parfois induit en erreur ou altéré les réflexions de grands penseurs. Je vais maintenant étayer mes propos par quelques exemples concernant directement le sujet des religions que je développerai plus tard. Toutefois, je voudrais d'abord rappeler que de par leur statut de religions "valides", les trois monothéismes disposent même d'une reconnaissance supplémentaire par l'importance donnée à leurs détracteurs qui se voient affublés d'une terminologie spécifique : "Christianophobe, Islamophobe, Judéophobe". Un Indien Sioux, lui, aura affaire à un anthropologue. Dans la plupart des cas, cet individu considèrera d'ailleurs en savoir plus sur l'indigène que ce dernier. À ce sujet, Vine Deloria (3), philosophe Sioux Lakota que je ne manquerai pas de citer à nouveau, écrit un très bon chapitre avec l'humour qui le caractérise, sur les relations Amérindiens / Anthropologues dans son excellent ouvrage "Custer died for your sins". Il y relate que tous les étés, sur les différentes réserves, arrivent les anthropologues. Reconnaissables à leurs tenues dans un style Indiana Jones, sacs à dos mal répartis - caméscopes et dictaphones, Vine Deloria fait remarquer que ces derniers n'ont jamais ni crayons ni papiers, car ils viennent simplement dans le but de constater que ce qu'ils ont théorisé dans leurs articles et leurs essais durant leurs travaux d'hiver, s'avère simplement être vrai. Mais ensuite, c'est-à-dire l'hiver d'après, ils devront alors s'appliquer à théoriser encore sur d'autres aspects de l'homme rouge, de manière à obtenir les subventions nécessaires à une nouvelle immersion dans ce monde primitif quelque part à l'ouest de New York. (Être payé pour avoir raison chaque année laisse entrevoir un aspect cousin de la politique pour certaines formes d'anthropologie).
Pour revenir maintenant aux exemples de ce comportement réflexe qui a pu induire en erreur même certains grands penseurs, je voudrais commencer par un extrait de la correspondance entre le philosophe scientifique Gottfried Wilhemn Leibniz (4), et le théologien protestant Friedrich Wilhelm Bierling (5). Dans sa lettre à Leibniz du 3 décembre 1710 (6) concernant les écrits du Baron de Lahontan (7) sur les sociétés amérindiennes sans états et dont je parlerai largement dans les chapitres suivants, le théologien Bierling pose la question suivante : "Je désirerais, si cela ne te dérange pas, que tu demandes à Monsieur de Lahontan si l'on peut trouver également en Amérique, comme le soutiennent certains récits de voyage, des populations athées, privées de toute idée de Dieu et de religions et quelles seraient alors leurs mœurs et leurs façons de vivre. Tu sais, illustre ami, à quel point Pierre Bayle (8) a discuté cette question dans ses "Pensées sur la comète", afin d’ébranler l'idée de la croyance universelle des peuples en Dieu".
Dans cette correspondance qui regroupe plusieurs lettres, ce qui intéresse en premier les deux hommes, c'est la question de la découverte de sociétés sans état dans les nations amérindiennes, ce qui est du domaine de l'impensable avant les témoignages écrits par les premiers explorateurs. Leibniz écrit d'ailleurs à ce sujet : "c'est un miracle politique inconnu d'Aristote et ignoré par Hobbes (9)". Mais ce qui intéresse encore plus le théologien Bierling, c'est de savoir si des peuplades sans religion parviennent à s'organiser. Il faut se souvenir que non seulement à l'époque, mais d'ailleurs même de tout temps, un des thèmes de prédilection dans les débats philosophiques concernait la question de l'éthique et de la morale comme étant de source Divine ou inhérentes à l'évolution de l'homme. Ce qui est très important pour la suite et qui m'intéresse tout particulièrement, c'est la réponse de Leibniz dans sa lettre du 30 janvier 1711 (Lahontan ayant été absent, Leibniz donne son propre avis). "Je pourrais répondre moi-même que les habitants d'Amérique du Nord chez qui il s’est rendu ont quelques intuitions des puissances invisibles". Il est évident que nous pouvons imputer cette erreur à la méconnaissance du sujet à l'époque, mais il est tout de même intéressant de noter que, cet "invisible" dont il parle, ne portant ni le nom d'Allah, ni se référant à Jésus, n'est d'emblée considéré que comme une intuition. C'est d'ailleurs ce qu'il confirme dans la suite de sa réponse : "D'ailleurs, si l'on entend par le nom de Dieu la substance suprême, je crains que la plupart des peuples anciens ou nouveaux, que ni la religion chrétienne ni la religion mahométane n'ont atteints, ne doivent être considérés comme athées." Nous voyons donc par cette réponse, que le fait de se placer du point de vue d'un peuple ayant été "atteint" par l'un des deux monothéismes qu'il mentionne, le place dans une position d’où il peut, d'autorité, qualifier le rapport à l'invisible entretenu par les Amérindiens de simple "intuition". La donnée erronée induite par ce raisonnement réflexe que je peux mettre en exergue, l'empêche en fait de considérer de manière globale le phénomène qui l'intéresse, à savoir, ces sociétés sans état. À ma connaissance, il faudra d'ailleurs attendre le 20ème siècle et le philosophe Vine Deloria, pour finalement comprendre que la forme de société adoptée par la plupart des tribus d'Amérique du Nord, était intimement liée à leur forme de religion.
Pour revenir à la lettre de Bierling, nous avons pu voir qu'il faisait référence à Pierre Bayle dans la partie de sa question concernant l’éventualité de sociétés athées. En effet, Pierre Bayle est un des premiers à avoir dégagé les doctrines morales de toute base religieuse. Voyons un extrait de l'un de ses textes : "le simple fait de professer certaines formules ou même de croire sincèrement à la vérité des dogmes religieux ne suffit pas à donner à l'homme la force de leur obéir. C'est pourquoi toutes les religions joignent à la doctrine, la crainte d'un châtiment pour la non-observation de leurs prescriptions." Nous pouvons bien voir là que Bayle se réfère à un aspect coercitif que nous savons indissociable des idéologies découlant des trois monothéismes. Si Bayle avait considéré que la nature est le fonctionnement de la plupart des religions amérindiennes et leur fonction sociétale, il aurait certainement ouvert une autre enquête.
Pour finir, je voudrais revenir sur une remarque que fait Bierling au début de cette même lettre : "si je ne me trompe pas totalement, Hobbes a raisonné de manière juste d'après l'examen de la condition de ces peuples qui veulent se déclarer plus civilisés. Quant à ces barbares, pour leur bonheur ou leur malheur, ils ne connaissent ni ta condition, ni la mienne, ni d'autres causes de maux, tant il vaut mieux ignorer les vices, que de connaître les vertus". Nous pouvons donc constater que Bierling est sur la bonne voie pour comprendre ces sociétés sans état et que l'élément qui lui manque, c'est la considération de ces "intuitions sur l'invisible" comme véritables religions, afin d'en comprendre les influences primordiales sur les sociétés amérindiennes. Mais alors, vous me direz qu'à l'époque ces penseurs n'avaient pas toutes les connaissances nécessaires à cette déduction. Alors, continuons. Près d'un siècle et demi plus tard, Lewis Henry Morgan (10) qui est considéré comme le père de l'anthropologie écrit un livre sur l'organisation de la société iroquoise. Il a alors l'opportunité de pouvoir y être en immersion et, de fait, en fait une description minutieuse et précise. Cependant, en ce qui concerne leur religion, il n’approfondit pas vraiment autant que pour les autres domaines. Bien que Morgan soit loin du style d'anthropologues contemporains décrit par Vine Deloria, il me semble que si je m'en tiens à sa description des croyances iroquoises, il est lui aussi victime du syndrome de "ceux qui ont été atteints par la religion chrétienne et mahométane". En effet, Mor
