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Théodule Ribot

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Beschreibung

Ce livre traite de la logique des sentiments humains, une question de psychologie, individuelle en apparence mais tout autant collective, puisque les groupes se forment et se maintiennent par la communauté de croyances, d’opinions, de préjugés, et que c’est la logique des sentiments qui sert à les créer ou à les défendre. 
Ce travail complète deux ouvrages précédemment publiés : « La Psychologie des sentiments », dont il pourrait former un très long chapitre, et « L’Imagination créatrice ». 

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2025

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La logique des sentiments

La logique des sentiments

Étude de psychologie

PRÉFACE

Malgré son titre, ce livre est une étude de psychologie. Depuis des siècles, la théorie du raisonnement est l’objet propre d’une science spéciale, bien déterminée, très minutieusement élaborée, dont quelques parties paraissent définitives. Pendant cette longue période de temps, la psychologie n’a existé qu’à l’état de membra disjecta, de fragments épars dans les diverses spéculations groupées sous le nom de philosophie, sans former un corps, sans limites qui les circonscrivent, n’ayant pas même un nom.

Or, depuis une quarantaine d’années, il s’est produit une interversion des rôles et la psychologie paraît disposée à prendre sa revanche. Beaucoup d’auteurs contemporains réclament pour elle ; ils soutiennent qu’elle est le tronc dont la logique n’est qu’une branche, le livre dont l’étude du raisonnement n’est qu’un chapitre, bref que la logique n’est qu’une partie détachée et spécialisée de la psychologie. Les logiciens purs ont protesté et cette affirmation a soulevé un débat qui dure encore. Comme il est assez indifférent pour notre sujet, je crois inutile de le résumer et d’y prendre part.

Mais qu’on accepte ou non cette thèse radicale, il est impossible de contester que les opérations qui sont la matière de la logique peuvent être traitées de deux manières différentes : comme faits naturels, quelle que soit leur valeur probante — c’est de la psychologie ; comme justiciables d’une science qui détermine les conditions de la preuve — c’est de la logique. Les deux ont leur tâche spéciale : l’une constate des phénomènes ; l’autre formule des règles ; l’une recherche comment nous pensons ordinairement, l’autre comment nous pensons correctement ; l’une procède in concreto, l’autre par schématisme. La logique va du simple au composé : concept, jugement ou liaison de concepts, raisonnement ou liaisons de jugements. La psychologie répudie comme théorique, artificielle et même fausse cette hiérarchie, si vénérable que soit son antiquité. Elle pose le jugement comme élément primitif, souvent réduit à un seul terme (l’attribut) et elle le suit dans ses transformations : elle ne sépare pas le concept de l’image, ni l’abstraction de l’attention, ni la comparaison des perceptions et de la mémoire, ni le raisonnement des autres opérations qui l’accompagnent dans le travail de l’esprit. Elle soutient que le raisonnement psychologique et le raisonnement sous sa forme ou construction logique sont deux, que même ce dernier est le plus souvent improductif, parce qu’il ne sert qu’à rendre claires les données implicites de la conscience. Tel est le résumé de travaux, trop peu connus en France, qui se poursuivent depuis plusieurs années en Angleterre, en Allemagne, en Amérique.

Par suite, la psychologie doit traiter les opérations dites logiques comme d’autres faits, sans souci de leurs formes ou de leur validité ; pour elle, un mauvais raisonnement vaut autant qu’un bon. Renvoyant à la logique les questions de droit, à la théorie de la connaissance ou à la métaphysique les questions dernières, son champ d’action est déterminé sans équivoque.

Quoique notre sujet soit, lui aussi, une application de la psychologie à la logique, il faut avouer qu’il est d’une nature spéciale ; car les formes de raisonnement qui en sont la matière, ont été oubliées, proscrites par les logiciens ou classées à tort parmi les sophismes.

En lisant les traités de logique, il semblerait que le raisonnement régulier, exempt de contradictions, est inné chez l’homme ; que les formes vicieuses, non adaptées, ne se produisent qu’à titre de déviations et d’anomalies. C’est une hypothèse sans fondement. Le raisonnement des logiciens n’a pas surgi tout armé pour régner par droit de naissance. Ce fait ne s’est pas produit, ne pouvait pas se produire. Dès que l’homme dépasse la connaissance immédiate des sensations externes et internes, dès qu’il s’aventure au delà de ce qui lui est donné par l’expérience directe ou par ses souvenirs, pour expliquer, conjecturer, prévoir, il n’a que deux procédés : raisonner, imaginer. À l’origine, les deux se confondent, comme on l’observe chez les enfants et les peuples sans culture intellectuelle. La logique naissante est brute et fruste ; le raisonnement primitif est au raisonnement des logiciens ce que les instruments de l’âge de pierre sont à nos outils perfectionnés.

Dans ce mélange confus de vrai et de faux, de preuves et de puérilités, d’exactitude et de fantaisie auxquels le raisonneur novice attribue une valeur égale, lentement, par suite d’un développement que nous aurons à retracer, une séparation s’établit entre le raisonnement qui renferme la preuve et le raisonnement qui échappe à la preuve, quoiqu’il la simule ; entre la logique rationnelle et la logique des sentiments. Celle-ci, de prime abord, semble un résidu de l’autre, fait de déchets et de scories ; il n’en est rien. Elle ne peut non plus être assimilée à une forme embryonnaire, à un arrêt de développement ni même à une survivance, car elle a son organisation propre et sa raison d’être. Elle est au service de notre nature affective et active et elle ne pourrait disparaître que dans l’hypothèse chimérique où l’homme deviendrait un être purement intellectuel. On peut d’ailleurs affirmer sans crainte que dans le cours ordinaire de la vie individuelle ou sociale, le raisonnement affectif est de beaucoup le plus fréquent.

La « Logique des sentiments » a été indiquée par Auguste Comte en de très courts passages, puis nommée ou réclamée incidemment par Stuart Mill et quelques contemporains. Mais je n’en connais aucun qui ait tenté de traiter même sommairement cette obscure question : j’avoue que je ne l’aborde pas sans défiance et que je ne présente ce qui suit que comme une ébauche ou un essai.

Ce travail complète deux ouvrages précédemment publiés : La Psychologie des sentiments, dont il pourrait former un très long chapitre, et L’Imagination créatrice, parce que le raisonnement affectif est, dans beaucoup de cas, œuvre de fantaisie. Il traite une question de psychologie, individuelle en apparence mais tout autant collective, puisque les groupes humains se forment et se maintiennent par la communauté de croyances, d’opinions, de préjugés, et que c’est la logique des sentiments qui sert à les créer ou à les défendre.

CHAPITRE IL’ASSOCIATION DES ÉTATS AFFECTIFS

I

À titre d’introduction, il est utile, avant d’étudier le raisonnement affectif, de consacrer un court chapitre à une forme plus simple que l’on risque de confondre avec lui : c’est l’association des états affectifs.

Trop fréquemment, la psychologie des états intellectuels a réduit à l’association des idées des fonctions supérieures à elle, c’est-à-dire plus complexes — le jugement et le raisonnement. Cette réduction, qui est de règle dans l’école associationniste, se rencontre ailleurs. Elle m’a paru le procédé favori des anthropologistes, ethnologistes, mythographes pour expliquer certaines croyances et manières d’agir de l’homme primitif. Ils soutiennent que la clef des superstitions, opérations magiques, etc., « est dans le fait universel de l’association des idées et dans l’erreur qui fait prendre une association idéale, subjective pour une association réelle, objective ». Cette assertion est trop simpliste et très douteuse. Un sauvage part en guerre, rencontre un animal et peu après tue des ennemis dont il rapporte victorieusement les têtes. Il se peut qu’il établisse entre les deux faits une « association et qu’il voie dans l’animal un protecteur. Mais ceci est plus qu’une association par contiguïté. C’est l’affirmation, vraie ou fausse, implicite ou explicite, d’un rapport entre deux termes (la rencontre de l’animal, le succès) ; c’est une position propre à l’individu, une attitude personnelle en face des événements, une synthèse qu’il leur impose et qui est son œuvre ; bref une opération logique, jugement ou conclusion.

Or, l’association à base affective correspond à l’association par ressemblance ou contiguïté dans l’ordre intellectuel ; elle est une matière pour le raisonnement, une préparation, un acheminement vers une fonction supérieure : et ici la confusion est d’autant plus facile entre ces deux opérations, associer d’une part, juger et raisonner d’autre part, que dans la psychologie des sentiments les états sont vagues, sans caractères nets.

Sommairement et par anticipation, le raisonnement émotionnel peut se définir comme un processus dont la trame tout entière est affective, c’est-à-dire consiste en un état de sentiment qui, en restant identique ou en se transformant, détermine le choix et l’enchaînement des états intellectuels ceux-ci ne sont qu’un revêtement, un moyen nécessaire pour donner du corps à cette forme de logique. L’association à base affective est très différente ; elle se développe au hasard, sans être dirigée vers un but préfixé. Je n’insiste pas, pour le moment, sur cette différence fondamentale (voir, ci-après chap. ii.) et je m’en tiens à la seule association des sentiments.

C’est un sujet embrouillé, obscur, peu exploré. On a étudié très soigneusement l’association des états intellectuels entre eux (perceptions, images, concepts), l’association des mouvements entre eux, celle des perceptions ou représentations avec les mouvements. On a même noté la liaison entre les états intellectuels et les émotions (ex. : le parfum d’une fleur évoquant un état d’âme qui a coexisté jadis avec la même odeur) ; mais une liaison entre deux ou plusieurs états affectifs, qu’en faut-il penser ?

Sous sa forme rigoureuse, absolue, la question serait celle-ci : L’association se produit-elle entre des états purement affectifs ? Ainsi posé le problème est imaginaire : c’est chercher l’introuvable et tourmenter une énigme sans solution. Remarquons, en effet, que l’affectivité pure, vide de toute représentation, si elle existe, est extrêmement rare. On peut hasarder à titre d’exemples l’état de béatitude produit par le hachich, l’euphorie des mourants, l’état pénible d’incubation de la plupart des maladies, l’excitabilité sans cause extérieure et sans objet des névrosés, la peur de tout et de rien, sans raison ni justification, désignée sous le nom de panophobie, etc. Mais ces dispositions par leur nature même échappent à toute détermination, par conséquent au mécanisme de l’association et du raisonnement.

Il faut donc descendre de l’absolu au relatif, de cette position théorique et idéale à la vie réelle et prendre les états affectifs comme ils sont, enveloppant un élément de connaissance qui leur donne un contenu et une marque. Cet élément intellectuel est quelquefois très faible et le fait de conscience total étant un composé binaire, nous le dénommons affectif, d’après l’élément prédominant.

Sous cette forme restreinte, le problème reste encore plein de difficultés et avant de le discuter, il est nécessaire de déblayer le terrain, en éliminant quelques modes d’association qui pourraient donner le change, quoiqu’ils soient étrangers à notre question :

1o Le transfert d’un sentiment. Il peut être produit par ressemblance : lorsqu’un état intellectuel a été accompagné d’un sentiment vif, un état semblable ou analogue tend à susciter le même sentiment. — Il peut être produit par contiguïté : lorsque des états intellectuels ont coexisté, le sentiment, lié à l’état initial, s’il est vif, tend à se transférer aux autres. L’amant transfère le sentiment associé d’abord à la personne de sa maîtresse, à ses vêtements, ses meubles, sa maison. Dans les monarchies absolues, le culte pour la personne du roi se transfère au trône, aux emblèmes de sa puissance, à tout ce qui tient à lui de près ou de loin, Il est évident que dans ces cas de transfert qui sont très fréquents dans la vie individuelle et sociale, le fait primaire est une association d’états intellectuels. Au fond il n’y a pas d’association des états affectifs, mais simplement l’extension d’un sentiment lié au premier terme de la série.

2o Cas inverse du précédent, Une disposition émotionnelle, permanente ou temporaire, cause l’association des états intellectuels. L’humeur joyeuse, mélancolique, l’amour, la haine ne suscitent que les associations d’idées qui conviennent à la situation actuelle ; les autres sont exclues. L’état affectif provoque, relie, soutient les perceptions et représentations, mais reste lui-même en dehors de tout mécanisme d’association.

Ces éliminations faites, notre problème reste intact. Pour le résoudre, le moyen d’investigation le plus simple est d’examiner si les états affectifs s’associent entre eux suivant les lois généralement admises de ressemblance et de contiguïté.

II

L’association par ressemblance a suscité de longs débats que je ne peux résumer parce que cet exposé épisodique serait trop long. Je suis avec ceux qui la tiennent pour composée, l’association par contiguïté étant seule élémentaire. L’analyse montre, en effet, qu’elle suppose deux moments. Le premier moment est l’assimilation, la conscience des ressemblances, manifestation primordiale de la faculté de connaître que l’on constate chez les animaux et les petits enfants, source originelle de l’abstraction et de la généralisation. Cette aptitude spontanée à saisir les ressemblances est un travail de l’esprit qui n’a rien à faire avec l’association. Le second moment consiste en une addition d’attributs complémentaires qui se fait par contiguïté. Je rencontre une personne A qui me rappelle un camarade B que je n’ai pas vu depuis quarante ans : cela s’appelle une association par ressemblance. Que se passe-t-il en fait ? L’ensemble de A, sa taille, sa démarche, sa figure, ses yeux, son nez me donnent une impression de déjà vu. Pour que la vision de A ne reste pas un fait isolé, ne suggérant, rien, pour qu’il évoque l’image de B, il faut en sus que les caractères propres à B s’ajoutent et produisent ainsi dans ma conscience l’image complète ou censée telle de B. Or cette réintégration, cette tendance d’un tout à se compléter est la marque spécifique de la loi de contiguïté.

Ceci admis, voyons en quelle mesure l’association par ressemblance s’applique aux états affectifs.

1o Il y a la forme fruste, incomplète, désignée quelquefois sous le nom d’« association des sensations analogues ». Elle consiste en ce que les sensations douées d’un ton affectif semblable s’associent facilement. Rien de plus différent par nature que nos sensations externes et les qualités qu’elles nous font connaître. Les données de la vue et de l’ouïe ne se, ressemblent aucunement, en tant que connaissance du monde extérieur ; cependant nous parlons de voix sombres, de voix claires, de couleurs criardes, de musique colorée. Nous associons la vue aux sensations thermiques : couleurs froides, couleurs chaudes. Le goût a son influence ; reproches amers, critique aigre-douce. Enfin le toucher est peut-être la source la plus abondante des associations entre la représentation d’une sensation physique et un état émotionnel : touchant, dur, tendre, pesant, ferme, solide, âpre, pénétrant, poignant, piquant, etc. Les langues expriment ces liaisons qui s’établissent spontanément, sans réflexion, par une assimilation demi-consciente qui semble sentie plutôt que connue. L’association est affective puisqu’elle se fait en dépit de la différence foncière entre les perceptions et représentations. Mais est-ce une association vraie ? Quoiqu’on l’admette couramment, une autre hypothèse est possible : nous y reviendrons plus loin.

2o À un degré plus haut, l’association par ressemblance s’affranchit davantage de l’influence des états intellectuels et l’élément émotionnel devient prédominant. C’est le cas signalé par Fouillée où l’association des sentiments par similarité s’étend d’un groupe à un autre, notamment des sentiments sensoriels aux sentiments esthétiques et moraux ou inversement. La douleur de la haine est amère, la joie d’aimer est douce, la tristesse est sombre, le souci est noir, le regret est cuisant{1}, » Dans ces couples associés, le premier terme est un sentiment vague ou une émotion, le second terme seul est dérivé d’une impression sensorielle.

3o Enfin il y a l’association affective pure ou du moins un phénomène qui lui ressemble : un sentiment en évoque d’autres de la même nature ou analogues. La joie suscite la bienveillance, la sympathie, l’espérance ; la tristesse engendre l’inquiétude, la misanthropie, le pessimisme ; la peur, une humeur sombre ; la tendresse éveille la pitié ; la colère, le désir de la vengeance, etc., etc.

Toutefois une question délicate se pose : Est-ce une association vraie ? Ne serait-il pas plus exact d’admettre une diffusion des sentiments — terme vague qui convient à un phénomène vague — ou une transformation, événement plus précis qui semble le résultat d’une opération logique inconsciente (voir ci-après, chap. iii, § 2) ? Dans cette hypothèse le passage d’un état affectif à un autre se ferait non par association, mais par une variation d’intensité croissante ou décroissante, ou bien par une modification du contenu, des éléments intellectuels du sentiment : ainsi ceux qui sont inclus dans la colère (assez faibles d’ailleurs) ne sont pas identiques à ceux qui constituent le désir de la vengeance.

On a critiqué à bon droit la tendance trop fréquente à traiter les idées comme des choses fixes, stables, restant les mêmes, qu’elles soient isolées ou enchaînées en séries comme feraient des pierres précieuses tour à tour éparses et assorties en collier. On oublie les modifications réciproques qui résultent de leur coexistence dans la conscience, qui naissent de leurs rapports. Cet élément de relativité, ce tertium quid, nullement négligeable pour les états intellectuels, importe beaucoup plus encore pour les sentiments qui sont sans contours nets, sans limites circonscrites. Le passage de l’un à l’autre se fait par nuances ou dissolution progressive plutôt que par liaison entre des termes. Il faut reconnaître qu’à mesure qu’on se rapproche de l’affectivité pure, il devient plus difficile de constater les caractères formes, indiscutables d’une association.

III

L’association par contiguïté, loi simple, élémentaire, expression directe d’un mécanisme psycho-physiologique, est-elle applicable aux états affectifs ?

S’il s’agit d’une liaison entre un état intellectuel et une émotion, l’affirmation n’est pas douteuse. La vue ou la simple représentation d’un lieu peut réveiller les joies ou les chagrins qu’on y a ressentis. Rien de plus fréquent qu’un pareil événement ; les romanciers et les poètes l’ont maintes fois décrit,

Mais s’il s’agit d’une association directe entre deux états affectifs, la question devient plus compliquée, Sans doute, voici des faits qu’on peut alléguer le chien qui savoure un morceau de viande, mais s’abstient par pour du fouet ; l’enfant qui convoite le fruit défendu, mais redoute la punition déjà subie ; le mari qui en rêvant aux plaisirs de l’adultère se représente l’entrée de sa femme et la scène inévitable ; le voyageur qui chemine joyeux sur une route déserte et pense brusquement à une agression possible. Les cas de cette espèce semblent réductibles à la loi de contiguïté et on ne peut soutenir que l’association se fait directement et seulement entre une représentation et une autre, entre deux états intellectuels tout secs ; le sentiment joint aux deux termes fait partie intégrante du changement brusque. La différence c’est que la contiguïté intellectuelle (comme celle d’une série de mots qu’on récite par cœur) est simple et aurait pour formules A — B — C, tandis que la forme affective est plus complexe AS — BS1 — CS2 ; en désignant par S, S1, S2, l’émotion concomitante.

Mais une observation bien plus importante est celle-ci : les cas énumérés, auxquels on en pourrait ajouter une foule d’autres, ont presque tous ce caractère que la liaison se fait par opposition, antagonisme, contraste. Cette liaison entre des contraires mérite un examen à double titre : parce qu’on n’est pas d’accord sur sa nature ; parce que si on l’accepte comme une forme d’association, il faut avec certains auteurs (Fouillée, Höffding, Sully) lui assigner le premier rang dans la vie affective où elle est plus fréquente que partout ailleurs.

Le contraste n’est pas une loi primaire d’association : ce point est admis à l’unanimité. Il faut donc le réduire à l’une des deux autres. À laquelle ? Ici les psychologues contemporains sont divisés. Les uns le ramènent à la ressemblance (James, Wundt, etc.). Les autres à la contiguïté (Bain, Sully). Enfin, on peut prendre un parti plus radical : se demander s’il existe réellement une association par contraste et la nier{2}. Évidemment, il ne s’agit pas de rechercher si la suggestion se fait de contraire à contraire ce que l’expérience démontre surabondamment, mais si cette relation d’antagonisme est réductible au mécanisme de l’association ou s’il exige une autre, explication. Puisque la question est ouverte et importante pour notre sujet, qu’il me soit permis de la traiter à mon point de vue.

J’établis d’abord deux classes distinctes qu’un amour excessif de l’unité a fait confondre à tort : les contrastes intellectuels, dans l’ordre de la connaissance ; les contrastes affectifs, dans l’ordre du sentiment. Ils ne sont pas réductibles aux mêmes causes ni, par suite, aux mêmes explications.

1oContraste intellectuel. — Je crois qu’il faut en chercher l’origine dans une opération primitive de l’esprit, la discrimination ou différenciation, la faculté de percevoir deux états de conscience comme différents, Elle correspond à la fonction contraire d’assimilation et d’après certains autours serait chronologiquement antérieure, marquant le premier éveil de la connaissance. Je néglige cette discussion qui est étrangère et inutile à notre sujet. Le premier moment de la différenciation est spontané, grossier et n’établit que des différences absolues (ex. : le cerveau débile d’un nouveau-né qui distingue un contact d’un son), Il se réduit à la conscience de deux états hétérogènes, entre lesquels il n’y a aucune commune mesure, aucune relation, sauf le rapport très général et très vague de coexistence ou de succession dans le temps.

Le second moment suppose un acte de comparaison d’un degré quelconque c’est la différenciation comparative. Il implique entre les deux états une commune mesure, c’est-à-dire au fond une communauté de nature{3}, qui le plus souvent n’est pas reconnue explicitement, mais agit comme substratum inconscient de la comparaison. Ainsi se forment des couples contrastants, tels que : grand-petit, lourd-léger, blanc-noir, haut-bas, dessus-dessous, épais-mince, fort-faible, jeune-vieux, riche-pauvre, vrai-faux, vie-mort, etc. On a allégué que « l’on peut sans peine retrouver l’origine de cet accouplement dans l’habitude, dans l’éducation ; que quand nous étions enfants on nous a toujours présenté simultanément les mots et les choses contradictoires et que cette opposition perpétuelle a créé entre les choses opposées des rapports de contiguïté ». Cette remarque est incontestable, mais à elle seule elle n’explique rien. Elle constate une habitude contractée ; elle reste muette sur son origine.

Dans l’hypothèse que je propose, la pensée par contraste résulterait donc des doux actes distincts : l’un créateur, la différenciation ou discrimination ; l’autre consolidateur, la soudure de deux termes, dérivée d’un rapport direct entre eux, affermie par répétition et qui ressemble ainsi à une association par contiguïté. Dès lors une conciliation partielle serait possible entre les deux thèses adverses, colle qui réduit à la ressemblance et celle qui préfère la contiguïté ; mais à la condition de les additionner et sous réserve de l’acte primitif de différenciation.

2o Le contraste affectif est d’une autre nature et plus simple. Il faut chercher son origine non dans les opérations intellectuelles, mais plus bas, dans les variations physiologiques de l’organisme. « C’est le propre de la vie affective de se mouvoir au sein des contraires : elle est déterminée d’un bout à l’autre par l’important contraste du plaisir et de la douleur et nous trouvons ici des effets de contraste bien plus forts que dans le domaine des sensations. À une forte tension succède ordinairement une période de relâchement et même une tendance à diriger notre intérêt en un sens opposé, tout comme l’œil fatigué d’une couleur recherche la couleur contraire. » (Höffding, Psychologie.) La genèse des contrastes affectifs est due à des processus totalement distincts du mécanisme de l’association, parce que leur source est dans les actions et réactions vitales. On peut se représenter cette genèse comme il suit. À l’origine une disposition générale résultant de la nutrition, de la circulation, de la digestion, de la fatigue, bref de l’état de tout l’organisme qui se traduit par l’activité ou l’inertie, l’excitation ou la dépression, suivant des oscillations de durée variable, et un caractère rythmique, régulier ou irrégulier, qui est une loi de la vie. En sus de cette disposition générale, il y a nos besoins, appétits, tendances, désirs ou aversions dont un, pour une cause quelconque, domine momentanément, puis est remplacé par un autre. Ces tendances peuvent être convergentes (conservation de l’individu), ou coexistantes sans interférences entre elles, ou contrastantes.

Dispositions ou tendances sont la cause immédiate du groupement stable ou instable des images ou concepts. Elles déterminent une systématisation partielle, une représentation à base affective. Ainsi nous sont donnés, dans l’expérience, des contrastes de sentiments comme ceux qui suivent : celui qui mène une vie agitée aspirant au repos ou inversement, l’optimisme succédant par éclairs au pessimisme d’un mélancolique, l’amour et la haine alternant dans la jalousie ; la maladie, la ruine, la misère, le regret permanent d’un être aimé évoquant pour quelques courts instants la joie autrefois goûtée des états contraires. On a noté depuis longtemps que l’activité spontanée, automatique de l’esprit produit dans les rêves une interversion des dispositions et tendances habituelles : l’homme sobre savoure en songe d’abondantes libations, la prostituée a des visions angéliques, etc. (Gratiolet, Griesinger, Lombroso). Plus récemment Sante de Santis, dans un travail spécial (I Sogni, Torino, 1899, p. 278 et suiv.) a relevé un certain nombre de cas où les émotions de la veille se reproduisent pendant le sommeil, mais sous une forme contraire ; il les appelle « songes par contraste émotif ».

Mais aucun de ces passages du contraire au contraire n’est une association. Ils sont l’effet de l’énergie de notre système nerveux qui est limitée. Si une action durable l’épuise ou une direction, l’organisime exige du repos ou une excitation différente. Dans la vie affective, il n’existe en fait et positivement que des états qui réciproquement s’entravent, s’excluent, se détruisent, Tant qu’on n’en sort pas, les phénomènes sont différents, dissemblables ; ils ne sont posés comme contraires que par le sujet qui connaît et pense ; c’est-à-dire par un acte intellectuel. L’idée de contraire, de contradiction et par conséquent de contraste est une catégorie de notre entendement, une forme de notre pensée que nous imposons aux choses pour les ordonner et les rendre intelligibles. Cette notion est étrangère à l’affectivité pure : d’où résulte pour la logique des sentiments une conséquence qui sera indiquée plus loin (chap. ii, 3). Même pour le plaisir et la douleur qui sont toujours présentés comme absolument antithétiques, une hypothèse très soutenable pourrait les réduire à deux moments un processus fondamental unique{4}.

IV

Si on essaie de rassembler les résultats un peu confus de notre enquête, voici ce qu’on peut en conclure :

1o L’association entre des états affectifs purs est impossible ;

2o La succession par contraste est très fréquente dans la vie des sentiments ; mais le contraste affectif, malgré les apparences, ost d’une tout autre nature que l’association proprement dite ;

3o L’association par contiguïté paraît assignable à quelques cas ; encore n’est-il pas sûr que, le plus souvent, elle ne se réduit pas à une succession par contraste ;

4o Quant à l’association par ressemblance, elle soulève le problème indiqué plus haut : est-ce une association ou un jugement ? La question est obscure et ne peut être traitée que par la psychologie. Pour la logique pure, le jugement n’existe que sous sa forme adulte, comme une fonction pourvue de tous ses organes — sujet, attribut, rapport — et se traduisant par des mots. Telle est du moins la conception schématique qui a prévalu pendant des siècles et qui subsiste encore dans les traités contemporains, sauf quelques exceptions. Pour la psychologie, le jugement est une fonction à évolution complète dont on peut suivre les étapes depuis sa forme embryonnaire jusqu’au terme final où il se confond avec le raisonnement, parce qu’il apparaît comme la conclusion d’une opération inconsciente dont le résultat seul est connu.

Höffding (loc. cit., 1er article) a montré en détail que la forme réelle du raisonnement diffère souvent de la forme logique qui diffère elle-même de la forme grammaticale. À consulter aussi sur les rapports du jugement avec la perception (intuition) et l’association des Idées.

Dans son intéressante monographie, Die Urtheilsfunktion, (Wien, 1893), Jerusalem a donné quelques indications sur les stades progressifs de l’évolution du jugement.

D’abord les formes primitives : le « jugement sensoriel » (Sinnesurtheil) ou perceptif (Morgan), inclus dans une perception, issu de l’observation directe, telle que l’affirmation qu’une maison brûle ; — les jugements dits impersonnels, sans sujet, tels que « Il pleut, il neige, il paraît », etc. Quelques auteurs les considèrent comme un reste de l’époque lointaine où les différentes classes de mots (parties du discours) n’étaient pas encore différenciés ;  — les jugements exprimés par un seul mot : bravo, mal, courage ! etc., qui sont des survivances du temps où la proposition, sous sa forme analytique, n’était pas encore constituée. La forme définitive est atteinte lorsque le développement du langage fait passer de la période des racines à la division en sujet et en prédicat. Alors là formation des idées générales concrètes devient possible par affirmation de ressemblances et de différences.