La, où danse l'eau de la cascade - Chantal Cadoret - E-Book

La, où danse l'eau de la cascade E-Book

Chantal Cadoret

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Beschreibung

José et Marie forment un couple fusionnel depuis quarante années. Au détour d'un examen de contrôle, Marie apprend qu'elle souffre d'une maladie incurable. par peur de voir changer le regard de son mari, elle décide de ne rien lui dire et commence un journal intime qui va devenir son confident et son compagnon de route. Quelques mois plus tard, lors d'un week-end familial, Marie disparait.

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Seitenzahl: 208

Veröffentlichungsjahr: 2026

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La seule chose que nous apprend la mort, C’est qu’il est urgent d’aimer,Éric-Emmanuel Schmitt,L’Evangile selon Pilate , 2000

À Ornella, jolie petite fleur

Sommaire

Dimanche 31 décembre 2023,

Lundi 1er janvier 2024.

De janvier à mai 2024.

Le journal de Marie

6 mars

15 mars

17 mars

30 mars

4 avril

8 avril

12 avril

16 avril

20 avril

23 avril

24 avril

26 avril

27 avril

28 avril

30 avril

1er mai

7 mai

Mercredi 8 mai 2024,

Jeudi 9 mai,

Vendredi 10 mai

Samedi 11 mai.

Dimanche 12 mai.

Lundi 13 mai.

Mardi 14 mai

Mercredi 15 mai,

Les mois passèrent...

Encore d’autres mois…

Le journal de Marie

À toi, José,

Lundi 10 mars, 6h00

Mardi 11 mars.

Dimanche 16 mars.

Belle du Seigneur, Albert Cohen 6ème partie, chapitre 93

Recette: Feijoada à portuguesa

REMERCIEMENTS

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Livres collectifs

Récompenses

Octobre rose, un cancer, et après ?

Jdis ça, Jdis rien

J’ai voulu voir Vierzon (et j’ai vu Vierzon)

Au fait, il faut que je vous dise

Deux papas, un couffin … et moi

Chemins de traverse

Juste

Dimanche 31 décembre 2023, 23h54.

Une bouteille de Moët et Chandon dans la main, José s’arrêta pour observer sa famille réunie autour de la table.

À la place du chef, trônait Luis, son frère ainé, le visage rougi par l’alcool et la bonne chère. D’abord petit ouvrier du bâtiment, il avait appris le métier sur le tas. À quatorze ans, il grimpait avec les hommes et les gamins les plus robustes, sur les plateformes des camions, en partance pour les chantiers environnants. Aujourd’hui, la soixantaine épanouie, il vivait avec sa femme Gisèle, dans un magnifique mas, à Domme, en Dordogne. Il gérait une entreprise de rénovation, dans laquelle il employait essentiellement des saisonniers portugais. En souvenir de ses origines. Adjoint au maire et très investi dans le tissu associatif, il était un acteur respecté de sa région.

Près de lui, Alda, leur jeune sœur. La pétillante Alda. Les cheveux noirs coupés à la garçonne, les lèvres rouges assorties à la monture de ses grosses lunettes, elle était la joie de vivre personnalisée. Elle n’avait que quatorze ans, lorsque José, seize ans, et Luis, dix-huit ans, avaient quitté le centre du Portugal, pour s’installer à Champigny, dans le Val-de-Marne. Elle les rejoignit, un an plus tard, pour faire les études qu’ils n’avaient pas eu la chance de suivre.

À dix-neuf ans, elle décrocha son baccalauréat, et dans la foulée, un poste de conseillère dans un cabinet d’assurances. Elle tomba amoureuse d’un de ses collègues, Tiago, avec lequel elle se mit rapidement en ménage. Ils vécurent heureux et sans enfant, jusqu’au drame.

Une seconde d’inattention sur une route glissante, quelques kilomètres à l’heure au-dessus de la norme, et l’âme de Tiago s’envola vers le ciel, laissant, sur le bitume, son corps et sa moto, en pièces détachées. Les parents du pauvre homme résidaient au Portugal. Alda dut se charger de son transfert, se débattant courageusement entre les formalités et son immense chagrin. Une expérience douloureuse qui fut surtout une révélation dont elle sortit mûrie, et presque transfigurée.

⎯ Qu’est-ce que tu veux faire ?

Devant leur air ébahi, elle avait répondu sans siller :

⎯ Je vais ouvrir une entreprise de pompes funèbres, à Meaux.

⎯ Tu veux être croque-mort ?

Pleine de malice, elle avait éclaté de rire, avant de répondre :

⎯ C’est ça. Mais moi, je vais changer la profession, rendre leur dignité aux morts, et leur offrir un beau dernier voyage.

Ils l’avaient regardée, ébahis, hésitant entre la pitié et l’effroi.

⎯ C’est honorable de ta part, mais c’est bizarre comme idée. Le décès de Tiago t’a bouleversée. Tu devrais laisser passer un peu de temps, avant de t’emballer. Pars au village, ou prends des vacances, ça te fera le plus grand bien.

⎯ C’est trop tard. J’ai signé les contrats hier, avaitelle annoncé fièrement, en brandissant les papiers sous leur nez.

⎯ Quoi ? Sans nous consulter ?

⎯ Vous consulter ? Mais c’est ma vie, je fais ce que je veux.

Luis avait saisi le dossier, du bout des doigts :

⎯ Pourquoi Meaux ? C’est au bout du monde. Tu ne peux pas pratiquer ton… truc, ici, près de nous ?

⎯ Ici, j’ai trop de souvenirs. Et puis, à Meaux, il n’y a pas de concurrence. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre la loi de l’offre et de la demande, n’est-ce pas ?

Finalement, son choix avait été le bon. Elle exerçait son métier avec tout son cœur, accompagnant chaque famille comme si c’était la sienne.

Elle était, elle aussi, devenue une personnalité incontournable de la ville, et avait même retrouvé l’amour, en la personne de Philippe, un brigadier de police avec lequel elle formait un binôme de choc.

Avant de les rejoindre pour le décompte final de l’année, José s’attarda encore un peu sur sa femme, la blonde et douce Marie. Ils s’étaient rencontrés à Champigny. Ils habitaient le même quartier.

Elle était étudiante en médecine. Il était mécanicien. Lorsqu’elle n’était pas à la fac, elle restait cloitrée dans sa chambre, le nez dans ses livres. Lui, il passait son temps dans son garage ou dans la cité, sous les voitures qu’on lui confiait. Deux univers parallèles que rien ne prédisposait à se croiser. C’était sans compter la Renault 5 de Marie qui démarrait une fois sur deux. Un jour d’examen, elle était arrivée en larmes, pour lui demander de l’aide. Il l’avait accompagnée à moto jusqu’à l’université, savourant le plaisir de ses bras autour de lui, avant de s’occuper de son moteur. Ils avaient vingt-deux ans.

Quarante ans plus tard, ils partageaient toujours le même amour. Ils étaient les parents de Typhaine, trente-cinq ans, et les grands-parents de Merlin et Aubade, deux gamins adorables au caractère aussi trempé que celui de leur mère, et de leur grand-mère.

⎯ Ben alors, tu la ramènes cette bouteille, c’est l’heure ! 5, 4, 3, 2, 1… Bonne année !

À la seconde même du passage en 2024, José fit sauter le bouchon au milieu des embrassades. Avant de lever leurs verres à la nouvelle année, ils prirent un instant pour se recueillir. En cercle, serrés les uns contre les autres, les yeux fermés, ils débutèrent leur danse de la vie . Un petit rituel qui leur permettait de penser à ceux qui étaient partis rejoindre les étoiles. Après ce moment d’émotion partagée, la fête se poursuivit, joyeuse et arrosée, jusque tard dans la nuit.

Vers quatre heures du matin, José sortit sa dernière bouteille. Alda lui bloqua la main, :

⎯ Stop, On n’en peut plus. J’ai avalé tellement de bulles que je pourrais m’envoler. Fais-nous plutôt un café, on a besoin de dessoûler avant d’aller dormir.

⎯ Quelle rabat-joie, celle-là, intervint Luis en repoussant sa sœur. Fais péter le champagne, ne l’écoute pas.

⎯ Elle a raison, vous avez assez bu, ça suffit comme cela, s’interposèrent, d’une même voix, Gisèle et Marie.

José obéit en souriant. Dans cette famille, quand les femmes parlaient, il était inutile d’insister. Elles avaient toujours le dernier mot.

Marie le rejoignit à la cuisine, les mains chargées d’assiettes sales. Il l’enlaça amoureusement.

⎯ Tu sais que je t’aime, toi ?

⎯ Tu sais que tu es soûl comme un cochon, répliqua-t-elle en se dégageant. Je vais décongeler des croissants. Pour imbiber l’alcool que vous avez ingurgité.

⎯ Tu exagères. On a bu, oui, mais comme des hommes ! Et puis, c’est la fête, ma chérie.

⎯ C’est peut-être la fête, mais, ton frère et toi, vous ne savez jamais vous contrôler.

⎯ Et toi, tu as le don de tout gâcher, riposta-t-il sèchement, avant de rejoindre les autres dans la salle à manger.

Lundi 1er janvier 2024.

Marie se leva en premier, suivie de près par Gisèle. Encore engourdies par le sommeil, elles s’installèrent devant une tasse de café, bientôt rejointes par leur belle-sœur, qui s’empressa d’allumer une cigarette.

⎯ Oh non, pas de clope au réveil, s’il te plait, grommela Marie.

⎯ Pardon, pardon… Je me mets dans le couloir, ça te va comme ça ?

⎯ J’aurais préféré que tu ne fumes pas.

⎯ Il a raison, mon frère. Sans vouloir te vexer, tu deviens de plus en plus chiante.

⎯ Chiante, moi ? Si tu voyais ce que je vois à longueur de journée, tu comprendrais mieux.

⎯ Aurais-tu oublié que moi, je les récupère après… quand ils sont tout froids ? répliqua Alda, en riant.

⎯ Hier soir, José louchait sur tes cigarettes, et ça ne m’a pas plu.

⎯ José ? Mais il a arrêté depuis plus de vingt ans. Les clopes, c’est une vieille histoire pour lui. Et s’il venait à craquer, une fois ou deux, ce ne serait quand même pas si grave.

⎯ Pour moi, ça le serait. Bref, ici, c’est ma maison, et elle sent suffisamment le tabac comme cela. Je n’ai pas envie que tu en remettes une couche.

Alda, étonnée par les réflexions acerbes de sa belle-sœur, enfila son manteau, et sortit fumer sur le perron.

Lorsqu’en fin de matinée, les trois hommes se décidèrent à descendre, les préparatifs du premier repas de l’année étaient déjà bien avancés. Il ne restait que les huitres à ouvrir, une tâche qu’elles leur laissaient avec plaisir.

Après le déjeuner, ils s’entassèrent joyeusement dans la voiture de José, jusqu’au parc du Plateau, pour une promenade digestive sous les rayons froids d’un beau soleil d’hiver.

Ils se séparèrent en fin d’après-midi. Alda et Philippe, retournaient à Meaux, tandis que Luis et Gisèle, passaient d’abord voir leur fille Gabrielle, dans l’Oise, avant de redescendre en Dordogne.

⎯ Encore merci pour cette belle fête. Rendez-vous à Domme, le 8 mai, rappelèrent-ils, avant de démarrer.

Dans le salon redevenu silencieux, José raviva le feu dans la cheminée, et proposa un verre de vin à sa femme.

⎯ Tu n’as pas assez bu comme cela ?

⎯ Et toi, tu n’en as pas marre de grogner ?

⎯ Je ne grogne pas, mais j’ai de plus en plus de mal à supporter tous tes excès, dès que tu te retrouves avec ta famille.

⎯ Ma famille qui est, en l’occurrence, la tienne. Qu’est-ce qui te prend, Marie ? Je ne te reconnais pas. Tu as décidé de rentrer dans les ordres, ou quoi ?

⎯ Parce que, toi, quatre bouteilles de champagne et autant de vin, en une seule soirée, ça ne te choque pas ?

⎯ On peut bien se lâcher de temps en temps, voyons ! Allez, viens contre moi, et buvons notre premier apéro de 2024. Bonne année, ma chérie. Qu’elle soit encore plus belle que la précédente. Je t’aime, dit José en la prenant dans ses bras.

Marie se laissa faire, de mauvaise grâce. ⎯ D’accord, mais juste un verre, alors.

José enfouit son nez dans la chevelure blonde de sa femme, et la respira profondément. Elle était son roc depuis tant d’années. Celle qui l’avait aimé sans préjugés, et qui l’avait obligé à se dépasser. C’était grâce à elle qu’il avait gravi les échelons, jusqu’à accepter la responsabilité de la succursale Hyundai de La Queue-en-Brie, troquant ainsi ses bleus de travail contre des costumes de marque.

Submergé par son amour pour elle, il sentit son cœur exploser. Durant toutes ces années, ils avaient connu des hauts et des bas, mais ils avaient toujours réussi à résoudre leurs problèmes, en se parlant avec sincérité. Surtout elle. Parce que lui, c’était un taiseux. Un rustre, comme elle disait, en se moquant gentiment de ses origines villageoises.

Il se tourna vers elle. Son verre à la main, elle semblait endormie.

⎯ Eh, mamie, réveille-toi. Il n’est même pas dix-neuf heures, la bouscula-t-il en riant. Allez, je vais nous préparer un plateau télé avec les restes.

⎯ Pas pour moi, merci. Je n’ai pas faim.

⎯ Tu n’as presque rien mangé. Si tu voulais te mettre au régime, une fois de plus, tu aurais pu attendre la fin des fêtes.

⎯ N’importe quoi. J’ai mangé comme tout le monde. Et puis, cesse de passer ton temps à m’épier, c’est insupportable.

⎯ T’épier, moi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Et pourquoi cries-tu ainsi ? Cette agressivité, chaque fois qu’on te fait une réflexion, devient vraiment pénible. Ça ne te ressemble pas. Tu ne voudrais pas m’expliquer ce qui ne va pas, au lieu de t’énerver ?

⎯ Qu’est-ce que vous avez tous avec mon agressivité ? Dans cette famille, dès qu’on dit quelque chose qui ne vous plait pas, on est agressif. Merde, alors, cria-t-elle, en se levant.

José sursauta. Ce langage n’était pas le sien. Il ouvrit la bouche, mais elle le devança.

⎯ Je te préviens, si c’est pour s’engueuler comme cela, je préfère qu’on ne les revoie plus.

⎯ Pardon ?

⎯ Tu as bien entendu. Et puis, c’est quoi encore cette histoire de 8 mai ? J’en ai plus qu’assez de vos magouilles et de vos secrets.

Elle parlait fort et gesticulait. Il remarqua les tremblements de ses mains, et les perles de sueur sur son front. Était-elle malade ? Ou bien, avait-elle trop bu, elle aussi ? Malgré l’incongruité et la violence de ses propos, il préféra désamorcer la dispute.

⎯ Le 8 mai, c’est notre cousinade. Chez Luis et Gisèle, comme chaque année. Tu vois, chérie, il n’y a aucun mystère là-dessous. Inutile de te mettre dans cet état, on a encore de longs mois devant nous.

De janvier à mai 2024.

Depuis qu’il avait accepté la direction de la succursale, José se démenait sur tous les fronts, gérant les délais de commandes, les livraisons, et les mécontentements des clients. Au besoin, il descendait dans la cuve, pour donner un coup de main. Être dans la tempête en permanence, c’était ça, la vie qu’il aimait.

Mais le soir venu, il était heureux de retrouver le calme de sa maison, et sa femme, autour d’un bon verre de vin.

Cette bulle de bien-être commença à se fissurer au début de l’année. Marie, qui dirigeait le centre de radiologie du Perreux, semblait très fatiguée. Elle était irascible un jour, joyeuse le lendemain, mutique le surlendemain. La communication devenait difficile entre eux, et leurs tête-à-tête se transformaient, souvent sans raison, en scènes de disputes.

Fin janvier, elle rentra tard, prétextant une sortie improvisée entre collègues. Pour ne pas le déranger, elle se coucha dans la chambre de leur fille. Qu’elle ne quitta plus.

José laissa passer quelques jours avant de réagir :

⎯ Ça va durer combien de temps ?

⎯ De quoi parles-tu ?

⎯ Tu comptes dormir seule encore longtemps ?

Elle resta muette, pendant quelques secondes, comme étonnée par la question, avant de lui lancer sur un ton qu’elle voulait badin :

⎯ J’ai besoin de m’isoler un peu en ce moment, tu ne vas pas en faire un drame !

Pour leur entourage, José était l’homme parfait. Fidèle, honnête, compréhensif, il cochait toutes les cases. Sauf une : la psychologie féminine. Les voitures n’avaient aucun secret pour lui, mais les états d’âme de sa femme, il n’avait jamais réussi à les comprendre. ⎯ On ne peut pas être bon partout, le défendait Marie en riant. Son domaine à lui, ce sont les moteurs. C’est comme cela qu’il m’a séduite.

Un soir, où elle était plus avenante que les autres soirs, il prit son courage à deux mains :

⎯ Tu ne voudrais pas me dire ce qui te tracasse ?

⎯ Comment ça, ce qui me tracasse ?

⎯ Je ne suis pas aveugle, Marie, je vois bien que quelque chose ne va pas. Tu me fuis.

⎯ Je te fuis ? Où vas-tu chercher cela ? Je suis comme toi, j’ai du boulot et je suis crevée, c’est tout.

⎯ Est-ce que tu sais depuis combien de temps nous ne nous sommes pas retrouvés autour d’un verre, comme ce soir ?

⎯ Que veux-tu que je te dise ? Avec le nouveau scanner, je suis débordée. Je n’ai pas envie d’en parler, je préfère laisser les soucis du travail, là où ils sont. Et toi, tu devrais en faire autant.

⎯ Est-ce que… tu vois quelqu’un ?

⎯ Pardon ?

⎯ Je te demande si tu as un autre homme dans ta vie, répéta-t-il, en détachant chacun de ses mots.

Elle le fixa longuement, comme si elle essayait de comprendre la portée de son accusation. Puis elle se leva, et le toisa :

⎯ Comment peux-tu douter de moi à ce point ?

⎯ Tu n’es plus la même. Tu exploses en plein vol à tout moment, et maintenant, tu fais chambre à part. Je suis tout de même en droit de me poser des questions, non ?

⎯ Et c’est tout ce que tu as trouvé comme réponse ? C’est tellement… minable, lui lança-t-elle, froidement, avant d’aller se réfugier dans sa chambre.

Le lendemain, elle se leva avec le sourire, et reprit le cours de sa vie, comme si la nuit avait tout effacé.

Fin février, elle rentra à la maison plus tard que d’habitude, tendue comme une corde prête à craquer. ⎯ Le Professeur Rémy vient de me mettre en arrêt pour une durée indéterminée.

⎯ Rémy, ton ami neurologue ? Pourquoi ?

⎯ Je suis en dépression. Comme tu as pu t’en apercevoir.

⎯ En dépression ? Non, je ne me suis aperçu de rien.

⎯ C’est bien ce que je te reproche. Tu ne vois rien, tu n’entends rien. Tu ne penses qu’à toi. Ta succursale, tes voitures. J’en ai marre de tout cela. Il va falloir prendre des décisions.

Elle jeta chaussures, sac et manteau dans le hall, avant de se réfugier dans sa chambre. Encore sous le coup de la menace, José resta immobile. Que voulait-elle dire ? Une dépression pouvait-elle mener au divorce ? Étaient-ils vraiment au bout de leur chemin, et si oui, comment en étaient-ils arrivés là ?

Les semaines suivantes, la situation empira. Depuis qu’elle était à la maison, Marie restait cloitrée. Ils n’avaient plus de vie sociale, ne sortaient plus, ne recevaient plus.

Impuissant, José assistait à l’implosion de leur couple, et fuyait la maison.

Le soir, quand il rentrait tard et qu’il la trouvait endormie devant la télévision, il ne la réveillait pas, et dinait seul dans la cuisine, où l’attendait toujours un bon repas, et une table joliment mise pour lui.

Ces petites attentions le déroutaient. Quel signe lui envoyait-elle en jouant à l’épouse parfaite, alors que leurs relations se détérioraient, jusqu’à atteindre un point de non-retour ?

Il n’était pas homme à se plaindre, mais il s’était tout de même confié à Luis et à Alda, qui le soutenaient à distance, sans pour autant parvenir à trouver une explication.

Heureusement, la cousinade arrivait à grands pas. Le 8 mai à Domme, c’était le grand rendez-vous des Alves. Cette année, malgré son désir de retrouver sa famille, José hésitait.

⎯ Elle peut basculer d’une minute à l’autre. Je ne sais pas si je dois vous imposer cela.

Luis et Gisèle n’avaient pas cédé. José avait besoin d’eux, et ce séjour ne pouvait que lui faire du bien. Ils promettaient de ne pas la contrarier, de lui laisser autant d’espace que nécessaire, mais il était hors de question d’annuler la cousinade.

⎯ J’ignore si elle s’en souvient. Elle est totalement hors circuit. Si vous saviez… Je n’ose même pas lui en parler.

⎯ Ne t’inquiète pas, on va se charger de lui rafraichir la mémoire.

Début mai, José rentra après son travail, sans s’attarder avec ses collègues, comme il en avait désormais l’habitude. Marie l’accueillit avec le sourire. Un jour avec , ne put-il s’empêcher de penser.

Vers dix-neuf heures, le téléphone sonna. C’était Luis :

⎯ Toujours OK pour la cousinade ?

⎯ Plus que jamais.

⎯ Et pour Marie ?

⎯ Elle est à côté de moi, je te la passe. Tu vas pouvoir le lui demander toi-même, répondit-il en tendant l’appareil à sa femme.

Le visage fermé, elle commença par le repousser, avant de le saisir, en grimaçant :

⎯ Luis, comment vas-tu ? s’enquit-elle d’une voix faussement joviale.

⎯ Ça va, je te remercie. C’est plutôt à toi qu’il faut poser cette question.

⎯ Pourquoi à moi ?

⎯ Tu es malade, je crois.

⎯ Non, tout va bien. Un peu de fatigue, c’est tout.

Le travail, tu sais ce que c’est. J’avais besoin de me

reposer.

⎯ Parfait alors. Toujours partante pour le 8 mai ?

⎯ Le 8 mai ? … C’est quand le 8 mai ?

⎯ Dans une semaine, ma belle ! Ce n’est pas évident de rester connectée, quand on n’est plus en activité, n’est-ce pas ? Ça arrive à grands pas, et il faut qu’on s’organise.

⎯ Qu’on s’organise ?

⎯ Donc, je confirme, tu es fatiguée, la taquina

Luis. Le 8 mai, c’est notre cousinade. Tu as oublié ?

⎯ Ah… c’est vrai. Désolée, je n’y étais plus. Oui, bien sûr.

⎯ Génial. Et vous vous occupez toujours du fromage ?

⎯ Évidemment. On ne change pas une équipe qui gagne. On sera combien ?

⎯ Euh… six… comme d’habitude, répondit-il, hésitant.

⎯ Ah… Il n’y aura pas les enfants, cette année ?

⎯ Mais, voyons Marie, ça fait longtemps qu’ils ne viennent plus.

⎯ Oui… je plaisantais. Attends, je te repasse ton frère, dit-elle en se débarrassant du téléphone.

Après avoir raccroché, José se retourna vers Marie. ⎯ C’est quoi encore cette histoire d’enfants ?

⎯ J’ai dit que je plaisantais, c’est bon.

⎯ Pourtant, tu avais vraiment l’air de tomber des nues.

⎯ Qu’est-ce que tu veux entendre ? Que je déraille ? Eh bien, oui, je déraille. Oui, je suis folle, tu es content ? Ça va, pas la peine de paniquer, je vais y aller, à votre cousinade, cria-t-elle en lui lançant des coussins à la figure.

⎯ Je commence à en avoir marre de ton attitude. Quoi que je fasse, quoi que je dise, ce n’est jamais comme il faut.

⎯ Parce que tu es à côté de la plaque, et que tu l’as toujours été.

⎯ Tu peux me dire pourquoi tu étais toute mielleuse avec mon frère, il y a cinq minutes, et tout d’un coup aussi agressive avec moi ? Donne-moi les clés pour te comprendre, nom d’un chien.

⎯ Ça, c’est hors de tes compétences, mon pauvre chéri, répondit-elle en lui tournant le dos. Au fait, si vous avez envie de manger du fromage, n’oublie pas de t’en occuper toi-même. Moi, je ne conduis plus. Et puis, je te rappelle que c’est ta famille, pas la mienne.

Et elle sortit en claquant la porte.

Le journal de Marie1er mars 2024

Je m’appelle Marie.

Marie Lespinasse-Alves. J’ai soixante-deux ans. Je suis docteur en radiologie. C’est la première fois que je tiens un journal. Écrire, ce n’est pas mon truc. Mon truc à moi, c’est la science. Je ne suis pas réfractaire aux Lettres. Loin de là. Je connais mes classiques, et j’achète tous les livres en vogue. Ça peut être utile dans une conversation. Mais ce qui me fait vibrer, c’est tout ce qui touche à la médecine. Je peux passer des heures devant une radio, pour détecter une anomalie, que je traduis ensuite en mots, dans des comptes-rendus, incompréhensibles pour la plupart des patients. Pour moi, c’est cela le véritable langage. Sans nuances. Sans fioritures. Sans ambiguïté.

J’aime mon métier. Je le pratique depuis plus de trente ans, avec la même passion. Parfois, je l’avoue, je suis écrasée par tous ces malheurs. C’est tellement difficile d’annoncer à quelqu’un qu’il va potentiellement mourir. Pourtant, je n’ai jamais envisagé de m’arrêter. Soixante-deux ans, ce n’est pas si vieux, et je pensais avoir encore de belles années de travail devant moi. Mais la vie est une horloge qui programme des alarmes qu’on ne veut pas entendre. Jusqu’à la dernière. Celle qui sonne le tocsin. Ou le glas.

Pour moi, tout a commencé il y a environ six mois. Peut-être plus. Peut-être moins.

José Alves. C’est mon homme. Nous nous sommes mariés le 20 juillet 1985. L’année prochaine, nous fêterons nos quarante ans de mariage. Les noces d’émeraude. J’aimerais bien avoir une bague avec une émeraude, mais je sais que José n’y pensera pas. Les anniversaires, ce n’est pas son truc. Il n’a aucune mémoire des dates.

« Ma mémoire, c’est toi, ma chérie ».

Il ne faut jamais mettre ses œufs dans le même panier, aurait pu dire ma mère, qui s’y connaissait en matière d’économies.

Mes parents sont des châtelains normands, très attachés à l’argent et aux valeurs traditionnelles. Quand je leur ai présenté José, chez eux, à Carrouges, je les ai tout de suite sentis sur la réserve. José, ce n’était pas le gendre idéal. Trop rugueux, trop brun, trop frisé. Et quand je leur ai annoncé qu’il était mécanicien, Portugais de surcroit, j’ai vu la mer Rouge s’ouvrir entre nous.