La Rebellion de Kronstadt - Alexandre Berkman - E-Book

La Rebellion de Kronstadt E-Book

Alexandre Berkman

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Beschreibung

En mars 1921, les ouvriers et marins de la base navale russe de Cronstadt, au large de Petrograd, se soulèvent contre l’Etat révolutionnaire incarné par Lénine, exigeant «tout le pouvoir aux soviets», contre celui, exclusif et dictatorial, du Parti communiste. Les insurgés se constituent en Commune, qui sera écrasée par l’Armé rouge, sur ordre de Trotsky.

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Seitenzahl: 159

Veröffentlichungsjahr: 2023

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ALEXANDRE BERKMAN

LA TRAGÉDIE russe

PRÉFACE

Nous vivons à une époque où deux civilisations se livrent un combat sans merci. La société actuelle est aux prises avec l’Idée révolutionnaire. La révolution russe n’a été que le premier affrontement sérieux de ces deux forces, dont la lutte doit se poursuivre jusqu’au triomphe final de l’une ou de l’autre.

La révolution russe a échoué, elle n’a pas atteint le but. Mais cet échec n’est que temporaire. Si l’on considère le travail énorme qui s’est accompli au niveau des pensées et des sentiments des masses de Russie et du reste du monde, bouleversant les concepts fondamentaux de la société existante et allumant la torche de la foi et de l’espoir en des jours meilleurs, la révolution russe a été d’une valeur éducative et inspiratrice inestimable pour l’humanité.

Bien qu’ elle n’ait pas accompli sa mission réelle, elle demeure néanmoins un formidable événement historique. Et pourtant, aussi puissant soit-il, ce n’est qu’un épisode de la guerre gigantesque que se livrent les deux mondes.

Cette guerre continuera, elle continue actuellement. Le capitalisme se sait déjà condamné. Mais plus encore, avec le capitalisme c’est le gouvernement politique centralisé, l’Etat, qui est également condamné. Et c’est là la plus importante leçon que nous ait donnée, à mon avis, la révolution russe.

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Cette brochure a été récemment traduite en hollandais. Peu après, j’ai reçu une lettre d’un critique hollandais me disant :

« Vous n’avez pas réussi à tirer toutes les conclusions possibles de la révolution russe ».

« Je suis bien d’accord. Il faudrait de nombreux volumes pour tirer toutes les conclusions possibles » d’un événement de cette ampleur. Mon propos est plus modeste, il faudrait les efforts conjugués de bien des esprits pour livrer clairement au monde la signification intégrale de la révolution russe et brosser un tableau complet des perspectives que renferment des idées et des idéaux sous-jacents. Je ne veux apporter que ma modeste contribution. J’ai donc décidé de publier les résultats de deux ans d’études et d’observation en Russie dans une série de brochures, sous le titre général de Cahiers de la révolution russe.

Cette série présentera à la fois une revue critique des phases les plus importantes de la révolution et une analyse constructive de certaines des leçons vitales qu’on doit en tirer.

Si ces cahiers peuvent concourir à clarifier les faits concernant la Russie et aider les travailleurs à distinguer un chemin plus direct vers l’émancipation, alors je considère que mes efforts n’auront pas été vains.

Mai 1922

ALEXANDRE BERKMAN

1

Il est étonnant de constater combien on sait peu de chose, hors de Russie, sur la situation actuelle et les conditions qui y prévalent. Les hommes les plus intelligents, en particulier parmi

les travailleurs, entretiennent les idées les plus confuses sur le caractère de la révolution russe, son développement et son statut politique, économique et social.

On peut dire qu’en général les observateurs n’ont qu’une conception très insuffisante des événements russes depuis 1917. Bien que la grande majorité des gens se situent pour ou contre la Révolution, défendent ou attaquent les bolcheviks, ils ne fondent pas leurs jugements avec la lucidité et les connaissances concrètes que réclament des événements de cette importance. La plupart des points de vue exprimés, qu’ils soient pro ou anti, sont basés sur des informations incomplètes ou des rumeurs, entièrement fausses, que ce soit à propos de la révolution russe, de son histoire ou de la phase actuelle du régime bolchéviste.

Non seulement les opinions défendues sont donc peu et mal fondées, mais, de plus, elles sont profondément marquées, pour ne pas dire complètement déformées, par les sympathies partisanes, les préjugés personnels et les intérêts de classe. Généralement, c’est l’ignorance qui, sous une forme ou une autre, caractérise l’attitude de la grande majorité des gens envers la Russie et les événements russes.

Et cependant il est primordial de bien comprendre la situation russe pour envisager les progrès et le bien-être futurs du monde, d’estimer correctement le rôle que les bolcheviks, les autres partis politiques et mouvements divers ont joué pendant la révolution et les causes de la situation présente. En résumé, les leçons que nous tirerons des grands événements historiques de J917 dépendent d’une conception globale du problème. Ces leçons affecteront, pour le meilleur ou pour le pire, les opinions et les activités des masses. Autrement dit, les changements sociaux à venir, ainsi que les luttes révolutionnaires et ouvrières qui les

précèdent et les accompagnent, vont être profondément, essentiellement influencés par notre compréhension des événements russes.

On admet généralement que la révolution de 1917 soit l’événement historique le plus important depuis la révolution française de 1789. Je pense pour ma part que, du point de vue de ses conséquences éventuelles, la Révolution de 1917 est le fait historique le plus marquant de toute l’histoire de l’humanité.

C’est la seule révolution à avoir visé, en fait, la révolution sociale mondiale ; c’est la seule à avoir aboli le système capitaliste à l’échelle d’un pays et à avoir transformé toutes les relations sociales existantes. Un événement d’une telle ampleur, tant historique que sociale, ne doit pas être jugé du point de vue étroit des luttes partisanes. Il faudrait également effacer toute trace consciente de sentiments subjectifs ou préconçus. Et, avant tout, il faut étudier chacune des phases de la révolution soigneusement, sans préjugé ni prévention, en considérant tous les faits, sans passion, afin de se former la seule opinion qui convienne. Je crois, je suis fermement convaincu, que seule l’entière vérité en ce qui concerne la Russie, sans considération d’aucune sorte, peut apporter un réel bénéfice.

Malheureusement, en règle générale, tel n’a pas été le cas jusqu’ici. Bien entendu, il était naturel que la Révolution russe provoque d’amers antagonismes d’une part et d’ardentes apologies de l’autre. Mais quel que soit le camp dans lequel on se trouve, on ne peut être juge si l’on est partisan. En fait, on a répandu et l’on continue à répandre les mensonges les plus éhontés, assortis de ridicules contes de fées sur la situation russe. On ne s’étonnera pas que les ennemis de la Révolution russe, ennemis de toute révolution en tant que telle, la réaction et ses partisans, aient noyé l’information sous un flot de calomnies. Il n’est pas nécessaire que je m’attarde davantage sur ces « informations » ; les gens honnêtes et intelligents savent à quoi s’en tenir à cet égard depuis longtemps.

Hélas, ce sont les soi-disant amis de la Russie et de la Révolution qui lui ont fait le plus grand tort, ainsi qu’au peuple russe et aux intérêts de la classe laborieuse mondiale, par l’exercice d’un zèle intempestif, au mépris de toute vérité. Ils ont menti, certains inconsciemment et par ignorance. mais la plupart consciemment et intentionnellement, avec persistance et enthousiasme, en dépit de faits évidents, partant du fallacieux principe qu’ils « aidaient la Révolution ». Ils ont agi pour des raisons « d’opportunisme politique » de « diplomatie bolcheviste » et autres « nécessités de l’heure », parfois aussi pour des mobiles plus égoïstes. Ils ont négligé totalement la seule valeur qui devrait légitimement animer les discours d’hommes dignes de ce nom, de véritables amis de la révolution et de l’émancipation de l’homme, la vérité.

Il y a eu des exceptions, malheureusement, bien peu ; leurs voix ont été pratiquement noyées sous le flot de la calomnie, du mensonge et de l’exagération. La plupart de ceux qui ont visité la Russie post-révolutionnaire ont tout simplement menti sur les conditions d’existence dans ce pays - et c’est sciemment que je le répète... - Certains ont menti parce qu’ils n’étaient pas au courant, n’ayant eu ni le temps ni l’opportunité d’étudier la situation, de connaître les faits, au cours de leurs voyages éclair de dix jours, ou quelques semaines tout au plus, à Moscou ou à Petrograd, sans connaître la langue, sans entrer en contact

direct avec la vie réelle du peuple, ne voyant et n’entendant que ce que les officiels, qui les accompagnaient partout, voulaient bien les laisser voir et entendre.

Dans beaucoup de cas, ces « étudiants de la Révolution », ayant laissé leur esprit critique à la frontière, se sont conduits comme des enfants, naïfs au point d’en être ridicules, si peu familiarisés avec leur entourage que dans la plupart des cas, ils ne se sont pas doutés un instant que « l’interprète » affable, toujours disposé à « tout leur montrer et tout leur expliquer », était en fait un homme « de confiance », tout spécialement chargé de « guider » les visiteurs importants. Beaucoup de ces visiteurs ont, à leur retour dans leur pays, abondamment péroré et écrit sur la révolution russe, avec bien peu de connaissance du sujet, et encore moins de compréhension. Il en fut qui eurent et le temps et l’opportunité d’étudier sérieusement la situation, et certains l’ont fait consciencieusement et non pas dans le but de fournir leur « pige » de copie journalistique. Pendant mes deux ans de séjour en Russie, j’ai eu l’occasion d’entrer en contact avec presque chaque visiteur étranger, avec les délégations ouvrières, et pratiquement avec tous les délégués d’Europe, d’Asie, d’Amérique et d’Australie, réunis à Moscou lors du congrès de l’Internationale communiste et pour le congrès international des syndicats révolutionnaires, qui se sont tenus l’année dernière (1921). La plupart ont vu et compris ce qui se passait réellement. Mais combien ont eu le courage et la clairvoyance de réaliser que seule la vérité servirait les intérêts de la situation ?

En revanche, nombre de ces voyageurs ont systématiquement négligé les faits réels, en particulier lorsqu’ils se sont mis en tête de « répandre la bonne parole ». Leurs assertions ont frisé fréquemment l’idiotie criminelle. Je pense, par exemple, à George Lansbury, éditeur du journal londonien Daily Herald, déclarant que les idées de fraternité, d’égalité et d’amour prêchées par Jésus de Nazareth étaient en train de se réaliser en Russie - cela au moment même où Lénine « déplorait les nécessités d’un communisme militaire imposé par l’intervention des Alliés et leur blocus » .

Imaginons aussi « l’égalité » qui peut régner au sein d’une population russe divisée en 36 catégories, selon les rations et les salaires.

Un autre Anglais, écrivain notoire, déclarait avec emphase que « tout irait bien en Russie sans les interventions extérieures », alors que des provinces entières de l’Est, du Sud et de la Sibérie, certaines plus étendues que la France, se trouvaient en rébellion armée contre les bolcheviks et leur politique agraire. D’autres littérateurs s’extasièrent sur les systèmes des Soviets, « libres émanations de la classe ouvrière » de Russie, tandis que 18000 de ses fils tombaient à Kronstadt, dans un combat dont le but était précisément d’instaurer ce système de soviets libres. Dois-je poursuivre cette énumération de prostitution littéraire ? Le lecteur se souviendra sûrement de ces légions d’Ananias, niant farouchement l’existence même de faits dont Lénine s’efforçait de démontrer la nécessité.

Je sais que de nombreux délégués, et autres visiteurs, considéraient que faire connaître la véritable situation russe à l’étranger serait soutenir l’opinion de la réaction et des partisans de l’intervention. Mais il n’était pas pour autant nécessaire de dépeindre la Russie comme un véritable Eldorado de la classe ouvrière... De toute façon, cet argument ne tient plus : le temps est passé depuis longtemps où on pouvait considérer comme inopportun de révéler la situation russe telle qu’elle se présentait. Cette période est terminée, reléguée aux archives de l’Histoire depuis l’introduction de la « nouvelle économie politique ». Les temps sont venus de tirer la leçon de la Révolution, de comprendre les causes de son échec. Afin d’éviter les erreurs commises (Lénine dit franchement qu’il y en a eu beaucoup), et d’en adopter les caractéristiques les plus positives, il nous faut connaître toute la vérité sur la Russie.

C’est pourquoi je considère les activités présentes de certains représentants de la classe ouvrière comme une réelle trahison des véritables intérêts des travailleurs. Je pense particulièrement à ces hommes et ces femmes, dont certains délégués des congrès de Moscou en 1921, qui continuent à propager leurs mensonges « amicaux », à berner les masses en brossant des tableaux idylliques des conditions de travail pratiquées là-bas, certains même n’hésitant pas à proposer aux travailleurs d’émigrer en masse vers la Russie. Ils renforcent la confusion déjà considérable qui règne dans l’esprit du peuple, ils trompent le prolétariat par de fausses déclarations sur le présent et de vaines promesses pour un proche avenir. Ils perpétuent l’illusion dangereuse d’une Révolution vivante et continuellement active en Russie. Ce sont là des tactiques méprisables... Rien n’est plus facile pour un leader de la classe ouvrière américaine, jouant les radicaux, que d'écrire, pour flatter les éléments radicaux, des rapports mirifiques sur les conditions de vie des travailleurs russes, alors qu’il est lui-même reçu aux frais de l’État au « Luxe », l’hôtel le plus dispendieux de Russie. Il peut évidemment insister sur le fait que « l’argent n’est pas nécessaire » puisqu’il reçoit tout ce qu’il désire, sans bourse délier. Et pourquoi le président du syndicat américain des travailleurs de la couture ne pourrait-il déclarer que les ouvriers russes jouissent de l’entière liberté de parole ? Il se garde, bien entendu, de mentionner que seuls les communistes et leurs supporters entouraient le distingué visiteur et que les autres étaient maintenus à distance et, de ce fait, ne pouvaient répondre aux questions qu’il posait aux ouvriers au cours de ses « enquêtes » sur les conditions de travail dans Jes usines.

Puisse l’Histoire les prendre en pitié...

2

Afin que le lecteur puisse se faire une juste opinion de ce que je vais exposer plus loin, je crois nécessaire de décrire brièvement dans quelles dispositions d’esprit je me trouvais au moment de mon arrivée en Russie.

C’était il y a deux ans. Le gouvernement démocratique du pays « le plus libre du monde » m’avait déporté, ainsi que 248 autres détenus politiques, de ce pays où j’avais vécu plus de trente ans. J’avais protesté énergiquement contre le tort moral que nous infligeait cette soi-disant démocratie en utilisant des méthodes qu’elle avait fermement condamnées lorsqu’il s’était agi de l’autocratie tsariste ; et j’avais combattu cette déportation pour le principe.

Mais j’étais heureux. Déjà, lorsque avait éclaté la Révolution de février, j’aspirais à me rendre en Russie. Mais l’affaire Mooney m’avait retenu et j’hésitais à déserter le combat. Ensuite, je fus moi-même emprisonné par le gouvernement des États-Unis pour mes positions pacifistes face au massacre mondial. Une peine de deux ans de détention au pénitencier fédéral, en Géorgie, m’empêcha de partir. Puis, ce fut la déportation.

J’ai dit que j’étais heureux, mais ces mots sont bien faibles pour exprimer les sentiments de joie passionnée qui m’enivraient à la pensée de partir pour la Russie. La Russie ! Le pays qui avait balayé le tsarisme. J’allais sur les lieux mêmes de la Révolution sociale ! Pouvait-il y avoir au monde homme plus heureux que moi, qui avais passé mon enfance en rébellion contre la tyrannie, ma jeunesse à caresser confusément l’idée de fraternité humaine et de bonheur et dont la vie entière, enfin, était vouée à la Révolution sociale ?

Le voyage fut exaltant. Bien que nous fussions prisonniers et traités avec une sévérité militaire, à bord du Bujord, un navire vétuste et dangereux, la pensée que nous étions en route

pour la terre promise de la révolution nous aida, jour après jour, à garder le moral durant cette odyssée d’un mois, tremblant d’espoir à l’idée du Grand jour proche. Le voyage n’en finissait pas, les conditions de notre détention étaient infâmes : enfermés sous le pont, dans l’humidité constante et l’air vicié, à peine nourris. Notre patience était à bout, mais notre courage inébranlable ; enfin, nous arrivâmes à destination.

C’est le 19 janvier 1920 que nous touchâmes la terre de Russie soviétique. Un sentiment de respect solennel me submergea presque. Probablement le même que celui qui souleva mes pieux ancêtres lorsqu’ils pénétrèrent dans le saint des saints. Je fus saisi d’un désir intense de m’agenouiller pour baiser le sol, ce sol consacré par la souffrance et le martyre de tant de générations consacré à nouveau par les révolutionnaires triomphants de mon époque. Jamais encore, pas même le jour où je fus libéré après le cauchemar de 14 années de prison, jamais je ne m’étais senti aussi ému, brûlant du désir d’embrasser l’humanité tout entière, de déposer mon cœur à ses pieds, d’offrir mille fois ma vie, si je le pouvais, au service de la Révolution sociale. Ce fut le jour le plus beau de ma vie.

Nous fûmes reçus à bras ouverts. Comme nous traversions la frontière russe, l’orchestre de l’Armée rouge joua avec fougue l’hymne révolutionnaire. Les hourras des défenseurs de la Révolution, en casquette rouge, résonnaient à travers bois, comme de longs coups de tonnerre. Je baissai la tête devant le symbole de la Révolution triomphante. Je me sentai le cœur soumis, l’âme fière et pourtant humble, conscient de vivre la véritable Révolution sociale. Quelle profondeur, quelle grandeur il y avait en elle, quelles incalculables possibilités en perspective !

J’entendis une voix intérieure me dire : « Puisse ta vie passée avoir contribué, si peu que ce soit, à la réalisation de ce grand idéal humain, à cet heureux début. » Et alors, je me rendis compte de la grande joie qui m’était offerte : j’allais pouvoir œuvrer, travailler, aider de toutes les forces de mon être à la complète expression révolutionnaire de ce peuple merveilleux. Il avait combattu et vaincu, proclamé la Révolution sociale. Cela signifiait que l’oppression allait cesser, que la soumission et l’esclavage, ces deux malédictions imposées à l’homme, étaient abolies. L’espoir de générations entières, depuis des siècles, s’était enfin réalisé, le règne de la justice était venu, et à jamais, du moins dans ce coin de la terre, la Russie soviétique.

Mais ces années de guerre et de révolution avaient épuisé le pays. On voyait partout la souffrance et la faim, et un besoin urgent de cœurs solides et de bras vigoureux. Cependant, mon cœur chantait de joie. Aucun labeur ne me serait trop pénible pour assurer le bien-être commun. J’étais décidé à consacrer ma vie entière à la réalisation de l’immense espoir de ce monde, la Révolution sociale.

Au premier avant-poste russe, un meeting avait été organisé pour nous accueillir. Le grand hall bondé de soldats et de marins, de femmes vêtues comme des nonnes sur le podium improvisé, les allocutions, toute cette atmosphère palpitante d’une révolution en marche, tout cela fit sur moi une impression profonde. Comme on me pressait de prendre la parole à mon

tour, je remerciai les camarades russes d’avoir si chaleureusement accueilli les déportés américains, je les félicitai de leur héroïque combat et exprimai ma joie immense de me trouver parmi eux. Et je me souviens que toutes mes pensées, toutes mes sensations se résumèrent en une phrase : « Chers camarades, nous sommes venus non pour enseigner, mais pour apprendre ; apprendre et aider. » Mes compagnons de déportation ressentaient les mêmes émotions. C’est ainsi que je pénétrai en Russie.

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