La sagesse de la Croix - Joël Guibert - E-Book

La sagesse de la Croix E-Book

Joël Guibert

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Beschreibung

Cet ouvrage décrit l'itinéraire qui passe par la révolte face à la croix jusqu'au lâcher prise dans l'amour. Venir à Jésus, laisser tomber progressivement nos multiples résistances et vivre notre croix en repos sur son coeur brûlant d'amour. Jésus-ressuscité ne fait pas disparaître de manière magique nos afflictions, mais il les transfigure de l'intérieur. Il va même jusqu'à «utiliser» mystérieusement cette souffrance vécue dans l'amour pour le bienfait d'autres personnes dans l'épreuve. Étonnante entreprise de recyclage que cette rédemption de la souffrance par le Christ. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai » (Mt 11, 28). Cette promesse du Christ n'est pas seulement affective, elle est effective ! Vous qui cherchez un sens à la souffrance ou qui portez une épreuve, osez ! Osez ouvrir ce livre... Voici l'étonnant secret de l'école de la croix : en Jésus, votre souffrance deviendra paix et vie.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Le père Joël Guibert, prêtre du diocèse de Nantes, exerce sa mission entre l'écriture de livres de spiritualité - il est l'auteur, entre autres, de Renaître d'en haut, L'art d'être libre, Contempler l'au-delà, Léonie - et la prédication de retraites destinées à tout public.

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Seitenzahl: 479

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Table des matières

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE LA CROIX DANS LA VIE DU CHRIST ET DANS LA NÔTRE

I. Dieu a fait le choix délibéré de la CroixA. Le Christ sous le signe de la CroixB. Le chrétien porteur de la CroixII. Pourquoi « fallait-il » que Jésus nous sauve par la souffrance ?A. Le Christ sous le signe de la CroixB. Le chrétien coopérateur de la rédemption par la souffrance offerteIII. Pourquoi Dieu exigeait-il une réparation du péché, la miséricorde n’est-elle pas gratuite ?A. Le Christ sous le signe de la CroixB. Le chrétien réparateur dans l’unique SauveurIV. avec la Résurrection du Christ, sa Croix s’est-elle « volatilisée » ?A. Le Christ sous le signe de la CroixB. Le chrétien amant de la Croix

DEUXIÈME PARTIE PETITS PAS À L'ÉCOLE DE LA CROIX

I. Pourquoi la sagesse de la Croix nous est-elle spontanément irrecevable ?A. Pas créés pour souffrirB. Blessés par le péchéII. Préparation lointaine à la sagesse de la CroixA. La science de la Croix est un don de dieu à demanderB. Apprendre à voir la main de la providence en tout ce qui nous arriveC. Pratiquer des petits oui pour des petits riensIII. Lorsque survient l’heure de la CroixA. Le temps de l’apprivoisement du choc de la CroixB. Entre chantage et basculementC. En Jésus, choisir d’aimerD. L’abandon au Christ

TROISIÈME PARTIE FÉCONDITÉ DE LA CROIX

I. La croix au service de la purification et sanctification personnelleA. « La souffrance est l’école incomparable du véritable amour » (Marthe Robin)B. « On se sanctifie, on ne se sauve que par la croix ! » (Marthe Robin)II. La Croix, à la plus grande gloire de DieuA. La pauvreté intérieureB. L’union de volontéC. La joie d’aimerIII. La Croix au service du monde et de l’ÉgliseA. Souffrance de rédemptionB. La sagesse de la Croix en forme de « communion des saints »C. La sagesse de la Croix au service du « monde »D. La sagesse de la Croix au service de « l’autre monde »E. La sagesse de la Croix au service de l’Église

CONCLUSION

PRIÈRE DU SAINT CURÉ D’ARS SUR L’AMOUR DE DIEU

Du même auteur :

Renaître d'en haut, une vie renouvelée par l'Esprit Saint, Paris, Éd.

de l'Emmanuel, 2008.

L'abandon à Dieu, un chemin de paix, Toulouse, Éd. du Carmel,

2010.

Que vienne ta miséricorde, Paris, Éd. de l'Emmanuel, 2011.

Les personnes désireuses de participerà une retraite prêchée par le père Joël Guibertpeuvent consulter le site suivant :www.perejoel.com

Joël Guibert

La sagesse de la Croix

Éditions de l’Emmanuel

Nihil obstat,Paris, le 3 février 2012G. PELLETIER

Imprimatur,Paris, le 3 février 2012M. VIDAL

Photo de couverture :© Arcabas, Outrage à Jésus-Roi (prédelle n°12) Musée d'art sacré contemporainde St Hugues de Chartreuse – France, ADAGP, 2012

© Éditions de l’Emmanuel, 2012.89, bd Auguste Blanqui, 75013 Pariswww.editions-emmanuel.com

ISBN numérique : 978-2-35389-317-1

INTRODUCTION

« La sagesse de la Croix, avec un titre pareil, tout pour faire fuir le client ! » Réflexion sans détour, qui habite peut-être le cœur du lecteur – ce fut au moins le cas de l’auteur durant de nombreuses années –, mais qui a au moins le mérite d’être claire et de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. En effet, pour nombre de nos contemporains, la croix est le résidu d’une religion arriérée, violente et doloriste. Il semblerait même que les chrétiens se soient laissés gagner par ce rejet, cette honte de la croix de leur Seigneur : « Mais enfin mon père, soyez de votre temps, offrez-nous une religion de l’épanouissement ; vous ne trouvez pas que le monde est déjà suffisamment en souffrance pour en ajouter une couche avec votre histoire de croix ; sachez que le jansénisme, ce n’est plus de mode, le concile Vatican II est passé par là depuis ! »

Dans le monde : le déni actuel de la souffrance

Le culte actuel de l’opulence, du plaisir à tout prix ne peut que conduire à la chasse sans merci de la moindre contrariété venant troubler la gentille fête d’une société devenue Disneyland1 . S’ajoute à cela le soupçon d’une mentalité psy considérant la religion catholique comme l’ennemie du genre humain, par son moralisme froid, son amour de la mort2 , sa recherche masochiste de la souffrance, sa culpabilisation par le péché : faisceau multiple qui découlerait tout simplement de la logique de la croix. Dans un tel contexte, il n’est pas seulement devenu difficile mais impossible pour le langage de la croix de trouver sa place. Aujourd’hui plus que jamais, « la Croix du Christ ne court-elle pas le risque d’être réduite à néant ? » comme s’en inquiétait déjà saint Paul.

Dans l’Église : « Pour que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ » 3

À l’intérieur de l’Église, a-t-on échappé à ce tsunami du déni de la croix ? Nous ne le pensons malheureusement pas. Dans le contexte évoqué à l’instant, un catholiquement correct semble s’être peu à peu installé, aligné sur une logique marketing, proposant une religion vendable qui « cache la Croix parmi le mirage de la Résurrection4  ». Tout ceci dans le but de gagner une clientèle, ou plus exactement d’essayer de ne pas trop la perdre, surtout en ces temps d’hémorragie ecclésiale. Dans ce christianisme soft, tout est soft par définition ! On ne nie surtout pas la Croix du Christ, on en parle, on fait même de beaux développements sur le mystère de Pâque, mort et Résurrection. Mais il y aura une très grande difficulté à passer à « l’existentiel », à ce que la Croix du Christ soit en prise avec la croix vécue par les gens. À la limite on dira : « Vous savez mes chers paroissiens, mes chers diocésains, la croix fait partie de la vie, il faut bien faire avec ! » Mais si un pasteur osait actuellement prêcher, à la suite de son Seigneur, qu’un chrétien doit porter sa croix, le catholicisme soft n’aurait plus vraiment des allures très douces : il y a fort à parier que le pasteur en question serait verbalement lynché, accusé de dolorisme ou de dangereusement daté !

Précisons-le nettement, ce n’est pas la recherche d’une religion de la mortification sanguinolente qui habite cet ouvrage mais la Parole de Dieu qui nous tenaille. Comme tout un chacun, nous voudrions bien la faire taire, mais c’est impossible car Jésus nous dit clairement : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive » (Mc 8, 34). Si nous voulons être fidèles au Christ, il nous faut entendre à frais nouveaux cet appel : faire le choix de sa croix, porter sa croix n’est pas une option facultative pour le chrétien, cela fait partie de sa marque de fabrique. Du temps de saint Paul, il y avait aussi, à propos de la croix, de l’offre et de la demande ! Les juifs comme les grecs ne demandaient surtout pas la croix mais des signes ou une sagesse (1 Co 1, 22). L’offre de saint Paul n’allait pourtant pas dans le sens de la demande de ses auditeurs : « Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2). Il nous semble qu’il est temps aujourd’hui, non pas de choquer pour le plaisir de choquer, mais de nous exposer à ce bienheureux électrochoc de l’Évangile de la croix.

Quelques précautions

Avant même d’entrevoir la bonne nouvelle qui pourrait se cacher derrière cette déroutante sagesse de la croix, il importe de prendre quelques précautions, sinon le lecteur aura tôt fait de refermer ce livre… et on le comprend ! Pour appréhender cette sagesse de la croix, entrons à son école :

• Tout d’abord entendons-nous sur les mots. Cette école de la croix se situe aux antipodes d’une quelconque recherche masochiste : « Dieu, plus ça fait mal, plus je suis content ! » ou du genre « Jésus, tape-moi dessus, ça fait du bien quand ça s’arrête ! » Il ne s’agit pas de rechercher la souffrance pour elle-même, de s’en inventer une collection, mais d’apprivoiser progressivement la croix qui est la nôtre, afin de cesser de la subir, pour mieux la choisir en la vivant dans le Fils de Dieu tout abandonné à son Père.

• Ajoutons ceci pour faire fondre les craintes irraisonnées de beaucoup. Cette école de la croix n’est pas réservée aux « durs au mal », aux forts, aux insensibles stoïques. Si vous vous sentez bien petits et incapables devant la perspective de la croix, ne décrétez pas que cette montée n’est pas pour vous ; si la peur vous prend au ventre dès qu’il est question de la Passion, ne vous culpabilisez pas non plus. Vous vous sentez pauvres et petits face à elle ? Vous avez l’étoffe toute indiquée pour entrer à l’école du Rédempteur, car il s’agit de porter sa croix… en laissant Jésus la porter : « Ne tremble pas. C’est Moi qui ferai tout », dit Jésus à Marthe Robin, lorsqu’en 1933, il la convie à enfanter les Foyers de Charité5 .

• Une certaine ténacité est nécessaire pour emboîter le pas du Rédempteur, mais il faut surtout beaucoup d’humilité. L’humilité d’avoir besoin de temps pour intégrer le trop plein de lumière contenue dans cette école particulière de la croix. Si l’auteur de cet ouvrage a fait quelques petites découvertes sur les bancs de l’école de la croix, qui lui ont permis d’en goûter sa sagesse, il confie bien simplement qu’à certaines périodes plus âpres de sa vie, certains aspects lui restaient carrément en travers de la gorge ! Et ce n’est que des mois, des années après, qu’il a pu les intégrer, petit à petit et bien petitement. Fort de cette expérience de grande lenteur, nous proposons au lecteur de recevoir cet ouvrage avec un « cœur d’éponge » : qu’il se laisse imprégner par cette eau vive et si tel aspect ne peut pas pénétrer pour le moment, qu’il accepte simplement cet état de fait. Qu’il ne se culpabilise pas, mais qu’il ne ferme pas la porte de son cœur ; qu’il dise tout simplement à Jésus : « Écoute Jésus, tel aspect de ton école de la croix, je ne peux pas le digérer pour l’instant, mais je garde mon cœur ouvert, reviens l’année prochaine, on en reparlera ! » C’est ainsi que saint Paul s’y prend avec les chrétiens de Thessalonique : « Ce qui est bon, retenez-le » (1 Th 5, 21).

• Tout au long de ce livre, nous allons parler abondamment de la science de la croix. Est-ce à dire qu’en refermant cet ouvrage, le lecteur se verra condamné à ne goûter qu’à l’amertume, aux souffrances et aux ténèbres ? Non, notre vie humaine est une alternance de joie et de croix. Lorsque ce sera le temps de la paix, des bonnes nouvelles, sachons pleinement les goûter et nous en réjouir. Mais à l’inverse, lorsque viendra le temps de la tribulation, combattons certes, mais n’en perdons pas les bienfaits ! Pour une part, ce livre se voudrait une entreprise de « recyclage », permettant à chacun de ressaisir toutes ses croix vécues dans la révolte, afin de mieux les vivre désormais dans l’abandon confiant au Christ. Lui seul, dans sa merveilleuse Providence, peut réaliser ce recyclage par l’amour et nous infuser un peu de sa béatitude de crucifié-glorifié.

L’école de la Croix, pour une vie en plénitude !

Accrocher ensemble croix et vie en plénitude, n’est-ce pas une manière un peu facile de jouer sur les mots afin de mieux faire avaler l’amère pilule de la croix ? Non, l’enjeu de cet ouvrage est bien de montrer, à l’écoute du Christ et de ses saints, que la sagesse de la croix est la sagesse incomparable de l’amour et donc du bonheur. Au lecteur, sans doute effarouché à l’idée même d’entendre parler de croix, nous voulons sans attendre, lui donner d’entrevoir quelques facettes éminemment positives et bénéfiques de cette école de la croix :

• Elle est tout d’abord l’école d’un saint réalisme. Nous devons tout faire pour lutter contre le mal – « Le monde est dangereux à vivre non à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire », disait Einstein – mais nous savons par ailleurs que la souffrance fait désormais partie de l’existence humaine. On dit que cette histoire est celle du Bouddha lui-même : « On raconte qu’un roi demanda à un historien de lui résumer en une belle œuvre toute l’histoire de l’humanité. Il le fit longtemps après, en composant vingt volumes. Mais le roi n’avait pas le temps de les lire. Plus tard, le savant revint. Il avait tout résumé en cinq livres. C’était encore trop pour le roi, débordé d’occupations. L’année suivante, l’érudit revint. On lui dit : le roi se meurt. “Résume-moi en une phrase toute l’histoire de l’humanité”, lui dit le monarque sur son lit de mort. L’historien se pencha à son oreille, et le roi entendit : “Sire, les hommes souffrent et sont malheureux.” » Accueillir la souffrance comme une réalité est déjà en diminuer la morsure ; la refuser a priori, conduit à en augmenter la peine. Thérèse d’Avila ne dit-elle pas : « L’âme qui est patiente supporte tout facilement. Celle qui ne sait pas souffrir sera toujours dans des angoisses mortelles6 . »

• L’école de la Croix ne consiste pas à se blinder pour ne plus la sentir et se rendre plus fort qu’elle par notre propre endurcissement. L’ami de la Croix va plutôt quitter progressivement la révolte et se rendre vulnérable à l’envahissement de l’Esprit d’amour. La souffrance subit ainsi comme une perfusion, la perfusion de l’amour qui donne du sens à ce qui n’en avait pas. C’est alors qu’une certaine paix, un certain bonheur vient coexister avec la peine, permettant à la personne de ne plus être submergée par sa souffrance.

• Il faut enfin ajouter cette autre perspective étonnante de l’école de la Croix : son pouvoir de fécondité pour la personne, pour l’Église et le monde. Et si nous écoutons les saints, à qui l’Esprit s’est laissé aller à quelques confidences, cette école de la souffrance offerte serait même un puissant aimant, capable d’attirer une mystérieuse Pentecôte sur le monde.

Voici maintenant l’itinéraire que nous nous proposons d’emprunter. Dans une première partie nous voudrions contempler le Christ sous le signe de la Croix et à chaque point de méditation, en tirer quelques conséquences pour notre vie de baptisés désirant approcher le mystère de la sagesse de la Croix. Si cette partie initiale essaie de répondre à la question : « Pourquoi porter sa croix ? », la seconde partie tentera de répondre à celle-ci : « Comment porter sa croix ? » L’école de la croix est en effet un chemin : nous en évoquerons la dynamique à travers quelques étapes incontournables. La dernière partie elle, voudrait répondre à cette question : « La croix, en vue de quoi ? » Nous y découvrirons qu’elle est porteuse d’une triple fécondité. Tout ceci permettra peut-être au lecteur d’envisager une autre vision de la croix, moins négative et rebutante, et même d’y découvrir qu’il s’y cache vraiment une vie en plénitude !

PREMIÈRE PARTIELA CROIX DANS LA VIE DU CHRISTET DANS LA NÔTRE

Dans cette première partie, nous voudrions essayer de fonder l’école de la Croix à partir du témoignage et de l’enseignement du Christ. Cette petite théologie de la croix sera féconde dans la mesure où nous prendrons un peu de recul vis-à-vis de la mentalité ambiante et du discours actuel plus ou moins diffus à propos de la croix. Le concile Vatican II a été perçu par de nombreux observateurs comme un merveilleux retour aux sources de la Révélation. Car, avec les siècles, certaines manières de penser et de vivre la religion ont pu se déposer en fines couches sur l’Évangile originel, au point de le recouvrir et d’en cacher certaines nervures vitales. Il est très possible que, depuis plusieurs dizaines d’années, le langage de la croix ait subi le même traitement, un peu comme certaines époques ont cru bon de recouvrir de plâtre des mosaïques extraordinaires datant des premiers siècles.

Nous nous proposons donc de prendre un peu de distance vis-à-vis du langage actuel de la croix – ou de sa quasi-absence parfois – pour laisser résonner la Parole de Dieu en elle-même : « L’Évangile sans glose », réclamait le très pur François d’Assise7 . Pour faciliter cette prise de recul, nous nous laisserons enseigner par ces éminents « exégètes » de l’Évangile de la Croix que sont les saints. Ces disciples du Christ ne se sont pas contentés d’exposer la traçabilité de tel ou tel passage de l’Écriture, ils se sont exposés à cette Parole, nous offrant ainsi une interprétation existentielle ô combien précieuse : « L’interprétation de la Sainte Écriture demeurerait incomplète si on ne se mettait pas à l’écoute de qui a véritablement vécu la Parole de Dieu, c’est-à-dire les saints. […] En effet, l’interprétation la plus profonde de l’Écriture vient proprement de ceux qui se sont laissés modeler par la Parole de Dieu, à travers l’écoute, la lecture et la méditation assidue. […] Chaque saint représente comme un rayon de lumière qui jaillit de la Parole de Dieu8 . » De plus, ces êtres de lumière ne se sont pas laissés inféoder à la dictature de l’esprit du monde qui peut gagner chaque époque, ils ne sont pas non plus tombés dans le travers de sélectionner les paroles de l’Évangile en fonction des exigences de leur auditoire. Ils ont accueilli tout ce que le Maître a enseigné, même ce qu’il y a de fou et de dérangeant dans la croix : « Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18). Si nous avons spontanément bien de la peine à accueillir et à déchiffrer l’Évangile de la Croix, entrons dans la chorale des saints9  : ils chantent juste la Parole de Dieu et en compagnie de ces frères en humanité, nous aurons moins peur de cette partition aux abords difficiles qu’est le message de la croix.

Nous allons donc porter un regard sur quelques facettes importantes du mystère de Pâque – mort et Résurrection du Christ – par lequel il a sauvé le monde. À quatre reprises, nous contemplerons un aspect de la vie ou de l’enseignement du Christ sous le signe de la Croix. Ceci nous permettra d’en tirer à chaque fois quelques conséquences pour notre vie de chrétien, pour notre vocation de disciple à l’école de la croix. C’est ainsi que nous envisagerons successivement les points suivants :

1. Dieu a choisi librement de nous sauver par la croix sans y être forcé par personne. L’identité du chrétien le constitue donc porteur de la croix.

2. Nous nous poserons ensuite cette question délicate : : pourquoi Dieu a-t-il fait le choix de nous sauver par la souffrance, la mort sanglante ? Nous découvrirons que le Christ nous convie à cette vocation extraordinaire de coopérateur de sa Rédemption.

3. Le Christ n’est pas venu dans le monde uniquement pour nous déclarer son grand amour, il est venu « réparer » une alliance qui avait été brisée. Dieu, aimant l’homme au point d’accorder une importance particulière à sa réponse d’amour, l’appelle à être réparateur des conséquences de son propre péché et de ceux du monde.

4. Dans une dernière section, nous découvrirons que la croix a certes été vaincue par le Ressuscité mais qu’il l’a comme « intégrée » à sa condition d’éternel Vivant. Ceci nous conduira à opérer une petite révolution dans notre accueil du mystère pascal : si nous voulons plonger dans la Vie, la Joie du Ressuscité, impossible de nier ou d’enjamber notre croix car c’est à l’intérieur de celle-ci que nous sommes rejoints par Lui. Pour se laisser enamourer par le Ressuscité, le chrétien est appelé à devenir amant de la Croix.

I. Dieu a fait le choix délibéré de la Croix

A. Le Christ sous le signe de la Croix

Au cours de la messe, nous avons peut-être été frappés par ces paroles que le prêtre prononce au moment de la consécration : « Au moment d’être livré et d’entrer librement dans sa Passion10 . » Oui le Christ a subi la Passion, mais c’est pourtant bien lui qui en est finalement le « chef d’orchestre » : il l’a choisie en parfaite conscience et liberté, sans être forcé par aucune créature.

1. Ce n’est pas le péché qui a obligé Dieu à changer ses plans, c’est le Dieu d’Amour qui s’est fait notre obligé !

Selon saint Thomas d’Aquin, le motif principal de l’incarnation du Verbe est la guérison de la blessure originelle qui avait brisé l’alliance entre Dieu et l’humanité11 . Attention tout de même à ne pas considérer cette faute originelle comme un fait qui aurait obligé Dieu à changer son fusil d’épaule, à revoir ses plans : « J’étais bien tranquille dans mon ciel et voilà que ces sales gosses ont cassé le jeu mécano que je leur avais offert. Ils ont réussi à m’obliger à revoir ma copie. Alors que je ne l’avais pas prévu, je vais devoir descendre sur terre et mettre mes mains dans le cambouis pour réparer leur bêtise ! » Ne projetons pas trop vite sur Dieu les scénarios limités de notre esprit humain. Son intelligence divine est si puissante que dans sa « prescience », il sait par avance – sans du tout que notre liberté soit programmée par avance ! – que l’homme va pécher, se couper de sa source divine, dès les débuts de l’histoire. Ainsi le projet de salut – de l’incarnation du Fils de Dieu jusqu’à l’issue terrible de sa crucifixion – est connu de toute éternité par la Trinité Sainte. La parabole des vignerons homicides en est une traduction : « Un homme était propriétaire, et il planta une vigne ; puis il la loua à des vignerons ; il envoya ses serviteurs mais les vignerons battirent l’un, tuèrent l’autre, en lapidèrent un troisième. Finalement il leur envoya son fils ; le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent » (Mt 21, 33-42).

La croix n’est donc pas un « dommage collatéral », non prévu par les plans initiaux d’un Dieu pas très adroit. C’est par une décision tout à fait libre, consciente et dégagée de toute pression, que Dieu a fait le choix de la Croix : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). Même s’il est très « mode » aujourd’hui de considérer Dieu comme impuissant – ça le rendrait soi-disant plus humain ! – tel n’est pourtant pas le vrai Dieu : il est capable d’entrer dans la faiblesse humaine sans jamais cesser d’être le Tout-Puissant, le Maître de l’histoire12 . Ce n’est donc pas le péché des hommes qui a obligé Dieu à changer ses plans, c’est le Tout-Puissant qui, dans son amour fou, a voulu devenir notre « obligé » : « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne » (cf. Jn 10, 17). Dieu aurait donc pu nous sauver d’une autre manière qu’il ne l’a fait ? Oui, Dieu, « par sa toute puissance, pouvait restaurer la nature humaine d’une multitude d’autres manières », dit encore saint Thomas13 . Suite à la fracture du péché originel, Dieu aurait pu nous rétablir dans son Alliance, par une « méga » absolution collective du haut de son ciel, sans avoir à se déplacer, et nous n’aurions pas été sauvés à moitié. La Croix est vraiment le choix de Dieu !

2. C’est la vie entière du Christ qui fut sous le signe de la Croix

Le Christ n’a pas commencé à vivre la Croix uniquement dans cette parenthèse de la fin douloureuse de sa vie. Son entrée dans le monde coïncide avec son entrée dans la science de la Croix : « En entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m’as façonné un corps. Alors j’ai dit : Voici, je viens » (He 10, 5-7).

Comme un certain nombre de croyants, j’ai longtemps ignoré à quel point la vie entière du Christ fut sous le signe de la Croix. Je me disais : « Bon c’est sûr qu’il en a bavé, mais la croix, ce ne fut qu’au terme de sa vie et finalement, ça n’a pas duré si longtemps ! » C’est en relisant l’Écriture à la lumière des écrits des saints, que j’ai pris conscience de ces pensées bien courtes à propos de ce « martyre intérieur » qui a marqué toute l’existence de Jésus. Le Christ confie à la vénérable Concepción Cabrera de Armida (1862-1937), mère de famille mexicaine, mieux connue sous le surnom familier de Conchita  : « Je ne suis resté cloué sur la Croix du Calvaire que trois heures, mais sur la Croix intérieure de mon Cœur, toute ma vie. […] Ma Passion extérieure n’a duré que quelques heures. Elle fut comme une rosée, un soulagement de l’autre Passion, terriblement cruelle, qui torturait sans arrêt mon âme14  ! » Ces propos rapportés par Conchita ne relèvent pas d’une quelconque fièvre mystico-sentimentale. Alors qu’elle n’a suivi aucune formation théologique, cette femme rejoint les hautes considérations du grand saint Thomas d’Aquin qui enseigne la même doctrine. Lorsqu’il pose la question de savoir si « la douleur que le Christ a endurée durant sa Passion fut la plus grande », il répond que l’intensité des souffrances morales du Christ, causées par les péchés du monde, fut incomparablement plus douloureuse que les tortures physiques du Golgotha. Ceci à cause de son amour divin infini qui le rendait, dans son humanité, infiniment sensible au péché de l’homme et à toute forme de mal15 .

B. Le chrétien porteur de la Croix

Le Christ n’a donc pas endossé la Croix malgré lui : « Vue la tournure des événements, de l’opposition de mes ennemis, je pressens que ça va mal tourner pour moi, mais je ne peux plus y échapper ! » Non, la Croix est vraiment un choix de Dieu et cette Croix a été portée par le Christ dès le début de son incarnation et pas seulement sur la fin de sa vie, comme une courte parenthèse. Nous pourrions aussi penser que porter la Croix serait réservé au Rédempteur et ainsi nous considérer comme de simples bénéficiaires des fruits de la Croix, aucunement appelés à la porter. Voyons ce qu’il en est.

1. Si tu veux être mon disciple…

Jésus enseigne que la Croix n’est pas uniquement son affaire et que, le mieux pour les chrétiens, serait de la tenir complètement à l’écart de leur vie. Non, le Seigneur nous appelle à vivre de sa propre vie, à reproduire dans notre propre existence les mystères de la sienne : « Je suis crucifié avec le Christ, dit saint Paul, ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Si le cœur de la vie de notre Maître fut sous le signe d’un « passage » – de la Croix à la Vie –, notre existence chrétienne sera elle aussi marquée du sceau de la Croix pour naître à la résurrection. C’est ainsi que Jésus nous interpelle clairement chacun : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16, 24). Porter sa croix appartient donc à l’identité du chrétien : « [Jésus], écrit Marthe Robin, a volontairement accepté la souffrance et la croix et Il la propose à tous ses frères en ce monde comme moyen unique de sanctification et de salut16 . » Porter sa croix certes, mais pas seul et de manière purement stoïque : la porter avec et dans le Christ. Il ne s’agit donc pas de pouvoir épauler sa croix mais de vouloir s’en charger, puisque seul le Christ, unique rédempteur, peut la revêtir d’une force rédemptrice.

2. L’école de la Croix est-elle réservée aux « fous de Dieu » ?

Il serait tentant, non seulement de refuser la croix, mais de se défausser en la « refilant » aux saints. Il y aurait ainsi une catégorie de chrétiens, des « fous de Dieu », qu’on appelle parfois les âmes victimes, à qui serait réservée cette tâche ingrate de porter la croix d’une manière toute particulière, au nom et au bénéfice de tous. Et bien sûr, pour le reste de la plèbe chrétienne, dont nous serions – ouf ! – il y aurait exemption de ce service très militaire ! Impossible de botter en touche, car tous sont appelés à porter leur croix, même si bien sûr, tous ne sont pas appelés à le faire selon un haut de degré de coopération rédemptrice, tels une Marthe Robin, un Padre Pio, une Edith Stein, une Mère Teresa, un Jean de la Croix, un Paul de la Croix, une Thérèse de Lisieux…

a. Tous ont vocation d’être porteurs de la croix

Nous avons tous en mémoire ce personnage réquisitionné pour porter la Croix de Jésus, alors que ce dernier se traîne vers le Golgotha : Simon de Cyrène. Il est la figure de tout chrétien appelé à porter un peu de la Croix de son Seigneur : « Le Sauveur, écrit Edith Stein, n’est pas seul sur le chemin de la Croix et il n’y a pas autour de lui que des contradicteurs qui le harcèlent ; il y a aussi des personnes qui se tiennent à ses côtés […] Simon de Cyrène comme archétype de ceux qui acceptent une souffrance imposée et qui font l’expérience, en la portant, de sa bénédiction17 . » Porter sa croix est donc constitutif de notre condition de baptisé, nous avons « vocation à la croix »18 . Tous sont appelés, mais au final, peu comprennent cette vocation à l’abord rebutant. Ce qui fait que beaucoup ne dépasseront jamais le seuil de l’école de la croix : « Qui veut s’unir à l’Agneau doit se laisser fixer avec lui à la Croix. Tous ceux qui sont marqués du sang de l’Agneau y sont appelés, et ce sont tous les baptisés. Mais tous ne comprennent pas l’appel et tous ne le suivent pas19  », dit encore la sainte philosophe.

Dans sa lettre apostolique sur Le Sens chrétien de la souffrance, le pape Jean-Paul II parlait aussi de vocation à l’intérieur même de la souffrance. La réponse de la personne souffrante est « quelque chose de plus que la simple réponse abstraite à la question sur le sens de la souffrance. Elle est en effet, par-dessus tout, un appel. Elle est une vocation. Le Christ n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance, mais avant tout il dit : Suis-moi  ! Viens ! Prends part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance ! Par ma Croix ! Au fur et à mesure que l’homme prend sa croix, en s’unissant spirituellement à la Croix du Christ, le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui20 . »

b. Mais certains ont une vocation particulière à porter la croix

Si tous les disciples sont appelés à porter leur croix dans le Christ, tous ne sont pas appelés au même degré de configuration au Crucifié-Glorifié. Certaines âmes répondent en effet à un appel particulier de la part du Christ pour être victime d’amour, âme victime, selon le langage de la tradition spirituelle : « Mon enfant, dit Jésus à saint Padre Pio, j’ai besoin de victimes pour apaiser la juste et divine colère du Père21 . » L’expression « victime d’amour » aurait peut-être besoin d’être remise au goût du jour, mais elle présente l’avantage de bien signifier que la personne ne se contente pas de supporter patiemment les piqûres d’épingle de la vie, elle s’offre volontairement : « Quant à moi, confie saint Paul, je suis déjà offert en libation » (2 Tim 4, 6). L’âme se livre dans une totale disponibilité intérieure au bon vouloir de Dieu, dont elle sait qu’il n’est que Père, qu’il ne veut que le meilleur pour ses enfants et ne saurait les tenter au-delà de leurs forces. Le même saint Paul ne s’approprie pas de manière exclusive cette vocation à l’offrande puisqu’il invite les nouveaux chrétiens à cette donation : « Je vous exhorte à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu » (Rm 12, 1). L’âme victime n’est pas une déséquilibrée, elle est plutôt une amoureuse qui désire entrer dans l’abandon même du Fils à son Père : : « Je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29). Un tel engagement ne s’improvise pas, il suppose une maturité spirituelle et on n’avance pas seul sur ce chemin. Le ressort secret d’un tel acte de donation ne peut provenir d’une décision purement volontariste mais d’un amour fou, libéré par les incontournables purifications du cœur. C’est bien la personne qui se livre, mais finalement c’est Dieu qui « l’aimante » de plus en plus, la dégage de sa volonté propre au point de lui permettre de se livrer. On comprend mieux alors la jubilation d’un Padre Pio devant la grâce d’un tel appel : : « Oh ! Qu’il est beau de devenir victime d’amour22  ! » ; « Le très doux Jésus m’a fait comprendre tout le sens du mot victime ; il faut arriver au tout est consommé et au entre tes mains23 . »

3. Les êtres fragiles ont-ils accès à l’école de la Croix ?

Si tous sont appelés à porter leur croix, ne faut-il pas exclure les personnes plus fragiles psychologiquement, affectivement ? N’y aurait-il que les êtres forts à être élus en vue de l’école de la croix ? Les personnalités faibles, déjà marginalisées du monde à cause de leurs grandes limites, le seraient-elles aussi des faveurs de Dieu ? Non, à l’école de la croix, il n’y a pas de castes, avec certains qui seraient programmés pour un haut degré de sainteté uniquement à cause d’un solide tempérament pendant que d’autres seraient condamnés à la médiocrité, ceci à cause d’une nature humaine limitée, dont ils se seraient bien passé d’ailleurs.

a. Prudence

Padre Pio aurait été scandalisé, ou pour le moins surpris, s’il avait appris que des prêtres ou des accompagnateurs spirituels déconseillaient à des âmes de désirer cet état d’oblation, sous prétexte que ce serait inutile, voire dangereux. Il était convaincu du contraire : « Si vous y parvenez, écrit-il à son directeur spirituel, le père Agostino, essayez de trouver des âmes qui puissent s’offrir au Seigneur comme victimes pour les pécheurs. Jésus les y aidera24 . » Convaincu du principe, Padre Pio se montrait pourtant d’une grande prudence pastorale avant d’engager résolument une personne dans cette voie de la coopération rédemptrice. Quand, dans l’Esprit Saint, il sentait le fruit mûr dans une âme, il acceptait ; parfois il refusait ou il demandait d’attendre : « Quand à l’autorisation demandée de t’offrir en victime pour tes frères, écrit-il à l’une de ses dirigées, je ne peux, pour l’instant, absolument pas te la donner. Rappelle-le-moi par la suite et l’on verra alors ce que l’on devra faire dans le Seigneur25 . »

b. Audace

Venons-en maintenant aux personnes plus faibles et fragiles. Qu’elles soient bien persuadées qu’un haut degré de sainteté à l’école de la croix leur est aussi accessible, elles devront seulement consentir à ce que ce soit une école de la petitesse. Mais ce n’est surtout pas un parcours pour minables ou médiocres : c’est une très grande école voulue et spécialement adaptée par le Seigneur à leur intention. Cette perspective libère toutes les audaces : pas besoin d’être fort psychologiquement, pas besoin d’être musclé physiquement, pas besoin d’être saint avant l’heure, en somme, pas besoin d’être un géant. Il se pourrait même que notre petitesse soit une prédisposition favorable pour prétendre à ce haut degré de perfection. Si nous pouvons nous permettre cette audace, c’est qu’elle fut le ressort secret de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. La petite Thérèse est vraiment une grande sœur particulièrement recommandée pour les abîmés de la vie, les limités en tout genre, dont nous sommes peut-être, surtout dans cette société actuelle qui fragilise tant. Mais qu’on ne se méprenne pas, sa petite voie n’est pas la consécration de la médiocrité. C’est en effet un chemin extrêmement exigeant que de consentir à être petit et chercher à le devenir de plus en plus : « Comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d’amour, plus on est faible, sans désirs ni vertus… plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant. Le seul désir d’être victime suffit, mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile car le véritable pauvre d’esprit, où le trouver 26  ? »

c. Quelle est cette école pour tout-petits ?

Peut-on décrire les contours de cette ascèse de la petitesse ? Thérèse, prends-nous la main et conduis-nous à travers les allées de ta petite voie ! Sans tarder, elle nous indique qu’il s’agit de choisir la voie commune, mais de la pratiquer de manière héroïque et dans la joie des enfants.

• La voie commune. L’enfant est convaincu de sa faiblesse et ne saurait donc prétendre à l’extraordinaire. Thérèse se veut un modèle pour les petites âmes que Dieu appelle à marcher comme elle, par la voie commune : « [Dieu] me fit comprendre aussi que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande Sainte ! […] et que pour y parvenir il n’était pas nécessaire de faire des œuvres éclatantes mais de se cacher et de pratiquer la vertu en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite27 . » Cette ascèse de la petitesse oblige à une sacrée humilité. En effet, si nous sommes capables de grandes choses à l’école de la croix, le risque est grand de nous regarder, de laisser l’amour propre s’immiscer en nous, devant le spectacle de nos performances, de notre force. Thérèse s’était aperçue, raconte sa sœur Céline, que « les religieuses les plus portées aux austérités sanglantes n’étaient pas les plus parfaites, et que l’amour-propre même semblait trouver un aliment dans les pénitences corporelles excessives28 . » Enfin, Thérèse invite les êtres fragiles à ne surtout pas se décourager devant les performances des saints, à ne pas se comparer aux êtres bien charpentés. C’est uniquement sous le regard de Dieu qu’il nous faut vivre en liberté, car lui seul sait juger nos intentions profondes : « Elle me disait fréquemment, rapporte encore Céline (sœur Geneviève en religion) qu’on doit toujours juger les autres avec charité car, très souvent, ce qui paraît négligence à nos yeux est héroïsme aux yeux de Dieu. Une personne fatiguée, qui a la migraine ou qui souffre dans son âme, fait plus, en accomplissant la moitié de sa besogne, qu’une autre saine de corps et d’esprit, qui la fait tout entière. Notre jugement doit donc être, en toute occasion, favorable au prochain29 . »

• Sans jamais se décourager. L’école de la croix – que ce soit l’école des géants ou l’école des petits – commencera toujours par l’acceptation du réel  : réalité de ce que je suis, de mon histoire, de ce que ma nature me permet ou pas de faire. La fragilité des petits leur impose de renoncer à copier la sainteté des géants qui ont pu accomplir des privations admirables, des veilles impensables, etc… Les petits sont conviés à s’abandonner joyeusement mais courageusement, en ne baissant jamais les bras face à leurs multiples limites de tempérament, d’histoire cabossée, d’angoisse récurrente, d’infirmité physique, de difficulté relationnelle, d’incapacité intellectuelle. Pour traduire le plus simplement possible cette ascèse de la petite voie de la faiblesse, Thérèse utilise cette parabole, si parlante, du tout petit enfant qui essaie de monter l’escalier, sans se décourager, afin de rejoindre sa maman. On remarquera qu’il est question de grande faiblesse, mais au cœur de cette petitesse, l’enfant manifeste un grand courage par cette bonne volonté à lever sans cesse son petit pied : : « Vous me faites penser au petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d’un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile ! Il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien ! soyez ce petit enfant. Par la pratique des vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l’escalier de la sainteté, et ne vous imaginez pas que vous pourrez monter même la première marche ! Non, mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté ! Du haut de l’escalier, il vous regarde avec amour : un jour, vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même et vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne le quitterez plus30 . »

• Pratiquée avec un esprit héroïque et dans la joie. Si le petit est incapable de réaliser de grandes choses éclatantes, il peut se rendre attentif aux petits riens de la vie et accomplir cet ordinaire de manière extraordinaire, avec une attention particulière pour briser ou pour le moins assouplir sa volonté propre. Thérèse raconte dans ses manuscrits : « Bien loin de ressembler aux belles âmes qui dès leur enfance pratiquaient toute espèce de mortifications, je ne sentais pour elles aucun attrait [….] Mes mortifications consistaient à briser ma volonté, toujours prête à s’imposer, à retenir une parole de réplique, à rendre de petits services sans les faire valoir, à ne point m’appuyer le dos quand j’étais assise, etc., etc... Ce fut par la pratique de ces riens que je me préparai à devenir la fiancée de Jésus31 . » Cette ascèse des petits consiste donc à transformer les petits rien en amour : : « Je n’ai d’autre moyen de te prouver mon amour, s’adresse-t-elle à Jésus, que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour... Je veux souffrir par amour et même jouir par amour, ainsi je jetterai des fleurs devant ton trône ; je n’en rencontrerai pas une sans l’effeuiller pour toi32 . » L’ascèse du petit consiste aussi à offrir son sourire en toutes circonstances. « Un jour que je pleurais, raconte sœur Marie de la Trinité, novice de Thérèse, elle me dit de m’habituer à ne pas laisser paraître ainsi mes petites souffrances, ajoutant que “rien ne rendait la vie de communauté plus triste que l’inégalité d’humeur”. Thérèse précise alors sa pensée : “C’est à nous de consoler Jésus, ce n’est pas à Lui de nous consoler. Je sais bien qu’il a si bon cœur que, si vous pleurez, Il essuiera vos larmes ; mais ensuite Il s’en ira tout triste, n’ayant pu reposer en vous sa tête divine. Jésus aime les cœurs joyeux, Il aime une âme toujours souriante. Quand donc saurez-vous Lui cacher vos peines ou Lui dire en chantant que vous êtes heureuse de souffrir pour Lui33  ?” »

Décidément, notre petite Thérèse a le don de déculpabiliser : les petits selon le monde peuvent donc être des très grands selon le Cœur de Dieu. La sainte de Lisieux démocratise la sainteté, non pas pour encourager au laisser-aller, mais pour booster notre audace à faire le choix de la croix. Fragiles ou forts, nous sommes tous concernés par cet appel de Jésus, « si tu veux être mon disciple, porte ta croix et suis-moi ! » Impossible de se désengager ou s’imaginer qu’il existe une troisième voie, neutre, entre le refus de la croix ou son acceptation. Nous sommes à la fois complètement libres d’entrer à l’école de la croix, personne ne peut nous y forcer, pas même Dieu, infiniment respectueux de notre réponse d’amour : « J’ai compris […] que chaque âme était libre de répondre aux avances de Notre Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour Lui, en un mot de choisir entre les sacrifices qu’Il demande34 . » Pleinement libres de nous engager, et pourtant impossible de ne pas s’engager dans un sens ou dans l’autre car même le refus de la croix est un choix. Choisissons notre camp, comme nous y invite Edith Stein : « Devant l’Enfant de la crèche, les esprits se divisent […] Il dit : Suis-moi, et qui n’est pas pour lui est contre lui. Il le dit aussi pour nous et nous place devant le choix entre lumière et ténèbres35 . »

II. Pourquoi « fallait-il » que Jésus nous sauve par la souffrance ?

Le point précédent nous a placés devant le choix de la croix. Le Golgotha n’est pas un accident de parcours, survenu à un Dieu pas très futé dans l’organisation de ses plans de sauvetage. Dieu, ayant consciemment et librement choisi de sauver et de diviniser l’humanité par la Passion, la Croix appartient donc désormais au mystère chrétien, au mystère du chrétien.

Nous voudrions maintenant essayer de répondre à une question délicate et pourtant centrale pour rendre buvable l’école de la croix. Dieu est amour, il est venu dans le monde par amour, il nous a sauvés par amour et il nous convie à vivre éternellement de son amour. Pourquoi l’amour divin a-t-il voulu habiter la souffrance ? Pourquoi Dieu le Père a-t-il voulu la mort sanglante de son Fils ? Cette interrogation a si bien été ressaisie par Jésus ressuscité lors de sa rencontre avec les pèlerins d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 26). C’est ce fameux il fallait qui fait scandale : comme si la souffrance, la Passion sanglante était le passage obligé pour sauver le monde ? Comme si Dieu le Père avait besoin de la mort sanglante de son Fils ? Soupçonner les intentions de Dieu à propos de son plan de salut des hommes ne peut que conduire à soupçonner la science de la croix de sadisme, de masochisme ou autre dolorisme. Il importe donc de se pencher sur cette question.

A. Le Christ sous le signe de la Croix

1. Pourquoi fallait-il… ? Dieu ne voulait pas tuer son Fils, mais tuer la mort !

Si Dieu a voulu – au sens de permettre – la mort de son Fils, ce n’est pas pour le tuer, mais pour tuer la mort ! Le Fils assume la mort, non pour le plaisir de souffrir mais pour nous en libérer, pour en faire un passage vers la Vie : « Le Christ Jésus a détruit la mort et fait resplendir la vie et l’immortalité » (2Tm 1, 10). Cette Vie éternelle et bienheureuse, par-delà la mort, fait même l’objet de toutes les attentions du Sauveur : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante » (Jn 10, 10).

• Il ne nous viendrait pas à l’idée de soupçonner des parents qui, pour accueillir la vie, accepteraient de faire de gros sacrifices : nous serions plutôt admiratifs. Comment se fait-il que nous soupçonnions Dieu de sadisme, d’intentions perverses dans le sacrifice de son Fils, alors qu’il ne désire qu’une seule chose : donner par lui la Vie au monde ? Contemplant le Père du Rédempteur, saint Bernard écrit : « Le Père n’a pas requis le sang de son Fils, mais il l’acceptait quand il l’offrait. Il n’était pas avide de sang, mais de notre salut, parce que le salut était aussi dans le sang du Christ36 . » Ce qui le fait s’exclamer dans un autre passage : « Quelle est donc cette justice selon laquelle l’innocent meurt pour l’impie ? Ce n’est pas justice, c’est miséricorde… mais pas contraire à la justice37 . »

• Par ailleurs, loin de nous de suspecter une maman de masochisme lorsqu’elle met au monde un enfant, même si cela doit passer par une grossesse douloureuse. Pourquoi donc Jésus, donateur de Vie par sa mort, est-il plus ou moins soupçonné de masochisme à cause de l’issue terrible de sa vie ? Notre Seigneur ne se complaît pas dans la mort et le sang. Certes, il pressent très clairement les circonstances terribles de sa Passion, mais il la regarde à travers le prisme du don de la Vie éternelle, comme un passage – une Pâque – vers la Vie : « La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 21).

2. Pourquoi fallait-il… ? À cause du choc frontal entre les forces du mal et l’amour

Le mal, la violence, la souffrance ne font absolument pas partie du dessein d’amour de Dieu pour les hommes. Mais si Dieu n’a pas inscrit le mal dans sa création, il a injecté la liberté dans le cœur de ses créatures. Et cette liberté est telle qu’elle implique la possibilité de se révolter contre le Créateur. C’est ainsi que l’homme depuis les origines, sous l’influence des anges déchus, s’est dressé contre l’amour de Dieu : « Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement » (Jn 8, 44).

De toute éternité, Dieu entrevoit donc clairement que la rencontre de son amour – dans la personne du Fils de Dieu fait homme – et des forces de mort liées au péché, n’aura pas d’autre issue que le meurtre du Christ : « Il faut d’abord que le Fils de l’homme souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération » (Lc 17, 25). Le projet éternel de Dieu – faire des hommes ses fils adoptifs dans le Fils – aurait dû se dérouler de manière tout à fait paisible, mais à cause du choc frontal entre le mal et l’Agape, cela ne pouvait se terminer que par une rédemption violente et sanglante.

S’il en fut ainsi pour le Maître, il en sera de même pour tous les disciples du Christ ; ils ne pourront pas non plus échapper à cette confrontation douloureuse avec l’inertie du péché et les forces maléfiques : « Notre ennemi est comme un chien attaché ; si nous ne l’approchons pas il ne nous fera nul mal, bien qu’il tâche de nous épouvanter en aboyant contre nous38 . » On pourra toujours objecter un peu rapidement, « écoutez votre histoire de combat et de croix, ce n’est pas pour moi ! » : Vains propos, le combat spirituel contre le mal, présent en nous et en dehors de nous, est une composante de la vie du chrétien. L’école de la croix réclamera donc vigilance, engagement viril et persévérance : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans la lutte contre le péché » (He 12, 4).

3. Pourquoi fallait-il… ? À cause de l’amour déraisonnable de Dieu

Nous pourrions penser que ce qui fait scandale dans la Croix du Christ, c’est la Croix elle-même avec son cortège de souffrances atroces et parfaitement absurdes. Mais, pour saisir la profondeur du scandale du Golgotha, il faut aller plus loin encore : dans le cœur même de la Trinité. En effet, Dieu, en faisant le choix délibéré de nous sauver par la Croix, alors qu’il aurait pu nous racheter autrement, semble lier la Croix et l’amour, la souffrance et le bonheur… voilà bien ce qui fait problème ! C’est comme si Jésus nous disait : « Vous voulez connaître le top de mon bonheur et de mon amour pour vous : c’est lorsque j’ai pu souffrir pour vous, être crucifié par vous afin de me donner au monde ! » Et nous spontanément, avec notre amour limité et pécheur, nous disons : « Une vie humaine ne vaut la peine d’être vécue que si elle est exemptée de souffrance et de croix ! » Avouons que le décalage est grand ! Ce n’est pas le bon Dieu qui aurait l’esprit un peu fatigué, c’est nous qui sommes inadaptés et dépassés par les folies d’amour d’un tel Sauveur. Pour comprendre la Rédemption, ce n’est pas de diplômes théologiques dont nous manquons, seulement d’amour !

Puisque la science de la croix n’est rien d’autre que la science de l’amour, demandons cette grâce de nous laisser bouleverser par le cœur déraisonnable de notre Dieu. Notre amour limité devra tout d’abord consentir à être déconcerté devant la sagesse infinie de la Providence du Père : « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sont élevées mes voies au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées » (Is 55, 9). Notre amour blessé devra aussi se laisser surprendre par la manière dont le Très-Haut s’est abaissé pour nous sauver : « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave » (Ph 2, 6-7).

a. La sagesse de la Providence est déconcertante pour notre amour limité

Saint Pierre, dans le feu tout brûlant de la Pentecôte, entame ainsi son premier discours aux foules de Jérusalem : « Jésus le nazôréen, cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité » (Ac 2, 23-24). La Passion rédemptrice du Christ n’est donc pas accidentelle, elle s’inscrit dans le projet éternel de Dieu – « selon son dessein bien arrêté » – qui en connaissait par avance le scénario : « L’Esprit Saint, dit le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, est une Personne divine et, par conséquent, il a une intelligence infinie. L’Esprit Saint sait ce qu’il veut, il a une pensée, un plan, il veut le réaliser et ses interventions descendent jusque dans les moindres détails39 . »

Un tel scénario de salut du monde, passant par la mort infâme du Fils de Dieu fait homme, nous apparaîtra totalement incompréhensible pour ne pas dire barbare, tant que nous ne voudrons pas entendre parler de plan providentiel divin  : Oh, qu’il est grand ce mystère de notre foi ! Essayons de ressaisir, en le synthétisant dans ses grandes lignes, ce dessein providentiel de salut :

• Dieu est fondamentalement bon et n’est à l’origine d’aucun mal qui existe dans sa création40 .

• S’il n’a pas injecté le mal dans ses créatures, Dieu leur a « injecté » la liberté : « Mon enfant, dit-il à chacun d’entre nous, mon amour pour toi est infini et tu ne trouveras la plénitude du bonheur qu’en Moi. Je t’aime et je te laisse totalement libre de m’aimer en retour. Jamais je ne violerai ta sacro-sainte liberté : je l’aime car je t’aime ! »

• Les créatures – hommes et anges déchus – ont malheureusement usé de cette liberté pour commettre le péché, se couper de leur source divine. En faisant le mal, ils se sont fait du mal, infectant l’ensemble de leurs relations : à Dieu, en l’homme lui-même, entre humains et jusqu’avec la création.

• Cette brisure de l’alliance par la créature, dès le début de l’histoire humaine, allait-elle condamner le Dieu Tout-puissant à l’impuissance ? Ou à l’inverse, cela allait-il le contraindre à nous infliger une correction mémorable pour nous replacer de force dans les clous ? Non, Dieu n’a pas choisi entre le raté ou la raclée ! La toute puissance de sa Providence, imprégnée d’un amour déraisonnable – pour nous peut-être, mais pas pour lui ! – a préféré se servir du mal que ses créatures lui « imposaient », afin d’en faire naître un plus grand bien41 . Pour cela, sans jamais violer notre liberté, et alors qu’il était totalement innocent, le Fils de Dieu est venu prendre sur lui notre péché pour mieux le changer de l’intérieur en sainteté, pour rétablir l’alliance rompue. C’est tout l’enjeu de l’Incarnation et de la Rédemption.

Dieu a donc préféré l’Incarnation à une bonne correction ? Il y a de cela ! Un Dieu innocent, qui prend sur lui les coups infligés par le péché des hommes afin de mieux guérir de l’intérieur leur violence, avouons qu’il fallait être Dieu pour inventer pareil scénario : « Lui qui, sur le bois, a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice ; lui dont la meurtrissure vous a guéris » (1P 2, 24). Si encore nous nous laissions « bluffer » devant un tel amour sauveur, ce ne serait déjà pas mal, mais malheureusement nous en venons jusqu’à accuser Dieu de trop aimer, d’aimer de manière exagérée ! Pauvre Jésus : de son temps il était déjà accusé de tous les maux alors qu’il a aimé jusqu’au bout. Et comme si cela ne suffisait pas, ce même Jésus est encore accusé aujourd’hui de masochisme et le Père, de sadisme. Dieu… difficile de le refaire ! Son amour ne peut être qu’excessif, sinon il ne serait plus Dieu : « Ô charité ! Ô Dieu charité ! Oh, que la charité que vous nous avez montrée, en souffrant et mourant, est excessive ! », s’exclame saint François de Paule42 .

b. L’abaissement du sauveur est bouleversant pour notre amour blessé

Le ministère apostolique de Jésus et des apôtres prend une ampleur prodigieuse, les foules accourent, les miracles pleuvent et dans cette aventure merveilleuse, les disciples sont aux premières loges. Or voici que Jésus annonce pour la première fois que leur toute jeune « start-up » va devoir traverser une tourmente, un passage – une pâque – très critique : le Fils de l’homme va beaucoup souffrir, être mis à mort. Saint Pierre, dans son costume de Don Quichotte le reprend, « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » C’est alors que le « premier pape » se prend un drôle de compliment de la part de Jésus : « Passe derrière moi Satan, tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mt 16, 21-23).

Notre regard porté sur la Croix peut donc avoir quelque chose de « satanique » ? L’expression est violente mais elle dit vrai : Satan, l’orgueil personnifié a en horreur la Croix parce qu’elle est mystère d’abaissement43 . Nous raisonnons aussi à la manière de Satan lorsque nous refusons la Croix, même et surtout au nom de bons principes spirituels ou apostoliques ! Comme nous le disions dans le point précédent, notre amour est limité face à la sagesse déconcertante de la Providence divine. Mais notre cœur est aussi pécheur et blessé au point de refuser la manière dont Dieu a voulu sauver le monde. Comme saint Pierre, nous voulons obtenir la victoire par l’éclat et Jésus nous propose à certains moments de notre vie, la victoire par l’échec ; nous voulons conquérir la réussite par la force et Jésus nous propose de réussir par l’humilité.