Renaître d'en haut - Joël Guibert - E-Book

Renaître d'en haut E-Book

Joël Guibert

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Beschreibung

Un prêtre redécouvre ce qu'est la vie dans l'Esprit Saint. Il nous livre ici le témoignage de son expérience qui a profondément renouvelé son ministère. Il nous fait aimer le monde avec un regard nouveau et aussi nous (re) trouver nous mêmes grâce au second souffle auquel nous aspirons.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Le père Joël Guibert, prêtre du diocèse de Nantes, exerce sa mission entre l'écriture de livres de spiritualité - il est l'auteur, entre autres, de Renaître d'en haut, L'art d'être libre, Contempler l'au-delà, Léonie - et la prédication de retraites destinées à tout public.

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Seitenzahl: 468

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Table des matières

Préface

Première partie QUELQUES MOTS D’UNE HISTOIRE

1 Jeunesse et appel2 Douloureux mais heureux exil en Afrique3 Retour en France et premières années de ministère4 Curé au Pouliguen5 Rencontre avec un témoin de l’Esprit6 Des signes avant-coureurs de la sortie du tunnel7 Cette année-là… 20058 L’appel dans l’appel

Deuxième partie SE LIVRER À L’ESPRIT

1 Se livrer à l’Esprit : des mots pour le dire2 L’occasion favorable pour se livrer à l’Esprit3 Importance de se connaître4 Importance de bien connaître la manière d’agir de l’Esprit5 Se livrer à l’Esprit : les obstacles6 Quand la décision devient parole7 Apprendre à laisser faire l’Esprit dans notre vie concrète8 Accueillir la croix dans la louange9 Vivre nos croix dans la Providence de l’Esprit10 Les nécessaires détachements dans notre relation à Dieu11 Les nécessaires détachements dans notre relation à nous-mêmes12 Les nécessaires détachements dans notre relation aux autres13 Se livrer à l’Esprit de manière absolue14 Se livrer à l’Esprit de manière indifférente15 Pour se livrer à l’Esprit, vivre en Marie16 Les fruits du don de soi tout entier à l’Esprit17 Célébrer la consécration de tout son être à l’Esprit en MarieAnnexe QUELQUES PRIÈRES POUR SE LIVRER À DIEUConclusion

Joël GUIBERT

RENAÎTRE D’EN HAUT

Une vie renouvelée par l’Esprit Saint

Éditions de l’Emmanuel

Nihil obstat Paris, le 8 février 2008 M. DUPUY

Imprimatur Paris, le 8 février 2008 M. VIDAL

© Éditions de l’Emmanuel, 2008 37, rue de l’Abbé-Grégoire, 75006 Paris

ISBN numérique 978-2-35389-304-1

À ma famille, de qui j’ai reçu la vie.

À Mercedes, qui m’a ouvert à la vie dans l’Esprit.

À mon diocèse de Nantes, à son évêque, Mgr Soubrier, homme d’écoute et de partage.

Sauf indication contraire, les citations des écrits de sainte THÉRÈSE D’AVILA et de saint JEAN DE LA CROIX sont faites d’après les traductions du P. Grégoire de Saint-Joseph (Œuvres complètes en un volume de chacun de ces auteurs parues aux Éditions du Seuil).

Préface

La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille où tout semble réglé d’avance. Elle est plutôt une aventure. Si on m’avait dit qu’un jour je serais amené à écrire un livre, j’aurais éclaté de rire !

Le motif profond qui me pousse à écrire ce livre est tout simplement d’acquiescer à une « pression » de la grâce. Au moment où je me suis retrouvé devant la première page blanche de cet essai, je pouvais difficilement invoquer mon goût ou mes compétences en matière d’écriture. C’est tout simplement la pensée de savoir que Jésus serait « content » que j’écrive ces lignes qui m’a poussé à faire le pas ! Puisque Jésus semblait le vouloir, Il allait bien vouloir aussi inspirer les mots de cet ouvrage !

Cette invitation à écrire ce livre est aussi guidée par l’action de grâces… pour la grâce reçue. Je fais mienne cette parole de Pierre et de Jean devant le Sanhédrin : « Nous ne pouvons pas ne pas publier ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4, 20). Finalement, ne pas écrire ce livre m’aurait évité « un peu » de travail et sans doute quelques taquineries « sympathiques ». Mais peut-on garder la grâce de l’Esprit pour soi sans la partager avec les autres ? Si l’amour authentique est « diffusif de soi » comme disaient les Anciens, faire l’expérience de l’amour prévenant de Dieu, cela « oblige » à le redonner comme un trésor à partager : « L’amour, loin d’être un réservoir qui se vide dès qu’on puise dedans, se renouvelle tout en se prodiguant », écrit si bien la psychanalyste Lou Andreas-Salomé.

L’objet principal de ce livre-témoignage n’est pas précisément de relater la genèse de ma vocation particulière de prêtre : « Comment vous est venue l’idée de devenir prêtre ? » demandent parfois les gens. Il s'agit plutôt d’essayer de rendre compte de ce qu’on pourrait appeler « la deuxième conversion ». Ce « second souffle dans l’Esprit » n’est pas une chasse gardée pour consacrés. Cette dynamique est inscrite et « livrée » avec le baptême lui-même. Cet essai écrit par un prêtre n’est donc pas réservé aux « curés » mais offert à toute personne qui désire entrer dans « une vie renouvelée par l'Esprit Saint ».

J’ai bien conscience de n’avoir fait que les premiers pas de la vie dans l’Esprit et surtout d’y être entré par pure miséricorde de Dieu ! Au moment où Thérèse de Lisieux « obéit » à sa supérieure, mère Agnès de Jésus, qui lui demande d’écrire sa vie et ses découvertes de la vie en Dieu, elle confie très simplement : « Jésus m’a fait sentir qu’en obéissant simplement je lui serais agréable ; d’ailleurs je ne vais faire qu’une seule chose : commencer à chanter ce que je dois redire éternellement, “les Miséricordes du Seigneur” 1 ! » Je me retrouve si bien dans ces paroles.

La particularité de ce livre est justement qu’il est écrit par un « débutant dans l’Esprit » et offert à ceux et celles qui se considèrent plus ou moins comme des débutants de la vie dans l’Esprit ou qui voudraient « raviver le don reçu », comme dit Paul à son disciple Timothée (2 Tm 1, 6). Comme toute mise en route, les premiers pas de la vie dans l’Esprit sont fondamentaux car ils déterminent souvent la pérennité de l’entreprise et la sureté de l’itinéraire. J’ai voulu évoquer les premiers mouvements de ce basculement dans l’Esprit, expérience mystérieuse qui a souvent besoin d’être décodée. Car le langage et la Sagesse de l’Esprit nous apparaissent souvent énigmatiques, pour ne pas dire déconcertants.

Mon propos n’est donc pas de faire un exposé didactique des grandes étapes de la vie dans l’Esprit, mais d’inviter à une petite balade au long d’une vie et de nous arrêter avec le lecteur à certains « points de vue », comme on le fait lors d’une marche, afin de mieux regarder derrière soi, devant soi et en soi. Je voudrais juste partager quelques découvertes de l’Esprit faites à travers l’épaisseur d’une vie d’ombres et de lumières, aidé de la sagesse de grands témoins de la foi qui nous ont précédés. Le lecteur pourra ainsi mettre des mots sur ce qu’il vit déjà, faire une relecture de sa vie de baptisé ou se laisser attirer plus avant dans cette belle aventure de l’Esprit.

Première partieQUELQUES MOTS D’UNE HISTOIRE

1Jeunesse et appel

Avec mes trois frères, nous avons eu la grâce de naître dans une famille unie et chrétienne. Nos parents s’aimaient beaucoup et nous aimaient beaucoup, quel cadeau ! C’est presque devenu un luxe dans notre société où les familles semblent se faire et se défaire pour se refaire à nouveau : « On peut si facilement s’aimer, se désaimer ! » chante Calogero.

Dans cette période de l’enfance, deux éducateurs m’ont particulièrement marqué : une institutrice et notre curé de paroisse à Monnières en Loire-Atlantique. C’est à cette période du primaire que j’ai ressenti le premier appel à devenir prêtre. J’avais des élans missionnaires « charmants » pour un enfant de cet âge. J’étais enthousiasmé par les vies de saints que racontait avec tant de conviction notre institutrice, « l’appel du héros », dirait Bergson. Au retour de l’école nous étions plusieurs enfants des villages à rentrer à vélo. J’invoquais la raideur de certaines côtes pour leur demander de descendre de vélo afin de se reposer un peu… et quand le tour était joué, je leur proposais de prier ensemble le chapelet.

Avec la naïveté d’un enfant qui ressent l’appel au sacerdoce je crois avoir dit très tôt à mes parents : « Plus tard, je ne me marierai pas ! » J’étais convaincu de la véracité de cette intuition sans pouvoir bien sûr la comprendre et l’expliquer à cette période. Comme tout jeune, je n’étais pas à un paradoxe près car, plusieurs années après, je « déclarai ma flamme » à une jeune fille pour laquelle j’avais des sentiments pas vraiment platoniques. À ma déclaration sympathique, elle partit en pleurant… ça vous calme ! Mais derrière ces faits quelque peu amusants, le Seigneur avait sans doute déjà ses vues…

Très jeune, je me souviens avoir eu longtemps peur du martyre. Et ce qui est d’autant plus bizarre, c’est qu’aucune évocation traumatisante n’a été faite ni par cette institutrice, ni par notre curé ni en famille. J’ai fait pendant de longues années des cauchemars de martyre que me faisaient subir des soldats coiffés de turbans ou des nazis. Curieux ! Mais c’était si prégnant dans ma vie d’enfant que, lors de mes premières confessions, j’ai demandé à mon curé avec candeur si on pouvait comme chrétien tenir fermement à sa foi et la mettre en stand by… juste le temps d’un interrogatoire pour éviter une séance de torture… et bien sûr reprendre le flambeau de la foi juste après ! Ces songes de torture et d’exécution disparurent bien des années plus tard avec la rencontre plus personnelle du Christ vivant et l’expérience croissante de l’abandon dans l’Esprit : « Quand on vous emmènera pour vous livrer, ne vous préoccupez pas de ce que vous direz, mais dites ce qui vous sera donné sur le moment : car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit Saint » (Mc 13, 11).

Le premier appel… et la fermeture

Ce désir d’une vie consacrée s’enracinant de plus en plus, il me parut évident de rentrer au petit séminaire des Naudières, près de Nantes. Mais dès les premiers jours de cette vie d’internat, je fus pris d’un tel cafard qu’au bout de trois mois, j’étais de retour dans mon cher pays. Cette frilosité pas très glorieuse dura jusqu’à l’« exil » des deux années en Afrique à la fin de mon grand séminaire.

Je n’ai pas été sans analyser ce qu’il faut appeler une « blessure ». Je peux difficilement ne pas l’associer à ce souvenir lointain que mes parents m’ont confirmé par la suite. Tout petit, sachant marcher depuis peu, je me trouvais au bord du ruisseau près de la maison familiale. Et sans que personne fasse attention, le petit bonhomme se mit à marcher dans les chemins sillonnant les vignes et se perdit. L’émotion qui remonte en pensant à cette expérience est une impression douloureuse d’abandon, le sentiment d’être perdu. Et je me revois pleurant, retrouvé par un adulte qui se promenait par hasard dans cette campagne et qui me ramena bien sûr à mes parents.

Cette « blessure souche » semble s’être amplifiée dès que je fus en âge d’aller à l’école. J’étais, semble-t-il, plus souple que mes frères (pas forcément le plus fin !). Mes parents, vignerons ne pouvant être au four et au moulin durant les vendanges, m’envoyèrent durant trois semaines chez ma grand-tante à Geneston. Elle était très gentille mais je vivais une réactivation douloureuse de la blessure d’abandon. Je me revois encore pleurer des heures durant contre la porte de l’école, perçue comme une prison dans mon cœur d’enfant.

Après cette expérience douloureuse du petit séminaire, mon cœur s’était comme fermé à la question de la vocation de prêtre ou de missionnaire. Dans mon cœur d’enfant, la question de la vocation allait demeurer associée à « abandon, pleurs »… Mais je restais accroché à Dieu dans une foi relativement sereine. Le second souffle spirituel n’était pas encore arrivé, il y avait comme un voile entre Dieu et moi.

Que faire de sa vie ?

Je poursuivis mes études sans savoir quelle orientation donner à ma vie : « Laissons courir, les choses s’éclairciront bien un jour ! » Le passage du collège au lycée m’obligea forcément à faire un choix. En fait à l’époque, je n’étais pas en mesure de faire de choix. Non pas qu’on ait choisi à ma place mais je ne voyais pas du tout ce qui pouvait remplir ma vie. J’ai donc pris ce que je jugeais comme une voie de garage (pardon pour les comptables qui font mon admiration !) ou du moins une voie non compromettante, des études de commerce-comptabilité. Quand j’y pense, moi comptable ?… Cela relève du film comique ? La première année en seconde était « indifférenciée ». On y faisait du commerce, de l’administratif, de l’économie, des langues. Finalement comme il y avait un peu de tout et rien de bien typé, je me retrouvais premier de classe. Cela me donnait des ailes et je me voyais déjà faire des études… Que d’illusions !

L’année suivante, imperceptiblement, j’entrai dans une crise existentielle profonde. Je me demandais ce qu’on faisait sur la terre et ce que je pourrais bien faire de ma vie. Cela s’est traduit automatiquement dans mes études par une dégringolade. Durant la seconde je devais être premier de classe, mais dès que cette crise existentielle m’a atteint, je me suis retrouvé dans les derniers de classe ! Je ne pense pas que j’étais un fainéant, mais je n’avais goût à aucune étude particulière. Je ne savais que faire, ce n’est qu’en redécouvrant l’appel à être prêtre que j’ai compris. Finalement j’ai obtenu mon baccalauréat mais en passant par le rattrapage. Mon seul diplôme ! Je ne tire aucune gloire amusée de n’avoir pas suivi d’études supérieures mais je crois qu’à cette époque-là mon intelligence devenait comme mystérieusement « emprisonnée », sans vraiment comprendre le pourquoi de ce patinage intérieur.

La rencontre avec un prêtre heureux

Depuis deux ans, j’avais rencontré par hasard un vieux prêtre, le Père Auguste Hallereau, fondateur de la paroisse de Notre-Dame-de-Toutes-Joies, à Nantes. Sa maison était suffisamment grande pour accueillir des étudiants ou de jeunes professionnels. Un stage à EDF, à Nantes, durant mes vacances scolaires, m’avait amené à habiter chez lui et bien sûr à parler avec ce prêtre.

Ce qui m’a frappé tout de suite, c’est que, par-delà son âge très avancé, c’était un prêtre profondément heureux. Heureux de son passé à travers un ministère fécond, heureux de son aujourd’hui dans sa retraite épanouie, heureux d’envisager son avenir en Dieu par-delà la vie sur terre. Tout cela ne pouvait pas ne pas impressionner mon cœur de jeune quelque peu dilettante et qui ne savait pas vraiment quel sens donner à sa vie.

Dès les débuts, nous parlions simplement et profondément. Il me demanda si je pensais encore à être prêtre. Je lui répondis tout de go : « Non, c’est terminé, tout ça c’est du passé ! » Mais cette réponse ne m’empêcha pas à son contact de redécouvrir l’expérience du sacrement du Pardon et d’approfondir la prière commune avec lui. Durant la prière, il m’arrivait parfois d’avoir des crises de fou rire devant ses petits travers ou certaines expressions quelque peu décalées pour un jeune de dix-huit ans. En tout cas, à travers sa médiation, j’entrais dans une relation beaucoup plus personnelle avec le Seigneur.

Une retraite en abbaye

Après une année de service militaire, je trouvai un travail dans les assurances comme administratif. Mais là encore, je me sentais « ligoté intérieurement ». Il n’y avait pas d’inhibition ou de timidité maladive mais j’étais incapable de prendre vraiment goût à ce que je faisais, incapable de donner ma vraie mesure.

Durant cette période, à la suite de mon frère qui avait eu un accident en compétition, je me lançai dans le motocross avec une licence officielle. J’ai bien sûr vécu de bons moments, d’intenses émotions durant cette année sportive mais je crois que cela relevait inconsciemment d’un challenge. Un peu comme certains font du saut à l’élastique pour se prouver à eux-mêmes quelque chose dont ils n’ont pas forcément conscience. Pour moi, tout ceci n’était qu’une occasion de recherche de moi-même, de limites mais selon une construction finalement plus ou moins artificielle.

Après des mois de partage, le Père Hallereau me proposa de faire une retraite en abbaye. Je ne voyais pas du tout ce que cela pouvait recouvrir mais je me sentais attiré par l’inconnu de cette « rencontre de troisième type ». Nous voilà partis dans une abbaye bénédictine pour quelques jours de récollection. Cette plongée soudaine dans un monde de silence où tout semblait réglé comme du papier à musique, toutes ces prières incompréhensibles en grégorien provoquèrent en moi un certain dégoût dans les premières heures. Mais par délicatesse pour ce vieux prêtre sympathique, je décidai de rester jusqu’au terme fixé. À ma surprise, au sortir de cette abbaye, une grâce de prière venait m’inonder, un désir de vivre une forte union avec le Seigneur – sans bien sûr y arriver vraiment ! Durant les vendanges qui suivirent à la propriété familiale, personne ne se doutait de ce qui venait de m’arriver dans cette abbaye. Mais ce travail manuel me permettait d’avoir le cœur et l’esprit tout occupés à l’exercice de la présence à Dieu et au service des autres vendangeurs qui avaient plus de peine à tenir le rythme.

La question de la vocation refait surface

Cette grâce naissante de prière n’avait pas fait disparaître ce mal-être profond et surtout cette question douloureuse : « Mais qu’est-ce qu’on fait sur cette terre, et moi, qu’est-ce qui peut vraiment me combler ? Si encore je voyais ne serait-ce qu’une porte entrouverte de cette vie en plénitude ? »

Ma décision était prise, je démissionnai sur-le-champ de mon travail dans le cabinet d’assurances. Je sentais en moi un désir de me donner. Mais, bien sûr, il n’était pas question de devenir prêtre. Je me voyais partir dans un pays pauvre, faire de l’humanitaire. Mais au fond de moi je crois que… je n’y croyais pas. En tout cas quelque chose de souterrain était en train de germer.

Je me décidai donc à me rapprocher du Père Hallereau afin qu’il m’aide à voir plus clair sur ce questionnement intérieur naissant mêlé à ce mal de vivre toujours tenace. Au chômage, je me mis à chercher du travail. Je trouvai un poste d’ouvrier manutentionnaire dans une droguerie en gros.

Au cours d’un échange avec le Père Hallereau, celui-ci remit sur le tapis la question de la vocation. Ma certitude négative semblait s’effriter : « Finalement, pourquoi pas ? » Quelques jours plus tard, alors que je me trouvais seul dans ma chambre, monta soudainement en moi comme une vague qui provoqua des larmes : « Et si finalement mon mal de vivre venait de ce refus de l’appel profond à être prêtre ? Être prêtre pour vivre ce que Jésus veut pour toi, devenir prêtre pour connaître la vie en plénitude ! »

À partir de ce moment-là, le désir de me donner aux autres, le désir de partager ma foi à des plus jeunes s’est accentué. Un samedi soir, je participais à la messe dans ma paroisse de Monnières ; c’était une messe animée par le Mouvement eucharistique des jeunes. Un jeune de mon âge, Jacques, animait les chants. Intérieurement, j’étais impressionné par son audace à s’exposer devant tout le monde. Ce fut comme un ébranlement intérieur. « Et toi, sois assez humble pour te lancer et donner de ton temps pour les plus jeunes. » Je rejoignis le groupe des jeunes du Mouvement eucharistique des jeunes : Didier, Michel, Béatrice, Jacques, Marie-Claire… tous encouragés par sœur Berthe, une religieuse petite en taille mais grande de cœur par son humilité et sa foi.

La perte du sommeil

Cet appel à devenir prêtre que j’avais étouffé en moi et qui remontait à la surface me faisait par ailleurs pressentir l’énorme fossé entre les études nécessaires à cet état et les si maigres connaissances que j’avais acquises jusqu’alors. Le Père Hallereau commença à me glisser quelques articles de réflexion théologique. Mais je ne savais pas après quel lièvre courir tellement j’avais le sentiment de ne rien savoir. J’eus l’heureuse inspiration de travailler l’histoire de l’Église. Je voyais bien qu’il ne suffisait pas de lire des livres dont le contenu s’envole si vite. Ce qui n’est pas écrit n’est pas assimilé… du moins pour moi. Après mon travail de manutentionnaire, je me mis donc à faire des fiches, siècle par siècle, et je les apprenais par cœur.

Mais je pris ce travail tellement au sérieux que cela devenait une obsession si bien que je commençai à en perdre le sommeil. Cette perturbation ne fut pas passagère mais dura de nombreuses années. Elle fut à l’origine de grandes angoisses extrêmement douloureuses, une véritable écharde dans ma chair. Mais au final, cette écharde pénible et humiliante s’avéra très bénéfique pour basculer en Dieu. Car ces angoisses et cette fatigue étaient tellement intolérables que cela m’obligea à devenir pauvre et petit, et surtout à lâcher prise de ma vie en Dieu. Dieu devenait la seule issue… J’étais si bas que je n’avais plus d’autre recours que de me laisser aspirer par le Très-Haut !

Je le dis simplement pour les lecteurs qui ont décrété depuis longtemps que leur nuit intérieure est un obstacle irrémédiable en vue d’une authentique expérience dans l’Esprit. Non, Dieu se sert de tout, absolument de tout. Et Il se plaît d’une manière toute particulière à se servir du contraire de ce que nous imaginons comme chemin pour nous approcher de Lui, pour nous unir à Lui : « [Le Seigneur] m’a déclaré : “Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse.” C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ » (2 Co 12, 9).

Le séminaire

Le temps passant, il fallait maintenant franchir le pas et se décider à entrer dans un séminaire ou dans une communauté religieuse. Mon cœur d’enfant avait été marqué par un prêtre diocésain, le curé de notre paroisse. Mais les divers prêtres séculiers rencontrés depuis me renvoyaient l’image d’un ministère mangé par les tâches et les réunions. Sans aucunement juger les personnes, je ne sentais pas transpirer leur vie intérieure, leur intimité avec le Seigneur.

Je m’orientais davantage vers des communautés religieuses qui présentaient un cadre moins flou et semblaient avoir une vision plus verticale de leur consécration. Mais à chaque fois, que j’allais dans une communauté religieuse, je ne ressentais que dégoût intérieur. Finalement, je me « résignai » à entrer au grand séminaire des Pays-de-la-Loire en octobre 1982.

Dès les premiers jours de séminaire, je fus pris de cette tétanie intérieure qui me tenaillait depuis l’enfance dès qu’il me fallait quitter mon horizon familier, ma terre. J’étais découragé : tout ce temps écoulé et cette blessure d’enfance qui me possédait encore à un âge où on prend normalement son envol. Je m’apprêtais à quitter à nouveau ce séminaire dès les premiers jours : quelle humiliation intérieure ! Pourtant, avant d’aller trouver le supérieur pour lui dire mon erreur d’aiguillage, je me rendis à la chapelle. Et je dis au Seigneur : « Écoute, cet écrasement me dépasse. Je te donne ce temps de prière, je m’abandonne entre tes mains, fais-moi un signe, dis-moi une parole… » Le Bon Dieu n’enleva pas les racines de mon malaise mais il me donna soudainement l’évidence sereine qu’au cœur de ce mal-être qui allait encore durer, il me fallait rester.

Je ne fus pas vraiment heureux au séminaire, certes à cause des limites de toute institution mais surtout à cause de ce filet intérieur qui me retenait dans ses mailles. Tout semblait ligoté à l’intérieur de moi-même. J’étais angoissé. Je sentais bien que ce n’était pas de ma faute mais cela me rendait très honteux. Finalement l’amour-propre peut jouer en notre faveur dans certaines circonstances de nos vies. Il nous oblige à nous battre pour garder bonne figure devant l’entourage. C’est ce que je fis afin qu’on ne se rende pas trop compte de mes combats intérieurs.

Une effusion du Saint-Esprit… sans le savoir

Le Père Hallereau ayant quitté cette terre, c’est avec le Père Henri Lebrun que je partageais profondément. C’était vraiment un prêtre du Saint-Esprit pour oser avoir confiance en ma vocation. Il me fit découvrir les bases de la vie spirituelle, à savoir la louange qui décentre de soi, la confiance qui s’appuie sur Dieu et sa Parole et non pas le surf spontané sur les sentiments du moment. Il était d’une patience d’ange devant mes lenteurs.

Il me proposa de faire une retraite dans un Foyer de Charité, à Tressaint, lieu inconnu pour moi jusqu’alors. Au cours de la retraite, des petits groupes de communautaires se rendaient disponibles pour prier pour ceux qui avaient des intentions particulières, des souffrances. Je ne connaissais que la confession mais pas ce genre de petits groupes d’intercession. Je me suis dit : « Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal, dépasse un peu ton amour-propre et vas-y ! » Au sein de ce groupe de trois personnes, j’ai offert avec émotion mes angoisses et surtout cette incapacité à comprendre ce mal-être. Il ne s’est rien passé de sensible durant cette intercession mais je suis parti aussitôt à la chapelle pour adorer Jésus dans le Saint Sacrement. Et là, soudainement j’ai été inondé de la présence aimante de Jésus. J’étais littéralement aspiré. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait, je ne trouvais pas en moi ce qui avait pu provoquer cette « consolation sans cause », elle venait d’au-delà de moi.

La retraite terminée, de retour au séminaire je n’avais qu’une hâte, c’était de terminer mon travail intellectuel pour me plonger dans la prière et retrouver cette lumière d’amour qui semblait se situer toujours un peu au-dessus de moi. Cette expérience forte de l’amour du Seigneur dura trois semaines. Et puis comme une bougie qui s’éteint dans le silence d’une église, cette consolation sensible disparut progressivement sans que je puisse la faire revenir. Quelque temps après, je sentis de nouveau l’aiguillon du trouble intérieur. Je partis rapidement à l’église me jeter au pied du Saint Sacrement pour le supplier de me faire goûter à nouveau cette consolation. Mais cette mystérieuse présence sensible de lumière semblait s’éloigner à l’horizon. Je compris quelque temps après ce que Jésus semblait me dire : « Je t’ai montré mon Amour qui construit et reconstruit pour que tu saches que tu n’es pas seul. Je me retire sensiblement de ton cœur pour que tu me cherches dans une foi plus pure. Et quand tu m’aimeras pour Moi-même, tu ne te regarderas plus et tes difficultés disparaîtront progressivement. »

Une présence nouvelle de Marie

La période qui suivit m’installa effectivement dans un désert intérieur. Mais une prière plus profonde et désintéressée commença à s’ancrer en moi : je cherchais Jésus pour lui-même. Le sevrage était douloureux mais salutaire. D’autre part, la Vierge Marie, qui avait toujours été présente dans ma vie de foi, se fit encore plus intime. Un jour que je venais d’aider une personne qui était en souffrance morale, j’en ressortis troublé car les souffrances de cette personne me renvoyaient à ma propre fragilité. Je me jetai dans la prière avec Marie. Dès le début de la prière, je suppliai de toutes mes forces qu’elle m’enlève ce trouble. Je la priai en ruminant très, très doucement le Je vous salue Marie. Marie me fit sentir sa présence très proche, accompagnée d’une grande paix. Elle me montra que se tourner vers elle ne détourne pas de Dieu. Il me paraissait que ce temps de prière mariale faisait plaisir à Jésus et qu’Il désirait que je passe par Elle pour aller à Lui.

Une compréhension nouvelle de la prière au cœur de l’épreuve

Il me sembla comprendre quelque chose d’important dans la vie de prière. Quand on a une grosse souffrance sur le cœur au moment où on entre en prière, il faut bien sûr supplier et demander que Dieu, la Vierge interviennent. Mais il ne faut pas faire de troc avec le Ciel : « Je te prierai plus résolument quand tu auras enlevé cette souffrance. »

La supplication est une bonne chose quand on traverse une difficulté. Mais si on s’enferme dans la prière de demande, on risque de renforcer la souffrance elle-même. En étant rivé sur elle, on va la grossir psychologiquement : la supplication qui se focalise sur la souffrance agit comme une loupe sur celle-ci. N’oublions pas que dans la prière du Notre Père, il y a des demandes mais elles commencent justement par cette expression de confiance et d’abandon : « Abba, Dieu Père ». Si toutes nos supplications ne sont pas enracinées dans l’abandon confiant entre les mains de notre Dieu Père qui sait ce qui est bon pour nous, nous ne sommes plus dans l’Esprit, dans l’esprit de la prière selon le Christ.

Une fois la supplication faite à Marie ou au Seigneur, il faut accueillir pleinement ce que je suis sur le moment : joyeux, souffrant, angoissé, soucieux. Et en accueillant ce que je vis à l’instant, je me décentre progressivement en cessant d’avoir les yeux fixés sur mon problème pour lever les yeux sur « le soleil de justice dont les rayons sont notre guérison » (Ml 3, 20).

On ne sort jamais indemne de ce type de prière moins intéressée, plus décentrée. Mais attention, il faut le vouloir ! Cette prière volontaire n’a rien à voir avec la tension volontariste. Il s’agit de vouloir démissionner de son propre vouloir pour entrer dans le vouloir du Bon Dieu. C’est une relation d’amour qui recherche l’autre pour lui-même. Jésus n’a-t-il pas dit que lorsqu’on le recherche Lui seul, Il donne « le reste par surcroît », la paix, la sérénité : « Cherchez son Royaume, et le reste vous sera donné par surcroît » (Lc 12, 31).

Cette paix n’est pas au bout d’une recherche simplement humaine. Cette paix au cœur de l’épreuve vient de Dieu qui dépose en nous sa propre paix de crucifié glorifié : « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie » (Jn 14, 27). Dans une conférence, Mgr Gaucher, commentant les paroles des saints qui trouvent la paix dans la croix, expliquait que cette paix au cœur de la souffrance est la signature de la présence même du Saint-Esprit. Il n’y a qu’un au-delà du cœur de l’homme qui puisse expliquer la présence d’une telle paix au cœur de l’épreuve crucifiante. On comprend par ailleurs qu’une lecture psychologisante étroite ne peut pas comprendre cette paix. Elle aura tendance à y voir un relent de dolorisme ou de masochisme. Sans la lumière de l’Esprit Saint on peut difficilement comprendre de l’intérieur cette paix d’un « autre type ». Jésus dit bien : « Le monde ne peut pas recevoir l’Esprit de vérité, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez » (Jn 14, 17).

Quand on a fait l’expérience de la prière abandonnée en Dieu alors qu’on est dans l’épreuve, on s’imagine qu’on pourra « se redonner » cette même paix dès qu’arriveront d’autres périodes difficiles. Mais quand revient la nuit, on devient subitement amnésique. Il nous faut à nouveau consentir à redevenir novice et réapprendre à lâcher prise pour accueillir la paix et non pas la prendre de force. La paix de Dieu est un don du ciel à recevoir. On ne peut pas la mettre au congélateur et la ressortir dès qu’arrive une nouvelle difficulté : « J’ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions, il me nourrit à chaque instant d’une nourriture toute nouvelle2 .»

2Douloureux mais heureux exilen Afrique

Hésitation et remerciements du séminaire

Toujours durant mon temps de séminaire, à l’approche de mon diaconat, il fallait me décider à franchir le pas de l’engagement définitif. Mais je vivais toujours cet écrasement intérieur dont les causes m’apparaissaient obscures, incompréhensibles. En conscience et en toute paix, je demandai une année de plus pour discerner. Après coup, je suis certain que ma décision était conforme à ce que voulait le Seigneur.

Je suppose que les pères du séminaire ont dû se poser des questions à mon endroit puisqu’au cours de l’année suivante, ils me demandèrent d’arrêter définitivement la formation au séminaire de Nantes. Ce fut un coup de massue mais je l’ai aussitôt accueilli dans la confiance et la paix même si je me demandais ce que j’allais devenir.

La Parole de Dieu est vivante

Au soir de cette annonce, je me retrouvai dans le bureau d’un séminariste, devenu prêtre depuis, Bernard. Avec un ami à lui qui était ouvert à la vie dans l’Esprit, nous avons loué le Seigneur et Bernard a demandé avec la foi d’un enfant une parole au Seigneur pour que je traverse ce tunnel qui s’ouvrait devant moi. J’étais un peu dans le cirage, lorsque je l’entends s’émerveiller joyeusement : « Incroyable, écoutez la parole que Jésus nous donne ! Une parole de l’Ancien Testament : “Je ferai de vous des prêtres.” » Mais devant la sombre réalité, je préférai en conclure que ce n’était qu’une heureuse coïncidence. Des années après, au cours de retrouvailles avec Bernard dans une abbaye, nous nous sommes rappelé cette parole donnée par le Ciel : la parole de « coïncidence » était bien une parole « providentielle ». Pauvre cœur de l’homme si peu confiant en un Dieu qui se fait si proche au point de lui parler au cœur par sa Parole !

Je n’étais pas spontanément sensible à cette façon charismatique d’ouvrir la Bible au nom de Dieu. Mais à plusieurs reprises, des années après où je me trouvais dans une situation de grande pauvreté intérieure et de faiblesse physique, j’ai fait l’expérience que Dieu sait entendre le cri de ses enfants qui le supplient en toute confiance. Au retour de mon séjour en Afrique qui va être évoqué par la suite, peu avant mon ordination diaconale, je me réveillai un matin après un sommeil très perturbé. Ce trouble du sommeil qui durait depuis des années me paralysait profondément. Je me jetai littéralement de mon lit pour supplier le Seigneur de me venir en aide : « Comment peux-tu m’appeler à être prêtre dans un tel état de délabrement intérieur ? » Je sentis une motion intérieure qui me poussa à ouvrir ma bible. Pauvre et petit, je l’ouvris au « hasard »… Et ce fameux hasard me fit tomber le doigt sur le verset 5 du Psaume 90 : « Tu les submerges de sommeil. » J’étais bouleversé par une telle délicatesse et proximité de Dieu à mon égard : « Dieu, comment peux-tu t’intéresser aux détails de ma vie, comment Toi l’Immense, tu as pu me visiter, moi ? » Je passai un long temps à remercier Dieu de cette parole prophétique. Je savais d’une confiance certaine que cette parole allait se réaliser dans ma vie. Effectivement, de manière progressive, des années plus tard, je retrouvai l’équilibre récupérateur.

Travail et retraite de jeunes

Revenons à l’époque du séminaire. Après cet arrêt demandé par les pères du séminaire, je me retrouvais sans rien. Non par vertu mais par grâce, je ne leur en ai jamais voulu. Ils avaient exercé leur tâche difficile de discernement. Je ne comprenais absolument pas ce qui m’arrivait, mais je finis par me dire que les pères du séminaire devaient sans doute avoir raison. Je me mis donc en quête d’un travail et je trouvai un emploi dans une imprimerie. On m’avait mis sur une machine qui ne marchait pas. Mon prédécesseur sur cet outil était parti, victime d’une dépression… Bonjour l’aventure ! Mais je ne sais comment, je prenais cela du bon côté.

Durant quelques jours de vacances, j’organisai dans ma paroisse d’origine à Monnières une retraite de jeunes avec mon curé, le Père Musseau. Même si j’étais épuisé par tous ces événements, je ne pouvais que faire ce constat à la fin de la retraite : « Finalement, il n’y a que ça qui me rend heureux, évangéliser, partager, me donner et donner la parole ! »

Je demandai donc un rendez-vous avec mon évêque, Mgr Marcus pour lui exposer ce désir toujours présent du sacerdoce malgré la décision des pères du séminaire. Après réflexion, il me proposa de partir pour un temps en Afrique dans une mission. Cela m’aurait fait la même chose que s’il m’avait demandé d’aller sur la lune tellement je ne me voyais pas en Afrique ! Dans les jours qui suivirent, je fis des rêves « sympathiques » de boas constrictors et de crocodiles !

Le soleil d’Afrique pour mûrir une vocation

J’acceptai tout de même de partir pour l’Afrique. Je me retrouvai dans une mission en Côte-d’Ivoire à la paroisse Saint-Michel d’Adjamé. Les premiers temps furent difficiles même si l’équipe des prêtres et religieuses avec le bon Père Louis Boiron à sa tête faisait tout pour m’insérer au mieux.

Dès la première semaine sur ce sol africain, un Père dominicain qui devait faire une conférence sur la Vierge mourait d’une crise fulgurante de paludisme. Mon curé me proposa de le remplacer au pied levé. Je lui dis que ce n’était pas raisonnable. Finalement, une fois libéré du complexe de comparaison (un dominicain de soixante-dix ans face un crypto-séminariste de trente ans !), et devant l’insistance confiante de mon curé, je me jetai à l’eau. Ce fut une belle expérience car je commençais à découvrir que l’Esprit Saint était plus ingénieux que mes compétences ou mes incompétences. Cette assemblée d’Ivoiriens venue à la récollection sembla repartir heureuse de la parole prodiguée. Mon curé, sans aucune pommade, m’encouragea sur cette route du ministère de la Parole, car il me dit qu’il avait été lui-même touché durant la récollection.

Quelques mois plus tard, les circonstances m’obligèrent à nouveau à me jeter à l’eau. Mon curé retourna en France pour un temps de vacances bien méritées. Et voici que se présenta à la paroisse l’enterrement d’un chef de village (ce qui pourrait être comparé en France à un enterrement de député). Or, il se trouvait que tous les prêtres disponibles à la mission étaient pris d’une crise douloureuse de palu. Et je me retrouvais tout seul sur le pont… mais comment célébrer cet enterrement puisque je n’étais que laïc séminariste ? Au début, je ne voulais pas voir la situation en face jusqu’au moment où il fallut bien me rendre à l’évidence : « C’est toi qui vas devoir célébrer cet enterrement sans messe ! » La grande église de tôle de Saint-Michel d’Adjamé était plus que pleine avec tous les officiels d’ici et d’ailleurs… et me voilà « célébrant improvisé ». Bien sûr, l’estomac était un peu noué mais une fois jeté à l’eau il a bien fallu nager.

Cela a dû bien se passer puisque mon curé, à son retour de vacances, me demanda de participer au tour de prédication des messes du week-end. Pardon d’écorcher un peu le droit canon qui réserve au prêtre seul la prédication durant la messe… mais je ne le savais pas à l’époque ! Ce fut une expérience riche, pas simplement parce que je découvrais sur le tas certaines facettes du ministère de la prédication mais, plus profondément, parce que je découvrais les rudiments du « lâcher prise » dans le Saint-Esprit.

La première prédication s’est finalement bien passée. Il fallait corriger le défaut du débutant qui a peur et qui parle trop vite. Une religieuse missionnaire pleine d’humour m’avait appelé pour la circonstance « mitraillette ». C’est à la deuxième prédication que cela devint intéressant. J’avais amené de France un dossier volumineux de prises de notes personnelles, par désir de bien faire mais surtout par peur de manquer de « cartouches ». Ce n’est pas pour rien qu’un père du séminaire m’avait dit amicalement : « Dans ton travail tu es un peu capitaliste. Tu engranges par peur de manquer ! » Il n’avait pas tort, le fond d’insécurité qui était en moi déteignait aussi sur ma manière de travailler intellectuellement, d’entasser des connaissances.

En tout cas, pour cette deuxième expérience d’homélie, je me retrouvais complètement sec devant les lectures du dimanche. Et plus la date fatidique se pointait, plus le cœur sec devenait anxieux. L’inquiétude fut si grande que cela m’obligea à « compter » sur le Seigneur, ce qui n’était pas spontané. Jusqu’alors, lorsque je faisais appel au Seigneur, c’était sur la fin pour qu’il « bénisse » mon travail. Quelques heures avant la première messe du samedi soir j’étais acculé à démissionner de mon savoir-faire, de mes « réserves » engrangées pour enfin faire confiance. Après le repas de midi, toute la paroisse faisait la traditionnelle sieste. Pendant que tout le monde récupérait en plein zénith, je quittais ma moustiquaire pour poser un acte de foi : « Marie, je vais te prier gratuitement, je vais m’abandonner entre tes mains. Tu vois, je dois écrire quelque chose sur cette feuille désespérément vierge. Je m’occupe de toi, viens t’occuper de moi, toi qui es pleine du Saint-Esprit, qu’Il m’inspire les paroles pour la prédication de ce week-end. »

Vers la fin de ce temps de prière mariale, en un instant, je vis en esprit les trois points de cette fameuse prédication qui demeurait désespérément muette jusqu’alors. Cette expérience m’a profondément marqué. Ce n’est pas une mince affaire de découvrir que le Saint-Esprit ne veut pas seulement nous inspirer « en gros » mais à travers une parole concrète à dire ou à écrire : « Plus que jamais, je comprends que les plus petits événements de notre vie sont conduits par Dieu. Il ne faut voir que Lui en tout. On n’a jamais trop de confiance dans le Bon Dieu, si puissant et si miséricordieux3 .»

Plus tard, je découvris même que le Saint-Esprit inspire non seulement quand nous sommes devant une page blanche mais jusque dans le choix des livres et articles à travailler pour nous éviter de perdre du temps, pour nous conduire vers la nourriture qu’Il juge bonne. Avec le temps, je devenais de plus en plus simple avec l’Esprit. L’Esprit Saint devenait ce qu’il est en Lui-même, « l’Esprit simple » ! C’est une grande conversion que de commencer à croire que l’Esprit Saint se rend si proche de nos préoccupations. C’est une grande conversion de commencer à croire que l’Esprit Saint s’intéresse non seulement à notre âme, mais aussi à la matière, à ce que nous jugeons comme « bassement matériel ». N’est-ce pas l’Esprit qui a créé la matière même de la chair du Fils de l’homme dans le sein de la Vierge Marie ? N’est-ce pas Lui qui s’empare de la matière du pain pour rendre présent le Fils de Dieu dans l’Eucharistie ? Si ce n’est pas concret, tout ça ?

Les nuits pesantes d’Afrique pour mûrir un cœur de louange

Comme je l’ai déjà précisé plus haut, je dormais très mal depuis une bonne période. Il fallait s’attendre à ce qu’en Afrique ça ne s’améliore pas. Effectivement, une religieuse me dit fraternellement quelques semaines après mon arrivée à Abidjan : « Tu sais, ici, Joël, la nuit on ne dort pas, on se repose ! »

La nuit africaine est effectivement pesante. Le taux d’humidité était si fort que même la nuit on était trempé de sueur. D’autre part, en Afrique, on vit beaucoup la nuit. Le tapage nocturne semble faire partie de la culture dans les grandes mégapoles africaines. De plus, le quartier proche de la mission était connu comme un lieu de prostitution. Enfin, les mosquées nous faisaient participer « très tôt » à l’appel de la prière. Tous ces éléments contribuaient à des nuits perturbées. Cette tendance chronique à l’insomnie provoquait un réveil au beau milieu de la nuit avec l’angoisse de ne pas me rendormir, la perspective d’être « mort » le lendemain. À la mission, personne ne se doutait de ce lourd combat intérieur. Et je me gardais bien de l’évoquer car j’en avais une honte profonde. Cette insomnie, cause de grandes angoisses, me poussait à n’attendre une issue que du ciel. À chaque réveil au beau milieu de la nuit, je sortais de ma moustiquaire et me mettais à genoux en prière. À l’aide de cassettes de chants de louange, j’essayais de m’abandonner en Dieu, les bras suppliant le ciel. Je remarquais qu’il y avait un plus grand décentrement de soi avec la louange qu’avec l’oraison silencieuse qui est bonne en elle-même. Mais dans les périodes de combat ou de nuit intérieure, l’oraison silencieuse a besoin de la béquille de la prière vocale pour éviter l’appesantissement spontané sur soi. Certaines fois, au cours de cette louange nocturne, je fus inondé de paix intérieure. D’autres nuits, Jésus semblait me laisser là, sans force.

Heureux exil qui m’a valu un début de lâcher prise !

J’ai beaucoup reçu de la fraîcheur de ce peuple ivoirien, de l’attention délicate et fraternelle de l’équipe des prêtres et religieuses avec qui j’ai vécu à Abidjan. Cette expérience africaine m’a obligé à quitter mes sécurités intérieures pour apprendre à marcher sur l’eau.

Lorsque je relis cette tranche de vie, je crois vraiment que c’est Jésus qui a mené – « en direct » ou à travers les causes secondes – cette histoire de fin de séminaire et cette aventure africaine. Quelle grâce extraordinaire de finir par croire que c’est Dieu qui, finalement, mène la danse de nos vies, à travers tous les événements jusque dans les plus petits détails ! Et ceci, sans que la personne soit un simple jouet téléguidé puisqu’elle conserve toujours la liberté de consentir ou de refuser le plan d’amour de Dieu.

Selon la volonté du Christ, nous devons bien sûr tout faire pour lutter contre le mal en nous et autour de nous. Mais selon cette même volonté du Christ, nous sommes conviés à demeurer dans l’action de grâces, en toutes circonstances : « En toute chose rendez grâce à Dieu. C’est la volonté de Dieu sur vous dans le Christ Jésus » (1 Th 5, 16).

Dieu ne provoque pas directement tous les événements qui nous arrivent. Pour mon frère décédé accidentellement à l’âge de dix-sept ans, ce n’est pas Jésus qui l’a poussé sous les roues de la voiture, afin de l’accueillir plus rapidement dans son au-delà. La formule de circonstance : « Il a plu à Dieu de rappeler à Lui » peut être comprise dans un sens contraire à l’amour de Dieu.

Si Dieu ne provoque pas directement le mal ou les événements douloureux, Il y est toujours présent depuis sa Mort-Résurrection. Jésus confie à Catherine de Sienne aux prises avec de violentes tentations durant lesquelles le Christ semblait absent : « J’étais dans ton cœur ! J’agissais en toi ; je défendais ton cœur contre l’ennemi. Jamais, je n’aurai été plus près de toi. »

Non seulement Jésus ne provoque jamais le mal qui nous arrive mais il peut le permettre, l’utiliser pour un plus grand bien : « Dieu utilise la malice, il ne la produit pas » (saint Thomas d’Aquin). Certes ce plus grand bien nous est souvent incompréhensible sur le moment car la souffrance nous referme sur nous-mêmes et nous éloigne de la sagesse de Dieu. Pour certains événements particulièrement douloureux, tels que la mort d’un être cher, ce « plus grand bien » ne sera souvent accessible, pour la plupart des gens, que dans l’au-delà.

Quand on traverse un tunnel, il est bon de crier sa douleur et même son ras-le-bol à Dieu. Mais, tout en gémissant, si nous refusons de nous ouvrir à l’action providentielle de Dieu à travers tout ce que nous vivons, nous allons nous fermer à deux dimensions importantes de l’événement. Tout d’abord, fermeture à l’action guérissante, libératrice de l’Esprit qui aime agir avec notre consentement : « Tout est grâce », disait Thérèse de Lisieux. De plus, fermeture à l’Esprit qui seul donne sens et lumière sur l’événement et permet de ne pas tomber dans la désespérance : « En toi est la source de vie, par ta lumière nous voyons la lumière » (Ps 36, 10).

3Retour en France et premières annéesde ministère

Ces deux années d’Afrique qui semblaient interminables avant de partir m’apparurent courtes au bout du compte. Un temps de réadaptation bien normal à mon retour en France, et me voici à nouveau dans le bain. Mgr Marcus me nomme alors à la paroisse d’Ancenis pour me préparer à l’ordination diaconale qui eut lieu à la cathédrale le 8 décembre 1990.

Avant ce grand événement, j’avais été invité à faire une retraite. Durant cette retraite, quelques jours avant l’ordination, je réalisai subitement que j’allais devoir prêcher devant ma famille et « monter dans la chaire », bonjour l’angoisse ! Dans la belle église de mon enfance à Monnières, le lieu de la parole était la chaire que notre curé avait conservée. Une fois dans cette chaire, c’était impressionnant. Pour échapper à cette perspective angoissante de la première prédication officielle, je trouvai une échappatoire : « C’est simple, le jour de la première messe, tu monteras en chaire pour la lecture de l’Évangile et si au moment du “sermon” tu es tétanisé, eh bien, tu le diras très simplement à l’assemblée et tu redescendras… ils comprendront ! » Cette justification en cas de catastrophe me libéra complètement pour vivre à plein cette retraite. Le lendemain de l’ordination, il fallut me jeter à l’eau. Et à ma grande surprise, il me sembla que Jésus enlevait subitement toute appréhension de prêcher devant une foule et même devant d’autres confrères.

Premières années de ministère

L’année suivante, le 29 juin 1991, avec d’autres confrères j’étais ordonné prêtre à la cathédrale de Nantes par Mgr Émile Marcus. Peu après, comme tout jeune prêtre récemment ordonné, j’assurais un service pastoral sur une paroisse côtière : c’était à Tharon-Plage. Une des premières nuits, je fus pris d’une forte angoisse devant ce ministère de prêtre qui me dépassait. À cette période, je lisais une biographie de Marthe Robin, cette « Catherine de Sienne du XXe siècle », qui avait déjà profondément marqué mon cœur depuis plusieurs années. Seul dans ce presbytère, seul dans la nuit, comme un enfant, je me mis à crier à voix haute vers Marthe : « Marthe, je viens d’être ordonné, je t’en supplie, intercède pour que je sois guéri de ces crises d’angoisse qui me paralysent encore. » Je me suis endormi et à partir du lendemain, j’ai senti en moi, non pas un mieux-être passager mais comme un début de pacification en profondeur. J’ai toujours été persuadé, avec l’audace d’un d’enfant, que c’est vraiment cette chère Marthe qui est intervenue. Les saints ne nous sont pas donnés seulement pour admirer leur nom inscrit sur un calendrier de la Poste mais pour que nous vivions une communion d’action avec eux. Jacques Maritain, dansApproches sans entraves, au chapitre intitulé « À propos de l’Église du ciel », précise avec justesse qu’au lieu de décider de nous adresser à tel saint pour telle supplique, nous devrions demander à l’Esprit le saint qui va le mieux comprendre ce que nous vivons sur le moment. Marthe Robin comme Thérèse de Lisieux, Padre Pio, Louis-Marie Grignion de Montfort sont les frères et sœurs qui m’ont été donnés par le Bon Dieu. Vous qui lisez ces lignes, si vous ne voyez pas encore les saints que le ciel veut vous donner pour votre vie concrète… demandez-les à l’Esprit !

Les dix années qui ont suivi mon ordination m’ont permis de vivre un ministère en paroisse très épanouissant au sein de la paroisse Saint-Étienne-de-Montluc au nord de Nantes et à Machecoul, près de la Vendée. J’ai eu la chance de vivre avec des équipes très fraternelles de prêtres et de laïcs. La figure du prêtre apparaît quelque peu « étrange » pour notre société éprise d’efficacité et de matérialisme. Imaginer la vie d’un prêtre comme résolument terne et triste montre à l’évidence qu’on ne connaît pas son mystère de l’intérieur. Un prêtre disait sous forme de boutade : « La plus belle des vocations, c’est la mienne. » Non pas au sens où certaines vocations seraient irrémédiablement supérieures à d’autres, concédées à une « Église d’en bas ». Quelle que soit notre vocation, mariage, sacerdoce, vie religieuse, diaconat, célibat au cœur du monde…, chacun doit pouvoir dire en toute vérité : « La plus belle des vocations, c’est la mienne. » Car c’est dans cette vocation qui est la mienne, aux heures de joie comme dans la croix, que je suis invité à vivre une plénitude. C’est une énigme douloureuse pour moi de constater qu’il y a actuellement si peu de jeunes à se présenter au séminaire ou pour la vie religieuse. La vie de consacré n’est surtout pas dépassée aujourd’hui. Ne serait-ce pas notre monde qui serait lui-même dépassé car enfermé dans le sécuritaire qui paralyse l’aventure en haute mer ? La crise des vocations, avant d’être une crise du recrutement ou de l’institution Église, est vraiment une crise du croire, une crise de l’espérance. Si par-delà cette traversée du désert des vocations, un nouveau printemps se prépare, il ne pourra venir que d’en haut. C’est pour cela que cette période de purification est une chance !

Aujourd’hui, plus que jamais, le prêtre est condamné à l’aventure intérieure

L’expression « aventure intérieure » ne veut surtout pas enfermer l’essentiel de la vie du prêtre dans une recherche purement intimiste avec son Dieu. Mais le prêtre, comme toute personne, ne peut vivre une forme de plénitude qu’à partir de son « Centre », de son cœur profond, de ce lieu qui engage finalement toutes les facultés de son être, ce lieu où réside la raison d’être du prêtre, Dieu Trinité.

Si le prêtre ne tombe pas dans le piège mortifère d’une vie installée, inhabitée intérieurement, il est aujourd’hui comme « condamné » à vivre son sacerdoce comme une aventure au sens fort du terme. Non pas l’aventure d’un jour comme on va se faire un saut à l’élastique entre copains. Non, une aventure dans laquelle le prêtre doit risquer réellement sa peau, au moins intérieurement. Car il lui faudra immanquablement vivre des mues et lâcher les peaux du vieil homme. L’aventure du prêtre n’est pas du genre « Plus tu en baveras, plus tu seras heureux ». Mais dans cette aventure, le prêtre doit se préparer à y « laisser des plumes » afin de faire l’expérience paradoxale de voler de plus en plus haut, de connaître des joies de plus en plus pures et comblantes : « Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d’un léger duvet, je ne suis pas un aigle j’en ai simplement les yeux et le cœur car malgré ma petitesse extrême j’ose fixer le Soleil Divin, le Soleil de l’Amour et mon cœur sent en lui toutes les aspirations de l’Aigle4 .»