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La Divine Miséricorde est-elle une dévotion de plus à offrir à la piété populaire ? Peut-être, mais elle est tellement plus que cela ! Le propos de cet ouvrage vise à entrer avec le coeur... dans le coeur du message que cette sainte polonaise, soeur Faustine Kowalska, consigna dans son Petit Journal. Loin de se limiter à une réflexion théologique abstraite, ce livre désire entraîner le lecteur dans une expérience personnelle et vivante de la miséricorde de Dieu, afin de mieux l'attirer sur l'Église et sur le monde. Cette rencontre personnelle avec la miséricorde infinie de Dieu ne saurait s'enfermer dans le « spirituel ». Authentique, elle ne peut que revisiter toutes les dimensions de notre être, jusqu'à le guérir et à l'unifier en profondeur. Pour cela, point n'est besoin de grandes contorsions, mais il faut accueillir largement ce don gratuit de la miséricorde pour mieux redonner et consoler en retour. Cette expérience personnelle de la bonté de Dieu est au service de l'Église. Chaque chrétien, en se laissant traverser par ce fleuve de vie, peut prétendre irriguer et renouveler, telle une perfusion, ce corps qu'est l'Église. Enfin, cette union personnelle à l'amour du coeur de Dieu se veut aussi au service de l'humanité entière que le Christ a aimée jusqu'à donner sa vie pour la sauver. En se laissant inonder par la miséricorde, chacun permettra à cette source vivifiante de rejaillir sur le monde qui ne peut trouver la paix en dehors d'elle. Sainte Faustine, par sa docilité à l'Esprit, nous a fait cadeau de ce message révolutionnaire de la « Divine Miséricorde ». Nous voulons nous mettre à son école pour apprendre et vivre de cette miséricorde, pour notre propre bonheur, celui du monde entier et la gloire de Dieu !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Le père
Joël Guibert, prêtre du diocèse de Nantes, exerce sa mission entre l'écriture de livres de spiritualité - il est l'auteur, entre autres, de
Renaître d'en haut, L'art d'être libre, Contempler l'au-delà, Léonie - et la prédication de retraites destinées à tout public.
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Seitenzahl: 418
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Du même auteur :
Renaître d’en haut, une vie renouvelée par l’Esprit Saint, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2008.
L’abandon à Dieu, un chemin de paix, Toulouse, Éd. du Carmel, 2010.
La sagesse de la croix, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2012.
L'art d'être libre, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2013.
Prêtre, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2014.
Les personnes désireuses de participerà une retraite prêchée par le père Joël Guibertpeuvent consulter le site suivant :www.perejoel.com
Joël Guibert
Éditions de l’Emmanuel
Nihil obstat,Paris, le 17 mars 2011M. DUPUY
Imprimatur,Paris, 17 mars 2011M. VIDAL
Édition papier :
© Éditions de l’Emmanuel, 201120, rue Jean Baptiste Pigalle – 75009 Pariswww.editions-emmanuel.fr
ISBN numérique 978-2-35389-307-2
Cet ouvrage consacré à la divine miséricorde est né d’une réflexion pas vraiment linéaire, qui est passée par plusieurs phases successives, cristallisées principalement autour de trois figures : la petite Thérèse, Jean-Paul II et finalement sainte Faustine.
Comme beaucoup, j’ai découvert la bonne nouvelle de la miséricorde de Dieu, certes par l’Écriture et la pratique des sacrements, mais plus particulièrement à travers la figure de sainte Thérèse de Lisieux. Sa façon de traduire son expérience de la miséricorde divine en des termes si accessibles et profonds a quelque chose de bouleversant et vous remet littéralement « à l’endroit » : vous cessez peu à peu de mener une vie tendue – de la vertu, par et pour la vertu – pour enfin consentir, tout en travaillant à votre conversion, à vous laisser aimer en tout par l’amour du Christ Jésus1 . Durant plusieurs années, sur les ondes radios ou dans le cadre de retraites prêchées, j’ai été heureux d’annoncer son message libérateur. Il m’était difficile de ne pas constater à quel point il suffisait de parler de la miséricorde à l’école de Thérèse pour que les visages se détendent, pour que les cœurs, même les plus durs, se liquéfient quelque peu. Et pourtant, dès cette période, il me semblait plus ou moins confusément que ma prédication de la miséricorde thérésienne manquait d’équilibre, mais je ne voyais pas encore en quoi…
Dans cette découverte progressive de la miséricorde il y eut ensuite l’enseignement de Jean-Paul II qui me confirmait la place déterminante à donner à la divine miséricorde. Ce qui m’a frappé, chez ce pape polonais, c’est son insistance marquée à propos de la miséricorde mais aussi et surtout le pourquoi de cette insistance.
Le pontificat de Jean-Paul II fut profondément marqué du sceau de la miséricorde : « Le message de la divine miséricorde, disait-il, a beaucoup marqué l’image de mon pontificat. »2 En l’année sainte 2000, le pape proclamait le premier dimanche après Pâques, « dimanche de la Divine Miséricorde ». Le jour même, il canonisait sœur Faustine Kowaska : cette humble religieuse de Cracovie devenait ainsi la première sainte du troisième millénaire. Les esprits attentifs aux petits signes de la Providence auront certainement été frappés par les circonstances de la mort de ce grand pape. Le samedi soir 2 avril 2005, son secrétaire, l’actuel cardinal Stanislaw Dziwisz, célébrait la messe du dimanche de la divine miséricorde. Le Saint-Père reçut quelques gouttes du Précieux Sang et mourut à 21 h 00. Comment ne pas voir dans cette date précise de son grand passage, la signature même de Dieu, confirmant l’intuition prophétique de ce pape de la miséricorde ?
Devant son souci de valoriser la divine miséricorde, nous pourrions n’y voir qu’une dévotion très personnelle de ce pape spirituel, ou même la volonté légitime de mettre en lumière une compatriote polonaise, sœur Faustine Kowalska (25 août 1905-5 octobre 1938). Non, il y a tellement plus que cela ! Il s’agit d’une véritable intuition inspirée par l’Esprit à ce géant de la foi que fut Jean-Paul II. Quelle est donc cette vision prophétique ? Karol Wojtyla qui voyait plus loin que son temps – en Dieu – pressentait que la divine miséricorde, loin d’être une dévotion de plus à offrir à l’Église, se présentait au contraire comme l’ultime rempart capable d’arrêter ce tsunami du péché, de la souffrance et du mystère d’iniquité qui semble s’étendre irrémédiablement sur notre monde : « Les révélations de sœur Faustine […] se réfèrent à la période qui précède la Seconde Guerre mondiale. C’est précisément l’époque où naquirent et se développèrent les idéologies du mal que furent le nazisme et le communisme. Sœur Faustine devint celle qui diffusa l’annonce selon laquelle l’unique vérité capable de contrebalancer le mal de ces idéologies est le fait que Dieu est miséricorde. »3 Pour nos temps actuels si troublés, Dieu semble donc tirer de ses entrailles les plus profondes une « surdose » de miséricorde en forme d’ultime chance pour le monde : « Fais tout ton possible, enseigne le Christ à Faustine, pour l’œuvre de ma miséricorde […] je donne à l’humanité sa dernière planche de salut. »4 Saurons-nous entendre la gravité de ces propos ?
L’accent donné par Jean-Paul II à la divine miséricorde – tout particulièrement à travers son encyclique, Dieu riche en miséricorde et son livre-testament, Mémoire et identité – ne pouvait que relancer mon désir de l’enseigner. En même temps, ce pape mettait en lumière un visage nouveau, dont je connaissais bien sûr le nom, mais dont je n’avais pas encore pris le soin de goûter les écrits : Sainte Faustine. En commençant la lecture de son ouvrage fondamental, le fameux Petit Journal, mon cœur en a été rapidement touché, nourri, presqu’à chaque nouvelle page. Cela peut certainement s’expliquer par la volonté du Christ d’inspirer spirituellement le Petit Journal5 : « Cette œuvre de miséricorde est mienne, il n’y a rien en elle qui vienne de toi [Faustine] ; cela me plaît que tu accomplisses fidèlement ce que je t’ai demandé, tu n’as ajouté ni enlevé un seul mot. »6
Faustine, une autre belle figure de sainteté qui s’ajoutait, après Thérèse, à la collection des saints qui me parlaient de la miséricorde ? Certainement, mais avec quelque chose en plus. Des passages clés du Petit Journal de Faustine, articulant de manière lumineuse miséricorde et justice en Dieu, m’obligeaient en effet à opérer quelques déplacements dans ma « théologie » de la miséricorde et ma manière de la présenter jusqu’alors. Sans doute à cause d’une lecture personnelle trop courte de Thérèse sur ce point précis, et peut-être influencé par ce qu’on lui fait dire parfois7 , j’enseignais certes que la miséricorde était la plus grande des vertus divines8 , mais dans mon esprit, cet attribut divin était si grand qu’il en venait à « noyer » la justice divine : cette dernière n’étant plus qu’un nom mais pas vraiment une réalité. Afin d’être plus respectueux, et du mystère de l’amour de Dieu, et des chrétiens qui sont en droit de recevoir la « saine doctrine » (Tt 2, 1), cet éclairage nouveau, donné à ma lecture de Thérèse « par » Faustine, m’obligeait à réécrire en profondeur mes retraites qui traitaient de la miséricorde afin de mieux l’articuler avec la justice divine. Je n’étais encore qu’à mi-chemin de ce travail de confection, lorsqu’une subtile mais ferme inspiration intérieure me poussa à stopper cette activité en cours… afin d’en faire un livre. Comme jusqu’à maintenant, je ne me suis guère plaint d’obéir à l’Esprit Saint dans des circonstances similaires – même si cela n’a rien d’un long fleuve tranquille – je consentais joyeusement à ce dérangement et à l’aventure !
La divine miséricorde à l’école de sainte Faustine, vaste programme ! L’itinéraire que nous nous proposons d’emprunter est traversé principalement par ce fil rouge : « Que vienne Ta miséricorde… sur le monde… par mon cœur ! » En son amour, Dieu désire répandre sa miséricorde sur le monde entier, voilà qui explique le titre de cet ouvrage en forme d’incantation : « Que vienne ta miséricorde… sur le monde ! » Mais notre Dieu Tout-Puissant, se complaisant à répandra sa Grâce « aux hommes par les hommes », cherche des coopérateurs, des âmes qui soient comme des aimants attirant puissamment l’Amant. Plus nous laisserons la divine miséricorde passer par notre intérieur, plus elle se répandra abondamment à l’extérieur ! Incontournable expérience personnelle au service du monde : « Que vienne Ta miséricorde sur le monde… par mon cœur ! »
À l’écoute attentive du Petit Journal de sainte Faustine, voici les quatre grandes étapes que nous serons amenés à franchir :
Dans un premier temps, à l’école de Faustine et de l’Écriture, nous serons mieux à même de poser les fondements de l’amour divin, qui est inséparablement miséricorde et justice. Par ailleurs, la contemplation du Christ Sauveur nous aidera à mieux comprendre à quel point Dieu aime d’un amour « gratuit » – invitation à nous laisser consoler par le Christ miséricordieux – et à quel point Il aime d’un amour « mendiant » – sollicitant notre réponse d’amour, notre réparation du péché – invitation à « consoler »9 le Christ de miséricorde.
« Se laisser consoler » : voilà l’objet de notre seconde étape. Cet envahissement de la divine miséricorde dans nos vies sera possible si nous acceptons de « désensabler » progressivement notre relation d’amour : à Dieu, au prochain et à nous-mêmes. C’est aussi accueillir Marie, Mère de miséricorde.
Dieu est un Cœur et même un « Sacré Cœur » qui bat pour l’homme ! Certes il n’a pas besoin de nous pour être davantage miséricorde, mais Dieu désire se laisser consoler par ses créatures, des offenses des pécheurs. Dans cette troisième partie, nous chercherons donc à « consoler » Dieu en nous laissant chérir par Lui dans le sacrement du Pardon ainsi que par une évangélisation sous toutes ses formes : prière, souffrance offerte dans l’amour, charité en acte, annonce de la miséricorde.
La divine miséricorde n’embrasse pas seulement la vie terrestre de l’homme, elle le rejoint tout particulièrement dans son grand passage et dans l’au-delà : mort, jugement particulier, enfer, purgatoire et ciel sous le double signe de la justice et de la miséricorde. Au terme de ce parcours, nous ne tairons pas la dimension prophétique du Petit Journal : l’urgence de la miséricorde pour notre monde, avant le temps de la justice.
Les saints, livrés à Dieu, ont souvent exprimé leur douleur de ce que l’amour divin soit finalement peu connu des gens et même des consacrés11 . Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il en soit ainsi, car l’amour de Dieu dépasse de part en part notre compréhension : Dieu qui a plongé de nombreuses fois sainte Faustine dans des extases d’amour, lui laisse entendre qu’Il ne lève à chaque fois qu’une petite partie du voile de son propre mystère. D’autre part, notre cœur blessé et pécheur véhicule, sans s’en rendre compte, de fausses images de Dieu – un Dieu dont il faudrait se méfier –, cela ne peut que paralyser l’envahissement de la miséricorde en nos cœurs.
Avant même de nous mettre en route, demandons la grâce de moins mal connaître la divine miséricorde. Pour ce faire, rien de plus simple que d’écouter les dialogues entre le Christ et Faustine. Jésus lui révèle les qualités de son amour divin qui repose en quelque sorte sur un trépied : Dieu est amour, et sa Sainteté se conjugue inséparablement en miséricorde et en justice. Comment marier ces trois notions qui, a priori, semblent si peu faire bon ménage ? Laissons parler Jésus et Faustine…
Durant l’Avent 1932, le Dieu trois fois saint accorde à la religieuse polonaise des lumières puissantes sur ses « attributs divins », ou si l’on préfère, sur les qualités de son amour.
« Dieu est amour » dit saint Jean (1 Jn 4, 16). Notre époque a parfois réduit Dieu à un « copain », au point d’en oublier sa transcendance. Ceci ne veut pas dire que Dieu soit capricieux, méchant, que plus on le tiendra à distance mieux on se portera, mais il demeure le « Saint ». C’est-à-dire qu’Il est un trop plein d’être et d’amour. Si Dieu ne prenait pas soin d’adapter le cœur humain et les conditions de la rencontre avec Lui, l’homme en mourrait littéralement12 . Sœur Faustine rapporte : « Le premier attribut que le Seigneur me fit connaître – c’est Sa sainteté. Cette sainteté est si grande que toutes les Puissances et les Forces tremblent devant Lui […] La sainteté de Dieu se répand sur l’Église de Dieu et sur chaque âme vivant en elle – à des degrés divers. Il y a des âmes toutes pénétrées de Dieu, et il y en a qui en vivent à peine. »13
Jésus révèle ensuite à sa « secrétaire »14 le deuxième attribut divin : sa justice. Dieu ne peut pas renier ce qu’il est : le Saint, le sans péché. En s’approchant de sa créature, son « amour-justice » fonctionne comme un révélateur photographique mettant en parfaite lumière, et la sainteté de Dieu, et le moindre péché dans l’âme. L’amour divin est tellement porté à haute température qu’il est comme de l’or en fusion qui ne supporte en lui aucune scorie, il brûle tout au feu de son amour : « La seconde connaissance que Dieu m’accorda – c’est Sa justice. Sa justice est si grande et si pénétrante qu’elle atteint les choses dans leur essence et tout se présente à Lui dans sa vérité, mise à nu, et rien ne pourrait Lui résister. »15
Avec une telle entrée en matière, certains lecteurs se demandent peut-être s’il reste encore de la place pour la miséricorde dans le Cœur de Dieu. Qu’ils se rassurent, l’infinie miséricorde occupe la plus grande place, elle est en quelque sorte la pierre angulaire qui tient l’édifice de l’amour divin : « Le troisième attribut est l’amour et la miséricorde. Et j’ai compris que l’amour et la miséricorde sont le plus grand attribut. Ils unissent la créature et le Créateur […] j’ai découvert que cet attribut est le plus grand en Dieu. »16
Tout au long de cette première partie qui cherche à approfondir l’amour divin, ayons bien devant les yeux ce « trépied » qui le constitue et ne cherchons pas à opposer justice et miséricorde en Dieu, sous peine de trahir ou de rabaisser l’amour même du Très-Haut17 .
Avant de contempler l’amour Sauveur, source de la miséricorde, nous allons, dans un premier temps, laisser l’Écriture nous parler successivement, et de la justice et de la miséricorde, selon l’insistance du Petit Journal. Nous pourrons ainsi mieux réconcilier ces deux « ennemis spontanés » et par là-même nous ouvrir à une vision plus profonde de l’amour divin : « Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu. »18
Laissons au P. Bernard Bro le soin de situer l’enjeu de notre propos scripturaire : « Il ne faut pas minimiser la difficulté. Dans la Bible et dans la vie des saints, Dieu nous apparaît bien comme ayant deux visages. Celui d’une justice impitoyable qui réclame jusqu’au dernier point de dette : “Dépêche-toi de te mettre en règle… pendant que tu es sur la route ; tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé le dernier sou” (Mt 5, 25-26) ; celui d’une miséricorde qui, à la limite, paraît aveugle dans la manière dont elle efface tout : le bon larron, l’enfant prodigue, Marie-Madeleine. »19
Un parcours biblique très accessible aidera à contempler le côté face de l’amour divin, son infinie miséricorde. Avant cela, portons tout d’abord un regard sur son côté pile, la justice divine. Pour l’un comme pour l’autre, nous serons certainement amenés à élargir les définitions que nous nous en faisons spontanément20 .
La justice évoque spontanément l’idée d’un juge qui fait respecter la loi de manière impartiale. On attendra d’un « juste juge » qu’il soit intègre, ne favorisant ou ne pénalisant personne en regard de la loi. Cette vision commune de la justice correspond effectivement à tout un courant de pensée qui traverse la Bible. Dieu est vraiment le juste juge, un modèle d’intégrité : vis-à-vis des commandements auxquels il ne peut pas déroger ; vis-à-vis des personnes, en révélant à chacun la vérité de ses actes ; vis-à-vis de la rétribution, en punissant ou récompensant les hommes selon leurs œuvres. Lorsque cette « justice-jugement » s’exerce, elle est vraiment juste puisqu’elle prononce une sentence équitable : « Vous appelez Père celui qui, sans acception de personnes, juge chacun selon ses œuvres » (1 P 1, 17).
« Jugement » ! Voilà bien une expression intimement liée à la justice divine qui suscite dans nos cœurs des sentiments de crainte. Débusquons trois méprises qui peuvent être à l’origine de cette peur et conduire à une appréciation négative du jugement divin.
Pour le pécheur, le péché – qui provoquera le jugement divin – n’est pas vraiment un mal qui lui fait du mal ; il serait même la source de son bonheur. Le slogan populaire, « il n’y a pas de mal à se faire du bien ! », le laisse sous-entendre clairement. Finalement, il faut être sorti du péché pour se rendre compte du mal qu’il nous fait et qu’il fait à Dieu. Aveuglés par nos péchés, nous en venons à soupçonner ce Dieu juge d’être le grand castrateur de notre bonheur alors qu’il nous aime au point de désigner ce qui nous abîme, ce qui ampute notre plein accomplissement.
Ajoutons à cela qu’on a rarement vu une peine de justice condamnant un malfaiteur repenti à « dix ans de réclusion dans un club Med, sous le soleil des tropiques ! » De fait, le jugement est souvent synonyme de condamnation. Difficile avec un tel background d’imaginer la justice divine dépassant les limites de la justice humaine : « Jetons-nous dans les bras du Seigneur, et non dans ceux des hommes, car telle est sa majesté, telle aussi sa miséricorde. »21
Notre caricature du jugement divin nous entraîne encore plus loin puisque nous imaginons que Dieu en profitera pour se venger : « Vous m’en avez fait baver avec vos péchés, je me suis retenu jusqu’à maintenant, mais avec l’heure du jugement, je vais enfin pouvoir me lâcher, me venger de vos offenses ! » Dieu juge ne s’est pas vengé sur son Fils crucifié pour soulager ses colères rentrées, pas plus qu’il ne se venge sur les « âmes victimes », tels sœur Faustine, Marthe Robin, Padre Pio, etc. On doit même inverser la perspective, en nous jugeant dans la vérité de son amour, Dieu nous fait l’extrême « miséricorde » de mettre en lumière, et la grandeur de son amour, et ce que nous sommes, et ce que nous sommes appelés à devenir : « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ. »22
Parler de justice, de jugement nous paraît finalement incompatible avec un amour divin digne de ce nom, alors que c’est l’inverse. En effet, que serait l’amour de Dieu s’il était totalement indifférent à la manière dont nous vivons ou dont nous nous détruisons par le péché ? Supposons un enfant qui s’enfoncerait irrémédiablement dans la drogue. Ses parents se contenteraient de le couvrir de baisers et d’argent en lui ajoutant : « Notre amour est tellement grand pour toi que ton autodestruction ne perturbe en rien notre cœur ! » Si ce papa et cette maman aimaient authentiquement leur fils abîmé par la drogue, ils ne pourraient pas ne pas « juger », dénoncer, ce qui le défigure, sans aucunement condamner leur enfant. Il en est ainsi de notre Dieu : si Dieu n’était pas justice – jugeant comme un mal ce qui nous fait du mal – Il ne serait pas l’amour. Le Bon Dieu sait que « le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 6, 23) ; comment Dieu pourrait-il être encore l’amour, s’Il demeurait indifférent à ce qui tue ceux qu’il prétend aimer ? C’est parce que le Dieu de justice aime les hommes qu’il dénonce le péché, qu’il désire pour eux le meilleur du bonheur, béatitude incompatible avec le péché. Comment en est-on venu à soupçonner la justice de Dieu de nous vouloir du mal alors que son jugement sur le péché qui nous meurtrit est l’expression même de son amour pour chacun ?
Après cette première version de la justice « judiciaire », voyons maintenant une autre dimension de la justice qui désire « ajuster » l’homme à l’Être et au bonheur de Dieu. Le mot justice en hébreu, « sedâqâh », ne désigne pas une qualité plus ou moins vague de l’amour de Dieu, mais sa fidélité concrète à l’Alliance conclue avec le peuple d’Israël. Non seulement Dieu est juste en tant qu’il est fidèle à l’Alliance, mais aussi parce qu’il offre aux hommes les moyens de s’ajuster à cette alliance d’amour.
Essayons de faire apparaître quelques traits de cette « justice-ajustement »23 :
Si c’est par pur amour que le Seigneur désire « ajuster » l’homme à sa propre Sainteté, on ne sera aucunement choqué d’entendre la Bible parler d’un Dieu qui corrige ses enfants lorsqu’ils s’écartent du bon chemin et donc de leur bonheur. En agissant ainsi, Dieu n’est pas un sadique du martinet, mais tel un père aimant ; Il sait avoir recours – en dernier recours ! – à une correction médicinale pour le bien de son enfant : « Ne méprise pas, mon fils, la correction de Yahvé, et ne prends pas mal sa réprimande, car Yahvé reprend celui qu’il aime, comme un père le fils qu’il chérit » (Pr 3, 11-12).
Cette justice divine pourrait par ailleurs se contenter de réajuster elle-même ce que notre péché a abîmé, sans nous y impliquer. S’il en était ainsi, Dieu nous aimerait en quelque sorte malgré nous. Certes le Christ nous a justifiés gratuitement dans sa mort-Résurrection mais son amour nous élève à la dignité de « coopérateurs », nous permettant ainsi de participer, pour une part, à l’entreprise divine de réparation du mal commis par le péché. Quelle bonté faite à l’homme de pouvoir rendre à Dieu amour pour amour ! « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église » (Col 1, 24).
Enfin, cette justice divine qui désire adapter l’homme à la joie de Dieu ne demeure pas seulement extérieure, tel un beau tableau que nous serions chargés de copier. L’amour de Dieu nous habite et nous ajuste de l’intérieur, « par l’Esprit Saint qui a été répandu dans nos cœurs » (Rm 5, 5), et ceci sans violenter le moins du monde notre liberté. C’est pourquoi saint Paul exhorte ainsi les Romains : « Offrez-vous de même aujourd’hui à la justice pour vous sanctifier » (cf. Rm 6, 19). Si la mission de la justice divine est de nous « sanctifier » de l’intérieur dans le plus grand respect de notre réponse, et de nous faire participer à la joie d’aimer de la Trinité Sainte, comment ne pas bannir tout soupçon des intentions de Dieu à notre endroit, comment ne pas désirer de toutes nos forces cette justice, synonyme de bonheur ? Le psalmiste ne se fait pas prier, lorsqu’il chante : « J’aime tes préceptes, par ta justice, fais-moi vivre » (Ps 119, 40).
Il est possible que cette petite balade biblique autour du thème de la justice divine ait été l’occasion d’élargir nos conceptions souvent trop courtes, négatives de celle-ci. Cela nous aura permis de mieux réconcilier amour et justice en Dieu. En effet, la justice de Dieu n’est pas froide, elle est la « chaleur » même de l’amour qui est « juste » et qui « ajuste » l’homme à la joie de Dieu.
Comme pour la notion de justice, l’écoute de la Bible va sans doute faire craquer nos conceptions souvent trop courtes de la miséricorde divine. Commençons par la conception la plus répandue de cet attribut divin.
L’expression même de miséricorde, dont le sens latin marque bien la présence de la « misère »24 , évoque très facilement l’idée de pardon, avec cette connotation de pitié condescendante pour le pauvre pécheur que nous sommes. Le premier terme hébreu à l’origine de la miséricorde, rahamim25 – littéralement entrailles maternelles – exprime bien cette tendresse, non seulement affective mais effective, se traduisant par des actes, une compassion, le pardon des offenses : « Au Seigneur notre Dieu, les miséricordes et les pardons, car nous l’avons trahi » (Dn 9, 9).
Il n’est pas rare – même au sein d’équipes liturgiques – de vouloir opposer un Dieu soi-disant vengeur propre à l’Ancien Testament à un Jésus empli de tendresse et de miséricorde. Il se trouve que le Dieu du premier Testament se présente ainsi dans le livre de l’Exode, alors même que le peuple élu vient d’apostasier : « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. »26 Difficile de présenter une carte de visite plus tendre et bienveillante !
Non seulement le Dieu de l’Ancien testament est miséricordieux mais il ne semble pas avare en compassion, sa miséricorde infinie ressemble à un puits sans fond. Le livre de l’Exode poursuit en précisant que Dieu « garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. »27 Dieu semble nous dire ici que le péché, c’est du sérieux, car ses conséquences peuvent atteindre jusqu’à la quatrième génération. Mais son infinie miséricorde courra toujours plus vite que le péché, puisqu’elle demeure intacte jusqu’à la millième génération. Des centaines d’années après cette révélation biblique, l’amour de Dieu vécu par une jeune religieuse polonaise, dans l’entre deux guerres, produit les mêmes accents de confiance en la Bonté éternelle et infinie de Dieu : « S’éveilla en mon âme une si grande confiance en la miséricorde de Dieu que, même si j’avais eu sur la conscience les péchés du monde entier, ainsi que ceux de toutes les âmes condamnées, je n’aurais cependant pas douté de la bonté divine, mais sans réfléchir, je me jetterais dans l’abîme de la miséricorde divine. »28
Non seulement nous avons tendance à enfermer la miséricorde dans une séance de rattrapage du péché, mais sous l’influence des maîtres de l’athéisme contemporain, notre mentalité moderne autosuffisante va jusqu’à soupçonner la miséricorde elle-même d’être une offense faite à celui qui en est l’objet : faire miséricorde à une personne serait l’enchaîner dans une dépendance humiliante29 . Aboutir à une telle suspicion est révélatrice que la rencontre intime avec l’authentique miséricorde n’a pas encore été véritablement faite30 . Celui qui fait l’expérience vivante de la miséricorde sait de l’intérieur, que non seulement cette bonté divine rétablit la paix, mais grandit puissamment la personne qui en est bénéficiaire31 . Il suffit d’écouter sainte Faustine pour deviner à quel point la communion avec la miséricorde transfigure une vie : « Soudain mon âme fut inondée de la lumière de la connaissance de Dieu. Oh ! que ne puis-je exprimer tant soit peu ce que mon âme ressent près du Cœur de la majesté inconcevable. Je ne sais l’exprimer, seule une âme qui l’a vécue au moins une fois dans sa vie, reconnaît cette grâce. »32 Ces paroles ne peuvent que pousser à désirer la rencontre de Dieu, à expérimenter profondément la miséricorde divine.
L’autre expression importante employée par l’Ancien Testament pour désigner la miséricorde est hesed. Notre esprit français aime distinguer les choses afin de mieux les classer dans de petites cases. Avec les termes bibliques de rahamim et de hesed, il faudra accepter des significations communes avec une nuance propre à chacun. Et c’est cette connotation originale du mot hesed qui a des chances de bousculer notre vision spontanée de la « miséricorde-pardon ».
Comme pour le mot rahamim, l’expression hesed évoque cette fidélité dans le cadre de l’Alliance avec le peuple, mais avec cette note particulière de « grâce ». Et c’est là qu’une perspective nouvelle nous attend. Non seulement la miséricorde est pardon après un dégât, mais elle est aussi don d’amour qui précède le pardon : c’est la « miséricorde-don ». Pour utiliser une image enfantine, cette miséricorde n’est pas seulement la réparation par un papa du jeu de mécano que son enfant aurait cassé : elle est le don initial du jeu de mécano qui précède la bêtise. C’est dans cette optique du don qui précède le pardon que le pape Jean-Paul II discerne la miséricorde dans le mystère même de la création33 : « Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour » (Ep 1, 4) ; dans le mystère de l’élection du peuple d’Israël : « Les montagnes peuvent s’écarter […], mon amour ne s’écartera pas de toi, mon alliance de paix ne chancellera pas » (Is 54, 10) ; élection qui éclatera en pleine lumière lors de la rencontre avec Dieu dans l’au-delà : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2).
Nous retrouvons ces mêmes accents bibliques dans les dialogues entre le Christ et sœur Faustine. Tout au long du Petit Journal, le Christ ne cesse de proclamer son immense « miséricorde-pardon » pour les pécheurs, mais il met aussi en lumière, cette hesed, cette grâce, cette « miséricorde-don » qui précède le péché lui-même.
C’est une pure miséricorde que le don de la Création : « Tout ce qui existe est sorti des entrailles de ma miséricorde. »34
C’est aussi par gratuité qu’il nous appelle à l’Alliance d’amour : « Je comprends bien cependant qu’étant Dieu Il est heureux en Lui-même, et que pour son bonheur Il n’a besoin d’absolument aucune créature, mais sa bonté Le contraint à Se donner à Sa créature – et cela avec une inconcevable générosité. »35
C’est enfin par pure bonté que le Christ nous a ouvert les portes de la Vie éternelle : « Les choses extérieures n’ont pas d’importance pour le pur amour, il pénètre tout. Ni les portes de la prison, ni les portes du ciel n’ont de force contre lui. Il atteint Dieu seul et rien ne peut le faire mourir. Il n’y a pas d’obstacle pour lui, il est libre comme un roi et peut passer librement partout. La mort même doit baisser la tête devant lui. »36
En somme, la miséricorde précède, imprègne et déborde totalement l’histoire humaine : Tout est objet de la miséricorde divine. La sagesse et le bonheur serait de nous installer à l’intérieur de cette miséricorde et ne jamais en sortir par la défiance.
Avant qu’il ne se tue accidentellement dans le rallye Paris-Dakar, le chanteur populaire Daniel Balavoine avait produit un tube désormais connu : « Qu’est-ce qu’il faut pour sauver l’amour ? » Ce titre convient si bien à notre conclusion biblique : Qu’est-ce qu’il faut pour sauver l’amour de Dieu dans le cœur des hommes de ce temps ? Retrouver cette sereine tension entre miséricorde et justice.
Pour dire le mystère même du Christ unissant deux natures – à la fois vrai Dieu et vrai homme – la foi de l’Église, à travers la voix des premiers conciles, parle « d’union sans confusion ». Nous pourrions tout à fait appliquer la formule à propos de l’alliage en Dieu, de sa justice et de sa miséricorde.
Comme nos cœurs blessés ont de la peine à marier miséricorde et justice en Dieu ! Toutes les époques sont tentées de phagocyter l’une par l’autre, selon l’insistance du moment. Aujourd’hui, par exemple, nous en avons plein la bouche de la miséricorde, de l’amour de Dieu, au point de nous interroger s’il existe encore de la justice en Dieu37 . Il est temps de nous extraire de cette conception de la miséricorde qu’on pourrait qualifier de « miséricorde-pieuvre », qui en vient à étouffer la justice divine. Redonnons à Dieu la capacité de se dire tel qu’il est et non pas tel que notre amour mesquin voudrait qu’il soit !
Plus d’une fois dans son Petit Journal, Faustine, sous l’emprise de l’Esprit, « sombre » en Dieu : Il lui révèle alors son intimité, la simplicité même de son Être unissant parfaitement miséricorde et justice. Lorsqu’elle sort de cette extase, la sainte polonaise souffre d’être dans l’impossibilité de traduire en mots humains cette simplicité divine conjuguant des harmoniques apparemment contradictoires. Peut-on parler de « conflit » en Dieu, entre sa miséricorde et sa justice ? De manière analogique peut-être, mais c’est plutôt dans notre petite tête qu’il y a des conflits pour essayer d’appréhender ce paradoxe de l’amour divin : Dieu, Lui, se porte très bien et ne souffre pas de schizophrénie !
Pour qualifier une personne sévère, démesurément exigeante sur le fond mais qui, dans la forme, a la manière de faire avaler les choses, on utilise cette expression populaire : « C’est une main de fer dans un gant de velours ! » Cette formule commune pourrait s’avérer un bon support pédagogique afin de penser le moins mal possible l’articulation entre la miséricorde et la justice en Dieu, à en éviter quelques caricatures.
La miséricorde n’est pas le « gant de velours » que Dieu utiliserait pour faire avaler la pilule de sa justice. La divine miséricorde n’est pas offerte pour « excuser » Dieu d’avoir à exercer sa justice, puisqu’elle est la justice divine portée à haute température dans le feu de l’amour divin38 . La divine justice est dépassée dans la miséricorde, sans jamais être niée : « Même la justice de Dieu me parle de son insondable miséricorde, car la justice découle de l’amour », résume admirablement Faustine39 .
D’un autre point de vue, la justice de Dieu n’est pas sa « main de fer » dont il faudrait se méfier. Elle est l’amour qui ajuste à l’amour et pour cela, ne peut que brûler la moindre parcelle de non-amour, de péché dans ses créatures… parce qu’elle les aime ! « Ô mon Dieu, je vois l’abîme de Ta miséricorde même dans les punitions dont Tu affectes la terre, car en nous punissant ici, sur terre, Tu nous délivres des peines éternelles. »40 La justice n’est donc pas le « travers » d’un Dieu pas commode, qui aurait comme tout le monde, ses mauvais jours ! La divine justice est cet « amour-bonheur » qui hausse les créatures à un niveau de bonheur dépassant leurs attentes : « Nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2, 9).
L’autre nom de la miséricorde est l’amour Sauveur du Christ. Faustine raconte : « Aujourd’hui, pendant la passion, j’ai aperçu Jésus supplicié, couronné d’épines, Il tenait à la main une tige de roseaux. Jésus se taisait et les soldats se bousculaient pour Le torturer. Jésus ne disait rien, Il me regardait seulement ; dans ce regard j’ai ressenti un tel supplice que nous n’avons même pas idée de ce que Jésus a souffert pour nous avant d’être crucifié […] je vois dans sa passion tout un océan de miséricorde. »41 Se laisser saisir par l’amour Rédempteur, la passion-résurrection du Christ apparaît donc la voie royale pour entrer dans les secrets de la miséricorde.
Ce n’est sans doute pas sans raison si le Christ a demandé à l’Église de célébrer cette nouvelle solennité liturgique de la divine miséricorde le premier dimanche de Pâques. La miséricorde est un don éminemment pascal : « Le Christ de Pâques est l’incarnation définitive de la miséricorde42 », dit Jean-Paul II. Il s’agit bien du Christ de Pâques, ce qui suppose de ne pas opposer sa croix et sa résurrection. Certes, depuis la résurrection « le Christ ne meurt plus » (Rm 6, 9), mais Celui que la liturgie de la divine miséricorde nous donne à contempler est bien le Ressuscité, portant à jamais les stigmates de la croix transfigurés.
On comprend mieux pourquoi le Christ demande fréquemment à Faustine de méditer sa passion, tout particulièrement son agonie et la troisième heure, instant de sa mort. Nous sommes en octobre 1937, Faustine réside à Cracovie, le Christ la convie à prier « l’heure de la miséricorde » : « À trois heures, implore ma miséricorde, tout particulièrement pour les pécheurs, et ne fût-ce que pour un bref instant, plonge-toi dans ma passion, en particulier dans mon abandon au moment de mon agonie. C’est là une heure de grande miséricorde pour le monde entier. Je te laisserai pénétrer ma mortelle tristesse ; en cette heure, je ne saurais rien refuser à l’âme qui me prie, par ma passion. »43 En orientant notre regard vers sa passion, le Christ n’oublie pas qu’il est le Ressuscité mais il ne peut pas opposer ce qui tient en un unique mystère d’amour44 .
Si dans la mort et résurrection du Christ se trouve de la révélation de la miséricorde, pour mieux en pénétrer les richesses insondables, posons deux questions à notre Rédempteur : pourquoi fallait-il que la miséricorde jaillisse d’une mort sanglante ? L’amour Sauveur est-il uniquement gratuit à notre endroit ? Les réponses apportées à ces deux interrogations sont déterminantes pour une expérience authentique de la miséricorde, dont l’enjeu peut se formuler ainsi : suffit-il d’accueillir la divine miséricorde pour consoler le Christ45 et répandre son amour sur le monde ?
Avant même de prendre à bras le corps cette première question, précisons que le Fils de Dieu s’est incarné en vue de la croix, non pas en tant que point final, mais en tant que passage, en tant que Pâque46 . Le Père et le Fils, dans une union parfaite de volonté, voient plus loin que la croix. Dans le Cœur ouvert de l’Agneau, ils entrevoient la Vie Éternelle : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante » (Jn 10, 10). En venant dans le monde, en vivant la passion, le Fils de Dieu manifeste pleinement qu’il ne se complaît pas dans le sang mais se plaît à donner la Vie : « Il n’est pas un Dieu de morts, mais des vivants ; tous en effet vivent pour lui » (Lc 20, 38).
Cette précision faite, le chemin de croix emprunté par Dieu demeure un scandale, et pour notre esprit mondain qui refuse l’abaissement, et pour notre cœur rabougri qui peine à accueillir ce jusqu’au bout de l’amour désirant épouser de l’intérieur la condition humaine – mort comprise – pour mieux la sauver. Si l’amour seul est digne de foi, seule cette clé de « l’Agape » nous permettra de répondre à cette scandaleuse question : pourquoi fallait-il que la miséricorde jaillisse d’une mort sanglante ?
Le mal, la violence, la souffrance ne font absolument pas partie du Dessein d’amour de Dieu pour les hommes. Mais si Dieu n’a pas inscrit le mal dans sa Création, il a injecté la liberté dans le cœur de ses créatures. Cette liberté est telle, qu’elle implique la possibilité de se révolter contre son Créateur. C’est ainsi que l’homme depuis les origines, sous l’influence des anges déchus, s’est dressé contre l’amour de Dieu : « l’homme est du diable qui est homicide dès les origines » (cf. Jn 8, 44).
De toute éternité, Dieu entrevoit clairement que la rencontre de son amour – dans la personne du Fils de Dieu fait homme – avec les forces de mort liées au péché, n’aura pas d’autre issue que le meurtre du Christ : « Je vais envoyer mon fils bien-aimé, peut-être respecteront-ils celui là ? […] Mais les vignerons dirent, tuons l’héritier pour que l’héritage soit à nous » (Mt 21, 38). Le projet éternel de Dieu – faire des hommes ses fils adoptifs dans le Fils – aurait dû se dérouler de manière tout à fait paisible, mais à cause de ce choc frontal entre le Mal et l’Agape, il ne pouvait qu’emprunter la voie d’une rédemption violente et sanglante47 . Voilà un premier élément de réponse à ce pourquoi de la passion douloureuse du Christ.
Comme nous le disions à l’instant, le premier mot de l’amour de Dieu en direction de sa créature, c’est, « je t’aime tellement que je te laisse parfaitement libre de m’aimer en retour ! » Dieu accorde tant de prix à notre liberté qu’il va jusqu’à préférer la voir s’exprimer par la révolte et le péché, plutôt que de l’étouffer dans son principe. Et dans son immense et inconcevable Providence, Dieu sera capable de « recycler » le mal commis par ses créatures, en vue d’un plus grand bien48 .
Sans vouloir faire choc, on pourrait dire que l’amour de Dieu pour l’homme est tellement fou… qu’il a « préféré l’Incarnation à une bonne correction » ! Par mode de comparaison, supposons qu’un de nos enfants ait cassé gratuitement la vitre du voisin. Nous réagissons spontanément en lui donnant une petite correction méritée en en lui demandant d’alléger sa propre tirelire pour réparer les dégâts. Sous la pression paternelle, l’enfant obéira et remédiera à sa faute, mais tout cela peut rester bien extérieur, sans que sa liberté mauvaise en soit convertie de l’intérieur. Dieu, dans son amour déraisonnable, ne s’est pas contenté de réparer de manière extérieure le péché de l’homme, par une simple « paire de baffes »… Il a préféré l’Incarnation à une bonne correction ! Son désir est de guérir la liberté humaine de l’intérieur afin que l’homme choisisse « librement » le bien, donc son bonheur. Pour cela, l’Innocent du mal est allé, en quelque sorte, jusqu’à désirer se laisser emprisonner avec son agresseur, croupissant dans sa prison – c’est l’Incarnation – espérant ainsi soigner et transfigurer de l’intérieur sa liberté blessée – c’est la Rédemption –, plutôt que de lui offrir une simple amnistie qui ne changerait pas son cœur en profondeur : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes… et vous n’avez pas voulu » (Mt 23, 37). Ne demandons pas à la divine miséricorde d’être autrement qu’elle n’est, c’est-à-dire déraisonnable en amour !
Notre époque est très sensible à la gratuité de l’amour de Dieu. La miséricorde, dit-on, est forcément gratuite, sinon elle ne serait plus l’amour : « Si c’est par grâce, ce n’est plus en raison des œuvres ; autrement la grâce n’est plus grâce » (Rm 11, 6). Cet accent donné à la gratuité est tel, qu’il en oublie cette autre dimension de l’amour sauveur du Christ qui nous parle de « paiement de rançon » – « le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 5-6) – de nécessaire « réparation », de sacrifice pour « satisfaire » au Père. Nous en venons même à soupçonner le Christ de « masochisme » pour avoir choisi la croix, et le Père de « sadisme » pour avoir exigé une telle réparation onéreuse de la part de son Fils49 . Comme le dit très justement le P. Molinié : « On n’aime pas les mots de réparation et de satisfaction. On les récuse au nom de l’amour, parce que dit-on, ce sont des notions juridiques, ces histoires de dette à payer entre Dieu et nous […] Dieu n’est pas un épicier, « voilà votre petite note, si vous voulez bien payer ». C’est ce que dit la mentalité moderne et nous sommes tous contaminés par cela. »50 Scandalisés si nous le voulons, mais nous ne pouvons pas rayer d’un seul coup de crayon ces paroles du Christ aux pèlerins d’Emmaüs : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire » (Lc 24, 26) !
Comment concilier en Dieu cette apparente opposition entre gratuité de l’amour et exigence de la justice divine, ou pour dire les choses autrement, comment marier la miséricorde absolument gratuite de Dieu et la nécessaire réparation du péché ?
Dieu est « Tout-Puissant » professe le Credo de l’Église. Si le Christ est venu dans le monde, a subi la passion, c’est en toute liberté, sans y être forcé par personne : « Ma vie, personne ne me l’enlève mais je la donne de moi-même » (Jn 10, 17-18). Le Fils de Dieu ne s’est pas incarné pour apprendre à aimer davantage ou pour mieux comprendre ce que pouvait être une vie d’homme marquée par la souffrance. Ce n’est pas non plus le péché des hommes qui aurait obligé Dieu à changer son fusil d’épaule, à revoir son plan de salut. La Trinité Sainte, dans sa toute puissance, aurait très bien pu pardonner les péchés de l’humanité du haut de son ciel, par une simple absolution, et nous n’aurions pas été guéris à moitié51 . De toute éternité, le Christ est pensé en Dieu comme « cru-cifié-glorifié » afin de faire de nous ses enfants adoptifs : « Déterminant d’avance que nous serions des fils adoptifs par Jésus Christ » (Ep 1, 5).
C’est donc l’amour purement gratuit de Dieu pour l’homme qui a provoqué l’Incarnation, la Passion, la Résurrection et l’effusion de l’Esprit Saint. Dans sa contemplation de la divine miséricorde, Faustine récapitule ainsi notre propos : « Dieu qui pourrait d’un mot sauver des milliers de mondes, un soupir de Jésus donnerait satisfaction à Ta justice, mais Toi, ô Jésus, Tu T’es chargé Toi-même, uniquement par amour pour nous, d’une si terrible passion. »52
Miséricorde gratuite et nécessaire réparation à payer ? Comme nous avons de la peine à marier ces deux dimensions, au nom même de l’amour… ou plus exactement, de l’idée que nous nous faisons de l’amour. Le Christ a voulu vivre la Pâque pour rétablir également la justice divine, consoler le Cœur blessé de son Père, restaurer l’Alliance brisée par le péché des hommes53 . On peut donc parler d’une « nécessaire » réparation mais d’une nécessité guidée par le trop plein d’amour de Dieu.
