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Dans la collection "la sagesse d'un métier" des Éditions du 81, les professionnels témoignent de la façon dont leur métier les a transformés. Ainsi, dans cet ouvrage, le lecteur suit le parcours initiatique de l'auteur et son changement progressif de regard à l'égard des valeurs du service public par rapport à celle du secteur privé. Sans masquer les travers et les pesanteurs de la fonction publique, Hervé Boullanger nous montre combien elle est animée de la noble cause de l'intérêt général. Loin des caricatures habituelles décrivant un privilégié qui se protège des risques, le fonctionnaire se révèle tout autre. Ce livre est un véritable concentré de motivation pour les fonctionnaires. A offrir d'urgence aux agents publics pour renforcer leur fierté et aux non-fonctionnaires pour qu'ils les connaissent mieux.
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Seitenzahl: 101
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les propos tenus dans ce livre n’engagent que son auteur
Et ne traduisent pas la position de son employeur.
« A tous les fonctionnaires de l’État, hospitaliers et locaux, qui ont été les héros anonymes et infatigables de la lutte contre le coronavirus »
16 décembre 2019. 7h45 du matin. Il pleut à Paris en ce jour de grève des transports contre la réforme des retraites. Des millions de Franciliens ont épuisé le charme du télétravail et l’indulgence de leur employeur. Ils s’efforcent donc de se rendre coûte que coûte à leur travail à pied, en deux-roues ou en covoiturage. De très mauvaise humeur, ils s’invectivent et essaient de se faufiler par à-coups dans les embouteillages. En vélo pour remplacer mon métro quotidien, sous ma cape plastifiée, je pédale. Devant moi soudain, sur la chaussée glissante, un couple serré sur une même trottinette électrique pile, fait une embardée, frappe le trottoir et retombe lourdement sur le sol. J’évite la collision et me précipite vers eux pour les aider. Déjà relevés avant que je n’arrive, le choc leur a fait plus de peur que de mal. Bouillant de rage, l’homme prend à témoin sa compagne et les badauds et crie avec force une bordée d’injures à l’égard des grévistes : “... de fonctionnaires, tout juste bons à nous enquiquiner pour défendre leurs privilèges que nous payons avec nos impôts !"
N’ayant pas prévu ce jour-là de commencer ma journée avec un œil au beurre noir, je sus résister à l’envie de contredire ce citoyen exaspéré. Je ne lui ai donc pas expliqué que les grévistes de la RATP et de la SNCF n’étaient pas à proprement parler des fonctionnaires, mais plutôt des employés d’entreprises publiques.
Tous les salariés à statut particulier n’appartiennent pas à la fonction publique. En réalité, les fonctionnaires en France, le pays d’Europe qui en compte le plus, ne sont « que » les 5,4 millions d’agents qui travaillent soit pour l’État, principalement dans l’enseignement, soit pour les services de soins surtout dans les hôpitaux ou pour les collectivités territoriales, essentiellement dans les communes.
Cette confusion des statuts n’était pas la seule erreur dans les poncifs rageurs de notre acrobate improvisé. Proférés sous cette forme éruptive ou sous l’angle de la taquinerie bon enfant, de tels propos n’étonnent plus. Il est entendu, aussi vrai que la terre tourne autour du soleil, que les fonctionnaires sont paresseux et qu’ils coûtent trop cher par rapport aux services qu’ils rendent. D’ailleurs, les livres qui confirment cette opinion, de « Messieurs les ronds de cuir » en 1893 à « Absolument débordée » en 2011 sont des succès de librairie. La cause est donc entendue.
Mes trente-cinq années d’expérience passées dans l’administration m’ont pourtant amené à la conviction inverse. J’ai rencontré et aimé dans le service public des valeurs profondes et dignes de respect. Ces valeurs puisent leurs racines au fond de notre histoire. Dès l’Antiquité, lorsque les pouvoirs politiques ont construit des États, ils ont eu besoin de s’entourer d’une garde rapprochée, unefonction publica,dont la mission était de les aider à assurer la supériorité de l’intérêt collectif sur les intérêts individuels. Paradoxalement, c’est entre le Xe et le XIIe siècle, lorsque les pouvoirs régaliens des États ont été largement confisqués par les grandes principautés, que les valeurs propres à cette garde rapprochée ont été définies. Les fonctionnaires sont en effet les héritiers des chevaliers qui s’engageaient dans leur serment à ce que leur vie ne serve pas à « assouvir des passions égoïstes ou à acquérir des richesses » mais à se mettre au service des autres. En étant adoubés par un concours de recrutement, les fonctionnaires s’engagent à respecter les deux principales règles du serment de la chevalerie :
L’humilité
qui oblige à se mettre au second plan derrière le suzerain par loyauté et obéissance, sens du service et du sacrifice, et à faire preuve de prudence : “
les chevaliers...doivent servir leur prince souverain fidèlement, et combattre pour lui et pour la patrie. Sur toutes choses, ils seront fidèles, courtois, humbles et ne manqueront jamais à leur parole, quelque mal ou perte qui leur en pût résulter. Ils n’offenseront personne et craindront, surtout, de blesser par de malins propos les personnes affligées et les pauvres.
L’égalité
dans la manière de traiter toutes les personnes placées sous leur juridiction qui est assurée par leur intégrité, leur indépendance, leur désintéressement et leur dévouement
:
«
Leur bouclier sera le refuge du faible et de l’opprimé ; leur courage soutiendra envers et contre tout le bon droit de ceux qui viendront les implorer… L’espoir du gain ou de récompenses, l’amour des grandeurs, non plus que le ressentiment, ne seront jamais les motifs de leurs actions ; celles-ci seront en toutes circonstances inspirées par l’honneur et la vertu… ».
L’idéal qui anime les fonctionnaires, en permanence ou par intermittence, et que j’ai rencontré au cours de ma vie professionnelle, est toujours organisé autour de ce socle de valeurs d’humilité et d’égalité. Ces deux qualités constituent une véritable sagesse du fonctionnaire qui différencie ce métier des autres. Si ces qualités peuvent évidemment trouver un terreau pour se développer dans l’entreprise ou le monde associatif, leur combinaison harmonieuse n’existe que dans le service public.
Ces deux valeurs que j’ai admirées chez mes collègues et qui servent de fil conducteur dans mon propos ne sont pas celles, plus classiques, issues du droit de la fonction publique et des chartes sans portée normative1. Elles me semblent néanmoins résumer toutes les autres et c’est pourquoi je les ai choisies pour structurer ce livre.
Mon point de vue est subjectif et n’engage que moi. Il est donc partiel et devrait être complété par le témoignage de mes millions de collègues. Il est vrai au sens où il est sincère et témoigne d’une expérience intime.
Être ému par les valeurs de la fonction publique ne signifie pas que j’ai été capable de bien les incarner. Si le fonctionnaire est désormais à mes yeux un peu le chevalier des temps moderne, l’écuyer que j’étais en entrant dans la fonction publique n’est pas arrivé tout armé de ces belles valeurs. L’histoire que je raconte dans ce livre est plutôt celle de la « paumée » : ce coup puissant administré, lors de l’adoubement par le parrain du chevalier, du plat de la main sur sa nuque pour le faire chanceler. Jouvenceau bardé de diplômes, j’ai quitté ma Touraine natale pour entrer dans l’administration en étant plutôt arrogant et élitiste. Les valeurs du service public m’ont bousculé et obligé à changer. En imitant mes collègues, j’ai compris progressivement et avec difficulté ce que les citoyens attendaient de nous. Dans l’Éducation nationale pendant trois ans puis dans la Marine nationale pendant cinq ans, au ministère des Finances pendant dix ans, en Ambassade pendant quatre ans et à la Cour des comptes depuis 2005, j’ai pu approcher pas à pas ce qu’est la véritable sagesse du fonctionnaire.
C’est justement parce que les valeurs des fonctionnaires ne m’étaient pas d’emblée familières que je m’autorise à écrire sur ce sujet. Pour les comprendre, j’ai dû beaucoup les observer. Je voudrais donc leur rendre justice comme témoin. Je ne dirai pas que cet éloge est un hommage que le vice rend à la vertu, ce serait exagéré. À force de côtoyer ces valeurs, elles ont fini par déteindre un peu sur moi.Elles font leur chemin. Je ne serais jamais devenu un peu plus humain et à l’écoute des autres si je n’avais pas été remodelé dans le creuset de l’administration à l’imitation de mes pairs. Aucun autre métier ne m’aurait permis, je crois, de réorienter ainsi mon énergie individualiste vers un ressort plus altruiste. Chère Marianne, symbole de la République, de son État et de ses serviteurs, je t’écris ce livre pour te remercier. Cher lecteur, je l’écris aussi pour toi pour te faire gagner un peu de temps et te proposer, en apprentissage accéléré, d’acquérir la sagesse du fonctionnaire.
En repensant à la colère contre les fonctionnaires du conducteur de trottinette, je me rappelais ce que la collectivité et moi devions ces derniers temps à mes collègues anonymes.
En face de chez moi à Paris près de la porte de Versailles se trouvait une grande station-service. Une fois fermée, le lieu était devenu une triste et laide friche de béton et d’herbes folles. Soudain, un élu local inspiré a rêvé d'en faire un petit jardin public. Bonne idée mais coûteuse budgétairement et compliquée juridiquement. Pourtant, des mains invisibles se sont mises en marche et ont constitué des dossiers, préparé des courriers et des décisions, convaincu leurs chefs de les parapher, puis ont suivi patiemment leur cheminement dans le dédale des bureaux austères. Ainsi, pas à pas, ils ont levé les obstacles bureaucratiques. Des jardiniers municipaux compétents et ingénieux sont ensuite venus donner vie au projet. De ma fenêtre, je contemple maintenant cet écrin de verdure où jouent les enfants et les oiseaux. Qui sont ces fées cachées qui ont permis ce miracle ?
Depuis sa création en 1914, l’impôt sur le revenu est calculé sur les revenus de l’année précédente. Pour éviter cet effet de décalage, depuis quarante ans, les gouvernements songeaient à prélever l’impôt à la source sur les revenus en cours. Ce serpent de mer n’avait pas connu d’avancée jusqu’en 2016 car tous les experts jugeaient la réforme techniquement impossible. Ils anticipaient une pagaille l’année de basculement et des oppositions, en particulier de la part des entreprises dont les fonctions de collecteur d’impôt s’alourdiraient. Relisez les articles écrits lors de l’annonce de la réforme. Tout le monde considérait comme impossible d’opérer sans heurt cette transformation pour 17 millions de contribuables. Pourtant, quand le ministre a appuyé sur le bouton « départ », la pesante administration des finances publiques s’est immédiatement mise en branle. Ses 103 000 abeilles besogneuses ont cherché et trouvé les voies et moyens de réaliser l’impossible. Trois ans après l’annonce, ça fonctionne. Qui sont les esprits à la fois créatifs et rigoureux qui ont inventé et consolidé les procédures et les logiciels pour atteindre ce résultat ?
Octobre 2019 : attentat à la préfecture de police de Paris – quatre morts égorgés. On apprend que 59 autres attentats ont été déjoués depuis l’attaque de Charlie hebdo en 2015. Qui sont ces ouvriers méticuleux qui passent jours, nuits et week-ends à sauver nos vies en scrutant des messages cryptés sur Internet et des comptes rendus d’écoute téléphonique ? Ou plus fort encore, comment s’appellent ceux d’entre eux infiltrés dans les milieux islamistes ? Nous ne le saurons jamais, même si l’un d’eux est notre voisin de palier et qu’il risque d’être assassiné s’il est découvert.
Mars 2020 : Le système de santé français encaisse le choc du coronavirus. Brancardiers, employés de service, secrétaires, aides-soignants, infirmiers, médecins, psychologues, assistants sociaux, professionnels de la sécurité, en activité, en retraite ou en formation : tous sont en première ligne et font face courageusement avec des moyens techniques conçus pour un temps sans épidémie. Ils se dévouent nuits et jours et risquent leur vie auprès des malades. Pendant ce temps, dans les rues, les policiers font respecter le confinement en prenant le risque d’être contaminés lors des contrôles. Le soir, les éboueurs municipaux sont là pour continuer à vider nos poubelles dans les rues désertes. Leur sacrifice ne sera pas oublié mais leurs noms ne seront pas connus.
Agenceur astucieux, héros de la liberté ou de la santé, tu es fonctionnaire, donc tu resteras anonyme. Comme les tailleurs de pierre des cathédrales ou les grognards de Napoléon, tu demeureras inconnu et tu ne connaîtras jamais la notoriété des stars de la téléréalité dont l’utilité sociale reste pourtant plus difficile à cerner.
L’effacement individuel au profit du collectif est une valeur profondément enracinée chez ceux qui se vouent aux missions administratives. Le mot « service » qui imprègne depuis toujours le vocabulaire et l’imaginaire du fonctionnaire révèle sa nature dans son étymologie latine. « Servïre » signifie être esclave ; il est de la même famille que « serf » ou « servile ». Les premiers fonctionnaires de l’Antiquité à Athènes étaient précisément des esclaves. Comme aujourd’hui, ils ne percevaient pas un salaire mais un traitement, c’est-à-dire non la rémunération d’une prestation mais une indemnité pour vivre. Service du Roi, service de l’État, service public… tout est service dans ce métieret invite à se positionner au second plan afin d’élever le corps social et ses représentants politiques.
Entrer dans la fonction publique suppose donc d’abdiquer tout désir d’être exalté aux premières places. Choisir ce métier est une invitation à l’humilité. Le dictionnaireRobertdéfinit l’humilité comme le sentiment qui pousse à s’abaisser volontairement en cachant ses mérites. Pour le fonctionnaire, cette dissimulation des mérites ne repose pas que sur leur bonne volonté. Elle découle aussi d’une série d’obligations juridiques issues, selon les cas, de la jurisprudence ou du statut de la fonction publique : obligations de discrétion et de secrets professionnels, de réserve et de neutralité, de loyauté et d’obéissance.
Ces normes sont parfois communes avec le secteur privé, parfois spécifiques. Réunies, elles contraignent le fonctionnaire à rester dans l’ombre et à n’être que le bras armé invisible des décisions politiques. Elles s’imposent à lui et finissent par le rendre humble même lorsque, comme moi, il était doté d’un disque dur d’originemal conçu pour faire fonctionner le logiciel de l’humilité.
