La saxophoniste du Saint-Benoît - Claude Hiebel - E-Book

La saxophoniste du Saint-Benoît E-Book

Claude Hiebel

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Beschreibung

Dans la vie on fait parfois une belle rencontre. Lucas avait mal commencé sa matinée, il errait sur un boulevard Parisien sans but précis. Il a suffi d'un air de musique pour que sa journée soit radieuse. Célibataire de 38 ans, grand reporter de guerre, ce jour-là, il croisa Nora musicienne provinciale beaucoup plus jeune que lui. Celle-ci était venue dans la capitale pour faire partie d'un ensemble philharmonique. Malheureusement son contrat était resté au stade du rêve. Elle partageait son temps entre son fils, son compagnon et sa musique. Cette saxophoniste allait bouleverser l'existence de ce baroudeur, après plus rien ne serait comme avant et pour cette jeune femme sa carrière d'artiste devenait une belle aventure.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Table des matières

Avant-Propos

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Avant-Propos

Dans la vie on fait parfois une belle rencontre. Lucas avait mal commencé sa matinée, il errait sur un boulevard Parisien sans but précis.

Il a suffi d'un air de musique pour que sa journée soit radieuse. Célibataire de 38 ans, grand reporter de guerre, ce jour-là, il croisa Nora musicienne provinciale beaucoup plus jeune que lui.

Celle-ci était venue dans la capitale pour faire partie d'un ensemble philharmonique. Malheureusement son contrat était resté au stade du rêve.

Elle partageait son temps entre son fils, son compagnon et sa musique.

Cette saxophoniste allait bouleverser l'existence de ce baroudeur, après plus rien ne serait comme avant et pour cette jeune femme sa carrière d'artiste devenait une belle aventure.

Chapitre I

C'était une belle après-midi, ce 22 juin 2002, je ne pouvais pas rester enfermé dans mon appartement de la rue Bonaparte. Je me promenais sur le boulevard Saint-Germain. J'avais besoin de prendre l'air après la cérémonie d’adieu à Clément, mon ami qui avait succombé à ses blessures lors d'un attentat à Mogadiscio. Il devait revenir en France retrouver sa famille pour un court séjour et repartir avec moi à Kaboul courant juillet.

Malheureusement, en attendant l'heure de départ de son avion, il se promena sur le boulevard proche de l'aéroport afin de respirer une dernière fois les odeurs de cette ville au coeur d'un confit fratricide. Un engin explosif devant un bâtiment administratif eut raison de lui.

C'était certainement sa destinée, je pleure ce camarade que j'avais connu à l'école de journalisme quinze ans plus tôt. Le dernier adieu fut difficile, sa femme tomba dans mes bras, anéantie par la douleur, son fils de dix ans en pleurs était inconsolable.

Ces images tournaient en boucle dans ma tête et je marchais sans but précis au travers de la foule qui profitait de cette belle journée d'été. Je me souvins de nos débuts, nous avions à l'époque tous les deux choisi d'être reporters de guerre, nous étions jeunes et décidés à montrer au monde l'absurdité de ces massacres par nos articles et nos photos. Nous avions très vite déchanté, nos idées de changement ne seraient, en aucun cas, entendues. Pourtant, amoureux de notre métier pour difficile et dangereux qu'il soit, nous persévérâmes.

Je sortis de ma réflexion, quand j'entendis, par une porte restée ouverte, de la musique. Je fs demi-tour ; attiré par cet air, je ne pus lutter comme Ulysse, qui attaché au mât de son bateau, résista aux chants des sirènes.

Je descendis l'escalier charmé par la mélodie venant d'un saxophone. Plus j'avançais et plus la musique était forte. Je débouchai dans une grande cave voûtée : sur la gauche un vestiaire, ensuite le bar. Au fond, sur la scène, assise sur un tabouret une musicienne répétait. Il n'y avait personne d'autre, uniquement, dans le faisceau d'un projecteur cette jeune saxophoniste jouait sans se soucier de ma présence.

Je m'installai près du comptoir pour rester discret et savourer le morceau qu'elle interprétait. Ce n'était pas une sirène, mais une ravissante jeune femme en jean avec un chemisier jaune paille, ses cheveux blonds en chignon tenus par une pince.

Des bracelets en fil tressés autour des poignets ponctuaient les mouvements de ses bras, ses doigts appuyaient avec légèreté sur les clefs. Son saxo accroché par de fines bretelles à son cou, elle était en immersion complète. Quand elle faisait une fausse note, elle souriait et bougeait la tête de gauche à droite et reprenait.

Je l'écoutais et ne pouvais détacher mes yeux de la scène. Concentrée sur le pupitre devant elle, elle lisait la partition et recommençait pour atteindre la perfection.

Je ne vis pas venir le patron de l'établissement accompagné d'une femme qui m'interpella en premier.

« Que faites-vous là, Monsieur? »

Je me retournai surpris :

« Oh, excusez-moi, j'adore le son de cet instrument et en passant sur le trottoir, par la porte entrouverte, je fus captivé par la musique, alors je suis descendu.

– Nous ouvrons à 21 h, cher Monsieur, » répliqua le patron avec un sourire.

« Désolé, pour le dérangement, je repasserai ce soir. »

Je me levai pour partir et je jetai un dernier regard en direction de la saxophoniste qui tourna la tête brièvement.

En remontant à la surface, je m'arrêtai pour observer dans une vitrine, les photos des différents artistes qui animaient les soirées. Il y en avait une de la musicienne, elle se nommait Nora. Je repris ma promenade sur le boulevard, seulement, l'air que j'avais entendu trottait dans ma tête et j'avais envie de revenir dans la soirée.

Il était 22 h quand j'entrai dans la cave, un pianiste jouait, la salle était comble, les gens buvaient et échangeaient sans se préoccuper du musicien qui devait avoir l'habitude, parce qu'il n'avait pas l'air d'être dérangé par ce brouhaha. Je m'assis sur un tabouret au bout du bar, la serveuse que j'avais vue dans la journée vint me voir.

« Ah, je vous reconnais, Monsieur le clandestin, » dit-elle avec un grand sourire.

« Je peux vous servir maintenant, vous désirez quoi?

– Un whisky, Mademoiselle. »

Toujours souriante, elle me proposa.

« Jack Daniel's, Chivas, Long John...

– Chivas, gente dame. »

Elle pouffa et avant de me servir :

« Ici, on m'appelle Lola ; cher Monsieur, » en montrant avec l'index son tatouage sur l'épaule qui indiquait son prénom en caractères script.

« Eh bien, un Chivas Lola, s'il vous plaît. »

Elle revint rapidement avec mon verre qu'elle déposa sur un carré en papier sur lequel je pouvais lire le nom de l'établissement, ''Le Saint-Benoît'', je la remerciai.

« Savez-vous à quelle heure passe la saxophoniste?

– Oui, juste après le pianiste. Ce soir, ils ne seront que tous les deux à tour de rôle.

– Merci beaucoup, Lola. »

L'air réjoui, elle se retourna avant de s'occuper d'un client qui s'impatientait.

Je scrutai la salle, il y avait là de nombreux couples, des étrangers, certainement des Anglo-Saxons qui s'exprimaient bruyamment à la table proche du bar. Certains fumaient, cela ne me gênait pas, car je faisais partie de cette catégorie de gens qui s'intoxiquaient à petite dose.

Le pianiste fit une pause, une musique d'ambiance prit le relais, toutefois, était-ce nécessaire dans ce tumulte, personne n'y faisait attention. Les artistes qui passaient sur scène jouaient plus fort heureusement pour eux, enfin, je ne sais pas s'ils appréciaient.

La serveuse revint vers moi :

« Nora va commencer.

– Ah merci Lola. »

Elle repartit. Je la suivis du regard, elle dut le ressentir, parce qu'elle pivota pour me faire un clin d'oeil. Je n'avais pas remarqué sa tenue, une jupe en cuir et un haut très décolleté qui moulait sa poitrine, autour du cou une chaîne avec une croix comme certains Bikers, sur les bras des tatouages, un coeur proche de sa poitrine avec des initiales que je ne distinguais pas, sur sa nuqueun aigle, les ailes déployées, les cheveux très courts, elle avait un certain charme.

La musique d'ambiance stoppa, j'entendis les premières notes du saxophone, je reconnus immédiatement cet air que j'appréciais :

« Because I love you. »

Je ne quittai plus la scène des yeux. La saxophoniste était en robe longue avec des strass qui soulignait admirablement sa silhouette, son chignon bien arrangé, quelques paillettes dans les cheveux, elle exécutait sa mélodie sans s'occuper des clients qui ne lui prêtaient pas attention.

J'avais envie de crier :

« Bon sang, taisez-vous un peu, vous devriez écouter cette artiste qui exécute ce morceau magnifquement. »

Pourtant, cela n'aurait servi à rien de m'époumoner. Elle enchaîna avec d'autres musiques, après une demi-heure, elle stoppa. Le fond musical reprit en douceur. Nora posa son instrument et vint dans le coin du bar, je me poussai afin de lui laisser plus de place.

Elle fut étonnée d'autant de bienveillance à son égard, elle me fixa et sourit.

« Merci beaucoup, c'est très gentil. »

Puis, le visage fermé, elle réclama un verre d'eau à Lola qui s'empressa de le lui apporter.

« Excusez-moi, je ne veux pas vous ennuyer, j'adore votre façon de jouer, j'étais là cet après-midi et fasciné, je suis revenu ce soir.

– Merci, ne vous fatiguez pas à me draguer, je suis mariée et mère de famille. »

Je fus stupéfait par sa réponse directe et magistrale.

Je souris, elle fut intriguée.

« Désolé, je n'avais aucunement l'attention de vous faire des avances, j'adore le son du saxophone et je souhaitais uniquement vous féliciter pour votre interprétation, surtout dans ce brouhaha de gens qui n’écoutent pas. »

Tournant la tête, je bus une gorgée de mon breuvage. C'est elle qui après quelques minutes reprit la conversation.

« Je suis confuse de vous avoir rembarré de la sorte, il y a tellement d'hommes seuls qui viennent pour m'importuner que j'en deviens malpolie.

– Ce n'est pas grave, je comprends très bien, et je suis sûr qu'ils sont lourds à certains moments. »

Elle sourit en finissant son verre d'eau.

« Vous rejouez après?

– Oui, jusqu'à minuit, ensuite, je rentre chez moi.

– Je vais rester encore un peu pour vous écouter, et si cela ne vous gène pas, je reviendrai demain soir. »

Elle fut surprise par mes propos.

« Non... Vous ne me dérangez pas, néanmoins, je suis étonnée de tant de sollicitude de la part d'un client... Qui de plus est courtois. »

Elle sourit, je remarquai ainsi ses beaux yeux bleus et la finesse de son visage lorsqu'un projecteur l'éclaira.

« Bon, je vais reprendre, passez une bonne soirée. »

Je la remerciai, elle quitta le bar sans se retourner, elle avait certainement moins de trente ans. Mon regard resta attaché à sa silhouette, elle se dirigea vers la scène, reprit et continua son répertoire. J'avais terminé mon whisky, Lola vint me proposer un autre verre, j'acceptai et étais ravi de passer une bonne soirée.

« Elle est charmante, la petite Nora!

– Oui, » répondis-je.

Lola tourna les talons, reposa la bouteille et cligna des yeux. Je restai jusqu'à minuit, je ne fs plus attention au bruit des clients, seule la musique m'importait. Elle termina par ''Goodbye my love Goodbye'' de Demis Roussos que j’adorais et que j'avais écouté pour la première fois lorsque j'avais quinze ans.

Nora salua avant de partir. Son regard se dirigea vers le bar, je crus apercevoir un sourire discret avant qu'elle ne quitte la scène. Je me tournai, Lola était devant moi toujours radieuse.

« On dirait que ce dernier morceau vous touche, cher Monsieur.

– Effectivement, Nora a merveilleusement interprété ce morceau que j'adore.

– Nora... Ah bon Nora, on l'appelle déjà par son prénom. »

Elle gloussa et m'apporta ma note, tourna les talons pour satisfaire un habitué.

Après quoi, je me promenai sur le boulevard, j'étais enchanté par cette soirée qui me tirait de ma tristesse après les obsèques de Clément. Au loin, je vis la musicienne qui se dirigeait vers la bouche du métro, le son de son instrument résonna à nouveau dans ma tête.

Je revins le lendemain soir et repris ma place sur le tabouret. Lola ne fut pas surprise de me revoir :

« Ah, l'admirateur de Nora, car je ne connais pas votre prénom.

– Lucas, gente demoiselle.

– Enchanté beau Prince... Un Chivas? »

Je lui souris, en confirmant d'un signe de tête. Nora se préparait, elle n'avait pas sa robe longue, mais un pantalon noir avec de fines bretelles par-dessus son chemisier blanc, ses cheveux blonds avec une tresse à l'arrière, et sur la tête un feutre noir. Elle avait changé de look et franchement, elle était sublime.

Elle regarda vers le bar, ne fit aucun signe et commença.À la pause, elle vint comme à son habitude boire un verre d'eau, elle me reconnut immédiatement.

« Ah, vous êtes là, avec le projecteur qui m'éblouissait, je ne distinguais qu'une ombre.

– Oui, je suis revenu, j'aime votre façon de jouer. »

Lola qui posait sa collation s'exclama :

« Vous n'adorez pas que son interprétation... Je n'en crois pas mes oreilles, Lucas. »

Je fus surpris par ces paroles, Nora scrutait ma réaction, je tournai la tête et adressai un sourire à Lola.

« Lucas, c'est joli comme prénom, »dit Nora.

« Oh, excusez-moi, c'est vrai qu'hier soir, je ne me suis pas présenté.

Lola servant un client à ma gauche s'esclaffa :

« Quel gentleman ce Lucas. »

Elle avait décidé de me charrier, Nora finissait son verre, elle repartit vers la scène et moi, je la suivis du regard. Comme la veille, le temps passa très vite, je plongeai littéralement dans sa musique et je ne pus la quitter des yeux de toute la soirée.

Quand elle termina le dernier morceau, Lola vint me remettre ma note que je réglai.

Je lui souhaitai une bonne nuit. En tournant la tête, je m'aperçus que Nora avait disparu. Je quittai mon tabouret que je repoussai pour partir.

« Elle se change, elle sort dans cinq minutes, » s'écria Lola, l'air ravi.

Sur le boulevard, assis sur un banc, je m'attardais pour apercevoir cette jeune femme. Elle sortit, en jean avec un chemisier rouge et son étui à la main, elle marchait très vite, sa tresse blonde bougeait comme une godille à l'arrière d'une barque. Avant de s'engouffrer dans la bouche de métro, elle stoppa, se retourna, me fit un sourire et un signe discret de la main, ensuite elle descendit l'escalier pour disparaître.

Elle m'avait repéré en sortant. Je restai un moment là, assis à me dire :

« Qu'est-ce que tu fais, mon vieux, tu ne vas pas faire comme les autres... Elle est mariée avec un enfant. »

Cependant, une petite voix me poussait irrésistiblement vers elle. Je désirais mieux la connaître, j'étais charmé, fasciné, comme l'avait été Ulysse par le chant des sirènes, par contre moi, je n'avais pas envie d'être attaché au mât. Je suis revenu plusieurs soirs entendre « ma » saxophoniste et dialoguer avec elle. J'étais comme envoûté par cette jeune femme et quand elle partait, j'adorais l'entrevoir ; assis sur le banc.

Un soir, je revins, elle jouait déjà quand je me suis assis sur le tabouret que Lola me réservait. Je bus mon verre sans contempler cette jeune artiste, Lola le remarqua.

« Vous êtes distant, vous faites la tête à Nora ce soir?

– Non... J'ai peur de m'attacher à elle.

– Ah bon, et pourquoi Lucas?

– Parce qu'elle est mariée et elle a un enfant.

– Tu as tort, je suis sa confidente, c'est mon amie, et elle t’apprécie beaucoup. »

J'étais subitement surpris par son tutoiement et satisfait qu'elle le fasse.

« Je suis comme cela, Lola.

– Oui, bah, je peux te dire que tu as tout faux. »

Je n'avais pas remarqué que Nora avait stoppé et était derrière moi.

« Lucas, tu es là, je ne t'ai pas vu tout à l'heure. Oh, excusez-moi, je vous ai tutoyé!– Nora... Cela ne me gêne pas.

– D'accord... Pourquoi tu m'attends tous les soirs sur le banc?

– Parce que j'ai envie de te voir... Oh, excuse-moi, je deviens comme tous ces lourdauds qui t'importunent.

– Non, tu es différent de ce genre de personne. »

Elle sourit, on conversa comme les autres soirs sans se soucier du temps qui passait, ce qui me permit de faire plus amplement connaissance avec elle. Lola guillerette nous fixait pendant notre causerie. Subitement, Nora stoppa :

« Désolée, je dois reprendre, je termine à 23 h. Tu vas rester?

– Bien sûr. On se retrouve après?

– Il serait temps d'y aller, ma grande, » lança Lola en échangeant un sourire avec sa musicienne.

Elle me quitta et monta sur scène pour continuer. Après son dernier morceau, elle me fit signe qu'elle me rejoignait dans cinq minutes. Je discutais avec ma barmaid de Nora quand elle vint me taper sur l'épaule.

« On y va, Lucas.

– Bon, ma chère à demain, » dit Lola.

On monta l'escalier ensemble. Le trottoir du boulevard Saint-Germain grouillait de personnes qui voulaient s'abriter, une petite pluie fine tombait, on resta sous le porche quelques minutes. Nora était en chemisier, je lui mis mon blouson sur les épaules, elle fut surprise, accepta avec le sourire. La pluie cessa, on s'engagea en direction de la rue Bonaparte.

« On va où, Lucas, je n'ai qu'une demi-heure devant moi.

– Bah, il y a un petit café à l’angle de la rue. »

L'averse reprit, on courut en essayant de passer entre les gouttes, on s'installa à l'intérieur.

« Tu connais bien le quartier apparemment.

– J'habite à vingt mètres dans cette rue.

– Ah, d'accord. »

On continua à bavarder, tout en buvant un thé. Elle me raconta son arrivée à Paris :

« Elle était venue dans la capitale avec pour objectif de faire carrière dans un orchestre. La proposition qui lui lavait été faite était un leurre.

Elle dut jouer le jour dans les couloirs du métro, elle me raconta ses déboires. Après plusieurs jourjs, elle avait dû arrêter. Le peu qu'elle gagnait était parfois volé par des marginaux sans scrupules. Ensuite, elle se produisit dehors le soir aux terrasses des cafés. Elle était prête à abandonner et reprartir dans sa province quand Lola I'écouta dans une brasserie proche de son établissement. Après trente minutes de récital, la la pluie commença à tomber. Lola l'invita à se mettre à l'abri au Saint-Benoît.

Elle lui proposa de jouer le soir même et cette collaboration se poursuivait depuis plusieurs années. Au début, sans trotp de ressources, elle quitta sa chambre de bonne et vécut chez Lola un certain temps avant de connaître son compagnon avec qui elle a eu son enfant. Depuis six ans, elle vivait avec lui. »

Je ne l'avais pas perdue de vue tout au long de son récit, à plusieurs reprises, elle s'arrêta quelques secondes m'observant. Je ressentis dans ses propos toute la tristesse de ses débuts dans la capitale. Le temps passa trop vite, elle consulta sa montre.

« Oh, il faut que je file, je raconte ma vie et tu ne dis rien, la prochaine fois, tu parleras de toi, je ne connais que ton prénom, c'est peu. »

Elle sourit et se leva précipitamment, je l'accompagnai jusqu'à la station du métropolitain, en bas de l'escalier elle se retourna, me fit un dernier signe, et disparut. Je regagnai mon domicile, elle était vraiment charmante.

Tous les soirs, quand elle avait le temps, on allait boire un verre dans le même café, il devenait notre lieu de rendez-vous. J’étais toujours enchanté de passer mes soirées en sa compagnie à discuter de son avenir. Elle avait toujours l'espoir de faire partie d'un ensemble philharmonique, c'était son rêve.

Mon congé se terminait et ma dernière soirée également, demain lundi, je partais pour un reportage. Durant sa pause, je l'informai.

« C'est mon dernier soir, demain je m'envole pour l'Afghanistan.

– Ah bon, pour combien de temps?

– Plusieurs semaines.

– Lucas, tu vas me manquer... Ce n'est pas dangereux en ce moment?

– Si, néanmoins, c'est mon métier. C'est pour cette raison que je reste célibataire, il y a trop de risques, » dis-je en riant.

Elle grimaça en ne me quittant pas des yeux.

« Bon, je vais reprendre. Si on ne se voit pas, bon voyage et fais attention à toi. »

Je finis mon verre en admirant Nora. Dans plusieurs heures, je serais à Kaboul et je n'aurais pas ce genre de distraction, surtout que je devais suivre un détachement de la force internationale dans leur action de sécurisation des villages et des campagnes.

Alors, je profitais de ce temps de paix pour me délecter des interprétations de ma saxophoniste.

Elle terminait son dernier morceau, je réglai ma note en laissant un bon pourboire à Lola qui me remercia et qui fut surprise que je parte déjà.

« Tu n'attends pas Nora ce soir?

– Non, elle doit rentrer plus tôt, et je prends l'avion pour l’Afghanistan demain à 10 h 30. »

Étonnée par ma réponse rapide, elle me sourit en me souhaitant un bon vol.

Je me tournai vers la scène, elle leva la tête et me fit un signe discret de la main.

Je partis en direction de mon appartement en pensant à cette jeune musicienne et à tous ces moments agréables passés ensemble. Le temps en sa compagnie filait beaucoup trop vite. Désarçonné, déconcerté par cette jeune femme, je regrettais de partir aussi loin, pourtant, cela était nécessaire, c'était ma vie de journaliste, mon métier.

Elle avait enchanté toutes mes soirées depuis le premier jour. J'avançais sur le trottoir machinalement en pensant à notre rencontre.

Chapitre II

L'avion décolla avec un peu de retard, je m'absentais plusieurs semaines, mon retour en principe était prévu à mi-août.

Le vol a été pénible, on fit plusieurs escales, avant d'atterrir enfin à Kaboul. Il faisait beau et très sec, la température était agréable. Le taxi me déposa devant l’hôtel intercontinental qui était l'endroit où tous les étrangers résidaient.

Quelques confrères communiquaient bruyamment dans le salon en buvant un verre. Je les saluai, je n'avais qu'une hâte : prendre une douche et ensuite me restaurer.

Le lendemain, ce fut mon premier rapport avec Kaboul, je me promenai dans le centre et fs des photos. Des véhicules militaires passaient à grande vitesse, il faisait un temps agréable, je croisai des Afghans qui allaient travailler sans se préoccuper des patrouilles. Depuis le départ des Talibans, la capitale était calme, la vie avait repris. Malgré tout, l'ambiance était pesante, à chaque moment, un attentat pouvait survenir, cette guerre était loin d'être terminée.

Je pris contact avec les militaires que je devais accompagner. Je passais tout mon temps avec le détachement pendant leur mission. Nous avons traversé la vallée de Bâmiyân, j'ai pu photographier ce qui restait des statues bouddhistes monumentales détruites en mars 2001 par les Talibans.

Puis, à Meydân Chahr au sud de la capitale, après notre périple nous emmena jusqu'à Ghazni au sud-ouest, érigée sur un plateau à 2219 mètres d'altitude. Je pus faire de très belles photos de toutes ces villes. On pouvait voir des impacts de balles sur certaines habitations et parfois des véhicules carbonisés qui rouillaient et se recouvraient de poussières apportées par le vent qui soufflait des montagnes environnantes.

Durant ces journées, nous ne rencontrâmes aucune hostilité, un soldat m'était affecté, il était mon garde du corps et également mon conseiller. Il se nommait Alan, il était Breton. On sympathisa immédiatement, il avait 24 ans et avait abandonné ses études pour s'engager dans l'armée après une déception amoureuse.

Sa fiancée avait rompu pour partir avec un de ses copains. Il me raconta toute sa vie, son amour d'enfance, ses études en biologie, sa rupture après trois ans de liaison, son engagement depuis maintenant quatre ans.

Le soldat Alan était au fil du temps devenu un ami. Il m'expliqua la vie dans la capitale afghane, les quartiers dangereux et les endroits que je pouvais visiter en toute sécurité. Il me présenta ses collègues, Franck un caporal, et celui qu'il nommait le « Bordelais », car il ne buvait que du vin rouge, son ami d'enfance Cédric qui l'avait suivi à l'armée. J'ai vite sympathisé avec tous ces jeunes militaires qui avaient une vie à me raconter.

Avec Alan et Cédric, j'ai pu ainsi découvrir Kaboul et prendre de beaux clichés de cette ville meurtrie par toutes ces années de confits. Le temps passa très vite. Dix jours avant mon départ, un soir dans le salon de l’hôtel, je bus une bière avec ces deux jeunes. Un musicien sur un vieux piano jouait, je pensais immédiatement à Nora, elle était loin et j'eus subitement envie qu'elle soit près de moi, un trouble m'envahit après quelques minutes, je vis mes deux compères qui m'observaient et éclatèrent de rire.

« Eh, Lucas, tu n'étais plus avec nous... Tu étais en France avec ta petite amie?

– Oui, vous avez raison les gars, j'étais très loin. »

Je leur parlai de Nora, ils m'écoutèrent sans dire un mot.

« Tu as l'air très amoureux, »dit Alan en souriant.

« Bon, on va te laisser, il est tard, on doit rentrer au campement, » proposa Cédric.

« Lucas, demain, tu veux faire la connaissance de réfugiés pour ton reportage? »Questionna Alan.

« Oh oui, ce serait génial pour terminer mon séjour. »

On se sépara, je restai encore un peu pour me délecter de la musique de ce pianiste, enfin surtout pour penser à Nora.

Le lendemain, ils me présentèrent à une famille chassée de leur région par les Talibans et qui était venue s'abriter dans la capitale. Ils m'ont reçu en m'offrant le thé, ils avaient une fille, Kimia, étudiante en médecine qui comprenait assez bien le français pour l'avoir étudié, elle servait de traductrice entre ses parents et moi. Elle avait un regard émeraude. Je n'avais jamais vu des yeux aussi verts, son teint mat les mettait en valeur. Elle était habillée en jean avec un haut typiquement afghan et sur la tête un foulard vert enroulé autour du cou.

Tandis que que je débattais avec ses parents, qui étaient charmants et très accueillants de l'avenir de leur pays, elle couvait des yeux Alan. Et parfois, je devais répéter ma question, parce qu'elle était distraite. Le jeune soldat surpris restait en retrait.À un moment, je vis Alan lui adresser furtivement un sourire, Kimia amusée se cachait de ses parents avec son foulard.

Médusé, je remarquai que le courant passait entre ces deux jeunes gens.

Le lendemain, j'avais une réunion avec quelques politiques afghans pour les interviewer, après quoi en fin de semaine mon retour en France était programmé.

Le soir, je préférais rester à l’hôtel, c'était plus sûr et j'avais besoin de transférer mes photos et rédiger mes articles. Je libérai Alan en lui promettant de ne pas sortir sans lui, il avait rendezvous, je ne lui posai aucune question.

Quand je le vis euphorique, le lendemain matin, je n'avais pas de doute, il m'avoua :

« Lucas, je crois que je fais une bêtise!

– Qu'as-tu fait mon ami?

– J'ai revu en secret Kimia et on est épris tous les deux.

– Hou-là, Alan, tu vas te créer des ennuis avec tes chefs.

– Je sais, je n'ai pu résister à sa beauté, elle est merveilleuse et très intelligente...

– Ses parents sont au courant?

– Non, non... On s'est vu en dehors de chez elle. »

Je dévisageais Alan, il était amoureux comme un collégien, dans un pays comme l'Afghanistan, instable, en guerre depuis des années, l'amour n'avait pas sa place, surtout entre un soldat de la force internationale et une jeune afghane.

Je lui suggérai de faire très attention, les Talibans même vaincus étaient partout avec des sympathisants dans tous les quartiers.