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« Anticiper les explosions de demain », proposait la première édition de ce livre. Entre-temps, les explosions ont eu lieu. Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie. Puis à Paris et Bruxelles.
Et demain ?
Enfin réédité, voici le classique indispensable pour comprendre le « Grand Moyen-Orient ». Arabie saoudite, Turquie, Iran, Egypte, Libye, Yémen, mais aussi Afghanistan et Pakistan, et la Corne de l’Afrique : Soudan, Somalie, Erythrée.
Indispensable à qui veut comprendre la stratégie des États-Unis pour contrôler cette région où se joue l’avenir du monde :
- Le pétrole et le gaz pour tenir les grandes puissances rivales
- L’Océan indien pour contrôler les routes maritimes vers la Chine
- L’alliance discrète avec des terroristes bien utiles
- La manipulation des conflits sociaux et religieux
Bref, « diviser pour régner ».
Une stratégie qui mène le monde au bord de l’abîme. En 2006, une ministre de Bush prônait le « chaos créatif » au Moyen-Orient. Mais qui paie la note ? Pour résister, il faut d’abord comprendre.
À PROPOS DES AUTEURS
Mohamed Hassan est un ancien diplomate éthiopien, basé à Bruxelles. Ses innombrables lectures, voyages et contacts en font un des meilleurs connaisseurs du monde arabo-musulman.
Grégoire lalieu et
Michel Collon sont membres du collectif Investig'Action qui anime le site investigaction.net.
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Seitenzahl: 522
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Michel Collon • Grégoire Lalieu
La stratégie
du chaos
Impérialisme et islam
Entretiens avec Mohamed Hassan
Investig’Action
Nous remercions Abdellah Boudami, Elise Broyard, Aurélie Meunier,
Cédric Rutter et Xavier Coppens pour leur
participation à la réalisation des entretiens.
Préface de Michel Collon
Est-il possible pour un simple citoyen de comprendre les rouages de la politique mondiale ?
Pas en regardant la télé. Le monde y apparaît comme une succession d’événements imprévisibles et sans logique. Une masse de faits et d’images, les plus frappantes possible. Provoquant l’émotion, mais paralysant le raisonnement. Aucune explication sérieuse sur les causes profondes, juste des clichés superficiels… Cette famine ? La Nature. Cet attentat ? Le Terrorisme. Cette guerre civile ? Des populations arriérées. Ces bombardements occidentaux ? Pour apporter la « Démocratie ».
Les guerres des Etats-Unis et de l’Europe sont à chaque fois simplifiées avec le manichéisme d’un vieux western : jamais les méchants ne font quelque chose de bien, jamais les gentils ne font quelque chose de mal. Jamais non plus, nous n’avons le droit d’entendre les méchants, nous devons seulement écouter ce qu’en disent les gentils. Et toujours manque l’essentiel : les intérêts stratégiques des forces qui s’affrontent pour certaines richesses.
Toujours aussi, on escamote l’Histoire. Qu’ont fait les colonisateurs dans cette région ? Leur politique du « diviser pour régner » a-t-elle encore des conséquences pour les populations d’aujourd’hui ? Le contexte historique passe trop souvent à la trappe. Or, si nous ne connaissons pas le passé et son impact, il nous est impossible de comprendre les conflits d’aujourd’hui. Et ceux qui vont éclater demain.
Peut-on trouver le fil conducteur ?
Dès lors, avec la télé, et en général avec les médias dominants, la politique mondiale nous apparaît comme un puzzle, que nous ne parvenons pas à assembler pour saisir l’ensemble du paysage. Pour une raison bien simple. On en a retiré les pièces essentielles, celles qui permettent justement d’assembler le tout et de situer chaque élément à sa place. Le monde apparaît incompréhensible et imprévisible.
Est-ce irrémédiable ? Ou bien avons-nous quand même une chance de saisir les rouages de la politique mondiale et son impact sur nos vies ? Aujourd’hui, pouvons-nous trouver un point commun, un fil conducteur entre des phénomènes qui paraissent très importants, mais isolés les uns des autres ? A savoir : la crise économique, l’effondrement des Bourses, l’appauvrissement croissant de larges couches de la population au Nord et au Sud, la concentration du pouvoir économique aux mains de quelques grands groupes, le déclin des Etats-Unis, la montée en puissance de la Chine et d’autres pays du Sud, et enfin cette accumulation actuelle de guerres, déclarées ou non ? Existe-t-il un fil rouge reliant ces divers phénomènes ?
La zone des tempêtes,
décisive pour l’avenir du monde
Oui, et le présent livre va permettre de le saisir. Mohamed Hassan éclaire de façon simple et logique les bouleversements qui se multiplient dans la « zone des tempêtes ». Cette vaste région qui s’étend du Maghreb à la Corne de l’Afrique de l’Est d’une part, et au sud de l’Asie d’autre part. Une région que certains appellent « l’arc musulman » car l’islam en est le dénominateur commun. Mais c’est aussi une région que les stratèges de Washington appellent « le Grand Moyen-Orient » et pour laquelle ils ont élaboré toutes sortes de plans dont on ne nous parle jamais…
Dans cette région stratégique, s’accumulent les explosions : soulèvements populaires (Tunisie, Egypte, Yémen, etc.), guerres civiles (Somalie, Soudan), développement du terrorisme (à partir de l’Arabie saoudite avec Ben Laden), interventions militaires des Etats-Unis (Afghanistan, Pakistan, Libye, etc.), action de la CIA (partout)… S’agit-il d’événements isolés les uns des autres ? Ou bien s’agit-il des différents chapitres d’une même Histoire en train de s’écrire sous nos yeux avec une logique commune ? Comprendre quelles sont les causes profondes de tous ces bouleversements, c’est comprendre quels sont les intérêts en présence. Et donc, savoir à quelles nouvelles explosions il faut s’attendre. Quel impact cette Histoire aura-t-elle sur nos vies à nous, citoyens du Nord et du Sud ?
La stratégie du chaos
Il y avait d’abord eu la « stratégie du choc » : Bush frappant l’Irak et l’Afghanistan avec des moyens terribles. Semer l’effroi pour imposer une domination incontestée. Mais Bush a échoué.
Les Etats-Unis sont-ils en train de passer à une autre politique, à savoir la « stratégie du chaos » ? Seul moyen de conserver la mainmise sur ce « Grand Moyen-Orient » qui englobe Méditerranée, Moyen-Orient, Corne de l’Afrique et Sud de l’Asie. Seul moyen de contrôler le pétrole et les routes maritimes stratégiques, bref un enjeu vital pour rester les « maîtres du monde ». Il s’agit de garder l’Europe soumise, de neutraliser la Russie, mais aussi de faire face à la montée du Sud et surtout de la Chine. Il s’agit de rester la seule superpuissance.
Ces dernières années, ce monde musulman est devenu une véritable zone des tempêtes où se multiplient crises, révoltes et résistances : de la Tunisie au Pakistan, de la Palestine au Soudan, Washington est en train de perdre la main. Faire ouvertement la guerre est de plus en plus risqué. D’où cette stratégie du chaos : diviser pour régner, attiser les tensions, déstabiliser tous les pays gênants pour remodeler de fond en comble le Grand Moyen-Orient. Au risque d’embraser toute la région ?
Le guide qu’il fallait
Pour comprendre cette région complexe et son impact sur le monde, il nous fallait un bon guide. Depuis deux ans, l’équipe Investig’Action, qui anime le site michelcollon.info, a eu la chance de pouvoir travailler avec Mohamed Hassan. Né en Ethiopie en 1958, il participe aux mouvements d’étudiants contre le régime dictatorial de l’empereur Sélassié. Mais son pays sombre alors dans la dictature militaire de Mengistu. Après le renversement de ce dernier, Mohamed Hassan œuvre comme diplomate à Bruxelles. Mais il démissionne en 1994, désapprouvant les politiques répressives et guerrières des nouveaux dirigeants éthiopiens. Depuis lors, il consacre sa vie à étudier le passé et le présent du monde arabo-musulman. Il multiplie les rencontres avec des personnalités, des experts, des témoins directs. Il dévore des bibliothèques entières, en toutes langues, des montagnes de documents et de rapports de toutes sortes. Au point que notre équipe l’a surnommé « la bibliothèque vivante ». Vous pouvez tout lui demander sur tel pays, telle époque, tels conflits économiques, politiques ou sociaux, vous obtiendrez les données essentielles, les faits concrets, les anecdotes éclairantes et vous pourrez saisir clairement l’Histoire et les enjeux actuels.
Ce trésor, nous devions le partager. Grégoire Lalieu et moi, nous avons eu la chance d’interviewer plusieurs fois Mohamed Hassan pour analyser l’actualité : Tunisie, Egypte, Iran, Somalie, Afghanistan… Publiés sur michelcollon.info, ces entretiens ont suscité un énorme intérêt de nos lecteurs, ils ont été traduits en de nombreuses langues et diffusés dans le monde entier.
Cela nous a donné l’envie de préparer le présent livre. Afin qu’un public très large puisse saisir les événements passés, présents et à venir du monde musulman et de la politique mondiale. Mohamed Hassan apporte ici les pièces qui permettent de saisir l’ensemble du puzzle : la politique des Etats-Unis vis-à-vis non seulement des pays musulmans, mais aussi de l’Europe, de la Chine et de l’ensemble des pays du Sud, car tout cela est relié.
Est-il possible pour un simple citoyen de comprendre les rouages essentiels de la politique mondiale ? Grâce à un guide comme Mohamed Hassan, oui !
Tout s’est joué aux alentours de 1840. L’histoire mondiale a failli être complètement différente de ce que nous connaissons. Au lieu d’un monde arabe colonisé et fragmenté en petits morceaux par la Grande-Bretagne, la France puis les Etats-Unis, on aurait eu un grand empire arabe, unifiant ces pays et ces richesses, tenant tête aux grands impérialismes. Le canal de Suez n’aurait pas été aux mains des Occidentaux, il n’y aurait pas eu de rois « marionnettes », ni révolte de Nasser, ni trahison de Sadate, puis de Moubarak. Les rapports de force seraient aujourd’hui totalement différents.
On ne va pas refaire l’Histoire. Mais comprendre qui a brisé le grand projet de Méhémet Ali et pour quelles raisons, c’est peut-être la clé pour déchiffrer la situation actuelle de l’Egypte. Et ses prochains défis…
Q
uelle image de l’Egypte, avons-nous en Europe ? N’est-ce pas l’image d’un pays immuable et figé dans le temps ? « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent », aurait dit Napoléon à ses soldats.
Oui, tel est le cliché. En réalité, il s’est passé beaucoup de choses dans ce pays. Je pense particulièrement à un extraordinaire projet égyptien, au début du 19ème siècle. Si ce projet n’avait pas été brisé par la Grande-Bretagne, le monde arabe actuel serait dans une tout autre situation. Et même l’histoire du monde aurait été différente. Donc, ma citation à moi serait plutôt : « Si le règne de Méhémet Ali, fondateur de l’Egypte moderne, avait été plus long, la face du monde en aurait été changée ! »
Voilà qui pique la curiosité, on va y revenir. Mais, pour comprendre cette histoire de l’Egypte moderne, par où faut-il commencer?
Commençons en 1798, lorsque Napoléon entame sa fameuse campagne d’Egypte, un pays qu’il va administrer pendant quelques années avant de devoir céder la place aux Britanniques…
Comment expliquer l’intérêt de ces puissances européennes pour cette région ?
Pour le comprendre, il faut décrire la situation de l’Europe à ce moment-là et les conflits très aigus entre ces grandes puissances… Avant la Révolution française de 1789, l’Europe était dans un état culturel et intellectuel lamentable. Taux d’alphabétisation très bas, hygiène et conditions sanitaires misérables, de nombreuses régions d’Europe étaient très arriérées. La Révolution française a amené un changement complet des mentalités, avec la philosophie des Lumières et le concept d’Etat-nation, avec une langue officielle dans le cadre d’une administration centralisée et rationalisée. Tout ceci était nécessaire pour permettre au nouveau mode de production capitaliste de s’imposer et mettre fin au Moyen Age…
La Révolution française a été la première révolution bourgeoise en Europe. Une fois lancée, elle devait forcément s’étendre au-delà des frontières et ainsi révolutionner la manière de penser et la manière d’organiser la société…
Et ça gênait la Grande-Bretagne ?
Oui. Celle-ci était le premier pays à avoir entamé sa révolution industrielle au 18ème siècle. De ce fait, elle possédait un avantage économique sur les autres puissances européennes. Mais la Révolution française bousculait ces rapports de force.
En quoi une révolution politique change-t-elle l’état de l’économie ?
Parce que cette révolution a détruit le système féodal dominé par l’esprit religieux, elle a installé un véritable Etat-nation mettant fin au morcellement des régions, elle a donc créé un grand « marché unique » et permis ainsi un développement considérable de l’industrie capitaliste.
C’était vraiment si inquiétant ce qui se passait de l’autre côté de la Manche ?
La Grande-Bretagne est alors en plein essor économique. C’est le seul pays qui soit aussi avancé dans la voie de l’industrialisation. Sa révolution industrielle lui permet de produire une énorme quantité de marchandises qui inondent les marchés du continent européen. Très logiquement, l’Empire britannique veut empêcher les autres pays d’accéder à un système industriel qui pourrait le concurrencer, particulièrement dans le secteur du textile. Il comprend que si ce type de révolution se développe sur le continent européen, de sérieux concurrents vont y émerger et remettre en question la domination britannique.
Une de ses stratégies sera de coaliser les intérêts des féodaux européens contre la Révolution française. L’Empire britannique organise donc une contre-révolution visant à restaurer l’ordre féodal en France. La classe qui régnait en France avant la révolution avait fui à l’étranger, où les anciennes élites se réunirent et se regroupèrent. Cette offensive débouchera sur la bataille de Waterloo, en 1815, où Napoléon sera finalement vaincu. Les Bourbons seront donc réinstallés sur le trône de France.
Mais cette période appelée Restauration fut de courte durée : quinze ans après Waterloo, le monarque était à nouveau renversé pour enfin établir à nouveau la République en 1848. Pourquoi ?
Londres avait tenté de freiner le développement de ses concurrents européens pour mieux les dominer. Mais il était trop tard. La Révolution française avait apporté trop de changements majeurs : réforme agraire libérant l’initiative des paysans, expansion urbaine, nouvelles conceptions de l’Etat et de la religion... Les mentalités avaient profondément changé, il était tout simplement impossible de restaurer un système monarchique arriéré. Les idées de la Révolution française finirent donc par s’imposer définitivement et se propager à toute l’Europe favorisant ainsi l’essor du capitalisme industriel durant tout le 19ème siècle, exactement comme le redoutait la Grande-Bretagne.
Mais entre temps, pour revenir à l’Egypte, Napoléon avait établi un grand empire colonial…
Napoléon entendait se montrer offensif pour préserver la révolution. Il développa ainsi une grande armée et mena des opérations dans toute l’Europe et en Afrique. Conquérant l’Egypte en 1798, il écrasa les Mamelouks, d’anciens esclaves originaires d’Asie centrale qui avaient réussi à s’imposer en Egypte.
Pourquoi faire la guerre justement là ?
Pour contester la puissance commerciale britannique : l’Egypte était la clé de la route des Indes, colonie numéro un de la Grande-Bretagne. Envoyé par le Directoire de la Révolution française, Napoléon va l’occuper et y régner en souverain absolu. Mais, contesté par une puissante révolte populaire et bien sûr par la flotte britannique qui régnait sur la Méditerranée, il se retirera après quelques années, dans le but de combattre la Grande-Bretagne et sa coalition sur le continent européen…
Quel a été l’impact de cette « visite » sur l’Egypte ?
Elle a eu des effets positifs et négatifs. Napoléon a quand même complètement transformé l’Egypte en y introduisant une administration moderne et rationnelle, mais surtout en développant un nouveau de mode de production économique. Tels sont les aspects positifs de sa venue.
Et les aspects négatifs ?
L’occupation a été brutale. En fait, l’impérialisme français s’est servi de l’Egypte pour lutter contre ses ennemis, particulièrement l’impérialisme britannique. Utilisant ces contradictions entre intérêts britanniques et français, un fils de marchand de tabac, d’origine albanaise, Méhémet Ali, va prendre les armes pour s’affranchir de la tutelle du pouvoir central, l’Empire ottoman, qui considère l’Egypte comme une “wilaya”, c’est-à-dire une province. Fin stratège, Méhémet Ali parvient, grâce à son armée de soldats albanais, à s’imposer comme vice-roi d’Egypte, profitant de l’affaiblissement de l’Empire ottoman. Cette prise de pouvoir n’est pas pour plaire aux Mamelouks, qui projettent d’assassiner le nouveau vice-roi. Méhémet Ali les devancera : lors d’un repas, ces fameux esclaves devenus miliciens sont emprisonnés ou exécutés.
Le projet de Méhémet Ali est très ambitieux puisqu’il n’hésite pas à déclarer : « Je suis bien conscient que l’Empire ottoman va chaque jour vers sa destruction... Sur ses ruines, je vais fonder un vaste royaume... jusqu’à l’Euphrate et au Tigre. » Officiellement, l’Egypte reste une province ottomane : pour gagner l’indépendance, Méhémet Ali ne cherche pas de confrontation directe avec les Ottomans, et ces derniers n’ont pas les moyens de s’opposer au nouveau vice-roi égyptien. Mais dans les faits, Méhémet Ali réalise d’importantes réformes qui vont rendre l’Egypte autonome.
Quelles réformes ?
Sur le plan économique, il fonde carrément un système, que l’on peut qualifier de capitaliste, grâce à trois mesures essentielles. D’abord, en réformant un système agricole jusqu’alors très archaïque, en favorisant la culture industrielle du coton et en dotant le pays d’infrastructures et d’un réseau d’instituts techniques. Cela a permis d’atteindre l’auto-suffisance, de ne plus dépendre de pays étrangers, et également d’approvisionner l’armée.
La deuxième mesure consiste à développer une métallurgie égyptienne. Avoir une industrie de l’acier, c’est un axe indispensable dans tous les plans d’expansion industrielle. C’est indispensable pour fabriquer des armes, mais aussi des machines qui permettront l’essor d’autres secteurs.
La troisième mesure, c’est le développement de l’armée égyptienne. On peut faire le parallèle avec l’armée napoléonienne. Grâce à cette armée, Méhémet Ali parvint littéralement à exporter ses réformes révolutionnaires en Afrique du Nord et au Yémen. Il est même arrivé aux portes de Constantinople (actuel Istanbul). Retenez cette importance de l’armée, c’est un fil conducteur pour comprendre l’histoire égyptienne…
Ce que réalise Méhémet Ali sur le plan économique et politique est extraordinairement novateur pour l’époque. Et on est surpris de voir que cela se passe dans un pays arabe !
Oui. A cette époque, seule la Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, la France, s’étaient engagées sur cette voie de développement. Tous les autres pays européens restaient plongés dans des systèmes archaïques et féodaux sur le plan économique et sur le plan politique.
A cette époque, la Grande-Bretagne s’occupe d’abord de contrecarrer les répercussions de la Révolution française, elle voit ses efforts couronnés d’un certain succès avec la défaite de Napoléon à Waterloo, en 1815. Immédiatement après, la Grande-Bretagne décide de s’occuper de Méhémet Ali.
Sous quel prétexte ?
Sauvegarder l’unité territoriale et la souveraineté de l’Empire ottoman. Londres s’allie avec Constantinople, pour empêcher la progression de Méhémet Ali, dont le génie militaire lui avait permis de remporter des batailles - au nom de l’Empire ottoman – jusque dans les territoires du Liban, de la Syrie et la Palestine actuels. Une de ses victoires capitales avait été remportée contre les wahhabites d’Arabie. Il avait capturé les principaux leaders de ce mouvement, associés aux ancêtres de la famille régnant aujourd’hui : les Saoud.
Donc les Britanniques soutiennent l’Empire ottoman…
En fait, ils pratiquent un double jeu, ce qui semble être une de leurs spécialités. D’un côté, ils s’allient avec cet Empire, de l’autre, ils projettent de le démembrer par une tactique simple : diviser le monde musulman pour mieux le dominer.
De quelle manière ?
Grâce à leurs réseaux de renseignement et de services secrets, les plus développés de l’époque.
Pourquoi tant d’efforts ? Pourquoi craignent-ils tant Méhémet Ali ?
Pour trois raisons. D’abord, l’Egypte occupe une position clé sur la route vers l’Inde, qui est alors la colonie la plus essentielle des Britanniques, la base de leur prospérité. Elle leur fournit le coton, le thé, les épices, des céréales qu’ils revendent partout dans le monde (alors que des famines sévissent en Inde). D’énormes bénéfices ! Sans la colonisation de l’Inde, la Grande-Bretagne n’aurait pas accumulé le capital nécessaire à son décollage capitaliste, et la suite de la colonisation moderne n’aurait pas pu avoir lieu non plus. les Britaniques voulaient absolument éviter que leur accès vers les colonies ne soit bloqué par des dirigeants de régions autonomes.
Ensuite, les Britanniques craignant les convoitises des autres grandes puissances, il fallait occuper le terrain en Egypte pour que personne d’autre ne puisse en profiter. Surtout pas les Français !
Enfin, la perspective d’une intégration économique et politique des pays arabes, avec l’Egypte comme moteur, aurait empêché la domination britannique sur ce monde arabe. En Egypte, même si la langue turque restait imposée comme langue officielle par le pouvoir central, il n’en reste pas moins que l’arabe se développait, et aussi une presse et une culture arabophones. De plus, il y avait une forte croissance démographique, une grande augmentation des productions agricoles et un renforcement de l’armée, institution centrale pour l’autonomie. Bref, un rival dangereux allait surgir…
Pourtant, Méhémet Ali ne revendiquait pas la sécession par rapport à l’Empire ottoman…
Non, il n’attaquait pas de front le pouvoir central, mais il construisait une certaine autonomie. Ses réformes tendaient vers une indépendance politique et économique. Il s’agissait de ne plus dépendre du pouvoir central afin de croître, alors que les autres provinces ottomanes étaient plutôt en déclin. Il s’agissait aussi de ne plus être simplement une province riche en matières premières cédées aux puissances. Non, ces richesses devaient servir à développer l’Egypte. Un projet libérateur.
On connaît la phrase célèbre du philosophe Blaise Pascal à propos d’une histoire d’amour entre la reine d’Egypte et Jules César : « Le nez de Cléopâtre s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». Vous diriez plutôt : « Le règne de Méhémet Ali, s’il eût été plus long, la face du monde arabe aurait changé » ?
Et pas seulement du monde arabe, mais du monde entier. Imaginez : un grand empire arabe, capitaliste, moderne, autonome et s’étendant sur une partie importante de l’Afrique et du Moyen-Orient ! Quelle force cela aurait constitué face aux empires français et britannique avant la montée des autres impérialismes, dont l’allemand ! Nous aurions certainement vécu une Histoire toute différente.
Déjà pour le pétrole…
Oui, mais pas seulement. Tous les rapports de force : économiques, politiques et militaires depuis deux siècles…
Donc, la Grande-Bretagne se posait en gardien de la souveraineté ottomane, mais elle ne pensait qu’à ses propres intérêts ?
Tout se termina par un traité entre Britanniques et Ottomans en 1831 : tout le territoire de l’Empire ottoman - dont l’Egypte - devenait un marché monopolisé par les intérêts britanniques. Evidemment, cela allait à l’encontre des intérêts égyptiens. Ouvrir les frontières, permettre l’entrée d’une puissance dans le marché intérieur, cela démolit toute politique de protection et empêche l’autonomie d’une région.
Comment l’Empire ottoman a-t-il pu accepter un accord si défavorable ?
Les dirigeants ottomans n’avaient aucune vision économique et politique. Ils étaient très faibles, demeurant dans un système féodal archaïque et inefficace. Ne comprenant rien aux réformes introduites ailleurs, ils ne voyaient dans la modernité que des tendances antireligieuses. Leur refus de toute évolution les a empêtrés dans un statu quo qui arrangeait bien les Britanniques.
J’ai indiqué comment la Révolution française a fait évoluer les mentalités dans toute l’Europe. Contrairement aux dirigeants ottomans, Méhémet Ali l’avait bien compris. Il était d’ailleurs à l’origine d’un mouvement de renaissance arabe, la Nahda. En effet, Méhémet Ali avait introduit une modernisation technique qui s’était accompagnée d’une modernisation des idées dans le monde arabe. La Nahda prônait un retour aux sources de la religion, mais ces sources devaient être réinterprétées selon les nouveaux concepts de modernité. Il était question de démocratie, de droits de la femme… Cet élan de modernisation n’était pas pour plaire aux Britanniques car il menaçait leur pouvoir de domination.
Et comme la face du monde n’a pas été changée, ça veut dire que Méhémet Ali a perdu ?
Oui, une coalition internationale autour des Britanniques et des Ottomans le prive de son pouvoir en 1848. Ceci me rappelle la coalition organisée par les Etats-Unis pour la première guerre contre l’Irak en 1991. Ces impérialistes redoutaient l’industrie chimique florissante de l’Irak indépendant. De même, deux siècles plus tôt, les grandes puissances occidentales ne pouvaient tolérer une industrialisation réussie dans une Egypte autonome. Après un an de sanctions et d’opérations militaires et diplomatiques, Méhémet Ali et sa famille furent déposés. L’Egypte devint une nouvelle colonie. L’expérience s’arrêta brutalement...
Une colonie ?
L’Egypte était une colonie de fait : les biens britanniques y entraient et envahissaient les marchés locaux. Les matières premières étaient exploitées au seul bénéfice des sociétés britanniques. Quelques hommes d’affaires s’enrichirent énormément grâce à ce commerce. Mais tous les projets d’industrialisation et de modernisation furent abandonnés, excepté celui du canal de Suez.
Quelle richesse égyptienne attirait les Britanniques ?
Le coton, matière première par excellence à l’époque, et qui attirait bien des convoitises. En effet, le coton permet de développer l’industrie textile d’une métropole. Ensuite, avec un bon système colonial, la métropole britannique peut imposer ses produits finis dans la colonie. Ceci a pour conséquence de détruire l’économie locale. Une fois remplie cette étape indispensable, il suffit de s’attaquer aux autres pans économiques, un par un. Une espèce d’effet domino qui liquide tout le tissu économique du pays colonisé. L’équation est simple : l’industrialisation répand mécaniquement les idées des Lumières, de nouvelles manières d’appréhender le monde et de se développer, des techniques et des moyens rationnels, l’abandon des superstitions et du fatalisme. Inversement, la destruction des structures d’industrialisation ramène un peuple en arrière. En défaisant ce qui a été construit, on le replonge dans le Moyen Age...
Mais l’Egypte va quand même se moderniser avec la construction, entre 1859 et 1869, du canal de Suez, qui permet aux navires d’aller d’Europe en Asie sans devoir faire le tour complet de l’Afrique par le sud. Avant son ouverture, les marchandises devaient être transportées par voie terrestre entre la Méditerranée et la mer Rouge. Ce fut un chantier stratégique...
C’est toute l’importance de l’Egypte d’un point de vue géostratégique mondial. L’Egypte, c’est un double pont : entre l’Asie et l’Afrique, mais aussi entre la mer Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien. Donc entre l’Europe et l’Asie. C’est simple : vous contrôlez l’Egypte, vous contrôlez un des carrefours essentiels du monde. Ajoutez à cela la fascination qu’exerce à l’époque la civilisation égyptienne sur le monde intellectuel européen, et aussi l’idée de progrès, de connexion entre les peuples, la montée de projets ambitieux et grandioses, tout cela a fait du canal de Suez un des projets essentiels du 19ème siècle.
Un projet pourtant français...
Il a été initié par des capitaux français, mais peu à peu repris et dominé par des intérêts britanniques. Vingt ans après la mort de Méhémet Ali, ce canal entre en activité au moment où l’Egypte s’enfonce de plus en plus dans la dépendance coloniale : les Britanniques règnent en maîtres et imposent une tutelle de plus en plus stricte.
On a bien vu apparaître de petites industries locales, et donc une classe ouvrière modeste, ainsi qu’une bourgeoisie agricole. Mais tous les secteurs-clés de l’économie sont dominés par les puissances européennes. Jusque vers les années 1930, à part quelques pans de l’économie rurale, les industriels européens vont contrôler à peu près tout !
Comment les Britanniques s’y sont-ils pris pour neutraliser les autres puissances ?
En 1851, date de la première Exposition Universelle à Londres, l’Allemagne et l’Italie n’étaient pas encore des Etats-nations. Cependant, la Grande-Bretagne était sur le déclin.
Elle semble pourtant au sommet de sa puissance, en contrôlant les richesses du monde entier…
Oui, justement, pour cette raison : elle est devenue un Etat parasite qui gagne beaucoup plus sur le travail des colonies que sur sa production intérieure, et donc celle-ci s’affaiblit, on n’y investit plus autant. Par contraste, les régions allemandes, sans avoir encore formé un Etat unifié (ça n’arrivera qu’en 1871), développaient une industrie florissante qui commençait à s’imposer. D’où l’importance du canal de Suez pour les Anglais : leur économie ne reposant que sur les Indes, ce canal facilitait grandement leurs échanges commerciaux.
En fait, la puissance britannique reposait sur trois éléments : 1. Son armée très puissante. 2. Le canal de Suez : vous pouvez comparer le pouvoir que conférait le canal avec le pouvoir de ceux qui contrôlent aujourd’hui la manne pétrolière, c’est du même ordre. 3. Les institutions bancaires et financières. Particulièrement la Lloyd’s, monopole assurant les navires contre les dangers de la navigation et de la piraterie. Parce que, sans assurance, il vous était impossible de faire du commerce par la voie des mers. Ainsi, le système était quasi cadenassé par l’Empire britannique.
Pendant que l’Empire britannique déclinait, l’Allemagne grimpait donc vers la première place...
Cette évolution va s’accélérer à partir de 1870-71 : l’Allemagne s’unifie sous la direction du chancelier prussien Bismarck. Au même moment, en 1871, un événement fait paniquer toutes les classes dirigeantes en Europe : la Commune de Paris, c’est-à-dire la première grande insurrection ouvrière, qui débouche sur un renversement des autorités politiques. Certes éphémère, ce mouvement terrorisa les classes dominantes européennes qui prirent la décision de s’unir pour combattre cette menace d’une révolte des peuples. Pour compléter le tableau, vous devez savoir qu’en 1873, éclate la première grande crise économique du capitalisme, suivie d’une autre quelques années plus tard.
L’Allemagne choisit ce moment pour montrer sa gourmandise. Prenant confiance en ses capacités, elle estime injuste de n’avoir pas reçu sa part du gâteau colonial. A cette époque, une énorme partie de l’Afrique n’a pas encore été colonisée. Seules les côtes et quelques cités sont réellement contrôlées par les puissances coloniales. Et l’Allemagne souhaite s’installer en Tunisie. Cela crée des tensions fortes avec la France, déjà humiliée par la perte de l’Alsace et de la Lorraine. L’Allemagne se tourne alors vers le Maroc, mais cela ne calme pas les tensions, au contraire. C’est dans ce contexte que s’ouvrit, en novembre 1884, la fameuse Conférence de Berlin…
A Berlin, deux grandes puissances ont pris les plus belles parts de l’Afrique : la France et la Grande-Bretagne. Sans problèmes entre elles ?
Oh si ! Il y eut d’intenses batailles diplomatiques pour obtenir les colonies d’Afrique de l’Est : golfe d’Aden, Djibouti et en fait toutes les terres jouxtant la mer Rouge et l’océan Indien. Qui contrôle cet océan, contrôle une grande partie du monde, nous y reviendrons au chapitre sur l’océan Indien. C’est pourquoi l’Empire britannique voulait contrôler l’Egypte.
Quelle utilité présentait l’Egypte dans le partage du gâteau colonial africain ?
On peut résumer la vision britannique de l’époque à celle de Cecil Rhodes, ce magnat du diamant qui a donné son nom à la Rhodésie (actuel Zimbabwe). Sa vision était simple : une grande colonie reliant le nord au sud du continent africain. Du Caire au Cap. Connecter ces deux extrêmes, c’était s’assurer des trajets commerciaux extrêmement intéressants, à commencer par ceux de l’or et du diamant. Sur cette route, il fallait, par exemple, occuper le Soudan qui - ironiquement - fut appelé « la colonie anglo-égyptienne », alors que l’Egypte était elle-même une colonie anglaise. Les troupes qui furent envoyées, étaient composées d’Egyptiens, mais commandées par des Britanniques !
Mais comment réagit donc le peuple égyptien face à cette tutelle anglaise ?
La fierté et le sentiment nationaliste d’indépendance n’avaient pas disparu. Je l’ai dit, l’armée est une institution capitale pour comprendre l’histoire égyptienne. Eh bien, cela a pris tout son sens avec la révolte dirigée par un officier : Ahmed Urabi. En 1881, la révolte, dite d’Urabi Pacha, exprimait le mécontentement de la petite-bourgeoisie officiant dans l’armée. Celle-ci était une institution réellement « égyptienne », représentative du peuple. Le sentiment national y était présent. D’autant que le développement capitaliste, même sous tutelle britannique, avait augmenté le sentiment nationaliste de la population. L’arabe était la langue officielle de l’administration égyptienne. Une presse, des publications, une culture et une intelligentsia se développaient.
La révolte Urabi est une révolte des officiers, dont les méthodes de lutte étaient des techniques terroristes, à savoir tuer le plus possible de Britanniques pour insuffler un vent de terreur parmi les colonisateurs. La révolte fut matée. La Grande-Bretagne resta donc la puissance dominante de la région, de manière indiscutable, jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Quel sera l’impact de la Première Guerre mondiale pour l’Egypte ?
Ce qui se passa ensuite était logique : pris dans les tourmentes de la guerre, les Britanniques ne pouvaient plus contrôler l’économie de leurs colonies. Ils ont dû lâcher du lest à la bourgeoisie nationale égyptienne, qui en profita pour développer le marché local autour du coton et un embryon d’industrie chimique.
A partir de 1914, c’est donc une période idéale pour le développement des bourgeoisies nationales en Inde et en Egypte. En conséquence, le premier mouvement nationaliste bourgeois égyptien voit le jour en 1919, c’est le Wafd. En Inde, se forme le Parti du Congrès. Tous deux regroupent essentiellement des membres de la bourgeoisie rurale et un peu industrielle aussi. Ce dynamisme oblige les Britanniques, sous la pression des mouvements nationalistes, à créer une banque nationale égyptienne. Pour un mouvement qui veut établir une politique économique indépendante, c’est très important d’avoir une banque nationale qui puisse accorder les prêts et contrôler les banques privées.
Faut-il y voir des mouvements « révolutionnaires » ?
Non, ces mouvements ne désirent pas voir le « désordre » s’installer, et redoutent plus que tout la guerre civile, néfaste pour les affaires. De plus, si toutes les classes sociales se politisent et deviennent conscientes, elles voudront aussi devenir des moteurs du changement. Or, les bourgeoisies ne veulent absolument pas perdre le contrôle de l’évolution interne.
A cette époque, la Révolution bolchévique en Russie (1917) et le développement de mouvements communistes, un peu partout dans le monde, font trembler toutes les bourgeoisies. Le mouvement nationaliste égyptien sera donc soigneusement limité à des transformations démocratiques au profit de la bourgeoisie, pas au profit des autres classes sociales.
La Première Guerre mondiale a bouleversé la situation internationale ?
Oui. A la sortie de la guerre, les puissances sont affaiblies, non seulement l’Allemagne vaincue, mais aussi la France et l’Angleterre. La Russie, jusque là un marché important pour les industriels britanniques, se transforme radicalement. Le nouvel ennemi devient le socialisme, et une coalition internationale se crée pour mater la révolution bolchévique. Cet après-guerre permet à la Grande-Bretagne de contrôler une bonne part de l’Empire ottoman au Moyen-Orient. Néanmoins, son déclin s’amplifie au profit d’un nouveau concurrent : les Etats-Unis. Notons aussi l’apparition d’un Etat extrêmement agressif : le Japon impérial et fasciste.
En Egypte, les sentiments nationalistes ne disparaissent pas, au contraire. Et c’est un phénomène qu’on constate dans de nombreux pays colonisés à travers le monde. Les années 1930 verront une « égyptianisation » de l’économie : une politique davantage tournée vers les besoins internes.
Dans les années 30, l’Egypte et des pays comme la Turquie ont profité des contradictions très fortes entre les Etats impérialistes européens (avec la montée du fascisme) pour construire de leur côté leurs propres Etats et leurs économies. Les puissances européennes - en lutte permanente et affrontant aussi des problèmes internes - ne pouvaient en même temps contrôler les évolutions de ces Etats périphériques. En Egypte, la Grande-Bretagne ne peut agir à sa guise et doit s’adapter aux exigences de la société égyptienne.
Néanmoins, Londres parvient à conserver le contrôle de l’Egypte jusqu’au coup de tonnerre : la révolution de Nasser, en 1952…
Oui, un acteur majeur de la scène égyptienne moderne : Gamal Abdel Nasser. A l’issue d’un coup d’Etat mené par les « Officiers Libres » (issus généralement de la petite-bourgeoisie), le roi Farouk, marionnette des intérêts britanniques, est détrôné.
Au même moment, se construit en Egypte le premier parti islamique moderne, celui des Frères musulmans, fondé par Hassan el-Banna, qui deviendra très populaire et sera tué en 1949 par les Britanniques. L’Empire fait alors face à des velléités d’indépendance venant de toutes parts. Même Nasser et son mouvement étaient fort imprégnés de l’idéologie des Frères musulmans.
Qui composait ce mouvement égyptien ?
En fait, il comprenait trois courants. Le plus important était celui de Nasser lui-même. De par ses sentiments personnels, mais aussi par ses contacts avec les communistes égyptiens, son orientation était anti-impérialiste, patriotique et panarabe (union de tous les peuples arabes, au-delà des frontières). A ce propos, on peut relever une anecdote que je raconte volontiers car je la trouve très significative. Ben Gourion, premier dirigeant du nouvel Etat israélien, était curieux de connaître les positions de Nasser à l’égard d’Israël. Des diplomates occidentaux interrogèrent alors Nasser. Lequel répondit, honnêtement, qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de cette question, car il était déjà bien occupé avec les problèmes internes de l’Egypte. Très satisfaits, les diplomates portèrent la bonne nouvelle à Ben Gourion, mais celui-ci répondit : « C’est la pire nouvelle que je pouvais entendre ! ».« Pourquoi ? »« Parce qu’il va créer un Etat fort, et cet Etat fort sera dangereux pour nous ! ». De même que Méhémet Ali avait effrayé les puissances impérialistes, Nasser faisait peur.
Un deuxième courant comprenait des officiers issus de la bourgeoisie : antisocialistes et anticommunistes, persuadés des bienfaits du capitalisme. Le troisième courant était composé de la bourgeoisie rurale, conservatrice et refusant toute réforme.
Mais Nasser était tout de même le leader ?
Nasser était le plus charismatique. Il réussit à diffuser ses idées anti-impérialistes, à soutenir des luttes anticoloniales au Yémen et au Congo, à intégrer le Mouvement des non alignés qui réunissait les Etats du Sud aspirant à plus d’indépendance. Dans la mesure où cela affaiblissait les anciennes puissances impériales, cela n’était pas pour déplaire aux Etats-Unis.
Mais de grosses tensions apparurent entre Nasser et les Frères musulmans, il y eut une tentative d’assassinat de Nasser en 1954, attribuée à ce mouvement, qui fut alors dissous et interdit. La plupart de ses membres connurent la prison ou l’exil, notamment en Arabie saoudite, un pays très arriéré et conservateur, favori des puissances occidentales.
Comment définiriez-vous la ligne de Nasser ?
Anticoloniale et progressiste. Nationalisant le canal de Suez, il a déclaré : « La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces biens sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Égypte. »
Nasser anti-impérialiste, les puissances coloniales devaient forcément finir par réagir ?
Oui, en 1956, la France, la Grande-Bretagne et Israël se coalisèrent pour mettre fin à l’expérience nassérienne. L’Egypte était stratégique, et ils avaient très peur d’une contagion révolutionnaire dans les pays voisins. Les dirigeants britanniques et français (des socialistes, pourtant) traitèrent Nasser d’Hitler ! Ils tentèrent de l’assassiner. Après l’échec, un véritable complot fut mis en place entre Londres, Paris et Tel-Aviv. Les protocoles signés à Sèvres stipulaient : « L’État hébreu attaquera l’Égypte le 29 octobre 1956 dans la soirée et foncera vers le canal de Suez. Profitant de cette agression « surprise », Londres et Paris lanceront le lendemain un ultimatum aux deux belligérants pour qu’ils se retirent de la zone du canal. Si l’Égypte ne se plie pas aux injonctions, les troupes franco-britanniques entreront en action le 31 octobre. »
Lesquelles, de fait, bombardèrent l’Egypte, puis débarquèrent sur les plages en utilisant les barges employées en 1944 en Normandie, prirent le contrôle du canal et se dirigèrent vers Le Caire. Israël s’empara de la presqu’île du Sinaï. Mais l’URSS menaça les envahisseurs et les Etats-Unis s’opposèrent aussi à l’intervention qui allait assez rapidement prendre fin…
Des anti-impérialistes, les Etats-Unis ? Cela surprend…
Ils n’étaient pas fâchés de démontrer que le déclin des puissances européennes était irrémédiablement en cours. De plus, ils voulaient montrer leur soutien au tiers-monde en marquant leur différence avec le colonialisme européen. Le nationalisme et le panarabisme étant très populaires, les Etats-Unis adoptèrent une stratégie plus subtile. D’ailleurs, cette popularité ne fit que grandir après la défaite des puissances occidentales lors de la guerre de Suez.
Les Etats-Unis ne voulaient pas s’opposer à Nasser, mais celui-ci décide tout de même de se rapprocher de l’URSS…
Ce qui va lui permettre de construire le gigantesque barrage d’Assouan. Grâce auquel les Egyptiens allaient obtenir une électricité quasi gratuite, acquérant leur indépendance économique et énergétique. Des pans entiers de l’économie passèrent sous contrôle public, ou furent nationalisés. Et les décisions furent centralisées pour une plus grande efficacité.
Bien sûr, ce tournant rendit plus difficiles les relations entre l’Egypte et les Etats-Unis qui voulaient la voir intégrer l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord). Et cela s’aggrava après la réforme agraire de Nasser, bien que ce ne soit pas une réforme socialiste (les terres aux paysans), mais plutôt bourgeoise (davantage de soutien de l’Etat).
Nasser était-il réellement indifférent à l’égard d’Israël ?
Non, sa position était : la question palestinienne est une question arabe, c’est la responsabilité des pays arabes de libérer la Palestine. D’ailleurs Yasser Arafat, leader de l’Organisation de Libération de Palestine, était lui-même issu de l’armée égyptienne.
Cette évolution fit de l’Egypte un Etat fondamental dans la lutte contre l’impérialisme et le colonialisme. De plus, l’aura de Nasser et de ses réformes - santé, commerce, industrie, agriculture - tout cela mit en colère les puissances occidentales. Après 1967, d’ailleurs, les Etats-Unis offrirent leur soutien inconditionnel à l’Etat israélien.
Pourquoi 1967 ?
Eh bien, le 5 juin 1967, Israël attaque l’Egypte en bombardant son territoire. Une coalition de pays arabes (Egypte – Syrie – Jordanie – Irak) se forme pour résister à Israël. Mais elle est vaincue et Israël va tripler son territoire en annexant Gaza, le Sinaï égyptien, le Golan syrien, Jérusalem et la Cisjordanie. Dès ce moment, les Etats-Unis comprennent qu’Israël peut être leur gendarme de la région, capable de porter des coups sérieux au nationalisme arabe.
Après la mort de Nasser en 1970, Anouar el Sadate prend le pouvoir. Il se revendique de l’héritage nassérien, mais se rapproche rapidement des Etats-Unis. Comment l’expliquez-vous ?
Du vivant de Nasser, son charisme, sa maîtrise des programmes et des décisions politiques et son travail rigoureux faisaient de lui l’homme incontournable. Beaucoup d’officiers le soutenaient, mais pas tous. Cependant les groupes hostiles prenaient bien soin de ne jamais montrer leurs divergences au grand jour.
Mais après la défaite de l’Egypte contre Israël, s’ensuivit une période de démoralisation. Nasser lui-même était affaibli, allant jusqu’à parler de démission. C’est dans ce contexte qu’il mourut le 29 septembre 1970. Avec tout juste la somme de son salaire en poche. Nasser vivait simplement, il n’avait jamais recherché ni fortune, ni train de vie, il était honnête et travailleur.
Pas comme Sadate ?
Anouar el Sadate était vice-président de Nasser et donc son successeur constitutionnel. C’était un homme différent, aussi bien dans son caractère, que dans ses choix de gouvernement. En prétendant démocratiser, il s’employa en fait à affaiblir les éléments pro-URSS en Egypte. Sur le plan économique, il adopta le programme de « l’infitah », à savoir l’ouverture des frontières au commerce international. La Banque nationale se mit à favoriser non plus les intérêts globaux de l’économie égyptienne, mais les intérêts particuliers d’une fraction de la bourgeoisie, celle liée aux intérêts étrangers. Cette fraction de la bourgeoisie comprenait des hommes d’affaires, des officiers, des députés, qui s’enrichirent et mirent la main sur le système économique. Sadate mit fin aux idéaux d’un socialisme arabe. C’était un pur capitaliste et il détricota donc les réformes nassériennes. Puis, il relâcha les prisonniers politiques du mouvement des Frères musulmans…
Pourquoi ?
C’était une stratégie pour diviser le peuple égyptien, en entretenant des divisions entre groupes religieux. La haute bourgeoisie égyptienne mit la main sur l’économie et l’Egypte devint une nation contre-révolutionnaire. Par exemple, elle fournit des armes au Rwanda de Habyarimana ou aux guérillas terroristes de l’Unita en Angola. Pire : Sadate rejoignit le Safari Club, rassemblement des dirigeants les plus réactionnaires de la planète et dont nous parlerons plus loin (voir chapitre sur l’Arabie saoudite). Face à Israël, ce fut la capitulation pure et simple en signant les accords honteux de Camp David en 1978.
Cela ne lui a pas vraiment réussi !
Non, en trahissant l’héritage de Nasser et en collaborant avec Israël, Sadate s’est attiré la réprobation de l’ensemble des peuples arabes, même si, en Occident, il a reçu le prix Nobel de la paix pour prix de son ralliement. En Egypte aussi, son impopularité a grandi. Il a réagi en emprisonnant des nassériens, des communistes, des féministes, des islamistes, des professeurs d’université, des étudiants et des journalistes, ainsi qu’un grand nombre de prêtres coptes. La répression devint très violente. Le 6 octobre 1981, durant une parade militaire, Sadate sera assassiné par des militaires opposés à ses trahisons. Aucun dirigeant arabe n’assiste à ses funérailles, et la foule est tenue à l’écart, contrairement à ce qui s’était passé à l’enterrement de Nasser.
Après Sadate, son vice-président Moubarak…
Oui, il continua sur la voie de Sadate, tout simplement. La nation égyptienne était réellement dans une période de léthargie : la classe dirigeante était entièrement au service des intérêts occidentaux, surtout ceux des USA. Il n’y eut aucune évolution positive.
Pendant ce temps, les Frères musulmans enfermés dans les prisons eurent le temps d’y débattre et de mûrir. Une division se créa entre deux visions des choses : une vieille génération restant fidèle à l’idéologie traditionnelle et une nouvelle se revendiquant du jihadisme. Les Frères musulmans « classiques » voulaient combattre l’ennemi extérieur sans toucher au gouvernement local. Par contre, les jihadistes affirmaient que ce gouvernement n’était qu’un représentant de l’ennemi extérieur, et qu’il fallait donc le combattre également.
Moubarak, suivant fidèlement l’esprit de Sadate, fit de l’Egypte une sorte d’Etat mercenaire de l’impérialisme US. Malgré les protestations des jeunes Egyptiens, il travailla à supprimer tout lien de solidarité avec les autres pays africains.
Comment se maintenait-il au pouvoir si l’opposition était si générale ?
Pour museler le système, Sadate, comme Moubarak, s’appuyait sur les services de renseignement, qui comptaient des centaines de milliers d’agents, un véritable Etat dans l’Etat. Une de leurs missions essentielles étant de surveiller l’armée de près. Il fallait terroriser tous ceux qui auraient osé penser à une évolution. Dès 1981, un état d’urgence permanent fût instauré, empêchant ainsi les officiers de se rencontrer librement.
Mais finalement Moubarak est tombé ! En Europe, beaucoup pensaient qu’il serait difficile de faire tomber cette dictature. Vous ne partagiez pas cet avis. Pourquoi ?
Durant les années 60, j’ai étudié en Egypte. Nous étions à l’époque trente mille étudiants étrangers venus d’Afrique, d’Inde ou même d’Indonésie, à profiter d’un programme d’éducation mis en place par Nasser quelques années auparavant. Je dirigeais le bureau des étudiants somalis et je me souviens que la plupart des Egyptiens moyens avaient beaucoup de sympathie pour nous, car notre présence symbolisait la solidarité de l’Egypte avec l’Afrique : ils en étaient fiers !
En 2009, après trente ans d’absence, je décidai de retourner aux pays des pharaons. Pas tout à fait rassuré. On m’avait dit que l’Egypte était devenu un Etat policier et que les arrestations étaient courantes. Arrivé au Caire, je fus impressionné de voir comment la ville s’était développée. Incroyable ! C’était devenu une ville immense, accueillant chaque jour deux mille nouvelles personnes. Je pris un taxi et me rendis dans les locaux de l’association que j’avais dirigée. J’y retrouvai une vieille connaissance égyptienne, Mohamed, avec qui nous prenions régulièrement le thé à l’époque et dont nous savions qu’il était en contact avec les services de renseignements. Je lui demandai quelle était la situation en Egypte. Il me répondit très en colère que ce pays était dirigé par des gangsters qui pillaient les richesses. Connaissant son passé dans les services secrets, je soupçonnai Mohamed de dire cela pour me tirer les vers du nez. « Tu peux parler, répondit-il. Tout le monde s’en fout ici. Les autorités ne contrôlent rien. Et ce salaud, ajouta-t-il en désignant une photo de Moubarak accrochée au mur, il ne vit même pas au Caire, mais à Sharm el-Sheik ! (station balnéaire prisée par les touristes) »
Je fus très surpris, je pensais que les gens n’osaient pas critiquer le régime dans cet Etat policier. Aussi, je continuai à questionner les gens dans la rue, dans le bus, sur le marché... Tous tenaient le même discours : « Les dirigeants sont des voleurs, un jour on leur coupera les doigts ! ». J’en arrivai à la conclusion que l’Egypte était prête pour une révolution.
Vous dites que le pays était prêt depuis un bon moment. Pourquoi la révolution a-t-elle éclaté en janvier 2011 ?
L’élément déclencheur a été le suicide de Mohamed Bouazizi, jeune vendeur tunisien qui s’est immolé. Ce fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pour les musulmans, le suicide est un péché, car c’est Allah qui vous donne la vie et vous ne pouvez vous l’enlever de vos propres mains. Malgré cela, Bouazizi est devenu un martyr représentant toute la jeunesse du monde arabe qui vit dans des conditions difficiles, sans avenir, avec une répression policière très forte et des élites corrompues…
Les jeunes Arabes ne se retrouvent pas dans ce système. A trente ans, la plupart ne peut pas s’offrir un logement et doivent encore vivre chez leurs parents. D’autres essaient d’émigrer : soit ils perdent la vie en traversant la Méditerranée, cet immense cimetière, soit ils réussissent à gagner l’Europe, mais sont traités comme des chiens.
Face à cette misère, vous trouvez dans les pays arabes une élite qui se la joue bling-bling, faisant du shopping dans des boutiques luxueuses, roulant dans des 4x4 dernier cri, se pavanant sur des yachts… Jusqu’à maintenant, les pauvres ont survécu grâce à la solidarité entre eux. Mais les contradictions dans la société étaient telles que le système devait éclater.
La chute de Moubarak risque-t-elle de favoriser la montée de l’islamisme en Egypte ?
Moubarak n’était pas le rempart qui a permis de contenir la tendance islamiste. La confrérie des Frères musulmans était aussi une pièce essentielle dans la dictature du raïs.
Cela semble surprenant !
Pas tant que ça. Nous avons vu comment Sadate a mené une politique totalement opposée au nassérisme, suivant les préceptes de la Banque Mondiale et bradant les entreprises publiques au profit de compagnies privées. Mais pour emprunter une telle voie, Sadate devait se débarrasser de l’héritage de Nasser, encore très prestigieux en Egypte. Même après sa mort, le célèbre révolutionnaire avait encore beaucoup d’adeptes. Dans cette stratégie, Moubarak a joué un rôle bien particulier. Il avait pour mission de former des gangs et de les armer à travers les services secrets pour combattre les nasséristes et les communistes.
Mais la répression ne suffisait pas. Il fallait aussi combattre l’héritage de Nasser sur le plan idéologique.Pour cela, Sadate a utilisé la religion. D’abord, en diffusant des révélations sur la répression de Nasser contre les Frères musulmans. Ensuite, en se présentant comme un homme de Dieu, un musulman pieux. Il a introduit de nombreuses mesures pour augmenter l’importance de la religion dans la société égyptienne. Par exemple, faire lire des versets du Coran avant le journal télévisé. Il a également libéré les Frères musulmans qui étaient emprisonnés.
L’idée que la dictature égyptienne était nécessaire pour contenir la montée de l’islamisme est donc un mythe. L’islamisme était en fait une pièce essentielle du système. Il permettait de justifier l’Etat policier que soutenait l’Occident.
Pourtant, on présentait souvent les Frères musulmans comme le principal parti d’opposition en Egypte.
C’est faux. Les Frères musulmans étaient en fait le seul parti acceptable pour le régime égyptien. S’ils avaient vraiment été dangereux, Moubarak ne les aurait pas tolérés. Or, les Frères musulmans ont même été à plusieurs reprises autorisés à siéger au parlement. Dans une dictature, vous n’acceptez pas votre ennemi. Ce n’est pas comme en Tunisie où les communistes ou les islamistes étaient bannis.
Bien sûr, vous devez considérer que la base est traversée par différents courants, dont certains peuvent évoluer dans un sens plus progressiste, mais le programme des Frères musulmans rédigé par la hiérarchie représente l’autre face du système totalitaire soutenu par l’impérialisme. Leur programme socio-économique n’a rien de progressiste. Ils prônent un capitalisme sans entrave, la libre entreprise, ils se sont déjà opposés à des mouvements d’ouvriers ou de paysans… Bref, la ligne parfaite pour permettre à l’impérialisme de continuer à exploiter l’Egypte.
N’y a-t-il donc pas de forces d’opposition capables de guider la révolution en Egypte ?
Selon moi, la révolution tunisienne est mieux organisée. Les partis d’opposition ont beaucoup appris de leur expérience dans la clandestinité. Même en prison, l’opposition s’est organisée et les forces contre-révolutionnaires ne peuvent pas la diviser aujourd’hui.
En Egypte, les nasséristes et les communistes n’ont pas eu autant de patience que leurs homologues tunisiens. Ils représentent seulement un petit segment de la population. Les Frères musulmans n’incarnent pas une véritable opposition et ne représentent pas non plus une grosse partie de la société. Enfin, les médias occidentaux ont beaucoup parlé de Mohamed el-Baradei. Mais cet homme a passé sa vie entre deux aéroports et n’a aucune base sociale en Egypte. Personne ne le connaît dans le pays, hormis sa femme et ses collègues !
Comment pourraient évoluer les choses alors ?
La seule institution organisée, c’est l’armée. Tout dépend d’elle maintenant.
Mais l’armée était proche de Moubarak et financée par les Etats-Unis ! Peut-on attendre de réels changements de cette institution ?
L’armée n’est pas un corps homogène. Tout comme dans la société égyptienne, vous y trouvez différentes tendances. Et le corps de cette institution est composé d’Egyptiens venant du peuple. Ils ne veulent plus de la dictature. De plus, les révolutionnaires qui ont mis fin à la monarchie égyptienne en 1952 étaient des officiers, ne l’oublions pas !
Les proches de Moubarak ne représentent qu’une minorité au sein de l’armée. Maintenant que le dictateur est tombé, la Constitution va être modifiée pour autoriser tous les partis politiques qui le souhaitent à participer aux prochaines élections. Les prochaines années montreront quelles forces vont émerger.
Moubarak était aussi un allié important d’Israël. Sa chute modifiera-t-elle la situation de ce pays ?
Certainement. L’Egypte a d’importantes réserves de gaz. Et Israël est le pays qui en profite le plus, payant moins cher que le prix du marché. Il a développé un réseau très important qui dépend de l’approvisionnement égyptien. Si un nouveau gouvernement égyptien revoit cet accord, ce sera très difficile pour l’Etat israélien.
De plus, la question palestinienne n’est pas résolue. Depuis Sadate, les dirigeants égyptiens ont conclu une alliance avec Israël. Mais le peuple égyptien, lui, est contre l’occupation. Il est solidaire des Palestiniens. N’importe quel gouvernement démocratique qui représenterait un tant soit peu les aspirations du peuple égyptien ne maintiendrait pas cette relation avec Israël.
Cela aurait aussi un impact sur la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient ?
Tout à fait. Après la défaite de l’Egypte et de la Syrie face à Israël dans la guerre du Kippour en 1973, l’accord signé entre l’Egypte et Israël constitua un des principaux piliers de la politique US au Moyen-Orient. C’était une stratégie du responsable de la politique étrangère des USA à l’époque, Henry Kissinger : la paix entre l’Egypte et Israël a permis de liquider la question palestinienne et de briser l’unité des pays arabes. Selon moi, cet accord est fini. Les Etats-Unis ont perdu l’Egypte avec la chute de Moubarak et les rapports de force vont changer dans la région.
Or, les Etats-Unis accordent des aides très importantes à l’Egypte…
Cela n’a pas de sens de parler de cette façon. S’il y a une aide entre les Etats-Unis et l’Egypte, c’est dans le sens Egypte vers Etats-Unis, et non l’inverse. Les Egyptiens payaient des dettes faramineuses aux banques US. De même, c’est l’Egypte qui « subventionne » Israël, en lui fournissant pour presque rien des quantités astronomiques de gaz. Aujourd’hui, l’Egypte en est arrivée à un point où elle doit importer de la nourriture par défaut d’autosuffisance !
Cette situation peut-elle changer ? L’Egypte a-t-elle un avenir ?
Il s’est passé quelque chose de nouveau et de très important : une révolte populaire, et pour la première fois sans l’armée. Si les mouvements démocratiques l’emportent, l’Egypte pourrait devenir sans peine le Brésil de la région. En effet, le Brésil a globalement vécu la même chose : un pays très riche en ressources, toujours sous le joug militaire et des élites liées à l’étranger. La Turquie aussi connaissait les mêmes problèmes et elle est devenue, on le voit, une puissance régionale incontournable et certaine de ses capacités. Pour l’Egypte, tout est ouvert, et c’est ce qui fait peur aux grandes puissances aujourd’hui.
Mais il y aura un choix essentiel à faire entre deux types de capitaux. D’une part, les capitaux voleurs, ceux qui font du profit à tout prix au risque de détruire totalement les tissus sociaux et économiques locaux. D’autre part, des capitaux qui, certes, font du profit, mais dans une optique de développer l’ensemble de la nation et en respectant les objectifs internes, comme en Chine. L’Egypte pourrait établir de nouvelles relations avec le Soudan, par exemple, mais aussi avec les autres pays de la région et du continent. Si un bloc économique régional se constitue, autonome, non dépendant, alors la région a de l’avenir…
Bref, on en revient au grand projet de Méhémet Ali ou de Nasser…
Oui, mais la conjoncture est bien plus favorable. Si les bons choix sont effectués, l’avenir peut être radieux pour ce pays...
Bibliographie:
- Zaalouk Malak, Power, class and foreign capital in Egypt. The rise of the new bourgeoisie, London, Zed Books, 1989
- Anouar Abdel-Malek, L’Egypte moderne. Idéologie et renaissance nationale, Ed. L’Harmattan, 2005
- P. J. Vatikiotis, The Modern History of Egypt, Ed. Praeger, 1969
- John R. R. Bradley, Inside Egypt: The Land of the Pharaohs on the Brink of a Revolution, Ed Palgrave Macmillan, 2008
- Shoukri, Ghali. Egypt, Portrait of a President, 1971-1981: Sadat’s Road to Jerusalem. London: Zed Press, 1978, 1981. 465p.
Autrefois, ce grand pays a été le centre d’un vaste empire qui comprenait la Turquie actuelle, l’Arménie, les Balkans et l’Europe centrale, la Syrie, la Palestine, l’Irak, l’Arabie saoudite et l’Afrique du Nord. Comment cet Empire ottoman entra-t-il en contact - et en conflit - avec la Grande-Bretagne, la France et la Russie ? Cette histoire a-t-elle laissé ses marques sur la société turque actuelle ? Pourquoi ce pays fut-il longtemps un pion des Etats-Unis et un allié précieux d’Israël ? Pourquoi s’en détache-t-il aujourd’hui ? Intégrera-t-il l’Europe ou suivra-t-il une voie propre d’alliances régionales ? Et d’où vient sa nouvelle confiance ?
R
ares sont ceux, aujourd’hui, en Europe en tout cas, qui connaissent la richesse du passé de la Turquie. Cet Empire ottoman, comment s’est-il formé et étendu ?
Les tribus turques sont originaires du nord de la Chine. Elles s’installèrent dans la région à partir du 11ème siècle. Aujourd’hui, plus de deux cent millions de personnes parlent le turc ou une de ses formes dialectales à travers toute l’Anatolie, mais aussi dans le Caucase (Azerbaïdjan) et surtout l’Asie centrale (Turkménistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghistan, ouest de la Chine).
L’Islam est né au 7ème siècle. Cette nouvelle religion s’est étendu rapidement, et les musulmans vainquirent les Perses lors de la bataille de Bassora ; l’Empereur perse se rendit et embrassa le dogme islamique. Deux puissances se sont alors retrouvées face à face dans la région : l’Empire romain d’Orient d’une part, et l’Empire ottoman, d’autre part.
L’Empire byzantin, c’était le successeur de l’Empire romain - effondré en 395 - et de l’Empire romain d’Orient, qui lui avait succédé ?
Oui, il contrôlait le territoire de la future Turquie et d’ailleurs sa capitale, Constantinople, s’appelle aujourd’hui Istanbul. Le centre de gravité de l’Empire romain s’était déplacé vers l’est, mais cet Empire byzantin était en train de s’affaiblir à cause de deux grands problèmes : le conflit entre les Eglises orthodoxes - grecque d’un côté, arménienne de l’autre - et le conflit entre coptes égyptiens et Grecs.
De l’autre côté, ça ne s’appelait pas encore la Turquie ?
Non, avant le 14ème si ècle, il y a eu sur ce territoire plusieurs Etats successifs : celui fondé par les Ouïgours venus de Chine, puis celui des Huns, puis les Avars et les Khazars, et encore plusieurs autres dans une région très instable en fait. La fondation de l’Empire ottoman par Osman 1er, en 1299, va créer progressivement l’unité turque.
Quel était l’enjeu de ces conflits entre l’Empire byzantin et l’Empire ottoman ?
Les Grecs formaient en quelque sorte une puissance impérialiste. Différente évidemment de l’impérialisme actuel par lequel le capitalisme exporte ses capitaux et ses marchandises partout où il peut, par la force s’il le faut. Non, dans ces anciens empires, il s’agissait simplement d’un centre de pouvoir qui recueillait toutes sortes de taxes venant des peuplades et tribus sous domination. En tout cas, cet affaiblissement de l’Empire byzantin facilita l’expansion de l’Islam en Egypte, et ensuite vers le Maghreb et l’Espagne. Finalement, en 1453, les Ottomans purent même conquérir Constantinople, la capitale de l’Empire byzantin, dont les dirigeants capitulèrent.
L’Empire ottoman a donc occupé une partie du continent européen ?
Une partie importante, oui. Il faut rappeler qu’au 14ème
