Le cercle et l'ombre - Tome 1 - Tim Corey - E-Book

Le cercle et l'ombre - Tome 1 E-Book

Tim Corey

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Beschreibung

Un enfant se découvre au sein d'une communauté pour le moins hors du commun et doit lutter contre les forces du mal.

Thibault Castérède, 12 ans, est sujet à des crises d'épilepsie. C'est du moins ce que prétendent les médecins. Et c'est la raison pour laquelle le jeune garçon n'a jamais quitté l'orphelinat où il a été placé très jeune. Jusqu'au jour où Marc Pertella vient le recueillir, à sa grande surprise, pour l'emmener au Chateau Fronsac, un lieu où il va rencontrer d'autres jeunes « à problèmes », ou considérés comme tels. Adrien, qui va vite devenir son meilleur ami, à quant à lui été enlevé à sa famille. On le disait violent et incontrôlable. Ensemble, au milieu des autres enfants rassemblés dans ce lieu, entourés de leurs tuteurs et surveillés par des hommes armés, Thibault, Adrien, Sandra et les autre adolescents vont apprendre à maîtriser les facultés spéciales qu'ils possèdent. Car ici, au cœur du Cercle, on ne les considère pas comme des enfants difficiles ou malades, mais comme le dernier rempart contre les puissances du mal. A peine arrivés dans ce lieu mystérieux, ces ados aux pouvoirs fantastiques vont devoir faire face aux attaques massives de l'Ombre, qui, en cherchant à détruire le Cercle,veut reprendre sa place sur la planète. Mais, à 12 ans, est-on capable de comprendre les dangers qui se dissimulent aux hommes depuis des millénaires ?

Entamez sans plus tarder le premier tome d'une série de quatre volumes pleins de rebondissements !

EXTRAIT

"Vallandier commençait à sentir monter en lui un irrépressible mal de tête, accentué sans doute par les réponses plus que mystérieuses de son acolyte. Il se massa lentement les tempes, avant de reprendre sur un ton qui ne laissait pas de place aux doutes :
— Bon, de toute manière, on ne peut pas clore l'affaire comme cela. Il faut qu'on rencontre le gamin, et qu'on lui pose quelques questions. D'autant plus que cette affaire, avec ce que tu m'annonces ce matin, sent vraiment mauvais. Alors avant de clôturer le dossier, je tiens à connaître le fin mot de l'histoire. On les convoque pour cet après-midi, sans faute. Je ne veux pas leur laisser le temps de trouver une autre explication à leurs réactions étranges. Et qu'ils viennent avec Adrien. Je veux entendre sa version des faits.
— C'est pas possible.
— Comment ça, pas possible ?
— Je leur ai dit qu'on allait sûrement avoir besoin de parler avec leur fils, ils m'ont dit que ce ne serait pas possible, qu'ils l'avaient envoyé dans de la famille, pour se reposer.
— Tu me dis que le fils refait surface, mais qu'il est impossible de le voir ? Qu'il a déjà disparu ? Alors là, Pérétin, ça sent pas mauvais cette affaire, ça pue carrément !"

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Un roman lisible à partir de 15 ans, qui m'a rappelé la belle époque de Buffy contre les vampires ! [...] J'ai adoré suivre Thibault, vivre ses doutes et ses peines, mais aussi ses joies face à cette nouvelle (mais terrifiante) vie qui s'offre à lui ! Vivement le tome 2 !" dariodo, Babelio

"Un premier tome plein de mystères !" Yserei Kuroetsu, simplement.pro

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Seitenzahl: 570

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

Le Cercle et l'Ombre

 

Tome 1 – L'aube de l'Ombre

Tim Corey

 

A paraître :

 

Tome 2 – Diversion

Tim Corey

 

Tome 3 – Le roi de la colline

Jean Bury

 

 

 

Tim Corey

 

L'aube de l'Ombre

 

 

 

 

Le Cercle et l'Ombre

Tome 1

 

 

 

 

 

A Jean, qui m'a ouvert

les portes du Cercle.

 

Et à Marco, qui sera

toujours Pimousse.

 

 

 

 

 

1

 

 

8 avril 2003 – 9h03 

 

Vallandier claqua la portière de sa voiture et vérifia sa montre : celle-ci indiquait 9h03, pas trop tôt dans la matinée mais pas encore trop tard. Grand, la taille élancée sans toutefois avoir jamais pratiqué aucun sport, il était vêtu de son inséparable gabardine couleur mastic qui le faisait ressembler à l'inspecteur Columbo, en un peu moins voûté, la célèbre imperfection oculaire en moins. Il remonta le col de son imperméable car le temps était malgré tout bien frisquet ce matin-là. Il leva les yeux au ciel et soupira en regardant s'accumuler de gros nuages gris qui s'étaient levés dès le réveil, et qui n'étaient pas forcément porteurs de bonnes nouvelles. Il pesta contre la météo, qui avait pourtant annoncé du beau temps en ce début de printemps, et qui pensait que ce huit avril allait être magnifique. Pour lui, l'amoncellement de nuages n'était pas magnifique. A moins d'un miracle...

Il fixa le bâtiment dont le crépi gris assombrissait encore cette impression qui le rendait maussade. Le commissariat, bâti dans les années 60, aurait bien eu besoin d'un ravalement de façade. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il aurait démoli l'ensemble pour en reconstruire un nouveau, plus moderne, plus accueillant. Du moins autant qu'un commissariat puisse l'être. En tout cas celui-ci ne donnait vraiment pas envie de s'y attarder, mais le ministre, lors de sa dernière visite de courtoisie, nous avait bien fait entendre que les budgets n'étaient pas extensibles. Il fallait comprendre par ses paroles que l'on pouvait s'asseoir sur la demande d'amélioration de notre lieu de travail. Tant pis. Il fallait faire avec.

Il prit une grande respiration et se mit en marche. Il grimpa quatre à quatre les trois marches du perron, ce qui, il se l'avoua lui-même en y pensant, défiait toutes les lois mathématiques, mais il se sentait malgré tout assez remonté pour envoyer promener toutes les règles établies, fussent-elles aussi scientifiques et vérifiées. Le pas décidé, il s'avança droit devant, et se prit en pleine face les portes de verre automatiques, qui avaient encore une fois décidé de ne pas l'être... automatiques.

— Putain de merde ! hurla-t-il à l'encontre de la technique, qui refusait d’obéir aux ordres les plus élémentaires.

Il se massa le front, vérifia que son nez se trouvait toujours au bon endroit, et recula d'un pas. Les portes restèrent immanquablement fermées, et il dut faire de grands mouvements de bras en direction du ciel pour que les capteurs réagissent et acceptent d'enclencher le mécanisme d'ouverture. Il se frotta le visage en pénétrant dans le sas, espérant par la même occasion que personne ne l'avait vu gesticuler devant la porte. A quelques mètres de là, une femme blonde leva les yeux vers lui.

— Bonjour, Martine, envoya-t-il au passage à l'agent d'accueil. Elles déconnent encore ? lui lança-t-il en désignant les portes d'un mouvement de la tête.

— Bonjour, inspecteur. Il n'y a pas eu de miracle durant la nuit, donc oui. En tout cas je ne me risquerais plus à tenter de bidouiller le boîtier comme la semaine dernière. Chacun sa merde.

— Vous avez bien raison ! lui répondit-il en reprenant sa marche d'un pas décidé, saluant au passage un ou deux agents qu'il croisa dans le couloir principal, avant de stopper net. Son cerveau venait de réagir avec quelques secondes de retard. Il fit demi-tour, accéléra le pas, et retourna voir la jeune femme à l'accueil.

— Dites-moi, Martine...

— Oui ?

— Ce ne sont pas monsieur et madame Plantin que je viens d'apercevoir au fond du couloir ?

— Si, si, tout à fait. Ils venaient vous voir.

— Je leur ai dit... Ah, laissez tomber.

L'inspecteur fit demi-tour prestement. Il se dirigeait à petites foulées vers le sas d'entrée, lorsque Martine l'apostropha :

— Mais je les ai envoyés voir Pérétin !

Vallandier stoppa net sa course. Il haussa les épaules, souffla un bon coup, et fit de nouveau volte-face.

— Pérétin s'est chargé de les recevoir ? demanda-t-il sans dissimuler un mélange d'agacement et d'étonnement.

— Oui.

— Bon, alors ça va, on est sauvés ! souffla-t-il en levant les yeux au plafond, avant de reprendre le chemin qui l’amenait vers son bureau.

 

Pérétin formait avec son acolyte Stéfano l'équipe d'élite de Vallandier. Peu efficaces la plupart du temps, ils étaient cependant toujours disponibles pour aider l'inspecteur dans ses enquêtes, les plus simples comme les plus étranges. Pas étonnant, avec des lascars comme ça, que l'on ne prenne plus au sérieux la police ! Mais il s'y était fait, et leur présence avait toujours un petit côté rassurant pour lui. Tout en avançant dans le couloir, il se demandait ce qu'étaient venus faire les époux Plantin. Ceux-ci étaient concernés par une enquête sur laquelle Vallandier, Pérétin et Stéfano travaillaient depuis quelques jours. Mais en l'absence d'avancées significatives, il avait bien précisé à Monsieur et Madame Plantin qu'il n’était pas nécessaire de se déplacer pour prendre des nouvelles, et qu'il les tiendrait informés de l'avancement de celle-ci. Apparemment, le message ne leur était pas parvenu au cerveau.

Il pénétra dans son bureau, défit son manteau qu'il posa sur une patère accrochée au mur, puis passa devant la grande baie vitrée qui donnait sur la rue. Il jeta un coup d’œil au ciel, remarqua qu'une grande traînée bleue avait déchiré les nuages, et que le soleil allait donc peut-être apparaître au cours de la journée. Comme quoi il arrivait aux météorologues de ne pas dire que des conneries. Il secoua la tête pour sortir de la torpeur qui l'envahissait et vint s'asseoir derrière son bureau. Il jeta un rapide coup d’œil sur les papiers qui s'entassaient sur celui-ci, n'y trouva pas grand chose de vraiment intéressant, notamment par rapport aux enquêtes en cours, consulta rapidement les documents qu'on lui avait apportés en début de matinée, et souffla longuement en constatant qu'il n'y avait rien de bien folichon au programme de la journée. Ce fut à ce moment-là que l'étonnant Pérétin se décida à faire son apparition. Il entra dans le bureau, comme d'habitude, sans frapper, et fut surpris d'y voir son supérieur.

— Ah, inspecteur, vous êtes là ?

— Non, répondit Vallandier, sans sourire.

Devant la tête ébahie de son collègue, il crut bon de reprendre :

— Oui, Pérétin, je viens d'arriver. Quoi de neuf ce matin ?

— Oh, rien, lui balança Pérétin en haussant les épaules.

— Eh ben, on commence bien la journée !

Il baissa la tête avant de reprendre :

— Ah mais, si. Dis-moi, je viens de croiser les époux Plantin, qui sortaient d'ici. Martine m'a dit qu'elle te les avait envoyés ?

— Ah oui, oui.

— Bah alors ?

— M'en souvenais plus.

— Ils viennent de partir. Faut consulter, Pérétin, ça s'arrange pas !

— Ils voulaient vous voir.

— Oui, je sais. Je leur avais dit que ce n'était pas la peine de se déplacer, qu'on les appellerait si on avait du nouveau dans l'enquête. Je comprends leur inquiétude, mais ce n'est pas en venant nous voir tous les jours qu'on va leur pondre des informations !

— Ah non, mais ils ne venaient pas pour ça.

— Ils sont venus pour quoi, alors ? demanda l'inspecteur, interdit.

— Ils veulent qu'on arrête l'enquête, dit simplement Pérétin sans s'émouvoir.

— Quoi ?

— Oui, ils ont dit que ce n'était plus la peine.

— Comment ça, plus la peine ?

— Oui, c'est fini.

— Ce sera fini quand on aura le fin mot de l'histoire, mais pas avant ! Leur fils est rentré ?

— Oui, apparemment.

— Apparemment ? Tu ne les as pas reçus dans ton bureau ?

— Si si.

— Bah alors ? Ils ne sont quand même pas juste venus pour te dire d'arrêter les recherches ?

L'inspecteur montait le ton, et la pression dans le bureau faisait de même.

— Oui, enfin... ils ont dit que leur fils avait fait une fugue mais que c'était fini. Il était à la maison.

— Depuis quand ?

— Hier, je crois.

— Tu crois ? Dis donc, j'adore quand tu fais dans la précision comme ça ! C'est avec des affirmations de ce genre qu'on va bientôt conclure cette affaire. Il est rentré hier, alors ?

— Oui. C'est ce qu'ils ont affirmé.

— Et il va bien ?

— Oui, d'après ce qu'ils disent.

L'inspecteur n'en revenait pas. Il ne savait pas ce qui le surprenait le plus. Que cette disparition ne soit en réalité qu'une fugue, ou que son adjoint n'ait pas l'air plus informé que cela de la situation, alors qu'il venait juste d'en discuter avec les principaux intéressés. Il baissa les yeux, se prit la tête entre les mains et respira une grande goulée d'air frais. Il sentait que la journée allait être longue. Pérétin, de son côté, attendait patiemment que son supérieur reprenne la conversation, sûrement conscient que ses réponses évasives étaient à l'origine de l'énervement de son patron. Vallandier demanda :

— Mais... ils avaient l'air soulagés ?

— Oui, je dirais que oui.

— Ah bon, ça n'a pas l'air d'être aussi certain que cela.

— Non, c'est juste mon ressenti.

— Leur gamin est bien rentré ?

— Oui, enfin, ils n'ont pas l'air d'en être sûrs à cent pour cent.

— De quoi ?

— Que leur gamin soit là.

Vallandier se prit de nouveau la tête entre les mains. Il souffla un grand coup, et reprit :

— Ils ne sont pas sûrs à cent pour cent que le gamin soit rentré, ou alors ils ne sont pas sûrs que le gamin soit rentré à cent pour cent ?

L'incompréhension se lisait sur le visage de Pérétin. Tout du moins si l'on pouvait lire quelque chose sur ce visage, qui affichait fièrement un quotient intellectuel relativement bas.

— Euh... je vois pas la différence, patron, ajouta-t-il, comme pour confirmer les pensées de Vallandier.

Celui-ci soupira avant d'enchaîner :

— Est-ce qu'ils disent qu'il est rentré parce qu'il y a des signes dans la maison ? Son sac à dos dans sa chambre ? Des affaires qui ont bougé ? Mais ils ne l'ont pas vu personnellement. Donc pas sûrs à cent pour cent ?

— Bah...

— Ou est-ce que le gamin est bien rentré, qu'il est à la maison, mais pas rentré à cent pour cent ?

Devant la tête ahurie de Pérétin, Vallandier soupira de nouveau.

— Ça veut dire qu'il serait rentré mais avec... des morceaux en moins ?

— Mais c'est ce que je te demande, Pérétin ! Pourquoi tu me dis qu'ils n'ont pas l'air d'être sûrs à cent pour cent que leur fils soit revenu ?

— Bah, disons que c'est monsieur Plantin qui m'a raconté. Madame Plantin, elle, elle n'a pas vraiment dit un mot.

— Ah bon ?

— Non, elle a pleuré pendant toute la conversation.

— Pleuré ? Mais pourquoi elle pleurait ? Son fils est revenu, d'après ce qu'ils disent. Elle devrait être rassurée, si ce n'était qu'une fugue.

— Oui, c'est pour cela que je dis « pas à cent pour cent ». Ils n'avaient pas l'air heureux à cent pour cent. Et pas forcément d'accord non plus.

Vallandier commençait à sentir monter en lui un irrépressible mal de tête, accentué sans doute par les réponses plus que mystérieuses de son acolyte. Il se massa lentement les tempes, avant de reprendre sur un ton qui ne laissait pas de place aux doutes :

— Bon, de toute manière, on ne peut pas clore l'affaire comme cela. Il faut qu'on rencontre le gamin, et qu'on lui pose quelques questions. D'autant plus que cette affaire, avec ce que tu m'annonces ce matin, sent vraiment mauvais. Alors avant de clôturer le dossier, je tiens à connaître le fin mot de l'histoire. On les convoque pour cet après-midi, sans faute. Je ne veux pas leur laisser le temps de trouver une autre explication à leurs réactions étranges. Et qu'ils viennent avec Adrien. Je veux entendre sa version des faits.

— C'est pas possible.

— Comment ça, pas possible ?

— Je leur ai dit qu'on allait sûrement avoir besoin de parler avec leur fils, ils m'ont dit que ce ne serait pas possible, qu'ils l'avaient envoyé dans de la famille, pour se reposer.

— Tu me dis que le fils refait surface, mais qu'il est impossible de le voir ? Qu'il a déjà disparu ? Alors là, Pérétin, ça sent pas mauvais cette affaire, ça pue carrément !

— Je sais, inspecteur, mais ce sont les parents du gamins. Ils doivent savoir ce qui se passe chez eux, non ? Enfin, moi ce que j'en pense...

— Ben justement, Pérétin, tu devrais penser un minimum, parce que là, cette histoire n'est pas claire du tout ! On envoie pas son gosse, qui a fugué, directement dans la famille dès son retour. Je pense qu'il y a d'autres choses à faire de plus urgentes, notamment essayer de comprendre son geste.

— Ou alors pour le punir.

— Le punir ? De quoi ? D'une fugue ? On s'enfuit rarement sans avoir de raison.

— Oui, mais pour lui donner une leçon. Moi, j'avais une tante, c'était une horreur, chaque fois que je faisais une connerie, j'avais pas le temps de m'expliquer, hop, on m'expédiait chez elle pour un petit séjour. Eh bien je peux vous dire que c'était pas la jo...

— C'est bon, Pérétin. Le jour où je voudrai connaître les habitudes de ta famille, je te demanderai.

Le policier se tut. Vallandier se tourna vers la baie vitrée, plongé dans ses pensées.

— On fait quoi, alors ? reprit Pérétin d'une voix douce et calme.

— Toi, rien, tu restes ici et tu essayes de voir s'ils n'ont pas bougé ces derniers jours. Je veux dire, les parents. Je veux avoir le fin mot de l'histoire. Leur téléphone est toujours sur écoute ?

— Oui.

— Alors vérifie moi tout ça.

— Et vous, inspecteur ?

— Moi ? dit-il en enfilant sa gabardine. Je file directement chez eux. Avant qu'ils n'aient fait disparaître quoi que ce soit de compromettant !

 

 

*

 

 

— Vous sortez, inspecteur ? demanda Martine en voyant Vallandier repasser sous son nez à peine quinze minutes après être arrivé.

— Oui. Affaire urgente.

— Et si on vous demande ?

L'inspecteur freina dans sa course. Il fronça les sourcils et se passa la main sur ses yeux, frottant ses arcades sourcilières de dépit.

— Eh bien... dirigez les gens vers Pérétin.

— Vous... vous en êtes sûr ? hésita la secrétaire.

— Malheureusement, oui. J'espère qu'il arrivera à retenir les infos un peu plus précisément que ce matin avec les Plantin !

Il haussa les épaules et avança vers le sas. En arrivant près des portes de celui-ci, il eut un mouvement de recul, simple souvenir de la rébellion des portes automatiques du matin même. Comme pour contredire son geste et sa pensée, celles-ci s'ouvrirent devant lui sans rechigner . Il les franchit rapidement en adressant un salut de la main vers Martine, alors que les portes se refermaient immédiatement derrière lui, retenant le bout de sa gabardine. Surpris, il fit un pas en avant, attrapa le morceau de tissu et tira dessus pour le dégager de l'emprise des plaques de verre, qui, et cela ne l'étonna pas plus que ça, refusèrent de s'ouvrir de nouveau, bien qu'il soit positionné juste devant le capteur. Il grommela contre le matériel qui se rebellait, contre le gouvernement et ses manques de moyens, et contre Pérétin qui l'avait déjà passablement énervé dès son arrivée.

Le seul point positif, c'est qu'en un quart d'heure à peine les nuages s'étaient totalement désagrégés, et que le ciel, maintenant, resplendissait d'un beau bleu clair. Pour un peu il aurait presque eu chaud. Il descendit les trois marches du perron et se dirigea vers sa voiture, tout en réfléchissant à l'étrange tournure que prenait cette affaire de disparition. Il pouvait se réjouir du fait que tout cela n'était qu'une fugue, et il préférait grandement quand il n'avait pas à annoncer à la famille que la police avait retrouvé la personne, car bien souvent il était trop tard. Les annonces officielles de condoléances à adresser à la famille, ça n'était vraiment pas sa tasse de thé. Du coup, cette affaire se terminait plutôt bien. Enfin... se terminait, d'après les parents du disparu. Pas d'après lui. Il n'aimait pas que des civils s'interposent dans une enquête, même si celle-ci les concernait de prime abord. Ce n'est pas qu'il détestait Miss Marple ou Jessica Fletcher, mais il les préférait à la télé, bien assis dans son fauteuil, et loin de ses propres enquêtes. Ce qu'il ne supportait absolument pas, c'est qu'un civil vienne lui donner des ordres, encore plus quand il s'agissait d'une de ses affaires en cours.

Soit. Le garçon était rentré. Mais il fallait quand même suivre la procédure. Et ils allaient devoir lui fournir quelques explications, parents comme enfant.

OK. Pérétin n'était pas une lumière, ça il le savait depuis longtemps. Il avait déjà eu la preuve qu'il n'avait pas l'électricité à tous les étages, et parfois cela devenait un peu lourd. Cependant, comme Stéfano n'était pas une flèche non plus, à eux deux ils se complétaient. Il réussissait à avoir un flic pour le prix de deux. Sacrée promotion !

Mais là, même Pérétin paraissait ne pas avoir réussi à déchiffrer le message des parents. Le fils était rentré, OK. C'était une fugue, OK. La mère paraissait désespérée, ça ne collait pas. Or, d'un seul coup, ils décident d'envoyer leur enfant, à peine retrouvé, dans la famille au loin. Alors qu'une enquête officielle de police pour disparition était en cours ! Vallandier avait du flair, il sentait venir les coups fourrés. Et là, il avait le nez plein, tellement ça sentait mauvais.

Vallandier alluma le moteur et appuya sur le bouton de mise en marche de son GPS. La police venait d'acquérir ces petits appareils qui, à l'origine, n'étaient destinés qu'à l'armée. Cela pouvait se montrer très utile, à condition que l'on sache comment le faire fonctionner. Et Vallandier était de la vieille école, il préférait le papier à l'électronique. Il tenta d’entrer l'adresse de la famille Plantin dans l'appareil, et celui-ci lui adressa le chemin pour se rendre au centre de Nancy, ce qui correspondait totalement à tout, sauf à ce qu'il avait demandé. Il pesta, éteignit l'engin — c'était le seul moyen qu'il connaissait pour relancer une nouvelle demande — et retapa l'adresse. Il eut un moment d'hésitation avant d'appuyer sur le bouton « Enter », se demandant si le GPS n'était pas de mèche avec les portes automatiques, et s’il n'allait pas le faire tourner en bourrique toute la matinée. Il fut surpris de constater que le chemin indiqué, cette fois-ci, était le bon. Il souffla un coup, s'assit dans son siège, et sans mettre sa ceinture de sécurité, démarra en trombe, faisant crisser le gravier de la cour du commissariat.

Le GPS l'entraînait dans des quartiers de la ville qu'il n'avait pas l'habitude de fréquenter. Il aurait sûrement pu y arriver sans cet appareil, mais il aurait certainement tourné un peu plus longtemps. Au moins, et même si, en tant que policier ayant un peu de bagages, il préférait s'en tenir aux bonnes vieilles méthodes, il devait admettre que cet appareil pouvait parfois être utile. Sauf quand celui-ci lui indiquait une route qui, au final, paraissait ne pas être la bonne.

— Mais qu'est-ce que... ! hurla-t-il, seul dans sa voiture, alors qu'il freinait un grand coup afin de ne pas défoncer la barrière qui avait été posée en plein milieu de la rue.

Apparemment, les services publics et le GPS ne s'étaient pas mis d'accord sur l'état des routes et les travaux en cours, puisque le satané appareil lui avait dit de tourner là où, justement aujourd'hui, on avait décidé de refaire le bitume de cette portion de voie.

Vallandier pesta, se retourna pour vérifier qu'aucun véhicule n'était derrière lui, et enclencha la marche arrière. Il recula sur quelques mètres, fit demi-tour en montant sur le trottoir, sous les yeux interloqués d'une petite vieille qui promenait son chien, et qui se demandait sûrement qui était cette graine de racaille qui se permettait une conduite si dangereuse. L'inspecteur freina devant elle, lui sourit, gêné, et reprit sa route en faisant cahoter la voiture. La retraitée haussa les épaules en constatant que le conducteur n'était plus un gamin, et l’apostropha d'un « chauffard », accompagné d'un geste de la main, afin de lui montrer ce qu'elle lui ferait subir si elle l'attrapait un de ces jours. Vallandier ne freina pas et repartit en sens inverse, alors que le GPS, certain de ses informations, lui demandait de faire demi-tour immédiatement. Désobéissant à l'appareil, il laissa celui-ci recalculer un nouveau trajet vers le domicile des Plantin.

L'inspecteur s'énervait derrière le volant, car il ne devait pas être à plus d'un kilomètre de l’adresse et il perdait un temps précieux à faire ces détours dont il se serait bien passé.

Lorsque la jeune femme à la voix robotisée lui annonça qu'il touchait à son but, il tenta de se calmer. C'est à ce moment qu''il freina soudainement encore une fois. Juste devant lui, un camion venait de s'arrêter, et le chauffeur venait de descendre de l'habitacle. Un deuxième homme sortit du véhicule et fit le tour de ce dernier, pour venir ouvrir les portes arrière.

Vallandier bouillonna. A priori, il venait de tomber sur un camion de déménagement. Le terre-plein central, planté de jeunes arbustes, ne lui permettait pas de faire demi-tour comme précédemment. Et pour tout arranger, deux voitures venaient de se placer derrière lui.

L'inspecteur passa la tête par la fenêtre et apostropha un des deux hommes :

— Vous en avez pour longtemps ?

— Cinq à dix minutes, lui répondit la baraque qui se tenait devant lui. On a quelques meubles à charger et on se casse juste après.

Vallandier lui fit un signe de la tête et referma sa vitre. D'où il était, il avait vue sur la demeure des Plantin, mais il ne pouvait pas laisser sa voiture comme cela derrière le camion et aller voir les parents, d'autant plus que la file de véhicules derrière lui s'allongeait encore. Alors il ferma les yeux et tenta de respirer calmement. Une technique qu'il avait apprise en stage dernièrement, un stage de contrôle de soi-même qu'il avait trouvé ridicule, mais qu'il allait pouvoir mettre en pratique pas plus tard que maintenant. Il se força à respirer lentement, essayant de ressentir les battements de son cœur. Cela dura dix secondes, avant que sa nature nerveuse ne reprenne le dessus. Il regarda sa montre, puis fixa la maison des Plantin. Devant la pelouse, une berline noire était garée, et à côté, sur le trottoir, se tenait un homme assez grand, brun, complètement habillé de noir lui aussi. Apparemment il attendait quelque chose. Insensible aux klaxons qui commençaient à se faire entendre derrière lui, Vallandier fronça les sourcils pour mieux se concentrer sur cette mystérieuse voiture et son non moins mystérieux conducteur. Celui-ci semblait patienter tranquillement. Il le vit regarder sa montre, du moins c'est ce qu'il put distinguer de l'intérieur de sa voiture. La porte de la maison s'ouvrit, et un jeune garçon en sortit, un gros sac à la main. Dans son dos, monsieur et madame Plantin le suivaient, portant de lourdes valises. L'homme en noir leur serra la main, puis il ouvrit le coffre, enfourna les valises et le sac du jeune garçon, et indiqua à celui-ci la place à l'arrière de la voiture. Madame Plantin s'avança et prit le jeune homme dans ses bras. Elle le serra fort contre elle, alors que son mari semblait rester en retrait.

Vallandier regardait la scène sans bouger, comme hypnotisé. Il ne pouvait détacher ses yeux de ce qu'il voyait. Ce fut un coup de klaxon un peu plus insistant, donné par un automobiliste énervé, derrière lui, qui le ramena sur terre. Il fixa le camion de déménagement, regarda les hommes qui montaient un immense buffet dedans, et soupira. Puis soudain, comme s'il venait de comprendre que ce qu'il venait de voir avait un rapport avec son affaire, il sursauta. Il ouvrit la fenêtre à nouveau, et demanda s'il y en avait encore pour longtemps. Un des deux hommes s'approcha, l'air légèrement menaçant, mais avant qu'il ait pu donner son avis, Vallandier sortit sa carte officielle et la lui mit sous le nez. Le déménageur recula.

— Je suis sur une affaire urgente, lui dit-il. Alors si vous pouviez accélérer…

— C'est fini, on y va.

Vallandier lui fit un signe de la main et lui adressa un léger sourire, histoire de lui faire comprendre qu'il pouvait retourner à son chargement, et faire au plus vite. Il tourna la tête vers la maison des Plantin. La voiture n'était plus là, et le couple était rentré chez lui.

 

 

*

 

 

— Alors ? demanda Stéfano en voyant son supérieur rentrer au commissariat. A priori Pérétin l'avait mis au courant de l'affaire.

— Alors ? Remercions la ville qui a décidé de faire des travaux dans le quartier.

— Ah c'est cool ! Enfin ! Depuis le temps qu'ils devaient nous rénover le commissariat. Je n'ai rien vu ce matin en arrivant, pourtant.

Vallandier regarda son adjoint et soupira.

— Et euh... Pour l'affaire Plantin ? 

— Oui, c'est ce dont je te parlais, Stéfano. Les travaux, c'est pas pour nous.

— Ah…, répondit évasivement son collègue, pas de chance.

— Non. Surtout quand après un détour, je me retrouve coincé derrière un camion de déménagement, à quelques mètres du domicile des Plantin.

— Vous êtes allés les voir quand même ? demanda Pérétin.

— Bien sûr. Je voulais voir le gamin. Et leur poser quelques questions.

— Le gamin, c'est pas la peine, je vous l'ai dit, il est parti voir de la famille.

— Mon petit Pérétin, j'aurais préféré effectivement que ça soit ça.

— Bah c'est sûr ! Ce sont les parents qui me l'ont dit. Que leur fils était parti depuis la veille, en fait dès qu'il était rentré, se reposer à l'autre bout de la France, du côté de Marseille, chez la famille. Sa tante ou sa grand-mère, je ne me rappelle plus exactement.

— Sauf que leur fils, je l'ai vu !

— Vous êtes allé dans le sud ? s'étonna Stéfano.

— Mais oui, Stéfano, j'ai fait un aller-retour rapide ! balança l'inspecteur. Mais non, j'étais au bureau à 9h ce matin ! Comment j'aurais pu faire un aller-retour en un peu plus de deux heures ?

— Bah...

— Bah... oui forcément, ça colle pas, si tu réfléchis un peu.

— Pérétin ne m'a pas dit que vous étiez là ce matin.

— Non, mais je t'ai raconté ma discussion avec l'inspecteur.

— Ça aurait pu être au téléphone, argumenta Stéfano.

— Bon, peu importe, les coupa Vallandier. Non, je suis passé voir les Plantin chez eux, pour leur poser quelques questions sur leur fils, son retour, et leur dire ma façon de penser sur leur passage au commissariat de ce matin. Mais comme j'étais coincé derrière un camion, j'ai dû patienter. Et c'est là que j'ai vu le gamin.

— Dans le camion de déménagement ?

Vallandier se contenta de hausser les épaules et de respirer profondément. Il préféra ne pas répondre, sinon il sentait qu'il allait être désagréable.

— Bref, j'ai vu le gosse monter dans une grosse berline. Je n'ai pas eu le réflexe de noter la plaque d'immatriculation, ça nous aurait bien aidés, pourtant.

— La famille qui venait le chercher peut-être ?

— Alors, Pérétin, si ta grand-mère ou ta tante semble avoir 25 ans, les cheveux coupés court, et sans aucun doute être un homme, oui, ça peut coller, dit-il sur un ton désagréable.

— Ben non, ma grand-mère c'est pas un hom...

Pérétin ne termina pas sa phrase. Il venait de comprendre que les paroles de l'inspecteur n'appelaient pas forcément à une réponse, et qu'il y avait de fortes chances qu'elles soient légèrement ironiques.

— Il n'avait pas l'air d'être si heureux que ça de partir, reprit Vallandier. Et la mère semblait totalement désespérée. Le père n'a rien dit. Je n'ai pas eu l'impression qu'ils connaissaient vraiment le conducteur, un grand mec brun, svelte, au visage assez carré. Tout habillé de noir. Je l'aurais aperçu n'importe où ailleurs, j'aurais pu penser que c'était un type du genre agent de sécurité, ou un garde du corps. La scène m'a paru vraiment étrange, comme si les Plantin abandonnaient leur enfant. C'est peut-être qu'une impression, mais on aurait dit qu'ils lui disaient au revoir... je dirais même adieu. Un peu comme s'ils n'allaient jamais le revoir.

— Vous n'êtes pas allé leur rendre une petite visite ?

— Si, bien sûr, puisque j'étais parti pour ça.

— Et le mec en noir ?

— Le temps que le camion de déménagement se bouge, la voiture était partie, avec le gamin à l'intérieur. Je ne l'ai même pas vu démarrer, je parlais à ce moment-là à un des chauffeurs du véhicule.

— Et les parents, du coup ? Ils ont dit quoi quand vous leur avez parlé de la voiture ?

— Je ne leur ai rien dit à ce sujet.

— Pourquoi ?

— Je voulais voir ce qu'ils allaient me donner comme renseignements. Et je n'ai pas été déçu. Pour eux leur fils est bien parti avant-hier soir. Direction Marseille. Il n'a évidemment pas de portable, et sa grand-mère n'est pas joignable non plus. Très pratique. Bref, je n'ai rien pu obtenir de plus. Ils s'en tiennent à leur version, et ne m'ont absolument pas parlé de la voiture qui venait d'emmener le jeune garçon. Je reste persuadé que c'était leur fils. Qu'il n'est pas parti voir de la famille. D'autant plus que la mère est dans un état de nerf et de tristesse extrême.

— Comme ce matin quand ils sont venus me voir, ajouta Pérétin.

— Oui, sans doute. Et effectivement, ils ne sont pas au point question mensonge. En début de conversation, ils m'ont dit que leur fils était parti voir la grand-mère, injoignable par téléphone. Mais le père m'a dit plusieurs fois que cela lui ferait du bien de se reposer auprès de sa tante. Leur histoire ne tient pas debout.

— Peut-être que sa tante, c'est aussi sa grand-mère, se hasarda Stéfano.

Vallandier écarquilla les yeux, fixa son adjoint, puis, en fronçant des sourcils, il ajouta :

— Et si ma tante en avait, on l’appellerait mon oncle.

— Si elle avait quoi ? continua Stéfano, qui n'avait rien saisi à l'humour agacé de son supérieur.

L'inspecteur leva les yeux au ciel, soupira, juste au moment où Pérétin intervenait :

— Mais pourquoi ont-ils menti à propos de leur fils ? En plus, vous l'avez vu, donc c'est idiot !

— Ça, ils ne savent pas que j'ai assisté à son départ. Et là, messieurs, ça va être à nous d'en découvrir la raison.

 

 

2

 

 

8 avril – un peu plus tard dans la journée.

 

La berline attendit quelques secondes que les lourdes portes grillagées s'ouvrent lentement, mues par un mécanisme articulé qui leur assurait en même temps une sécurité contre toute tentative de forçage. La voiture fit quelques dizaines de mètres, avant de s'arrêter dans un crissement de pneus sur le gravier, devant un grand bâtiment qui tenait plus de la prison ultra-moderne que de la demeure de maître. Et pourtant Adrien avait eu le temps de lire sur le mur d'enceinte un panneau doré qui annonçait « Château Fronsac, domaine privé ». Il frissonna. Ainsi donc il était arrivé. Sa nouvelle demeure. Une larme coula sur sa joue, une larme où se mêlaient tristesse et angoisse. La tristesse d'être séparé de sa famille et de ses parents, de ses amis. Tout ce qui avait fait sa vie jusqu'à présent, il allait devoir le mettre de côté.       Et l'angoisse, une boule énorme qui depuis quelques jours s'était installée dans son estomac, avait désormais atteint un niveau critique. Il sentait qu'il était prêt à hurler, à se débattre, à dire qu'il avait réfléchi et qu'il voulait retourner chez lui. Tant pis, il préférait affronter les autres gamins au collège, il préférait qu'on le traite comme une brute, comme un paria, il finirait bien par s'y faire. Et puis ses parents aussi, il le savait. Il était prêt à faire tous les efforts du monde pour se contrôler, pour éviter de blesser les gens, pour que plus aucun accident ne se produise. Mais il savait au plus profond de lui que ce serait impossible. Qu'il avait un problème. Et qu'on avait promis, s'il venait de son plein gré ici, qu'on l'aiderait avec celui-ci. Voilà pourquoi il était là. Il devait se raccrocher à cette idée. Guérir. Être mieux. Être normal...

 

La portière arrière de la voiture s'ouvrit, et son cœur s'emballa. Il y était. Il renifla, essuya ses larmes avec la manche de son pull, et descendit du véhicule.

— Ça va aller, Adrien, je te le promets, lui dit l'homme qui lui avait servi de chauffeur.

Adrien hocha la tête, plus par réflexe qu'autre chose.

— Et tu sais que je suis là pour toi : c'est moi qui vais être ton tuteur principal, ici. Alors je vais t'accompagner au quotidien, pour te présenter aux autres, et pour te familiariser avec ta nouvelle vie. Si tu as besoin de quelque chose, je suis là, OK ? Ma chambre n'est pas très loin de la tienne, tu verras.

Nouveau hochement de tête.

— Allez, viens, dit-il en prenant les valises dans le coffre. On y va.

Le jeune garçon saisit son gros sac, le mit sur ses épaules, et suivit l'homme qui, de son côté, s'occupait des deux valises qu'il avait chargées dans le coffre de la berline.

— Ça va ? demanda le tuteur, fixant le garçon qui hésitait à lui emboîter le pas.

— Oui, monsieur.

— Eh ! Ne m'appelle pas monsieur ! J'ai l'air d'avoir 50 ans !

Adrien esquissa un sourire.

— C'est Tony, tu te souviens ?

— Oui, mons... oui, Tony.

— Voilà. Je préfère. Tu sais, je n'ai que quelques années de plus que toi. Et je suis passé exactement par la même chose que toi.

— Exactement ?

L'intérêt du gamin fut ravivé par cette dernière affirmation.

— Non, pas exactement. Chaque enfant qui arrive ici est différent. Mais on est tous un peu spéciaux, tu sais.

— Hummmm...

— Alors voilà pourquoi je veux que tu te sentes totalement libre de me parler et de tout me dire, parce que j'ai sûrement eu les mêmes questions que toi, les mêmes peurs et appréhensions. Du coup, je pense être le mieux placé pour te répondre et te rassurer. Alors n'hésite pas, OK?

Le jeune garçon hocha la tête. Puis il emboîta le pas de Tony. La grande porte métallique s'ouvrit, les faisant rentrer au cœur du Château Fronsac, mais surtout dans le Quartier Général du Cercle.

 

 

3

 

 

13 avril - en milieu de matinée.

 

Marc Pertella monta les quatre petites marches qui menaient à la grande porte de pierre. Il s'arrêta quelques secondes, regarda le panonceau qui annonçait chichement « Orphelinat Saint-Michel », et appuya d'un coup sec sur le bouton de la sonnette. Il attendit patiemment, scrutant au travers des carreaux de verre travaillés s'il apercevait une ombre furtive dans les couloirs de l'établissement. Il ne semblait y avoir aucune réaction à son coup de sonnette. Il tendit le doigt, prêt à recommencer, quand la porte s'ouvrit d'un seul coup, le faisant sursauter.

— Monsieur Pertella.

— Madame la directrice.

— Je vous en prie, entrez.

Le jeune homme passa devant la responsable de l'orphelinat, une femme sèche et guindée qui ne devait pas avoir plus de quarante ans mais qui en paraissait au moins dix de plus. Celle-ci referma la porte à clé derrière lui. Elle lui indiqua d'un mouvement de bras qu'elle passait devant lui afin de lui montrer le chemin de son bureau. Chose inutile, car il avait déjà parcouru ce couloir trois ou quatre fois lors des rendez-vous précédents.

— Alors ça y est, c'est le grand jour ? demanda-t-elle, juste pour la forme.

— Oui, se contenta de répondre Marc.

— Il est un peu anxieux, je dois vous l'avouer.

— On le serait à moins, ajouta le jeune homme. Et même si nous nous sommes déjà rencontrés, je pense que cela doit lui faire bizarre d'avoir à quitter cet établissement.

— Il y a passé une bonne partie de sa vie, et je vous avoue qu'il ne pensait pas le quitter un jour. Pour tout vous dire, moi non plus, je n'aurais pas parié dessus. Il est très difficile pour des enfants d'un certain âge de trouver des adoptants sincères. Alors pour un adolescent, vous pensez bien qu'il n'y a pas foule !

— Je comprends tout à fait. Et je saisis parfaitement ses craintes. Même si nous avons beaucoup discuté, c'est toujours un peu effrayant de devoir prendre un nouveau départ.

— J'espère sincèrement que tout ira bien. Thibault n'est pas un garçon difficile. Il est juste un peu... comment dire ? sauvage. Et encore, je ne suis pas sûre que ce soit le bon mot.

— C'est normal. Un enfant qui n'a jamais connu que l'assistance sociale garde toujours en lui des blessures qui, quoi que l'on fasse, ne disparaîtront jamais totalement. Mais tout se passera bien.

— Votre épouse n'est pas avec vous ?

Marc regarda la directrice. Il avait failli oublier. Son épouse.

— Non. Elle ne pouvait pas se libérer, mais elle sera à la maison pour notre arrivée.

— Je suppose qu'elle est très impatiente !

Marc retint un sourire.

— Oui, très.

Ils entrèrent dans le bureau de la directrice, alors qu'une accompagnatrice était déjà dans la pièce, assise à côté d'un jeune garçon qui se leva aussitôt qu'il vit les nouveaux arrivants.

— Reste assis, Thibault, lui dit-elle.

Le jeune garçon retomba lentement sur sa chaise. Son regard passait de la directrice à Marc sans arrêt. On pouvait tout à la fois lire la peur, la crainte de ce nouveau départ, mais aussi l'impatience et la joie d'avoir enfin trouvé un foyer.

— Les papiers sont déjà signés, toutes les formalités sont respectées, je pense que nous sommes au point.

Puis, se tournant vers l'adolescent, elle reprit :

— Thibault, je suis un peu triste de te voir partir. Cela fait tellement longtemps que tu es parmi nous. Tu as douze ans, tu vas pouvoir commencer une nouvelle vie avec monsieur et madame Pertella. Je suis sûr qu'ils vont être des parents formidables.

Marc acquiesça et sourit, puis il regarda Thibault et lui dit :

— Tu es prêt, Thibault ? Tes bagages sont faits ?

— Oui, monsieur.

— Marc. Il va falloir que tu m'appelles Marc, maintenant.

— Oui, répondit-il timidement.

Marc se leva et serra la main de la directrice, ainsi que celle de l'accompagnatrice. Il fit signe à l'adolescent de se lever et lui adressa un clin d’œil. Thibault laissa poindre un léger sourire.

— Les bagages sont dans la pièce d'accueil. Je vous y emmène. Thibault n'a pas beaucoup d'affaires, cela devrait rentrer dans votre voiture sans problème.

— Ne vous en faites pas, j'ai une grande berline, et même s'il avait des tonnes de vêtements, je pense que nous aurions pu tout caler dedans !

Ils quittèrent le bureau tous les quatre, puis se rendirent dans la salle d'accueil. Là, ils prirent les sacs et les valises de Thibault et, aidés de l'accompagnatrice, ils emportèrent l'ensemble jusqu'à la voiture de Marc. Ils s'arrangèrent pour tout installer correctement, histoire que rien ne bouge dans le coffre, et mirent les derniers bagages sur le siège arrière. Bien que la place du passager à l'avant fût libre, Marc fit asseoir Thibault à l'arrière. Si cela ne tenait qu'à lui, il lui aurait dit de s'installer devant, mais puisque la directrice le regardait en souriant, il lui fallait jouer au nouveau père aimant et responsable jusqu'au bout. Ensuite, il ferait à sa sauce.

Un dernier signe de la main envers les deux femmes, et Marc claqua la portière de son côté. Il mit sa ceinture, et démarra lentement, laissant le temps à Thibault de faire un dernier signe de la main à celles qui s'étaient occupées de lui jusqu'à présent.

 

La voiture roula quelques kilomètres sans qu'aucun des deux passagers n'ouvre la bouche. Ce fut Marc qui brisa le silence.

— Tu aimes quoi comme musique ? Tu m'en avais parlé, mais je crois que j'ai zappé l'info.

Le gamin leva les yeux vers le conducteur, et celui-ci le fixa en souriant dans le rétroviseur. La réponse se fit attendre, et Marc relança la question :

— Alors ?

— Un peu de tout. J'aime bien le rap, et la pop aussi.

— Tiens, regarde là dedans, dit Marc en lui passant une boîte de rangement de CD. J'espère qu'il y aura quelque chose qui va te plaire.

— Merci, répondit Thibault.

Il fouilla dans les CD, se rendant compte qu'il n'en connaissait pas la moitié, mais heureux de voir que quelques uns lui correspondaient parfaitement. Lui qui avait eu peur de tomber sur des « vieux ». Avec des goûts de « vieux ».

— Je peux vous poser une question ? demanda Thibault d'une voix anxieuse.

— Te... TE poser une question. Tutoie-moi. Tu sais, tu as douze ans, et j'en ai juste vingt-trois. Je pourrais être ton grand frère. Alors tutoie-moi s'il te plaît.

— Pardon.

— Non, c'est pas grave. Tu voulais me demander quelque chose ?

— Oui... enfin...

— Vas-y, tu peux tout me demander.

— Je voulais juste savoir... D'habitude les gens ne veulent pas d'enfants trop âgés. J'ai vu tellement de monde partir et être adoptés, mais moi, j'étais toujours trop vieux. Et forcément, plus le temps passait, moins ça s'arrangeait. Je voulais juste... Pourquoi vous... enfin, tu m'as choisi ?

— Tu es particulier, Thibault. Voilà pourquoi.

— Mais... non.

A ces mots le gamin frissonna.

— Je sais que tu sais ce dont je parle.

— C'est pour ça que vous m'avez pris avec vous ? demanda-t-il, avec une intonation qui trahissait soudainement sa peur, ne se rendant même pas compte qu'il était repassé au vouvoiement sans le vouloir.

— J'étais comme toi, Thibault, quand j'étais jeune. Moi aussi j'étais spécial.

— Vous...

— Tu.

— Tu es orphelin ?

— Non. Non, mais c'est tout comme. Je n'ai pas vu mes parents depuis l'âge de huit ans.

— Pourquoi ?

— On est venu me chercher, tout comme je l'ai fait avec toi aujourd'hui. Parce que j'étais spécial, et que les gens se moquaient de moi. Ou avaient peur.

— Mais... et tes parents ? Ils t'ont laissé partir ?

— Ça a été très dur, pour eux et pour moi. Mais c'était mieux pour moi, au final.

— Comment des gens ont pu te prendre ? Et la police ?

— Tout est fait en règle, Thibault. Toujours. Les parents signent un contrat, et reçoivent de l'argent, beaucoup d'argent.

— Les parents vendent leurs enfants alors ?

La peur se lisait dans les mots de Thibault, qui s'étranglait en parlant, prenant conscience qu'en fait il n'était pas sûr du tout de connaître l'homme qui conduisait la voiture.

— Non, ils ne les vendent pas. C'est pour protéger leurs enfants, plutôt. Ils les envoient dans un endroit où personne ne se moquera d'eux. Où on les écoutera, et où on les fera travailler pour qu'ils puissent utiliser ce qui les rend si spécial.

— Mais je ne suis pas...

— N'aie pas peur, tout va bien se passer. À huit ans, je suis arrivé au Cercle. C'est l'endroit où je t'emmène. Tu sais, je t'avais parlé d'une école où tu irais. Eh bien voilà, c'est un peu comme une école. Mais on habite tous là-bas, moi aussi d'ailleurs.

— Et ma... ta femme aussi ?

Marc éclata de rire.

— Je n'ai pas de femme, Thibault ! C'était pour le dossier, mais je ne suis pas marié.

Thibault sentit la peur l'envahir. La joie d'avoir été adopté avait finir pas disparaître, pour ne laisser que des doutes et des craintes dans le cerveau de l'adolescent.

 

 

 

4

 

 

13 avril – dans l'après-midi.

 

Vallandier était assis derrière son bureau, et semblait absorbé par ses pensées. Il ressassait depuis cinq jours les mêmes événements étranges, sans pour autant avoir avancé d'un pouce. Les Plantin n'avaient pas changé leur version des faits et continuaient à prétendre que leur fils était parti visiter de la famille, sans toutefois être capables de donner un numéro de téléphone ou une adresse valable. Vallandier n'avait aucune autorité sur les actions à entreprendre : les parents avaient eux-même demandé à stopper les recherches, expliquant que leur garçon disparu avait simplement fait une fugue. Cela ne satisfaisait absolument pas l'inspecteur qui, au cours de précédentes enquêtes, avait prouvé qu'il avait un certain flair lorsqu'une affaire ne sentait pas bon. Et là, il en était sûr, c'était carrément nauséabond.

Stéfano entra dans le bureau sans frapper et, apercevant son supérieur, il lança juste un « Bonjour, inspecteur » à l'attention de ce dernier, sans toutefois s'excuser pour son manque de politesse. Vallandier ne lui en voulut pas, car ses idées étaient occupées par autre chose en cette matinée. Il leva les yeux vers son subordonné, haussa les sourcils et se replongea dans ses réflexions personnelles. Il fut soudainement coupé par son agent qui prit la parole, sans auparavant avoir demandé s'il interrompait une intense et sérieuse séance de méditation ou de pensée.

— Vous avez reçu le mail, vous aussi ? demanda Stéfano.

— Le mail ? Quel mail ? s'étonna l'inspecteur en sortant de ses rêveries.

— Ce matin. Un mail concernant l'affaire Plantin.

— Non, je n'ai rien vu de tout cela. Je n'ai pas ouvert mon pc pour l'instant, dit-il en tendant le bras pour allumer l'ordinateur.

— Bah, je peux vous dire de quoi il parle.

Vallandier retint son mouvement et se cala de nouveau dans son fauteuil. Il se demanda s'il ne valait quand même mieux pas consulter la source officielle des informations et lire le mail, plutôt que d'écouter un résumé sûrement tronqué des données les plus intéressantes, établi par un des agents les moins efficaces de son service. Il haussa les épaules dans un mouvement presque imperceptible et jeta un coup d’œil rapide sur Stéfano qui attendait en souriant bêtement que son patron lui donne son aval.

— Vas-y, je t'écoute.

Stéfano sourit de plus belle et se lança.

— L'affaire est close. Pour vous résumer la chose, bien sûr.

Ça, c'était du résumé, bien condensé.

— Comment ça ? répliqua l'inspecteur, qui attendait quand même un peu plus de détails.

— Il semblerait que certains bruits de couloir soient parvenus en haut lieu, comme quoi vous n'aviez pas l'intention de laisser tomber malgré la demande des Plantin.

Vallandier se passa la main sur les yeux, signe évident que son taux d’exaspération venait de monter d'un cran subitement.

— Je veux juste vérifier quelques détails, et pour l'instant, je n'ai pas obtenu satisfaction.

— Eh bien voilà, c'est officiel, il n'y a plus d'enquête. On passe à autre chose. Et ce n'est pas un conseil, c'est un ordre. Enfin, ce n'est pas moi qui vous le donne, je pense que vous aviez compris. Vous lirez le mail, vous verrez bien.

L'inspecteur remercia intérieurement Stéfano d'avoir si bien fait la synthèse d'un mail officiel, car à part l'effet de surprise créé par cette décision concernant l'enquête en cours, il ne lui avait rien appris de bien intéressant. Il souffla un peu et tenta de se calmer, en respirant de grandes goulées d'air. Il ferma les yeux quelques secondes, puis les rouvrit une fois qu'il se sentit mieux. Stéfano était en face de lui, les bras ballants, immobile, et attendait sans bouger, tel un automate à l'arrêt. Vallandier baissa les yeux sur son bureau, et croisa les mains.

— Hum... Je ne suis pas convaincu. D'autant plus si on m'empêche d'aller plus loin. Je ne suis pas sûr que cette décision fasse suite uniquement à la demande des Plantin de mettre un terme à cette affaire.

— En même temps, inspecteur, le gamin est revenu. Alors je serai d'accord pour dire qu'on n’a plus rien à découvrir.

— Pour moi, c'est plus qu'incohérent. Surtout qu'ils sont toujours incapables de donner des explications supplémentaires. Mon petit Stéfano, je sais bien que tu n'es pas papa, et que certaines notions d'éducation et d'attention doivent t'échapper. Mais reconnais quand même que si ton enfant disparaît pendant plusieurs jours, tu ne l'expédies pas au loin juste après son retour ! S'il a disparu, c'est qu'il y avait bien une raison. Et dans ce cas là, tu cherches à en savoir un peu plus, tu interroges ton fils, tu prends soin de lui, pour éviter que cela ne recommence.

— Bah, comme vous l'avez dit, je ne suis pas père ! Donc...

— Oui, mais là c'est juste du bon sens.

— Le bon sens et moi, vous savez...

— Oh oui, je sais ! Ça fait deux. Enfin, dit-il en soufflant, un peu las et désespéré. Il se leva et se dirigea vers la porte vitrée de son bureau. Stéfano classait un dossier dans une énorme armoire métallique.

— Café ?

— Je viens d'en prendre un, merci.

— OK. J'en ai besoin.

— Surtout avec l'inauguration qui arrive.

— L'inaug... oh putain, non ! dit-il en se frappant le front. J'avais complètement oublié cette merde.

— Je vous plains, inspecteur, envoya Stéfano en éclatant de rire.

— Méfie-toi, je pourrais bien t'y envoyer à ma place !

— Ça ne marchera pas. Ils veulent le meilleur d'entre nous. C'est vous, inspecteur, pas de doute !

Vallandier referma la porte un peu brusquement, et soupira : il avait effectivement totalement zappé l'inauguration de la nouvelle exposition du muséum. Une collection « inestimable », d'après le conservateur, qui nécessitait qu'un fin limier vienne avant l'ouverture officielle jeter un coup d’œil sur la salle, histoire de s'assurer que tout allait bien. Vallandier avait suggéré qu'ils embauchent des gardiens pour la sécurité, ce à quoi ils avaient répondu qu'il y en aurait. Dès l'ouverture. Mais avant, non.

L'inspecteur s'arrêta à la machine à café, fouilla dans ses poches à la recherche d'une pièce adéquate, laissant tomber sa petite mitraille au sol, ce qui le fit pester une nouvelle fois et augmenta encore d'un cran son taux d’exaspération. Il craignait d'exploser avant la fin de la journée s'il ne sortait pas prendre l'air quelques instants. Il ramassa la monnaie qui se trouvait au sol, en oubliant certaines qui avaient sûrement dû rouler sous la machine, et en glissa une dans la fente avant de sélectionner un café allongé. Il en aurait bien besoin, car avec le rappel soudain de cette corvée, il sentait poindre en lui un affreux mal de crâne. « Nous sommes le 13, ouverture le 15 avril. Ça va, ça me laisse deux jours pour passer voir le conservateur. Pas trop envie d'y aller aujourd'hui », pensa-t-il en se massant les tempes. Il prit son café, se brûla les doigts en renversant une partie de la boisson brûlante, et, après avoir hurlé sur sa déveine du jour, il se décida à ne pas retourner dans son bureau : Stéfano aurait sûrement encore une autre mauvaise nouvelle à lui annoncer. Il passa devant l'accueil, fit un rapide signe de la main en direction de Martine, et quitta le commissariat.

 

 

*

 

 

13 avril - Dans l'après-midi.

 

Marc avait emmené Thibault dans les quartiers des Psys, en plein cœur de l'immense bâtiment qui servait de Quartier Général à la branche française du Cercle. Celui-ci n'avait plus de château que le nom, il ressemblait plus à un énorme complexe militaire, même si l'intérieur détonait vraiment avec l'extérieur du bâtiment. En effet, si de dehors on pouvait encore croire, malgré les lourdes grilles métalliques qui fermaient la propriété, que celle-ci était bien un domaine de maître ou un petit château, de l'intérieur il n'en était rien. Tout avait été modernisé, et les pièces qui s’égrainaient le long des couloirs ressemblaient plus à des salles de réunions qu'à des chambres et des salons privés.       Thibault n'avait pas encore visité le reste des sections, notamment les quartiers où il allait désormais loger. Cela lui faisait un peu peur de découvrir son nouveau domicile pour les mois, voire les années à venir. Il était hélas sûrement trop tard pour faire demi-tour et changer d'avis, et il allait devoir faire face à cette nouvelle situation, situation qu'il n'avait pas choisie et qu'il devait subir malgré lui. Il suivait Marc dans les couloirs qui se ressemblaient tous, en se demandant comment il allait pouvoir se repérer dans l'immense bâtisse. Il espérait juste qu'au début, Marc ne le laisserait pas se débrouiller seul, sans quoi il était à peu près sûr qu'il se perdrait dans les recoins du château. Celui-ci paraissait beaucoup plus grand qu'on pouvait se l'imaginer de l'extérieur, et Thibault pensa qu'il avait dû être aménagé spécialement pour devenir une sorte de mini-forteresse, mélange d'acier et de verre, un peu comme les constructions modernes que les architectes dessinaient de nos jours pour les musées ou les bâtiments publics.

Le jeune garçon avait été surpris par les différents systèmes de sécurité qui avaient été installés dans l'enceinte : Marc avait dû montrer un badge pour pénétrer dans la cour, puis c'est son empreinte digitale qui avait servi à ouvrir la première porte. Une fois dans l'entrée, ils s'étaient retrouvés dans une sorte de sas de verre, complètement fermé et isolé du reste de l'immeuble. Au fond de la pièce, une porte semblait se détacher du mur, et Marc avait cette fois-ci utilisé son œil pour ouvrir cette dernière ; un appareil sophistiqué avait scanné l'iris du jeune homme, avant de déverrouiller la porte, qui s'était comme effacée en rentrant dans le mur. Thibault ne disait rien, il se contentait de regarder, grandement impressionné. Son cœur battait la chamade alors qu'il s'enfonçait dans les entrailles du bâtiment, et il se demandait dans quel nid d'espions il avait bien pu mettre les pieds. Il tenta de se rassurer en se disant qu'il avait sans doute trop regardé la télévision, mais cela ne fonctionna qu'à moitié et son angoisse monta d'un cran. Marc le sortit de ses pensées en lui adressant la parole :

— Tu devras, toi aussi, faire la même chose, Thibault. Tout le monde est enregistré, ici. Ce n'est pas une prison, mais c'est avant tout notre sécurité qui est en jeu. Et tu vas voir que les personnes qui vivent ici ont besoin d'être protégées !

L'adolescent le regarda sans rien dire. Même si Marc tentait de se montrer avenant et qu'il prenait mille précautions pour lui présenter ce qu'était le Cercle, il ne savait quoi penser. Son cerveau était en ébullition, hésitant entre l'envie permanente de prendre ses jambes à son cou et cette pulsion irrépressible de curiosité mêlée à quelques touches d'anxiété. Marc avait tenté de le rassurer pendant le voyage, mais le jeune homme ne pouvait totalement se laisser aller. Il lui semblait qu'il avait quitté le seul monde qu'il avait connu pour se lancer dans quelque chose qu'il ne saisissait pas, et il avait l'impression qu'on l'avait arraché de force pour l'emmener ici. Que pourrait-il faire si jamais cela tournait mal ? Ce n'était pas avec ses facultés spéciales, comme lui avait dit Marc, qu'il pourrait se défendre. Il tenta alors de se calmer, et se concentra sur son tuteur, qui venait de quitter le sas. Et surtout il n'avait pas encore rencontré d'autres enfants comme lui. On lui avait pourtant dit qu'ils seraient nombreux ici, qu'il ne se sentirait pas seul, et pour l'instant il n'avait croisé que deux hommes vêtus de combinaisons noires et armés, chose qui ne l'avait pas forcément beaucoup rassuré. Machinalement, il s'était arrêté en plein milieu d'un couloir et paraissait totalement perdu dans ses pensées, comme déconnecté du monde qui l'entourait. Tout allait trop vite, tout avait trop changé par rapport à son petit univers, et même s'il avait détesté ce dernier, les nouveautés qui se présentaient à lui semblaient parfois un peu trop effrayantes. Ce fut Marc qui le sortit de sa torpeur en l'interpellant :

— Eh, Thibault, tu viens ?

— Oui, oui, dit-il en accélérant le pas pour rattraper le jeune homme qui pénétrait dans le couloir qui obliquait à droite.

Derrière lui, la porte se referma, glissant sur elle-même pour totalement disparaître dans le mur de verre. Ils avancèrent dans des boyaux qui tournaient dans tous les sens, dévoilant des dizaines de porte, certaines en bois, d'autres transparentes. Thibault avait commencé au début par essayer de retenir l'agencement des couloirs et des portes qu'ils franchissaient, mais ils avaient tourné tant de fois qu'il laissa tomber au bout d'un moment : s'il devait faire le chemin dans le sens inverse, il se perdrait à coup sûr. Comme s'il avait lu dans ses pensées, Marc lui dit :

— Ne t'inquiète pas, moi aussi au début je me paumais tout le temps dans le bâtiment. Et pour tout te dire, c'est un tel labyrinthe que je suis sûr de ne pas encore avoir tout visité !

Il sourit à Thibault qui lui retourna son sourire, de manière un peu forcée. Cette parole que Marc avait sûrement voulue rassurante avait eu tout l'effet inverse. L'adolescent avançait au ralenti, il scrutait tous les détails qui s'affichaient sur les murs, au détour d'un couloir, dans une salle dont la porte était ouverte. Il tentait de mémoriser tous les détails possibles, à la fois pour pouvoir s'en souvenir quand Marc ne serait plus à ses côtés, mais aussi un peu, sans toutefois se l'avouer vraiment, pour se tranquilliser s'il avait l'envie, ou le besoin, de s'enfuir de cet endroit qui ne le rassurait pas plus que cela. Au détour d'un nouveau couloir, il croisa trois hommes et deux femmes qui saluèrent tous Marc d'un signe de la main ou d'un bonjour cordial. Personne ne s'était fait la bise, et il se disait que tous ces gens ici étaient plus des collègues que des amis. En tout cas, certains avaient l'air de craindre Marc, car ils le saluaient avec un respect prononcé, même Thibault avait pu s'en rendre compte. C'est à ce sujet qu'il ouvrit la bouche :

— Tu connais tout le monde, ici ?

— Oui, je pense. Il y a toujours des petits nouveaux, ou des intervenants externes, mais je pense que pour tous ceux qui vivent ici, oui, je les connais. Tu sais, nous sommes ici dans le bâtiment principal de la branche française du Cercle. Nous possédons d'autres bâtisses un peu partout en France, mais si je te précise que nous faisons partie de la branche française, c'est parce que tu imagines bien que le Cercle a un réseau qui s'étend partout sur l'ensemble des continents. C'est un peu comme, comment dire ?...

Marc semblait chercher ses mots pour ne pas effrayer l'adolescent. Il reprit :

— Un peu comme une religion, tu vois. Même si cela n'a rien à voir au final. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.

— Eh bien... c'est une secte ?